XIX. Questions-réponses : ce que l’on demande le plus souvent — Faut-il suivre une école juridique ?

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Troisième partie — Appliquer · Chapitre XIX sur XXVIII

XIX. Questions-réponses : ce que l’on demande le plus souvent

Termes et graphies : madhhab (aussi écrit madhab ou mazhab : école juridique) · taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · ittibāʿ (ittiba) · talfīq (talfiq) · mujtahid (moujtahid) · uṣūl al-fiqh (usul al-fiqh) · fatwa · maṣlaḥa (maslaha : l’intérêt reconnu par la Loi) · sadl (prier les bras le long du corps).

Voici les questions et les objections qui reviennent le plus souvent sur le suivi d’une école, avec leur réponse et le renvoi au chapitre qui les développe.

Sur le principe

1. Faut-il suivre une école ? Est-ce obligatoire ?

Suivre les savants est obligatoire pour qui ne sait pas : c’est la position de la quasi-totalité des juristes, fondée sur le verset « Demandez aux gens du Rappel si vous ne savez pas » (16:43). S’attacher à une école déterminée est obligatoire selon une grande partie des juristes postérieurs des quatre écoles, comme al-Subkī, Ibn al-Ṣalāḥ, Ibn Rajab ou les malikites de Marāqī al-suʿūd. Selon d’autres, comme al-Nawawī et Ibn Taymiyya, c’est permis, et c’est la voie normale de celui qui apprend. Dans les deux cas, c’est la voie la plus sûre pour le musulman ordinaire (chapitre VII).

2. Je veux la réponse fondée sur les sources, pas l’avis d’une école. Est-ce possible ?

Ces deux choses ne s’opposent pas. Une école juridique n’est pas un avis placé à côté des sources : c’est la lecture des sources elles-mêmes, menée par des générations de savants. Lorsque l’imam Mālik se prononce sur le jeûne, il ne s’écarte pas des sources : il les lit. Al-Shāṭibī le résume : les fatwas des mujtahids sont, pour le commun, ce que les preuves sont pour les mujtahids. Celui qui demande « la réponse des sources » à un savant reçoit la lecture des sources par ce savant ; mieux vaut qu’elle soit celle d’une école vérifiée pendant des siècles que celle d’un homme seul (chapitres I et VII).

3. Suivre une école, n’est-ce pas suivre un homme au lieu du Prophète ﷺ ?

Non. Tu ne suis pas Mālik parce qu’il est Mālik ; tu le suis parce qu’il transmet et explique la Sunna mieux que tu ne peux le faire seul. Ibn Taymiyya l’écrit : les imams sont des moyens, des voies et des indicateurs entre les gens et le Messager ﷺ, qui leur transmettent ce qu’il a dit et leur font comprendre ce qu’il a voulu dire (Majmūʿ al-fatāwā, 20/224). Le malade qui suit l’ordonnance de son médecin ne remplace pas la médecine par un homme : il accède à la médecine par lui (chapitre IV).

4. Les compagnons et les Salaf suivaient-ils une école ?

Pas les quatre écoles, qui n’existaient pas encore, mais des autorités déterminées, oui. Les gens de Médine refusèrent de prendre l’avis d’Ibn ʿAbbās contre celui de Zayd ibn Thābit, et Ibn ʿAbbās ne leur en fit aucun reproche (al-Bukhārī, n° 1758-1759). Kūfa suivait Ibn Masʿūd, La Mecque Ibn ʿAbbās. Les écoles ont mis par écrit ce que ces traditions transmettaient (chapitres IV et VII).

5. Les imams n’ont-ils pas eux-mêmes interdit qu’on les imite ?

Ils l’ont interdit à ceux qui étaient capables de vérifier leurs preuves, c’est-à-dire à leurs élèves, devenus les imams de la génération suivante. Al-Nawawī explique que la parole « si le hadith est authentique, c’est mon école » s’adresse à celui qui a atteint l’ijtihād dans l’école. Les mêmes imams répondaient aux questions du commun sans lui demander de vérifier leurs preuves. L’interdiction vise le fanatisme du savant compétent, pas l’apprentissage du débutant (chapitre VIII).

6. Le Coran ne condamne-t-il pas ceux qui disent « nous suivons ce que nous avons trouvé chez nos pères » ?

Ces versets (2:170, 5:104, 43:22-23) visent ceux qui suivaient leurs ancêtres dans l’associationnisme, contre la Révélation et contre la preuve évidente. Ibn ʿAbd al-Barr, qui cite ces versets contre le taqlīd du savant, en excepte expressément le commun, qui doit suivre ses savants ; al-Āmidī examine cette objection et l’écarte. Ibn Taymiyya distingue celui qui délaisse le Livre et la Sunna pour la coutume de ses pères, blâmé, de celui qui, incapable, suit les savants, « louable et récompensé » (Majmūʿ, 20/225). Appliquer au fidèle qui suit Mālik un verset révélé sur les idolâtres est une erreur de méthode (chapitre XXVI).

7. « Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines pour seigneurs » (9:31) : n’est-ce pas ce que font les gens des écoles ?

Le Prophète ﷺ a lui-même expliqué ce verset à ʿAdī ibn Ḥātim : ils ne les adoraient pas, mais lorsque leurs rabbins déclaraient licite ce qu’Allah avait interdit, ils le tenaient pour licite, et lorsqu’ils interdisaient ce qu’Allah avait permis, ils le tenaient pour interdit (al-Tirmidhī, n° 3095). Le verset condamne l’obéissance contre la Loi d’Allah. Le croyant qui suit une école suit des juristes qui cherchent la Loi d’Allah et qui seraient les premiers à rejeter un avis s’il était prouvé qu’il la contredit.

8. Les écoles ne sont-elles pas une innovation, puisqu’elles n’existaient pas du temps du Prophète ﷺ ?

Le fond existait : demander à qui sait et suivre sa réponse, comme les gens de Médine suivaient Zayd. Ce qui est venu ensuite, c’est la mise par écrit et l’organisation de ce savoir, comme pour la science du hadith, la grammaire arabe ou la mise en recueil du Coran. Ce sont des moyens au service de la religion, pas des ajouts à la religion. Personne n’appelle innovation le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī parce qu’il n’existait pas au temps du Prophète ﷺ.

9. Pourquoi quatre écoles et pas cinq ou dix ?

Le chiffre reflète l’histoire de la transmission : d’autres écoles ont existé, celles d’al-Awzāʿī, d’al-Layth, de Sufyān al-Thawrī, de Dāwūd al-Ẓāhirī, d’al-Ṭabarī, et de grands juristes indépendants. Elles se sont éteintes faute de transmission complète, non parce qu’elles étaient fausses. Aucun texte révélé n’impose le nombre quatre (chapitre V).

10. Si une école a été transmise pendant des siècles, est-elle forcément correcte sur tout ?

Non. La transmission garantit qu’on sait ce que l’imam a dit, qu’on peut vérifier ses preuves et retracer ses raisonnements ; elle ne garantit pas que chacune de ses conclusions soit juste. Les savants de chaque école ont eux-mêmes corrigé des avis de leur imam.

11. Le musulman ordinaire a-t-il vraiment une école ?

Les juristes hanafites ont une formule connue : le commun n’a pas d’école, son école est celle de son mufti (Ibn ʿĀbidīn, Radd al-muḥtār, 4/80). Elle rappelle que le musulman ordinaire suit, en pratique, les savants qu’il interroge. C’est une raison de plus pour bien les choisir, et de les choisir dans une tradition cohérente plutôt qu’au hasard des vidéos (chapitre X).

12. Un savant que je respecte dit qu’il ne faut pas suivre de madhhab. Qui a raison ?

Sa position existe, et des savants de valeur l’ont défendue : c’est l’une des trois positions exposées au chapitre VII. Mais elle est minoritaire face à celle des juristes des quatre écoles. Et même ceux qui la défendent reconnaissent que le non-savant doit suivre quelqu’un qui sait : la question est donc de savoir qui tu suis, pas si tu suis. Ibn Bāz lui-même, qui ne rendait pas une école obligatoire, a enseigné toute sa vie le fiqh hanbalite.

13. Suivre une école en fiqh, est-ce suivre une école en croyance ?

Non, ce sont deux domaines distincts. Les écoles juridiques portent sur les règles pratiques : la prière, le jeûne, les contrats. Les quatre imams s’accordaient sur les fondements de la croyance d’Ahl as-Sunna, et l’on trouve dans chaque école juridique des savants relevant de plusieurs orientations de la théologie sunnite. Cette question a son propre dossier sur le site.

Sur les textes

14. Je suis tombé sur un hadith authentique qui contredit mon école. Que dois-je faire ?

D’abord, vérifie que ton école ne le connaît pas : le plus souvent, elle le connaît et l’a compris, restreint ou concilié avec d’autres textes. Les exemples de la salive du chien et du jeûne oublié le montrent (chapitre IX). Ensuite, pose la question à un savant de ton école. S’il apparaît, selon les gens compétents, que le hadith est authentique, clair et sans opposant, et que l’avis de l’école est faible, tu suis le hadith : c’est ce que les quatre imams ont demandé. Mais cette conclusion revient à un savant, pas à une recherche de cinq minutes (chapitre VIII).

15. Pourquoi ne pas lire directement le Coran et al-Bukhārī en traduction ?

Lis-les : c’est une adoration et une source de foi immense, et personne ne te demande d’attendre d’être mujtahid pour méditer le Coran. Mais en tirer seul des règles de fiqh contre l’avis des juristes est autre chose. Une traduction est déjà une interprétation ; un hadith isolé peut être abrogé, restreint ou expliqué par un autre ; le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī ne contient pas tous les hadiths authentiques. Al-Qarāfī, cité par les malikites de Marāqī al-suʿūd, interdit au non-mujtahid d’agir directement selon le sens d’un texte, pour cette raison même (chapitres III et VII).

16. Un musulman ordinaire peut-il demander la preuve de ce qu’on lui enseigne ?

Bien sûr, et un bon enseignant la donne, adaptée au niveau de l’élève. C’est ce que les savants appellent l’ittibāʿ : suivre en comprenant. Mais recevoir une preuve n’implique pas qu’on sache désormais départager toutes les interprétations de cette preuve.

17. Si les écoles divergent, est-ce que toutes ont raison ?

La vérité sur une question est une, mais celui qui la cherche avec compétence est récompensé même s’il se trompe, selon le hadith du juge (al-Bukhārī, n° 7352 ; Muslim, n° 1716). Tu ne sais pas avec certitude quelle école a raison sur chaque question, et tu n’as pas à le savoir : tu suis une méthode fiable, et ta responsabilité devant Allah est accomplie. Le calife ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz disait qu’il n’aurait pas aimé que les compagnons ne divergent pas, car leur divergence est une largesse pour la communauté.

18. Faut-il choisir l’avis de la majorité ?

La majorité est un indice important, pas une preuve à elle seule : « majoritaire » et « consensuel » ne sont pas synonymes. Le non-savant ne choisit pas entre les avis ; il suit une référence digne de confiance, et c’est à elle de peser les avis.

19. Le plus difficile est-il toujours le plus sûr ?

Non. Un avis excessivement sévère peut être faible, et une permission peut avoir une preuve solide. Le Prophète ﷺ a dit qu’Allah aime qu’on use de Ses dispenses. La piété consiste à chercher sincèrement le jugement, non à accumuler les difficultés (chapitre XII).

Sur la pratique

20. Puis-je prendre dans les quatre écoles ?

Prendre ponctuellement l’avis d’une autre école, pour une raison sérieuse et sur le conseil d’un savant qui connaît ta situation, est admis par de nombreux juristes. Ce qui est interdit, c’est de choisir à chaque question l’avis le plus facile, ou de combiner des avis au point de faire un acte qu’aucune école ne valide (chapitres XI et XII).

21. Peut-on être hanafite pour la prière et malikite pour le jeûne ?

Les juristes diffèrent sur l’obligation de garder une seule école. Apprendre différents chapitres auprès de références reconnues peut être admis ; il faut toutefois connaître les conditions de chaque doctrine et éviter les combinaisons arbitraires, surtout dans un même acte. Pour celui qui apprend, une seule école est la voie la plus simple et la plus sûre (chapitre XI).

22. Puis-je changer d’école ?

Oui, pour une raison sérieuse : un déménagement, un mariage, un enseignant disponible, un institut. De grands savants l’ont fait, comme al-Ṭaḥāwī et al-Khaṭīb al-Baghdādī. Ce qui est blâmable, c’est de changer pour échapper à une obligation ou trouver une facilité, et des juristes interdisent de revenir sur une question où l’on a déjà agi (chapitre XVI).

23. Puis-je suivre une fatwa d’une autre école si ma situation est difficile ?

Oui, cela peut être justifié. Il faut que l’avis soit reconnu, qu’il s’applique à ta situation, et qu’il te soit transmis avec ses conditions par un savant compétent. Ce n’est pas la même chose que « choisir systématiquement ce qui m’arrange » (chapitre XII).

24. Le talfīq est-il toujours interdit ?

Non : les juristes ont divergé sur son périmètre et son jugement. La plupart interdisent la combinaison qui produit un acte invalide selon chacune des écoles invoquées ; d’autres ont admis des combinaisons sous conditions. Un verdict exige de qualifier précisément la combinaison et l’acte (chapitre XI).

25. Si je me suis trompé d’avis, dois-je refaire toutes mes prières ?

Pas automatiquement. La réponse dépend de la nature de l’erreur, de l’avis suivi, de la bonne foi et des règles propres à l’acte. Al-Qarāfī rapporte le consensus selon lequel l’adoration de tout muqallid d’un imam reconnu est valide (al-Furūq, 4/218). On ne déclare pas rétrospectivement nulles des années d’adoration à partir d’une vidéo de quelques minutes : on demande à un savant.

26. Puis-je prier derrière un imam d’une autre école ?

Oui, en principe, et c’est la pratique des compagnons. Les juristes exposent certaines exceptions techniques, mais une divergence reconnue sur des détails de la prière ne rend pas la prière collective invalide (chapitre XIII).

27. Le malikite qui prie les bras le long du corps contredit-il la Sunna ?

Non. La question est une divergence connue entre juristes, discutée dans l’école malikite elle-même, et les malikites ont leurs arguments, tirés de la pratique de Médine et de la lecture des textes. Les deux pratiques sont défendues par des savants reconnus, et aucune n’invalide la prière. Et là où le sadl est mal vu et risque de diviser l’assemblée, les fondements mêmes de l’école, la maṣlaḥa et la fermeture des portes du mal, invitent le malikite à joindre les mains par souci de concorde (chapitre XIII). La question a son propre dossier sur le site.

28. Je suis converti. Dois-je choisir une école ?

Tu dois apprendre ta religion auprès de quelqu’un de fiable. En France, l’enseignement le plus disponible est malikite, et c’est un cadre naturel. Mais si ton enseignant est hanafite ou shafiʿite, son école peut devenir la tienne. Commence par les bases avec un enseignant, sans te disperser entre plusieurs avis (chapitres XV et XVI).

29. Mon conjoint suit une autre école. L’un de nous doit-il changer ?

Pas nécessairement. Les différences de pratique se vivent avec respect. Pour les questions qui touchent le contrat de mariage, un divorce ou les droits des enfants, demandez une consultation compétente et complète (chapitres XVI et XVII).

30. Les écoles ne divisent-elles pas la Umma ?

Les quatre imams se respectaient, priaient les uns derrière les autres et s’étaient formés les uns auprès des autres : al-Shāfiʿī fut l’élève de Mālik, Aḥmad celui d’al-Shāfiʿī. Ce qui divise, ce n’est pas l’école mais le fanatisme. Et la multiplication des avis individuels divise bien davantage que quatre écoles stables (chapitres V et XIV).

31. Que penser de celui qui dit que les quatre imams « ont rejeté la Sunna » ?

Une telle accusation est historiquement insoutenable et injuste. Les écoles se sont construites autour des textes et de leur compréhension ; on peut contester une conclusion précise, en examinant les preuves, jamais une école entière (chapitre VI).

32. Et de celui qui dit que « seul mon madhhab est la vraie Sunna » ?

Il transforme une tradition de compréhension en autorité absolue. L’attachement à une école reconnue n’autorise pas le mépris des autres traditions sunnites (chapitre XIV).

33. Que dois-je retenir en une phrase ?

Suivre une école, c’est suivre le Coran et la Sunna avec la compréhension des Salaf, transmise par des savants vérifiés génération après génération. Ce n’est pas une prison, c’est un chemin, et c’est le chemin qu’ont pris presque tous les savants de l’islam.

QUATRIÈME PARTIE — LES LIVRES DES SAVANTS

La question de savoir s’il faut suivre une école juridique n’est pas née avec Internet. Depuis le IIIᵉ siècle de l’hégire, les savants l’ont traitée dans les livres de fondements du droit (uṣūl al-fiqh), dans les traités consacrés à la fatwa (adab al-muftī wa-l-mustaftī), et dans des épîtres entières écrites pour ou contre l’attachement aux écoles. Cette partie présente ces livres, époque par époque. Pour chacun, on donne la thèse de l’auteur, ses passages essentiels avec leur référence, les arguments sur lesquels il s’appuie, et les objections qu’il affronte ou qu’on lui a opposées. Viennent ensuite la confrontation des arguments, point par point, puis la synthèse.

Chaque citation est accompagnée de sa source et d’une mention de fiabilité : vérifié dans le texte quand le passage a été lu dans l’ouvrage lui-même, vu en source secondaire quand il est rapporté par un autre auteur, non vérifié quand le livre n’a pas pu être consulté.

Et Allah est le plus savant.