XIII. Les divergences dans la prière : accueillir une différence sans en faire une identité — Faut-il suivre une école juridique ?

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Deuxième partie — Juger · Chapitre XIII sur XXVIII

XIII. Les divergences dans la prière : accueillir une différence sans en faire une identité

Termes et graphies : ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid) · maṣlaḥa (maslaha : l’intérêt reconnu par la Loi) · sadl (prier les bras le long du corps).

La mosquée permet de constater les divergences avant même de les étudier. Certains fidèles lèvent les mains à plusieurs moments de la prière, d’autres seulement à l’ouverture. Certains placent une main sur l’autre, d’autres les laissent le long du corps. Certaines mosquées récitent la basmala à voix audible, d’autres non. Des musulmans se jaugent sur ces détails, et en déduisent « de quel cheikh » est le voisin. C’est passer à côté de la nature même du fiqh.

Lever les mains (rafʿ al-yadayn)

Lever les mains avant et après l’inclinaison repose sur des hadiths authentiques, notamment les narrations d’Ibn ʿUmar chez al-Bukhārī (n° 735-739) et Muslim (n° 390) : c’est l’avis des shafiʿites, des hanbalites et de la plupart des maîtres du hadith. Ne les lever qu’à l’ouverture a également été défendu par des juristes, sur la base d’autres transmissions, comme celle d’Ibn Masʿūd, et de leurs principes d’évaluation des hadiths : c’est l’avis des hanafites, et l’avis réputé chez les malikites, bien que Mālik rapporte lui-même dans le Muwaṭṭaʾ le hadith d’Ibn ʿUmar et que plusieurs juristes malikites, dont Ibn ʿAbd al-Barr, aient retenu le fait de lever les mains. La question est un exemple classique de divergence de fiqh, pas une question de foi. Les deux pratiques sont défendues par des savants reconnus ; aucune n’invalide la prière ; et aucun compagnon n’a regardé de travers un autre compagnon pour cela.

Placer ou laisser les bras (qabḍ et sadl)

L’école malikite a sur ce point une histoire interne nuancée, qui ne se réduit pas à la formule « Mālik interdit de joindre les mains ». Le Muwaṭṭaʾ transmet lui-même le hadith du placement de la main droite sur la gauche. La position retenue dans la Mudawwana réprouve le qabḍ dans la prière obligatoire, et les juristes malikites ont discuté la cause de cette réprobation : crainte d’une attitude d’appui, ou crainte qu’on croie le geste obligatoire. Plusieurs malikites, dont Ibn ʿAbd al-Barr, ont retenu le qabḍ, et des juristes postérieurs ont considéré que la réprobation tombe quand sa cause disparaît. Pour présenter une pratique, il faut donc préciser l’avis retenu, par quel manuel et pour quelle raison, plutôt que d’attribuer à toute l’école un jugement sans nuance. Le malikite qui prie les bras le long du corps ne contredit pas la Sunna : il suit une lecture des textes défendue par des juristes, et le site lui consacre un dossier particulier.

Le sadl en assemblée : la maṣlaḥa, un fondement de l’école

L’école malikite ne se résume pas à une liste d’avis : elle repose sur des fondements, et plusieurs d’entre eux touchent directement cette question. Mālik et ses juristes tiennent compte de l’intérêt reconnu par la Loi (al-maṣāliḥ al-mursala) ; ils ferment les portes qui mènent à un mal (sadd al-dharāʾiʿ) ; ils examinent les conséquences d’un acte avant de le juger (iʿtibār al-maʾālāt), principe qu’al-Shāṭibī expose longuement dans al-Muwāfaqāt ; et ils tiennent compte de la divergence elle-même (murāʿāt al-khilāf), devenue l’une des marques de l’école.

Appliqués à la prière, ces fondements conduisent à une conclusion que beaucoup ignorent. Prier en sadl dans une assemblée où cette pratique est méconnue ou mal vue, au point de susciter des regards de travers, des reproches, des disputes ou une mauvaise opinion de l’école, va contre ce que ces principes demandent. Le sadl est un avis d’ijtihād, solide et respectable ; mais l’union des cœurs et la paix de la mosquée sont un intérêt plus grand que la pratique d’un avis sur un geste. Dans ce cas, placer la main droite sur la gauche, comme le transmet le Muwaṭṭaʾ, n’est pas une trahison de l’école : c’est l’application de ses propres fondements. D’autant que la cause pour laquelle des juristes malikites ont réprouvé le qabḍ, la crainte qu’on le croie obligatoire ou qu’on en fasse un appui, n’existe pas chez celui qui joint les mains pour préserver la concorde.

Le précédent vient du Prophète ﷺ lui-même. Il dit à ʿĀʾisha que, si son peuple n’avait pas été si proche de l’époque de la mécréance, il aurait rebâti la Kaʿba sur les fondations d’Abraham ; et il y renonça (al-Bukhārī, n° 126 ; Muslim, n° 1333). Al-Bukhārī a intitulé le chapitre : « Celui qui délaisse une partie de ce qu’il préfère, de crainte que certaines personnes ne le comprennent pas et ne tombent dans plus grave. » Ibn Taymiyya en tire la règle : il est permis de délaisser le meilleur pour unir les cœurs et préserver la parole commune, de peur d’éloigner les gens de ce qui leur est bénéfique (Majmūʿ al-fatāwā, 22/407). C’est aussi la leçon d’Ibn Masʿūd à Minā, rapportée plus bas.

La réciproque est vraie : là où le sadl est connu et pratiqué, comme dans les mosquées malikites du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest, il n’y a aucune raison de l’abandonner, et personne n’a à le reprocher à celui qui le pratique.

Prier derrière un imam d’une autre école

C’est non seulement valide, mais évident : les compagnons priaient les uns derrière les autres malgré leurs divergences. Les juristes ont détaillé la question, le jugement de la prière de l’imam selon sa propre école, celui du fidèle selon la sienne, et les cas discutés où l’acte de l’imam serait tenu pour invalide par l’école du fidèle, mais le principe de la validité et de la coexistence est solidement établi. Shāh Waliyyullāh compte, parmi les excès condamnables du fanatisme d’école, le fait de tenir pour invalide la prière dirigée par quelqu’un d’une autre école, et juge contraire au consensus des premiers siècles le fait d’interdire au hanafite de consulter un shafiʿite (ʿIqd al-jīd, p. 15-16). On rapporte qu’al-Shāfiʿī, priant l’aube près de la tombe d’Abū Ḥanīfa, omit le qunūt par égard pour lui ; ce récit est donné pour son sens, et il dit ce que les savants ont toujours pensé de la question.

L’exemple d’Ibn Masʿūd à Minā

L’exemple à retenir est celui d’Ibn Masʿūd à Minā, rapporté par Abū Dāwūd (n° 1960). ʿUthmān y pria quatre unités là où le Prophète ﷺ, Abū Bakr et ʿUmar en priaient deux. Ibn Masʿūd désapprouva, et le dit. Puis il pria quatre unités derrière ʿUthmān. Interrogé, il répondit, selon la narration : « al-khilāfu sharr », « la divergence est un mal ». Il ne faut pas transformer la formule en principe qui interdirait toute divergence : la divergence d’ijtihād est attestée par le hadith du juge. Mais la leçon de l’épisode, elle, est limpide et personne ne la conteste : Ibn Masʿūd tenait son avis pour juste, le disait, et a pourtant préféré l’unité de la communauté à la victoire de son avis. Voilà l’adab de la divergence. Tu peux être convaincu d’avoir raison. Tu peux penser que l’autre se trompe. Tu n’as pas besoin de gagner chaque dispute.

Une règle simple : quand les juristes reconnaissent une divergence, on n’en fait ni un procès de sincérité, ni une mise en cause de la foi, ni un motif de rupture entre musulmans. La seule question qui vaille est : est-ce une divergence reconnue du fiqh ? Si oui, apprends ton école, et laisse ton frère apprendre la sienne.

Sources de ce chapitre : al-Bukhārī, n° 735-739 ; Muslim, n° 390 ; Mālik, al-Muwaṭṭaʾ, chapitre de la prière ; al-Mudawwana ; Ibn ʿAbd al-Barr, al-Tamhīd et al-Istidhkār ; Ibn Rushd, Bidāyat al-mujtahid ; al-Nawawī, al-Majmūʿ ; Ibn Qudāma, al-Mughnī ; Shāh Waliyyullāh, ʿIqd al-jīd et Ḥujjat Allāh al-bāligha ; al-Shāṭibī, al-Muwāfaqāt ; al-Bukhārī, n° 126 ; Muslim, n° 1333 ; Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-fatāwā, 22/407 ; Abū Dāwūd, n° 1960. Degré : divergences juridiques reconnues ; principe de coexistence établi ; renoncer au sadl là où il divise : application des fondements de l’école (maṣlaḥa, sadd al-dharāʾiʿ, considération des conséquences) ; récit du qunūt rapporté.

Et Allah est le plus savant.