XX. Les fondements (IIIᵉ-Vᵉ siècles) — Faut-il suivre une école juridique ?

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Quatrième partie — Les livres des savants · Chapitre XX sur XXVIII

XX. Les fondements (IIIᵉ-Vᵉ siècles)

Termes et graphies : taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · ittibāʿ (ittiba) · uṣūl al-fiqh (usul al-fiqh).

Les premiers livres ne posent pas encore la question de l’attachement à une école, qui n’existe pas sous sa forme codifiée. Ils posent la question qui la précède : le savoir religieux est-il le même pour tous, et que doit faire celui qui ne sait pas ?

1. Al-Shāfiʿī (m. 204), al-Risāla

الرسالة (éd. Aḥmad Shākir, Ḥalabī, 1358/1940).

Thèse. Le savoir est de deux sortes. Le savoir de la masse (ʿilm al-ʿāmma) comprend les obligations connues de tous, comme les cinq prières ou le jeûne de ramadan, transmises par la communauté entière : nul adulte ne peut l’ignorer. Le savoir des questions de détail, sans texte explicite, relève de l’interprétation et de l’analogie : c’est une obligation collective de l’élite des savants, que la masse n’atteint pas.

Passages clés :

  • p. 355-357. « Le savoir est de deux sortes : un savoir de la masse, que nul pubère maître de sa raison ne peut ignorer » (العلم علمان: علم عامة، لا يسع بالغا غير مغلوب على عقله جهله).
  • p. 360. « C’est un degré de savoir que la masse n’atteint pas, et dont toute l’élite n’est pas chargée ; mais ceux de l’élite qui peuvent l’atteindre ne sauraient tous le délaisser » (هذه درجة من العلم ليس تبلغها العامة، ولم يكلفها كل الخاصة).
  • p. 508-510. « Allah n’a permis à personne après Son Messager de parler, sinon à partir d’un savoir antérieur… et seul celui qui en a réuni les outils pratique l’analogie » (ولا يقيس إلا من جمع الآلة).

Arguments. La transmission massive des obligations connues ; l’analogie avec les obligations collectives, comme le combat ou la prière funéraire, dont l’accomplissement par certains dispense les autres.

Portée. Al-Shāfiʿī ne traite pas encore de l’attachement à une école. Mais il pose le fondement de tout le débat : il existe un savoir que tous doivent avoir, et un savoir réservé à ceux qui en ont les outils. Le second est une obligation collective, ce qui suppose que les autres s’en remettent à ceux qui l’accomplissent.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

2. Ibn ʿAbd al-Barr (m. 463, malikite), Jāmiʿ bayān al-ʿilm wa-faḍlih

جامع بيان العلم وفضله — « Le recueil qui expose la science et son mérite » (éd. Abū l-Ashbāl al-Zuhayrī, Dār Ibn al-Jawzī, 1414/1994, vol. 2).

C’est l’ouvrage de référence de l’Occident musulman sur la science, et il est cité par tous les camps : par les critiques du taqlīd pour sa condamnation de l’imitation aveugle, et par les juristes des écoles pour son exception en faveur du commun. Il faut donc le lire en entier.

Thèse. Le chapitre « De la corruption du taqlīd, de sa négation, et de la différence entre le taqlīd et l’ittibāʿ » (باب فساد التقليد ونفيه والفرق بين التقليد والاتباع, 2/972) condamne le taqlīd chez celui qui peut connaître la preuve. Mais Ibn ʿAbd al-Barr en excepte expressément la masse, qui doit suivre ses savants. Et il rapporte un consensus contre la recherche des facilités.

Passages clés :

  • 2/993 (n° 1895), citant Ibn Khuwayz Mindād : « Le taqlīd consiste, en droit, à se référer à un avis dont l’auteur n’a pas de preuve, ce qui est interdit dans la Loi ; l’ittibāʿ est ce qu’une preuve établit. »
  • 2/989 (n° 1887), l’exception décisive : « Tout cela concerne d’autres que la masse ; la masse doit suivre ses savants quand survient un cas… Les savants ne divergent pas sur le fait que la masse doit suivre ses savants, et que ce sont eux que vise la parole d’Allah : “Demandez aux gens du Rappel si vous ne savez pas” » (ولم تختلف العلماء أن العامة عليها تقليد علمائها وأنهم المرادون بقول الله عز وجل {فاسألوا أهل الذكر إن كنتم لا تعلمون}).
  • 2/927 (n° 1767). Sulaymān al-Taymī : « Si tu prends la facilité de chaque savant, tout le mal se réunit en toi » (إن أخذت برخصة كل عالم اجتمع فيك الشر كله). Ibn ʿAbd al-Barr ajoute : « C’est un consensus sur lequel je ne connais aucune divergence » (هذا إجماع لا أعلم فيه خلافا).

Arguments contre le taqlīd du savant. Le verset 9:31 (« Ils ont pris leurs rabbins pour seigneurs ») avec l’explication de Ḥudhayfa ; les versets 43:23, 21:52-53 et 33:67 sur ceux qui suivent leurs pères et leurs chefs. Il précise que ces versets visent le fait de suivre sans preuve, et non pas seulement la mécréance de ceux qu’ils décrivent (2/978).

Arguments en faveur du commun. Le verset 16:43 ; le consensus sur l’aveugle qui suit quelqu’un pour trouver la direction de la qibla.

Portée. Ibn ʿAbd al-Barr est souvent cité contre les écoles. Mais il pose lui-même la distinction qui règle le débat : le taqlīd est blâmable chez celui qui peut connaître la preuve, et obligatoire pour la masse, sans divergence entre les savants.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

3. Al-Khaṭīb al-Baghdādī (m. 463, shafiʿite), al-Faqīh wa-l-mutafaqqih

الفقيه والمتفقه — « Le juriste et celui qui apprend le droit » (éd. ʿĀdil al-Gharāzī, Dār Ibn al-Jawzī, 1421, vol. 2).

Thèse. Le taqlīd est le fait d’« accepter un avis sans preuve » (2/127). Il est interdit dans les questions de croyance et dans ce qui est connu de la religion par tous, comme la prière et le jeûne. Il est permis dans les questions de détail des actes d’adoration et des transactions, mais seulement pour le commun : le savant capable de faire l’ijtihād ne peut s’en contenter.

Passage clé (2/132-135), chapitre « De celui à qui le taqlīd est permis et de celui à qui il ne l’est pas » : « Celui à qui le taqlīd est permis est l’homme du commun, qui ne connaît pas les voies des règles légales… N’étant pas apte à l’ijtihād, son devoir est le taqlīd, comme l’aveugle pour la qibla… Imposer cela à la masse, c’est lui imposer ce qu’elle ne peut supporter » (أما من يسوغ له التقليد فهو العامي… فكان فرضه التقليد، كتقليد الأعمى في القبلة).

Arguments. Le verset 16:43, expliqué par ʿAmr ibn Qays : les gens du Rappel sont les gens de science ; le hadith du blessé, « le remède de l’ignorance est la question » ; l’analogie avec l’aveugle.

Objection réfutée. Certains Muʿtazila exigeaient que le commun connaisse la cause de chaque règle. Al-Khaṭīb répond qu’il lui faudrait pour cela des années d’étude du droit.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

4. Al-Juwaynī, Imām al-Ḥaramayn (m. 478, shafiʿite), al-Burhān fī uṣūl al-fiqh

البرهان في أصول الفقه (éd. Ṣalāḥ ʿUwayḍa, Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya, 1418/1997, vol. 2).

Thèse. Celui qui interroge ne choisit pas son mufti au hasard : il doit avoir une raison de le préférer. Et le commun ne doit pas suivre les avis isolés de tel ou tel compagnon, mais les écoles des imams qui ont organisé le droit.

Passage clé (2/177). « Les savants rigoureux s’accordent : la masse n’a pas à s’attacher aux doctrines de compagnons pris individuellement ; elle doit suivre les doctrines des imams qui ont sondé, examiné, ordonné les chapitres et exposé les cas » (أجمع المحققون على أن العوام ليس لهم أن يتعلقوا بمذاهب أعيان الصحابة رضي الله تعالى عنهم بل عليهم أن يتبعوا مذاهب الأئمة الذين سبروا ونظروا وبوبوا الأبواب).

Raison donnée. Les compagnons sont des modèles, mais ils ne se sont pas consacrés à formaliser les méthodes de l’ijtihād et à couvrir tous les cas. Les imams qui leur ont succédé l’ont fait, et en ont dispensé ceux qui viennent après eux.

Portée. Ce passage répond par avance à l’objection « pourquoi suivre Mālik plutôt qu’Ibn ʿUmar ? ». Le commun ne suit pas Mālik contre Ibn ʿUmar : il suit, à travers Mālik, la science d’Ibn ʿUmar organisée et complétée.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

Et Allah est le plus savant.