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Quatrième partie — Les livres des savants · Chapitre XXI sur XXVIII
XXI. Les traités de fondements et de la fatwa (VIᵉ-VIIᵉ siècles)
Termes et graphies : taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · talfīq (talfiq) · mujtahid (moujtahid) · uṣūl al-fiqh (usul al-fiqh) · fatwa.
À cette époque, la question prend sa forme définitive. Les livres de fondements établissent que le commun doit suivre les savants, avec une preuve qui reviendra chez tous : le consensus des compagnons. Les traités de la fatwa posent ensuite la question nouvelle de l’attachement à une école déterminée.
1. Al-Ghazālī (m. 505, shafiʿite), al-Mustaṣfā min ʿilm al-uṣūl
المستصفى من علم الأصول (éd. M. ʿAbd al-Salām ʿAbd al-Shāfī, Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya, 1413/1993).
Thèse. Le taqlīd, au sens d’« accepter un avis sans preuve », n’est pas une voie de savoir (p. 370). Pourtant, le commun doit interroger les savants et suivre leur réponse (p. 372). Ce n’est pas un taqlīd au sens blâmable, car cette obligation repose elle-même sur une preuve : le consensus. Et le commun ne peut pas choisir dans chaque école ce qui lui plaît.
Passages clés :
- p. 372. « Premier argument : le consensus des compagnons, car ils donnaient des fatwas à la masse sans lui ordonner d’atteindre le degré d’ijtihād, ce qui est connu nécessairement et par transmission massive » (إجماع الصحابة فإنهم كانوا يفتون العوام ولا يأمرونهم بنيل درجة الاجتهاد، وذلك معلوم على الضرورة والتواتر).
- p. 374. « Qui croit qu’al-Shāfiʿī est plus savant… ne peut prendre l’avis de son contradicteur par caprice ; et l’homme du commun ne peut choisir, dans chaque question, parmi les écoles, ce qui lui plaît le plus pour s’élargir » (وليس للعامي أن ينتقي من المذاهب في كل مسألة أطيبها عنده فيتوسع).
Arguments.
- Le consensus des compagnons, qui répondaient au commun sans exiger de lui l’ijtihād.
- Un argument de raison : si l’on imposait l’ijtihād à tous, les champs, les métiers et la vie du monde seraient ruinés, et la science elle-même disparaîtrait faute de gens pour la porter.
- L’analogie avec le juge, qui accepte les témoins sans refaire leur enquête, et avec le hadith rapporté par un seul.
Objections réfutées. Certains Qadarites, qui imposaient à la masse l’examen des preuves ; l’objection « vous avez aboli le taqlīd », à laquelle il répond que la parole d’al-Shāfiʿī interdisant de suivre quelqu’un d’autre que le Prophète ﷺ ne vise pas le fait d’interroger un savant.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
2. Ibn Qudāma (m. 620, hanbalite), Rawḍat al-nāẓir wa-junnat al-munāẓir
روضة الناظر وجنة المناظر (Muʾassasat al-Rayyān, 1423/2002, vol. 2).
Thèse. Le taqlīd est « l’acceptation de l’avis d’autrui sans preuve » ; prendre l’avis du Prophète ﷺ ou le consensus n’en est pas (2/380). Il est interdit pour la connaissance d’Allah et de la prophétie, et pour les piliers connus de tous. Dans les questions de détail, il est permis par consensus, et même obligatoire pour le commun (2/382). Le commun interroge celui qu’il estime apte à l’ijtihād, sans être tenu de chercher le plus savant (2/385).
Passage clé (2/382-383). « Le taqlīd dans les questions de détail est permis par consensus… Certains Qadarites ont soutenu que la masse doit examiner la preuve même dans ces questions : c’est faux, par le consensus des compagnons, qui donnaient des fatwas à la masse sans lui ordonner d’atteindre l’ijtihād » (وأما التقليد في الفروع فهو جائز إجماعا… وهو باطل بإجماع الصحابة).
Arguments. Ceux d’al-Ghazālī, souvent repris mot pour mot ; le verset 16:43 ; et un argument simple : jusqu’à quand le commun attendrait-il de devenir mujtahid pour savoir comment prier ?
Portée. La référence hanbalite des fondements rejoint ici la référence shafiʿite. La position est commune aux écoles.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
3. Al-Āmidī (m. 631, shafiʿite), al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām
الإحكام في أصول الأحكام (éd. ʿAbd al-Razzāq ʿAfīfī, al-Maktab al-Islāmī, vol. 4).
Thèse. Le commun, et même le savant qui n’a pas atteint l’ijtihād, doit suivre le mujtahid (4/228). S’il s’est attaché à une école déterminée, al-Āmidī retient une position intermédiaire : il ne la quitte pas dans les questions où il a déjà agi selon elle, mais peut suivre un autre imam dans les autres.
Passage clé (4/238). « Si l’homme du commun a choisi une école déterminée, comme celle d’al-Shāfiʿī ou d’Abū Ḥanīfa, en disant “je la suis et m’y engage”… l’avis retenu est la distinction : pour toute question de la première école sur laquelle il a déjà agi, il ne peut suivre un autre ; pour celles où il n’a pas agi, rien n’empêche de suivre un autre » (والمختار إنما هو التفصيل).
Arguments. Le verset 16:43, qui est général ; le consensus, puisque la masse consultait les mujtahids au temps des compagnons et des Successeurs sans qu’on lui demande la preuve ; la levée de la gêne (22:78) et le hadith « Ni préjudice ni rétorsion ».
Objections examinées. Le verset 2:169 (« dire sur Allah ce que vous ne savez pas »), le verset 43:23 sur les pères, et le hadith « La quête du savoir est une obligation ». Il rapporte aussi l’opposition de Muʿtazila de Bagdad.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
4. Ibn al-Ṣalāḥ (m. 643, shafiʿite), Adab al-muftī wa-l-mustaftī
أدب المفتي والمستفتي — « L’éthique du mufti et de celui qui interroge » (éd. Muwaffaq ʿAbd al-Qādir, Maktabat al-ʿUlūm wa-l-Ḥikam, 1423/2002).
C’est le traité fondateur de la littérature sur la fatwa. Al-Nawawī et Ibn Ḥamdān le reprennent presque mot pour mot.
Thèse.
- Il distingue le mufti indépendant et le mufti affilié à une école, avec quatre degrés, et constate que le rang du mufti indépendant absolu a depuis longtemps disparu (p. 91 et suivantes).
- Tout non-mufti « consulte et suit celui qui lui donne la fatwa » (p. 158).
- Sur l’attachement à une école, il expose deux avis : l’absence d’obligation, comme aux premiers temps, et l’obligation, avis tranché d’al-Kiyā al-Harrāsī. Il penche nettement pour le second (p. 161-162).
Passage clé (p. 162). « S’il pouvait suivre n’importe quelle école, il en viendrait à ramasser les facilités des écoles en suivant sa passion, choisissant entre l’interdit et le permis : c’est la dissolution du lien de l’obligation. Il en allait autrement à la première époque, où les écoles couvrant les cas nouveaux n’étaient pas encore établies » (وفي ذلك انحلال ربقة التكليف بخلاف العصر الأول، فإنه لم تكن المذاهب الوافية بأحكام الحوادث حينئذ قد مهدت وعرفت).
Suite (p. 162-163). Il est interdit de s’affilier à l’école d’un compagnon, car « aucun d’eux n’a de doctrine affinée, rédigée et établie » (ليس لأحد منهم مذهب مهذب محرر مقرر).
Portée. Ibn al-Ṣalāḥ donne la raison historique du changement : aux premiers temps, on consultait librement parce que les écoles n’existaient pas encore ; une fois qu’elles se sont formées, le libre choix devient une porte vers la passion. C’est la réponse à l’objection « les Salaf ne suivaient pas d’école ».
Précision. La restriction explicite aux quatre écoles, souvent attribuée à Ibn al-Ṣalāḥ, ne figure pas textuellement dans ce livre ; elle est rapportée par des auteurs postérieurs. Son fondement, l’absence d’écoles rédigées en dehors des imams codificateurs, y est en revanche bien présent.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
5. Al-Nawawī (m. 676, shafiʿite), Rawḍat al-ṭālibīn et l’introduction d’al-Majmūʿ
روضة الطالبين وعمدة المفتين (éd. Zuhayr al-Shāwīsh, al-Maktab al-Islāmī, 1412/1991) et المجموع شرح المهذب (Dār al-Fikr).
Thèse. Dans al-Majmūʿ, al-Nawawī reprend l’exposé d’Ibn al-Ṣalāḥ sans donner son avis personnel. Dans la Rawḍa, il tranche pour son propre compte : le commun n’est pas tenu de s’attacher à une école, à condition de ne pas ramasser les facilités.
Passages clés :
- Rawḍa, 11/116-117. « Tel est le discours des savants de l’école. Ce qu’exige la preuve, c’est qu’il n’est pas tenu d’adhérer à une école ; il consulte qui il veut ou qui se présente, mais sans ramasser les facilités. Peut-être celui qui l’a interdit ne se fiait-il pas à ce qu’il s’abstienne de les ramasser » (والذي يقتضيه الدليل أنه لا يلزمه التمذهب بمذهب، بل يستفتي من شاء، أو من اتفق، لكن من غير تلقط للرخص. ولعل من منعه لم يثق بعدم تلقطه).
- Majmūʿ, 1/63-64, sur la parole « si le hadith est authentique, c’est mon école » : « Cela ne signifie pas que quiconque voit un hadith authentique dise “c’est l’école d’al-Shāfiʿī” et agisse selon son sens apparent ; cela concerne celui qui a le rang d’ijtihād dans l’école… à condition qu’il estime probable qu’al-Shāfiʿī n’a pas connu ce hadith ou n’en a pas connu l’authenticité » (وإنما هذا فيمن له رتبة الاجتهاد في المذهب).
Il cite aussi Ibn al-Ṣalāḥ : « Agir selon la lettre de cette parole d’al-Shāfiʿī n’est pas chose facile. » Et il donne l’exemple d’Abū l-Walīd ibn al-Jārūd, qui crut que le hadith « le jeûne de celui qui pose les ventouses et de celui qui les reçoit est rompu » devait devenir l’avis de l’école, alors qu’al-Shāfiʿī le tenait pour abrogé.
Portée. Al-Nawawī donne la clé de la divergence : ceux qui imposent l’école le font par crainte que le commun ne ramasse les facilités. La divergence porte donc sur le moyen, non sur le but. Tous veulent empêcher que le commun choisisse selon sa passion.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
6. Al-Qarāfī (m. 684, malikite), Sharḥ Tanqīḥ al-fuṣūl, al-Iḥkām et al-Furūq
شرح تنقيح الفصول (éd. Ṭāhā ʿAbd al-Raʾūf Saʿd, 1393/1973) ; الإحكام في تمييز الفتاوى عن الأحكام (éd. ʿAbd al-Fattāḥ Abū Ghudda, Dār al-Bashāʾir, 1416/1995) ; الفروق (ʿĀlam al-Kutub).
Thèse. Le grand malikite pose les conditions du passage d’une école à l’autre et rappelle le consensus des compagnons sur la liberté du commun de consulter différents savants.
Les trois conditions pour suivre une autre école (Sharḥ Tanqīḥ al-fuṣūl, p. 431-432, d’après al-Zanātī) :
- ne pas combiner les écoles d’une manière contraire au consensus, comme un mariage sans dot, sans tuteur et sans témoins, qu’aucune école ne valide : c’est le fondement classique de la question du talfīq ;
- croire au mérite de l’imam que l’on suit ;
- ne pas rechercher les facilités.
Al-Qarāfī précise la troisième : si les facilités désignent ce qui annulerait un jugement (ce qui contredit le consensus, une règle générale, un texte clair ou une analogie évidente), la condition est juste ; si elles désignent toute facilité, on ferait à tort un homme sans piété de celui qui suit Mālik sur la question des eaux.
Passages clés :
- Sharḥ Tanqīḥ al-fuṣūl, p. 432. « Le consensus est établi que quiconque embrasse l’islam peut suivre le savant qu’il veut, sans restriction ; et les compagnons ont été unanimes que celui qui avait consulté ou suivi Abū Bakr et ʿUmar pouvait consulter Abū Hurayra, Muʿādh et d’autres… sans réprobation » (انعقد الإجماع على أن من أسلم فله أن يقلد من شاء من العلماء بغير حجر).
- Al-Iḥkām, question 38 (p. 210-213). Le passage à une autre école peut devenir obligatoire, par exemple quand l’avis de son imam s’avère contraire au consensus.
- Al-Iḥkām, question 40 (p. 229-230). Il rapporte que la fatwa dans l’école malikite interdisait au malikite de passer à l’école shafiʿite sur une question donnée, et inversement.
- Al-Furūq, 4/218 (farq 256). « L’adoration de tout muqallid d’un imam reconnu est valide par consensus » (عبادة كل مقلد لإمام معتبر صحيحة بالإجماع).
Portée. Al-Qarāfī montre que la règle n’est pas l’enfermement : on peut passer d’une école à l’autre, mais à des conditions qui empêchent la fabrication d’actes qu’aucune école ne valide et la chasse aux facilités.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
7. Ibn Ḥamdān al-Ḥarrānī (m. 695, hanbalite), Ṣifat al-fatwā wa-l-muftī wa-l-mustaftī
صفة الفتوى والمفتي والمستفتي (al-Maktab al-Islāmī, 1397).
Thèse. C’est le pendant hanbalite d’Ibn al-Ṣalāḥ, qu’il reprend souvent mot pour mot. Il distingue quatre rangs de mujtahid et expose les deux avis sur l’attachement à une école (p. 71-72).
Passage clé (p. 72-73). « Il ne peut adhérer à l’école d’un seul des imams parmi les compagnons ou d’autres parmi les Salaf, même s’ils étaient plus savants… bien que, chez nous, la parole du compagnon soit une preuve selon la plus authentique des deux versions » (وليس له التمذهب بمذهب أحد من أئمة الصحابة وحده أو غيرهم من السلف دون غيره وإن كانوا أعلم).
Un détail révélateur. Ibn al-Ṣalāḥ jugeait l’école shafiʿite la plus digne d’être suivie ; Ibn Ḥamdān retourne le même argument en faveur de l’école d’Aḥmad (p. 73). Chacun estime son école la meilleure, ce qui confirme qu’il n’existe pas de classement unanime entre les quatre.
Sur le mufti (p. 31-32). Le mufti qui recherche les ruses interdites ou les facilités pour complaire à quelqu’un est déclaré pervers.
Fiabilité : vérifié dans le texte.
Et Allah est le plus savant.
