Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 47
La ribâ : l’islam contre l’argent ?
Le mythe d’une religion qui aurait interdit l’économie ; ce que la ribâ est et ce qu’elle n’est pas ; la sagesse de l’interdit — le débiteur, la fraternité, l’économie réelle ; le mécanisme par lequel une dette produit de la dette ; ce que l’intérêt fait à un ménage sur vingt-cinq ans, et comment le crédit fonctionne en France ; les crises d’endettement depuis trois siècles, de Law à la Grèce ; la civilisation marchande que l’interdit a produite ; ce que la Torah, Aristote et l’Église ont dit avant nous ; et les questions vraies
Ce que ce dossier établit — et ce qu’il n’établit pas
Il établit que l’islam n’interdit ni l’argent, ni le profit, ni le crédit, ni la banque : il interdit une chose précise, la ribâ — l’accroissement garanti d’une dette, le gain stipulé sur un capital prêté sans que le prêteur partage le risque de ce qu’il finance —, que le Coran nomme en l’opposant au commerce qu’il permet ; que cette interdiction a une sagesse que les textes donnent — protéger le débiteur, lier le gain au risque, garder l’argent dans l’économie réelle ; que le mécanisme qu’elle vise est identifiable, calculable, et observable dans les crises d’endettement depuis trois siècles, de la banqueroute de Law à la Grèce ; que la civilisation qui a tenu l’interdit a inventé le chèque, la lettre de change et la commandite ; et que le judaïsme, la philosophie grecque et l’Église catholique ont tenu le même interdit, plus longtemps qu’on ne croit.
Il n’établit pas que les crises « prouvent » l’interdit religieux — l’interdit est fondé par les textes, et les crises ont chacune plusieurs causes ; il montre que le problème que les textes nomment existe dans les économies modernes. Il n’établit pas que l’économie musulmane d’aujourd’hui vit sans intérêt — elle vit avec —, ni que la finance dite islamique soit au-dessus de la critique, ni que le prêt immobilier en France ait une réponse unique. Et il ne tranche pas la discussion moderne sur l’intérêt bancaire ; il la rapporte, avec ses deux camps et leur rang.
I. Le mythe — dans sa version la plus forte
Donnons au mythe toute sa force. L’islam interdit l’intérêt. Or l’intérêt est le prix du temps et du risque ; sans lui, nul ne prête, nul n’investit, nul ne bâtit : pas de banque, pas de crédit, pas d’industrie, pas de croissance. Une religion qui l’interdit a condamné ses fidèles à l’économie du bazar, et c’est pour cela — dit le mythe — que le monde musulman a pris du retard quand l’Europe inventait la banque. Et ses fidèles vivent dans l’hypocrisie : ils maudissent l’intérêt et ont des comptes en banque, ils inventent une « finance islamique » qui le rebaptise, ils demandent des fatwas pour leurs prêts immobiliers et les obtiennent. Soit la règle est absurde, soit elle est contournée ; dans les deux cas, elle témoigne contre la Loi.
Ce mythe a pour lui des faits. L’interdit existe, et il est sévère — le Coran ne déclare la guerre qu’à une seule catégorie de pécheurs, et ce sont ceux-là. Le monde musulman a pris du retard, et il vit aujourd’hui avec l’intérêt. La finance islamique prête le flanc à la critique, et des savants musulmans sont les premiers à la faire. Le dossier ne niera rien de cela. Il fera ce que la série fait : dire ce que l’interdit vise exactement, pourquoi, ce qu’il protège, ce que l’histoire en a vérifié, et distinguer la Loi de ce que les musulmans en font.
II. Ce que la ribâ est — les textes, lus avec leur contraire
الَّذِينَ يَأْكُلُونَ الرِّبَا لَا يَقُومُونَ إِلَّا كَمَا يَقُومُ الَّذِي يَتَخَبَّطُهُ الشَّيْطَانُ مِنَ الْمَسِّ ۚ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُوا إِنَّمَا الْبَيْعُ مِثْلُ الرِّبَا ۗ وَأَحَلَّ اللَّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا
Le sens : « Ceux qui mangent la ribâ ne se tiendront que comme se tient celui que Satan a frappé de folie. Cela parce qu’ils disent : le commerce est pareil à la ribâ. Or Allah a permis le commerce et interdit la ribâ. »
— Sourate 2, Al-Baqara, verset 275
Il faut lire le verset avec son contraire, parce que c’est lui qui définit. Le Coran ne dit pas « Allah a interdit le gain » ; il dit « Allah a permis le commerce et interdit la ribâ », et il attribue aux adversaires la thèse que les deux seraient pareils. Toute la Loi tient dans cette opposition. Le bay‘, le commerce, est un échange de biens où chacun risque — le marchand peut vendre ou ne pas vendre, gagner ou perdre ; la ribâ — le mot veut dire « l’accroissement » — est une somme qui s’accroît du seul fait du temps, sans que celui qui la prête risque rien : la dette grossit, que la récolte vienne ou non. C’est cela, et seulement cela, qui est interdit. Les versets suivants achèvent le tableau :
يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا اتَّقُوا اللَّهَ وَذَرُوا مَا بَقِيَ مِنَ الرِّبَا إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ — فَإِن لَّمْ تَفْعَلُوا فَأْذَنُوا بِحَرْبٍ مِّنَ اللَّهِ وَرَسُولِهِ ۖ وَإِن تُبْتُمْ فَلَكُمْ رُءُوسُ أَمْوَالِكُمْ لَا تَظْلِمُونَ وَلَا تُظْلَمُونَ — وَإِن كَانَ ذُو عُسْرَةٍ فَنَظِرَةٌ إِلَىٰ مَيْسَرَةٍ ۚ وَأَن تَصَدَّقُوا خَيْرٌ لَّكُمْ
Le sens : « Ô vous qui croyez, craignez Allah et renoncez à ce qui reste de la ribâ, si vous êtes croyants. Si vous ne le faites pas, attendez-vous à une guerre d’Allah et de Son Messager ; et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux — vous ne léserez pas, et vous ne serez pas lésés. Et si le débiteur est en difficulté, qu’on lui accorde un délai jusqu’à l’aisance ; et que vous remettiez la dette en aumône, c’est meilleur pour vous. »
— Sourate 2, Al-Baqara, versets 278-280
Trois choses dans ces versets, et le dossier reposera dessus. La gravité : c’est le seul péché auquel le Coran déclare la guerre, et le Prophète a mis la ribâ parmi les sept péchés qui perdent (al-Bukhârî, n° 2766). La mesure : « vous aurez vos capitaux » — le prêteur garde ce qu’il a prêté, il perd l’accroissement ; la Loi ne spolie pas, elle ramène au capital, « vous ne léserez pas et vous ne serez pas lésés ». Et le motif, qui est dans le dernier verset et que tout ce dossier va déployer : le débiteur en difficulté a droit à un délai, et lui remettre sa dette est une aumône ; l’interdit de la ribâ est, d’abord, une protection du faible contre la dette qui s’enfle.
Les deux ribâ de la Sunna
لَعَنَ رَسُولُ اللَّهِ آكِلَ الرِّبَا وَمُوكِلَهُ وَكَاتِبَهُ وَشَاهِدَيْهِ، وَقَالَ: هُمْ سَوَاءٌ
« Le Messager d’Allah a maudit celui qui mange la ribâ, celui qui la fait manger, celui qui l’écrit et ses deux témoins, et il a dit : ils sont égaux. »
Rapporté par Muslim, n° 1598, d’après Jâbir
الذَّهَبُ بِالذَّهَبِ، وَالْفِضَّةُ بِالْفِضَّةِ، وَالْبُرُّ بِالْبُرِّ، وَالشَّعِيرُ بِالشَّعِيرِ، وَالتَّمْرُ بِالتَّمْرِ، وَالْمِلْحُ بِالْمِلْحِ، مِثْلًا بِمِثْلٍ، سَوَاءً بِسَوَاءٍ، يَدًا بِيَدٍ، فَإِذَا اخْتَلَفَتْ هَذِهِ الْأَصْنَافُ فَبِيعُوا كَيْفَ شِئْتُمْ إِذَا كَانَ يَدًا بِيَدٍ
« L’or contre l’or, l’argent contre l’argent, le blé contre le blé, l’orge contre l’orge, les dattes contre les dattes, le sel contre le sel : même quantité, à égalité, de la main à la main. Quand ces catégories diffèrent, vendez comme vous voulez, pourvu que ce soit de la main à la main. »
Rapporté par Muslim, n° 1587, d’après ‘Ubâda ibn as-Sâmit
Les juristes ont tiré de ces textes deux formes de ribâ. La ribâ an-nasî’a, la ribâ du délai — celle de l’Arabie d’avant, « tu paies ou tu augmentes », et celle de tout prêt à intérêt : un capital prêté qui doit revenir augmenté. C’est la ribâ du Coran, interdite par consensus, et c’est elle que ce dossier traite. La ribâ al-fadl, la ribâ de l’excédent — échanger une même chose contre elle-même en quantités inégales, de l’or contre plus d’or, du blé contre plus de blé ; interdite par la Sunna comme la porte de la première, parce que celui qui échange cent grammes d’or contre cent dix a prêté sans le dire. Les six biens du hadith sont les monnaies et les denrées de base du temps ; la monnaie de papier, pour la majorité des contemporains, est traitée comme l’or et l’argent. On retiendra ce qui compte : la Loi interdit que la monnaie engendre la monnaie par le seul effet du temps.
III. Ce que la ribâ n’est pas — l’argent, le profit, le crédit, la banque
Voici la première erreur du mythe, et elle est de définition : il confond l’intérêt avec l’économie. Il faut donc dire ce que l’islam permet, parce que c’est bien plus que ce qu’il interdit.
Ce que la Loi permet — et encourage
- Le commerce et le profit : « Allah a permis le commerce ». Le Prophète fut marchand, Khadîja fut une marchande, Abû Bakr, ‘Uthmân et ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf furent riches par le négoce ; « le marchand loyal et sûr sera avec les prophètes » (at-Tirmidhî, n° 1209). Vendre plus cher qu’on a acheté est le commerce même, et le gain n’a pas de plafond fixé par la Loi s’il n’y a ni fraude, ni accaparement, ni abus de nécessité.
- Le crédit : vendre à terme — livrer aujourd’hui, être payé dans un an, plus cher que comptant — est permis par la majorité des écoles, parce que c’est une vente où le prix intègre le temps, non un prêt où le capital s’accroît ; le Prophète lui-même acheta à crédit auprès d’un juif de Médine en laissant sa cuirasse en gage (al-Bukhârî, n° 2068). Le salam — payer d’avance une récolte à livrer — est permis par le texte même (al-Bukhârî, n° 2240).
- Le prêt : prêter est une aumône, et le prêteur reçoit son capital, et même un surcroît que le débiteur donne de lui-même sans l’avoir stipulé : le Prophète rendit à un créancier un chameau meilleur que celui qu’il devait — « les meilleurs d’entre vous sont ceux qui s’acquittent le mieux » (al-Bukhârî, n° 2393). Ce qui est interdit n’est pas le prêt ; c’est l’accroissement exigé.
- L’association et le risque partagé : la mudâraba — l’un apporte le capital, l’autre le travail, et l’on partage le profit selon une part convenue, le capital portant seul la perte — est le contrat que le Prophète pratiqua avec Khadîja, et la mushâraka, l’association de capitaux, est son prolongement. C’est la forme du financement en islam : non un intérêt fixe garanti, mais une part du résultat, gagné ou perdu.
- Le loyer : louer une maison, une terre, un outil contre un prix est permis, parce que la chose louée rend un service et s’use, alors que la monnaie prêtée ne rend rien et ne s’use pas — c’est la distinction qu’Aristote avait faite, et on y vient.
- La banque, enfin, n’est pas interdite : garder des dépôts, transférer des fonds, financer le commerce, investir en association — les Abbassides avaient des banquiers, les jahâbidha, et le mot « chèque » vient de l’arabe sakk. Ce qui est interdit à la banque est de prêter à intérêt ; tout le reste de son métier lui est ouvert.
La frontière n’est donc pas « argent contre argent interdit, argent contre activité permis » ; elle est plus précise, et il faut la dire ainsi parce que c’est elle que tout le dossier va vérifier : le gain garanti sur une dette, sans partage du risque, est la ribâ ; le gain lié à une activité, à un actif, à un service ou à un risque réellement assumé est le commerce, l’investissement ou le financement permis. Le mythe dit que l’islam interdit l’argent qui travaille. C’est l’inverse : il n’interdit que l’argent qui exige d’être payé sans avoir travaillé.
| Le contrat | Qui porte le risque | D’où vient le gain | Statut |
|---|---|---|---|
| Le prêt à intérêt | L’emprunteur, presque seul : il doit l’accroissement quoi qu’il advienne | Du temps écoulé, fixé d’avance | Ribâ — interdit |
| La participation au capital (mudâraba, mushâraka) | Le capital et l’entrepreneur, chacun pour sa part | Du résultat réel : bénéfice ou perte | Permis — c’est le modèle |
| La vente à crédit (murâbaha, vente à terme) | Le vendeur tant qu’il possède le bien ; l’acheteur pour sa dette | D’une marge sur une chose vendue, fixée dans la vente | Permis par la majorité |
| Le loyer (ijâra) | Le propriétaire, qui garde la chose et son usure | Du service rendu par la chose | Permis |
| Le prêt sans intérêt (qard hasan) | Le prêteur, qui peut ne pas être remboursé | Aucun en ce monde ; une aumône | Recommandé |
IV. La sagesse de l’interdit — ce que le Seigneur des mondes a voulu protéger
Les textes n’interdisent pas sans dire pourquoi, et l’interdit de la ribâ a une sagesse que l’on peut lire dans le Coran et la Sunna à trois niveaux : l’homme endetté, la fraternité entre les hommes, et l’argent lui-même.
L’homme endetté — la dette est une chaîne
اللَّهُمَّ إِنِّي أَعُوذُ بِكَ مِنَ الْهَمِّ وَالْحَزَنِ، وَالْعَجْزِ وَالْكَسَلِ، وَالْجُبْنِ وَالْبُخْلِ، وَضَلَعِ الدَّيْنِ وَغَلَبَةِ الرِّجَالِ
Le Prophète invoquait : « Ô Allah, je cherche refuge auprès de Toi contre le souci et la tristesse, l’impuissance et la paresse, la lâcheté et l’avarice, le fardeau de la dette et la domination des hommes. »
Rapporté par al-Bukhârî, n° 2893, d’après Anas ; et Aïcha rapporte qu’il demandait si souvent refuge contre la dette qu’on lui en demanda la raison : « Quand un homme s’endette, il parle et ment, il promet et manque » (al-Bukhârî, n° 832)
Le Prophète a mis la dette dans la même invocation que le souci, la tristesse et la domination des hommes — et il a dit pourquoi : l’homme endetté ment et manque à sa parole, parce qu’il n’est plus libre. Il a refusé de prier sur un mort qui laissait une dette non couverte, jusqu’à ce qu’un Compagnon la prenne à sa charge (al-Bukhârî, n° 2289) ; il a dit que le martyr lui-même voit tout pardonné « sauf la dette » (Muslim, n° 1886) ; il a dit que « l’âme du croyant reste suspendue à sa dette jusqu’à ce qu’elle soit payée » (at-Tirmidhî, n° 1078). La Loi tient la dette pour une chaîne, et elle a voulu que cette chaîne ne puisse pas s’alourdir toute seule. Interdire la ribâ, c’est interdire que l’homme qui a dû emprunter cent doive, trois ans plus tard, cent cinquante sans avoir rien reçu de plus — c’est protéger celui qui est déjà faible contre un fardeau qui grossit pendant qu’il dort.
La fraternité — le prêt est une aumône, non un placement
مَنْ نَفَّسَ عَنْ مُؤْمِنٍ كُرْبَةً مِنْ كُرَبِ الدُّنْيَا نَفَّسَ اللَّهُ عَنْهُ كُرْبَةً مِنْ كُرَبِ يَوْمِ الْقِيَامَةِ، وَمَنْ يَسَّرَ عَلَى مُعْسِرٍ يَسَّرَ اللَّهُ عَلَيْهِ فِي الدُّنْيَا وَالْآخِرَةِ
« Celui qui soulage un croyant d’une angoisse de ce monde, Allah le soulagera d’une angoisse du Jour de la Résurrection ; et celui qui facilite les choses à un débiteur en difficulté, Allah les lui facilitera en ce monde et dans l’autre. »
Rapporté par Muslim, n° 2699, d’après Abû Hurayra
Dans la Loi, le prêt appartient à la fraternité, non au placement : « que vous remettiez la dette en aumône, c’est meilleur pour vous » (2, 280) ; le Prophète raconte un marchand qui disait à ses commis « quand vous trouvez un débiteur en difficulté, remettez-lui », et à qui Allah remit ses péchés (al-Bukhârî, n° 2078). Le prêt sans intérêt, qard hasan, « beau prêt », est le nom que le Coran donne à ce que l’homme prête à Dieu (2, 245). La ribâ détruit cela : elle fait du besoin du frère une occasion de gain, et du prêteur un homme qui a intérêt à ce que l’autre reste endetté. C’est pourquoi le Coran la met en face de l’aumône dans le même passage — « Allah anéantit la ribâ et fait fructifier les aumônes » (2, 276) — : les deux sont de l’argent qui sort de la main, et l’une enrichit en appauvrissant, l’autre enrichit en donnant.
L’argent lui-même — pas de gain sans risque
La troisième sagesse est celle de l’argent, et les juristes l’ont formulée en une maxime tirée d’un hadith : al-kharâj bi-d-damân — le gain va avec la responsabilité (Abû Dâwud, n° 3508) ; « pas de gain sans risque ». Celui qui veut gagner sur l’argent doit l’engager — l’acheter, le vendre, l’associer — et accepter de le perdre ; celui qui veut le garder sans risque ne doit pas gagner dessus. C’est la règle qui fait que le capital, en islam, ne peut pas se détacher de l’économie réelle : il doit être investi dans quelque chose qui produit, et il ne peut pas se reproduire tout seul dans un compte. Aristote disait que la monnaie est stérile et qu’il est contre nature de la faire enfanter ; la Loi dit plus précisément qu’elle ne doit enfanter que ce qu’elle a risqué. Et l’on va voir que c’est exactement le point où les économies modernes se brisent.
Le jour où l’Arabie fut libérée de ses dettes
وَرِبَا الْجَاهِلِيَّةِ مَوْضُوعٌ، وَأَوَّلُ رِبًا أَضَعُ رِبَانَا، رِبَا عَبَّاسِ بْنِ عَبْدِ الْمُطَّلِبِ، فَإِنَّهُ مَوْضُوعٌ كُلُّهُ
« La ribâ de l’Ignorance est abolie ; et la première ribâ que j’abolis est la nôtre, la ribâ de ‘Abbâs ibn ‘Abd al-Muttalib : elle est abolie tout entière. »
Rapporté par Muslim, n° 1218 — le sermon du Pèlerinage d’adieu
Il faut mesurer ce que fut ce jour. L’Arabie d’avant vivait sous la ribâ du délai : le débiteur qui ne pouvait payer voyait sa dette doubler, puis doubler encore, jusqu’à ce qu’il vende ses enfants ou lui-même ; les grandes familles de La Mecque — dont celle du Prophète — en vivaient. Au Pèlerinage d’adieu, devant toute l’Arabie, il a aboli d’un mot toutes les dettes à intérêt du pays, et il a commencé par celles de son propre oncle, le plus riche de sa famille. Ce n’est pas une règle de comptabilité ; c’est une libération, du même ordre que l’abolition de la vendetta qu’il prononça dans la même phrase. Le Seigneur des mondes n’a pas interdit la ribâ pour gêner les marchands ; Il l’a interdite pour que nul ne soit plus esclave de sa dette.
V. Quand la dette produit la dette — le mécanisme
L’objection moderne est simple : l’intérêt est le prix du temps et du risque, et le refuser est irrationnel. Mais cette définition laisse une question dans l’ombre, et c’est la question de tout le dossier : que se passe-t-il quand le revenu de celui qui emprunte ne progresse pas au rythme de la dette qu’il doit rembourser ? Il faut, pour y répondre, distinguer le financement d’une activité et la croissance autonome d’une dette.
Dans un investissement en capital, le rendement dépend du résultat : si l’entreprise gagne, l’investisseur gagne ; si elle perd, il perd. Dans un prêt à intérêt, le montant supplémentaire dû est fixé au moment du contrat, avant que personne ne sache ce que l’activité donnera : la récolte peut être bonne ou mauvaise, le commerce prospérer ou faire faillite, l’économie croître ou entrer en récession — l’obligation de payer l’intérêt demeure. C’est exactement ce que la maxime « pas de gain sans risque » nomme, et c’est l’asymétrie qui fait tout : le prêteur a un droit sur un résultat qu’il ne partage pas.
Le temps n’est pas neutre — l’arithmétique de l’accroissement
Le mot ribâ veut dire « accroissement », et l’accroissement a une propriété mathématique que les textes n’avaient pas besoin de formaliser pour la voir : il se compose. Une dette de 100 à 5 % par an, si rien n’est payé, devient 105 après un an, 110 après deux, 128 après cinq, 163 après dix, 265 après vingt, 432 après trente. Elle a quadruplé sans qu’aucune richesse nouvelle ait été produite — par le seul effet du temps. La règle que les financiers appellent « règle des 72 » le dit en un chiffre : à 5 %, un capital double en quatorze ans ; à 7 %, en dix ; à 10 %, en sept. L’économie réelle, elle, croît de 1 à 3 % par an sur longue période dans les pays développés. Une dette à 5 % grossit donc deux fois plus vite que l’économie qui doit la rembourser.
Il faut préciser, pour ne pas prêter le flanc : un prêt réel est amortissable, l’emprunteur rembourse capital et intérêts chaque mois, et sa dette ne quadruple pas. La figure ne décrit pas le crédit ordinaire ; elle décrit le principe que le crédit ordinaire contient, et qui se déchaîne dès que le remboursement s’interrompt — c’est-à-dire dès que l’emprunteur a un problème. L’intérêt est doux pour qui paie ; il est féroce pour qui ne peut plus payer, et c’est précisément celui-là que le verset 280 protège.
La spirale — comment un débiteur devient prisonnier
Schéma — la spirale de la dette
1. Le débiteur — ménage, entreprise, État — ne peut pas payer l’intérêt de sa dette avec ses revenus. ↓
2. Il emprunte pour payer l’intérêt. La nouvelle dette porte à son tour intérêt. ↓
3. Sa dette totale augmente ; les prêteurs le jugent plus risqué. ↓
4. Ils lui demandent un taux plus élevé pour compenser ce risque. ↓
5. La charge d’intérêt s’alourdit ; il doit emprunter davantage. ↓
6. La confiance baisse encore, le taux monte encore — jusqu’au défaut, à la saisie, ou au sauvetage payé par d’autres.
Ce schéma n’est pas une image : c’est la description que les économistes ont faite de leurs propres crises. Irving Fisher, en 1933, après avoir perdu sa fortune dans le krach de 1929, a décrit la « déflation par la dette » : les débiteurs pressés vendent à perte, les prix baissent, la valeur réelle des dettes — qui sont fixées en monnaie — augmente, les débiteurs sont encore plus pressés, et la spirale s’emballe ; il l’appelait une maladie. Thomas Piketty, en 2013, a formalisé l’autre face du même mécanisme en une inégalité, r > g : quand le rendement du capital — dont l’intérêt est la forme la plus pure — dépasse durablement le taux de croissance de l’économie, ceux qui possèdent s’enrichissent plus vite que ceux qui travaillent, mécaniquement, sans qu’aucune injustice personnelle soit nécessaire. On ne dira pas que Fisher et Piketty ont commenté le verset 275 ; on dira que la Loi avait nommé le mécanisme — « l’accroissement » qui fait porter le risque au faible et le gain au fort — que l’économie a retrouvé chaque fois qu’il l’a brisée.
VI. Ce que l’intérêt fait à l’homme — le crédit en France
Le mythe parle de l’économie ; il faut parler de l’homme, parce que c’est lui que le verset 280 regarde. Voici comment le crédit fonctionne en France, et ce qu’il fait à un ménage sur vingt-cinq ans.
D’où vient l’argent prêté — la banque crée ce qu’elle prête
Le lecteur croit que la banque prête l’argent des déposants. Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne, et la Banque de France l’explique elle-même : quand une banque accorde un crédit, elle crée la monnaie correspondante par une écriture — elle inscrit la somme au compte de l’emprunteur, et une créance à son actif ; l’essentiel de la monnaie en circulation est née ainsi, par le crédit, et elle est détruite quand le crédit est remboursé. La banque ne prête donc pas une épargne qu’elle aurait risquée : elle crée une dette, en touche l’intérêt, et porte un risque que l’État, en dernier ressort, garantit — on l’a vu en 2008. C’est l’asymétrie du chapitre précédent portée au système : le gain est privé et garanti, le risque est public et différé.
Un prêt de 200 000 € sur vingt-cinq ans
Prenons le cas d’un ménage de France qui achète un appartement et emprunte 200 000 € sur vingt-cinq ans. Voici ce qu’il paie, selon le taux — et les taux de ces dernières années ont été entre 3 et 4,5 %.
| Taux | Mensualité | Intérêts payés en 25 ans | Coût total | Ce que la banque gagne sur ce qu’elle a créé |
|---|---|---|---|---|
| 2 % | 848 € | 54 300 € | 254 300 € | 27 % du capital |
| 3 % | 948 € | 84 500 € | 284 500 € | 42 % |
| 4 % | 1 056 € | 116 700 € | 316 700 € | 58 % |
| 5 % | 1 169 € | 150 800 € | 350 800 € | 75 % |
| 6 % | 1 289 € | 186 600 € | 386 600 € | 93 % |
À 4 %, le ménage rembourse 316 700 € pour 200 000 € reçus : il paie l’appartement plus de la moitié d’un second appartement, et il le paie à une banque qui a créé la somme par une écriture. À cela s’ajoutent l’assurance emprunteur — souvent 0,2 à 0,4 % du capital par an, soit 10 000 à 20 000 € de plus sur la durée — et les frais de dossier et de garantie. Et il faut regarder comment ce prix se paie dans le temps, parce que c’est là que le mécanisme se voit :
La première année, 63 % de la mensualité est de l’intérêt : sur 1 056 € payés, 667 € vont à la banque et 389 € seulement remboursent l’appartement. Après dix ans de paiements — 126 700 € versés —, le ménage doit encore 142 700 € : il a payé 69 400 € d’intérêts et n’a remboursé que 57 300 € de capital. C’est ce qu’on appelle l’amortissement, et c’est le contraire de ce que croit l’emprunteur : il croit payer sa maison, il paie d’abord sa dette. Et si, la dixième année, il doit vendre — divorce, mutation, chômage —, il découvre que dix ans de mensualités ont servi, pour plus de moitié, à autre chose qu’à sa maison.
Vingt-cinq ans de la vie d’un homme
Il faut maintenant dire ce que le tableau ne dit pas, et que tout emprunteur connaît. Un prêt de vingt-cinq ans est plus long que la plupart des mariages, que la plupart des emplois, que l’enfance de tous les enfants. Le ménage qui le signe à trente ans sera lié jusqu’à cinquante-cinq, par un contrat qui ne connaît ni la maladie, ni le licenciement, ni le divorce, ni la crise : la mensualité tombe le 5 de chaque mois, qu’il y ait eu un salaire ou non. Les enquêtes de la Banque de France sur le surendettement le montrent chaque année : plus de cent mille dossiers déposés — cent vingt et un mille en 2023 —, et dans la grande majorité, l’origine n’est pas l’imprévoyance mais un accident de la vie — la perte d’emploi, la séparation, la maladie — survenu dans un ménage qui remboursait normalement jusque-là. Le crédit renouvelable, dont les taux approchent le plafond légal de l’usure — autour de 20 % —, en est une cause majeure : une dette de 3 000 € à 20 % qu’on ne rembourse qu’au minimum peut coûter le double de ce qu’elle a financé, et c’est le mécanisme de la figure 1 appliqué à un canapé.
Et il y a ce que les chiffres ne mesurent pas : le souci. Le Prophète a mis la dette avec « le souci et la tristesse » dans une seule invocation, et les enquêtes de santé publique de ce siècle ont retrouvé le lien — les études sur la dette des ménages la relient à l’anxiété, aux troubles du sommeil, à la dépression, aux tensions conjugales, et le surendettement est reconnu comme un facteur de risque psychique par les services qui le traitent. Un homme qui doit vingt-cinq ans de sa vie à une banque ne dort pas comme un homme qui ne doit rien ; il accepte un emploi qu’il n’aurait pas accepté, il tait une injustice qu’il aurait dénoncée, parce que la mensualité du 5 ne négocie pas. « Le fardeau de la dette et la domination des hommes » : le Prophète les a nommés ensemble parce qu’ils vont ensemble.
Les alternatives — ce que la Loi propose à la place
| Le mode | Ce que c’est | Qui porte le risque | Ce que ça coûte au ménage |
|---|---|---|---|
| Le prêt à intérêt | La banque crée 200 000 € et exige 316 700 € sur 25 ans | Le ménage, seul ; la banque est garantie par la saisie et par l’État | 116 700 € d’intérêts, plus l’assurance ; la dette fixe quoi qu’il arrive |
| La murâbaha | La banque achète le bien et le revend au ménage à terme, à un prix convenu une fois pour toutes | La banque tant qu’elle possède le bien ; le ménage pour sa dette, dont le montant est fixe et ne porte pas d’intérêt de retard | Une marge, en général proche du coût d’un prêt ; mais pas d’accroissement en cas de retard — c’est la différence que la critique ignore |
| La mushâraka dégressive | La banque et le ménage achètent ensemble ; le ménage paie un loyer sur la part de la banque et la rachète peu à peu | Partagé selon les parts : si le bien perd de la valeur, la banque perd sur sa part | Un loyer qui baisse à mesure que la part du ménage monte ; la perte de valeur est partagée |
| La location | Le ménage loue, et épargne | Le propriétaire | Un loyer ; aucune dette ; et la liberté de partir |
| L’épargne et l’achat différé | Le ménage épargne dix ans, puis achète comptant ou avec un apport fort | Le ménage, sur ses seules économies | Rien à la banque ; le prix du temps, payé en patience |
Ce tableau ne dit pas que la murâbaha est gratuite — elle ne l’est pas, et le chapitre X dira sa critique. Il dit où est la différence que la Loi a voulue : dans le prêt à intérêt, la dette grossit toute seule et le prêteur est garanti ; dans les contrats permis, le prix est fixé une fois, le prêteur a porté un risque réel, et le retard ne fait pas de petits. Et il dit ce que la Loi dit aussi, et que le ménage français n’entend plus : que louer n’est pas une honte, que l’épargne est une vertu, et que le toit qu’on possède après vingt-cinq ans d’intérêts a coûté la moitié d’un second toit.
VII. Ce que l’intérêt fait aux sociétés — trois siècles de crises
Si le mécanisme est celui qu’on vient de décrire, il doit se voir dans l’histoire. Il s’y voit. Voici, depuis le dix-huitième siècle, les grandes crises où la dette à intérêt — garantie au prêteur, portée par le débiteur, grossissant plus vite que ce qu’elle finançait — a été le moteur ou l’accélérateur. On ne dira d’aucune qu’elle a eu cette seule cause : les crises en ont toujours plusieurs. On dira que le mécanisme que les textes nomment y est, chaque fois, reconnaissable.
| Date | Où | Ce qui s’est passé | Le mécanisme |
|---|---|---|---|
| 1720 | France — le système de Law | John Law fait racheter la dette de l’État par une banque et une compagnie ; les actions montent par le crédit facile, puis s’effondrent ; la Banque royale fait faillite | Une dette publique écrasante, un crédit créé sans actif réel, une bulle qui éclate — la première grande crise financière moderne |
| 1720 | Angleterre — la South Sea Bubble | Même schéma : la dette de l’État convertie en actions d’une compagnie, achetées à crédit ; krach, ruine de milliers d’épargnants | L’endettement pour spéculer, et le retournement |
| 1876-1882 | Égypte | Le khédive Ismaïl emprunte à Paris et à Londres, à des conditions dont le coût réel dépasse souvent 10 %, pour le canal de Suez et les travaux ; en 1876, l’Égypte est en faillite ; une commission de la dette franco-britannique prend ses finances ; en 1882, l’Angleterre occupe le pays | La ribâ qui livre une nation : la dette grossit par les intérêts, le créancier prend le trésor, puis le pays |
| 1869-1881 | Tunisie | Le bey emprunte à des banquiers européens ; la dette devient impayable ; une Commission financière internationale administre le pays dès 1869 ; le protectorat français suit en 1881 | Le même chemin : l’emprunt, l’intérêt, la tutelle, la conquête |
| 1875-1881 | Empire ottoman | L’Empire suspend ses paiements en 1875 ; en 1881, l’Administration de la Dette publique ottomane, aux mains des créanciers européens, perçoit directement une partie des impôts | L’État qui perd sa souveraineté fiscale au profit de ses prêteurs |
| 1929-1933 | États-Unis, puis le monde | Les actions sont achetées à crédit — « sur marge » ; le krach d’octobre 1929 déclenche les appels de marge, les ventes forcées, les faillites bancaires ; Fisher décrit la déflation par la dette | La dette qui grossit en valeur réelle quand les prix baissent — la spirale |
| 1982 | Mexique, puis l’Amérique latine | Les pays ont emprunté à taux variable dans les années 1970 ; quand la Réserve fédérale monte ses taux à près de 20 % en 1980-1981, la charge d’intérêt explose ; le Mexique fait défaut en août 1982, et la « décennie perdue » commence | Le taux qui monte sur une dette déjà contractée : l’accroissement décidé par le prêteur, subi par le débiteur |
| 1997-1998 | Asie — Thaïlande, Indonésie, Corée | Dette privée à court terme en dollars ; quand les monnaies chutent, la dette double en monnaie locale ; fuite des capitaux, faillites, plans du FMI | La dette fixée dans une monnaie que le débiteur ne contrôle pas |
| 2001 | Argentine | Détaillée ci-dessous | La spirale complète, jusqu’au défaut |
| 2007-2009 | États-Unis, puis le monde — les subprimes | Détaillée ci-dessous | La dette créée bien plus vite que les revenus qui devaient la rembourser |
| 2010-2015 | Grèce | Détaillée ci-dessous | L’effet boule de neige, nommé par la Banque de France |
| Aujourd’hui | Les pays en développement | Selon la CNUCED, 3,3 milliards de personnes vivent dans des pays qui dépensent plus pour les intérêts de leur dette que pour la santé ou l’éducation ; une cinquantaine de pays consacrent plus de 10 % de leurs recettes aux seuls intérêts | Le transfert permanent du pauvre vers le riche — la ribâ à l’échelle du monde |
L’Argentine, 2001 — la spirale jusqu’au bout
L’Argentine des années 1990 passait pour un modèle : monnaie liée au dollar, inflation vaincue, capitaux attirés. Mais elle finançait sa dette publique par de nouveaux emprunts, et quand la récession est venue, en 1999, les revenus ont baissé pendant que la dette montait. Les prêteurs ont pris peur, et ils ont fait ce que font les prêteurs : ils ont demandé plus cher à celui qui pouvait moins payer. L’écart entre les taux argentins et les taux américains, qui était de quelques points, a dépassé 1 700 points de base — 17 % de surcoût — en juillet 2001, selon le rapport d’évaluation du FMI lui-même, et bien davantage à la fin de l’année. L’État empruntait pour payer les intérêts de sa dette passée ; plus il empruntait, plus on se méfiait ; plus on se méfiait, plus il payait cher. En décembre 2001, il a cessé de payer — le plus grand défaut souverain de l’histoire à cette date, sur plus de 90 milliards de dollars —, après avoir gelé les comptes bancaires de ses citoyens. Le PIB a chuté de près de 11 % en 2002 ; la moitié de la population est passée sous le seuil de pauvreté. En 2005, la dette a été restructurée avec une décote de plus de moitié : elle n’était pas payable, et elle ne l’avait jamais été. Le FMI, dans son propre bilan, nomme la combinaison : paiements d’intérêts élevés, faible croissance, dégradation du crédit — c’est la figure 1 à l’échelle d’une nation.
2008 — quand la dette a été créée plus vite que les revenus
Schéma — la crise des subprimes
1. Les banques américaines prêtent pour acheter des maisons à des ménages qui ne pourront pas rembourser — les subprimes —, souvent à taux variable, qui montera. ↓
2. Elles ne gardent pas ces prêts : elles les découpent, les mélangent et les revendent sous forme de titres — la titrisation —, ce qui transfère le risque ailleurs et leur permet de prêter encore. ↓
3. Les prix de l’immobilier montent parce que le crédit abonde ; on prête davantage parce que les prix montent ; la dette des ménages américains double en dix ans. ↓
4. Les taux montent, les mensualités montent, les ménages ne paient plus, les maisons sont saisies — des millions de familles entre 2007 et 2012. ↓
5. Les titres adossés à ces prêts ne valent plus rien ; les banques qui les détiennent sont insolvables ; Lehman Brothers tombe en septembre 2008. ↓
6. Les États sauvent les banques avec l’argent des contribuables ; la dette privée devient dette publique ; la récession frappe le monde entier, et le chômage les plus pauvres.
La question que ce schéma pose est exactement celle du dossier : que se passe-t-il quand les créances augmentent beaucoup plus vite que la capacité de l’économie réelle à produire les revenus qui les rembourseront ? La réponse de 2008 est : elles s’effondrent, et le risque, que les prêteurs croyaient avoir vendu, revient sur ceux qui n’ont rien signé. Les régulateurs ont ensuite tenté de réintroduire ce que la Loi demandait — que le prêteur porte une part du risque de ce qu’il prête, qu’il garde du capital en face de ses créances, qu’on ne prête pas sans actif réel derrière — sous les noms de Bâle III, de tests de résistance, de rétention du risque. On ne dira pas que le fiqh avait prévu Lehman Brothers. On dira que « pas de gain sans risque » est la règle qu’on a dû réécrire après l’avoir violée.
La Grèce, 2010-2015 — l’effet boule de neige
En octobre 2009, la Grèce révèle que sa dette approche 127 % du PIB et son déficit 15 %. Les prêteurs s’inquiètent, et le mécanisme commence, que la Banque de France elle-même appelle « l’effet boule de neige » : les finances publiques se dégradent, les prêteurs exigent des taux plus élevés, la charge d’intérêt aggrave le déficit, le déficit augmente la dette, la dette fait monter les taux. Le taux exigé sur la dette grecque à dix ans, qui était autour de 5 %, dépasse 17 % en mai 2010 et approche 37 % en mars 2012 — plus le pays allait mal, plus on lui demandait cher, et plus on lui demandait cher, plus il allait mal.
Puis vinrent les plans de sauvetage, et ce qu’ils ont fait voir. Les prêts du FMI et des Européens ont servi, pour l’essentiel, à rembourser les créanciers privés — banques allemandes, françaises, italiennes — dont l’exposition a fondu entre 2010 et 2012 ; le risque a été transféré des banques aux institutions publiques, c’est-à-dire aux contribuables. Et le prix a été payé par le peuple : retraites coupées, salaires réduits, hôpitaux fermés, un quart de l’économie disparu, le chômage à 27 %. Le FMI a reconnu en 2013 que ses prévisions avaient sous-estimé l’effet de l’austérité : on coupait pour rembourser, les coupes faisaient reculer l’économie, l’économie reculant remboursait moins, et la dette, malgré tout, montait — elle approchait 180 % du PIB en 2014, plus haut qu’avant le plan. Le paysan dont la récolte a brûlé devait davantage. Remplacez le paysan par un pays, et le prêteur par des banques garanties : c’est le verset 280, lu à l’envers par ceux qui ne l’ont pas lu.
Le vrai parallèle — ce que ces crises montrent, et ce qu’elles ne montrent pas
La mesure, pour ne pas dire plus que les faits
Ces crises ne « prouvent » pas l’interdit de la ribâ : l’interdit est fondé par les textes, et chaque crise a eu plusieurs causes — des régimes de change, des déficits, des fraudes, des erreurs de politique. Qui le dirait autrement offrirait au contradicteur une victoire facile.
Ce qu’elles montrent est précis : que le problème que les textes nomment — une dette dont l’accroissement est garanti au prêteur alors que le résultat économique est incertain et porté par le débiteur — existe dans les économies modernes, qu’il est reconnaissable chaque fois, et qu’il se termine chaque fois de la même manière : le faible paie, le fort est garanti, et l’on réécrit après coup la règle qu’on avait violée.
Et ce qu’elles montrent sur l’islam en particulier : que l’Égypte, la Tunisie et l’Empire ottoman ont été conquis par la dette avant d’être conquis par les armes — par des emprunts à intérêt auprès de banques européennes, contractés par des princes qui avaient oublié le verset 275. La ribâ n’a pas seulement ruiné des ménages ; elle a livré des nations musulmanes, et c’est une leçon pour celles qui empruntent aujourd’hui.
VIII. Ce que l’interdit a produit — la civilisation marchande
Le mythe dit que l’interdit a condamné les musulmans à l’économie du bazar et expliqué leur retard. L’histoire dit le contraire, et les historiens de l’économie l’ont établi.
Ce que le monde musulman a inventé ou transmis, avec l’interdit
- Le chèque : le sakk, ordre de paiement sur un dépôt, circulait à Bagdad au IXᵉ siècle ; un marchand pouvait tirer à Bagdad un sakk payable au Maroc, et le mot est passé tel quel dans les langues d’Europe.
- La lettre de change : la suftaja, instrument de transfert de fonds à distance sans transport d’espèces, utilisée de l’Espagne à l’Inde dès le Xᵉ siècle — l’Europe la reprendra à Gênes et à Florence au XIIIᵉ.
- La commandite : la mudâraba, où le capital et le travail s’associent en partageant le profit, est passée en Italie sous le nom de commenda et a financé le commerce méditerranéen — c’est la thèse d’Abraham Udovitch, Partnership and Profit in Medieval Islam (1970), et l’ancêtre de la société en commandite.
- Les routes et les marchés : de Cordoue à Canton, par Le Caire, Bagdad, Samarcande et Malacca, le monde musulman a été, du VIIIᵉ au XVᵉ siècle, le premier espace commercial du monde ; les documents de la Geniza du Caire, étudiés par Goitein, montrent des marchands juifs et musulmans menant des affaires à l’échelle de trois continents avec les instruments du fiqh — crédit commercial, association, transfert —, et sans intérêt.
- Les banquiers d’État : les jahâbidha abbassides tenaient les dépôts, avançaient au Trésor, transféraient les impôts des provinces — une banque, sans prêt à intérêt, au Xᵉ siècle.
Le retard du monde musulman est réel, et il date du XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle ; ses causes sont étudiées — le déplacement des routes vers l’Atlantique après 1492, la fermeture politique, la révolution industrielle manquée, puis la colonisation —, et les historiens de l’économie ne le font pas reposer sur l’interdit de l’intérêt, qui était en vigueur pendant les cinq siècles de domination commerciale. Timur Kuran, qui est le plus critique sur le rôle du droit musulman dans ce retard, ne l’attribue pas à la ribâ mais aux règles de succession et à l’absence de la personne morale — thèse discutée, mais qui n’est pas celle du mythe. Et l’on a vu au chapitre précédent par quoi le retard s’est achevé : non par l’absence d’intérêt, mais par son retour — les emprunts européens qui ont livré Le Caire, Tunis et Istanbul à leurs créanciers.
IX. Le miroir — qui a interdit l’usure avant nous, et jusqu’à quand
Le critique qui tient l’interdit de l’intérêt pour une bizarrerie musulmane applique une règle. Appliquons-la — en disant d’abord ce que vaut la comparaison : elle ne prouve pas que l’interdit est juste, les textes et la raison le font ; elle montre qu’il n’est pas étrange, et qu’il doit être jugé aux critères qu’on applique à Thomas d’Aquin.
Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour argent, ni pour vivres, ni pour aucune chose qui se prête à intérêt. Tu pourras tirer un intérêt de l’étranger, mais tu n’en tireras point de ton frère.
— Deutéronome 23, 19-20 (20-21 selon les éditions) ; voir aussi Exode 22, 25 et Lévitique 25, 36-37
L’interdit le plus ancien est biblique : la Torah interdit l’intérêt entre Israélites — argent, vivres, toute chose —, et le judaïsme l’a tenu, en l’aménageant par le heter iska, un contrat d’association qui ressemble à la mudâraba. Aristote, dans la Politique (I, 10), a donné l’argument que les scolastiques reprendront : la monnaie est stérile, elle ne fait pas de petits, et l’usure qui fait naître de l’argent de l’argent est « de toutes les façons de s’enrichir la plus contraire à la nature ». L’Église catholique a interdit l’usure — c’est-à-dire tout intérêt sur un prêt, non seulement l’intérêt excessif — pendant quinze siècles : le concile de Nicée en 325 pour les clercs, les conciles du Latran en 1139 et 1179 pour tous, Thomas d’Aquin dans la Somme, et encore Benoît XIV en 1745 dans l’encyclique Vix pervenit, qui condamne « tout gain qui excède le capital » au titre du seul prêt. L’Église n’a pas abrogé cette doctrine ; elle a cessé de la faire appliquer au XIXᵉ siècle. Luther a condamné l’usure avec violence ; c’est Calvin, en 1545, qui a ouvert la porte, en distinguant l’intérêt modéré de l’usure — et c’est à Genève, à Amsterdam et à Londres, non à Rome, que la banque moderne est née.
| Qui | Ce qu’il a interdit | Jusqu’à quand |
|---|---|---|
| La Torah et le judaïsme | Tout intérêt entre Israélites ; aménagé par le heter iska | Toujours en vigueur en droit rabbinique |
| Aristote | L’usure, « la plus contraire à la nature » : la monnaie est stérile | Repris par la scolastique pendant mille ans |
| L’Église catholique | Tout intérêt sur un prêt — Nicée 325, Latran 1139 et 1179, Vix pervenit 1745 | Appliqué jusqu’au XIXᵉ siècle ; jamais formellement abrogé |
| Luther | L’usure, condamnée comme vol | — |
| Calvin | A permis l’intérêt modéré en 1545, en gardant l’interdit d’exploiter le pauvre | Le point de départ de la banque moderne |
| La France d’aujourd’hui | L’usure au sens moderne : le taux d’usure, plafond légal au-dessus duquel le prêt est un délit (Code de la consommation, L. 314-6) | En vigueur ; révisé chaque trimestre par la Banque de France |
| L’islam | La ribâ — l’accroissement stipulé d’un prêt — ; le commerce, le crédit-vente, l’association permis | En vigueur dans la Loi ; inégalement appliqué par les États |
Le tableau dit l’essentiel. L’interdit de l’intérêt n’est pas une singularité musulmane : c’est la position commune de la Bible, de la philosophie grecque et de l’Église pendant quinze siècles, et l’exception historique est l’Europe d’après Calvin, c’est-à-dire quatre siècles sur vingt-cinq. La France elle-même, qui tient l’interdit musulman pour archaïque, a un taux d’usure légal et poursuit celui qui le dépasse — elle a gardé la moitié de la règle. La différence est de degré, non de nature : l’islam a tenu l’interdit où les autres l’ont cédé.
X. Les questions vraies — la divergence moderne
Il faut maintenant traiter ce que le mythe a de plus solide : la pratique des musulmans d’aujourd’hui, et la discussion moderne sur l’intérêt bancaire. On ne cachera ni la divergence ni son rang.
L’intérêt bancaire est-il la ribâ ?
La position classique, tenue par les quatre écoles et par la quasi-totalité des savants contemporains, est que tout accroissement stipulé sur un prêt est la ribâ an-nasî’a, quel que soit son taux, son nom et son usage — « un prêt qui procure un avantage est une ribâ » est une maxime des juristes —, et que l’intérêt bancaire, qui est un accroissement stipulé sur un prêt, en relève. Le congrès d’al-Azhar de 1965, l’Académie du fiqh de l’Organisation de la coopération islamique en 1985 et 1986, et les comités d’Arabie, du Pakistan et d’ailleurs l’ont dit en termes exprès.
En face, une position moderniste, qu’il faut nommer et situer. Elle tient que la ribâ interdite par le Coran est celle de l’Arabie — le doublement de la dette du débiteur insolvable, la ribâ al-jâhiliyya —, et que l’intérêt bancaire modéré, convenu d’avance entre parties égales, en diffère ; ou que les banques, agissant en mandataires et investissant les dépôts, versent un profit et non une ribâ. Rashîd Ridâ l’a esquissée au début du XXᵉ siècle pour les intérêts composés ; ‘Abd ar-Razzâq as-Sanhûrî, le juriste des codes civils arabes, l’a développée ; et en 2002, le cheikh d’al-Azhar Muhammad Sayyid Tantâwî a fait adopter par l’Académie des recherches islamiques une fatwa déclarant licites les intérêts fixes des dépôts bancaires — fatwa aussitôt contestée par la majorité des savants, par l’Académie du fiqh de l’OCI, et par une partie d’al-Azhar même. On dira donc, avec exactitude : la position classique est un consensus des écoles et de la quasi-totalité des contemporains ; la position moderniste est tenue par des hommes de rang — un cheikh d’al-Azhar, un grand juriste — mais contre les écoles, et elle n’est pas devenue celle d’une institution durable. Et l’on ajoutera ce que les chapitres V à VII ont montré : l’argument moderniste — « l’intérêt modéré entre parties égales n’est pas la ribâ du débiteur insolvable » — suppose que les parties restent égales et que le débiteur reste solvable ; or c’est précisément quand il cesse de l’être que l’intérêt « modéré » devient la ribâ de l’Arabie, comme l’Argentine et la Grèce l’ont vu. La distinction moderniste décrit le beau temps ; la Loi a légiféré pour la tempête.
Le prêt immobilier en France
C’est la question que posent les musulmans de France, et elle a deux réponses de rang différent. Le Conseil européen de la fatwa et de la recherche a tenu, en 1999, que le musulman vivant en Occident qui n’a pas d’autre moyen d’acquérir un logement pour sa famille peut recourir au prêt à intérêt, par nécessité, à condition qu’il s’agisse d’une résidence principale et qu’aucune alternative licite n’existe — en s’appuyant sur la position hanafite selon laquelle certains contrats interdits en terre d’islam le sont moins en terre non musulmane, et sur la règle de la nécessité. La majorité des savants, les comités du Golfe et beaucoup de juristes d’Europe ont rejeté cette fatwa : le logement, disent-ils, peut se louer, la nécessité ne s’étend pas à la propriété, et l’on n’ouvre pas la porte de la ribâ au nom d’un confort. La divergence est réelle, et elle est entre institutions ; le musulman de France qui choisit l’une ou l’autre suit un avis, et celui qui tient la seconde pour un péché grave suit la majorité. Ce que l’on peut dire sans divergence, et que le chapitre VI a chiffré : que la location n’est pas une honte, que l’épargne est une vertu, que les alternatives doivent être cherchées avant, et que celui qui recourt au prêt par nécessité le fait en le sachant interdit en principe, non en se racontant qu’il est permis — et en sachant ce qu’il signe : vingt-cinq ans, et la moitié d’un second toit.
La finance islamique — ce qu’elle est, et sa critique
La finance islamique est l’ensemble des contrats bancaires conçus pour financer sans intérêt : la murâbaha — la banque achète le bien et le revend au client à terme, plus cher, ce qui est une vente à crédit ; l’ijâra — la banque loue le bien et le cède au terme ; la mushâraka dégressive — la banque et le client achètent ensemble, et le client rachète les parts ; les sukûk, titres adossés à des actifs réels et non à une dette. Elle pèse, selon les estimations courantes, plusieurs milliers de milliards de dollars, et la France lui a ouvert son droit fiscal en 2008-2010. Il faut dire sa critique, parce qu’elle est juste pour une part et que des savants musulmans la font : une murâbaha dont le surcoût est calculé sur le taux interbancaire et dont la banque ne porte aucun risque réel est l’intérêt sous un autre nom — la forme du fiqh sans sa raison ; et beaucoup de produits ont été conçus par des juristes salariés des banques. Mais la critique ne vaut pas condamnation du principe : une mudâraba vraie, une mushâraka vraie, où la banque partage la perte, sont ce que la Loi demande, et elles existent, moins rentables et moins répandues ; et même la murâbaha la plus discutable garde une différence que les chapitres V et VI ont rendue visible — une dette fixée une fois, qui ne grossit pas en cas de retard. La finance islamique n’est pas une hypocrisie par nature ; elle est un chantier où l’hypocrisie est possible, et où les musulmans eux-mêmes la dénoncent.
XI. La part de vérité
Ce dossier ne nie pas ce qui est réel. Oui, l’interdit existe, il est sévère, et le Coran y déclare la guerre. Oui, l’économie du monde musulman vit avec l’intérêt — les banques centrales, les dettes publiques, les crédits à la consommation —, et les États qui se disent islamiques ne l’ont pas aboli ; la Loi dit une chose, les sociétés en font une autre. Oui, la finance islamique contient des produits qui imitent l’intérêt, et des juristes complaisants ; et les économies sans intérêt ne sont pas à l’abri des crises — Dubaï a vu ses sukûk vaciller en 2009, et les pays du Golfe ont leurs bulles. Oui, les crises de ce dossier ont chacune d’autres causes que l’intérêt, et un économiste pourrait, pour chacune, en désigner une autre comme principale. Oui, des musulmans demandent des fatwas pour leurs prêts et les obtiennent, et il y a de l’hypocrisie dans cette recherche — comme il y en a eu chez le catholique qui, pendant quinze siècles, confiait sa banque à des étrangers pour ne pas se salir. Oui, la discussion moderniste existe, menée par des hommes de rang. Et oui, le retard du monde musulman est réel — il a d’autres causes, mais il est réel.
Ce que le dossier établit : que l’islam n’interdit pas l’argent, le profit, le crédit, l’association, le loyer ni la banque, mais une chose précise — le gain garanti sur une dette sans partage du risque —, nommée par le Coran en l’opposant au commerce qu’il permet ; que la sagesse en est donnée — l’homme endetté qui ment et manque, la fraternité qui fait du prêt une aumône, l’argent qui ne doit gagner que ce qu’il risque — et qu’elle fut une libération, le jour où le Prophète abolit les dettes de l’Arabie en commençant par son oncle ; que le mécanisme visé est calculable — une dette à 5 % quadruple en trente ans pendant que l’économie fait moins du double — et observable, de Law à la Grèce, dans chaque crise où le faible a payé et le fort a été garanti ; que l’Égypte, la Tunisie et l’Empire ottoman ont été conquis par la dette avant de l’être par les armes ; qu’un ménage français qui emprunte 200 000 € à 4 % en rend 316 700 à une banque qui a créé la somme, et paie d’abord sa dette avant de payer sa maison ; que la civilisation qui a tenu l’interdit a inventé le chèque, la lettre de change et la commandite ; que la Torah, Aristote et l’Église ont tenu le même interdit, celle-ci quinze siècles ; et que la divergence moderne existe, mais que la position classique est celle des écoles, et que l’argument moderniste décrit le beau temps quand la Loi a légiféré pour la tempête. Le mythe dit que l’islam a interdit l’économie. Il a interdit ce que Thomas d’Aquin interdisait, pour les raisons que Fisher a retrouvées, et il l’a tenu.
XII. Objections et réponses
« Sans intérêt, personne ne prête. »
Sans intérêt, personne ne prête pour gagner ; on prête pour aider, et l’on investit pour gagner — en risquant. C’est la distinction du verset, et c’est celle de toute économie d’association : l’actionnaire ne touche pas un intérêt, il touche un dividende, s’il y en a. L’islam ne demande pas que l’argent cesse de circuler ; il demande qu’il circule comme capital d’entreprise et non comme dette garantie. Le tableau du chapitre III a donné les modèles ; plusieurs rémunèrent le capital.
« L’intérêt est le prix du temps ; le refuser est irrationnel. »
La Loi admet le prix du temps : la vente à terme est plus chère que la vente comptant, et c’est permis. Ce qu’elle refuse est que le prix du temps soit garanti au prêteur quoi qu’il advienne du projet — et le chapitre V a montré ce que ce « quoi qu’il advienne » coûte dès que le projet tourne mal. Aristote et Thomas d’Aquin ont tenu que le temps ne se vend pas ; les économistes ont tenu le contraire ; la Loi tient une position intermédiaire — le temps a un prix dans une vente, non dans un prêt —, et elle est au moins aussi rationnelle que celle qui a produit 2008.
« Les crises ont d’autres causes que l’intérêt. »
Oui, et le dossier l’a dit avant le critique, pour chacune. Il ne dit pas que l’intérêt a causé seul l’Argentine ou la Grèce ; il dit que, quelles qu’aient été les autres causes, le mécanisme que les textes nomment y est reconnaissable chaque fois, et qu’il se termine chaque fois de la même manière. Un médecin qui retrouve le même symptôme dans vingt maladies différentes n’a pas tort de le nommer.
« Les musulmans ont tous un compte en banque. »
Avoir un compte n’est pas prendre un intérêt : le dépôt est permis, le virement, la carte, le chèque le sont ; ce que le musulman refuse est de percevoir l’intérêt du compte, et il le refuse en choisissant un compte sans rémunération ou en donnant les intérêts sans intention de récompense, ce que les savants ont admis. Le mythe confond, une fois de plus, la banque et le prêt à intérêt.
« La finance islamique, c’est l’intérêt rebaptisé. »
Parfois, et le dossier l’a dit. Mais la murâbaha est une vente, et une vente à crédit plus chère que comptant est permise par le texte ; la banque a possédé le bien, elle en a porté le risque, et la dette est fixée une fois pour toutes — elle ne fait pas de petits en cas de retard, et c’est la différence que les figures 1 et 2 ont rendue visible. La critique vaut contre les produits qui ont vidé la forme de sa raison, non contre la forme.
« Al-Azhar a autorisé l’intérêt en 2002. »
Le cheikh d’al-Azhar d’alors l’a fait adopter par une académie, contre la majorité des savants, contre l’Académie du fiqh de l’OCI, et contre une partie d’al-Azhar même ; la fatwa n’a pas été reprise par ses successeurs. C’est un avis de rang, et il est isolé ; le dossier l’a situé, et il a dit pourquoi l’argument décrit le beau temps.
« C’est l’interdit qui a appauvri le monde musulman. »
L’interdit était en vigueur pendant les cinq siècles où le monde musulman fut le premier espace commercial du monde et inventa les instruments que l’Europe reprit. Le retard date d’après, et les historiens qui l’étudient — Kuran compris — ne l’imputent pas à la ribâ. Et c’est l’intérêt, revenu par les banques européennes, qui a livré l’Égypte, la Tunisie et l’Empire ottoman à leurs créanciers : si l’interdit appauvrissait, son abandon n’aurait pas conquis.
Synthèse
Le mythe dit que l’islam a interdit l’intérêt et, avec lui, l’économie. Le Coran dit autre chose : « Allah a permis le commerce et interdit la ribâ » — le gain garanti sur une dette, sans partage du risque, que la Loi distingue de l’argent qui travaille : le commerce, le crédit-vente, l’association à profit partagé, le loyer, la banque sans prêt à intérêt. La sagesse en est donnée à trois niveaux : l’homme endetté, que le Prophète a mis dans la même invocation que le souci et la domination des hommes, « parce qu’il ment et manque » ; la fraternité, qui fait du prêt une aumône et non un placement ; et l’argent, qui ne doit gagner que ce qu’il risque — « pas de gain sans risque ». Le jour où le Prophète abolit les dettes de l’Arabie en commençant par son oncle fut une libération. Le mécanisme visé est calculable : une dette à 5 % quadruple en trente ans pendant que l’économie fait moins du double, et dès que le débiteur ne peut plus payer, elle le dévore — Fisher et Piketty l’ont retrouvé. Il se voit sur un ménage français : 200 000 € empruntés à 4 % en rendent 316 700 à une banque qui a créé la somme ; 63 % de la première mensualité est de l’intérêt ; vingt-cinq ans qui ne connaissent ni chômage ni divorce ; cent vingt mille dossiers de surendettement par an, pour des accidents de la vie. Il se voit sur les nations, depuis trois siècles : Law et la South Sea en 1720, l’Égypte et la Tunisie conquises par la dette avant les armes, la Dette ottomane de 1881, 1929, 1982, 1997, l’Argentine en 2001 jusqu’au défaut, 2008 où la dette fut créée plus vite que les revenus, la Grèce et son effet boule de neige, et aujourd’hui 3,3 milliards de personnes dans des pays qui paient plus d’intérêts que de santé — chaque fois le faible paie, le fort est garanti, et l’on réécrit la règle violée. La civilisation qui a tenu l’interdit a inventé le chèque, la lettre de change et la commandite ; la Torah, Aristote et l’Église l’ont tenu avant nous, celle-ci quinze siècles ; la divergence moderne existe, mais elle décrit le beau temps quand la Loi a légiféré pour la tempête. Le mythe dit que l’islam a interdit l’économie ; il a interdit ce que Thomas d’Aquin interdisait, pour les raisons que Fisher a retrouvées, et il l’a tenu.
À retenir — mémo
- « Allah a permis le commerce et interdit la ribâ » (2, 275) : le gain garanti sur une dette sans partage du risque est interdit ; le gain lié à une activité, un actif, un service, un risque assumé est permis.
- Gravité et mesure : la guerre déclarée (2, 279) ; « vos capitaux » ; « un délai jusqu’à l’aisance » (2, 280) ; les sept péchés (Bukhârî 2766) ; les quatre maudits (Muslim 1598) ; les six biens (Muslim 1587).
- La sagesse : la dette dans l’invocation du Prophète (Bukhârî 2893, 832) ; pas de prière sur le mort endetté (Bukhârî 2289) ; le prêt est une aumône (2, 280 ; Muslim 2699) ; « pas de gain sans risque » (Abû Dâwud 3508) ; la ribâ d’al-‘Abbâs abolie (Muslim 1218).
- Le mécanisme : 100 à 5 % → 432 en trente ans ; règle des 72 ; l’économie réelle à 1-3 % ; la spirale ; Fisher 1933 ; Piketty r > g.
- Le ménage français : la banque crée ce qu’elle prête ; 200 000 € à 4 % sur 25 ans = 316 700 € ; 63 % d’intérêt la première année ; 142 700 € encore dus après dix ans ; 121 000 dossiers de surendettement en 2023, par accidents de la vie ; la location n’est pas une honte.
- Les crises : Law et South Sea 1720 ; Égypte 1876-1882, Tunisie 1869-1881, Dette ottomane 1881 — conquises par la dette ; 1929 ; 1982 ; 1997 ; Argentine 2001 ; subprimes 2008 ; Grèce 2010-2015 ; 3,3 milliards de personnes aujourd’hui (CNUCED). Chaque fois : le faible paie, le fort est garanti.
- La civilisation : sakk, suftaja, commenda (Udovitch), Geniza (Goitein), jahâbidha ; le retard vient d’ailleurs (Kuran).
- Le miroir : Deutéronome 23 ; Aristote, Politique I, 10 ; Nicée 325, Latran 1139 et 1179, Vix pervenit 1745 ; Calvin 1545 ; le taux d’usure français (L. 314-6).
- La divergence moderne : classique (quatre écoles, al-Azhar 1965, OCI 1985) contre Ridâ, Sanhûrî, Tantâwî 2002 — rang donné ; l’argument moderniste décrit le beau temps.
- Le prêt immobilier : CEFR 1999 par nécessité ; la majorité contre ; alternatives d’abord ; savoir ce qu’on signe. La finance islamique : principe intact, produits à critiquer.
Sources
Coran : le sens des versets 2, 245 ; 2, 275-280 ; 3, 130 ; 4, 161 ; 30, 39.
Hadith : al-Bukhârî n° 832 (« il ment et manque »), 2068 (l’achat à crédit et la cuirasse), 2078 (le marchand qui remettait aux débiteurs), 2240 (le salam), 2289 (la prière refusée sur le mort endetté), 2393 (« les meilleurs s’acquittent le mieux »), 2766 (les sept péchés), 2893 (l’invocation contre la dette) ; Muslim n° 1218 (le Pèlerinage d’adieu), 1587 (les six biens), 1598 (les quatre maudits), 1886 (le martyr et la dette), 2699 (« celui qui facilite à un débiteur ») ; at-Tirmidhî n° 1078 (l’âme suspendue à la dette), 1209 (le marchand loyal) ; Abû Dâwud n° 3508 (al-kharâj bi-d-damân).
Fiqh : Ibn Qudâma, al-Mughnî, Livre des ventes ; al-Kâsânî, Badâ’i‘ as-sanâ’i‘ ; Ibn Rushd, Bidâyat al-mujtahid ; an-Nawawî, al-Majmû‘ ; Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-Fatâwâ ; al-Mawsû‘a al-fiqhiyya al-kuwaytiyya, articles ribâ, qard, dayn, mudâraba, salam ; as-Suyûtî, al-Ashbâh wa-n-nazâ’ir.
La discussion moderne : congrès d’al-Azhar de 1965 ; Académie du fiqh de l’OCI, résolutions de 1985 et 1986 ; Rashîd Ridâ, Tafsîr al-Manâr, sur 2, 275 ; as-Sanhûrî, Masâdir al-haqq ; la fatwa de l’Académie des recherches islamiques d’al-Azhar du 28 novembre 2002 et ses réponses ; Conseil européen de la fatwa et de la recherche, résolution 2/4 (1999) ; les réponses du Comité permanent d’Arabie ; les normes de l’AAOIFI ; M. El-Gamal, Islamic Finance : Law, Economics and Practice (2006).
Le mécanisme et le crédit en France : Banque de France, « Qui crée la monnaie ? » et les publications de l’ABC de l’économie sur la création monétaire par le crédit ; Banque de France, baromètre et enquête typologique du surendettement (2023, 2024) ; Code de la consommation, art. L. 314-6 et suivants (taux de l’usure) et L. 312-1 et suivants (crédit à la consommation) ; I. Fisher, « The Debt-Deflation Theory of Great Depressions », Econometrica, 1933 ; T. Piketty, Le Capital au XXIᵉ siècle (2013) ; les calculs d’amortissement de ce dossier sont ceux d’un prêt à mensualités constantes, hors assurance et frais.
Les crises : sur Law et la South Sea : A. Murphy, John Law (1997) ; sur l’Égypte, la Tunisie et l’Empire ottoman : D. Landes, Bankers and Pashas (1958), J. Ganiage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1959), M. Birdal, The Political Economy of Ottoman Public Debt (2010) ; sur 1929 : Fisher, et C. Kindleberger, Manias, Panics and Crashes ; sur 1982 : les rapports du FMI sur la crise de la dette latino-américaine ; sur 1997 : les évaluations du FMI ; sur l’Argentine : FMI, Independent Evaluation Office, The IMF and Argentina 1991-2001 (2004) ; sur 2008 : Financial Crisis Inquiry Commission, Final Report (2011) ; sur la Grèce : Banque de France, documents pédagogiques sur la crise de la dette grecque ; FMI, « Greece : Ex Post Evaluation of Exceptional Access » (2013) ; Eurostat pour les ratios de dette ; sur les pays en développement : CNUCED, A World of Debt (2024), et PNUD.
Histoire économique et miroir : A. Udovitch, Partnership and Profit in Medieval Islam (1970) ; S. D. Goitein, A Mediterranean Society ; M. Lombard, L’Islam dans sa première grandeur ; T. Kuran, The Long Divergence (2011) ; J. Le Goff, La Bourse et la Vie (1986) ; Exode 22, 25 ; Lévitique 25, 36-37 ; Deutéronome 23, 19-20 ; Aristote, Politique, I, 10 ; Nicée (325), canon 17 ; Latran II (1139), canon 13 ; Latran III (1179), canon 25 ; Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa IIae, q. 78 ; Benoît XIV, Vix pervenit (1745) ; Calvin, lettre à Claude de Sachins (1545).
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