Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 48
Tous les non-musulmans en enfer ?
Le mythe d’un Dieu qui damnerait six milliards d’hommes ; ce que la Loi affirme sans le cacher et ce qu’elle n’affirme pas ; la règle « nul châtiment avant qu’un messager soit envoyé » ; al-Ghazâlî, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim sur ceux que le message n’a pas atteints ; les enfants, les ignorants, les justes d’avant ; la miséricorde qui précède ; ce que l’Église a dit jusqu’en 1962 et dit depuis ; et le mot « kâfir »
Ce que ce dossier établit — et ce qu’il n’établit pas
Il établit que l’islam tient, sans le cacher, que la religion acceptée de Dieu depuis la mission du Prophète est l’islam, et que celui qui a reçu son message dans sa vérité et l’a rejeté en connaissance de cause en répondra ; mais que la Loi distingue avec précision cette question de celle, tout autre, de savoir qui est effectivement châtié — et qu’elle y répond par une règle que le Coran pose en toutes lettres : « Nous ne châtions jamais avant d’avoir envoyé un messager ». Il établit que les savants classiques — al-Ghazâlî, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim — ont tiré de cette règle que ceux à qui le message n’est pas parvenu, ou n’est parvenu que déformé, ne sont pas tenus pour responsables de ne l’avoir pas suivi ; que les enfants, les déments, les justes d’avant la révélation et ceux de l’intervalle entre les prophètes sont confiés à la justice et à la miséricorde de Dieu, et non à Sa colère ; et que l’Église catholique a tenu pendant des siècles une doctrine plus sévère — « hors de l’Église, point de salut » dans sa lettre de 1442 — avant de rejoindre, en 1962, la position qu’al-Ghazâlî tenait au XIIᵉ siècle.
Il n’établit pas que l’islam est universaliste — il ne l’est pas, et aucune religion révélée ne l’est ; il ne dit pas que tous les chemins mènent au même but, ni que la foi ne compte pas, ni que personne n’est châtié. Il ne dissimule pas la sévérité des textes sur le Feu, ni la position majoritaire sur son éternité pour les mécréants. Il dit où passe la ligne, qui l’a tracée, et pourquoi elle n’est pas celle que le mythe dessine.
I. Le mythe — dans sa version la plus forte
Donnons au mythe toute sa force. L’islam enseigne que quiconque n’est pas musulman ira en enfer : le chrétien, le juif, le bouddhiste, l’athée, le bon père de famille, la religieuse qui a soigné les lépreux, le Chinois qui n’a jamais entendu le nom de Mahomet, l’enfant mort à trois ans dans un village du Pérou. Six milliards d’hommes damnés pour être nés au mauvais endroit, par un Dieu qui se dit miséricordieux. Et les musulmans le croient : ils appellent les autres « kâfir », mécréants, ce qui est une condamnation ; ils n’ont pas de mot pour le non-musulman qui ne soit pas une sentence. Une religion qui damne l’humanité ne peut pas prétendre à la miséricorde, et une communauté qui tient ses voisins pour des damnés ne peut pas prétendre vivre avec eux.
Ce mythe a pour lui des faits. L’islam tient que la religion acceptée de Dieu est l’islam, et que ceux qui la rejettent en connaissance de cause en répondront ; les textes sur le Feu sont sévères, et la position majoritaire le tient pour éternel pour les mécréants. Le mot « kâfir » existe, et des musulmans l’emploient comme une insulte. Le dossier ne niera rien de cela. Il fera ce que la série fait : dire ce que la Loi affirme et ce qu’elle n’affirme pas, qui a tracé la ligne, et ce que le mythe laisse de côté — c’est-à-dire l’essentiel.
II. Deux questions que le mythe confond
Le mythe tient pour une seule question ce que la Loi traite en deux. La première : quelle est la religion vraie, et le chemin que Dieu accepte ? La seconde : qui, parmi les hommes, est effectivement châtié pour ne pas l’avoir suivi ? Un lecteur chrétien connaît la différence : son Église a toujours tenu que le Christ est le seul sauveur, et elle a passé des siècles à discuter de ce qu’il advient de ceux qui ne l’ont pas connu. L’islam a les deux mêmes questions, et il faut les prendre dans l’ordre.
La première question — la religion acceptée
وَمَن يَبْتَغِ غَيْرَ الْإِسْلَامِ دِينًا فَلَن يُقْبَلَ مِنْهُ وَهُوَ فِي الْآخِرَةِ مِنَ الْخَاسِرِينَ
Le sens : « Et quiconque recherche une religion autre que l’islam, cela ne sera pas accepté de lui, et il sera, dans l’au-delà, parmi les perdants. »
— Sourate 3, Âl ‘Imrân, verset 85
Ce dossier ne cachera pas ce verset, ni ce qu’il dit. L’islam n’est pas une religion parmi d’autres à ses propres yeux : il se tient pour la religion de tous les prophètes — la soumission au Dieu unique, que Noé, Abraham, Moïse et Jésus ont enseignée, et que Muhammad a scellée —, et il tient que, depuis sa mission, c’est par lui que Dieu veut être servi. Celui qui a reçu ce message et l’a rejeté en répondra. Aucune religion révélée ne dit autre chose d’elle-même : le judaïsme tient l’Alliance pour unique, le christianisme tient le Christ pour le seul chemin — « nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 6) —, et une religion qui dirait que tous les chemins se valent ne serait pas une religion mais une opinion. Le mythe ne reproche donc pas à l’islam quelque chose qu’il aurait en propre ; il lui reproche d’être une religion. Mais il se trompe en passant de là à la seconde question, parce que le verset dit « quiconque recherche » — celui qui, ayant le choix devant lui, choisit — et non « quiconque n’a pas entendu ».
La seconde question — qui est châtié
وَمَا كُنَّا مُعَذِّبِينَ حَتَّىٰ نَبْعَثَ رَسُولًا
Le sens : « Et Nous ne châtions jamais avant d’avoir envoyé un messager. »
— Sourate 17, Al-Isrâ’, verset 15
Voici le verset que le mythe ne cite jamais, et il est la clé de tout. Dieu dit de Lui-même qu’Il ne châtie pas avant d’avoir envoyé un messager — c’est-à-dire avant que la vérité ait été portée à l’homme, et qu’il ait eu de quoi la reconnaître. Le Coran le répète : « ton Seigneur ne détruit pas les cités avant d’avoir envoyé dans leur métropole un messager qui leur récite Nos versets » (28, 59) ; « des messagers annonciateurs et avertisseurs, afin que les hommes n’aient pas d’argument contre Allah après les messagers » (4, 165) ; « Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à ce qu’elle peut porter » (2, 286). Le châtiment suppose la preuve — hujja —, et la preuve suppose que le message soit parvenu. Celui à qui il n’est pas parvenu n’est pas « un non-musulman qui va en enfer » ; il est un homme que Dieu jugera selon ce qu’il a reçu, et le Coran dit qu’Il ne le châtie pas pour ce qu’il n’a pas reçu.
وَالَّذِي نَفْسُ مُحَمَّدٍ بِيَدِهِ، لَا يَسْمَعُ بِي أَحَدٌ مِنْ هَذِهِ الْأُمَّةِ، يَهُودِيٌّ وَلَا نَصْرَانِيٌّ، ثُمَّ يَمُوتُ وَلَمْ يُؤْمِنْ بِالَّذِي أُرْسِلْتُ بِهِ، إِلَّا كَانَ مِنْ أَصْحَابِ النَّارِ
« Par Celui qui tient l’âme de Muhammad dans Sa main, nul de cette communauté — juif ou chrétien — n’entend parler de moi, puis meurt sans croire en ce avec quoi j’ai été envoyé, sans être des gens du Feu. »
Rapporté par Muslim, n° 153, d’après Abû Hurayra
Ce hadith est celui que les deux camps citent — les uns pour prouver que tous les non-musulmans sont damnés, les autres pour s’en indigner —, et les deux le lisent mal, parce qu’ils sautent une condition qui est dans le texte : « n’entend parler de moi ». La sentence porte sur celui qui a entendu, et qui est mort sans croire ; elle ne porte pas sur celui qui n’a pas entendu. Et les savants ont demandé ce que veut dire « entendre » — le nom seul, ou le message dans sa vérité ? —, et c’est de cette question que tout le fiqh du salut est sorti.
III. Ceux que le message n’a pas atteints — al-Ghazâlî, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim
Les savants classiques ont traité la question avec une précision que le mythe ignore, et il faut la donner par leurs noms, parce que ce sont les plus grands.
Al-Ghazâlî — les trois catégories
Je dis que la miséricorde de Dieu enveloppera beaucoup des nations passées, même si la plupart seront exposées au Feu — brièvement, ou longuement. Les chrétiens de Byzance et les Turcs de ce temps sont de trois sortes. Les uns n’ont jamais entendu le nom de Muhammad : ceux-là sont excusés. Les autres ont entendu son nom, ses qualités et les miracles qui l’ont accompagné, et ils ont refusé : ceux-là sont des mécréants. Et une troisième sorte, entre les deux, a entendu son nom mais n’a rien su de ses qualités — ils ont entendu dès l’enfance qu’un imposteur nommé Muhammad avait prétendu à la prophétie, comme nos enfants entendent qu’un menteur appelé al-Muqaffa‘ a prétendu à la prophétie. Ceux-là, à mon sens, sont dans la situation des premiers : car s’ils ont entendu son nom, ils ont entendu le contraire de ses qualités, et cela n’incite pas à chercher.
— Al-Ghazâlî (m. 505 H), Faysal at-tafriqa bayna l-islâm wa-z-zandaqa — le critère de distinction entre l’islam et l’hérésie —, chapitre sur la miséricorde
Il faut mesurer ce que l’Argument de l’islam écrit au XIIᵉ siècle. Celui qui n’a pas entendu est excusé. Celui qui a entendu la vérité et l’a refusée est mécréant. Et celui qui n’a entendu qu’une caricature — le nom associé à l’imposture, comme les enfants de Bagdad entendaient le nom d’un faux prophète — est excusé comme s’il n’avait rien entendu, parce qu’une caricature n’est pas une preuve, et que le refus d’une caricature n’est pas le refus de la vérité. Al-Ghazâlî ne dit pas que ces hommes sont au Paradis ; il dit qu’ils ne sont pas responsables de n’avoir pas cru ce qu’on ne leur a pas montré, et il ajoute, plus loin, que celui qui a reçu le message vrai et qui le cherche sincèrement sans l’avoir encore trouvé est, lui aussi, excusé jusqu’à ce que la preuve soit établie. Un Français de 2026 qui n’a jamais entendu de l’islam que ce que les chaînes d’information en disent est, dans les catégories d’al-Ghazâlî, dans la troisième.
Ibn Taymiyya — la preuve doit être établie
Ibn Taymiyya, que personne ne soupçonnera de laxisme, a posé le même principe en termes de droit : nul n’est tenu pour mécréant au sens où il mérite le châtiment avant que la preuve soit établie sur lui — qiyâm al-hujja —, et la preuve n’est pas établie par le seul fait qu’un homme existe quelque part où l’islam existe aussi. Il écrit dans les Fatâwâ que « le châtiment n’est mérité que par deux choses : l’absence de preuve n’en est pas une, et le rejet de la preuve après qu’elle est parvenue en est une » ; que ceux qui n’ont pas reçu la révélation sont jugés comme ceux de l’intervalle entre les prophètes ; et il distingue le kufr comme état — ne pas être musulman — du kufr comme culpabilité — avoir refusé ce qu’on savait. On peut être dans le premier sans être dans le second, et c’est tout le point.
Ibn al-Qayyim — les huit catégories, et l’épreuve du Jour
أَرْبَعَةٌ يَحْتَجُّونَ يَوْمَ الْقِيَامَةِ: رَجُلٌ أَصَمُّ لَا يَسْمَعُ شَيْئًا، وَرَجُلٌ أَحْمَقُ، وَرَجُلٌ هَرِمٌ، وَرَجُلٌ مَاتَ فِي فَتْرَةٍ … فَيَأْخُذُ مَوَاثِيقَهُمْ لَيُطِيعُنَّهُ، فَيُرْسِلُ إِلَيْهِمْ أَنِ ادْخُلُوا النَّارَ … فَمَنْ دَخَلَهَا كَانَتْ عَلَيْهِ بَرْدًا وَسَلَامًا، وَمَنْ لَمْ يَدْخُلْهَا سُحِبَ إِلَيْهَا
« Quatre argueront au Jour de la Résurrection : un sourd qui n’entendait rien, un homme à l’esprit faible, un vieillard sénile, et un homme mort dans un intervalle sans prophète. Le sourd dira : Seigneur, l’islam est venu et je n’entendais rien ; le faible d’esprit dira : l’islam est venu et les enfants me jetaient des crottes ; le vieillard dira : l’islam est venu et je ne comprenais plus rien ; celui de l’intervalle dira : Seigneur, aucun messager ne m’est parvenu. Alors Allah prendra d’eux l’engagement de Lui obéir, et leur enverra l’ordre d’entrer dans un feu ; celui qui y entrera le trouvera fraîcheur et paix, et celui qui refusera y sera traîné. »
Rapporté par Ahmad, n° 16301, et par Ibn Hibbân, d’après al-Aswad ibn Sarî‘ et Abû Hurayra — jugé authentique par Ibn Hibbân, al-Bayhaqî et al-Albânî
Ibn al-Qayyim, dans Tarîq al-hijratayn, a recensé huit catégories de ceux dont le sort pose question — ceux qui n’ont rien reçu, les enfants, les déments, les gens de l’intervalle, ceux qui ont reçu une révélation altérée, les sincères qui cherchent, et d’autres —, et il a donné pour chacune les textes et les positions. Sa conclusion, qu’il tient d’Abû l-Hasan al-Ash‘arî et des traditionnistes, est celle du hadith : ceux à qui la preuve n’a pas été portée en ce monde seront éprouvés dans l’autre, et jugés sur cette épreuve, non sur ce qu’ils n’ont pas pu savoir. On ne dira pas que tous les savants ont tenu ce hadith pour établi — Ibn ‘Abd al-Barr l’a discuté, parce que l’au-delà n’est pas un lieu d’épreuve ; an-Nawawî a tenu que ceux de l’intervalle ne sont pas châtiés, sans entrer dans le mode. Mais les uns et les autres, du plus indulgent au plus strict, ont tenu que ceux-là ne sont pas châtiés pour ce qu’ils n’ont pas reçu — et c’est la règle du verset 15, et c’est ce que le mythe nie.
IV. Les enfants, les justes d’avant, les ignorants — ce que la Sunna dit de chacun
Les enfants
سُئِلَ رَسُولُ اللَّهِ عَنْ أَطْفَالِ الْمُشْرِكِينَ، فَقَالَ: اللَّهُ أَعْلَمُ بِمَا كَانُوا عَامِلِينَ
On interrogea le Messager d’Allah sur les enfants des associateurs ; il dit : « Allah sait mieux ce qu’ils auraient fait. »
Rapporté par al-Bukhârî, n° 1384 et 6598, et par Muslim, n° 2659
Le Prophète a confié les enfants morts sans religion à la science de Dieu, et il a vu en rêve, dans le récit de Samura, Abraham dans un jardin « avec les enfants des hommes » — « et les enfants des associateurs ? » demandèrent les Compagnons ; « et les enfants des associateurs », répondit-il (al-Bukhârî, n° 7047). La majorité des savants, an-Nawawî en tête, a tenu les enfants des non-musulmans pour des gens du Paradis, sur ce hadith et sur le verset 15 : ils ne sont pas responsables, et Dieu ne châtie pas qui n’est pas responsable. L’enfant du Pérou du mythe n’est pas en enfer ; il est, selon la position dominante, auprès d’Abraham.
Les justes d’avant la mission
Zayd ibn ‘Amr ibn Nufayl, à La Mecque, avait quitté les idoles avant la mission, cherché la religion d’Abraham, et il était mort avant la révélation ; le Prophète a dit qu’il serait ressuscité « en une communauté à lui seul » (Ibn Hishâm ; Ahmad). Waraqa ibn Nawfal, le cousin chrétien de Khadîja, qui reconnut le Prophète dès la première révélation et mourut peu après, fut vu par le Prophète « dans un jardin » (at-Tirmidhî, n° 2288). Les chrétiens et les juifs d’avant la mission qui suivaient sincèrement leur prophète sont, pour les exégètes, ceux que vise le verset 2, 62 — on y vient. La Loi ne tient pas que les justes d’avant Muhammad sont damnés pour ne pas l’avoir connu : elle tient qu’ils sont jugés sur ce qu’ils avaient reçu.
Les gens du Livre — « ils ne sont pas tous pareils »
لَيْسُوا سَوَاءً ۗ مِّنْ أَهْلِ الْكِتَابِ أُمَّةٌ قَائِمَةٌ يَتْلُونَ آيَاتِ اللَّهِ آنَاءَ اللَّيْلِ وَهُمْ يَسْجُدُونَ
Le sens : « Ils ne sont pas tous pareils. Parmi les gens du Livre, il est une communauté droite qui récite les versets d’Allah aux heures de la nuit, en se prosternant. »
— Sourate 3, Âl ‘Imrân, verset 113
وَلَتَجِدَنَّ أَقْرَبَهُم مَّوَدَّةً لِّلَّذِينَ آمَنُوا الَّذِينَ قَالُوا إِنَّا نَصَارَىٰ ۚ ذَٰلِكَ بِأَنَّ مِنْهُمْ قِسِّيسِينَ وَرُهْبَانًا وَأَنَّهُمْ لَا يَسْتَكْبِرُونَ
Le sens : « Et tu trouveras que les plus proches en affection des croyants sont ceux qui disent : nous sommes chrétiens. C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. »
— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 82
Le Coran ne parle jamais des non-musulmans comme d’une masse damnée. Il distingue, nomme, honore : les gens du Livre ont un statut, leur nourriture est licite et leurs filles peuvent être épousées (5, 5) ; parmi eux « une communauté droite » ; parmi les chrétiens « des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil » ; et il raconte l’émotion de ceux qui, entendant le Coran, « ont les yeux débordants de larmes » (5, 83). Celui qui lit ces versets ne peut pas croire que le Coran range tous les non-musulmans dans une seule case ; il en fait des dizaines, et la plus grave n’est pas « ne pas être musulman », c’est « avoir reconnu la vérité et l’avoir cachée ».
Le verset 2, 62 — et ce qu’il dit exactement
إِنَّ الَّذِينَ آمَنُوا وَالَّذِينَ هَادُوا وَالنَّصَارَىٰ وَالصَّابِئِينَ مَنْ آمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ وَعَمِلَ صَالِحًا فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ
Le sens : « Ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les chrétiens, les sabéens — quiconque a cru en Allah et au Jour dernier et a fait le bien — ont leur récompense auprès de leur Seigneur ; nulle crainte pour eux, et ils ne seront pas affligés. »
— Sourate 2, Al-Baqara, verset 62 ; repris en 5, 69
Ce verset est le préféré des deux camps opposés : les universalistes y lisent que juifs et chrétiens sont sauvés par leur religion, les sévères disent qu’il est abrogé par 3, 85. Les exégètes classiques — at-Tabarî, Ibn Kathîr, al-Qurtubî — ont tenu une position plus précise que les deux : le verset vise ceux de chaque communauté qui ont cru sincèrement selon le prophète de leur temps — les juifs fidèles à Moïse avant Jésus, les chrétiens fidèles à Jésus avant Muhammad — et, après la mission de Muhammad, ceux qui croient en lui ; il n’est pas abrogé, parce qu’il dit une chose vraie en tout temps — que Dieu récompense la foi et le bien chez tous —, et il ne dit pas que la foi en un prophète dispense de croire au suivant quand il est venu. C’est la lecture qui tient les deux versets ensemble : le 62 dit que Dieu ne regarde pas l’étiquette mais la foi et l’œuvre ; le 85 dit que, depuis Muhammad, la foi vraie l’inclut — pour celui à qui il est parvenu. Et l’on retrouve la clé du chapitre II.
V. La miséricorde qui précède — ce que Dieu dit de Lui-même
وَرَحْمَتِي وَسِعَتْ كُلَّ شَيْءٍ
Le sens : « … et Ma miséricorde embrasse toute chose. »
— Sourate 7, Al-A‘râf, verset 156
يَا عِبَادِي إِنِّي حَرَّمْتُ الظُّلْمَ عَلَى نَفْسِي وَجَعَلْتُهُ بَيْنَكُمْ مُحَرَّمًا فَلَا تَظَالَمُوا
Allah dit : « Ô Mes serviteurs, Je Me suis interdit l’injustice à Moi-même, et Je l’ai rendue interdite entre vous : ne soyez pas injustes les uns envers les autres. »
Rapporté par Muslim, n° 2577, d’après Abû Dharr — hadith qudsî
جَعَلَ اللَّهُ الرَّحْمَةَ مِائَةَ جُزْءٍ، فَأَمْسَكَ عِنْدَهُ تِسْعَةً وَتِسْعِينَ، وَأَنْزَلَ فِي الْأَرْضِ جُزْءًا وَاحِدًا، فَمِنْ ذَلِكَ الْجُزْءِ يَتَرَاحَمُ الْخَلْقُ، حَتَّى تَرْفَعَ الدَّابَّةُ حَافِرَهَا عَنْ وَلَدِهَا خَشْيَةَ أَنْ تُصِيبَهُ
« Allah a fait la miséricorde en cent parts ; Il en a gardé quatre-vingt-dix-neuf auprès de Lui et en a fait descendre une seule sur la terre — et c’est par cette seule part que les créatures sont miséricordieuses entre elles, au point que la bête lève son sabot au-dessus de son petit de peur de le blesser. »
Rapporté par al-Bukhârî, n° 6000, et par Muslim, n° 2752
Il faut lire ces textes avant de parler du Feu, parce que la Loi les lit avant. Dieu S’est interdit l’injustice ; Sa miséricorde embrasse toute chose ; toute la tendresse que les hommes et les bêtes ont jamais eue les uns pour les autres, depuis Adam, est un centième de la Sienne, et Il a gardé le reste pour le Jour où Il jugera. Le Prophète a dit que personne n’entre au Paradis par ses œuvres, « pas même moi, sauf qu’Allah m’enveloppe de Sa miséricorde » (al-Bukhârî, n° 5673) ; que le Feu lui-même ne garde pas éternellement ceux qui ont eu « le poids d’un grain de foi » (al-Bukhârî, n° 44) ; et que « Ma miséricorde précède Ma colère » est écrit auprès du Trône (al-Bukhârî, n° 7404). Le mythe dessine un Dieu comptable, qui damne par catégories ; les textes montrent un Dieu qui a écrit la miséricorde avant la colère et qui ne châtie que celui à qui Il a montré la vérité et qui l’a refusée. Un musulman qui parle du sort des autres sans ces textes à la bouche parle d’un autre Dieu que le sien.
VI. Le mot « kâfir » — ce qu’il veut dire, et ce qu’il ne veut pas dire
Le mot kâfir vient d’une racine qui veut dire « couvrir » — le paysan qui enfouit la graine est, dans le Coran même, un kâfir (57, 20) — ; il désigne celui qui couvre la vérité, qui l’a devant lui et la recouvre, et son contraire est shâkir, celui qui reconnaît. C’est donc, en droit, un état — ne pas être musulman — et non une insulte, et le Coran l’emploie comme un terme technique, exactement comme le droit français dit « non-résident » ou « tiers ». Il a, dans la Loi, deux sens que les savants ont toujours distingués : le kufr comme état, qui règle le statut de celui qui n’est pas musulman — le mariage, l’héritage, la prière sur le mort —, et le kufr comme culpabilité, qui suppose le refus de la vérité connue, et dont seul Dieu juge l’intérieur. Un chrétien de Lyon est un kâfir au premier sens — il n’est pas musulman —, sans que personne sur terre puisse dire qu’il l’est au second, parce que nul ne sait ce qui lui est parvenu, ni comment, ni ce qu’il en a fait.
Et il faut dire ce que les musulmans ont fait du mot, parce que le mythe a raison sur ce point : dans les cours d’école, dans les quartiers, sur les réseaux, « kâfir » est devenu une insulte, et parfois une sentence que des jeunes gens prononcent sur leurs voisins, leurs professeurs, leurs propres parents. C’est une double faute. Une faute de langue, parce que le mot ne dit pas « damné » mais « non-musulman », et que le Coran l’emploie pour des gens dont il loue les moines et dont il autorise la table. Et une faute de droit, parce que juger du kufr intérieur d’un homme — décider qu’il a refusé la vérité connue — est ce que la Loi réserve à Dieu, et que le Prophète a dit de celui qui traite son frère de kâfir sans raison que le mot « retombe sur l’un des deux » (al-Bukhârî, n° 6104). Le musulman qui jette « kâfir » à son voisin a fait ce que les takfiristes font aux musulmans : il a pris la place du Juge.
VII. Le miroir — « hors de l’Église, point de salut », de 1442 à 1962
Le critique qui tient la doctrine musulmane du salut pour une barbarie applique une règle. Appliquons-la — en disant d’abord ce que vaut la comparaison : elle ne prouve pas que la doctrine musulmane est vraie, les textes le font ; elle montre que la question est celle de toute religion révélée, et que la réponse musulmane doit être jugée aux critères qu’on applique à Rome.
La sainte Église romaine croit fermement, professe et prêche qu’aucun de ceux qui se trouvent en dehors de l’Église catholique, non seulement les païens, mais aussi les juifs, les hérétiques et les schismatiques, ne peuvent devenir participants de la vie éternelle, mais qu’ils iront « au feu éternel préparé pour le diable et ses anges », à moins qu’avant la fin de leur vie ils ne lui soient agrégés.
— Concile de Florence, bulle Cantate Domino, 4 février 1442 — doctrine « extra Ecclesiam nulla salus », de Cyprien de Carthage (IIIᵉ siècle) à Boniface VIII (Unam Sanctam, 1302)
Voilà ce que l’Église a tenu, dans ses textes les plus solennels, pendant quinze siècles : non seulement les païens, mais les juifs, et les chrétiens d’autres Églises, « iront au feu éternel » — sans la condition de l’islam, sans « n’entend parler de moi », sans « nul châtiment avant qu’un messager soit envoyé ». Augustin a tenu l’humanité pour une « masse de damnés » dont Dieu tire quelques élus par pure grâce, et Calvin a fait de cette élection une prédestination double, où certains sont créés pour le Feu. La doctrine musulmane, à côté, est celle d’al-Ghazâlî : ne sont châtiés que ceux qui ont reçu la vérité et l’ont refusée.
Puis l’Église a changé, et il faut dire comment. Pie IX, en 1863, a admis que « ceux qui travaillent dans une ignorance invincible de notre sainte religion » et vivent honnêtement « peuvent obtenir la vie éternelle » — ce qu’al-Ghazâlî avait écrit sept siècles plus tôt, presque dans les mêmes termes. Et le concile Vatican II, en 1964, a écrit dans Lumen Gentium que « ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent Dieu d’un cœur sincère », peuvent être sauvés — en nommant « en premier lieu » les juifs, puis « les musulmans, qui professent la foi d’Abraham et adorent avec nous le Dieu unique ». L’Église d’aujourd’hui tient donc la position que le mythe reproche à l’islam de ne pas tenir — et que l’islam tient depuis le verset 15 et depuis al-Ghazâlî. Le judaïsme, de son côté, enseigne depuis la Tosefta que « les justes des nations ont part au monde à venir », avec des conditions proches des sept lois de Noé ; et l’athée qui tient tous les croyants pour des illusionnés a sa propre doctrine de l’exclusion, qui ne damne personne mais ne sauve personne non plus.
| Qui | Ce qu’il a enseigné sur les autres | Depuis / jusqu’à |
|---|---|---|
| L’Église catholique — Florence 1442 | Païens, juifs, hérétiques et schismatiques « iront au feu éternel », sans condition d’avoir entendu | De Cyprien (IIIᵉ s.) à Pie IX (1863) |
| L’Église catholique — Pie IX, Vatican II | L’ignorance invincible excuse ; ceux qui cherchent Dieu d’un cœur sincère peuvent être sauvés ; les musulmans « adorent avec nous le Dieu unique » | 1863 ; Lumen Gentium 16, 1964 |
| Augustin, Calvin | La masse damnée ; la double prédestination | Vᵉ siècle ; XVIᵉ siècle |
| Le judaïsme rabbinique | Les justes des nations ont part au monde à venir, sous les lois de Noé | Tosefta Sanhedrin 13, 2 ; Maïmonide |
| L’islam | La religion acceptée est l’islam ; nul châtiment avant que le message soit parvenu ; l’enfant, le dément, l’homme de l’intervalle, celui qui n’a reçu qu’une caricature sont excusés ; Dieu juge sur ce qui est parvenu | Coran 17, 15 ; al-Ghazâlî, XIIᵉ s. ; Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, XIVᵉ s. |
VIII. Ce que la Loi affirme — et ce qu’elle n’affirme pas
La ligne, tracée exactement
- La Loi affirme : que l’islam est la religion que Dieu accepte depuis la mission du Prophète (3, 85) ; que celui à qui le message est parvenu dans sa vérité et qui l’a rejeté en connaissance de cause en répondra, et que les textes sur le Feu le concernent (Muslim 153) ; que le Feu est réel, sévère, et — pour la majorité des savants — sans fin pour celui qui y entre en mécréant coupable.
- La Loi affirme aussi : que Dieu ne châtie jamais avant d’avoir envoyé un messager (17, 15) ; qu’Il n’impose à personne plus qu’il ne peut porter (2, 286) ; qu’Il S’est interdit l’injustice ; que Sa miséricorde précède Sa colère ; que les enfants, les déments, les gens de l’intervalle et ceux qui n’ont pas reçu la preuve ne sont pas châtiés pour ce qu’ils n’ont pas reçu ; que les gens du Livre « ne sont pas tous pareils » ; et que nul homme ne juge du cœur d’un autre.
- La Loi n’affirme pas : que tous les chemins mènent à Dieu ; que la foi ne compte pas ; que le bon père de famille est sauvé par sa bonté sans la foi quand la foi lui a été montrée ; ni, à l’inverse, que tout non-musulman est damné, que l’enfant du Pérou est en enfer, que le Chinois qui n’a jamais entendu est coupable, ou que le Français qui n’a entendu qu’une caricature l’a refusée.
- Et ce que nul ne sait : à qui, exactement, le message est parvenu dans sa vérité ; ce que chacun en a fait dans son cœur ; et ce que Dieu décidera de chacun. C’est pourquoi le musulman espère pour les autres, prie pour eux, leur porte le message — et ne prononce de sentence sur personne.
Ce que le musulman doit en faire
Porter le message, et le porter vrai : si la troisième catégorie d’al-Ghazâlî est excusée parce qu’elle n’a reçu qu’une caricature, alors chaque musulman qui donne de sa religion une image de violence ou de haine a fabriqué des excusés — et il en répondra. La da‘wa n’est pas une option ; elle est ce qui fait passer un homme de « n’a pas entendu » à « a entendu », et c’est à celui qui la fait de la faire belle.
Ne juger personne : le kufr intérieur est à Dieu. Le musulman dit « je crois que ma religion est vraie et je te la propose » ; il ne dit pas « tu es damné », parce qu’il ne le sait pas, et que le Prophète a dit que le mot retombe sur qui le prononce à tort.
Espérer, et prier : le Prophète a prié pour la guidance des tribus qui le lapidaient ; il n’a pas prié pour leur damnation. Celui qui souhaite l’enfer à son voisin n’a pas la religion du Prophète.
IX. La part de vérité
Ce dossier ne nie pas ce qui est réel. Oui, l’islam n’est pas universaliste : il tient qu’il est la religion vraie et que ceux qui, l’ayant reçue, la refusent, en répondront ; il ne dit pas que le bouddhisme et le christianisme sont des chemins équivalents, et celui qui le lui fait dire ment sur lui. Oui, les textes sur le Feu sont sévères, et la position majoritaire des savants est qu’il est éternel pour le mécréant coupable — la thèse d’une extinction finale du Feu, discutée par Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim et tenue par quelques anciens, est une position minoritaire que ce dossier signale sans l’adopter. Oui, le hadith de l’épreuve au Jour du Jugement est discuté par des savants de rang, et la manière dont Dieu jugera ceux qui n’ont pas reçu la preuve n’est pas tranchée — seule l’est la règle qu’ils ne sont pas châtiés pour ce qu’ils n’ont pas reçu. Oui, « entendre parler de moi » est lu par certains savants plus largement que par al-Ghazâlî, et des contemporains tiennent que le message est parvenu, au XXIᵉ siècle, à presque tout le monde — ce que la troisième catégorie d’al-Ghazâlî, sur la caricature, conteste précisément. Et oui, des musulmans emploient « kâfir » comme une insulte, des prêcheurs promettent l’enfer à leurs voisins, et des takfiristes l’appliquent aux musulmans eux-mêmes.
Ce que le dossier établit : que le mythe confond deux questions que la Loi sépare — la religion acceptée, et qui est châtié — ; que la seconde a sa réponse dans un verset que le mythe ne cite jamais, « nul châtiment avant qu’un messager soit envoyé », et dans une condition que le hadith de Muslim contient, « n’entend parler de moi » ; qu’al-Ghazâlî, Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim ont tiré de là que ceux qui n’ont pas reçu la preuve, ou n’ont reçu qu’une caricature, ne sont pas tenus pour responsables ; que les enfants sont auprès d’Abraham, que les justes d’avant ont leur communauté, que les gens du Livre « ne sont pas tous pareils » ; que Dieu S’est interdit l’injustice et a écrit la miséricorde avant la colère ; que « kâfir » est un état et non une sentence, et que le juger est à Dieu ; et que l’Église a tenu jusqu’en 1863 une doctrine plus sévère que l’islam avant de rejoindre, en 1964, celle qu’al-Ghazâlî tenait au XIIᵉ siècle. Le mythe dit que l’islam damne six milliards d’hommes. L’islam dit qu’il ne sait le sort de personne, et que son Dieu ne châtie que celui à qui Il a montré la vérité.
X. Objections et réponses
« Pourquoi un Dieu d’amour punirait-il quelqu’un pour ne pas croire ? »
Il ne punit pas pour ne pas croire ; il punit — selon les textes — pour avoir refusé ce qu’on savait vrai, ce qui est autre chose : non l’ignorance, mais le refus. Celui qui n’a pas su n’est pas puni (17, 15). Et la question, telle qu’elle est posée, vaut contre toute religion qui tient quelque chose pour vrai : si Dieu a parlé, ne pas L’écouter quand on L’a entendu n’est pas une opinion, c’est un acte.
« Et Gandhi, et mère Teresa, et le pompier athée mort en sauvant un enfant ? »
Nul ne sait ce qui leur est parvenu de la vérité, ni ce qu’ils en ont fait — ni le musulman, ni le critique. La Loi dit que leurs bonnes œuvres sont connues de Dieu, que Sa miséricorde embrasse toute chose, qu’ils seront jugés sur ce qu’ils ont reçu, et qu’un musulman qui prononce une sentence sur eux a parlé à la place de Dieu. Elle ne dit pas qu’ils sont sauvés par leurs œuvres sans la foi ; elle ne dit pas non plus qu’ils sont damnés. Elle dit : Dieu sait, et Il est juste.
« Des milliards sont nés au mauvais endroit. »
Et Dieu, selon le Coran, le sait, et Il a dit qu’Il n’impose à personne plus qu’il ne peut porter et ne châtie pas avant d’avoir envoyé. Le lieu de naissance décide de ce qu’un homme reçoit ; il ne décide pas de ce que Dieu lui demande, qui est mesuré à ce qu’il a reçu. La justice de Dieu n’est pas de donner à tous la même chose ; c’est de juger chacun sur ce qu’il a eu — et c’est ce que dit 2, 286.
« Le verset 2, 62 dit que juifs et chrétiens sont sauvés. »
Il dit que Dieu récompense la foi et le bien chez tous — ce qui est vrai —, et les exégètes l’ont lu avec 3, 85 : chacun selon le prophète de son temps, et depuis Muhammad, ceux à qui il est parvenu croient en lui. Il n’est ni abrogé ni universaliste ; il est la face miséricordieuse d’une règle dont 3, 85 est la face exigeante, et les deux tiennent ensemble par 17, 15.
« Vous appelez les autres mécréants. »
Le mot désigne un état — ne pas être musulman —, non une sentence ; le Coran l’emploie pour des gens dont il loue les moines et autorise la table. Ceux qui en font une insulte ont tort deux fois, et le Prophète a dit que le mot retombe sur qui le prononce injustement. Le droit français appelle « étranger » celui qui n’a pas la nationalité ; ce n’est pas une condamnation.
« Et les musulmans, vont-ils tous au Paradis ? »
Non. Le Feu est pour les musulmans pécheurs aussi — temporairement, selon les textes, pour qui a « le poids d’un grain de foi » —, et le Prophète a dit que sa communauté se diviserait et que la plupart de ses membres y entreraient avant d’en sortir. L’islam n’est pas un passeport ; c’est une responsabilité plus grande, parce que celui-là a reçu, et en répondra davantage. Le musulman qui se croit sauvé par son étiquette et son voisin damné par la sienne a inversé la Loi des deux côtés.
« Alors pourquoi faire de la da‘wa, si l’ignorant est excusé ? »
Parce que l’excuse n’est pas le salut : l’ignorant excusé est confié à la justice de Dieu, non promis au Paradis ; parce que la vérité est due à celui qui ne l’a pas ; et parce que le Prophète a été envoyé pour la porter, non pour la garder. Le musulman qui se tait pour « laisser les gens excusés » a confondu l’excuse de Dieu avec sa propre paresse.
Synthèse
Le mythe dit que l’islam damne tous les non-musulmans. Il confond deux questions que la Loi sépare. La première — quelle religion Dieu accepte — a sa réponse en 3, 85, et l’islam la donne sans la cacher : depuis la mission du Prophète, c’est l’islam, et celui qui, l’ayant reçu dans sa vérité, le refuse, en répondra — ce qu’aucune religion révélée ne dit autrement d’elle-même. La seconde — qui est effectivement châtié — a sa réponse en 17, 15, que le mythe ne cite jamais : « Nous ne châtions jamais avant d’avoir envoyé un messager », et dans la condition du hadith de Muslim, « n’entend parler de moi ». Al-Ghazâlî en a tiré ses trois catégories — l’ignorant excusé, le refusant coupable, et celui qui n’a reçu qu’une caricature, excusé comme l’ignorant — ; Ibn Taymiyya, que la preuve doit être établie avant toute culpabilité ; Ibn al-Qayyim, les huit catégories et l’épreuve du Jour. Les enfants sont auprès d’Abraham, les justes d’avant ont leur communauté, les gens du Livre « ne sont pas tous pareils », et le verset 2, 62 dit que Dieu récompense la foi et le bien chez tous, chacun selon le prophète de son temps. Dieu S’est interdit l’injustice, Sa miséricorde embrasse toute chose et précède Sa colère, et nul n’entre au Paradis par ses œuvres. « Kâfir » est un état, non une sentence, et juger du cœur est à Dieu. L’Église a tenu jusqu’en 1863 que juifs, hérétiques et schismatiques « iront au feu éternel » sans condition, puis a rejoint en 1964 la position qu’al-Ghazâlî tenait au XIIᵉ siècle. La part de vérité : l’islam n’est pas universaliste, le Feu est sévère et majoritairement tenu pour éternel, le mode du jugement des ignorants est discuté, et des musulmans jettent « kâfir » comme une pierre. Ce que le musulman en fait : porter le message, et le porter vrai — car celui qui en donne une caricature fabrique des excusés —, ne juger personne, espérer et prier. L’islam ne sait le sort de personne, et son Dieu ne châtie que celui à qui Il a montré la vérité.
À retenir — mémo
- Deux questions, non une : la religion acceptée (3, 85 — l’islam, sans le cacher) ; qui est châtié (17, 15 — « nul châtiment avant qu’un messager soit envoyé »).
- La condition du hadith : « n’entend parler de moi » (Muslim 153) — la sentence porte sur celui qui a entendu et refusé.
- Al-Ghazâlî (Faysal at-tafriqa) : trois catégories — n’a pas entendu (excusé), a entendu la vérité et refusé (coupable), n’a entendu qu’une caricature (excusé). Ibn Taymiyya : la preuve d’abord. Ibn al-Qayyim : huit catégories, l’épreuve du Jour (Ahmad 16301).
- Les enfants : « Allah sait mieux » (Bukhârî 1384) ; avec Abraham (Bukhârî 7047). Zayd ibn ‘Amr, Waraqa. Les gens du Livre « ne sont pas tous pareils » (3, 113) ; « les plus proches en affection » (5, 82). Le verset 2, 62 lu avec 3, 85.
- La miséricorde d’abord : 7, 156 ; « Je Me suis interdit l’injustice » (Muslim 2577) ; cent parts (Bukhârî 6000) ; nul n’entre par ses œuvres (Bukhârî 5673) ; « Ma miséricorde précède Ma colère » (Bukhârî 7404).
- Kâfir : « celui qui couvre » — un état, non une sentence ; deux sens, l’état et la culpabilité ; le mot retombe sur qui le jette à tort (Bukhârî 6104).
- Le miroir : Florence 1442 — « au feu éternel » sans condition ; Pie IX 1863 et Lumen Gentium 16 (1964) — l’ignorance invincible excuse, comme al-Ghazâlî sept siècles plus tôt ; la Tosefta sur les justes des nations.
- La part de vérité : pas d’universalisme ; le Feu éternel pour la majorité ; le mode du jugement discuté ; « kâfir » comme insulte chez des musulmans.
- Ce qu’on en fait : porter le message vrai, ne juger personne, espérer et prier.
Sources
Coran : le sens des versets 2, 62 ; 2, 256 ; 2, 286 ; 3, 85 ; 3, 113 ; 4, 165 ; 5, 5 ; 5, 69 ; 5, 82-83 ; 7, 156 ; 17, 15 ; 28, 59 ; 57, 20 ; 109, 6.
Hadith : Muslim n° 153 (« nul n’entend parler de moi »), 2577 (l’injustice interdite à Dieu), 2659, 2752 ; al-Bukhârî n° 44 (le grain de foi), 1384 et 6598 (les enfants des associateurs), 5673 (nul n’entre par ses œuvres), 6000 (les cent parts), 6104 (« le mot retombe »), 7047 (le rêve de Samura), 7404 (« Ma miséricorde précède Ma colère ») ; Ahmad n° 16301 et Ibn Hibbân n° 7357 (les quatre qui arguent — authentifié par Ibn Hibbân, al-Bayhaqî, al-Albânî dans as-Sahîha n° 1434) ; at-Tirmidhî n° 2288 (Waraqa) ; Ibn Hishâm et Ahmad (Zayd ibn ‘Amr).
Les savants classiques : al-Ghazâlî, Faysal at-tafriqa bayna l-islâm wa-z-zandaqa, chapitre sur l’étendue de la miséricorde ; Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-Fatâwâ, vol. 12 et 20 (qiyâm al-hujja ; les gens de l’intervalle) ; Ibn al-Qayyim, Tarîq al-hijratayn wa-bâb as-sa‘âdatayn, « les classes des mukallafûn » (huit catégories) ; an-Nawawî, Sharh Sahîh Muslim, sur 153 et 2659 (les enfants, les gens de l’intervalle) ; Ibn ‘Abd al-Barr, at-Tamhîd (la discussion du hadith de l’épreuve) ; at-Tabarî, Ibn Kathîr et al-Qurtubî sur 2, 62 et 3, 85 ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî, sur 1384 ; sur l’éternité du Feu : Ibn Taymiyya, ar-Radd ‘alâ man qâla bi-fanâ’ al-janna wa-n-nâr, et Ibn al-Qayyim, Hâdî l-arwâh, chapitre 67, avec les réponses d’as-Subkî.
Le miroir : Concile de Florence, bulle Cantate Domino (1442) ; Boniface VIII, Unam Sanctam (1302) ; Cyprien de Carthage, Lettre 73 ; Augustin, Enchiridion ; Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, 21-24 ; Pie IX, Quanto conficiamur moerore (1863) ; Vatican II, Lumen Gentium, n° 16 (1964), et Nostra Aetate (1965) ; Tosefta, Sanhedrin 13, 2, et Maïmonide, Mishneh Torah, Lois des rois, 8, 11 ; Jean 14, 6.
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