Mythe n°21 : L’islam interdit-il l’amitié avec les non-musulmans ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 21

L’islam interdit-il l’amitié avec les non-musulmans ?

Ce qu’est un ami, ce qui est permis, recommandé, interdit et discuté, le Prophète en actes avec ses voisins juifs et ses hôtes païens, les savants anciens et contemporains — et les règles du vivre-ensemble quand on est une minorité

I. Le mythe — et ses deux prédicateurs

Ce mythe-ci a une particularité redoutable : il a deux prédicateurs, qui se détestent et disent la même chose. Le polémiste d’abord, qui brandit le verset : « Ne prenez pas les juifs et les chrétiens pour alliés » (5, 51) — la preuve, dit-il, que l’islam ordonne la défiance envers l’immense majorité des Français, que l’intégration est théologiquement impossible et la société parallèle inévitable. Et il ajoute ses pièces : le verset 58, 22 — tu ne trouveras pas de croyants aimant ceux qui s’opposent à Allah, « fussent-ils leurs pères » —, le verset 9, 23 sur les pères et frères à ne pas prendre pour alliés, et la doctrine du walâ’ wal-barâ’ — l’alliance et le désaveu — « revendiquée par vos propres prédicateurs ». Car c’est là le second prédicateur du mythe : le rigoriste mal formé, qui interdit au converti de souhaiter un anniversaire à sa mère, de s’asseoir à la table de Noël familial, parfois même d’assister aux obsèques d’un père — et qui offre ainsi à l’islamophobe sa meilleure preuve vivante.

Pour le public de ce site — des convertis, souvent —, la question n’a rien de théorique : elle s’appelle papa et maman, elle s’appelle le collègue, la sœur, le voisin de palier. Et disons d’emblée où ce dossier se tient : nous sommes pour le vivre-ensemble — non par concession, mais parce que nos textes l’ordonnent, et parce que la vie du Prophète en est faite. Nous allons donc définir ce qu’est un ami, citer le verset intégralement, établir ce que le mot décisif signifie, dérouler ce que les textes ordonnent positivement envers les non-musulmans — jusqu’à l’ordre prophétique donné à une fille sur sa mère païenne —, raconter en détail ce que le Prophète a fait avec ses voisins juifs, ses hôtes païens et un cortège funèbre, dresser la grille de ce qui est permis, recommandé, interdit et discuté, donner la parole aux savants anciens et contemporains, affronter les versets durs, corriger les excès de notre propre camp, et fixer les règles du vivre-ensemble pour une minorité musulmane dans une majorité qui ne l’est pas. Les deux prédicateurs du mythe recevront la même réponse, car ils font le même contresens.

Ce que ce dossier ne fera pas : prétendre que l’islam ne hiérarchise pas les liens, ni que tout est permis avec tout le monde ; cacher les versets durs ; ni gommer les divergences réelles des savants sur certains détails. Ce qu’il fera : montrer que la bonté envers le non-musulman pacifique n’est pas une tolérance mais un ordre — et que personne, dans nos textes, n’a le droit d’en dispenser.

II. Qu’est-ce qu’un ami ? — les mots, et les trois niveaux

Tout le malentendu tient à un mot mal traduit, et il faut donc commencer par les mots. Dans le langage courant, un ami est quelqu’un avec qui l’on partage confiance, affection et solidarité : on mange ensemble, on se parle, on s’entraide, on se rend visite. L’arabe a plusieurs termes pour ces réalités, et le Coran les emploie tous. Le sadîq est l’ami — et le Coran, énumérant les maisons où l’on peut manger librement, cite « la maison de votre ami » (24, 61) sans condition de religion. Le khalîl est l’intime, celui dont on épouse la religion à force de le fréquenter : « l’homme est sur la religion de son intime, que chacun regarde donc qui il prend pour intime » (Abû Dâwûd, At-Tirmidhî, bon) — un conseil de prudence sur l’influence, que toute sagesse humaine partage, non une interdiction. Le rafîq est le compagnon de route. Et le walî — pluriel awliyâ’ — est autre chose : le protecteur, le patron, celui à qui l’on remet sa loyauté — le mot du tuteur en droit, de l’allié en guerre, et de Dieu Lui-même, « Walî des croyants ». C’est ce dernier mot, et lui seul, que le verset 5, 51 emploie.

Les juristes ont ordonné ces réalités en trois niveaux, et cette grille tranche presque tout. Le premier niveau est la muwâlât : l’alliance d’allégeance — remettre sa loyauté, prendre parti, aider contre les musulmans, aimer la religion de l’autre au point de la préférer —, et c’est elle, et elle seule, que les textes interdisent. Le deuxième est la mu‘âmala : les relations — commerce, voisinage, travail, visites, cadeaux, repas, entraide, mariage avec la juive ou la chrétienne —, permises par les textes et pratiquées par le Prophète. Le troisième est le birr et l’ihsân : la bonté et la bienfaisance — la douceur, le soutien, la justice, la fidélité —, non seulement permises mais ordonnées par le verset 60, 8, et qu’Allah déclare aimer. Un ami, au sens où nous l’entendons tous — le collègue qu’on estime, le voisin qu’on aide, le camarade qu’on invite — relève des deux derniers niveaux. Ce qu’il ne peut pas être, c’est le premier : un homme à qui l’on livrerait sa foi ou ses frères. Voilà la définition : l’islam n’interdit pas d’avoir des amis non musulmans ; il interdit de prendre un ennemi de la foi pour maître. Et il demande, comme toute sagesse, de savoir à qui l’on ouvre le fond de son cœur — car le Coran met en garde contre le compagnon qui égare (25, 27-29), sans dire un mot de sa religion.

III. Le verset 5, 51 — et le mot qui décide tout

Citons d’abord, intégralement, dans la traduction de Rachid Maach :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَتَّخِذُوا الْيَهُودَ وَالنَّصَارَىٰ أَوْلِيَاءَ بَعْضُهُمْ أَوْلِيَاءُ بَعْضٍ وَمَن يَتَوَلَّهُم مِّنكُمْ فَإِنَّهُ مِنْهُمْ

Vous qui croyez ! Ne prenez pas les juifs et les chrétiens pour alliés. Ils sont alliés les uns aux autres. Quiconque, parmi vous, déciderait de s’allier à eux deviendrait l’un des leurs. Allah, en vérité, ne saurait guider les impies.

— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 51

Tout se joue sur un mot : awliyâ’. On vient de le voir : ce n’est pas « ami », c’est « allié, protecteur » — et la traduction de Maach dit exactement cela. Et le contexte le crie. Le verset suivant montre de qui l’on parle : « ceux dont les cœurs sont malades » s’empressant de s’allier à eux en se justifiant — « nous craignons un retournement » (5, 52), c’est-à-dire, précise la note du traducteur, la victoire des mécréants sur les musulmans. Nous sommes à Médine, en pleine guerre : des hypocrites, tel Ibn Ubayy, ménagent des alliances secrètes avec les factions hostiles pour assurer leurs arrières en cas de défaite musulmane — voilà la situation que le verset foudroie, rapportent At-Tabarî et Ibn Kathîr. Il s’agit de trahison stratégique en temps de guerre, non de sympathie de palier. Et la preuve définitive est interne : elle se trouve dans la même sourate, trente et un versets plus loin. Le Coran y déclare que les plus enclins à la sympathie envers les croyants sont « ceux qui se disent chrétiens », parce qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines sans orgueil, dont les yeux « débordent de larmes » à l’écoute de la révélation (5, 82-83). Une sourate ne s’auto-contredit pas : si le verset 51 ordonnait la haine des chrétiens, le verset 82 ne pourrait pas louer leur tendresse. Donc le verset 51 ne parle pas d’affection : il parle d’allégeance — et quiconque traduit awliyâ’ par « amis » pour en tirer une interdiction de l’amitié commet un contresens que le texte lui-même réfute deux pages plus loin.

IV. La règle — la bonté ordonnée, jusqu’à la mère païenne

Car l’islam ne s’est pas contenté de ne pas interdire la bonté envers les non-musulmans : il l’a ordonnée, et il a gravé la règle et sa limite dans deux versets consécutifs que tout musulman devrait connaître par cœur :

لَّا يَنْهَاكُمُ اللَّهُ عَنِ الَّذِينَ لَمْ يُقَاتِلُوكُمْ فِي الدِّينِ وَلَمْ يُخْرِجُوكُم مِّن دِيَارِكُمْ أَن تَبَرُّوهُمْ وَتُقْسِطُوا إِلَيْهِمْ إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ إِنَّمَا يَنْهَاكُمُ اللَّهُ عَنِ الَّذِينَ قَاتَلُوكُمْ فِي الدِّينِ وَأَخْرَجُوكُم مِّن دِيَارِكُمْ وَظَاهَرُوا عَلَىٰ إِخْرَاجِكُمْ أَن تَوَلَّوْهُمْ وَمَن يَتَوَلَّهُمْ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الظَّالِمُونَ

Allah ne vous défend pas de traiter avec bonté et équité ceux d’entre eux qui ne vous ont ni persécutés en raison de votre foi, ni contraints à l’exil. Allah aime les hommes justes. Allah vous défend seulement de vous lier à ceux qui vous ont persécutés en raison de votre foi, vous ont contraints à l’exil ou ont prêté main forte à ceux qui vous ont expulsés. Quiconque se lierait à eux ferait preuve d’une grande injustice.

— Sourate 60, Al-Moumtahanah, versets 8-9

La règle est fondée sur la conduite, non sur la religion : la réserve vise ceux qui combattent et chassent ; à tous les autres — le voisin, le collègue, le camarade, le parent — la bonté et l’équité. Et le mot employé — al-birr, que Maach rend par « bonté » — est le terme même de la piété filiale, le plus haut degré du bien envers autrui : le Coran choisit, pour décrire ce qui est dû au non-musulman pacifique, le mot réservé aux père et mère. Et ce n’est pas une abstraction : la Sunna l’a appliqué dans le cas le plus sensible qui soit. Asmâ’, fille d’Abû Bakr, voit arriver à Médine sa mère restée païenne, venue de La Mecque en guerre contre les musulmans, espérant être reçue. Elle interroge le Prophète :

إِنَّ أُمِّي قَدِمَتْ عَلَيَّ وَهِيَ رَاغِبَةٌ، أَفَأَصِلُ أُمِّي؟ قَالَ: نَعَمْ، صِلِي أُمَّكِ

« Ma mère est venue me voir, pleine d’espoir, alors qu’elle est polythéiste. Dois-je maintenir le lien avec elle ? — Oui : maintiens le lien avec ta mère. »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Asmâ’ bint Abî Bakr

Que chaque converti grave cette scène : en pleine période de conflit, à propos d’une mère idolâtre venue du camp ennemi, la réponse prophétique tient en trois mots — maintiens le lien. Les exégètes rapportent d’ailleurs que le verset 60, 8 fut révélé à ce sujet même. Le Coran va plus loin encore : même aux parents qui font pression sur leur enfant pour qu’il renie le tawhîd — le pire cas concevable —, il ordonne de désobéir sur la foi tout en continuant de les accompagner ici-bas avec bonté (31, 15) : la désobéissance porte sur le chirk, jamais sur la tendresse. Concrètement, cela signifie qu’un converti invite sa mère à sa table, lui offre un cadeau, l’appelle chaque semaine, l’accompagne à l’hôpital, l’aide financièrement, assiste aux événements de la famille — en se retirant seulement de l’acte de culte proprement dit, selon l’avis qu’il suit. Le converti n’a pas à choisir entre Allah et sa mère : Allah lui a ordonné les deux liens.

V. Le Prophète en actes — ses voisins juifs, ses hôtes païens, un cortège

Le Prophète n’a pas vécu dans une société de musulmans : à Médine, trois tribus juives habitaient la ville et ses environs, des païens y demeuraient, des délégations chrétiennes y venaient, et sa vie quotidienne est faite de relations avec eux — que les recueils les plus sûrs ont conservées. Voici ce qu’il a fait, et non ce qu’on lui prête.

Le pacte, le voisin, le jeune malade

En arrivant à Médine, il conclut avec les tribus juives la charte qui faisait d’elles « une communauté avec les croyants », leur garantissant leur religion, leurs biens et l’entraide en cas d’attaque (Ibn Hishâm). Il enseigna le droit du voisin sans distinguer sa religion :

مَا زَالَ جِبْرِيلُ يُوصِينِي بِالْجَارِ حَتَّى ظَنَنْتُ أَنَّهُ سَيُوَرِّثُهُ

« Gabriel n’a cessé de me recommander le voisin, au point que j’ai cru qu’il en ferait un héritier. »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha et Ibn ‘Umar

Et les Compagnons l’ont compris ainsi : ‘Abdullâh ibn ‘Amr, faisant égorger un mouton, demanda trois fois « en avez-vous porté à notre voisin juif ? » en citant ce hadith (Abû Dâwûd, At-Tirmidhî, authentifié) — on partage sa viande avec le voisin juif, par ordre prophétique. Le Prophète lui-même avait un jeune serviteur juif, et Al-Bukhârî a fait de sa visite un chapitre de son Sahîh :

كَانَ غُلَامٌ يَهُودِيٌّ يَخْدُمُ النَّبِيَّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ، فَمَرِضَ، فَأَتَاهُ النَّبِيُّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ يَعُودُهُ، فَقَعَدَ عِنْدَ رَأْسِهِ

« Un jeune juif servait le Prophète. Il tomba malade, et le Prophète vint lui rendre visite et s’assit à son chevet. »

Rapporté par Al-Bukhârî, d’après Anas — chapitre « Visiter le malade polythéiste »

Il l’invita alors à l’islam ; le jeune homme regarda son père, qui lui dit d’obéir à Abû l-Qâsim, et il se convertit. Ibn Hajar tire du hadith trois règles : on peut employer un non-musulman, lui rendre visite quand il est malade, et user de la bonté pour l’attirer à la foi. Al-Bukhârî a placé ce récit sous le titre « Visiter le malade polythéiste » — un chapitre entier de son livre des funérailles.

La table, les cadeaux, le bouclier

Il acceptait leurs invitations. Un juif l’invita à partager du pain d’orge et de la graisse rance, et il y alla (Ahmad, d’après Anas). À Khaybar, une femme juive lui offrit un mouton rôti, et il en mangea — c’était le mouton empoisonné, et Al-Bukhârî et Muslim ont retenu qu’il ne la fit pas exécuter pour cela : le principe d’accepter la nourriture d’un non-musulman était si établi qu’un attentat n’y changea rien. Il recevait leurs cadeaux : le Muqawqis, gouverneur chrétien d’Égypte, lui envoya deux servantes coptes — dont Mâriya, mère de son fils Ibrâhîm — et la mule blanche Duldul qu’il monta jusqu’à sa mort ; il accepta la brebis d’un païen et les présents des rois. Il faisait commerce avec eux : il mourut son bouclier en gage chez un juif de Médine, pour trente mesures d’orge (Al-Bukhârî) — on ne confie pas son arme à qui l’on a appris à haïr. Il hébergeait : un païen fut son hôte une nuit, et il fit traire pour lui, dit Al-Bukhârî, brebis après brebis jusqu’à ce qu’il fût rassasié — l’homme se convertit au matin. Et il honorait les leurs : la délégation chrétienne de Najrân, venue débattre de Jésus, fut reçue dans sa mosquée, et quand vint l’heure de leur prière et que les Compagnons voulurent les en empêcher, il dit : laissez-les — et ils prièrent tournés vers l’Orient, dans la mosquée du Prophète (Ibn Ishâq, repris par Ibn al-Qayyim dans Zâd al-ma‘âd).

Le cortège : « n’est-ce pas une âme ? »

مَرَّتْ بِهِ جَنَازَةٌ فَقَامَ، فَقِيلَ لَهُ: إِنَّهَا جَنَازَةُ يَهُودِيٍّ. فَقَالَ: أَلَيْسَتْ نَفْسًا؟

« Un cortège funèbre passa devant lui, et il se leva. On lui dit : c’est le cortège d’un juif. Il répondit : n’est-ce pas une âme ? »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Sahl ibn Hunayf et Qays ibn Sa‘d

Il faut être exact sur la portée juridique de ce geste, car les savants en ont discuté : un autre hadith, d’après ‘Alî, rapporte que le Prophète se levait pour les cortèges puis cessa de le faire (Muslim), et les écoles divergent sur ce qui reste recommandé, permis ou abandonné. Mais la leçon morale, elle, n’a jamais été discutée : devant la mort d’un juif, le Prophète a refusé le mépris, et il l’a fait par une question qui vaut règle — n’est-ce pas une âme ? L’appartenance religieuse n’efface ni la dignité du mort ni le respect dû à sa famille. Dans la vie d’aujourd’hui, cela signifie qu’un musulman présente ses condoléances à son collègue, se montre présent dans son deuil, aide la famille, respecte le silence et la douleur — en se retirant seulement des paroles ou des gestes qu’il tient pour un acte de culte. La compassion envers un endeuillé n’est pas l’approbation de ses croyances.

‘Umar, Abû Tâlib, Mut‘im — et le pacte protégé

Les Compagnons firent de même. ‘Umar reçut du Prophète un vêtement de soie et l’envoya à son frère resté païen à La Mecque (Al-Bukhârî) : un cadeau à un frère idolâtre, sous les yeux du Prophète. Le Prophète lui-même aima son oncle Abû Tâlib jusqu’à la fin, le supplia à son lit de mort, et le pleura — c’est à ce sujet que fut révélé « tu ne saurais guider qui tu veux » (28, 56) : on ne pleure pas qui l’on doit haïr. Il garda toute sa vie la gratitude du païen Mut‘im ibn ‘Adî, qui l’avait protégé au retour de Tâ’if, jusqu’à déclarer après Badr que s’il avait vécu et intercédé, il lui aurait relâché les captifs (Al-Bukhârî). Et il a protégé le non-musulman sous pacte d’une menace qui vaut pour tous les siècles :

مَنْ قَتَلَ مُعَاهَدًا لَمْ يَرَحْ رَائِحَةَ الْجَنَّةِ، وَإِنَّ رِيحَهَا تُوجَدُ مِنْ مَسِيرَةِ أَرْبَعِينَ عَامًا

« Celui qui tue un non-musulman lié par un pacte ne sentira pas le parfum du Paradis — et son parfum se sent à quarante années de marche. »

Rapporté par Al-Bukhârî, d’après ‘Abdullâh ibn ‘Amr

Abû Dâwûd ajoute, d’une chaîne authentifiée : « Celui qui opprime un homme sous pacte, le lèse, le charge au-delà de ses forces ou lui prend quelque chose sans son consentement — je serai moi-même son adversaire au Jour de la résurrection. » Le Prophète comme partie civile contre le musulman qui lèse un non-musulman : voilà la religion que l’on accuse d’enseigner la haine du voisin. Et l’argument massue, enfin : l’islam permet d’épouser une juive ou une chrétienne (5, 5) — d’en faire son épouse, la mère de ses enfants, entourée de l’affection et de la tendresse que le Coran place entre les époux (30, 21), avec une belle-famille chrétienne et une grand-mère non musulmane pour ses enfants. Qu’on nous explique comment une religion qui permet d’épouser une chrétienne interdirait de lui sourire.

VI. Permis, recommandé, interdit, discuté — la grille

Voici, tirée des textes et des trois niveaux des juristes, la grille des relations avec un non-musulman qui ne combat pas la foi — c’est-à-dire avec l’immense majorité de ceux que nous côtoyons.

Permis

Les relations ordinaires : parler avec respect, saluer, travailler ensemble, étudier ensemble, faire du commerce, s’associer dans une entreprise licite, habiter le même immeuble, partager les tâches communes.

L’amitié : être ami au sens courant — confiance, affection, entraide —, dès lors que la relation ne conduit ni au péché ni à l’abandon de la foi : la maison de l’ami est nommée dans le Coran parmi celles où l’on mange (24, 61).

La table : inviter, accepter l’invitation, manger ensemble, offrir un plat, apporter à manger au malade — le Prophète l’a fait avec un juif, une juive, un païen —, en s’abstenant de ce que l’on tient pour illicite, sans en faire une leçon : « merci pour l’invitation ; je ne prends ni porc ni alcool, mais je partagerai volontiers le reste ».

Les cadeaux : en offrir et en recevoir, pour une naissance, une réussite, un départ — comme le Prophète reçut ceux du Muqawqis et ‘Umar en envoya à son frère.

Les visites : rendre visite au malade, se rendre chez lui, le recevoir chez soi — chapitre d’Al-Bukhârî.

Le deuil : présenter ses condoléances, se rendre auprès de la famille, aider, accompagner le cortège selon l’avis que l’on suit — en se retirant de l’acte de culte.

Le mariage : épouser une juive ou une chrétienne (5, 5), avec tout ce que cela implique de famille, de tendresse et de vie commune.

La famille : aimer naturellement ses parents, frères, sœurs, grands-parents non musulmans, les visiter, les aider, prendre soin d’eux — ordre coranique (31, 15) et prophétique (« maintiens le lien avec ta mère »).

Le secours : aider le pauvre, l’âgé, la victime, quelle que soit sa religion — le Coran loue ceux qui nourrissent le pauvre, l’orphelin et le captif (76, 8), et la sadaqa leur est ouverte.

Recommandé — et parfois obligatoire

La bonté et l’équité : le birr de 60, 8, qu’Allah aime : la douceur, la parole aimable, la générosité, la patience devant un désagrément de voisinage.

La fidélité aux engagements : tenir sa parole, honorer ses contrats, respecter les lois communes — le pacte de citoyenneté est un engagement devant Allah (5, 1 ; dossier n° 28).

La défense de l’opprimé : soutenir le non-musulman victime d’une injustice, d’un racisme, d’une agression — obligatoire selon la capacité, car la justice est due à tous (4, 135 ; 5, 8).

Le bon voisinage : ne pas nuire, saluer, prendre des nouvelles, partager, protéger les biens et la réputation du voisin — le droit du voisin, sans condition de religion.

La da‘wa par la conduite : montrer par ses actes que la foi produit justice et bonté — c’est ainsi que le jeune juif et l’hôte païen se sont convertis.

Interdit — non parce que l’autre est non-musulman, mais parce que l’acte est mauvais

L’alliance contre les musulmans : prendre parti, avec ses biens, sa personne ou son influence, pour ceux qui combattent la foi ou persécutent les croyants (60, 9 ; 5, 51).

L’amour de la mécréance : préférer une autre religion à la sienne, approuver le chirk, se complaire dans ce qu’Allah réprouve — la loyauté de foi (walâ’).

La participation cultuelle : accomplir un rite d’une autre religion comme acte de culte — assister n’est pas pratiquer, on y reviendra.

L’abandon des obligations : délaisser la prière, le jeûne ou le licite sous la pression de l’entourage.

L’injustice : trahir, tromper, voler, opprimer, insulter une religion ou une personne (6, 108), aider à un crime, se taire devant une persécution — interdit envers quiconque, musulman ou non.

Discuté entre savants — à traiter avec science, non avec rupture

Les vœux de fêtes religieuses : « joyeux Noël » à sa mère : des savants l’interdisent comme approbation d’un rite, d’autres le permettent comme courtoisie sans adhésion ; que chacun suive la science, sans faire de la formule une guerre.

La présence à une cérémonie religieuse : mariage à l’église, baptême, obsèques religieuses : distinction générale entre être présent auprès des siens et participer à l’acte de culte ; les avis divergent sur les formes, non sur le lien.

Le repas de fête : s’asseoir à la table familiale de Noël sans pratiquer le rite : permis pour beaucoup au titre du lien familial, réprouvé par d’autres ; nul n’y voit une alliance contre l’islam.

Regardez cette grille avec l’œil du polémiste, puis avec celui du rigoriste : tout ce qui est interdit l’est parce que l’acte est mauvais — trahir, opprimer, renier —, jamais parce que l’autre est juif, chrétien ou athée ; et tout ce qui fait une amitié ordinaire est permis ou commandé. Les divergences réelles portent sur trois ou quatre détails de fêtes et de cérémonies : elles ne justifient aucune rupture avec un voisin, un collègue ou une mère.

VII. Ne pas aimer une chose d’une personne n’est pas haïr la personne

C’est la distinction que les deux prédicateurs du mythe sont incapables de faire, et que toute vie humaine fait chaque jour. On désapprouve une opinion politique sans haïr celui qui la porte ; on condamne l’alcool sans mépriser tous ceux qui en boivent ; on refuse une croyance sans nier la dignité de celui qui la professe. Les savants ont formalisé cela en trois niveaux qu’il ne faut jamais confondre. Le jugement sur une croyance : le musulman tient le chirk pour faux, et il ne s’en excuse pas. Le jugement sur un acte : il tient tel comportement pour interdit ou mauvais. Et le jugement sur la personne entière, qu’il ne porte pas : nul être humain ne se réduit à une croyance ou à une erreur, et le non-musulman peut être honnête, généreux, courageux, bon envers ses parents, bon voisin, utile à tous — et le musulman reconnaît ces qualités, les honore, et les aime en lui. Ibn Taymiyya, que l’on cite pour durcir, a posé la règle avec précision : un même homme peut réunir en lui ce qu’on aime et ce qu’on déteste, et il est aimé pour l’un et désapprouvé pour l’autre — comme le musulman pécheur, aimé pour sa foi et blâmé pour son péché ; la haine de la mécréance ne se transfère pas mécaniquement à la personne, dont l’affection naturelle — celle du fils pour son père, du mari pour sa femme chrétienne, du voisin pour son voisin — est créée par Allah et n’est pas un péché. Le Prophète en est la preuve vivante : il a aimé Abû Tâlib, honoré Mut‘im, remercié le Négus chrétien qui abrita ses compagnons, et prié pour la guidance de ses pires ennemis. Et le Coran a fixé la limite dans l’autre sens : « N’insultez pas ceux qu’ils invoquent en dehors d’Allah » (6, 108) — on ne blesse pas un homme dans ce qu’il a de plus sacré, même quand on le tient pour faux. Voilà le juste milieu que l’islam enseigne : une conviction sans compromis, et une bonté sans condition.

VIII. Ce que disent les savants — anciens et contemporains

Les savants anciens ont tous distingué l’alliance interdite de la bonté due, et le plus explicite est un juriste mâlikite du XIIIe siècle, Al-Qarâfî, qui a détaillé dans ses Furûq ce que le verset 60, 8 exige envers les non-musulmans vivant parmi les musulmans :

« Le pacte conclu avec eux nous oblige à des devoirs, car ils sont sous notre protection et sous la protection d’Allah, de Son Messager et de la religion de l’islam : la douceur envers leur faible, l’aide à leur pauvre, la nourriture à leur affamé, le vêtement à leur dénudé, la parole aimable par bienveillance et miséricorde — non par crainte —, la patience devant le désagrément qu’ils nous causent en voisinage alors que nous pourrions y mettre fin, par égard pour eux, l’invocation pour qu’ils soient guidés, le conseil dans toutes leurs affaires, la protection de leur réputation en leur absence quand on cherche à leur nuire, et la sauvegarde de leurs biens, de leurs familles, de leur honneur et de tous leurs droits. »

Al-Qarâfî, Al-Furûq, distinction 119 — en substance

Lisez cette liste et mesurez-la à l’accusation : nourrir, vêtir, protéger la réputation, supporter le voisin bruyant par égard pour lui — et ce n’est pas un moderniste qui l’écrit, c’est un juge de la Caire mamelouke. At-Tabarî et Ibn Kathîr, on l’a vu, rattachent 5, 51 aux alliances des hypocrites en temps de guerre. Al-Bukhârî a ouvert dans son Sahîh les chapitres « Visiter le malade polythéiste » et « Le cadeau fait aux polythéistes », où il place le vêtement de ‘Umar à son frère et le mouton de la juive de Khaybar — les titres de chapitres d’Al-Bukhârî sont du droit. Ibn Hajar en tire la permission d’employer, de visiter et d’attirer par la bonté. An-Nawawî, dans le Majmû‘, permet la visite au malade non musulman et la condoléance. Ibn al-Qayyim, dans les Ahkâm ahl adh-dhimma, détaille les règles du salut, de la visite, de la condoléance et du cadeau avec les gens du Livre — en distinguant ce qui est permis de ce qui touche au culte. Ibn Taymiyya, enfin, qu’on a cité sur la distinction de l’acte et de la personne, écrit que la bonté envers le voisin non musulman fait partie du droit du voisinage, et que l’on doit à ses parents non musulmans la compagnie de bonté — car c’est le Coran qui l’ordonne.

Les savants contemporains de l’orthodoxie sunnite — ceux-là mêmes que le rigoriste croit suivre — disent la même chose, et il faut le savoir. Ibn Bâz, interrogé sur les relations avec les non-musulmans, répond en substance qu’il n’y a aucun mal à leur faire du bien, à leur donner l’aumône, à les visiter et à être bon avec eux tant qu’ils ne combattent pas les musulmans, en citant 60, 8 — ce qui est interdit étant de les aimer pour leur religion et de s’allier à eux contre les croyants. Ibn ‘Uthaymîn enseigne que les parents non musulmans ont droit à la bonté de leur fils — visites, cadeaux, entretien — et que le voisin non musulman a son droit de voisinage, en distinguant la bienfaisance, ordonnée, de l’affection religieuse, interdite ; il permet de recevoir les cadeaux d’un non-musulman et de manger de sa nourriture licite. Al-Albânî authentifie le hadith du mouton d’Ibn ‘Amr et celui du mu‘âhad. Les comités de fatwa répètent la même grille : bonté et justice permises et recommandées, alliance interdite. Sur les détails — les vœux de fêtes, la présence à une cérémonie, la forme des condoléances —, les avis divergent, et cette divergence est légitime ; mais aucun savant reconnu, ancien ou contemporain, n’a jamais dit ce que dit le rigoriste de quartier : qu’il faut rompre avec sa mère, mépriser son voisin ou fuir son collègue parce qu’ils ne sont pas musulmans. Cette parole n’a pas d’auteur ; elle n’a que des victimes.

IX. Les versets durs, en face — et le walâ’ recadré

Restent les versets que le polémiste garde en réserve, et nous les regardons en face, selon la règle de la série. Le verset 58, 22 — point d’amour pour ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent-ils pères ou fils — et le verset 9, 23 — ne prenez pas vos pères et frères pour alliés s’ils préfèrent la mécréance à la foi — décrivent, dans leurs termes mêmes, non le voisin paisible mais le combattant de la foi : celui qui « s’oppose », qui fait la guerre à la religion, dans le contexte brûlant des persécutions mecquoises et de l’émigration, quand aimer signifiait choisir un camp les armes à la main. Même alors, la nuance des savants demeure : ce qui est proscrit, c’est l’amour de leur mécréance et l’allégeance à leur combat — non l’affection naturelle pour la personne. Et le verset 60, 8-9, révélé précisément pour fixer la règle, trace la frontière une fois pour toutes : la réserve vise « ceux qui vous ont persécutés en raison de votre foi et contraints à l’exil » ; à tous les autres, la bonté et l’équité.

Quant à la doctrine du walâ’ wal-barâ’, remettons-la sur ses pieds, car elle est vraie — et vraie autrement que ne le croient ses deux caricaturistes. Ce que la loyauté de foi exige : ne pas préférer une autre religion à la sienne, ne pas prêter main-forte contre les musulmans, ne pas se complaire dans ce qu’Allah déteste. Ce qu’elle n’a jamais exigé : haïr son père, snober sa collègue, empêcher ses enfants d’embrasser leur grand-mère. La preuve est définitive : si le walâ’ interdisait la bonté envers les non-musulmans, alors le Prophète l’aurait violé avec son voisin, Asmâ’ l’aurait violé sur ordre prophétique avec sa mère, ‘Umar l’aurait violé avec son frère, et le Coran l’aurait violé en 60, 8 et 31, 15. Une « doctrine » que contrediraient le Coran, la Sunna et la vie du Prophète n’est pas une doctrine : c’est un contresens — celui que le rigoriste mal formé et l’islamophobe se repassent comme un témoin de course. Le dossier n° 27 y revient pour lui-même.

X. Vivre ensemble en minorité — les règles

Les musulmans de France sont une minorité dans une majorité qui ne partage pas leur foi, et cette situation a ses règles — non des règles de repli, mais des règles d’excellence, car c’est dans cette situation que la conduite du musulman parle le plus fort. Elles se résument en une double fidélité : fidélité à la foi, et fidélité au pacte qui nous lie à ce pays — ses lois, ses institutions, ses concitoyens —, engagement devant Allah (5, 1) que le dossier n° 28 a établi. Voici, domaine par domaine, ce que cela veut dire.

Avec les voisins : saluer le premier, prendre des nouvelles, ne pas faire de bruit, prévenir avant une fête, respecter les parties communes, aider en cas de maladie ou de deuil, offrir un plat à l’Aïd sans imposer sa pratique, protéger leurs biens et leur réputation, supporter un désagrément par égard — la liste d’Al-Qarâfî, mot pour mot. Le voisin non musulman a le droit du voisin : Gabriel n’a pas précisé sa religion.

Au travail : être ponctuel, honnête, fiable — « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » vaut pour le client et l’employeur non musulmans —, ne pas s’isoler, coopérer, expliquer calmement ses pratiques quand on le demande, refuser une tâche illicite sans agressivité, ne pas transformer chaque pause en débat religieux.

Dans la famille : maintenir les liens, appeler, visiter, aider matériellement, prendre soin des parents âgés, éduquer ses enfants au respect de leurs grands-parents non musulmans, distinguer la présence familiale de la participation cultuelle, éviter les débats constants — et ne jamais faire de la religion l’excuse d’une brutalité ou d’un abandon : le converti qui coupe avec sa mère désobéit à Allah.

Dans l’espace public : respecter les lois, défendre les victimes de racisme et d’antisémitisme (dossier n° 26), refuser toute insulte contre les juifs, les chrétiens, les athées ou quiconque (6, 108), coopérer avec les associations et les institutions pour le bien commun, accepter que les concitoyens aient d’autres convictions, répondre aux préjugés par la connaissance et la patience.

Dans le cœur : garder sa foi entière, ne pas la négocier, ne pas la cacher par honte, et savoir à qui l’on ouvre son intimité — car l’homme est sur la religion de son intime — sans que cette prudence ne se change jamais en mépris.

Le musulman minoritaire ne vit pas comme un étranger hostile au pays où il habite : il est un voisin fiable, un collègue sérieux, un citoyen honnête, un fils présent — et c’est ainsi, et non par la rupture, que l’islam s’est répandu partout où il fut minoritaire : en Indonésie, en Afrique, en Chine, par des marchands dont on disait qu’ils ne mentaient pas et ne trompaient pas. Le jeune juif malade et l’hôte païen ne se sont pas convertis à un discours : ils se sont convertis à une visite et à un bol de lait.

XI. Les excès de notre camp — corrigés par nos textes

Fidèles à la ligne de cette série, nous porterons notre part : oui, il existe des prédicateurs qui enseignent au converti la rupture — ne plus rendre visite, ne plus féliciter, ne plus manger à la table familiale, traiter père et mère en étrangers suspects, regarder le voisin comme un ennemi. Ces enseignements existent, ils blessent des familles réelles, ils éloignent de l’islam ceux qu’une douceur aurait rapprochés, et ils fournissent à la caricature islamophobe son carburant le plus précieux : la preuve vivante. Qu’on les corrige donc, non par sentimentalisme, mais par les textes mêmes : la bonté envers les parents non musulmans n’est pas une tolérance, c’est un ordre coranique (31, 15) et un ordre prophétique (« maintiens le lien avec ta mère ») ; la bonté envers le non-musulman pacifique n’est pas une concession, c’est le verset 60, 8 — et Allah y déclare aimer ceux qui la pratiquent ; le voisin juif a droit à la viande du mouton, par ordre prophétique ; et le Prophète s’est levé devant un mort juif. Sur les questions de détail où les avis divergent légitimement, que chacun suive la science ; mais quiconque érige ces divergences en interdiction de la bonté elle-même a quitté le terrain des savants pour celui du contresens — et c’est souvent la douceur filiale du converti qui, avec le temps, ouvre à sa famille la porte de l’islam, quand la rupture la scelle à jamais.

XII. L’honnêteté, le retournement — et la question-test

Terminons par la part vraie, sans laquelle ce dossier serait une plaidoirie et non une réponse. Oui, l’islam hiérarchise les appartenances : la fraternité de foi y est le lien suprême, et le croyant est tenu de préférer Allah, Son Messager et sa communauté à tout parti qui les combattrait — comme toute communauté de conviction demande à ses membres, dans l’épreuve, de savoir où ils se tiennent. Oui, l’alliance contre les musulmans, la préférence donnée à une autre religion, la complaisance dans ce que la foi réprouve demeurent interdites — et l’intimité du cœur, celle où l’on remet son âme, suppose des valeurs partagées. Voilà ce que nous assumons. Mais de cette préférence fraternelle à la haine du voisin, du parent et du collègue, il y a un abîme — et c’est cet abîme que franchissent ensemble, main dans la main sans le savoir, le polémiste et le rigoriste. Au polémiste : lisez 60, 8 et son « Allah aime les hommes justes », lisez l’ordre donné à Asmâ’, lisez le chapitre d’Al-Bukhârî sur la visite au malade polythéiste, lisez Al-Qarâfî sur le voisin qu’on supporte par égard — et produisez, en face, le texte qui interdit l’amitié. Au rigoriste : relisez les mêmes textes, et demandez-vous de quel droit vous interdisez ce que le Prophète a fait. Question-test : citez un seul verset, un seul hadith, un seul savant reconnu qui ordonne de rompre avec une mère, un voisin ou un collègue parce qu’il n’est pas musulman. Il n’existe pas — il n’a jamais existé. Et au lecteur musulman : sois pour ton voisin ce que le Prophète fut pour le sien ; c’est la seule réfutation que nul plateau ne pourra contredire.

XIII. Objections et questions fréquentes

Q. Le Coran interdit de prendre les juifs et les chrétiens pour amis.

Il interdit de les prendre pour awliyâ’ — alliés, protecteurs à qui l’on remet sa loyauté —, dans un contexte de guerre où des hypocrites ménageaient l’ennemi (5, 51-52). La même sourate loue la tendresse des chrétiens (5, 82) : elle ne peut pas interdire l’amitié qu’elle loue.

Q. Qu’est-ce qu’un ami, alors ?

Au sens courant — confiance, affection, entraide —, un ami relève des relations et de la bonté, permises et ordonnées. Ce qu’il ne peut pas être, c’est un walî : un maître à qui l’on livre sa foi ou ses frères. Et l’intime, le khalîl, se choisit avec prudence — conseil de sagesse, non interdiction.

Q. Peut-on manger avec un non-musulman, l’inviter, accepter son invitation ?

Oui : le Prophète a mangé chez un juif, accepté le mouton d’une juive et hébergé un païen ; le Coran nomme la maison de l’ami parmi celles où l’on mange (24, 61). On s’abstient de ce que l’on tient pour illicite, sans en faire une leçon.

Q. Et les cadeaux ?

Permis dans les deux sens : le Prophète reçut ceux du Muqawqis, ‘Umar en envoya à son frère païen — et Al-Bukhârî en a fait un chapitre. Les vœux de fêtes religieuses sont, eux, discutés entre savants : que chacun suive la science, sans rupture.

Q. Un converti doit-il rompre avec ses parents non musulmans ?

Jamais. « Maintiens le lien avec ta mère » païenne (Al-Bukhârî, Muslim), et le Coran ordonne la compagnie de bonté même aux parents qui poussent au chirk (31, 15). Visites, cadeaux, aide, soins, présence aux événements familiaux — en se retirant seulement de l’acte de culte.

Q. Peut-on assister aux obsèques d’un proche non musulman ?

Le Prophète s’est levé devant le cortège d’un juif — « n’est-ce pas une âme ? ». Condoléances, présence, aide à la famille et accompagnement sont admis par les savants (An-Nawawî, Ibn al-Qayyim), en se retirant des paroles et gestes de culte ; les formes précises divergent. Compatir n’est pas approuver.

Q. Ne pas aimer sa religion, n’est-ce pas le haïr ?

Non : on juge une croyance fausse, on juge un acte mauvais, on ne juge pas la personne entière. Ibn Taymiyya : un même homme réunit ce qu’on aime et ce qu’on désapprouve. Le Prophète a aimé Abû Tâlib et honoré Mut‘im. Et l’on n’insulte pas ce qu’un homme tient pour sacré (6, 108).

Q. Que disent les savants contemporains ?

La même chose que les anciens : Ibn Bâz et Ibn ‘Uthaymîn permettent et recommandent la bonté, l’aumône, les visites, les cadeaux et le lien familial avec les non-musulmans qui ne combattent pas la foi, en interdisant seulement l’alliance et l’amour de leur religion. Aucun savant reconnu n’ordonne la rupture.

Q. Et le walâ’ wal-barâ’ ?

Une loyauté doctrinale — ne pas préférer une autre religion, ne pas s’allier contre les musulmans —, jamais une misanthropie. Si elle interdisait la bonté, le Prophète, Asmâ’, ‘Umar et le Coran l’auraient violée (dossier n° 27).

Q. Comment vivre en minorité sans se renier ?

Par une double fidélité : la foi entière, et le pacte honoré (5, 1 ; dossier n° 28). Voisin fiable, collègue sérieux, citoyen honnête, fils présent — c’est ainsi que l’islam s’est répandu partout où il fut minoritaire, par des hommes dont on disait qu’ils ne trompaient pas.

Synthèse

Non, l’islam n’interdit pas l’amitié avec les non-musulmans — et nous sommes pour le vivre-ensemble parce que nos textes l’ordonnent. Un ami, au sens où chacun l’entend, relève des relations et de la bonté, permises et commandées ; ce que le verset 5, 51 interdit, c’est le walî — l’allié à qui l’on remet sa loyauté — dans un contexte de guerre que le verset suivant décrit lui-même, et la même sourate loue trente versets plus loin la tendresse des chrétiens. La règle est gravée en 60, 8-9 : bonté — le mot même de la piété filiale — et équité envers quiconque ne combat pas la foi, et la Sunna l’a appliquée au cas le plus sensible : « maintiens le lien avec ta mère » païenne. Le Prophète en actes : le pacte avec les juifs de Médine, le voisin recommandé par Gabriel sans condition de religion et le mouton partagé avec le voisin juif, le jeune juif malade visité — chapitre d’Al-Bukhârî —, le pain d’orge accepté d’un juif et le mouton d’une juive, les cadeaux du Muqawqis, le bouclier en gage, l’hôte païen abreuvé de lait, la délégation de Najrân priant dans sa mosquée, le cortège juif devant lequel il se leva — « n’est-ce pas une âme ? » —, ‘Umar offrant une soie à son frère païen, Abû Tâlib pleuré, Mut‘im honoré, et le mu‘âhad protégé par la menace du Paradis perdu. La grille est claire : tout ce qui fait une amitié ordinaire est permis ou commandé, tout ce qui est interdit l’est parce que l’acte est mauvais — trahir, opprimer, renier, insulter —, et les divergences ne portent que sur trois ou quatre détails de fêtes et de cérémonies. Ne pas aimer une chose d’une personne n’est pas la haïr : on juge la croyance et l’acte, jamais l’être entier (Ibn Taymiyya), et l’on n’insulte pas ce qu’un homme tient pour sacré (6, 108). Les savants anciens — Al-Qarâfî et sa liste, Al-Bukhârî et ses chapitres, Ibn Hajar, An-Nawawî, Ibn al-Qayyim, Ibn Taymiyya — et contemporains — Ibn Bâz, Ibn ‘Uthaymîn — disent la même chose : bonté due, alliance interdite. Les versets durs visent le combattant de la foi ; le walâ’ est une loyauté doctrinale, pas une misanthropie. Et vivre en minorité a ses règles, qui sont des règles d’excellence : la foi entière et le pacte honoré — voisin fiable, collègue sérieux, citoyen honnête, fils présent. Le polémiste et le rigoriste font le même contresens ; le Coran les réfute d’une seule phrase : Allah aime les hommes justes.

◆ À retenir — mémo

– Le mythe a deux prédicateurs — l’islamophobe et le rigoriste mal formé — qui font le même contresens sur le même mot. Ce dossier est pour le vivre-ensemble, parce que les textes l’ordonnent.

– Qu’est-ce qu’un ami ? Sadîq (l’ami, dont la maison est nommée en 24, 61), khalîl (l’intime, à choisir avec prudence), rafîq (le compagnon) — et walî (l’allié-protecteur), seul mot de 5, 51. Trois niveaux : muwâlât interdite, mu‘âmala permise, birr ordonné. L’ami ordinaire relève des deux derniers.

– 5, 51 = allégeance, non affection : contexte de guerre (5, 52, les hypocrites craignant « un retournement »), et la même sourate loue la tendresse des chrétiens (5, 82-83).

– La règle : 60, 8-9 — bonté (birr, le mot de la piété filiale) et équité envers qui ne combat pas la foi, « Allah aime les hommes justes » ; la frontière : ceux qui persécutent et chassent. « Maintiens le lien avec ta mère » païenne (Al-Bukhârî, Muslim) ; compagnie de bonté même aux parents qui poussent au chirk (31, 15).

– Le Prophète en actes : charte avec les juifs de Médine ; le voisin de Gabriel sans condition de religion et le mouton d’Ibn ‘Amr ; le jeune juif malade visité (chapitre d’Al-Bukhârî) ; pain d’orge chez un juif, mouton d’une juive à Khaybar ; cadeaux du Muqawqis ; bouclier en gage ; l’hôte païen et le lait ; Najrân priant dans sa mosquée ; le cortège juif — « n’est-ce pas une âme ? » (divergence sur le geste, jamais sur la leçon) ; ‘Umar et la soie à son frère païen ; Abû Tâlib pleuré ; Mut‘im honoré ; le mu‘âhad protégé (« ne sentira pas le Paradis » ; « je serai son adversaire »).

– La grille : permis — relations, amitié, table, cadeaux, visites, deuil, mariage (5, 5), famille, secours ; recommandé — bonté, fidélité aux engagements, défense de l’opprimé, bon voisinage, da‘wa par la conduite ; interdit — alliance contre les musulmans, amour de la mécréance, participation cultuelle, abandon des obligations, injustice et insulte (6, 108) ; discuté — vœux de fêtes, présence aux cérémonies, table de fête.

– Ne pas aimer une chose n’est pas haïr la personne : trois niveaux — croyance, acte, personne entière. Ibn Taymiyya : un même homme réunit ce qu’on aime et ce qu’on désapprouve ; l’affection naturelle est créée par Allah.

– Les savants : Al-Qarâfî (Furûq 119 : nourrir, vêtir, protéger la réputation, supporter le voisin par égard) ; Al-Bukhârî (chapitres de la visite au malade polythéiste et du cadeau aux polythéistes) ; Ibn Hajar, An-Nawawî, Ibn al-Qayyim, Ibn Taymiyya ; Ibn Bâz, Ibn ‘Uthaymîn, Al-Albânî : bonté due, alliance interdite. Aucun savant reconnu n’ordonne la rupture.

– Les versets durs (58, 22 ; 9, 23) visent le combattant de la foi ; le walâ’ wal-barâ’ = loyauté doctrinale, jamais misanthropie (dossier n° 27).

– Vivre en minorité : double fidélité — la foi entière, le pacte honoré (5, 1 ; dossier n° 28). Voisins : saluer, aider, partager, supporter ; travail : fiable, honnête, coopératif ; famille : liens, visites, soins, présence sans culte ; espace public : lois, défense des victimes, aucune insulte ; cœur : foi entière, intimité prudente, jamais de mépris.

– Les excès de notre camp, corrigés par nos textes : le converti qui coupe avec sa mère désobéit à Allah. La question-test : un seul texte, un seul savant reconnu qui ordonne la rupture — il n’existe pas.

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (5, 51 ; 60, 8-9, vérifiés ; 5, 52 avec sa note et 5, 82-83 en prose vérifiée) ; en prose : 24, 61 ; 25, 27-29 ; 31, 15 ; 58, 22 ; 9, 23 ; 5, 1, 5 et 8 ; 4, 135 ; 6, 108 ; 30, 21 ; 76, 8 ; 28, 56.

Hadith : Al-Bukhârî et Muslim, d’après Asmâ’, sur sa mère polythéiste ; Al-Bukhârî et Muslim, la recommandation de Gabriel sur le voisin ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, le mouton d’Ibn ‘Amr pour le voisin juif (authentifié) ; Al-Bukhârî, d’après Anas, le jeune juif malade (Kitâb al-janâ’iz, bâb ‘iyâdat al-mushrik) ; Ahmad, d’après Anas, l’invitation du juif au pain d’orge ; Al-Bukhârî et Muslim, le mouton de la juive de Khaybar ; Al-Bukhârî, le bouclier en gage ; Al-Bukhârî, l’hôte païen et les brebis traites ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Sahl ibn Hunayf et Qays ibn Sa‘d, le cortège juif (« n’est-ce pas une âme ? ») ; Muslim, d’après ‘Alî, sur le fait de se lever puis de s’asseoir ; Al-Bukhârî, ‘Umar et le vêtement de soie envoyé à son frère païen (bâb al-hadiyya lil-mushrikîn) ; Al-Bukhârî, sur Mut‘im ibn ‘Adî après Badr ; Al-Bukhârî, d’après Ibn ‘Amr, sur le meurtre du mu‘âhad ; Abû Dâwûd, « je serai son adversaire » (authentifié) ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, « l’homme est sur la religion de son intime » (bon) ; Muslim, « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres ».

Savants anciens : At-Tabarî et Ibn Kathîr, tafsîrs de 5, 51-52 et de 60, 8-9 ; Al-Qarâfî, Al-Furûq, al-farq 119 ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî, sur le jeune juif et sur le cadeau aux polythéistes ; An-Nawawî, Al-Majmû‘ (visite au malade non musulman, condoléances) ; Ibn al-Qayyim, Ahkâm ahl adh-dhimma, et Zâd al-ma‘âd (délégation de Najrân) ; Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-fatâwâ (distinction entre l’amour de la personne et la haine de l’acte ; droit du voisin et des parents non musulmans) ; Ibn Hishâm, charte de Médine.

Savants contemporains : Ibn Bâz, fatwas sur la bienfaisance envers les non-musulmans non combattants (60, 8) ; Ibn ‘Uthaymîn, fatwas sur les parents et le voisin non musulmans, les cadeaux et la nourriture ; Al-Albânî, authentifications ; Comité permanent des fatwas ; renvois aux dossiers n° 26, 27 et 28.

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