Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 26
Le Coran est-il antisémite ?
Les textes les plus durs cités en entier, le tableau que l’accusation ampute, le Prophète et les juifs — pactes, trahisons, voisins, justice —, la croyance qu’on ne partage pas et la relation qu’on respecte, l’histoire pour test, et la haine réelle nommée et combattue
I. Le mythe — l’accusation la plus grave
De toutes les accusations portées contre l’islam, celle-ci est la plus grave, et elle mérite d’être énoncée dans toute sa force. Un : le Coran traiterait les juifs de « singes et de porcs » (2, 65 ; 5, 60 ; 7, 166) — la déshumanisation, socle de tous les génocides. Deux : il les déclarerait « maudits » (5, 64 ; 5, 78) et en ferait « les pires ennemis des croyants » (5, 82). Trois, la pièce maîtresse : le hadith dit du Gharqad — dans Al-Bukhârî et Muslim, vos recueils les plus authentiques —, où la pierre et l’arbre appellent le musulman à tuer le juif caché derrière eux. Quatre : l’histoire de Médine — trois tribus juives éliminées. Cinq : l’antisémitisme réel qui circule aujourd’hui chez des musulmans, jusqu’aux crimes commis en France — « le texte produit ses fruits », conclut l’accusation.
La règle de ce dossier sera la signature de la série, portée à son point le plus exigeant : les textes les plus durs seront cités en premier et en entier — le Gharqad compris, car il est authentique et le nier serait mentir. Puis nous ferons ce que l’accusation ne fait jamais : ouvrir la vie du Prophète avec les juifs, année par année — les pactes qu’il a signés, les trahisons qu’il a subies et la proportion de ses réponses, ses voisins, sa justice jusqu’à donner raison à un juif contre un musulman —, car c’est là que le mythe meurt. Et le verrou sera double : réfuter l’accusation portée contre les textes, et nommer, condamner et combattre l’antisémitisme réel qui existe chez des musulmans — les deux, entièrement, sans marchander l’un contre l’autre. Car si l’accusation se trompe de livre, la haine, elle, ne se trompe pas de victimes.
Ce que ce dossier ne fera pas : nier le Gharqad, ni les versets durs, ni les expulsions de Médine, ni l’antisémitisme réel de certains musulmans. Ce qu’il fera : montrer que le Coran et la Sunna jugent des croyances et des actes, jamais un sang — et que la vie du Prophète avec les juifs est le démenti le plus intime qui soit à l’accusation.
II. « Singes et porcs » — qui, pourquoi, et dans quel registre
Commençons par le plus brandi, cité intégralement :
قُلْ هَلْ أُنَبِّئُكُم بِشَرٍّ مِّن ذَٰلِكَ مَثُوبَةً عِندَ اللَّهِ مَن لَّعَنَهُ اللَّهُ وَغَضِبَ عَلَيْهِ وَجَعَلَ مِنْهُمُ الْقِرَدَةَ وَالْخَنَازِيرَ وَعَبَدَ الطَّاغُوتَ أُولَٰئِكَ شَرٌّ مَّكَانًا وَأَضَلُّ عَن سَوَاءِ السَّبِيلِ
Dis : « Vous indiquerai-je qui connaîtra un sort plus misérable auprès d’Allah ? Ceux qu’Il a poursuivis de Sa malédiction et de Sa colère, dont Il a changé une partie en singes et en porcs et qui, pour certains, ont voué un culte aux fausses divinités. Voilà ceux qui occupent la position la moins enviable et qui sont les plus éloignés de la vérité. »
— Sourate 5, Al-Mâ’idah, verset 60
Première observation, et elle est dans le verset même : « une partie », « pour certains ». Le texte que l’on cite comme la déshumanisation d’un peuple prend soin, dans sa propre syntaxe, de restreindre son propos à un sous-groupe précis — minhum, « parmi eux ». Qui ? Le récit complet est donné ailleurs (2, 65-66 ; 7, 163-166), et il faut le raconter puisque l’accusation ne le fait jamais : il s’agit d’une communauté précise, un village de pêcheurs du littoral, aux temps anciens d’Israël, qui viola le Sabbat par une ruse — tendre les filets le vendredi pour relever le poisson le dimanche —, après que les poissons, par épreuve divine, ne venaient abondants que le jour du repos. Une fraude calculée contre leur propre Loi — et le verset 7, 165 précise que ceux d’entre eux qui interdisaient le mal furent sauvés : seuls les fraudeurs obstinés furent châtiés. Autrement dit : le châtiment des « singes » sanctionne la violation de la Loi juive par des juifs, épargne les justes du même village, et n’énonce rigoureusement rien sur « les juifs » comme peuple — c’est une histoire de fidélité à la Torah, racontée pour avertir tous les croyants, musulmans compris, contre la fraude envers Dieu.
Deuxième observation, décisive : le registre. Ces réprimandes — malédiction des transgresseurs, rappel des fautes, châtiments exemplaires — sont très exactement le registre de la Bible hébraïque elle-même envers Israël. C’est Moïse qui appelle son peuple « peuple à la nuque raide » (Exode 32) ; c’est Isaïe qui ouvre son livre par « nation pécheresse, peuple chargé de fautes » (Isaïe 1) ; ce sont Jérémie, Ézéchiel, Osée qui accablent Israël de reproches que nul verset coranique n’égale en dureté. Le Coran le dit d’ailleurs expressément : les transgresseurs des fils d’Israël furent maudits « par la langue de David et de Jésus, fils de Marie » (5, 78) — par leurs propres prophètes : le Coran s’inscrit lui-même dans la lignée des réprimandes prophétiques internes à l’alliance, où l’on tance ceux qu’on a élus précisément parce qu’on les a élus. Si réprimander les fautes d’Israël était de l’antisémitisme, la Torah et les Prophètes seraient les premiers textes antisémites de l’histoire — l’absurdité de la conclusion condamne le raisonnement. Et le Coran verrouille lui-même la porte que l’antisémite voudrait ouvrir : nulle faute n’est héréditaire — « nul ne portera le fardeau d’autrui » (6, 164) : la responsabilité est individuelle, et aucun descendant ne répond des fraudeurs du Sabbat, pas plus que d’aucune faute d’aucun ancêtre.
III. Le tableau complet — ce que le Coran dit des fils d’Israël
Car voici ce que l’accusation ampute toujours : le reste du Livre. Les fils d’Israël sont la communauté la plus mentionnée du Coran, et l’adresse qui leur revient deux fois est celle-ci : « Ô fils d’Israël… Je vous ai préférés aux autres peuples » (2, 47 ; 2, 122). Qu’on y songe une seconde : quel texte antisémite déclare Israël préféré aux mondes ? Moïse est le prophète le plus cité du Coran — environ cent trente-six fois, davantage que Muhammad lui-même —, David et Salomon y sont des rois-prophètes vénérés, la Torah y est « guidée et lumière » (5, 44). Et lorsque le Coran parle des gens du Livre de son temps, il grave dans le marbre le verset que tout amalgame viole :
لَيْسُوا سَوَاءً مِّنْ أَهْلِ الْكِتَابِ أُمَّةٌ قَائِمَةٌ يَتْلُونَ آيَاتِ اللَّهِ آنَاءَ اللَّيْلِ وَهُمْ يَسْجُدُونَ يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ وَيَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنكَرِ وَيُسَارِعُونَ فِي الْخَيْرَاتِ وَأُولَٰئِكَ مِنَ الصَّالِحِينَ
Toutefois, ils ne sont pas tous semblables. Il est, parmi les gens du Livre, des hommes droits qui, aux heures de la nuit, récitent en prière les versets d’Allah. Ils croient en Allah et au Jour dernier, incitent les autres à la vertu, condamnent le vice et s’empressent d’accomplir les bonnes œuvres. Ceux-là sont au nombre des vertueux.
— Sourate 3, Âl ‘Imrân, versets 113-114
« Ils ne sont pas tous semblables » : l’interdiction de généraliser est un verset du Coran. C’est à cette lumière que se lit le verset 5, 82 que l’accusation brandit — « les plus hostiles aux croyants » — : les exégètes y voient le constat historique de l’hostilité des tribus juives de Médine alors en guerre contre la prédication, non un décret d’essence — et la preuve est dans le verset même, dont l’accusation coupe toujours la seconde moitié : le même verset déclare « les plus proches en affection » ceux qui se disent chrétiens — il compare des attitudes historiques face au message, il ne distribue pas des natures éternelles. Le droit conjugal achève le tableau : le musulman peut épouser une juive et manger la nourriture des gens du Livre (5, 5) — on ne partage pas la table et la descendance de ceux qu’on déshumanise. Et le Coran va plus loin que la tolérance : il place les synagogues sous la protection du combat légitime :
وَلَوْلَا دَفْعُ اللَّهِ النَّاسَ بَعْضَهُم بِبَعْضٍ لَّهُدِّمَتْ صَوَامِعُ وَبِيَعٌ وَصَلَوَاتٌ وَمَسَاجِدُ يُذْكَرُ فِيهَا اسْمُ اللَّهِ كَثِيرًا
Si Allah ne repoussait pas une partie des hommes par une autre, combien de monastères auraient été détruits, combien d’églises, de synagogues et de mosquées où le nom d’Allah est souvent invoqué.
— Sourate 22, Al-Hajj, verset 40
Les synagogues, nommées avant les mosquées, parmi les lieux où « le nom d’Allah est souvent invoqué » et que la défense armée a pour fonction de préserver : voilà le verset que le « Coran antisémite » héberge. Ajoutons l’homme : ‘Abdullâh ibn Salâm, rabbin de Médine devenu Compagnon, honoré de son vivant d’une annonce du Paradis (Al-Bukhârî) — un juif converti est un frère intégral, sans réserve ni mémoire : preuve définitive que la catégorie coranique est la foi et les actes, jamais le sang.
IV. Le Prophète et les juifs — les pactes
Ouvrons maintenant la vie du Prophète, car c’est là que l’accusation devrait aller chercher ses preuves, et c’est là qu’elle ne va jamais. À son arrivée à Médine, en 622, la ville comptait trois tribus juives — Qaynuqâ‘, Nadîr, Qurayza — et des clans juifs alliés aux Arabes, avec leurs écoles rabbiniques, leurs marchés et leurs forteresses. Le premier acte politique du Prophète fut un pacte : la charte de Médine, dont Ibn Ishâq a conservé le texte, et dont les clauses concernant les juifs méritent d’être lues — « les juifs des Banû ‘Awf forment une communauté avec les croyants ; aux juifs leur religion, aux musulmans la leur, eux et leurs clients » ; « les juifs supportent leurs dépenses et les musulmans les leurs ; entre eux, l’entraide contre quiconque attaque les gens de cette charte » ; « entre eux le conseil sincère et la loyauté, non la trahison » ; « Yathrib est un sanctuaire inviolable pour les gens de cette charte ». Un homme qui voulait « les juifs » pour ennemis n’ouvre pas sa cité par un pacte qui leur garantit leur religion et fait d’eux une communauté avec les croyants. Et il ne s’agissait pas d’un papier : seize mois durant, les musulmans prièrent tournés vers Jérusalem, le sanctuaire des juifs ; le Prophète recevait les rabbins, répondait à leurs questions sur la révélation, la résurrection et les prophètes — Al-Bukhârî en conserve plusieurs —, et lorsqu’il arriva à Médine et trouva les juifs jeûnant le jour d’‘Âchûrâ’, il demanda pourquoi :
قَدِمَ النَّبِيُّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ الْمَدِينَةَ فَرَأَى الْيَهُودَ تَصُومُ يَوْمَ عَاشُورَاءَ، فَقَالَ: مَا هَذَا؟ قَالُوا: هَذَا يَوْمٌ صَالِحٌ، هَذَا يَوْمٌ نَجَّى اللَّهُ بَنِي إِسْرَائِيلَ مِنْ عَدُوِّهِمْ فَصَامَهُ مُوسَى. قَالَ: فَأَنَا أَحَقُّ بِمُوسَى مِنْكُمْ. فَصَامَهُ وَأَمَرَ بِصِيَامِهِ
« Le Prophète arriva à Médine et vit les juifs jeûner le jour d’‘Âchûrâ’. Il dit : qu’est-ce que cela ? Ils dirent : c’est un jour béni, le jour où Allah sauva les fils d’Israël de leur ennemi, et Moïse l’a jeûné. Il dit : j’ai plus de droit sur Moïse que vous. Et il le jeûna, et ordonna de le jeûner. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn ‘Abbâs
Le Prophète de l’islam jeûnant le jour de la délivrance d’Israël, et l’ordonnant à sa communauté, par solidarité avec Moïse : quatorze siècles plus tard, des millions de musulmans jeûnent encore ce jour-là. Le second grand pacte est celui de Khaybar, en l’an 7 : la citadelle juive vaincue, le Prophète ne chassa pas ses habitants — il leur laissa leurs terres à cultiver :
أَعْطَى النَّبِيُّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ خَيْبَرَ الْيَهُودَ أَنْ يَعْمَلُوهَا وَيَزْرَعُوهَا وَلَهُمْ شَطْرُ مَا يَخْرُجُ مِنْهَا
« Le Prophète donna Khaybar aux juifs, pour qu’ils la travaillent et la cultivent, et ils en auraient la moitié de la récolte. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn ‘Umar
Les juifs de Khaybar demeurèrent sur leurs terres sous ce contrat de métayage jusqu’au califat de ‘Umar — après la mort du Prophète, et malgré la tentative d’empoisonnement dont on parlera. Les mêmes accords furent conclus avec les juifs de Fadak, de Taymâ’ et de Wâdî l-Qurâ, et des lettres de protection envoyées aux juifs du Yémen. Voilà le premier fait, massif : le Prophète a signé plus de pactes avec des juifs qu’avec aucune autre communauté, et il les a tenus.
V. Les trahisons subies — et la proportion des réponses
Il faut maintenant regarder en face ce que l’accusation brandit comme le cœur de sa preuve : les trois tribus. Et il faut le faire avec la méthode du droit, car c’est une affaire de droit : à chaque fois, une trahison précise, et une réponse proportionnée à la trahison — jamais à la religion. Banû Qaynuqâ‘, après Badr : une musulmane humiliée sur leur marché, un musulman tué, la tribu se retranchant dans ses forteresses en défi ouvert au pacte. Réponse : le siège, la reddition, et — sur l’insistance d’Ibn Ubayy — l’expulsion, avec leurs biens ; pas un exécuté. Banû Nadîr, en l’an 4 : le Prophète, venu leur demander leur part d’un prix du sang selon le pacte, est assis contre un mur quand ils complotent de lui jeter une meule du toit ; averti, il se retire. Réponse : le siège, et l’expulsion avec tout ce que leurs chameaux pouvaient porter — jusqu’aux linteaux de leurs portes, dit la sourate 59 —, vers Khaybar et la Syrie ; pas un exécuté. Banû Qurayza, en l’an 5 : pendant le siège de Médine par dix mille hommes, la tribu, liée par le pacte de défense commune, négocie avec les assiégeants pour ouvrir un second front dans le dos de la ville. Réponse : le siège, et la tribu demande elle-même à être jugée par Sa‘d ibn Mu‘âdh, chef de ses anciens alliés, qui prononce la sentence de la haute trahison en temps de guerre — sentence que la Torah elle-même prévoit (Deutéronome 20), et que le dossier n° 24 a examinée en détail, avec ses chiffres et ses limites. Trois trahisons, trois réponses graduées : expulsion, expulsion, jugement de guerre. Et voici le fait que l’accusation doit absolument cacher : après Qurayza, il y avait encore des juifs à Médine — le marchand chez qui le Prophète laissa son bouclier en gage, la visiteuse reçue chez Â’icha, le garçon de sa maisonnée — et les juifs de Khaybar restèrent sur leurs terres. Si le Prophète avait voulu « les juifs », il n’aurait pas traité chaque tribu séparément, selon ses actes, ni laissé vivre à ses côtés ceux qui n’avaient pas trahi.
Les trahisons individuelles disent la même chose. Ka‘b ibn al-Achraf, qui rompit le pacte, appela Quraych à la vengeance et outragea les musulmanes, fut traité comme un belligérant — et lui seul (dossier n° 35). À Khaybar, Zaynab bint al-Hârith, dont le père, le frère et le mari venaient de tomber, empoisonna le mouton qu’elle offrit au Prophète ; Bishr ibn al-Barâ’ en mourut, et le Prophète, qui en avait goûté, en garda un mal jusqu’à sa mort. Ce qu’il fit d’elle : Al-Bukhârî et Muslim rapportent qu’il ne la fit pas exécuter pour l’attentat contre sa personne — la tradition ajoute qu’elle fut remise à la famille de Bishr au titre du talion pour le mort, non pour lui. Et le cas le plus étonnant : Labîd ibn al-A‘sam, juif de Médine, qui l’ensorcela, selon Al-Bukhârî, par un nœud jeté dans un puits ; le Prophète en souffrit, fut guéri par les deux dernières sourates, et quand Â’icha lui demanda s’il n’allait pas le dénoncer :
أَمَّا أَنَا فَقَدْ عَافَانِي اللَّهُ، وَكَرِهْتُ أَنْ أُثِيرَ عَلَى النَّاسِ شَرًّا
« Quant à moi, Allah m’a guéri ; et je répugne à soulever un mal parmi les gens. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha
Un homme qui vient de subir une agression occulte et personnelle d’un juif de sa ville, et qui refuse de le nommer pour ne pas déclencher une chasse aux juifs de Médine : on ne trouve pas, dans toute la littérature antisémite de l’histoire, un seul chef qui ait refusé une occasion pareille. Le Prophète l’a refusée. Voilà la proportion : les traîtres jugés pour leur trahison, les autres protégés jusque contre la vengeance de sa propre douleur.
VI. Les voisins — Médine au quotidien
Entre les pactes et les guerres, il y a le quotidien, et il est dans les recueils authentiques : des voisins qu’on sert, un enfant juif dans la maisonnée, des tables partagées, un crédit chez le marchand — le tissu ordinaire d’une ville commune. Le principe d’abord : « Jibrîl n’a cessé de me recommander le voisin, au point que j’ai cru qu’il en ferait un héritier » (Al-Bukhârî et Muslim) — le voisin, sans condition de religion. Et son application est restée célèbre :
أَهْدَيْتَ لِجَارِنَا الْيَهُودِيِّ؟ سَمِعْتُ رَسُولَ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ يَقُولُ: مَا زَالَ جِبْرِيلُ يُوصِينِي بِالْجَارِ حَتَّى ظَنَنْتُ أَنَّهُ سَيُوَرِّثُهُ
« As-tu offert de ce mouton à notre voisin juif ? J’ai entendu le Messager d’Allah dire : Jibrîl n’a cessé de me recommander le voisin, au point que j’ai cru qu’il en ferait un héritier. »
‘Abdullâh ibn ‘Amr — rapporté par Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié
Il le répéta trois fois avant toute autre chose : la part du voisin juif, servie avant que la viande ne refroidisse. La proximité allait plus loin : un jeune garçon juif servait le Prophète, et lorsqu’il tomba malade, le Prophète alla le visiter, s’assit à son chevet et l’invita à l’islam ; le garçon chercha le regard de son père, et le père dit : « Obéis à Abû l-Qâsim » (Al-Bukhârî, chapitre « Visiter le malade polythéiste »). Et quand la mort passait, même celle d’un inconnu de l’autre communauté :
مُرَّ عَلَيْهِ بِجَنَازَةٍ فَقَامَ، فَقِيلَ لَهُ: إِنَّهَا جَنَازَةُ يَهُودِيٍّ. فَقَالَ: أَلَيْسَتْ نَفْسًا؟
« Un convoi funèbre passa devant lui ; il se leva. On lui dit : c’est le convoi d’un juif. Il répondit : n’est-ce pas une âme ? »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim
Debout pour la dépouille d’un juif — la dignité de toute âme humaine, enseignée d’un mot. Le reste du quotidien suit : le Prophète accepta l’invitation d’un juif à un repas de pain d’orge et de graisse (Ahmad) ; il achetait à crédit auprès des marchands juifs et mourut son bouclier en gage chez l’un d’eux (Al-Bukhârî) ; des femmes juives entraient et conversaient jusque dans la chambre de Â’icha — c’est d’une visiteuse juive qu’elle entendit parler du châtiment de la tombe (Al-Bukhârî et Muslim). Un mot, enfin, sur l’histoire la plus racontée — celle du juif qui jetait ses ordures devant la porte du Prophète, visité malade et converti : elle est sans origine, lâ asla lahâ, aucun recueil ne la rapporte, et nous l’écartons — la Sunna authentique n’a pas besoin de fables, et le garçon visité, le convoi salué debout et le mouton partagé disent plus que la légende.
VII. Sa justice — jusqu’à donner raison à un juif contre un musulman
Reste la pièce que nul antisémite ne pourrait produire dans sa propre vie : la justice rendue à des juifs contre les siens. Un jour, sur le marché de Médine, un juif jura « par Celui qui a préféré Moïse à tous les hommes » ; un Ansarite, l’entendant, le gifla : « Tu dis cela alors que le Prophète est parmi nous ? » Le juif alla se plaindre au Prophète :
فَذَهَبَ الْيَهُودِيُّ إِلَى النَّبِيِّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ فَقَالَ: يَا أَبَا الْقَاسِمِ، إِنَّ لِي ذِمَّةً وَعَهْدًا، فَمَا بَالُ فُلَانٍ لَطَمَ وَجْهِي؟ … فَقَالَ: لَا تُخَيِّرُونِي عَلَى مُوسَى
« Le juif alla trouver le Prophète et dit : Ô Abû l-Qâsim, j’ai une protection et un pacte ; pourquoi untel m’a-t-il giflé ? [Le Prophète s’en irrita jusqu’à ce que cela paraisse sur son visage, et dit :] Ne me préférez pas à Moïse. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Abû Hurayra et Abû Sa‘îd
Un juif giflé pour avoir exalté Moïse, le Prophète prenant son parti contre son propre Compagnon, et refusant l’honneur qu’on lui faisait aux dépens d’un prophète d’Israël : la scène est dans les deux Sahîh. Plus fort encore, et c’est le Coran lui-même qui en porte la trace : un musulman de Médine, Tu‘ma ibn Ubayriq, vola une cuirasse et la cacha chez un juif nommé Zayd ibn as-Samîn, puis l’accusa ; sa famille vint plaider auprès du Prophète, et il fut sur le point de défendre le musulman. Alors descendirent les versets : « Nous t’avons révélé le Livre avec la vérité pour que tu juges entre les hommes selon ce qu’Allah t’a montré ; ne sois pas l’avocat des traîtres » (4, 105), et la suite (4, 105-113), qui innocente le juif et confond le voleur musulman — récit rapporté par At-Tirmidhî et retenu par les exégètes. Le Ciel corrigeant son Prophète pour qu’un juif obtienne justice contre un musulman : voilà le Livre qu’on nous dit antisémite. Ajoutez les deux adultères juifs que leurs chefs lui amenèrent en espérant une peine plus légère : il fit apporter la Torah et jugea selon elle (Al-Bukhârî, Muslim) — leur propre Loi, appliquée par respect pour leur propre Loi. Ajoutez Zayd ibn Su‘na, le rabbin créancier venu réclamer sa dette avec brutalité avant l’échéance : ‘Umar bondit, et le Prophète ordonna de payer, et d’ajouter un surplus pour la frayeur causée (Ibn Hibbân, authentifié). Ajoutez la menace portée pour tous les siècles : « Celui qui tue un homme sous pacte ne sentira pas le parfum du Paradis » (Al-Bukhârî), et « celui qui l’opprime, le lèse ou lui prend quelque chose sans son consentement — je serai moi-même son adversaire au Jour de la résurrection » (Abû Dâwûd, authentifié). Et ajoutez enfin la scène qui résume tout : des juifs entrèrent chez le Prophète et le saluèrent d’un « as-sâmu ‘alaykum » — la mort sur vous, en tordant le salut. Â’icha, qui avait compris, leur rendit la malédiction avec intérêts :
مَهْلًا يَا عَائِشَةُ، إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الرِّفْقَ فِي الْأَمْرِ كُلِّهِ. قَالَتْ: أَوَلَمْ تَسْمَعْ مَا قَالُوا؟ قَالَ: قَدْ قُلْتُ: وَعَلَيْكُمْ
« Doucement, Â’icha ! Allah aime la douceur en toute chose. — N’as-tu pas entendu ce qu’ils ont dit ? — J’ai répondu : et sur vous. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha
Insulté sous son propre toit, il rend l’insulte à son expéditeur en deux mots, et reprend sa femme qui en avait ajouté : la douceur en toute chose, même avec ceux qui souhaitent votre mort. C’est cela, la justice du Prophète envers les juifs : le traître jugé, le voleur musulman confondu, le giflé vengé, le créancier payé avec surplus, l’insulteur répondu sans excès, et le sorcier protégé de la foule.
VIII. Ne pas partager leur croyance — et respecter la relation
Il faut ici tenir les deux bouts, car le mythe vit de leur confusion. L’islam ne partage pas la croyance des juifs, et il ne s’en cache pas : il reproche à une partie d’entre eux d’avoir refusé Jésus, d’avoir altéré des passages du Livre, d’avoir dit « la main d’Allah est liée » (5, 64), ou d’avoir tenu ‘Uzayr pour fils de Dieu (9, 30) ; il proclame que Muhammad est le prophète annoncé dans la Torah et qu’il faut le suivre. Le désaccord théologique est entier, et nous ne le diluerons pas : un dossier qui dirait que l’islam tient le judaïsme pour une voie équivalente mentirait sur l’islam. Mais le Coran a fixé, dans le même souffle, la manière de ce désaccord : « Ne discutez avec les gens du Livre que de la manière la meilleure — sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes —, et dites : nous croyons en ce qui nous a été révélé et en ce qui vous a été révélé ; notre Dieu et le vôtre est un » (29, 46) ; « Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous » (3, 64) ; et la règle qui vaut pour toute religion : « n’insultez pas ceux qu’ils invoquent en dehors d’Allah » (6, 108). On dispute des croyances « de la manière la meilleure » ; on ne blesse pas un homme dans ce qu’il tient pour sacré ; et l’on garde, tout au long du désaccord, la table, le voisinage, le pacte, la justice. C’est exactement ce que le Prophète a fait : il a débattu avec les rabbins de Médine sans jamais les injurier, il a jeûné avec eux le jour de Moïse tout en leur disant qu’il avait plus de droit sur Moïse qu’eux, il a jugé par leur Torah en leur reprochant de la trahir, et il a pris le parti d’un juif contre un musulman le jour même où ce juif exaltait Moïse au-dessus de lui. Le désaccord porte sur la vérité ; la relation porte sur la justice. Les deux tiennent ensemble, et c’est ce que ni le polémiste ni l’antisémite ne savent faire : l’un croit que désaccord veut dire haine, l’autre le pratique.
IX. Le Coran et la Sunna n’insultent pas les juifs
Regardons enfin le vocabulaire, car l’antisémitisme se reconnaît d’abord à ses mots. Le Coran nomme les juifs de trois manières : Banû Isrâ’îl, les fils d’Israël — le nom de leur ancêtre prophète, Jacob ; alladhîna hâdû, ceux qui se sont faits juifs ; et ahl al-kitâb, les gens du Livre — un titre d’honneur, qui les définit par la révélation qu’ils ont reçue. Il n’existe dans le Coran aucun mot injurieux désignant les juifs comme peuple : pas de sobriquet, pas de trait physique, pas de nature, pas de sang. Les « singes » sont, on l’a vu, une punition narrative infligée à des fraudeurs nommés par leur faute, dans le registre des prophètes d’Israël. Les reproches coraniques portent tous sur des actes ou des paroles — la fraude, l’altération, le refus, l’usure, le meurtre de prophètes —, et ils sont toujours restreints par un « une partie d’entre eux », un « ceux qui », et souvent suivis de l’exception explicite : « ils ne sont pas tous semblables ». Comparez avec l’antisémitisme européen — le nez, la ruse de race, le peuple déicide, la vermine — : ce vocabulaire-là n’a aucun équivalent dans le Livre.
La Sunna suit la même règle, et l’honnêteté oblige à dire ce qu’elle contient. Le Prophète n’a jamais employé un mot d’injure contre les juifs : il les appelait par leurs noms, il disait « ô gens du Livre », et il a repris Â’icha le jour où elle maudissait des juifs qui venaient de lui souhaiter la mort. Mais la Sunna contient des reproches d’actes, qu’il faut lire pour ce qu’ils sont. Sur son lit de mort, il dit : « Qu’Allah maudisse les juifs et les chrétiens qui ont fait des tombes de leurs prophètes des lieux de culte » (Al-Bukhârî, Muslim) — et Â’icha explique aussitôt pourquoi : il mettait en garde sa propre communauté contre ce qu’ils avaient fait, afin que sa tombe ne devienne pas un temple. Il dit : « Qu’Allah combatte les juifs : la graisse leur fut interdite, alors ils la fondirent, la vendirent et en mangèrent le prix » (Al-Bukhârî, Muslim) — pour interdire aux musulmans la même ruse juridique. Ces paroles blâment une faute précise — le culte des tombes, la ruse contre la Loi, la fraude du Sabbat — et chacune a pour fonction d’avertir les musulmans de ne pas la commettre : la formule « les juifs » y désigne ceux qui l’ont commise, comme on dit « les Français ont guillotiné leur roi » sans accuser chaque Français. Un texte qui blâme un acte pour que ses propres fidèles l’évitent n’est pas un texte qui hait un peuple : c’est un texte qui hait l’acte, et qui le hait chez tous. Nous ne cachons pas ces hadiths ; nous les lisons — et lus, ils disent l’inverse de ce qu’on leur fait dire.
X. Le hadith du Gharqad, en face
Venons-en à la pièce maîtresse de l’accusation, et citons-la intégralement, car elle est authentique et l’esquiver serait indigne de cette série :
لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يُقَاتِلَ الْمُسْلِمُونَ الْيَهُودَ، فَيَقْتُلُهُمُ الْمُسْلِمُونَ، حَتَّى يَخْتَبِئَ الْيَهُودِيُّ مِنْ وَرَاءِ الْحَجَرِ وَالشَّجَرِ، فَيَقُولُ الْحَجَرُ أَوِ الشَّجَرُ: يَا مُسْلِمُ يَا عَبْدَ اللَّهِ، هَذَا يَهُودِيٌّ خَلْفِي فَتَعَالَ فَاقْتُلْهُ، إِلَّا الْغَرْقَدَ فَإِنَّهُ مِنْ شَجَرِ الْيَهُودِ
« L’Heure ne se lèvera pas avant que les musulmans ne combattent les juifs et ne les tuent, au point que le juif se cachera derrière la pierre et l’arbre, et la pierre ou l’arbre dira : ô musulman, ô serviteur d’Allah, voici un juif derrière moi, viens le tuer — sauf le gharqad, car il est de l’arbre des juifs. »
Rapporté par Muslim, et par Al-Bukhârî dans une version voisine
Que dit réellement ce texte, et que ne dit-il pas ? Trois clés, toutes classiques. La première est son statut : c’est un hadith eschatologique — sa première proposition le dit : « l’Heure ne se lèvera pas avant que… ». Les savants, An-Nawawî en tête dans son commentaire de Muslim, le classent parmi les signes de la fin des temps, dans le même corpus que le Dajjâl, la descente de Jésus et les pierres qui parlent — on a quitté l’ordre historique ordinaire. La deuxième est son contexte : le même recueil rapporte que le Dajjâl sera suivi d’une armée où se compteront des dizaines de milliers de juifs d’Ispahan — la bataille finale que décrit notre hadith est, chez les commentateurs, celle des croyants contre les forces du Dajjâl, à laquelle Jésus lui-même met fin : le combat décrit vise une armée engagée dans la guerre de l’Antéchrist, non « les juifs » comme peuple — et il ne dit rigoureusement rien des juifs d’aujourd’hui, pas plus qu’Armageddon dans l’Apocalypse de Jean ne dit quelque chose des nations qu’elle met en scène. La troisième est sa grammaire, et elle est décisive : le hadith prédit, il n’ordonne pas. « L’Heure ne viendra pas avant que » est une annonce, non un commandement — exactement comme les hadiths qui annoncent la multiplication des séismes n’ordonnent pas de séismes. Et la règle sunnite est constante : l’eschatologie ne fonde aucune action. Reste l’aveu : oui, des extrémistes contemporains brandissent ce hadith comme un slogan de haine présente — ceux-là violent son statut, le droit des pactes, le verset 60, 8, et la vie même du Prophète qu’on vient de lire. Ils sont réfutés par les textes qu’ils citent.
XI. L’histoire pour test — treize siècles de lecteurs
Un texte se juge aussi à ce que ses lecteurs en ont fait — treize siècles durant. Si le Coran était le manuel génocidaire que décrit l’accusation, ses lecteurs l’auraient étrangement mal lu : les communautés juives ont vécu, prospéré et pensé en terre d’islam de Bagdad à Cordoue — les académies géoniques sous les Abbassides, l’âge d’or judéo-andalou, Maïmonide achevant sa vie comme médecin à la cour de Saladin et écrivant son œuvre en arabe. Quand l’Europe chrétienne expulsait ses juifs — Angleterre en 1290, France en 1394, Espagne en 1492 —, c’est l’Empire ottoman qui les recueillit : Bayezid II envoya sa flotte chercher les expulsés d’Espagne, et Salonique devint pour quatre siècles la grande ville juive de Méditerranée. Cette histoire n’est pas une légende rose, et la série l’a déjà dit (dossier n° 6) : la dhimma était une protection réelle sans être une égalité, et il y eut des pages noires — le pogrom de Grenade en 1066, les persécutions almohades qui jetèrent Maïmonide lui-même sur les routes —, portées ici comme là-bas. Mais le bilan comparatif est un fait d’histoire établi : nulle part en terre d’islam classique on ne trouve l’équivalent systémique des expulsions générales, des accusations de meurtre rituel et des bûchers de l’Europe médiévale. Treize siècles de lecteurs du « texte antisémite » ont fait de leurs terres le refuge des juifs chassés par d’autres : l’histoire est le test du texte, et le texte le réussit.
XII. L’écart à porter — l’antisémitisme réel, nommé et combattu
Vient maintenant la part la plus lourde, et nous la porterons sans détour : oui, un antisémitisme réel circule aujourd’hui chez des musulmans — dans des discours, des prêches, des conversations ordinaires —, et des crimes antisémites ont été commis en France par des hommes se réclamant de l’islam : ils ont des noms et des victimes, et aucune ligne de ce dossier ne les relativise. Mais il faut en établir la généalogie, car elle est instructive : le socle de cet antisémitisme moderne — le mythe du complot juif mondial — n’a aucune source islamique : il vient des Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué par la police du tsar au début du XXe siècle, traduit en arabe et massivement diffusé au Proche-Orient au fil du siècle dernier — une greffe européenne, importée avec le vocabulaire racial qui l’accompagne. Le second carburant est politique : la transformation du conflit israélo-palestinien en haine religieuse. Et c’est ici que la distinction doit être tranchée au couteau : critiquer la politique d’un État est un droit — des juifs du monde entier l’exercent eux-mêmes ; haïr un peuple est un péché, et une trahison des textes qu’on prétend servir. Le Coran l’a écrit pour les temps de conflit : « Que la haine d’un peuple ne vous pousse pas à être injustes. Soyez justes : cela est plus proche de la piété » (5, 8) — le verset vise nommément le cas où l’on hait, et il ordonne la justice quand même. Ajoutez 3, 113, 6, 164, 60, 8, et la vie du Prophète — le sorcier non dénoncé, le giflé vengé, le voleur musulman confondu : les armes contre cette haine sont dans nos propres textes, et c’est avec eux qu’elle se combat. Le musulman qui reprend les Protocoles ne défend pas l’islam : il récite un faux tsariste en croyant réciter sa religion — et il trahit le Prophète qui refusa de nommer Labîd.
XIII. Le retournement — deux grammaires incompatibles
Achevons par le fond, car l’accusation commet une erreur de catégorie. L’antisémitisme, au sens propre, est une doctrine raciale — le mot lui-même est une invention européenne de 1879, forgé par l’agitateur allemand Wilhelm Marr pour donner un habit « scientifique » à la haine du juif comme sang, indépendamment de sa foi et de ses actes : le juif converti restait juif, le juif assimilé restait juif — c’est cette logique qui mène aux lois de Nuremberg. Or cette grammaire est rigoureusement étrangère au Coran, qui ignore la race : ses catégories sont la foi et les actes, toutes deux amendables — le fraudeur du Sabbat est châtié pour sa fraude, le juste du même village est sauvé, le rabbin de Médine devient un Compagnon promis au Paradis, la tribu qui trahit est jugée et celle qui tient son pacte garde ses terres, et nul ne porte le fardeau d’autrui. Là où l’antijudaïsme médiéval européen forçait le « peuple déicide » à la rouelle, aux ghettos et aux expulsions, le Coran déclarait licites la table et le mariage avec les gens du Livre, et plaçait leurs synagogues parmi les lieux que la défense armée protège. Alors posons la question-test : quel texte « antisémite » déclare Israël préféré aux mondes, cite Moïse cent trente-six fois, fait jeûner ses fidèles le jour de la délivrance d’Israël, autorise d’épouser les filles d’Israël, protège les synagogues par les armes, consacre un verset à interdire l’amalgame — et dont le Prophète prend le parti d’un juif giflé contre son propre Compagnon ? Le Coran juge des actes ; l’antisémite juge un sang. Ce sont deux grammaires incompatibles — et quiconque lit l’une avec l’autre, polémiste ou extrémiste, s’est trompé de livre.
XIV. Objections et questions fréquentes
Q. Le Coran traite les juifs de singes et de porcs.
Il dit qu’« une partie » de ceux qui violaient le Sabbat fut châtiée ainsi — des fraudeurs de leur propre Loi, les justes du même village sauvés (7, 165) —, dans le registre des réprimandes de Moïse et d’Isaïe. Et nulle faute n’est héréditaire (6, 164). Le Coran n’a aucun mot injurieux pour les juifs comme peuple.
Q. Le Prophète a éliminé les juifs de Médine.
Il a signé avec eux la charte de Médine, prié seize mois vers Jérusalem, jeûné le jour de Moïse. Trois tribus trahirent le pacte : deux furent expulsées, la troisième jugée pour haute trahison en temps de siège — chacune pour ses actes. Après Qurayza, des juifs vivaient toujours à Médine, et ceux de Khaybar gardèrent leurs terres jusqu’à ‘Umar.
Q. Que faisait-il avec ses voisins juifs ?
Il partageait la viande avec eux par ordre de Jibrîl, visitait le garçon juif malade de sa maisonnée, acceptait leurs invitations, achetait à crédit chez eux jusqu’à laisser son bouclier en gage, recevait leurs femmes chez Â’icha, et se levait devant leur convoi funèbre : « n’est-ce pas une âme ? »
Q. Était-il juste envers eux ?
Jusqu’à leur donner raison contre les siens : le juif giflé pour avoir exalté Moïse, vengé contre un Compagnon ; le Coran innocentant un juif accusé par un voleur musulman (4, 105) ; le créancier payé avec surplus ; le sorcier Labîd non dénoncé pour ne pas soulever un mal ; et le mu‘âhad protégé par la menace du Paradis perdu.
Q. L’islam ne rejette-t-il pas la croyance juive ?
Si, et sans le cacher : il reproche le refus de Jésus et de Muhammad, et certaines altérations. Mais il fixe la manière du désaccord : « de la manière la meilleure » (29, 46), la parole commune (3, 64), sans insulte (6, 108). Le désaccord porte sur la vérité ; la relation porte sur la justice.
Q. La Sunna maudit pourtant les juifs.
Elle blâme des actes — le culte des tombes, la ruse de la graisse — pour en détourner les musulmans : Â’icha explique que le Prophète mettait en garde sa propre communauté. Un texte qui hait un acte chez tous n’est pas un texte qui hait un peuple. Et le Prophète n’a jamais employé un mot d’injure : il a repris Â’icha qui en ajoutait.
Q. Et le hadith du Gharqad ?
Authentique, cité en entier : un hadith eschatologique — « l’Heure ne se lèvera pas avant que » —, classé par An-Nawawî parmi les signes de la fin, lié à la guerre du Dajjâl que Jésus termine. Il prédit, il n’ordonne pas ; l’eschatologie ne fonde aucune action. L’extrémiste qui en fait un slogan viole son statut et la vie du Prophète.
Q. Des musulmans sont antisémites, pourtant.
Oui, et des crimes ont été commis en France — condamnés ici sans réserve. Cette haine a une généalogie : les Protocoles, faux tsariste importé, et un conflit politique mué en haine religieuse. Elle se combat avec nos textes : 5, 8 — « que la haine d’un peuple ne vous pousse pas à l’injustice » — et l’exemple du Prophète.
Q. Critiquer Israël, est-ce de l’antisémitisme ?
Critiquer la politique d’un État est un droit, que des juifs exercent eux-mêmes ; haïr un peuple est un péché. La ligne passe là, et le Coran l’a tracée pour les temps de conflit : la justice quand même.
Q. Quelle est la différence de fond avec l’antisémitisme ?
L’antisémitisme juge un sang — le juif converti reste juif. Le Coran juge des croyances et des actes, amendables — le rabbin converti est un frère promis au Paradis, la tribu fidèle garde ses terres, nul ne porte le fardeau d’autrui. Deux grammaires incompatibles.
Synthèse
Non, le Coran n’est pas antisémite — et la démonstration n’a rien esquivé. Les « singes et porcs », cités en entier, désignent « une partie » de fraudeurs du Sabbat châtiés pour avoir violé leur propre Loi, dans le registre des prophètes d’Israël, et nulle faute n’est héréditaire. Le tableau complet dit le reste : Israël préféré aux mondes, Moïse cité cent trente-six fois, l’amalgame interdit par verset, la table et le mariage licites, les synagogues protégées par les armes, le rabbin de Médine promis au Paradis. Et la vie du Prophète est le démenti le plus intime : les pactes — la charte de Médine, la qibla de Jérusalem, le jeûne de Moïse, Khaybar laissée à ses cultivateurs juifs jusqu’à ‘Umar ; les trahisons subies et la proportion des réponses — deux tribus expulsées, une jugée pour haute trahison, chacune pour ses actes, les autres juifs vivant à ses côtés, et le sorcier Labîd non dénoncé « pour ne pas soulever un mal » ; les voisins — le mouton partagé, le garçon malade visité, le convoi salué debout, la table acceptée, le crédit chez le marchand ; la justice — le juif giflé vengé contre un Compagnon, le Coran innocentant un juif contre un voleur musulman, le créancier payé avec surplus, l’insulteur répondu de deux mots et Â’icha reprise. L’islam ne partage pas la croyance juive et ne le cache pas ; mais il dispute « de la manière la meilleure », sans insulte, en gardant la table, le pacte et la justice : le désaccord porte sur la vérité, la relation sur la justice. Ni le Coran ni la Sunna n’ont un mot injurieux pour les juifs comme peuple : leurs reproches visent des actes, pour en détourner les musulmans. Le Gharqad, authentique et cité en entier, est une prédiction de la fin des temps qui n’ordonne rien. L’histoire tranche : treize siècles de lecteurs ont fait des terres d’islam le refuge des juifs expulsés d’Europe, pages noires portées. Reste l’écart, porté entièrement : un antisémitisme réel, greffe des Protocoles et d’un conflit politique, jusqu’à des crimes commis en France — condamnés sans réserve, combattus avec nos textes : le Coran juge des actes quand l’antisémite juge un sang. Deux grammaires incompatibles ; qui lit l’une avec l’autre s’est trompé de livre.
◆ À retenir — mémo
– « Singes et porcs » (5, 60), cité en entier : « une partie » de fraudeurs du Sabbat, les justes sauvés (7, 165) ; registre de Moïse et d’Isaïe, maudits « par la langue de David et de Jésus » (5, 78) ; nulle faute héréditaire (6, 164).
– Le tableau amputé : Israël préféré aux mondes (2, 47), Moïse ~136 fois, Torah « guidée et lumière », « ils ne sont pas tous semblables » (3, 113), 5, 82 recadré, mariage et table (5, 5), synagogues protégées (22, 40), Ibn Salâm promis au Paradis.
– Les pactes : charte de Médine (« aux juifs leur religion », entraide, loyauté), qibla de Jérusalem seize mois, ‘Âchûrâ’ — « j’ai plus de droit sur Moïse que vous » (Al-Bukhârî, Muslim) —, Khaybar laissée aux juifs en métayage jusqu’à ‘Umar, Fadak, Taymâ’, Wâdî l-Qurâ, lettres au Yémen.
– Les trahisons et la proportion : Qaynuqâ‘ expulsés, Nadîr expulsés (59, 2), Qurayza jugés pour haute trahison par Sa‘d selon la Torah (dossier n° 24) — chacune pour ses actes ; des juifs vivent à Médine après Qurayza ; Ka‘b seul (dossier n° 35) ; l’empoisonneuse de Khaybar non exécutée pour l’attentat ; Labîd le sorcier non dénoncé : « je répugne à soulever un mal parmi les gens ».
– Les voisins : le mouton pour le voisin juif au nom de Jibrîl ; le garçon juif malade visité (chapitre d’Al-Bukhârî) ; le convoi salué debout — « n’est-ce pas une âme ? » ; l’invitation au pain d’orge ; le crédit et le bouclier en gage ; la visiteuse chez Â’icha ; l’histoire des ordures écartée (lâ asla lahâ).
– La justice : « ne me préférez pas à Moïse » — le juif giflé vengé contre un Compagnon (Al-Bukhârî, Muslim) ; Tu‘ma et 4, 105 : le Coran innocente un juif contre un voleur musulman ; les deux adultères jugés par la Torah ; Zayd ibn Su‘na payé avec surplus ; le mu‘âhad protégé (« je serai son adversaire ») ; « doucement, Â’icha » devant l’insulte.
– Croyance et relation : le désaccord théologique est entier (5, 64 ; 9, 30) et assumé ; la manière est fixée — « de la manière la meilleure » (29, 46), la parole commune (3, 64), sans insulte (6, 108). Le désaccord porte sur la vérité, la relation sur la justice.
– Le Coran et la Sunna n’insultent pas les juifs : Banû Isrâ’îl, gens du Livre — aucun sobriquet, aucune nature, aucun sang ; les reproches visent des actes (tombes, graisse, Sabbat) pour en détourner les musulmans — Â’icha l’explique ; le Prophète n’a jamais injurié, et a repris qui injuriait.
– Le Gharqad, authentique et cité en entier (Muslim) : eschatologique, signes de la fin (An-Nawawî), guerre du Dajjâl que Jésus termine ; il prédit, il n’ordonne pas — comme Armageddon. L’eschatologie ne fonde aucune action.
– L’histoire pour test : Bagdad, Cordoue, Maïmonide chez Saladin, Bayezid II recueillant les expulsés de 1492 ; pages noires portées (Grenade 1066, Almohades) ; sans équivalent systémique des expulsions et bûchers européens.
– L’écart à porter : un antisémitisme réel chez des musulmans, jusqu’aux crimes commis en France — condamnés sans réserve ; généalogie : les Protocoles, faux tsariste, et un conflit politique mué en haine religieuse ; critiquer un État est un droit, haïr un peuple un péché ; 5, 8 : la justice quand même.
– L’erreur de catégorie : l’antisémitisme est une doctrine raciale (Marr, 1879) — le juif reste juif quoi qu’il fasse ; le Coran juge des croyances et des actes, amendables. Deux grammaires incompatibles.
Sources
Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (5, 60 ; 3, 113-114 ; 22, 40, vérifiés) ; en prose : 2, 47, 65-66 et 122 ; 7, 163-166 ; 5, 5, 8, 44, 64, 78 et 82 ; 6, 108 et 164 ; 3, 64 ; 29, 46 ; 9, 30 ; 4, 105-113 ; 59, 2 ; 60, 8.
Hadith : Muslim (le Gharqad, cité intégralement ; les partisans du Dajjâl ; la descente de Jésus) ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn ‘Abbâs, le jeûne d’‘Âchûrâ’ ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn ‘Umar, le contrat de Khaybar ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha, l’ensorcellement par Labîd et le refus de le dénoncer ; Al-Bukhârî et Muslim, le mouton empoisonné de Khaybar ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Abû Hurayra et Abû Sa‘îd, « ne me préférez pas à Moïse » ; At-Tirmidhî et les tafsîrs, l’affaire de Tu‘ma ibn Ubayriq (4, 105) ; Al-Bukhârî et Muslim, les deux adultères jugés par la Torah ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha, « doucement, Â’icha » ; Al-Bukhârî et Muslim, les tombes des prophètes prises pour lieux de culte, avec l’explication de Â’icha ; Al-Bukhârî et Muslim, la ruse de la graisse ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié, le voisin juif et Jibrîl ; Al-Bukhârî, le garçon juif visité ; Al-Bukhârî et Muslim, le convoi funèbre ; Ahmad, l’invitation au pain d’orge ; Al-Bukhârî, le bouclier en gage et la visiteuse juive chez Â’icha (avec Muslim) ; Ibn Hibbân, authentifié, Zayd ibn Su‘na ; Al-Bukhârî, le mu‘âhad et le Paradis ; Abû Dâwûd, authentifié, « je serai son adversaire » ; Al-Bukhârî, Ibn Salâm annoncé au Paradis ; commentaire d’An-Nawawî sur Muslim ; l’histoire du juif aux ordures : sans origine, écartée.
Sîra et exégèse : Ibn Ishâq et Ibn Hishâm, la charte de Médine et ses clauses, Qaynuqâ‘, Nadîr, Qurayza, Khaybar, Fadak, Taymâ’, Wâdî l-Qurâ ; At-Tabarî et Ibn Kathîr sur 2, 65-66, 5, 60, 5, 78, 5, 82 et 4, 105 ; Bible hébraïque : Exode 32, Isaïe 1, Deutéronome 20 ; renvois aux dossiers n° 6, 21, 24, 27 et 35.
Histoire : les académies juives de Bagdad et l’âge d’or andalou ; Maïmonide au Caire, médecin de la cour de Saladin ; expulsions européennes (1290, 1394, 1492) et accueil ottoman par Bayezid II ; pages noires : Grenade 1066, persécutions almohades ; les Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué en Russie tsariste ; W. Marr et le mot « antisémitisme » (1879) ; Latran IV (1215) et la rouelle.
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