Mythe n°39 : Les femmes, majoritaires en Enfer ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 39

Les femmes, majoritaires en Enfer ?

Un jour de fête, une exhortation et un remède donné dans la même phrase — ce que les savants ont réellement lu dans ce hadith, et les deux erreurs de ceux qui le brandissent

§ Ce que l’on reproche

Le hadith revient sans cesse, brandi tantôt par des polémistes hostiles à l’islam, tantôt au nom d’une lecture militante. L’argument paraît imparable : si les hommes commettent la quasi-totalité des crimes les plus graves, comment les femmes pourraient-elles peupler l’Enfer en majorité ? La réaction émotionnelle est compréhensible.

Deux extrêmes sont à écarter d’emblée. Le premier consiste à lire ce texte comme une condamnation du sexe féminin — c’est l’usage qu’en font les adversaires de l’islam, et parfois, hélas, des musulmans qui n’ont pas lu les commentateurs. Le second consiste à vouloir faire disparaître le hadith parce qu’il dérange : ni sa chaîne ni son sens ne se plient à nos humeurs. La démarche du croyant est de comprendre le texte avec les outils des savants avant de prétendre le réfuter ou de s’en servir. C’est ce que ce dossier se propose de faire, honnêtement et sans détour.

I. Les textes en question

Deux énoncés prophétiques sont visés. Le premier rapporte qu’un jour de fête, le Prophète — sur lui la paix — exhorta les femmes présentes à faire l’aumône, en leur annonçant qu’il lui avait été montré qu’elles formaient la majorité des habitants du Feu. Lorsqu’elles l’interrogèrent sur la raison, il répondit en nommant deux comportements : maudire fréquemment, et nier le bienfait reçu de l’époux.

يَا مَعْشَرَ النِّسَاءِ تَصَدَّقْنَ، فَإِنِّي أُرِيتُكُنَّ أَكْثَرَ أَهْلِ النَّارِ … يُكْثِرْنَ اللَّعْنَ وَيَكْفُرْنَ الْعَشِيرَ

« Ô femmes ! Faites l’aumône, car il m’a été montré que vous étiez la majorité des habitants de l’Enfer. — Pourquoi cela, ô Messager d’Allah ? — Vous maudissez fréquemment et vous niez le bienfait de votre époux. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 304) et par Muslim, d’après Abû Sa‘îd al-Khudrî

Le second énoncé rapporte une vision du Prophète : il regarda dans le Paradis et vit que ses habitants étaient en majorité des pauvres, puis regarda dans le Feu et vit que ses habitants étaient en majorité des femmes.

اطَّلَعْتُ فِي الْجَنَّةِ فَرَأَيْتُ أَكْثَرَ أَهْلِهَا الْفُقَرَاءَ، وَاطَّلَعْتُ فِي النَّارِ فَرَأَيْتُ أَكْثَرَ أَهْلِهَا النِّسَاءَ

« J’ai regardé dans le Paradis et j’ai vu que la plupart de ses habitants étaient les pauvres ; j’ai regardé dans le Feu et j’ai vu que la plupart de ses habitants étaient des femmes. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 3241 et 5198) et par Muslim (n° 2737-2738)

Ces textes figurent dans les deux Sahîh. Les spécialistes du hadith les ont reçus comme authentiques, et la discussion des savants n’a pas porté sur leur chaîne de transmission mais sur leur portée et leur conciliation avec d’autres textes. La question n’est donc pas de savoir s’il faut les accepter — un croyant ne rejette pas un hadith authentique parce qu’il heurte une sensibilité contemporaine — mais de savoir comment les comprendre correctement. Et c’est précisément là que l’argument adverse achoppe.

II. La scène que l’on ne raconte jamais

On cite la phrase ; on omet la situation. Elle change pourtant tout. Nous sommes un jour de ‘Îd, dans un rassemblement festif. Le Prophète vient de prêcher, puis il se dirige vers le groupe des femmes et leur adresse une exhortation — une maw‘iza. Ce n’est ni un jugement rendu, ni un article de doctrine : c’est un sermon, dont le propre est d’avertir pour redresser.

Observons l’ordre exact de ses paroles. Le remède précède le diagnostic. Il ne commence pas par « vous êtes la majorité du Feu » : il commence par « faites l’aumône ». L’avertissement vient ensuite, comme motif. Puis, interrogé, il nomme les deux fautes. Le texte se déploie donc en quatre temps.

La structure du hadith

  • Un remède, donné en premier : l’aumône, à la portée immédiate de celles qui écoutent.
  • Un avertissement, qui en donne la raison et réveille l’attention.
  • Deux causes nommées, précises et corrigibles — non une nature, non un destin.
  • Une espérance implicite : on n’avertit que celui qui peut encore changer de route.

La réaction des femmes présentes achève de disqualifier la lecture polémique. Elles ne protestent pas, elles ne crient pas à l’injustice : elles demandent « pourquoi ? », c’est-à-dire : qu’avons-nous à corriger ? Puis, rapportent les transmetteurs, elles se mirent à donner leurs bijoux en aumône, au point que Bilâl en recueillit dans son vêtement. Voilà ce que les premiers auditeurs ont entendu dans ce hadith : non pas une sentence sur leur sexe, mais une porte ouverte et le moyen d’y entrer.

III. La méthode avant l’émotion

L’objection se formule en trois temps. Première prémisse : les femmes sont majoritaires en Enfer. Deuxième prémisse : les crimes objectivement les plus graves — meurtres, viols, violences — sont commis en écrasante majorité par des hommes. Conclusion : ce hadith serait donc incohérent, voire moralement inacceptable. Présentée ainsi, la chaîne semble solide. Elle dissimule pourtant deux erreurs : l’une de logique, l’autre de méthode.

Il faut d’abord rappeler un principe que les fondements de la jurisprudence ont fermement établi : ce n’est pas la morale humaine qui mesure la Révélation, mais la Révélation qui éduque et corrige la morale humaine. Évaluer la cohérence d’un texte islamique au moyen d’une grille éthique qui lui est extérieure, c’est se condamner d’avance à y voir des contradictions qui n’existent que dans le regard. Le Coran pose d’ailleurs en principe absolu que nul n’est lésé, fût-ce du poids d’un atome.

إِنَّ اللَّهَ لَا يَظْلِمُ مِثْقَالَ ذَرَّةٍ

Le sens : « Allah ne lèse personne, fût-ce du poids d’un atome. »

Coran, sourate Les Femmes (4), verset 40

L’Enfer n’est ni arbitraire ni injuste : il est la conséquence exacte des actes, pesés par Celui qui voit ce qu’aucun tribunal ne voit.

IV. Ce que les savants ont réellement lu

Premier constat décisif : aucun savant reconnu n’a compris ces hadiths comme signifiant que la femme, en tant que telle, serait vouée à former éternellement le gros des damnés. Les commentateurs ont au contraire cherché à réunir les textes plutôt qu’à en isoler un. Deux conciliations dominent, et une troisième lecture, plus hardie, mérite d’être citée.

Ibn Hajar : un état, non un verdict définitif

Ibn Hajar al-‘Asqalânî, dans le Fath al-Bârî, observe que cette majorité féminine peut concerner le commencement de l’affaire, avant que les croyants pécheurs — dont de très nombreuses femmes — ne sortent du Feu par l’effet du monothéisme, de l’intercession et de la miséricorde divine, pour entrer ensuite au Paradis. C’est un point de doctrine sunnite constant : le monothéiste châtié pour ses péchés ne demeure pas éternellement dans le Feu.

Ibn Hajar relève en outre une subtilité logique qu’on néglige toujours : d’une majorité dans une demeure, on ne peut pas déduire mécaniquement une minorité dans l’autre. L’inférence n’a rien de nécessaire. As-Sâ‘âtî et Al-Munâwî tiennent le même propos : la moindre présence des femmes au Paradis, si elle existe, n’est que provisoire.

Le Qâdî ‘Iyâd et Ibn Taymiyya : la part des femmes dans l’humanité

Ibn Taymiyya soutient que les femmes sont tout simplement plus nombreuses que les hommes parmi les enfants d’Adam ; elles forment donc la majorité dans les deux demeures à la fois. Le Qâdî ‘Iyâd, rapporté par An-Nawawî, parvient à la même conclusion : l’apparent des deux hadiths réunis indique que les femmes sont majoritaires parmi l’ensemble des humains. Cette lecture s’appuie sur un autre hadith authentique, selon lequel chaque homme du Paradis y retrouvera deux épouses — ce qui suppose une présence féminine considérable dans la demeure du bonheur.

Ibn Rajab : et si elles étaient la majorité du Paradis ?

Ibn Rajab al-Hanbalî, suivi par Ibn al-Qayyim et Zakariyyâ al-Ansârî, va plus loin en soutenant que les femmes constitueront la majorité des habitants du Paradis. On mesure la distance entre cette conclusion, tirée par des hanbalites peu suspects de complaisance, et la caricature qu’on prête à l’islam.

Une honnêteté nécessaire

Ces explications sont des conciliations proposées par les savants, non des certitudes que le texte énoncerait lui-même. Il serait malhonnête de présenter l’une d’elles comme l’unique lecture admise, ou de la détailler au-delà de ce qu’elle affirme.

Ce que l’on peut dire avec certitude est plus modeste, et suffit largement : le hadith ne condamne pas la féminité, il nomme des actes ; et le sens que les adversaires lui prêtent n’a jamais été celui des commentateurs.

V. La première faille : le nombre ne dit pas la gravité

Vient le cœur de l’erreur. L’objection suppose qu’une majorité numérique en Enfer devrait refléter une majorité dans la gravité des crimes commis. C’est un saut logique injustifié.

Une image le montre aisément. Imaginons une prison qui détiendrait cent condamnés pour meurtre, deux cents pour violences graves, trois cents pour agressions — toutes catégories que l’on supposera masculines — et mille cinq cents condamnés pour vol, dont quatre-vingts pour cent de femmes. Le décompte donne neuf cents hommes et mille deux cents femmes. Les femmes y sont majoritaires, alors même que les crimes des hommes sont, un à un, infiniment plus graves. La raison est limpide : la population d’une prison dépend du nombre d’infractions punissables, non de leur sévérité individuelle.

La formule exacte à retenir est donc celle-ci, et elle doit être énoncée avec rigueur, car une version plus frappante serait fausse.

La règle, formulée correctement

  • Une majorité numérique dans le Feu ne permet pas, à elle seule, de conclure que ceux qui la composent ont commis les péchés les plus graves.
  • Elle ne signifie pas que la gravité ne compte pas : en islam, elle compte évidemment — les grands péchés ne sont pas les petits, et le châtiment est proportionné.
  • Elle signifie seulement que deux questions distinctes sont ici confondues : « combien sont-ils ? » et « pourquoi chacun est-il jugé ? ».

Ajoutons que la prémisse adverse — « les hommes commettent les crimes les plus graves » — ne décrit qu’une criminalité visible et statistique. Elle ne dit rien des fautes du cœur et de la langue, invisibles à toute statistique. L’absence de condamnation pénale ne prouve pas l’innocence devant Allah : les droits violés dans un foyer, les humiliations répétées, les paroles qui détruisent une réputation ne figurent sur aucun casier judiciaire, et pèsent pourtant dans la balance de l’au-delà.

VI. Les deux fautes nommées

Reste à comprendre pourquoi ces deux comportements, qui paraissent anodins à un regard sécularisé, sont cités dans un avertissement d’une telle gravité. C’est que l’islam ne les tient pas pour anodins.

Maudire : ce que la langue détruit

Le Prophète a situé la malédiction au voisinage du sang versé.

لَعْنُ الْمُؤْمِنِ كَقَتْلِهِ

« Maudire un croyant est comme le tuer. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 6105), d’après Thâbit ibn ad-Dahhâk

Il ne s’agit évidemment pas d’une équivalence juridique : celui qui maudit n’encourt pas la peine du meurtrier, et aucun juriste ne l’a jamais soutenu. C’est une formule de gravité morale, destinée à faire sentir ce que la langue peut détruire — l’honneur, la dignité, une réputation, une famille, la place d’une personne dans son milieu. Et la malédiction répétée révèle un état intérieur : colère non maîtrisée, mépris, désir de nuire, banalisation du péché.

Le Coran lui-même attache à la parole un prix que notre époque ne lui attache plus.

مَا يَلْفِظُ مِن قَوْلٍ إِلَّا لَدَيْهِ رَقِيبٌ عَتِيدٌ

Le sens : « Il ne prononce aucune parole sans qu’un observateur ne soit auprès de lui, prêt à l’inscrire. »

Coran, sourate Qâf (50), verset 18

Nier le bienfait : le sens exact de kufr al-‘ashîr

C’est le point où la polémique prospère, parce qu’il repose sur une confusion de vocabulaire. Le mot kufr a en arabe un sens linguistique — recouvrir, dénier — et un sens théologique. Les savants distinguent nettement les registres.

Trois emplois du mot kufr

  • Kufr akbar : la mécréance majeure, celle qui fait sortir de l’islam. Ce n’est pas celle du hadith.
  • Kufr an-ni‘ma : le fait de renier un bienfait reçu, péché de comportement et non d’apostasie.
  • Kufr al-‘ashîr : le cas particulier du précédent, appliqué au compagnon de vie — c’est le terme employé ici, et le Prophète l’explique lui-même dans le même énoncé.

Le hadith ne déclare donc nullement les femmes incroyantes, et prétendre le contraire relève de l’ignorance ou de la mauvaise foi. Ce qui est visé est précis : l’effacement verbal du bienfait. Une personne reçoit pendant des années affection, protection, subsistance, présence, sacrifices — puis, au premier conflit, réduit toute cette histoire à une phrase : « je n’ai jamais rien reçu de toi ». Ce n’est pas la plainte qui est condamnée, c’est la négation.

Ce que ce reproche ne vise pas

Il ne vise ni la plainte légitime, ni la dénonciation d’une violence, ni le refus d’une injustice. Une épouse maltraitée n’a aucune obligation de présenter son agresseur comme un bienfaiteur : l’islam ne demande de remercier personne pour une oppression.

L’obéissance à l’époux n’autorise jamais la désobéissance à Allah, et ne couvre jamais l’injustice. Un mari qui opprime, qui humilie, qui nie les sacrifices de son épouse tombe exactement sous le même reproche, sous un autre nom.

VII. La seconde faille : une morale étrangère

Le second vice de l’argument est son référentiel. Il évalue la gravité des actes selon une morale personnelle et contemporaine, alors que l’islam les pèse selon une autre échelle. Une époque qui tient l’insulte pour un style, la malédiction pour une humeur et l’ingratitude pour une forme de lucidité ne peut évidemment pas comprendre qu’on en fasse des péchés.

La leçon de méthode est claire. Appliquer à un texte islamique une grille morale qui lui est étrangère produit mécaniquement une contradiction artificielle. Lu dans son propre cadre — celui d’une justice qui sonde les cœurs et les langues autant que les mains —, le hadith retrouve sa cohérence tout entière. Reste ensuite une question que l’objecteur ne pose jamais : laquelle des deux échelles est la bonne ? Celle qui ne voit que ce qui se mesure, ou celle qui voit aussi ce qui se dit entre quatre murs ?

VIII. Ce que le hadith ne dit pas — et à qui il s’adresse aussi

Il faut restituer au texte son intention et nommer ce qu’il n’affirme pas. Il n’affirme ni l’infériorité de la femme, ni que sa féminité serait une faute, ni une condamnation collective, ni que toute femme ira en Enfer, ni que les hommes seraient dispensés de responsabilité morale.

Le même Prophète a tracé aux femmes un chemin limpide vers le Paradis.

إِذَا صَلَّتِ الْمَرْأَةُ خَمْسَهَا، وَصَامَتْ شَهْرَهَا، وَحَفِظَتْ فَرْجَهَا، وَأَطَاعَتْ زَوْجَهَا، قِيلَ لَهَا: ادْخُلِي الْجَنَّةَ مِنْ أَيِّ أَبْوَابِ الْجَنَّةِ شِئْتِ

« Lorsque la femme accomplit ses cinq prières, jeûne son mois, préserve sa chasteté et se montre loyale envers son époux, il lui sera dit : entre au Paradis par la porte que tu voudras. »

Rapporté par Ahmad et Ibn Hibbân, compilé dans le Mishkât al-Masâbîh (n° 3254) — authentifié sahîh li-ghayrihi

L’avertissement et la promesse vont ensemble : c’est la signature même de la miséricorde prophétique. Et le Coran, lorsqu’il énumère les œuvres et les récompenses, nomme les deux sexes l’un après l’autre, sans distinction dans la rétribution.

إِنَّ الْمُسْلِمِينَ وَالْمُسْلِمَاتِ وَالْمُؤْمِنِينَ وَالْمُؤْمِنَاتِ … أَعَدَّ اللَّهُ لَهُم مَّغْفِرَةً وَأَجْرًا عَظِيمًا

Le sens : « Les musulmans et les musulmanes, les croyants et les croyantes… Allah a préparé pour eux un pardon et une immense récompense. »

Coran, sourate Les Coalisés (33), verset 35

Il faut aussi rappeler, par souci d’équilibre, que le Feu n’est pas une affaire de sexe. Dans la même vision, la majorité des habitants du Paradis sont les pauvres — sévère avertissement pour les puissants et les orgueilleux. Et les textes adressent aux hommes des mises en garde innombrables, souvent terribles : l’injustice, l’arrogance, le sang versé, l’oppression, la trahison, la fornication, l’usurpation des biens, l’abandon de la prière. Personne n’est en sécurité.

De là une règle d’usage, qui vaut pour nous avant de valoir pour nos contradicteurs : ce hadith ne doit être ni une arme contre les femmes, ni un texte dont on rougirait et qu’on s’empresserait d’édulcorer. Le musulman qui l’entend ne demande pas « pourquoi les femmes sont-elles nommées ? » ; il demande : ma langue, ma gratitude, ma manière de traiter les miens — où en suis-je ? À l’ère des réseaux où l’insulte coule de source et où l’ingratitude s’affiche comme une vertu, l’avertissement n’a rien perdu de son tranchant, et il vise hommes et femmes sans distinction.

IX. Objections et réponses

« Vous relativisez un texte qui vous gêne. »

Non : le texte est accepté tel quel, et sa chaîne n’est pas discutée. Ce qui est discuté, c’est la conclusion que l’objecteur en tire. Les lectures proposées ici ne sont pas des échappatoires inventées pour l’occasion : elles sont celles d’Ibn Hajar, d’An-Nawawî rapportant le Qâdî ‘Iyâd, d’Ibn Taymiyya, d’Ibn Rajab et d’Al-Munâwî — toutes antérieures de plusieurs siècles à la polémique contemporaine.

« Le hadith traite les femmes de mécréantes. »

Il ne le fait pas, et le Prophète prend soin de préciser lui-même, dans le même énoncé, de quel kufr il s’agit : celui du bienfait. Déduire de ce mot une déclaration d’incroyance, c’est traduire en ignorant la phrase qui l’explique.

« Si les femmes sont majoritaires en Enfer, l’islam les juge inférieures. »

La conclusion ne suit pas de la prémisse. Une majorité numérique dans un lieu ne dit rien de la valeur de ceux qui s’y trouvent. Dans la même vision prophétique, la majorité des habitants du Paradis sont les pauvres : personne n’en conclut que la pauvreté serait une vertu automatique ni la richesse un vice — on en tire un avertissement, ce qui est précisément l’usage à faire du premier hadith.

« Le Prophète aurait dû s’adresser aussi aux hommes. »

Il l’a fait, abondamment, et dans des termes souvent plus durs. Ce jour-là, il prêchait devant un groupe de femmes, et une exhortation s’adresse à ceux qui l’écoutent. Reprocher à un sermon de ne pas être un traité, c’est reprocher à un médecin de ne pas réciter l’ensemble de la pathologie au chevet d’un seul malade.

« Deux péchés de langue, est-ce si grave ? »

C’est exactement la question que le hadith veut faire naître. Une faute répétée mille fois n’est pas petite parce qu’elle est socialement banalisée. Le danger de ces péchés tient à leur apparence ordinaire : on évite le meurtre et le vol sans effort, et l’on accumule sans y penser sarcasmes, humiliations, reproches injustes et malédictions.

« C’est un texte d’une autre époque. »

Les deux fautes nommées — la langue qui maudit et le cœur qui oublie le bienfait reçu — sont aujourd’hui plus répandues qu’elles ne l’étaient à Médine, et désormais outillées : elles disposent d’un clavier et d’une audience. Un avertissement contre les péchés que l’on ne compte plus n’est pas daté ; il est devenu impopulaire, ce qui n’est pas la même chose.

L’essentiel en six points

  • Les deux hadiths figurent dans les deux Sahîh ; la discussion des savants a porté sur leur portée, jamais sur leur authenticité.
  • Le contexte est une exhortation un jour de fête, où le remède — l’aumône — est donné avant même l’avertissement ; les femmes présentes ont demandé quoi corriger, puis donné leurs bijoux.
  • Les conciliations classiques : un état de départ non définitif (Ibn Hajar, As-Sâ‘âtî, Al-Munâwî), ou la majorité numérique des femmes dans l’humanité (Ibn Taymiyya, Qâdî ‘Iyâd) ; Ibn Rajab les tient même pour la majorité du Paradis. Aucune n’est imposée comme la seule lecture.
  • Première faille de l’objection : une majorité numérique dans le Feu ne permet pas, à elle seule, de conclure que ceux qui la composent ont commis les péchés les plus graves.
  • Seconde faille : juger la balance divine avec une morale extérieure fabrique une contradiction qui n’existe que dans le regard.
  • Le kufr du hadith est le reniement du bienfait, non l’apostasie — et le reproche ne vise jamais la femme qui dénonce une injustice ou une violence.

§ Conclusion

L’argument examiné cumule deux défaillances. La première est logique : il présuppose qu’une majorité numérique en Enfer traduirait une majorité dans la gravité des actes. La seconde est méthodologique : il juge un texte révélé à l’aune d’un référentiel moral extérieur, fabriquant une contradiction qui se dissipe dès que le texte est lu dans son propre cadre.

Les savants — d’An-Nawawî au Qâdî ‘Iyâd, d’Ibn Hajar à Ibn Taymiyya, jusqu’à Ibn Rajab — ont abordé ces hadiths avec rigueur et profondeur, jamais avec embarras. La posture juste n’est ni le rejet né d’une indignation émotionnelle, ni l’instrumentalisation triomphante contre les femmes. Elle est celle, exigeante et féconde, qui place la compréhension avant le jugement, et qui retourne l’avertissement contre soi avant de le retourner contre autrui.

Qu’Allah le Très-Haut nous guide vers ce qu’Il agrée, et qu’Il préserve nos langues et nos cœurs. Wa bi-Llâhi at-tawfîq.

Sources

Coran : en prose, le sens des versets 4, 40 ; 33, 35 ; 50, 18.

Hadith : « Ô femmes, faites l’aumône » : Al-Bukhârî n° 304 et Muslim, d’après Abû Sa‘îd al-Khudrî ; « j’ai regardé dans le Paradis… » : Al-Bukhârî n° 3241 et 5198, Muslim n° 2737-2738 ; les deux épouses au Paradis : Al-Bukhârî n° 3245 ; « maudire un croyant est comme le tuer » : Al-Bukhârî n° 6105 ; « lorsque la femme accomplit ses cinq prières… » : Ahmad et Ibn Hibbân, Mishkât al-Masâbîh n° 3254, sahîh li-ghayrihi.

Commentaires : Ibn Hajar al-‘Asqalânî, Fath al-Bârî ; An-Nawawî, Al-Minhâj fî sharh Sahîh Muslim, rapportant le Qâdî ‘Iyâd (commentaire du n° 2738) ; Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-Fatâwâ ; Ibn Rajab al-Hanbalî, At-Takhwîf min an-Nâr, position partagée par Ibn al-Qayyim et Zakariyyâ al-Ansârî ; As-Sâ‘âtî, Al-Fath ar-Rabbânî ; Al-Munâwî, Fayd al-Qadîr.

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