Mythe n°34 : Le Prophète, « homme de plaisir » ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 34

Le Prophète, « homme de plaisir » ?

La chronologie que l’accusation escamote, les onze femmes une par une, ce que ces mariages ont produit, la règle des quatre et l’interdiction faite au Prophète, le cas de Zaynab en face, le foyer de pauvreté, les prophètes de la Bible — et les objections qui reviennent toujours

I. Méthode — défendre sans rien nier

Une défense solide ne repose ni sur l’esquive ni sur la suréenchère. Elle commence par distinguer trois niveaux que la polémique confond à dessein : les faits historiquement rapportés (onze mariages, leurs dates, l’identité des épouses), leur interprétation (ce que ces faits signifient et pourquoi ils ont eu lieu), et le jugement moral qu’un lecteur du XXIe siècle peut porter sur eux. Ce dossier reconnaît tous les faits : le Prophète a bien eu onze épouses, le Coran lui accorde bien un statut particulier, Zaynab a bien été la femme de Zayd avant d’être la sienne. Ce qu’il récuse, c’est une interprétation unique qui ignore la chronologie, le contexte, les versets restrictifs et le rôle historique de ces femmes. Et il refuse la facilité inverse : un récit faible ne devient pas fiable parce qu’il sert notre cause. La rigueur vaut dans les deux sens.

Une distinction méthodologique gouverne tout ce qui suit, et elle est décisive face à un contradicteur qui ne partage pas notre foi. Dire « le Coran est une révélation, donc ces versets ne sont pas de lui » est une affirmation théologique : un non-musulman ne peut pas l’accepter comme preuve, et il serait malhonnête de la lui imposer. Mais dire « ce texte contient, à quelques versets d’intervalle, une réprimande publique contre le Prophète, une interdiction qui lui est faite et l’offre faite à ses épouses de le quitter » est une observation textuelle, vérifiable par quiconque ouvre le livre, croyant ou non. Ce dossier s’appuie sur la seconde, sans jamais la confondre avec la première : on n’exige pas du lecteur qu’il croie à la révélation, on lui demande de constater ce que le texte contient — et de se demander si un homme qui l’aurait écrit pour servir ses désirs y aurait mis cela.

Principe de lecture : un chiffre isolé ne dit rien. « Onze » n’a pas le même sens s’il désigne onze unions simultanées contractées par un jeune homme, ou une succession de mariages tardifs, après vingt-cinq ans de monogamie, avec des veuves, des captives affranchies et des filles d’ennemis. C’est ce sens que le dossier va établir.

II. Le mythe — dans sa version la plus forte

C’est l’une des plus anciennes attaques du répertoire. Elle est déjà formulée au VIIIe siècle par Jean Damascène, théologien byzantin, dans son traité sur les hérésies, où il présente le mariage avec Zaynab comme la preuve d’une religion inventée pour couvrir un désir — et elle traverse treize siècles sans changer d’un mot pour arriver sur les plateaux d’aujourd’hui. Donnons-lui toute sa force. La thèse : un homme qui épouse onze femmes, qui s’accorde par « révélation » une dispense de la règle des quatre qu’il impose aux autres, qui prend pour femme l’épouse de son propre fils adoptif après l’avoir aperçue à demi vêtue, et dont le livre sacré règle jusqu’à l’organisation de ses nuits, ne saurait être un prophète : c’est un homme de plaisir qui a mis la révélation au service de ses désirs. L’accusation a pour elle une force réelle : les faits qu’elle cite existent. Un dossier honnête ne nie aucun d’eux : il va les lire en entier, avec leur chronologie, leurs circonstances et les versets que l’accusation omet toujours de citer — à commencer par celui qui interdit au Prophète, expressément, de prendre d’autres femmes « quand bien même elles te plairaient ».

III. La chronologie que l’accusation escamote

Tout le mythe repose sur une image : celle d’un homme entouré de onze femmes en même temps, durant toute sa vie. Or la première chose que les sources classiques établissent, sans divergence, est une chronologie qui ruine cette image. Le Prophète épouse Khadîja bint Khuwaylid vers vingt-cinq ans : elle est veuve, deux fois mariée, mère de plusieurs enfants, et plus âgée que lui — de quinze ans selon la tradition majoritaire, d’une dizaine selon d’autres calculs. C’est elle qui l’a demandé en mariage, par l’intermédiaire d’une amie, après l’avoir vu gérer ses caravanes avec une probité qui l’avait frappée. Il lui reste fidèle, dans une monogamie absolue, pendant vingt-cinq ans — jusqu’à sa mort, vers 619, l’« année de la tristesse », alors qu’il a cinquante ans. Tous ses enfants, sauf un, sont nés d’elle. Il ne prend aucune autre épouse de son vivant, dans une société où la polygamie était illimitée et parfaitement ordinaire, et il l’a pleurée jusqu’à la fin de ses jours — au point que Â’icha confiera n’avoir jamais été jalouse d’aucune femme vivante autant que de cette morte qu’elle n’avait pas connue.

Ainsi, la période de sa vie où un homme de plaisir multiplie les conquêtes — de vingt-cinq à cinquante ans, l’âge de la force et des moyens, car Khadîja était riche —, le Prophète la passe entière auprès d’une seule femme, plus âgée que lui. Tous les autres mariages interviennent après cinquante ans, dans les dix dernières années de sa vie, à Médine, alors qu’il dirige une communauté assiégée, mène des campagnes, reçoit des délégations et légifère — et aucun n’est rapporté après l’an 7 de l’hégire. Soyons précis sur ce que cette chronologie prouve et ne prouve pas : elle ne démontre pas à elle seule une motivation spirituelle — une chronologie ne remplace pas une analyse —, mais elle rend l’accusation de « quête permanente du plaisir » très difficile à soutenir. Elle oblige l’accusateur à expliquer pourquoi une telle conduite aurait commencé à cinquante ans, après un long mariage monogame, et pourquoi les femmes concernées étaient majoritairement veuves, chargées d’enfants ou issues de tribus ennemies. La question honnête n’est donc pas « pourquoi onze ? » mais : « pourquoi une seule pendant vingt-cinq ans, puis plusieurs en dix ans, à un âge où les hommes de son temps ne fondaient plus de foyer ? » — et la réponse se lit dans l’identité de ces femmes.

IV. Les onze épouses, une par une

Voici la liste que la tradition sunnite retient, avec, pour chacune, ce que les sources classiques — Ibn Hishâm, Ibn Sa‘d, Ibn al-Qayyim — rapportent de sa situation au moment du mariage. Une seule était vierge. Toutes les autres étaient veuves ou divorcées — plusieurs âgées, plusieurs chargées d’enfants, plusieurs venues de tribus ennemies.

Khadîja bint Khuwaylid : veuve deux fois, plus âgée que lui, mère de famille, riche négociante ; vingt-cinq années de mariage monogame ; mère de tous ses enfants sauf un ; première personne à croire en sa mission, et son unique soutien lors de la première révélation.

Sawda bint Zam’a : veuve âgée d’un compagnon mort en exil en Abyssinie, sans ressources ni protecteur ; épousée après la mort de Khadîja pour tenir le foyer et élever les filles du Prophète ; elle cédera plus tard ses nuits à Â’icha pour rester dans la maison — un détail que rapporte Al-Bukhârî, et qui dit assez que ce mariage n’était pas fondé sur le désir.

Â’icha bint Abî Bakr : la seule vierge, fille de son plus proche compagnon et futur premier calife ; l’alliance scelle le lien entre les deux hommes ; elle deviendra l’une des plus grandes savantes de l’islam — son cas est traité en entier au dossier n° 18, sources et variantes de datation comprises.

Hafsa bint ‘Umar : veuve d’un combattant de Badr mort de ses blessures ; fille de ‘Umar, futur second calife, qui l’avait proposée sans succès à Abû Bakr et à ‘Uthmân ; lettrée, c’est chez elle que sera conservé le premier exemplaire complet du Coran, réuni sous Abû Bakr.

Zaynab bint Khuzayma : veuve d’un combattant tombé à Badr, surnommée dès avant l’islam « la mère des pauvres » pour sa charité ; elle meurt quelques mois après le mariage.

Umm Salama (Hind bint Abî Umayya) : veuve d’Abû Salama, mort des suites de ses blessures d’Uhud, avec quatre enfants à charge ; elle refuse d’abord par pudeur, invoquant son âge, sa jalousie et ses orphelins ; le Prophète épouse la mère et prend en charge les enfants — et c’est elle qui, à Hudaybiya, lui donnera le conseil politique qui dénouera la crise, signe de la place qu’il faisait à son jugement.

Zaynab bint Jahsh : sa cousine germaine, divorcée de Zayd, l’affranchi que le Prophète avait adopté ; mariage ordonné par révélation pour abolir un tabou — le cas est traité en face à la section VII.

Juwayriya bint al-Hârith : fille du chef des Banû al-Mustaliq, captive après la défaite de sa tribu ; son mariage entraîne, par respect pour la nouvelle parenté du Prophète, la libération d’une centaine de familles captives — Â’icha dira qu’aucune femme ne fut une plus grande bénédiction pour son peuple.

Umm Habîba (Ramla bint Abî Sufyân) : fille d’Abû Sufyân, alors le chef de la guerre contre l’islam ; exilée en Abyssinie, abandonnée par un mari qui avait apostasié ; épousée par procuration, le Négus servant de témoin, alors qu’elle est à des centaines de kilomètres — un mariage contracté sans autre contact que la protection d’une femme seule et un geste vers un père ennemi.

Safiyya bint Huyayy : fille du chef des Banû Nadîr, veuve, captive après Khaybar ; affranchie, puis épousée, son affranchissement tenant lieu de dot — les captives sont traitées en face au dossier n° 19.

Maymûna bint al-Hârith : veuve âgée, belle-sœur de son oncle al-‘Abbâs ; dernier mariage, en l’an 7, scellant la réconciliation avec les clans mecquois ; elle s’était offerte elle-même, sans dot.

On ajoutera, pour être complet, Mâriya la Copte, offerte par le gouverneur d’Égypte, mère de son fils Ibrâhîm mort en bas âge, que la majorité des savants ne compte pas parmi les épouses. Relisons cette liste avec l’œil du polémiste, qui cherche un homme de plaisir : il y trouve une seule vierge, huit veuves dont plusieurs âgées ou chargées d’orphelins, une divorcée, deux captives affranchies, deux filles de chefs ennemis, deux filles de ses lieutenants les plus proches, une femme épousée à distance sans l’avoir vue. Il ne faut pas inventer une uniformité qui n’existe pas — Â’icha est l’exception, et le dossier la traite comme telle —, mais le constat est massif : une majorité écrasante de ces unions ne correspond en rien au portrait d’une quête de jeunes conquêtes. Un homme de plaisir, dans l’Arabie du VIIe siècle, avec l’autorité qui était la sienne, aurait choisi autrement — et n’aurait pas attendu cinquante ans.

V. Ce que ces mariages ont produit — l’argument que l’accusation ne voit jamais

L’accusation regarde le nombre des épouses ; elle ne regarde jamais ce que ces épouses ont fait. Or c’est là que se lit le sens de cette maison. La première fonction, et la plus décisive pour l’islam, est la transmission du savoir. Une part entière de la religion — la pureté rituelle, la prière nocturne, le jeûne, l’éthique conjugale, la vie intime, la manière dont le Prophète se comportait hors du regard des hommes — ne pouvait être connue que par celles qui partageaient son toit. Elles l’ont transmise. Â’icha est créditée, selon le décompte classique d’Ibn Hazm, de plus de deux mille deux cents hadiths : elle est l’une des sept personnes ayant le plus transmis, et les plus grands compagnons venaient la consulter sur le droit successoral et la jurisprudence. Umm Salama en a transmis près de quatre cents. Hafsa a gardé le Coran. Ces femmes n’ont pas été les pensionnaires d’un harem : elles ont été les professeurs de la première génération musulmane, et des hommes de science par centaines se sont assis devant Â’icha pour apprendre. Un homme de plaisir laisse des femmes silencieuses ; celui-ci a laissé des savantes.

Les autres fonctions se lisent dans la liste elle-même. La solidarité avec les veuves de guerre : dans l’Arabie du VIIe siècle, une veuve perdait avec son mari toute protection matérielle et tribale, et le mariage était le moyen de prise en charge le plus digne — Sawda, Hafsa, Zaynab bint Khuzayma, Umm Salama sont des veuves de combattants, et le Prophète, en les épousant, montrait à ses compagnons ce qu’il attendait d’eux envers les veuves de leurs frères. La réconciliation entre groupes : Juwayriya libère sa tribu, Umm Habîba désarme Abû Sufyân, Safiyya lie une famille juive vaincue à la maison du Prophète, Maymûna scelle la paix avec La Mecque. La réforme des normes : Zaynab abolit le tabou de l’adoption. Et l’école domestique : chaque chambre de cette maison était une salle où l’on venait apprendre. Ce ne sont pas des interprétations charitables : ce sont les effets observables de ces unions, tels que les sources les rapportent — et ils ne ressemblent à rien de ce qu’un homme de plaisir produit.

VI. La règle des quatre — exception, restriction, et la nuance qu’un dossier honnête assume

C’est l’objection juridique la plus sérieuse, et il serait faible de la nier : le Coran limite les croyants à quatre épouses (sourate 4, verset 3, traité au dossier n° 10), et le verset 33, 50 énonce des dispositions propres au Prophète, qu’il qualifie lui-même de privilège « que nul croyant ne partage avec toi ». Il existe donc un régime particulier : le texte le dit, et le dossier le dit. La bonne question n’est pas de savoir s’il existe, mais ce qu’il couvre exactement et ce qu’il devient ensuite. La limite de quatre est révélée après Uhud, en l’an 3, dans le contexte des veuves et des orphelins que la bataille avait laissés ; elle impose aux polygames existants de répudier au-delà de quatre, ce que plusieurs compagnons firent. Le verset 33, 50 dispense le Prophète de répudier celles qu’il avait déjà épousées et énumère les catégories de femmes qui lui restent licites. Il faut éviter ici une formulation trop mécanique — la chronologie exacte de chaque révélation et de chaque mariage est discutée entre savants —, mais l’essentiel est sûr : un régime particulier, puis, deux versets plus loin, une porte refermée :

لَّا يَحِلُّ لَكَ ٱلنِّسَآءُ مِنۢ بَعۡدُ وَلَآ أَن تَبَدَّلَ بِهِنَّ مِنۡ أَزۡوَٰجٖ وَلَوۡ أَعۡجَبَكَ حُسۡنُهُنَّ إِلَّا مَا مَلَكَتۡ يَمِينُكَۗ وَكَانَ ٱللَّهُ عَلَىٰ كُلِّ شَيۡءٖ رَّقِيبٗا

Il ne t’est plus permis de prendre d’autres femmes, quand bien même celles-ci te plairaient — sauf parmi tes esclaves —, ni de remplacer celle que tu serais amené à répudier. Allah est le témoin vigilant de toute chose.

— Sourate 33, Al-Ahzâb, verset 52

Qu’on mesure ce que dit ce verset. Les croyants peuvent épouser jusqu’à quatre femmes, les répudier et en épouser d’autres à leur place, toute leur vie ; le Prophète, lui, ne peut plus en épouser aucune — « quand bien même celles-ci te plairaient », dit le texte, avec une franchise qui nomme le désir pour le lui interdire —, ni remplacer une épouse qu’il répudierait. Le privilège du verset 50 n’est donc pas une licence : c’est une situation gélée, fermée dans les deux sens, plus restrictive à cet égard que celle des croyants.

La nuance qu’un contradicteur informé sortira — et qu’il faut donc assumer

Il existe, dans la tradition elle-même, un débat sur ce verset, et ce dossier préfère le dire avant qu’on ne le lui oppose. Un rapport attribué à Â’icha, transmis par At-Tirmidhî et An-Nasâ’î, affirme que le Prophète ne mourut pas avant qu’Allah ne lui eût de nouveau rendu les femmes licites — autrement dit, que l’interdiction du verset 52 aurait été levée par la suite. Ibn Kathîr rapporte les deux positions : celle qui tient l’interdiction pour définitive, et celle qui la tient pour abrogée. Faut-il, pour défendre le Prophète, cacher ce débat ? Non — car il ne change rien à l’essentiel, et le montrer est plus fort que le taire. Quelle que soit la lecture retenue, le fait demeure, attesté par toutes les sources sans exception : après Maymûna, en l’an 7, il n’épousa plus personne, durant les quatre dernières années de sa vie, alors qu’il était au sommet de son autorité et que des femmes s’offraient à lui — le verset 50 le dit expressément. Si l’interdiction fut maintenue, il s’y tint ; si elle fut levée, il n’en usa pas. Dans les deux cas, la conduite tranche ce que l’exégèse discute : un homme de plaisir à qui l’on rend la liberté s’en sert. Celui-ci ne s’en est pas servi.

Il faut ajouter ce que le statut de ses épouses leur coûtait, et que l’accusation présente comme un privilège : le verset 33, 6 les déclare « mères des croyants », et le verset 53 en tire la conséquence — aucun homme ne pourra jamais les épouser après lui. C’est une donnée réelle du droit islâmique, qu’il ne faut ni cacher ni embellir : neuf femmes, dont plusieurs jeunes, ont vécu des décennies de veuvage sans possibilité de se remarier, dans un dénuement volontaire, en enseignant la religion. Â’icha survivra quarante-huit ans à son mari. Une analyse équilibrée met les deux côtés dans la balance : un statut particulier, oui — plus large sur un point, plus contraignant sur plusieurs autres. Ce n’est pas le sort qu’un homme de plaisir réserve à son harem : c’est celui d’une maison devenue école.

VII. Zaynab — l’accusation en face

C’est le cas que le polémiste garde pour la fin, et il faut le traiter dans ses termes les plus durs. La version qu’il raconte, depuis Jean Damascène : le Prophète se rend chez Zayd, son fils adoptif ; en son absence, il aperçoit Zaynab légèrement vêtue, en est saisi, murmure une louange à Dieu ; Zayd, l’apprenant, offre de répudier sa femme ; le Prophète refuse par convenance tout en la désirant en secret ; puis une révélation opportune arrive pour lui donner celle qu’il convoitait. Cette version existe : elle est rapportée par At-Tabarî, avec d’autres, dans son commentaire. Mais At-Tabarî, comme il le dit lui-même en préface de son œuvre, compile tout ce qui se transmet en laissant au lecteur la charge d’en vérifier les chaînes — et cette chaîne-là ne tient pas. Les grands vérificateurs l’ont écartée explicitement : Ibn Kathîr déclare préférer ne pas rapporter ces récits, faute d’authenticité ; Ibn al-‘Arabî le mâlikite, le Qâdî ‘Iyâd dans son Shifâ’, Ibn Hajar les jugent sans fondement. Ce que le Coran dit, lui, est autre chose, et il faut le lire en entier :

وَإِذۡ تَقُولُ لِلَّذِيٓ أَنۡعَمَ ٱللَّهُ عَلَيۡهِ وَأَنۡعَمۡتَ عَلَيۡهِ أَمۡسِكۡ عَلَيۡكَ زَوۡجَكَ وَٱتَّقِ ٱللَّهَ وَتُخۡفِي فِي نَفۡسِكَ مَا ٱللَّهُ مُبۡدِيهِ وَتَخۡشَى ٱلنَّاسَ وَٱللَّهُ أَحَقُّ أَن تَخۡشَىٰهُۖ فَلَمَّا قَضَىٰ زَيۡدٞ مِّنۡهَا وَطَرٗا زَوَّجۡنَٰكَهَا لِكَيۡ لَا يَكُونَ عَلَى ٱلۡمُؤۡمِنِينَ حَرَجٞ فِيٓ أَزۡوَٰجِ أَدۡعِيَآئِهِمۡ إِذَا قَضَوۡاْ مِنۡهُنَّ وَطَرٗاۚ وَكَانَ أَمۡرُ ٱللَّهِ مَفۡعُولٗا

Souviens-toi lorsque tu disais à celui qu’Allah a comblé de Ses bienfaits et que tu avais toi-même comblé : « Garde ton épouse et crains Allah ! » Craignant les reproches des gens, tu dissimulais en toi-même ce qu’Allah allait dévoiler, alors qu’Allah est plus en droit d’être redouté. Lorsque Zayd eut mis fin à leur union, Nous en avons fait ton épouse afin que les croyants puissent, sans que cela soit considéré comme un péché, épouser les anciennes femmes de leurs fils adoptifs. L’arrêt d’Allah devait être exécuté.

— Sourate 33, Al-Ahzâb, verset 37

Lisons ce que le verset dit réellement. Il reproche au Prophète d’avoir dissimulé « ce qu’Allah allait dévoiler » — et ce qu’Allah a dévoilé, c’est précisément ce mariage, qu’Il ordonne dans la même phrase : « Nous en avons fait ton épouse. » Ce que le Prophète cachait n’était donc pas un désir, mais l’annonce qui lui avait été faite que Zaynab deviendrait sa femme — lecture que le traducteur Rachid Maach retient en note, qui remonte à ‘Alî ibn al-Husayn, l’arrière-petit-fils du Prophète, et que Az-Zamakhsharî comme Ibn Kathîr adoptent. Réduire ce que le verset dit à « il cachait son désir », c’est ajouter au texte une conclusion qu’il ne formule pas. Et pourquoi cachait-il cette annonce ? Le verset le dit : par crainte des gens — car dans l’Arabie de l’époque, où l’adoption assimilait entièrement le fils adoptif au fils de sang, épouser l’ancienne femme de son fils adoptif était l’équivalent d’un inceste, et les hypocrites de Médine n’attendaient que cela. C’est ce tabou que le mariage devait briser, et le verset le déclare comme sa finalité unique : « afin que les croyants puissent épouser les anciennes femmes de leurs fils adoptifs ». Le mariage est lié à l’abolition de l’adoption plénière, révélée quelques versets plus haut (33, 4-5) et rappelée trois versets plus loin (33, 40) : « Mouhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous. »

On objecte parfois : pourquoi ne pas avoir refusé ce mariage, pour éviter le scandale ? C’est précisément la logique de la réforme. Certaines normes ne tombent pas par un discours : il fallait qu’un acte public, accompli par le Prophète lui-même, au prix de sa propre réputation, rende visible que le fils adoptif n’est pas un fils de sang — et le verset 38 le dit aussitôt : telle est la règle appliquée aux prophètes qui l’ont précédé, qui transmettent sans redouter les reproches de personne. Deux arguments achèvent de ruiner la légende. Le premier : Zaynab était la cousine germaine du Prophète, fille de sa tante paternelle, qu’il connaissait depuis sa naissance, qu’il voyait constamment, avant même que le voile ne soit prescrit — et c’est lui-même qui l’avait mariée à Zayd, contre le gré de sa famille qui trouvait l’affranchi indigne d’une femme de Quraysh, pour enseigner l’égalité des croyants. S’il l’avait désirée, il pouvait l’épouser lui-même, librement, des années plus tôt. Ce n’est pas une preuve absolue des intentions — aucune chronologie ne l’est —, mais cela ruine l’idée d’une fascination née d’une rencontre fortuite. Le second argument est celui de la franchise du texte, et ce sont les compagnons eux-mêmes qui l’ont formulé :

كَانَتْ زَيْنَبُ تَفْخَرُ عَلَى أَزْوَاجِ النَّبِيِّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ تَقُولُ: زَوَّجَكُنَّ أَهَالِيكُنَّ، وَزَوَّجَنِي اللَّهُ تَعَالَى مِنْ فَوْقِ سَبْعِ سَمَوَاتٍ. وَقَالَ أَنَسٌ: لَوْ كَانَ رَسُولُ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ كَاتِمًا شَيْئًا لَكَتَمَ هَذِهِ

« Zaynab se glorifiait devant les autres épouses du Prophète en disant : « Vos familles vous ont mariées ; moi, c’est Allah qui m’a mariée, du haut des sept cieux. » Et Anas ajoutait : « Si le Messager d’Allah avait dû cacher quelque chose de ce qui lui était révélé, il aurait caché ce verset. » »

Rapporté par Al-Bukhârî, d’après Anas ibn Mâlik

Voilà l’observation textuelle annoncée en méthode, et elle ne demande aucune foi préalable : un homme qui aurait fabriqué sa révélation n’y aurait jamais inscrit un verset qui lui reproche publiquement, pour l’éternité, d’avoir craint les hommes plus qu’Allah. On efface les pages gênantes ; on ne les récite pas cinq fois par jour. La présence d’une correction publique est exactement ce qui distingue ce texte d’un récit construit pour glorifier son auteur — et le verset 37 est la meilleure preuve que son auteur n’est pas celui qu’il réprimande.

VIII. Un foyer de pauvreté — ce que les onze épouses ont vécu

Un homme de plaisir entretient ses femmes dans le luxe : c’est le sens même de l’accusation, et la pauvreté ne prouve pas la vertu à elle seule — mais elle répond à cette accusation précise, celle d’un harem entretenu pour le plaisir, en la rendant matériellement invraisemblable. Or l’épisode le plus documenté de la vie conjugale du Prophète est exactement l’inverse du luxe. Vers l’an 9 de l’hégire, alors que le butin des campagnes enrichit la communauté, ses épouses lui demandent une part de cette aisance — des vêtements, des ressources, ce que les femmes des compagnons commencent à recevoir. Il s’isole d’elles un mois entier, et la révélation descend :

يَٰٓأَيُّهَا ٱلنَّبِيُّ قُل لِّأَزۡوَٰجِكَ إِن كُنتُنَّ تُرِدۡنَ ٱلۡحَيَوٰةَ ٱلدُّنۡيَا وَزِينَتَهَا فَتَعَالَيۡنَ أُمَتِّعۡكُنَّ وَأُسَرِّحۡكُنَّ سَرَاحٗا جَمِيلٗا وَإِن كُنتُنَّ تُرِدۡنَ ٱللَّهَ وَرَسُولَهُۥ وَٱلدَّارَ ٱلۡأٓخِرَةَ فَإِنَّ ٱللَّهَ أَعَدَّ لِلۡمُحۡسِنَٰتِ مِنكُنَّ أَجۡرًا عَظِيمٗا

Prophète ! Dis à tes épouses : « Si c’est cette vie et son faste que vous convoitez, alors venez, je vous accorderai une indemnité et vous rendrai votre liberté en toute dignité. Mais si c’est Allah, Son Messager et la Demeure dernière que vous choisissez, alors sachez qu’Allah a réservé à celles d’entre vous qui sont vertueuses une immense récompense. »

— Sourate 33, Al-Ahzâb, versets 28-29

Le choix est posé à chacune, en commençant par Â’icha, à qui il conseille de consulter ses parents avant de répondre : l’aisance avec la liberté, ou lui avec la pauvreté. Toutes le choisissent, lui et sa pauvreté. C’est ‘Umar qui, entrant chez lui pendant cette retraite, décrit ce qu’il voit : le Prophète couché sur une natte de fibres dont les marques s’impriment sur son flanc, une poignée d’orge dans un coin, quelques peaux suspendues — et ‘Umar pleure, en songeant aux empereurs de Perse et de Byzance dans leurs palais. Ce dénuement n’était pas une posture d’un jour : c’était la règle de la maison, et Â’icha l’a décrite à son neveu avec une précision qui ne laisse rien à l’imagination :

كُنَّا نَنْظُرُ إِلَى الْهِلَالِ ثُمَّ الْهِلَالِ ثُمَّ الْهِلَالِ، ثَلَاثَةَ أَهِلَّةٍ فِي شَهْرَيْنِ، وَمَا أُوقِدَتْ فِي أَبْيَاتِ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ نَارٌ. قُلْتُ: يَا خَالَةُ، فَمَا كَانَ يُعِيشُكُمْ؟ قَالَتِ: الْأَسْوَدَانِ: التَّمْرُ وَالْمَاءُ

« Nous voyions passer un croissant de lune, puis un autre, puis un autre — trois croissants en deux mois — sans qu’aucun feu ne soit allumé dans les demeures du Messager d’Allah. — De quoi viviez-vous donc, ma tante ? demanda ‘Urwa. — Des deux choses noires : les dattes et l’eau. »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha

Â’icha ajoute, dans la suite du même récit, que des voisins ansarites possédant des bêtes laitières leur envoyaient parfois du lait — précision qu’il faut citer, car elle dit la pauvreté réelle sans la dramatiser : on vivait de dattes, d’eau et de la charité des voisins. Deux mois sans allumer de feu pour cuire un repas : telle était la maison de l’homme qu’on nous décrit vautré dans les plaisirs. Il partageait ses nuits entre ses épouses avec une équité scrupuleuse — le traducteur Maach le rappelle en note du verset 51, qui lui accordait pourtant la liberté de faire autrement —, au point de se faire porter, malade et mourant, de chambre en chambre pour respecter le tour de chacune, jusqu’à ce que toutes l’autorisent à rester chez Â’icha. Et à sa mort, il ne laissa ni dinar ni dirham, ni esclave, ni bien — rien qu’une mule blanche, ses armes et une terre qu’il avait déjà donnée en aumône, selon le témoignage de ‘Amr ibn al-Hârith rapporté par Al-Bukhârî. Son armure était en gage chez un juif de Médine, pour trente mesures d’orge.

IX. Les prophètes de la Bible — la cohérence de l’accusateur

Une remarque s’impose lorsque l’accusation vient d’un contradicteur chrétien ou juif, et elle ne vise pas à attaquer sa foi mais à tester la cohérence de son objection. Les figures que sa propre Écriture tient pour saintes furent polygames : Abraham eut Sara et Agar, puis Qétoura ; Jacob eut Léa, Rachel et leurs deux servantes ; David eut plusieurs épouses ; et le Livre des Rois rapporte que Salomon, prophète et roi, eut sept cents épouses et trois cents concubines (1 Rois 11, 3). Nul ne conclut, dans ces traditions, qu’Abraham ou David étaient des hommes de plaisir indéfendables : on y voit des patriarches et des rois de leur temps. Si la polygamie est compatible avec la sainteté pour Abraham, Jacob, David et Salomon, l’objection ne peut pas être la polygamie elle-même : elle ne peut porter que sur les motifs — et c’est exactement ce que ce dossier a examiné, chronologie, profils, textes restrictifs et vie matérielle à l’appui. Il faut ajouter que l’islam, comme le judaïsme des prophètes, ne connaît pas le monachisme : le Prophète a montré qu’on pouvait porter la spiritualité la plus élevée en étant époux, père et chef, et il a expressément refusé à ceux de ses compagnons qui voulaient renoncer au mariage cette voie qui n’était pas la sienne.

X. Ne pas juger le VIIe siècle avec les catégories du XXIe sans les reconstruire

Une partie de la polémique repose sur un anachronisme : elle prend des institutions du VIIe siècle — le mariage, le veuvage, l’alliance entre familles, la captivité de guerre, la filiation adoptive, les rapports tribaux — et les lit comme si elles fonctionnaient comme les nôtres. Cela ne signifie pas que tout était acceptable parce que c’était ancien : cette série ne dit jamais « le monde ancien était ancien, donc tout est réglé ». Cela signifie qu’on ne peut ni juger ni comprendre sans reconstruire d’abord le contexte, et discuter ensuite des principes. Cette remarque vaut particulièrement pour Juwayriya et Safiyya, dont l’histoire implique la captivité de guerre — réalité que ce dossier ne cherche pas à embellir et que le dossier n° 19 regarde en face : quel était leur statut, quelles options existaient, ce que leur mariage a produit — pour Juwayriya, la libération de sa tribu ; pour Safiyya, l’affranchissement, une dot et un rang. Il faut aussi rappeler ce qu’était une veuve dans l’Arabie de l’époque : une femme qui perdait avec son mari toute protection matérielle et tribale, et pour qui le mariage était, de très loin, le moyen d’intégration le plus digne. C’est dans ce cadre que les unions du Prophète doivent être lues, avant que chacun n’en juge selon sa conscience.

XI. Ce que le dossier établit — et ce qu’il ne prétend pas établir

Pour être inattaquable, une argumentation distingue ses niveaux de certitude. Ce qui est fortement établi dans les sources islâmiques, sans divergence : la longue monogamie avec Khadîja ; la concentration des autres mariages après cinquante ans ; le profil des épouses — une seule vierge, des veuves, des captives affranchies, des filles d’ennemis ; l’existence d’un régime particulier (33, 50) suivi d’une restriction (33, 52) ; l’absence de tout mariage après l’an 7 ; le dénuement de la maison ; la présence, dans le Coran, d’une réprimande contre le Prophète ; le rôle des épouses dans la transmission du savoir. Ce qui relève de l’interprétation, solidement fondée mais discutée : l’objet exact de ce que le Prophète dissimulait dans le verset 37 — la lecture retenue ici est celle des grands commentateurs, mais elle est une lecture ; le caractère définitif ou abrogé du verset 52 ; la finalité précise de chaque mariage. Ce qui relève de la foi, et que le dossier ne demande à personne d’admettre pour suivre son argument : que ces versets sont une révélation. Les intentions intérieures d’un homme ne se mesurent pas comme un chiffre ; la défense repose sur un faisceau d’indices convergents — monogamie, âge, profils, effets, pauvreté, restrictions, conduite après l’an 7 — et c’est ce faisceau, non un argument isolé, qui rend l’accusation insoutenable.

XII. La part de vérité

Cette série ne maquille rien. Oui, la polygamie heurte la sensibilité contemporaine, et rien de ce qui précède ne vise à la rendre agréable à un lecteur qui la réprouve : le dossier n° 10 en traite les conditions et les abus sans rougir. Oui, deux de ces mariages ont été contractés avec des captives de guerre, et le dossier n° 19 regarde en face ce que la captivité signifiait au VIIe siècle. Oui, l’âge d’Â’icha est une question réelle, traitée avec ses sources et ses variantes au dossier n° 18. Oui, le verset 33, 51 accorde au Prophète une liberté dans le partage de ses nuits que les croyants n’ont pas — il est honnête de le dire, comme de dire qu’il n’en usa pas. Oui, il existe un débat classique sur la portée du verset 52, et on l’a exposé. Ce que ce dossier récuse n’est aucun de ces faits : c’est l’image d’un homme qui aurait cherché le plaisir, alors que la chronologie, l’identité des épouses, ce qu’elles ont produit, le verset 52, le verset du choix, la conduite après l’an 7 et le témoignage unanime de sa maison décrivent un homme qui a vécu sa jeunesse dans la monogamie, sa vieillesse dans le dénuement, et dont chaque mariage tardif répondait à une veuve à protéger, une tribu à gagner, une loi à établir ou un lien à sceller.

XIII. Le retournement — et la question-test

Au polémiste qui compte onze épouses : comptez aussi vingt-cinq ans avec une seule, plus âgée que lui, quand il était jeune et riche par elle ; comptez huit veuves, deux captives affranchies, deux filles d’ennemis ; comptez les deux mille hadiths d’Â’icha ; lisez le verset 52 que vous ne citez jamais ; lisez le verset 28, où ses épouses réclament du confort et reçoivent le choix entre la pauvreté avec lui et la liberté sans lui ; relisez le verset 37, qui le réprimande devant les siècles ; et si vous êtes chrétien ou juif, relisez ce que votre propre Livre dit d’Abraham, de David et de Salomon. Question-test : citez un seul imposteur de l’histoire qui ait inscrit dans son propre livre sacré une interdiction de se remarier, un reproche public contre lui-même, et l’offre faite à ses femmes de le quitter pour vivre mieux — puis qui, la liberté lui étant rendue ou non, n’ait plus épousé personne. Un homme de plaisir écrit un autre livre et vit une autre vie. Et au lecteur musulman : la meilleure défense de ce foyer n’est pas de nier ce qui dérange, mais de raconter en entier — la natte, les dattes et l’eau, les deux mois sans feu, les savantes qu’il a laissées — car c’est dans ce dénuement choisi et dans cette école, et non dans le nombre des épouses, que se lit la vérité de l’homme.

XIV. Objections et questions fréquentes

Les objections qui reviennent le plus souvent, avec des réponses directes — y compris celles qui viennent contredire tel ou tel point du corps du dossier.

Q. Onze femmes, c’est forcément sexuel.

Non : un nombre ne fournit pas à lui seul le motif d’une conduite. Il faut la chronologie et l’identité des personnes : vingt-cinq ans de monogamie avec une veuve plus âgée, puis des mariages tardifs avec des veuves, des captives affranchies et des filles d’ennemis. Cela ne prouve pas à soi seul une motivation unique, mais cela interdit de réduire l’histoire à une quête sexuelle.

Q. Pourquoi onze alors qu’il limite les autres à quatre ?

Parce que les textes distinguent explicitement le régime des croyants et celui du Prophète : la limite de quatre (4, 3) est révélée en l’an 3, le verset 33, 50 le dispense de répudier, et le verset 33, 52 lui interdit ensuite tout nouveau mariage et tout remplacement, ce que les croyants restent libres de faire. Son statut est à la fois exception et restriction — gélé, non élargi.

Q. Il a donc inventé une loi pour lui-même.

C’est une conclusion théologique, pas une observation. Le musulman répond que la règle vient de la révélation — mais un non-musulman n’a pas à l’admettre. Ce qu’il peut observer, lui, c’est le contenu du texte : restrictions, obligations, réprimande publique, offre de divorce. Ce ne sont pas les versets qu’on s’écrit pour se flatter.

Q. Et si le verset 52 a été abrogé, comme le dit un rapport d’Â’icha ?

Le débat existe, et ce dossier l’expose lui-même. Il ne change rien à l’essentiel : après l’an 7, le Prophète n’épousa plus personne, pendant quatre ans, au sommet de son autorité, alors que des femmes s’offraient à lui. Si l’interdiction fut maintenue, il s’y tint ; si elle fut levée, il n’en usa pas. La conduite tranche ce que l’exégèse discute.

Q. N’est-ce pas quand même un privilège ?

Oui, au sens descriptif : il existe un statut particulier, et le dossier le dit. Mais « privilège » ne signifie pas « avantage de plaisir ». Les mêmes textes imposent une interdiction de nouveau mariage, et à ses épouses un statut contraignant : mères des croyants, elles ne peuvent se remarier après lui. Une analyse équilibrée met les deux côtés dans la balance.

Q. Il a convoité Zaynab.

Le récit de la femme aperçue vient de chaînes que les vérificateurs — Ibn Kathîr, Ibn Hajar, le Qâdî ‘Iyâd, Ibn al-‘Arabî — rejettent. Le Coran ne raconte pas cette scène : il relie le mariage à l’abolition de l’adoption et reproche au Prophète d’avoir craint les gens. Zaynab était sa cousine, qu’il connaissait depuis toujours et qu’il avait lui-même mariée à Zayd : s’il l’avait désirée, rien ne l’empêchait de l’épouser des années plus tôt.

Q. Mais le verset 37 dit qu’il cachait quelque chose.

Oui, et c’est pourquoi il faut le lire en entier : il cachait « ce qu’Allah allait dévoiler » — et ce qui est dévoilé dans la même phrase, c’est le mariage ordonné. Les grands commentateurs y lisent l’annonce reçue de ce mariage, redoutée à cause du tabou de l’adoption. Y lire « il cachait son désir » ajoute au texte une conclusion qu’il ne formule pas.

Q. Pourquoi le Coran le réprimande-t-il, alors ?

Pour avoir craint le jugement des hommes plus que celui d’Allah. Une mission prophétique n’abolit pas toute réaction humaine — et la présence d’une correction publique est exactement ce qui distingue ce texte d’un récit construit pour glorifier son auteur. Comme le disait Anas : s’il avait dû cacher un verset, c’est celui-là.

Q. Pourquoi ne pas avoir refusé le mariage avec Zaynab pour éviter le scandale ?

Parce que certaines normes ne tombent pas par un discours. Il fallait un acte public, accompli par le Prophète lui-même au prix de sa réputation, pour rendre visible que le fils adoptif n’est pas un fils de sang — et le verset 38 le dit : telle est la règle des prophètes, qui transmettent sans redouter les reproches.

Q. Toutes les épouses étaient-elles âgées ou veuves ?

Non, et il ne faut pas inventer une uniformité qui n’existe pas : Â’icha est l’exception, traitée au dossier n° 18. Le point n’est pas que toutes étaient veuves, mais qu’une majorité écrasante des unions ne correspond en rien au portrait d’une quête de jeunes conquêtes.

Q. Les épouses captives ?

Deux mariages sont liés à la captivité de guerre, et ce point doit être reconnu, non embelli. Il relève du droit de la guerre du VIIe siècle, du statut des captifs et de l’affranchissement, traités en face au dossier n° 19. Ce que ces deux mariages ont produit — la libération d’une tribu, l’affranchissement d’une princesse vaincue — fait partie de l’analyse.

Q. La pauvreté ne prouve pas la vertu.

Exact, et le dossier ne le prétend pas. Elle répond à une accusation précise — celle d’un harem entretenu pour le luxe et le plaisir — en la rendant matériellement invraisemblable : deux mois sans feu, des dattes et de l’eau, une natte, une armure en gage.

Q. N’est-il pas contradictoire qu’un prophète s’intéresse au mariage ?

Non, sauf à tenir Abraham, Jacob, David et Salomon pour des contradictions vivantes. L’islam rejette le monachisme comme critère de sainteté ; le Prophète a montré comment porter la spiritualité la plus haute en étant époux, père et chef — et il a refusé à ses compagnons la voie du renoncement au mariage.

Q. Vous cherchez simplement à excuser tout ce qu’il a fait.

Non. Ce dossier reconnaît explicitement la polygamie, le régime particulier du Prophète, les questions autour d’Â’icha, les mariages liés à la captivité, le débat sur le verset 52 et les discussions exégétiques sur Zaynab. La différence entre une défense sérieuse et une propagande fragile est précisément la capacité à regarder les objections en face — et l’argument le plus fort tient en une phrase : le chiffre onze isolé est trompeur, car il désigne un homme monogame vingt-cinq ans, marié tardivement à des veuves, des captives affranchies et des filles d’ennemis, soumis à des règles qui lui ferment ensuite tout nouveau mariage, et qui a vécu dans une maison où l’on ne mangeait pas chaud deux mois durant.

Synthèse

Le mythe de l’homme de plaisir, formulé par Jean Damascène au VIIIe siècle et répété depuis sans changement, se nourrit d’un chiffre — onze — et d’un verset — 33, 50 — cités hors de tout ce qui les entoure. La chronologie les remet en place : vingt-cinq années de monogamie, de vingt-cinq à cinquante ans, avec une veuve plus âgée qui l’avait demandé en mariage ; puis, après cinquante ans, en dix années de guerre et de gouvernement, dix mariages dont une seule vierge, huit veuves, deux captives affranchies, deux filles d’ennemis — et aucun après l’an 7. Ces mariages ont produit des savantes : plus de deux mille hadiths transmis par Â’icha, près de quatre cents par Umm Salama, le Coran gardé par Hafsa — un homme de plaisir laisse des femmes silencieuses, celui-ci a laissé des professeurs. La règle des quatre (4, 3) est suivie pour lui d’une dispense de répudier (33, 50) puis d’une interdiction de tout nouveau mariage « quand bien même elles te plairaient » (33, 52) ; le débat classique sur la portée de ce verset est exposé, et la conduite le tranche : il n’épousa plus personne. Le cas de Zaynab, lu dans le Coran et non dans les récits sans chaîne qu’Ibn Kathîr et Ibn Hajar écartent, est celui d’un mariage ordonné pour abolir le tabou de l’adoption, avec une cousine qu’il connaissait depuis toujours et qu’il avait lui-même mariée à son affranchi ; le verset 37 le réprimande d’avoir craint les hommes — observation textuelle qui ne demande aucune foi préalable, et que les compagnons opposaient déjà à l’accusation. Ses épouses ont vécu dans un dénuement que le verset du choix leur a proposé de quitter et qu’elles ont toutes préféré à l’aisance : deux mois sans feu, des dattes et de l’eau, une natte, une armure en gage. Les prophètes de la Bible furent polygames sans cesser d’être saints pour ceux qui les vénèrent : l’objection ne peut donc porter que sur les motifs, et c’est sur les motifs que le faisceau d’indices est écrasant. Ce que la polygamie a de difficile pour notre temps, les dossiers n° 10, 18 et 19 le regardent en face ; ce que ce dossier établit, c’est que l’homme de plaisir n’a jamais habité cette maison-là.

◆ À retenir — mémo

– Méthode : trois niveaux (faits, interprétation, jugement) ; et ne jamais confondre « c’est une révélation » (théologique) avec « le texte contient une réprimande, une interdiction et une offre de divorce » (observable par tous).

– La chronologie : monogame vingt-cinq ans, de 25 à 50 ans, avec Khadîja, veuve plus âgée qui l’a demandé en mariage ; tous les autres mariages après 50 ans, en dix ans ; aucun après l’an 7.

– Les onze épouses : une seule vierge (Â’icha), huit veuves, une divorcée, deux captives affranchies, deux filles de chefs ennemis, une épousée à distance (Umm Habîba).

– Ce qu’elles ont produit : plus de 2 200 hadiths transmis par Â’icha, près de 400 par Umm Salama, le Coran gardé par Hafsa — des savantes, pas un harem ; solidarité avec les veuves, réconciliation des tribus, réforme des normes.

– La règle des quatre (4, 3) date de l’an 3 ; 33, 50 le dispense de répudier ; 33, 52 lui interdit toute autre femme « quand bien même elles te plairaient ». Le débat sur l’abrogation de 33, 52 (rapport d’Â’icha) est assumé : la conduite tranche — aucun mariage après l’an 7.

– Zaynab : le récit de la femme aperçue vient de chaînes rejetées (Ibn Kathîr, Ibn Hajar, Qâdî ‘Iyâd) ; le verset 37 dit ce qu’il cachait — l’annonce du mariage — et pourquoi : le tabou de l’adoption, que ce mariage abolit (33, 4-5 et 40).

– L’argument de la cousine : il la connaissait depuis toujours et l’avait lui-même mariée à son affranchi.

– La preuve par la réprimande : « s’il avait dû cacher un verset, il aurait caché celui-là » (Al-Bukhârî, d’après Anas).

– Le verset du choix (33, 28-29) : ses épouses réclament du confort, reçoivent le choix entre la liberté et la pauvreté avec lui — toutes restent. Trois croissants sans feu, dattes et eau, le lait des voisins (Al-Bukhârî, Muslim) ; la natte d’‘Umar ; l’armure en gage.

– Mères des croyants (33, 6 et 53) : interdiction de se remarier après lui — un statut particulier, plus large sur un point, plus contraignant sur plusieurs ; Â’icha, quarante-huit ans de veuvage enseignant.

– Les prophètes de la Bible furent polygames (Abraham, Jacob, David ; Salomon, 1 Rois 11, 3) : l’objection ne peut porter que sur les motifs — et sur les motifs, le faisceau d’indices est écrasant.

– La question-test : quel imposteur inscrit dans son propre livre une réprimande contre lui, l’interdiction de se remarier et l’offre faite à ses femmes de le quitter — puis n’épouse plus personne ?

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach, vérifiée verset par verset : 33, 4-6 ; 33, 28-29 ; 33, 37-40 ; 33, 50-53 ; 4, 3 (dossier n° 10).

Hadith : Al-Bukhârî, d’après Anas ibn Mâlik, sur la fierté de Zaynab et le verset qu’il n’aurait pas caché (Kitâb at-Tawhîd) ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Â’icha, sur les trois croissants sans feu et le lait des voisins ; Al-Bukhârî et Muslim, récit de ‘Umar durant la retraite du Prophète (hadith de l’îlâ’) ; Al-Bukhârî, d’après ‘Amr ibn al-Hârith, sur ce qu’il laissa à sa mort ; Al-Bukhârî, sur l’armure en gage ; Al-Bukhârî, sur Sawda cédant son tour ; At-Tirmidhî et An-Nasâ’î, d’après Â’icha, sur le rétablissement de la permission (débat exposé en section VI) ; Al-Bukhârî et Muslim, sur la jalousie d’Â’icha envers Khadîja et sur l’équité du partage des nuits.

Exégèse et vérification : At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân, sur 33, 37 (récits compilés sans garantie, selon sa propre préface) ; Ibn Kathîr, Tafsîr, sur 33, 37 et 33, 52 ; Az-Zamakhsharî, Al-Kashshâf, et la lecture attribuée à ‘Alî ibn al-Husayn ; Ibn al-‘Arabî, Ahkâm al-Qur’ân ; le Qâdî ‘Iyâd, Ash-Shifâ’ ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî ; Ibn Hazm, sur le décompte des hadiths transmis par Â’icha.

Biographie et histoire : Ibn Hishâm, As-Sîra an-nabawiyya ; Ibn Sa‘d, At-Tabaqât al-kubrâ (notices des épouses) ; Ibn al-Qayyim, Zâd al-ma‘âd ; Jean Damascène, De haeresibus, chapitre sur l’islam (source de l’accusation) ; Bible, Genèse 16 et 25, 29-30 ; 1 Rois 11, 3 ; renvois aux dossiers n° 10 (polygamie), 18 (Â’icha) et 19 (captives).

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