Muhammad ﷺ — L’homme qui a tout perdu et qui a tout pardonné

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Convertis to Islam  ·  Dossier de référence

Muhammad

L’homme qui a tout perdu
et qui a tout pardonné

Une lettre, puis une vie — des origines à la tombe
D’après les sources classiques sunnites

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Livre premier

Lettre à celui qui ne le connaît pas encore

Ce que fut cet homme, avant même de savoir ce qu’il a enseigné

À toi qui ouvres cette page. Musulman qui veut retrouver son Prophète ﷺ, ou lecteur qui passe par curiosité, par hasard, peut-être même par méfiance. Cette lettre est pour toi. Assieds-toi. Prends ton temps. Je vais te présenter quelqu’un.

Avant de commencer : ce qu’en disent ceux qui ne le suivent pas

Tu pourrais penser que ce qui va suivre est le portrait embelli qu’un croyant fait de son Prophète. C’est ton droit. Alors avant que je te dise un seul mot de lui, laisse parler des hommes qui n’étaient pas musulmans, qui n’avaient rien à gagner à le louer, et qui l’ont étudié.

En 1978, un astrophysicien américain, Michael H. Hart, publie un livre resté célèbre : The 100, un classement des cent personnages les plus influents de l’histoire humaine. Hart n’est pas musulman. Il sait que son choix va lui coûter des critiques. Et il place Muhammad ﷺ à la première place — devant Newton, devant Jésus, devant tous. Sa justification tient en une phrase :

« Il fut le seul homme de l’histoire à avoir réussi de manière suprême à la fois sur le plan religieux et sur le plan séculier. »

Alphonse de Lamartine, poète et homme d’État français, écrit dans son Histoire de la Turquie (1854) :

« Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées, restaurateur de dogmes rationnels, fondateur de vingt empires terrestres et d’un empire spirituel, voilà Mahomet. À toutes les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ? »

Thomas Carlyle, historien écossais, consacre en 1841 une conférence entière à le défendre contre les caricatures de son époque (On Heroes, Hero-Worship) :

« Les mensonges que le zèle bien intentionné a accumulés autour de cet homme ne déshonorent que nous-mêmes. »

Carlyle pose une question simple : comment un imposteur aurait-il pu fonder une religion qui tient depuis douze siècles chez des centaines de millions d’hommes ? « Un homme faux fonder une religion ? Un homme faux ne saurait bâtir une maison de briques. »

Gandhi, qui lut sa biographie en prison, écrit dans Young India (1924) :

« Je voulais connaître la vie de celui qui détient aujourd’hui, sans conteste, le cœur de millions d’êtres humains. Je suis devenu plus que jamais convaincu que ce n’est pas l’épée qui a conquis une place à l’Islam. C’était la simplicité rigide du Prophète, son effacement scrupuleux de lui-même, sa fidélité aux engagements, son dévouement intense à ses amis et disciples, son intrépidité, son absence totale de peur, sa confiance absolue en Dieu et en sa propre mission. »

Annie Besant, écrivaine britannique, dans The Life and Teachings of Muhammad (1932) :

« Il est impossible à quiconque étudie la vie et le caractère du grand Prophète d’Arabie, à quiconque sait comment il enseignait et comment il vivait, d’éprouver autre chose que du respect pour ce prophète puissant. »

William Montgomery Watt, orientaliste écossais et prêtre anglican, un des plus grands spécialistes occidentaux de sa vie, conclut dans Muhammad at Mecca (1953) :

« Sa disposition à endurer la persécution pour ses convictions, la haute qualité morale des hommes qui crurent en lui et le prirent pour chef, et la grandeur de son accomplissement final — tout cela plaide pour son intégrité foncière. Supposer que Muhammad est un imposteur soulève plus de problèmes que cela n’en résout. »

Note d’honnêteté, parce que c’est la règle de ce site : d’autres citations circulent — notamment une attribuée à George Bernard Shaw — dont l’authenticité est douteuse. Nous ne les utilisons pas. Celles ci-dessus sont référencées à leurs ouvrages ; vérifie-les toi-même, les livres existent et sont consultables. Nous n’avons pas besoin de fausses louanges : les vraies suffisent, et sa vie suffit encore davantage.

Voilà. Un astrophysicien, un poète, un historien, un avocat de la non-violence, une théosophe, un prêtre orientaliste. Aucun n’était musulman. Tous se sont inclinés devant quelque chose.

Maintenant, laisse-moi te raconter devant quoi.

L’enfant à qui tout fut retiré

Il ne naît pas dans les bras d’un père.

Avant même d’ouvrir les yeux sur le monde, il a déjà perdu l’homme qui aurait dû le porter, le protéger, lui apprendre son propre nom. ‘Abd Allâh, son père, est mort en voyage, à vingt-cinq ans, alors que sa mère était enceinte de deux mois. L’enfant grandira avec une absence que rien ne pourra réparer.

À six ans, sa mère Âmina l’emmène voir la tombe de ce père, à un mois de marche. Sur le chemin du retour, en plein désert, elle tombe malade. Et elle meurt.

À six ans, on ne comprend pas tout ce que signifie la mort. On comprend seulement que sa mère ne se relève plus, que la route continue sans elle, et qu’il faut repartir vers La Mecque avec la servante. Il ne rentre pas chez lui après avoir perdu sa mère : il rentre dans un monde où son enfance vient de disparaître.

Son grand-père le recueille et l’aime plus que ses propres fils. Deux ans plus tard, le grand-père meurt. L’enfant a huit ans. Trois tombes déjà, et pas encore dix ans.

Retiens cela, parce que toute la suite en découle : cet homme saura ce que c’est que de perdre. Il n’en parlera jamais de l’extérieur. Quand, des années plus tard, il consolera un endeuillé, ou prendra un orphelin par la main, ce ne sera pas de la théorie.

Et quand la révélation viendra, elle ne lui dira pas d’oublier. Elle lui dira :

« Ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin, et Il t’a accueilli ? » (Coran 93:6)

Puis, deux versets plus loin, elle transformera sa blessure en loi pour tous les siens, jusqu’à la fin des temps :

« Quant à l’orphelin, ne le brime pas. » (Coran 93:9)

Sa douleur d’enfant est devenue une protection pour tous les enfants.

L’homme que ses ennemis payaient pour garder leur argent

Avant toute prophétie, La Mecque entière lui avait donné un surnom : Al-Amîn. Le digne de confiance. On lui confiait les dépôts, l’or, les objets précieux.

Puis il proclama son message, et la ville se retourna contre lui. On le traita de fou, de sorcier, de menteur. On tortura ses compagnons. On complota sa mort.

Et voici le détail qui devrait t’arrêter : la nuit où il dut fuir La Mecque, poursuivi par des hommes payés pour le tuer, il y avait encore chez lui des dépôts appartenant à ses ennemis. Ils voulaient sa mort — et ils continuaient à lui confier leur argent. Ils le traitaient de menteur sur Dieu, mais aucun d’eux n’aurait osé dire qu’il mentait sur un dirham.

Il chargea son cousin ‘Alî de rester derrière, au péril de sa vie, pour rendre chaque dépôt à son propriétaire. À ceux qui le chassaient.

Réfléchis à cela une minute. Qui fait ça ?

Avec les femmes

On t’a peut-être dit beaucoup de choses. Regarde les faits, et regarde l’époque.

Il vit dans un monde où la femme s’hérite comme un meuble, où certains pères enterrent leurs filles vivantes à la naissance, par honte. C’est dans ce monde-là qu’il se lève et dit :

« Le meilleur d’entre vous est celui qui est le meilleur envers sa famille — et je suis le meilleur d’entre vous envers ma famille. » (At-Tirmidhî)

À vingt-cinq ans, il épouse Khadîja, une veuve de quinze ans son aînée, qui l’a demandé en mariage. Il restera avec elle seule pendant vingt-cinq ans — toute sa jeunesse, toute sa force. Elle sera la première à croire en lui. Le soir de la première révélation, tremblant, c’est vers elle qu’il court : « Couvrez-moi. » Et c’est elle qui le rassure, en témoignant non d’un miracle, mais de son caractère : « Jamais ! Allah ne t’humiliera jamais : tu maintiens les liens du sang, tu portes le fardeau du faible, tu donnes à l’indigent, tu honores l’hôte. »

Elle meurt après vingt-cinq ans de mariage. Il ne l’oubliera jamais. Des années plus tard, à Médine, il égorge un mouton et en envoie des parts… aux vieilles amies de Khadîja. ‘Â’isha, sa jeune épouse, avouera en riant et en soupirant : « Je n’ai jamais été jalouse d’aucune femme comme de Khadîja — et je ne l’ai pourtant jamais vue. » Un jour, elle le pique : « Allah ne t’a-t-Il pas donné mieux qu’elle ? » Et lui, qui ne se mettait presque jamais en colère pour lui-même, se fâche :

« Non, par Allah. Elle a cru en moi quand les gens ont mécru. Elle m’a cru quand ils m’ont traité de menteur. Elle m’a soutenu de son bien quand ils m’en ont privé. »

La fidélité à une morte, défendue devant une vivante. Voilà l’homme.

Et au quotidien ? On demanda à ‘Â’isha ce qu’il faisait chez lui. Elle répondit simplement : « Il était au service de sa famille. » (Al-Bukhârî). Il raccommodait son vêtement, réparait sa sandale, trayait la brebis. Il buvait dans le verre à l’endroit exact où elle avait posé ses lèvres. Il courait avec elle dans le désert — elle gagna la course ; des années plus tard il prit sa revanche et rit : « Celle-ci pour celle-là. » Il l’écoutait raconter de longues histoires jusqu’au bout, sans l’interrompre.

Chef d’État, en guerre sur trois fronts, et il trouvait le temps de faire la course avec sa femme.

Dans son dernier grand discours, devant plus de cent mille personnes, parmi ses toutes dernières recommandations à sa communauté, il choisit celle-ci :

« Craignez Allah au sujet des femmes. »

C’était son testament.

Avec les enfants

Les rois ne s’agenouillent pas. Lui, si.

On le voyait prier en portant sa petite-fille Umâma sur l’épaule : il la posait pour se prosterner, la reprenait en se relevant. Ses petits-fils Al-Hasan et Al-Husayn montaient sur son dos pendant la prosternation — et lui, dirigeant la prière de toute la communauté, prolongeait la prosternation pour ne pas faire tomber l’enfant. Puis il s’excusait presque : « Mon fils m’a chevauché, j’ai détesté le presser. »

Un chef bédouin, Al-Aqra’, le vit embrasser son petit-fils et s’étonna : « J’ai dix enfants, je n’en ai jamais embrassé un seul. » Le Prophète ﷺ le regarda et répondit :

« Celui qui ne fait pas miséricorde ne reçoit pas miséricorde. » (Al-Bukhârî)

Il saluait les enfants qui jouaient dans la rue — le chef de l’État s’arrêtait pour dire salâm à des gamins. Il y avait un petit garçon qui avait un oiseau apprivoisé, un petit rossignol. L’oiseau mourut. Et le Prophète ﷺ, croisant l’enfant triste, s’arrêta et le consola avec une rime, pour le faire sourire : « Ô Abâ ‘Umayr, qu’a donc fait le petit nughayr ? » L’homme qui recevait la parole de Dieu prenait le temps du deuil d’un moineau.

Quand il passait en voyage et qu’on lui apportait les nouveau-nés, il les prenait sur ses genoux pour les bénir. Un bébé urina sur lui. On voulut l’arracher brusquement. Il dit : ne coupez pas son urine, vous laverez le vêtement — ne traumatisez pas l’enfant pour un habit.

Et il faut que tu saches ceci : cet homme si doux avec les enfants des autres a enterré six de ses sept enfants. Ses deux fils en bas âge à La Mecque. Trois de ses filles, adultes, l’une après l’autre. Puis le petit dernier, Ibrâhîm, à dix-huit mois. Il le prit mourant contre lui, et il pleura. Un compagnon s’étonna — on croyait la foi incompatible avec les larmes. Il répondit :

« L’œil pleure, le cœur s’attriste, et nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur. Et nous sommes, ô Ibrâhîm, affligés de te perdre. » (Al-Bukhârî)

La force d’un homme ne se mesure pas à sa capacité à ne jamais pleurer. Elle se mesure à ce qu’il fait de ses larmes. Lui, ses larmes ne l’ont jamais rendu injuste. Le jour même de la mort d’Ibrâhîm, le soleil s’éclipsa. Toute la ville murmura : le ciel pleure le fils du Prophète. N’importe quel imposteur aurait accepté ce miracle offert. Lui monta en chaire, le jour de son deuil, pour le refuser :

« Le soleil et la lune ne s’éclipsent ni pour la mort ni pour la vie de quiconque. » (Al-Bukhârî, Muslim)

Avec les serviteurs et les faibles

Écoute ce témoignage, et pèse-le. Anas ibn Mâlik avait dix ans quand sa mère l’a placé au service du Prophète ﷺ. Il l’a servi dix ans, jour et nuit, dans la paix et dans la guerre, jusqu’à sa mort. Dix ans d’adolescence au service d’un chef d’État. Voici son bilan, au mot près :

« Il ne m’a jamais dit « ouf ». Jamais dit, pour une chose que j’avais faite : « pourquoi as-tu fait cela ? » Jamais dit, pour une chose que je n’avais pas faite : « pourquoi ne l’as-tu pas fait ? » » (Al-Bukhârî, Muslim)

Dix ans. Pas un reproche. Toi qui lis, repense à ta semaine.

Il a dit : « Vos serviteurs sont vos frères qu’Allah a placés sous votre main. Que celui dont le frère est sous sa main le nourrisse de ce qu’il mange, l’habille de ce dont il s’habille, et ne le charge pas au-delà de ses forces — et s’il le charge, qu’il l’aide. » (Al-Bukhârî). À une époque où l’esclave était une chose, il ordonnait de l’asseoir à sa table.

Et dans son agonie, entre deux pertes de connaissance, il répétait deux recommandations, toujours les deux mêmes, jusqu’au bout : « La prière… et ceux que possèdent vos mains droites. » Dieu, et les serviteurs. Ses dernières forces pour les plus invisibles.

Il remarquait ceux que les puissants ne regardaient pas. Une femme — noire, dit-on, et pauvre — balayait la mosquée. Elle mourut. On l’enterra de nuit sans le déranger, tant elle comptait peu aux yeux des gens. Lui s’aperçut de son absence, demanda, s’attrista qu’on ne l’ait pas prévenu, et alla prier sur sa tombe. (Al-Bukhârî, Muslim). Le chef de l’Arabie debout sur la tombe de la balayeuse.

Bilâl, l’esclave noir torturé sur le sable brûlant, il en fit le premier muezzin de l’Islam — la voix officielle de la nouvelle communauté. Vingt ans après avoir été traîné sur les pierres de La Mecque, Bilâl montera sur le toit de la Ka’ba elle-même, pour y lancer l’appel à la prière. Dans la société de Quraysh, la valeur d’un homme venait de son sang, de sa tribu, de son or. Avec lui, elle vint de sa piété et de son comportement — et de rien d’autre :

« Vous êtes tous d’Âdam, et Âdam est de terre. Pas de supériorité d’un Arabe sur un non-Arabe, ni d’un Blanc sur un Noir, sinon par la piété. » (Discours d’adieu)

C’était en 632. Mesure le siècle d’avance. Puis mesure les siècles de retard de ceux qui sont venus après.

Avec ses compagnons

Il dirigeait, mais il ne dominait pas.

Quand on construisit la mosquée de Médine, il porta les briques avec les autres, la poussière sur sa poitrine. Quand on creusa le fossé autour de la ville, dans le froid et la faim, il creusa, le ventre serré par deux pierres contre la faim quand ses compagnons n’en portaient qu’une. En voyage, quand chacun se répartit les tâches pour préparer le repas, il dit : « Et moi, je ramasse le bois. » On protesta — jamais, nous le ferons pour toi. Il refusa : il détestait être distingué.

Un étranger qui entrait dans l’assemblée ne savait pas lequel était le Prophète. Il fallait demander : lequel d’entre vous est Muhammad ? Pas de trône, pas de garde, pas de place surélevée. Il s’asseyait où le cercle s’arrêtait.

Il consultait ses compagnons — et il les écoutait vraiment. Avant la bataille d’Uhud, son avis personnel était de rester défendre Médine de l’intérieur. La majorité, des jeunes, voulait sortir affronter l’ennemi. Il suivit la majorité contre son propre avis. La bataille tourna mal : cinquante archers placés sur une colline avec ordre absolu de ne pas bouger désobéirent, attirés par le butin. La cavalerie ennemie s’engouffra dans la brèche. Soixante-dix morts. Son oncle Hamza tué et mutilé. Lui-même blessé au visage, l’incisive brisée, le sang dans la barbe.

Arrête-toi. Mets-toi à la place de n’importe quel chef de l’histoire. La sanction serait tombée, ou au minimum le mépris : vous voyez ce qui arrive quand on ne m’écoute pas.

Voici ce qui descendit du ciel, à propos de ceux-là mêmes qui venaient de désobéir :

« C’est par une miséricorde d’Allah que tu as été si doux envers eux. Si tu avais été rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, implore le pardon pour eux, et consulte-les dans les affaires. » (Coran 3:159)

Pardonne-leur. Prie pour eux. Et continue à les consulter — alors que c’est la consultation qui l’avait mené là, et leur désobéissance qui avait tout coûté. Un chef ordinaire brise ceux qui ont failli. Lui reçut l’ordre de les relever.

Et eux, en retour, l’aimaient d’un amour que l’histoire a peu d’exemples à opposer. À Uhud, quand tout se disloquait, Talha para les flèches de sa main nue jusqu’à ce qu’elle soit paralysée à vie. Abû Dujâna fit de son dos un bouclier au-dessus de lui, encaissant les flèches sans un mouvement. Une femme des Ansâr apprit le même jour la mort de son père, de son frère et de son mari. À chaque annonce, elle posait la même question : « Et lui ? Que fait le Messager d’Allah ? » Quand enfin elle le vit vivant, elle dit : « Tout malheur après toi est petit. »

On ne fabrique pas cet amour-là par la peur. La peur fait obéir. Elle ne fait pas ça.

Avec les non-musulmans

Tu n’es peut-être pas musulman, toi qui lis. Alors ceci te concerne directement : comment traitait-il les tiens ?

Son premier acte politique à Médine fut une charte écrite garantissant aux tribus juives de la ville leur religion, leurs biens et la défense commune. Le premier refuge de ses compagnons persécutés fut un royaume chrétien, l’Abyssinie — et quand ce roi chrétien mourut, le Prophète ﷺ fit pour lui, à distance, la prière funéraire. Un cortège funèbre passa devant lui ; il se leva. On lui dit : c’est un juif. Il répondit :

« N’est-ce pas une âme ? » (Al-Bukhârî)

Il avait un voisin juif, un jeune garçon, qui tomba malade. Le chef de l’État arabe alla s’asseoir au chevet de l’enfant malade. Il empruntait aux juifs de Médine, commerçait avec eux, acceptait leurs invitations à manger. Et retiens ce détail entre tous : il est mort avec son armure laissée en gage chez un juif de Médine, contre trente mesures d’orge pour nourrir sa famille (Al-Bukhârî). L’homme qui régnait sur l’Arabie entière n’a pas usé de son autorité pour prendre gratuitement du pain. Il a laissé une garantie, comme n’importe qui, à un voisin d’une autre religion. Son dernier acte économique fut un contrat honnête avec un non-musulman.

Il a averti solennellement, et cette parole pèse sur tout musulman jusqu’au Jugement :

« Quiconque fait du tort à un allié non musulman, le lèse dans son droit, le charge au-delà de ses capacités ou lui prend quelque chose sans son consentement — je serai moi-même son adversaire au Jour de la Résurrection. » (Abû Dâwûd)

Son adversaire. Lui-même. Contre le musulman, en faveur du non-musulman lésé.

Et le Coran fixa la règle qui rend impossible, en droit, toute conversion forcée :

« Nulle contrainte en religion. » (Coran 2:256)

L’histoire des hommes n’a pas toujours été fidèle à cela — les hommes trahissent leurs modèles dans toutes les religions et toutes les nations. Mais le modèle, lui, est là, écrit, daté, vérifiable.

Dans la guerre

Oui, il a fait la guerre. Ne fuyons pas le sujet : il a dirigé des batailles, et des hommes sont morts. Mais regarde les chiffres et regarde les règles, parce que c’est là que tout se joue.

D’abord les chiffres. Treize ans de persécution à La Mecque : torture de ses compagnons, boycott de trois ans où l’on entendait les enfants de son clan pleurer de faim, exil, complot d’assassinat — sans une seule riposte armée. L’ordre était : patientez. Le combat ne fut autorisé qu’après l’exil, en défense :

« Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués, parce qu’ils sont lésés — ceux qui ont été chassés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : notre Seigneur est Allah. » (Coran 22:39-40)

Ensuite les règles, dictées à chaque armée qui partait : ne tuez pas les femmes. Ne tuez pas les enfants. Ne tuez pas les vieillards, ni les moines dans leurs ermitages. Ne mutilez pas. Ne brûlez pas les arbres. Ne détruisez pas les habitations. Ne trahissez pas les pactes. Au septième siècle. Compare avec les guerres de son temps — et, honnêtement, avec certaines du nôtre.

À Badr, sa première bataille, ses hommes affamés capturèrent soixante-dix prisonniers ennemis. Son ordre : « Traitez bien les captifs. » Les compagnons donnèrent leur pain aux prisonniers et mangèrent eux-mêmes des dattes. Et pour la libération, il inventa une rançon qu’aucun conquérant n’avait imaginée : les prisonniers lettrés seraient libérés s’ils apprenaient à lire et à écrire à dix enfants de Médine chacun. Une rançon payée en alphabétisation. Par un homme que l’histoire dit illettré.

Une femme fut trouvée tuée sur un champ de bataille. Il en fut indigné et condamna formellement : « Elle n’était pas de celles qui combattent. » Et il interdit à jamais de s’en prendre à ceux qui ne combattent pas.

En dix années de guerres — Badr, Uhud, le Fossé, Khaybar, La Mecque, Hunayn, toutes confondues — les historiens comptent, tous camps additionnés, quelques centaines de morts. Quelques centaines, pour unifier une péninsule entière déchirée depuis toujours par les vendettas. Il y a des faits divers modernes plus meurtriers.

Il n’aimait pas la guerre. Il a dit : « Ne souhaitez pas la rencontre de l’ennemi. Demandez à Allah la préservation. » (Al-Bukhârî). Et quand la paix devint possible à Hudaybiyya, il accepta un traité si désavantageux en apparence que ses propres compagnons en furent révoltés — il alla jusqu’à effacer de sa propre main son titre de Messager d’Allah sur le document, parce que le négociateur ennemi le refusait. Il voulait la paix plus que son honneur. Deux ans de trêve suivirent, et pendant ces deux ans de paix, plus de gens entrèrent en Islam que pendant les dix-neuf années précédentes. C’est la paix, pas la guerre, qui a répandu sa religion. Un poète et un historien te l’ont déjà dit plus haut ; Gandhi te l’a dit : « Ce n’est pas l’épée. »

Dans la faim

Tu crois peut-être que le fondateur d’un empire a fini dans l’or. Écoute sa maison.

‘Â’isha raconte : « Un mois passait, puis deux, puis trois, sans qu’un feu soit allumé dans nos maisons. » — De quoi viviez-vous ? — « Des deux noirs : les dattes et l’eau. » (Al-Bukhârî)

Il dormait sur une natte de fibres tressées qui imprimait ses marques dans son flanc. ‘Umar entra un jour, vit la pièce : la natte, une poignée d’orge, une outre pendue. Et il pleura. « Chosroès et César vivent dans la soie, et toi, l’élu d’Allah… » Il répondit, souriant :

« N’es-tu pas satisfait, ô ‘Umar, qu’ils aient ce monde, et que nous ayons l’autre ? » (Al-Bukhârî, Muslim)

Comprends bien : ce n’était pas la pauvreté d’un homme qui n’avait rien. Les richesses de l’Arabie passaient entre ses mains — butins, tributs, cadeaux des rois. Tout repartait le jour même vers les pauvres. Il disait que l’or ne devait pas passer la nuit chez lui. Un soir, il se hâta après la prière, enjamba les gens, revint essoufflé : on s’inquiéta. Il expliqua : il s’était souvenu qu’il restait chez lui un peu d’or non distribué, et il n’avait pas supporté l’idée de dormir avec.

Pendant la famine du Fossé, quand dix mille ennemis assiégeaient Médine, ses compagnons soulevèrent leurs vêtements pour lui montrer la pierre qu’ils s’attachaient au ventre contre la faim. Il souleva le sien : il y en avait deux. Il ne mangeait pas mieux que le dernier de ses hommes. Il mangeait moins.

Il dirigeait une société entière, mais il ne vivait pas au-dessus de ceux qu’il dirigeait. Il est mort — nous y venons — sans laisser un dinar.

Le pardon — lis ces pages lentement

On reconnaît un homme à son comportement quand plus rien ne le retient. Alors regarde deux scènes, à huit ans d’intervalle. Ce sont les deux plateaux d’une même balance.

Première scène. Tâ’if. Il n’a rien.

Il marche. Cent kilomètres derrière lui. Sa femme est morte cette année-là. Son oncle protecteur est mort cette année-là. Sa ville veut sa mort. Il vient demander une seule chose aux habitants de Tâ’if : écoutez le message.

On ne l’écoute pas. On se moque. Puis les notables lâchent sur lui les gamins et les esclaves de la ville, en deux haies le long de la route.

Les pierres commencent.

Une. Deux. Dix.

Zayd, son fils adoptif, se jette devant lui, est blessé à la tête.

Le sang descend le long de ses jambes, jusqu’à remplir ses sandales.

Et quand il trouve enfin un mur où s’abriter, écoute sa première parole. Ce n’est pas « Ô Allah, détruis-les ». C’est une plainte d’une humilité qui serre la gorge : « Ô Allah, c’est à Toi que je me plains de la faiblesse de ma force… Pourvu que Tu ne sois pas en colère contre moi, peu m’importe le reste. »

Le ciel répond. L’ange des montagnes se présente : « Si tu veux, j’écrase sur eux les deux montagnes. » Tous. En un instant. La vengeance parfaite, sans même lever la main.

Il répond :

« Non. J’espère qu’Allah fera sortir de leurs descendants des gens qui adoreront Allah seul. » (Al-Bukhârî, Muslim)

Il saigne encore, et il pense aux enfants pas encore nés de ceux qui viennent de le lapider.

Deuxième scène. La Mecque. Il a tout.

Huit ans ont passé. Il revient devant sa ville natale — celle qui l’a moqué, affamé trois ans dans un ravin, torturé ses compagnons, tué Sumayya d’un coup de lance, comploté son assassinat, chassé de chez lui, brisé ses dents à Uhud, tué son oncle Hamza et mâché son foie.

Cette fois, il n’est pas seul. Dix mille hommes marchent derrière lui. La ville est à genoux. Il n’existe plus aucune force au monde pour l’empêcher de faire ce qu’il veut. Le droit du vainqueur, à cette époque, chez tous les peuples, c’est le massacre, le pillage, l’esclavage. Ses propres hommes s’y attendent — l’un d’eux crie : « Aujourd’hui est le jour du carnage ! »

Il lui retire l’étendard et corrige : « Aujourd’hui est le jour de la miséricorde. »

Et regarde comment il entre. Pas redressé, pas triomphant. La tête si inclinée sur sa monture que sa barbe touche presque la selle, récitant le Coran. Il avait gagné la ville ; il ne s’était pas laissé gagner par la revanche.

La ville entière est rassemblée devant lui, et chacun sait ce qu’il a fait. Il pose une seule question :

« Ô Quraysh, que pensez-vous que je vais faire de vous ? »

Silence. Puis : « Du bien… tu es un frère noble, fils d’un frère noble. »

Et il prononce les mots :

« Allez. Vous êtes libres. »

Amnistie générale. La femme qui avait mâché le foie de son oncle : graciée. L’homme dont l’agression avait causé la mort de sa fille enceinte : gracié. Le fils de son pire ennemi : gracié — avec en plus cette délicatesse : « N’insultez pas son père devant lui ; insulter les morts blesse les vivants. » Le meurtrier de Hamza lui-même : gracié — il lui demanda seulement, avec une pudeur déchirante, de ne plus paraître devant lui, tant la plaie était vive. Il ne prétendit pas ne pas souffrir. Il pardonna en souffrant. C’est le seul pardon qui compte.

Et ce geste, enfin, presque invisible : la clé de la Ka’ba. Sa famille la réclamait — l’honneur suprême. Il la rendit à son gardien héréditaire, ‘Uthmân ibn Talha, l’homme même qui l’avait autrefois brutalement repoussé de la porte, en récitant : « Allah vous ordonne de rendre les dépôts à leurs ayants droit. » La clé est encore aujourd’hui, quatorze siècles plus tard, dans la même famille.

Maintenant pose la balance devant toi. Faible, il ne se venge pas. Puissant, il ne se venge pas. Entre les deux, il a gagné une armée, un territoire, une autorité immense — tout a changé, sauf son cœur. C’est cela qui distingue la patience imposée par l’impuissance du pardon choisi par la force. La patience du faible ne prouve rien : il n’a pas le choix. Le pardon du fort révèle tout : il avait le choix, et il a choisi.

Beaucoup d’hommes ont été doux avant le pouvoir. Cherche dans l’histoire ceux qui le sont restés après. Prends ton temps. La liste est courte.

Qui était-il quand personne ne regardait ?

Les témoins qui ont vécu dans son intimité — et l’intimité ne pardonne rien — ont laissé un portrait d’une précision étonnante.

Il souriait constamment ; son rire était un sourire. Il plaisantait — mais ne mentait jamais pour faire rire. Une vieille femme vint lui demander de prier pour qu’elle entre au Paradis ; il répondit, l’air grave : « Les vieilles femmes n’entrent pas au Paradis. » Elle repartit en pleurant. Il la fit rappeler et acheva, souriant : elles y entrent jeunes — Allah les y fera entrer après les avoir rendues jeunes. Sa sainteté n’était pas une froideur.

Quand on l’appelait, il ne tournait pas la tête : il se retournait de tout le corps, pour se donner entier. Quand il serrait une main, il n’était jamais le premier à la retirer. Il donnait à chacun dans l’assemblée une part de son attention, au point que chacun croyait être le plus aimé de lui. Il écoutait jusqu’au bout, même les longs discours, même les plaintes confuses — celui qui venait le voir ne repartait pas avec le sentiment d’avoir été écrasé par son statut. Il n’interrompait pas. Il ne coupait la parole à personne.

Il était plus pudique, disaient-ils, « qu’une vierge dans son alcôve ». Quand quelque chose lui déplaisait chez quelqu’un, il ne l’humiliait pas en public : il disait, sans nommer, « qu’ont donc certaines gens à faire ceci… »

Et sa colère ? Voici peut-être le trait le plus révélateur de tous, rapporté par celle qui partageait ses jours et ses nuits :

« Il ne s’est jamais vengé pour lui-même. Jamais. Mais si l’on transgressait un interdit d’Allah, alors il se mettait en colère — pour Allah. » (‘Â’isha, Al-Bukhârî, Muslim)

Jamais pour lui. Un bédouin le tira un jour par son manteau si violemment que le bord lui marqua le cou, et exigea : « Donne-moi de la richesse d’Allah que tu détiens ! » Il se retourna… rit, et ordonna qu’on lui donne. Sa colère avait un seul déclencheur : l’injustice — et surtout l’injustice commise par les siens. Une femme de noble famille avait volé ; des notables intercédèrent pour lui éviter la sanction. Alors sa colère parut, et il monta en chaire :

« Ce qui a perdu ceux d’avant vous, c’est qu’ils laissaient le noble impuni et punissaient le faible. Par Allah, si Fâtima, fille de Muhammad, avait volé, je lui aurais coupé la main. » (Al-Bukhârî, Muslim)

Fâtima. Sa fille. La prunelle de ses yeux, la seule de ses enfants encore en vie. C’est elle qu’il cita. La justice commençait par ce qu’il aimait le plus au monde.

Et la nuit, quand tout dormait ? L’homme à qui Dieu avait tout pardonné d’avance se tenait debout en prière jusqu’à ce que ses pieds se fendillent. ‘Â’isha protesta : pourquoi, alors que tu es pardonné ? Il répondit :

« Ne serais-je pas un serviteur reconnaissant ? » (Al-Bukhârî, Muslim)

Pas un serviteur obéissant par peur. Reconnaissant. Toute sa spiritualité tient dans ce mot.

La fin

Il faut maintenant que je te raconte sa mort. Parce qu’un homme peut tricher toute sa vie, mais rarement dans ses derniers jours.

Il a soixante-trois ans. La fièvre le prend, si violente que ceux qui le touchent retirent leur main. Il dit que l’épreuve des prophètes est doublée. Dans cet état, voici ses préoccupations, dans l’ordre où les sources les rapportent :

Il monte une dernière fois en chaire, soutenu par deux hommes, et demande : « Y a-t-il quelqu’un à qui j’ai fait tort ? Qu’il vienne réclamer. Si j’ai frappé un dos, voici mon dos. » Le chef mourant de toute l’Arabie s’offre publiquement aux réclamations. Un homme réclame trois dirhams. On les lui paie.

Il s’inquiète de sept dinars qui restent dans la maison, et ne trouve pas le repos avant qu’ils soient distribués aux pauvres : « Que penserait Muhammad de son Seigneur, s’il Le rencontrait avec cela chez lui ? »

Il recommande, encore et encore, jusque dans les pertes de conscience : la prière — et vos serviteurs.

Le dernier matin, il écarte le rideau de sa chambre, qui donne sur la mosquée. Il voit sa communauté en rangs, priant derrière Abû Bakr, sans lui. L’œuvre tiendra sans l’homme. Anas dit n’avoir jamais rien vu de plus beau que son visage à cet instant. Il sourit. Les compagnons faillirent rompre la prière de joie, croyant à la guérison. C’était son adieu.

Quelques heures plus tard, la tête appuyée contre la poitrine de ‘Â’isha, il trempe ses mains dans l’eau, s’essuie le visage, murmure : « Lâ ilâha illâ Allah… la mort a ses affres. » Puis il lève le doigt vers le plafond — comme quelqu’un qui répond à un appel — et ses derniers mots sont :

« Ô Allah… avec le Compagnon suprême. »

Sa main retombe.

L’homme qui avait perdu son père avant de naître. L’enfant qui avait laissé sa mère au bord d’une route à six ans. Celui qui avait enterré son grand-père, puis Khadîja, puis Hamza, puis six de ses sept enfants. Celui qu’on avait lapidé, affamé, exilé, blessé. Celui qui était revenu vainqueur et qui avait tout pardonné. À chaque fois que le monde lui avait donné une raison de devenir dur, il avait choisi de rester miséricordieux. Cet homme-là quitte le monde sans un dinar, son armure en gage chez un voisin juif, dans une pièce de terre battue, sur la natte qui marquait sa peau.

Médine ce jour-là, dit Anas, s’assombrit tout entière. ‘Umar, le colosse, s’effondra, les jambes coupées. Et Abû Bakr embrassa son front et trouva les mots justes : « Tu es bon, vivant et mort. » Puis il sortit dire à la foule la phrase qui remit le monde à l’endroit : « Quiconque adorait Muhammad — Muhammad est mort. Quiconque adore Allah — Allah est Vivant et ne meurt pas. »

C’est exactement ce que lui-même aurait voulu qu’on dise. Toute sa vie, il avait refusé qu’on l’adore, qu’on l’exagère, qu’on se lève sur son passage : « Ne me surestimez pas comme les chrétiens ont surestimé le fils de Maryam. Je ne suis qu’un serviteur : dites le serviteur d’Allah et Son messager. » (Al-Bukhârî)

Dernières lignes de cette lettre

Voilà. Je t’avais promis de te présenter quelqu’un.

Tu peux discuter les croyances, les événements, les interprétations — c’est ton droit le plus entier, et lui-même n’a jamais contraint personne. Mais il reste une réalité difficile à écarter : cet homme a connu l’orphelinat, la pauvreté, le rejet, la persécution, la guerre, le deuil de presque tous les siens — puis le pouvoir absolu. Et à chaque étape, dans la faiblesse comme dans la force, son comportement a suivi la même ligne : dire vrai, rester simple, protéger le faible, tenir les engagements, et pardonner quand il pouvait punir.

Il n’a pas seulement enseigné la miséricorde. Il l’a manifestée quand elle lui coûtait quelque chose. Le jour où elle coûtait son sang, à Tâ’if. Le jour où elle coûtait sa vengeance, à La Mecque. Le jour où elle coûtait ses larmes, sur son fils. C’est peut-être cela qui explique que ses compagnons ne l’ont pas seulement suivi, ni seulement admiré.

Ils l’ont aimé. Au point de faire de leurs mains des boucliers. Au point qu’une femme, ayant perdu père, frère et mari le même jour, ne demandait que lui.

Et quatorze siècles plus tard, plus d’un milliard et demi d’êtres humains prononcent son nom chaque jour avec tendresse, prient sur lui, donnent son nom à leurs fils — sans qu’aucun d’eux ne l’ait jamais vu. Il avait dit, un jour, avec une pointe de mélancolie : « J’aurais aimé voir mes frères. » — Ne sommes-nous pas tes frères ? demandèrent les compagnons. — « Vous êtes mes compagnons. Mes frères sont ceux qui viendront après, qui croiront en moi sans m’avoir vu. » (Muslim)

Si en refermant cette lettre tu sens quelque chose — de la curiosité, du respect, ou ce début d’attachement que ni toi ni moi ne commandons — sache qu’il parlait peut-être de toi.

« Et Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour les mondes. »
— Coran 21:107

Paix et bénédictions d’Allah sur lui, sur sa famille et ses compagnons.

Livre second

La vie, des origines à la tombe

Biographie complète — soixante-quatre chapitres, des parents jusqu’à la mort

Note de méthode

Ce dossier suit la trame du Nectar Cacheté (Ar-Rahîq al-Makhtûm) de Safiyy ar-Rahmân al-Mubârakfûrî, recoupée avec :

  • Ibn Ishâq, Sîra, dans la recension d’Ibn Hishâm — la source-mère, IIᵉ siècle H.
  • Ibn Sa’d, At-Tabaqât al-Kubrâ — biographies et détails matériels.
  • At-Tabarî, Târîkh ar-Rusul wa al-Mulûk — chronologie.
  • Ibn Kathîr, Al-Bidâya wa an-Nihâya — synthèse critique, tri des récits.
  • Al-Bukhârî et Muslim — le socle authentique ; tout ce qui touche au dogme ou à la Loi est ramené à eux.
  • Ibn al-Qayyim, Zâd al-Ma’âd — les enseignements tirés de chaque étape.
  • Qâdî ‘Iyâd, Ash-Shifâ — le portrait moral et physique.
  • Ibn Hajar, Fath al-Bârî — arbitrage des divergences.

Principe de tri appliqué partout : la sîra ancienne mêle du solide et du fragile. Ibn Ishâq lui-même rapporte parfois sans chaîne. Règle retenue : ce qui est dans les Sahîh est affirmé ; ce qui vient de la sîra seule est donné comme récit traditionnel, signalé comme tel ; ce qui est notoirement faible (les prodiges tardifs, les embellissements de la naissance) est écarté ou mentionné pour être écarté. La vie réelle du Prophète ﷺ est plus bouleversante que les légendes qu’on lui a ajoutées.

PARTIE I — AVANT LUI : LE SANG ET LA PROMESSE

1. L’Arabie où il va naître

Il faut planter le décor, sinon on ne mesure rien.

L’Arabie du VIᵉ siècle est une terre que personne ne veut. Deux empires l’encadrent — Byzance au nord-ouest, la Perse sassanide au nord-est — et ni l’un ni l’autre ne prend la peine de l’envahir. Il n’y a rien à prendre. Du sable, des pierres noires, quelques oasis.

La société y fonctionne sur une seule loi : la tribu. Hors de la tribu, un homme n’existe pas. On peut le tuer sans conséquence. Dedans, il est protégé — coupable ou innocent, peu importe. La vengeance du sang se transmet sur des générations. La guerre de Basûs a duré quarante ans pour une chamelle.

La religion : autour de la Ka’ba — bâtie par Ibrâhîm et Ismâ’îl عليهما السلام — on a entassé 360 idoles. Hubal au centre, Al-Lât, Al-‘Uzzâ, Manât. Les Arabes savent encore qu’Allah existe et qu’Il est le Créateur :

« Si tu leur demandes qui a créé les cieux et la terre, ils diront assurément : « Allah. » »
— Coran, Luqmân 31:25

Mais ils Lui associent des intermédiaires. Le tawhîd d’Ibrâhîm s’est dilué en un polythéisme commercial : chaque tribu son idole, chaque pèlerinage ses revenus.

Les femmes : héritées comme du bétail à la mort du mari. Les filles nouveau-nées : enterrées vivantes par certains, par honte ou par peur de la pauvreté. Le Coran y reviendra avec une violence froide :

« Et lorsqu’on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée… »
— Coran, At-Takwîr 81:8-9

L’alcool coulait, l’usure écrasait les faibles, l’esclavage était total.

C’est là qu’il naît. Pas dans une cité savante. Dans le pire endroit possible. Et c’est précisément l’argument : aucun milieu au monde n’était moins susceptible de produire ce message.

2. La lignée

Sa généalogie est établie sans divergence jusqu’à ‘Adnân :

Muhammad ibn ‘Abd Allâh ibn ‘Abd al-Muttalib ibn Hâshim ibn ‘Abd Manâf ibn Qusayy ibn Kilâb … ibn Fihr (Quraysh) … ibn ‘Adnân, descendant d’Ismâ’îl fils d’Ibrâhîm عليهما السلام.

Au-delà de ‘Adnân, les savants — dont Ibn Kathîr et Mâlik avant lui — refusent de trancher : les généalogistes divergent, et le Prophète ﷺ lui-même s’arrêtait là.

Le hadith qui résume la chose :

« Allah a choisi Kinâna parmi les fils d’Ismâ’îl, a choisi Quraysh parmi Kinâna, a choisi Banû Hâshim parmi Quraysh, et m’a choisi parmi Banû Hâshim. »
— Muslim, Kitâb al-Fadâ’il

Qusayy ibn Kilâb, son cinquième aïeul, avait réunifié Quraysh et pris en main la Ka’ba : les clés (hijâba), l’eau des pèlerins (siqâya), la nourriture (rifâda), le conseil (nadwa), l’étendard (liwâ’). Il a fait de La Mecque une ville.

Hâshim, son arrière-grand-père, a institué les deux caravanes annuelles — l’hiver vers le Yémen, l’été vers la Syrie. Le Coran les nomme :

« À cause du pacte des Quraysh, de leur pacte [concernant] les voyages d’hiver et d’été. »
— Coran, Quraysh 106:1-2

Hâshim meurt à Gaza, en voyage. Son fils ‘Abd al-Muttalib — élevé à Yathrib chez sa mère — sera ramené à La Mecque par son oncle Al-Muttalib, d’où son nom.

3. Le vœu du grand-père : un fils pour un sacrifice

‘Abd al-Muttalib redécouvre et rouvre le puits Zamzam, comblé depuis des générations. Le conflit avec Quraysh sur sa propriété le laisse seul face à tous — il n’a alors qu’un seul fils, Al-Hârith. Humilié par sa solitude, il fait un vœu : si Allah me donne dix fils qui parviennent à l’âge d’homme, j’en sacrifierai un.

Il en eut dix. Le tirage au sort tomba sur ‘Abd Allâh — le plus jeune, le plus aimé.

Quraysh s’y opposa. On alla consulter une devineresse à Yathrib, qui fit tirer au sort entre ‘Abd Allâh et dix chameaux, en montant à chaque fois la mise. Il fallut cent chameaux pour que le sort désigne enfin les bêtes. Elles furent égorgées et laissées à tous.

C’est de là que vient le mot du Prophète ﷺ, rapporté dans plusieurs sources de la sîra :

« Je suis le fils des deux sacrifiés » — c’est-à-dire Ismâ’îl et ‘Abd Allâh.

(Récit de sîra — Ibn Hishâm, Ibn Sa’d — non issu des Sahîh : à recevoir comme tradition, non comme preuve.)

Ce qu’il faut faire sentir ici : son père a failli être égorgé avant de le concevoir. Le fil de son existence a tenu à un tirage au sort.

4. Le père qu’il n’a jamais vu

‘Abd Allâh épouse Âmina bint Wahb, du clan des Banû Zuhra. Il part avec une caravane vers la Syrie. Au retour, il tombe malade à Yathrib, chez les oncles maternels de son père, et il y meurt.

Il avait environ vingt-cinq ans. Il laissait un héritage dérisoire : cinq chameaux, un petit troupeau de moutons, et une servante abyssine, Umm Ayman — qui élèvera l’enfant et que celui-ci appellera plus tard « ma mère après ma mère ».

Âmina était enceinte de deux mois.

Il naît orphelin. Pas orphelin devenu. Orphelin de naissance. Il n’aura jamais entendu la voix de son père, jamais vu son visage, jamais eu ce repère que tout enfant cherche.

Et quarante ans plus tard, la révélation lui rappellera cela non comme une blessure, mais comme une preuve :

« Ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin, et Il t’a accueilli ? Il t’a trouvé égaré, et Il t’a guidé. Il t’a trouvé pauvre, et Il t’a enrichi. »
— Coran, Ad-Duhâ 93:6-8

PARTIE II — L’ENFANT QUE LA MORT SUIT

5. L’année de l’Éléphant, la naissance

Abraha al-Ashram, vice-roi abyssin du Yémen, avait bâti à Sanaa une immense église, Al-Qullays, pour détourner le pèlerinage arabe de La Mecque. L’affront d’un Arabe qui la souilla lui donna son prétexte : il marcha sur La Mecque avec une armée et des éléphants.

‘Abd al-Muttalib alla le trouver. Abraha avait saisi deux cents chameaux lui appartenant. Le vieil homme réclama… ses chameaux. Abraha, méprisant : « Je viens détruire ta maison de religion et tu me parles de chameaux ? » Réponse restée célèbre :

« Je suis le maître des chameaux. La Maison a un Maître qui la protégera. »

L’armée fut anéantie. La sourate le rappelle :

« N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l’Éléphant ? N’a-t-Il pas rendu leur ruse complètement vaine ? Il a envoyé sur eux des oiseaux par bandes, qui leur lançaient des pierres d’argile, et Il les a rendus semblables à une paille mâchée. »
— Coran, Al-Fîl 105:1-5

Cinquante jours après, le lundi 12 Rabî’ al-Awwal de l’Année de l’Éléphant — environ avril 571 de l’ère chrétienne — Muhammad ﷺ naît à La Mecque.

Le lundi est confirmé par un hadith authentique : interrogé sur le jeûne du lundi, il répondit : « C’est le jour où je suis né et le jour où la révélation m’a été envoyée. » (Muslim).

La date du 12 est traditionnelle et discutée ; l’année est solide.

À écarter : les récits de palais de Bosra illuminés, du trône de Chosroès qui s’effondre, du lac Sâwa asséché. Ce sont des ajouts tardifs sans chaîne fiable. Ibn Kathîr lui-même les rapporte avec réserve. On n’a pas besoin de ça.

‘Abd al-Muttalib le prit, entra dans la Ka’ba, remercia Allah et le nomma Muhammad — « le très loué ». Un nom rarissime chez les Arabes. On lui demanda pourquoi : « Je veux qu’il soit loué au ciel par Allah et sur terre par les hommes. »

Sa première nourrice fut Thuwayba, l’esclave de son oncle Abû Lahab — celui-là même que le Coran maudira plus tard. Elle avait aussi allaité Hamza.

6. Halîma et le désert

L’usage mecquois : confier les nourrissons aux nourrices bédouines, pour l’air pur et la pureté de la langue.

Les femmes des Banû Sa’d ibn Bakr vinrent chercher des enfants. Toutes refusèrent l’orphelin : pas de père, donc pas de rétribution à espérer. Halîma bint Abî Dhu’ayb repartit les mains vides, et plutôt que de rentrer bredouille, elle le prit.

Le récit — traditionnel mais constant dans les sources — raconte que sa chamelle épuisée reprit des forces, que son sein tari se remplit, que son troupeau prospéra tandis que celui des voisins maigrissait.

Le fait solide et décisif de cette période, lui, est dans Sahîh Muslim : l’ouverture de la poitrine. Anas ibn Mâlik rapporte que des hommes vinrent au jeune Muhammad ﷺ pendant qu’il jouait, le renversèrent, ouvrirent sa poitrine, en extrayirent un caillot noir en disant « ceci est la part de Shaytân en toi », lavèrent son cœur dans un bassin d’or rempli d’eau de Zamzam, puis le refermèrent. Anas ajoute : « Je voyais encore la trace de la couture sur sa poitrine. »
Muslim, Kitâb al-Îmân

Halîma, effrayée, le ramena à sa mère. Il avait quatre ou cinq ans.

7. Six ans : Âmina meurt sur la route

Âmina voulut lui montrer la tombe de son père à Yathrib. Elle l’emmena, avec Umm Ayman, à un mois de voyage. Ils y restèrent un mois.

Au retour, à Al-Abwâ’, entre La Mecque et Médine, Âmina tomba malade et mourut.

Un enfant de six ans, au milieu du désert, devant le corps de sa mère. Umm Ayman le ramena à La Mecque.

Il faut s’arrêter là. Ne pas enchaîner. C’est un de ces moments qui, racontés simplement, atteignent n’importe quel lecteur, croyant ou non.

Des années plus tard, en route vers La Mecque, il s’arrêtera à cet endroit. Il visita la tombe de sa mère — et il pleura, et il fit pleurer ceux qui l’entouraient. Il dit :

« J’ai demandé à mon Seigneur la permission de demander pardon pour elle, et Il ne me l’a pas accordée. Je Lui ai demandé la permission de visiter sa tombe, et Il me l’a accordée. Visitez donc les tombes, car elles rappellent la mort. »
Muslim

Ce hadith porte deux choses à la fois. D’un côté : sa tendresse absolue de fils — et son refus total de plier la religion à son affection personnelle. Il n’a pas inventé une exception pour sa propre mère. C’est l’argument le plus lourd contre l’idée d’un homme qui aurait fabriqué sa religion sur mesure.

8. Huit ans : le grand-père meurt

‘Abd al-Muttalib le recueille et l’aime d’un amour que les sources décrivent comme excessif. On étendait pour le vieux chef un tapis à l’ombre de la Ka’ba où nul ne s’asseyait, pas même ses fils. L’enfant venait s’y asseoir ; les oncles voulaient l’écarter ; le grand-père disait : « Laissez mon fils. Par Allah, il aura une grande destinée. »

Il mourut deux ans plus tard. Muhammad ﷺ avait huit ans.

Bilan à huit ans : père mort avant sa naissance, mère morte devant lui à six ans, grand-père mort à huit.

9. Abû Tâlib : l’oncle qui protège sans croire

Sur son lit de mort, ‘Abd al-Muttalib le confia à Abû Tâlib — frère de père d’Abd Allâh, donc son oncle le plus proche par le sang — alors qu’Abû Tâlib était le plus pauvre des oncles.

Abû Tâlib le garda plus de quarante ans. Il le préférait à ses propres enfants, ne mangeait pas sans lui, ne dormait pas sans lui près de lui. Il le défendra contre toute La Mecque. Et il mourra sans avoir prononcé la shahâda.

Retiens ce nom. Il reviendra à l’Année de la Tristesse, et son sort est l’un des plus déchirants de toute cette vie.

10. Bahîrâ, le moine

À douze ans, il accompagne son oncle vers la Syrie. À Bosra, un moine nommé Bahîrâ — que la caravane connaissait sans qu’il l’eût jamais reçue — les invite. Il observe l’enfant, l’interroge, examine le sceau de prophétie entre ses épaules, et dit à Abû Tâlib :

« Ramène-le. Garde-le des Juifs. Par Allah, s’ils le voient et savent ce que je sais, ils lui feront du mal. Un grand avenir attend le fils de ton frère. »

(Sîra — Ibn Hishâm, At-Tirmidhî avec discussion sur la chaîne. À rapporter comme récit traditionnel, sans en faire une preuve.)

Attention méthodologique : les polémistes chrétiens utilisent Bahîrâ pour prétendre que le Prophète ﷺ aurait « appris » d’un moine. Il faut donc le traiter frontalement : la rencontre dure quelques heures, l’enfant a douze ans, et vingt-huit ans s’écouleront avant la première révélation. Le Coran répond d’ailleurs directement à cette accusation, formulée déjà de son vivant :

« Nous savons parfaitement qu’ils disent : « Ce n’est qu’un être humain qui l’instruit. » Or, la langue de celui auquel ils font allusion est étrangère, et celle-ci est une langue arabe claire. »
— Coran, An-Nahl 16:103

PARTIE III — LE JEUNE HOMME : UNE RÉPUTATION AVANT UNE MISSION

11. Berger

« Allah n’a envoyé aucun prophète sans qu’il n’ait été berger. » Ses compagnons lui demandèrent : « Et toi ? » Il dit : « Oui. Je gardais les moutons des Mecquois contre quelques qirât. »
Al-Bukhârî

Le détail n’est pas décoratif : le berger apprend la patience, la vigilance sur des créatures qui se dispersent, la responsabilité d’un troupeau qui ne comprend pas ce qu’on lui veut. C’est un apprentissage du commandement par le bas.

12. Al-Fijâr et Hilf al-Fudûl : les deux réponses à la violence

À une quinzaine d’années, il assiste à la guerre d’Al-Fijâr (« la sacrilège », menée pendant les mois sacrés). Son rôle fut minime : il ramassait les flèches ennemies pour ses oncles. Il en parlera plus tard sans fierté.

Ce qui suivit compte davantage. Un marchand du Yémen fut spolié à La Mecque par un notable ; aucun clan ne bougea. Des chefs se réunirent chez ‘Abd Allâh ibn Jud’ân et jurèrent un pacte : défendre tout opprimé à La Mecque, qu’il soit mecquois ou étranger, jusqu’à ce que son droit lui soit rendu. C’est le Hilf al-Fudûl, le Pacte des Vertueux. Il y participa, à vingt ans environ.

Des décennies plus tard, prophète, il dira :

« J’ai assisté chez Ibn Jud’ân à un pacte que je n’échangerais pas contre les plus beaux troupeaux. Et si l’on m’y appelait aujourd’hui en Islam, j’y répondrais. »
Sîra, rapporté par Ibn Hishâm et Al-Bayhaqî

Ce que cela révèle. Avant toute révélation, avant tout enjeu religieux, sa boussole était déjà la défense de l’opprimé — y compris un étranger, y compris un non-Mecquois, y compris contre les siens. Et l’Islam n’a pas annulé ce pacte païen : il l’a validé. Ce qui est juste reste juste, d’où qu’il vienne.

13. Al-Amîn

Toute La Mecque l’appelait As-Sâdiq al-Amîn — le Véridique, le Digne de confiance. On lui confiait des dépôts. Détail écrasant : au moment de l’Hégire, alors que Quraysh voulait sa mort, il y avait encore chez lui des dépôts appartenant à ses ennemis — et il chargea ‘Alî de rester pour les restituer un par un avant de le rejoindre.

Arrête-toi une seconde sur ce fait. Ils voulaient l’assassiner et ils continuaient à lui confier leur argent. C’est un des témoignages les plus solides sur son caractère, et il vient de ses adversaires.

14. Khadîja

Khadîja bint Khuwaylid — noble, riche, deux fois veuve, surnommée elle aussi At-Tâhira, la Pure — l’engage pour mener sa caravane en Syrie avec son serviteur Maysara. Le profit fut exceptionnel ; le rapport de Maysara sur son comportement le fut plus encore.

Elle proposa le mariage, par l’entremise de son amie Nafîsa bint Munya. Il avait vingt-cinq ans, elle quarante (chiffre traditionnel ; certains historiens anciens avancent vingt-huit — Ibn Kathîr signale la divergence). Abû Tâlib prononça le discours de mariage. La dot : vingt chamelles.

Il restera avec elle vingt-cinq ans, et ne prendra aucune autre épouse de son vivant. Tous ses enfants naîtront d’elle, sauf Ibrâhîm.

Une objection fréquente, traitée franchement. On accuse le Prophète ﷺ d’avoir été mû par le désir à cause de ses mariages ultérieurs. Or, les vingt-cinq années de sa jeunesse et de sa force, il les a passées avec une femme unique, de quinze ans son aînée. Les mariages multiples viennent après cinquante ans, à Médine, dans un contexte d’alliances tribales, de protection de veuves et de transmission de la Loi par des témoins directs. La chronologie répond seule à l’objection.

15. La Ka’ba : le litige qui pouvait tuer

Il a trente-cinq ans. Quraysh reconstruit la Ka’ba, endommagée par une crue. On la démolit — nul n’ose commencer, Al-Walîd ibn al-Mughîra s’y risque — puis on rebâtit, chaque clan une portion.

Vient la pose de la Pierre Noire. Qui aura l’honneur ? Les clans se dressent. Banû ‘Abd ad-Dâr apportent un plat rempli de sang, y plongent les mains : serment de mort. Quatre ou cinq jours de blocage. La ville est au bord de la guerre civile.

Le plus âgé propose : que le premier homme qui franchira la porte des Banû Shayba arbitre.

C’est Muhammad ﷺ. « C’est Al-Amîn ! Nous acceptons ! »

Il demande un vêtement, y place la Pierre de ses mains, et fait tenir un bord à chaque chef de clan. Ils la soulèvent ensemble. Arrivé à hauteur, il la pose lui-même.

Ce que cela révèle. À trente-cinq ans, sans mandat, sans arme, sans révélation, il désamorce un bain de sang par une idée qui donne à chacun sa part d’honneur. Le génie n’est pas d’avoir tranché : c’est d’avoir refusé de trancher.

PARTIE IV — LA RÉVÉLATION : UN HOMME QUI NE VOULAIT PAS ÊTRE PROPHÈTE

16. Hirâ’

Vers trente-huit, trente-neuf ans, quelque chose change. Il s’isole. Il emporte des provisions dans la grotte de Hirâ’, au sommet du Jabal an-Nûr, et y reste des nuits entières — souvent tout le mois de Ramadân. Puis il redescend, tourne autour de la Ka’ba, et remonte.

‘Â’isha رضي الله عنها rapporte que les premiers signes furent des visions véridiques en songe : « elles venaient comme la lumière de l’aube » — tout ce qu’il voyait dormant se réalisait éveillé.

17. « Lis ! »

Ramadân, il a quarante ans. L’ange vient.

« Lis ! »« Je ne sais pas lire. »
Il me saisit et me serra jusqu’à l’extrême de mes forces, puis me relâcha : « Lis ! »« Je ne sais pas lire. »
Il me serra une deuxième fois, puis une troisième, et dit :
« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Très Noble, qui a enseigné par la plume, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. »
Al-Bukhârî, début du Sahîh ; Coran, Al-‘Alaq 96:1-5

Il redescendit le cœur battant à se rompre, entra chez Khadîja et dit : « Couvrez-moi ! Couvrez-moi ! » Quand la terreur le quitta, il raconta et ajouta : « J’ai craint pour moi-même. »

La réponse de Khadîja est un des plus beaux textes qui existent :

« Jamais ! Par Allah, Allah ne t’humiliera jamais. Tu maintiens les liens du sang, tu portes le fardeau du faible, tu donnes à l’indigent, tu honores l’hôte, tu secours ceux que le sort frappe. »
Al-Bukhârî

Ce que cela révèle. Elle ne dit pas « tu es un prophète ». Elle dit : « un homme comme toi, Dieu ne l’abandonne pas. » Elle argumente à partir de son caractère. Vingt-cinq ans de vie commune valaient témoignage. C’est la première conversion de l’histoire de l’Islam, et elle repose sur une preuve morale.

Elle l’emmena chez son cousin Waraqa ibn Nawfal, vieillard aveugle devenu chrétien, qui écrivait l’Évangile en hébreu. Waraqa écouta et dit :

« C’est le Nâmûs [l’ange] qu’Allah a fait descendre sur Mûsâ. Que ne suis-je jeune ! Que ne serai-je vivant quand ton peuple te chassera ! »
« Ils me chasseront ? »
« Oui. Jamais un homme n’est venu avec ce que tu apportes sans être combattu. »
Al-Bukhârî

Waraqa mourut peu après.

18. La suspension (fatrat al-wahy)

Puis la révélation s’interrompit. Des semaines, peut-être davantage. Silence total.

Le désarroi fut si profond que les sources rapportent qu’il en fut accablé de tristesse. Puis vint :

« Par le jour montant ! Et par la nuit quand elle couvre ! Ton Seigneur ne t’a ni abandonné, ni détesté. La vie dernière t’est meilleure que la première. Ton Seigneur t’accordera certes [Ses faveurs] et tu seras satisfait. Ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin, et Il t’a accueilli ?… »
— Coran, Ad-Duhâ 93:1-6

Puis l’ordre de sortir du silence :

« Ô toi, le revêtu d’un manteau ! Lève-toi et avertis. Et de ton Seigneur, célèbre la grandeur. »
— Coran, Al-Muddaththir 74:1-3

19. Les premiers

  • Khadîja, la première de tous.
  • ‘Alî ibn Abî Tâlib, dix ans, élevé sous son toit — le premier des enfants.
  • Zayd ibn Hâritha, son affranchi — le premier des affranchis.
  • Abû Bakr as-Siddîq, le premier des hommes libres. Sa réponse, dit-on, fut immédiate, sans hésitation. Le Prophète ﷺ dira plus tard : « Je n’ai appelé personne à l’Islam sans qu’il n’ait hésité — sauf Abû Bakr. »

Par Abû Bakr entrèrent ‘Uthmân ibn ‘Affân, Az-Zubayr, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf, Sa’d ibn Abî Waqqâs, Talha. Puis Bilâl, ‘Ammâr, ses parents Yâsir et Sumayya, Abû ‘Ubayda, Al-Arqam — dont la maison, sur le Safâ, devient le premier lieu d’enseignement clandestin, Dâr al-Arqam.

Trois ans de discrétion. Puis l’ordre :

« Et avertis les gens qui te sont les plus proches. »
— Coran, Ash-Shu’arâ’ 26:214

Il monta sur le mont Safâ et appela les clans un par un. « Si je vous disais qu’une cavalerie va vous attaquer depuis cette vallée, me croiriez-vous ? »« Oui. Nous n’avons jamais rien éprouvé de toi qu’une véracité. »« Je vous avertis d’un châtiment terrible. »

Abû Lahab — son propre oncle — répondit : « Malheur à toi ! Est-ce pour cela que tu nous as réunis ? » Descendit alors la sourate Al-Masad (111).

PARTIE V — LES ANNÉES DE PERSÉCUTION

20. Ce qu’ils ont subi

La contre-attaque de Quraysh fut d’abord la moquerie, puis la torture — appliquée surtout aux faibles, à ceux qui n’avaient pas de clan pour les venger.

  • Bilâl ibn Rabâh, esclave d’Umayya ibn Khalaf. Traîné sur le sable brûlant à midi, une pierre énorme posée sur la poitrine, sommé d’invoquer Al-Lât et Al-‘Uzzâ. Il répondait un seul mot : « Ahad. Ahad. »Un. Un. Abû Bakr l’acheta et l’affranchit.
  • ‘Ammâr ibn Yâsir, sa mère Sumayya, son père Yâsir. Torturés dans le désert de La Mecque. Le Prophète ﷺ passait près d’eux, impuissant, et disait : « Patience, ô famille de Yâsir ! Votre rendez-vous est le Paradis. » Abû Jahl tua Sumayya d’un coup de lance. Elle est la première martyre de l’Islam.
  • Khabbâb ibn al-Aratt, forgeron, couché sur des braises jusqu’à ce que sa graisse fondante les éteigne.

C’est Khabbâb qui, épuisé, vint se plaindre au Prophète ﷺ adossé à l’ombre de la Ka’ba : « Ne demandes-tu pas secours pour nous ? » Il se redressa, le visage rouge :

« Il y avait avant vous des hommes qu’on enterrait vivants, dont on sciait la tête en deux avec une scie, dont on peignait la chair sur les os avec des peignes de fer — et cela ne les détournait pas de leur religion. Par Allah, cette affaire s’accomplira, jusqu’à ce qu’un cavalier aille de Sanaa à Hadramawt sans craindre qu’Allah, ou le loup pour ses brebis. Mais vous êtes des gens pressés. »
Al-Bukhârî

Lui-même ne fut pas épargné : les détritus jetés devant sa porte, les épines sur son chemin, les entrailles de chamelle déversées sur son dos pendant la prosternation — c’est Fâtima, sa fille encore enfant, qui vint les retirer en pleurant. ‘Uqba ibn Abî Mu’ayt lui serra un tissu autour du cou jusqu’à l’étranglement ; Abû Bakr le repoussa en criant : « Tuez-vous un homme parce qu’il dit : mon Seigneur est Allah ? »

21. Les offres

Quraysh envoya ‘Utba ibn Rabî’a négocier : veux-tu de l’argent ? nous te ferons le plus riche. Le pouvoir ? nous te ferons roi. Une femme ? nous te donnerons la plus belle. Es-tu malade ? nous paierons ta guérison.

Il écouta jusqu’au bout, puis récita la sourate Fussilat (41). ‘Utba revint vers les siens le visage changé : « J’ai entendu une parole qui n’est ni poésie, ni magie, ni divination. Laissez cet homme. »

Et à Abû Tâlib pressé de le faire taire, la phrase qui clôt le débat :

« Par Allah, mon oncle, s’ils mettaient le soleil dans ma main droite et la lune dans ma gauche pour que j’abandonne cette affaire, je ne l’abandonnerais pas jusqu’à ce qu’Allah la fasse triompher ou que j’y périsse. »
Puis il se leva en pleurant.

Ce que cela révèle. Un imposteur négocie. On lui a offert exactement ce que cherche un imposteur — argent, pouvoir, femmes — et il l’a refusé alors qu’il n’avait aucune force et aucune garantie de succès. Il aurait pu tout obtenir en se taisant. Il a choisi treize ans de persécution.

22. L’Abyssinie : le premier asile

Il ordonna à un groupe d’émigrer chez le Négus (An-Najâshî), roi chrétien d’Abyssinie : « Il y a là-bas un roi sous lequel personne n’est opprimé. »

Deux vagues ; la seconde comptait environ quatre-vingts personnes. Quraysh envoya ‘Amr ibn al-‘Âs avec des cadeaux pour obtenir leur extradition.

Le Négus voulut les entendre. Ja’far ibn Abî Tâlib — frère de ‘Alî — parla. Son discours est un des plus grands résumés de l’Islam jamais prononcés :

« Ô roi, nous étions un peuple d’ignorance : nous adorions les idoles, nous mangions la charogne, nous commettions l’infamie, nous rompions les liens du sang, nous maltraitions le voisin, et le fort d’entre nous dévorait le faible. Nous étions ainsi jusqu’à ce qu’Allah nous envoie un messager d’entre nous, dont nous connaissions l’origine, la véracité, la loyauté et la chasteté. Il nous appela à Allah, à L’unifier, à L’adorer et à délaisser ce que nous adorions, nous et nos pères, comme pierres et idoles. Il nous ordonna la véracité de la parole, l’accomplissement du dépôt, le maintien des liens du sang, le bon voisinage, l’abstention de l’interdit et du sang. Il nous interdit l’infamie, le faux témoignage, de dévorer le bien de l’orphelin, de calomnier les femmes chastes. Il nous ordonna la prière, l’aumône et le jeûne. »

Le Négus demanda un passage sur ‘Îsâ. Ja’far récita Sourate Maryam. Le roi pleura, ses évêques pleurèrent, et il traça une ligne au sol : « Ce qu’a apporté votre prophète et ce qu’a apporté ‘Îsâ ne dépassent pas cette ligne. » Il refusa l’extradition et rendit les cadeaux à ‘Amr.

Ce que cela révèle. Le premier refuge des musulmans persécutés fut un royaume chrétien, et le premier protecteur de l’Islam fut un roi chrétien. Quand le Négus mourut, le Prophète ﷺ pria l’absent sur lui depuis Médine (Al-Bukhârî).

23. Hamza et ‘Umar

Deux entrées qui changent le rapport de force.

Hamza ibn ‘Abd al-Muttalib, son oncle, chasseur redouté. Apprenant qu’Abû Jahl avait insulté son neveu, il alla lui fracasser son arc sur la tête devant tout le monde : « Insulte-le encore, si tu peux ! Je suis de sa religion, je dis ce qu’il dit. » Entrée par honneur tribal — puis foi véritable.

‘Umar ibn al-Khattâb, qui partait le tuer, l’épée au poing. Détourné vers la maison de sa sœur Fâtima et de son beau-frère, il les frappa, vit le sang sur le visage de sa sœur, en fut saisi, demanda la feuille qu’ils lisaient. C’était Sourate Tâ-Hâ. Il lut, et alla directement faire la shahâda.

Le Prophète ﷺ avait invoqué : « Ô Allah, renforce l’Islam par le plus aimé de ces deux hommes : Abû Jahl ou ‘Umar ibn al-Khattâb. » (At-Tirmidhî.)

Avec ‘Umar, les musulmans prièrent publiquement autour de la Ka’ba pour la première fois.

24. LE BOYCOTT — trois ans de faim

C’est ici que la persécution devient un crime collectif.

Ne pouvant ni le corrompre ni l’atteindre — Abû Tâlib le couvrait — Quraysh décida de frapper tout son clan. Un document fut rédigé et suspendu à l’intérieur de la Ka’ba :

  • ne pas commercer avec les Banû Hâshim et Banû al-Muttalib
  • ne pas leur vendre ni leur acheter quoi que ce soit
  • ne pas contracter mariage avec eux
  • ne pas leur parler ni s’asseoir avec eux
  • jusqu’à ce qu’ils livrent Muhammad pour qu’il soit tué

Tout le clan fut confiné dans le Shi’b Abî Tâlib, le ravin d’Abû Tâlib. Croyants et non-croyants du clan ensemble — Abû Tâlib n’était pas musulman, ils l’ont enfermé quand même. Seul Abû Lahab passa du côté de Quraysh.

Trois années.

Les sources décrivent : les cris des enfants affamés qu’on entendait depuis la ville ; on mangeait les feuilles des arbres, le cuir ; Sa’d ibn Abî Waqqâs raconte avoir uriné du sang. Le ravitaillement n’arrivait qu’en fraude, la nuit, par quelques Mecquois pris de pitié — Hishâm ibn ‘Amr, Hakîm ibn Hizâm qui faisait passer du blé à sa tante Khadîja.

Abû Tâlib, chaque nuit, faisait coucher son neveu à une place, puis le déplaçait en secret pendant son sommeil, de peur d’un assassinat.

Le boycott fut rompu quand cinq notables — pris de honte — se coalisèrent pour l’annuler. Et le Prophète ﷺ avait informé son oncle qu’Allah avait envoyé les termites sur le document, qui n’avaient laissé que le nom d’Allah. On alla vérifier : le parchemin était rongé, exactement comme il l’avait dit.

Ce que cela révèle. Il a vu des enfants de sa famille pleurer de faim à cause de lui, pendant trois ans, sans pouvoir y mettre fin autrement qu’en se rétractant. Aucune épreuve n’est plus lourde que celle où l’on fait souffrir les siens. Et il n’a pas cédé.

PARTIE VI — ‘ÂM AL-HUZN : L’ANNÉE DE LA TRISTESSE

25. Abû Tâlib meurt

Quelques mois après la fin du boycott. Il a environ quatre-vingts ans, le Prophète ﷺ en a quarante-neuf.

Al-Bukhârî et Muslim rapportent la scène. Le Prophète ﷺ entre, Abû Jahl et ‘Abd Allâh ibn Abî Umayya sont au chevet.

« Ô mon oncle, dis : lâ ilâha illâ Allah — une parole par laquelle je plaiderai pour toi auprès d’Allah. »
Abû Jahl : « Abû Tâlib, vas-tu délaisser la religion de ‘Abd al-Muttalib ? »
Il répéta la demande. Ils répétèrent l’objection.
Les derniers mots d’Abû Tâlib furent : « sur la religion de ‘Abd al-Muttalib », et il refusa de dire la parole.
Le Prophète ﷺ dit : « Par Allah, je demanderai pardon pour toi tant qu’il ne me sera pas interdit. »

Descendit alors :

« Il n’appartient pas au Prophète et aux croyants d’implorer le pardon en faveur des associateurs, fussent-ils des parents proches, après qu’il leur est apparu clairement qu’ils sont voués à l’Enfer. »
— Coran, At-Tawba 9:113

Et :

« Tu ne guides pas celui que tu aimes : mais c’est Allah qui guide qui Il veut. »
— Coran, Al-Qasas 28:56

Ce moment mérite qu’on s’y arrête. L’homme qui l’a élevé, nourri, protégé contre une ville entière pendant quarante ans, qui s’est laissé affamer trois ans dans un ravin pour lui — meurt sans la foi. Et Allah lui interdit même de prier pour lui.

Deux enseignements décisifs :
1. Il n’a rien inventé. Un homme qui fabrique une religion ne rédige pas un verset qui condamne l’oncle qu’il adore. Il aurait fait une exception. Il n’en a pas eu le pouvoir.
2. La guidée n’appartient pas aux hommes. Il était le meilleur des créatures et il n’a pas pu sauver son propre oncle. Nul n’est donc responsable de la croyance d’autrui — ce qui ruine à la racine l’idée d’une conversion forcée.

26. Khadîja meurt

Deux ou trois mois plus tard. Elle avait environ soixante-cinq ans. Vingt-cinq ans de mariage.

Le calcul brutal, à poser tel quel dans le texte : en une même année, il perd le bras qui le protégeait et le cœur qui le consolait. Le bouclier extérieur et le refuge intérieur. La même année. À quarante-neuf ans. Avec toute une ville contre lui.

Après sa mort, Quraysh osa ce qu’elle n’avait jamais osé : on lui jeta de la terre sur la tête en pleine rue.

Il ne l’a jamais oubliée. Des années plus tard, à Médine, entouré d’épouses, il égorgeait un mouton et en envoyait aux amies de Khadîja. ‘Â’isha رضي الله عنها, la plus jeune et la plus vive, avoue :

« Je n’ai jamais été jalouse d’aucune femme du Prophète ﷺ autant que de Khadîja — et pourtant je ne l’ai jamais vue. Mais il la mentionnait souvent. »
Un jour elle dit : « Allah ne t’a-t-Il pas donné mieux qu’elle ? » Il se mit en colère et répondit :
« Non, par Allah ! Elle a cru en moi quand les gens ont mécru, elle m’a cru quand les gens m’ont traité de menteur, elle m’a soutenu de son bien quand les gens m’en ont privé, et Allah m’a donné d’elle des enfants alors qu’Il m’en a privé des autres femmes. »
Al-Bukhârî, Muslim, Ahmad

Ce passage n’a pas besoin de commentaire. Relis-le simplement.

27. Tâ’if : le jour le plus dur

Isolé à La Mecque, il partit à pied vers Tâ’if, à une centaine de kilomètres, avec Zayd ibn Hâritha. Il y resta dix jours, s’adressa aux trois chefs des Thaqîf.

Réponse du premier : « Allah n’a-t-Il trouvé personne d’autre que toi à envoyer ? » Du deuxième : « Je déchire le voile de la Ka’ba si Allah t’a envoyé ! » Du troisième : « Je ne te parlerai pas : si tu es messager, tu es trop grand pour que je te réponde ; si tu mens, je ne dois pas te parler. »

Puis ils ameutèrent les gamins et les esclaves de la ville, qui l’accompagnèrent en deux haies, lui jetant des pierres jusqu’à ce que ses sandales soient pleines de sang. Zayd le couvrait de son corps et fut blessé à la tête.

Réfugié à l’ombre d’un mur, il fit cette invocation — le sommet absolu de l’humilité prophétique :

« Ô Allah, c’est à Toi que je me plains de la faiblesse de ma force, du peu de mes moyens et de mon humiliation devant les hommes. Ô le plus Miséricordieux des miséricordieux, Tu es le Seigneur des faibles et Tu es mon Seigneur. À qui me confies-Tu ? À un étranger qui me reçoit avec rudesse, ou à un ennemi à qui Tu as donné pouvoir sur moi ? Pourvu que Tu ne sois pas courroucé contre moi, peu m’importe. Mais Ton pardon m’est plus large. Je cherche refuge dans la lumière de Ton Visage, qui illumine les ténèbres et par laquelle s’arrangent les affaires de ce monde et de l’autre, contre que Ta colère ne s’abatte sur moi… Il n’y a de force et de puissance que par Toi. »

Il ne demande pas la vengeance. Il demande seulement que Dieu ne soit pas en colère contre lui.

Puis Al-Bukhârî et Muslim rapportent la suite : Jibrîl vint, accompagné de l’ange des montagnes, qui dit :

« Ô Muhammad, si tu veux, j’écrase sur eux les deux montagnes. »
Il répondit : « Non. J’espère plutôt qu’Allah fera sortir de leurs reins des gens qui adoreront Allah seul, sans rien Lui associer. »
Al-Bukhârî, Muslim

C’est le cœur battant de toute cette vie. Le jour où il est le plus humilié de sa vie, on lui offre l’anéantissement total de ses bourreaux — et il refuse en pensant à leurs enfants pas encore nés.

Garde cette scène en mémoire jusqu’à la conquête de La Mecque, huit ans plus tard, quand il aura dix mille hommes derrière lui. Faible, il refuse la vengeance. Puissant, il refuse la vengeance. C’est la même personne. Le pardon n’était pas une stratégie de faible : c’était sa nature.

(Et l’histoire lui a donné raison : Tâ’if est devenue musulmane, et de ses descendants sortirent des savants de l’Islam.)

Sur le chemin du retour, un esclave chrétien de Ninive, ‘Addâs, lui apporta une grappe de raisin. Il dit « Bismillâh », puis parla à ‘Addâs de Yûnus ibn Mattâ« mon frère, il était prophète et je suis prophète » — et ‘Addâs se jeta sur ses mains et ses pieds pour les embrasser.

28. Al-Isrâ’ wa al-Mi’râj

Au creux de cette année, la consolation.

« Gloire à Celui qui a fait voyager de nuit Son serviteur, de la Mosquée sacrée à la Mosquée la plus éloignée dont Nous avons béni les alentours, afin de lui faire voir certaines de Nos merveilles. »
— Coran, Al-Isrâ’ 17:1

Le voyage nocturne à Jérusalem, où il dirige la prière de tous les prophètes ; puis l’ascension à travers les cieux, la rencontre d’Âdam, ‘Îsâ et Yahyâ, Yûsuf, Idrîs, Hârûn, Mûsâ, Ibrâhîm ; le Sidrat al-Muntahâ ; et la prescription des cinq prières — cinquante d’abord, allégées sur le conseil répété de Mûsâ.

Sourate An-Najm (53) décrit la vision. Les faits sont dans Al-Bukhârî et Muslim.

Au matin, il le raconta. Quraysh éclata de rire. On courut chez Abû Bakr :

« Ton compagnon prétend être allé cette nuit à Jérusalem et en être revenu ! »
« S’il l’a dit, il a dit vrai. Je le crois sur bien plus étonnant que cela : je le crois sur la nouvelle du ciel, matin et soir. »

C’est ce jour-là qu’il devint As-Siddîq, le Véridique.

Ce que cela révèle. Ce voyage lui vient l’année où il a tout perdu. Le message est clair — tu as été chassé de Tâ’if par les hommes, Je te fais recevoir par tous les prophètes.

29. Les serments d’Al-‘Aqaba

Il ne renonce pas. Chaque saison de pèlerinage, il va de campement en campement présenter l’Islam aux tribus. Beaucoup refusent. Les Banû ‘Âmir posent une condition : « aurons-nous le pouvoir après toi ? » — Réponse : « Le pouvoir appartient à Allah, Il le place où Il veut. » Ils refusent.

Puis six hommes de Yathrib, des Khazraj, l’écoutent près d’Al-‘Aqaba et reconnaissent en lui le prophète annoncé par les juifs de leur ville.

  • Année 11 de la prophétie : six convertis.
  • Année 12 — Premier serment d’Al-‘Aqaba : douze hommes s’engagent à ne rien associer à Allah, ne pas voler, ne pas forniquer, ne pas tuer leurs enfants, ne pas calomnier, obéir dans le bien. Il envoie Mus’ab ibn ‘Umayr comme enseignant à Yathrib.
  • Année 13 — Second serment d’Al-‘Aqaba : soixante-treize hommes et deux femmes, en secret, la nuit. Cette fois le pacte inclut la protection militaire. Son oncle Al-‘Abbâs, encore non musulman, les avertit du prix à payer. Al-Barâ’ ibn Ma’rûr prend sa main. Et As’ad ibn Zurâra dit : « C’est la guerre avec l’humanité entière que vous engagez. »

Le Prophète ﷺ demanda douze nuqabâ’ (représentants) parmi eux.

La voie de l’Hégire est ouverte.

PARTIE VII — L’HÉGIRE

30. Le complot de Dâr an-Nadwa

Les musulmans émigrent par petits groupes. Quraysh comprend que Yathrib va devenir une base. Réunion au conseil, Dâr an-Nadwa. Trois options : l’emprisonner, l’exiler, le tuer. Abû Jahl impose la solution du sang partagé : un jeune homme fort par clan, tous frappent ensemble — ainsi Banû Hâshim ne pourront exiger vengeance de tous et devront accepter le prix du sang.

Le Coran rappelle la scène :

« Et [rappelle-toi] quand ceux qui ont mécru complotaient contre toi pour t’emprisonner, ou te tuer, ou te bannir. Ils complotaient, et Allah rusait — et Allah est le meilleur de ceux qui rusent. »
— Coran, Al-Anfâl 8:30

31. La nuit du départ

Il fit coucher ‘Alî dans son lit, dans son manteau vert du Hadramawt — avec pour mission de restituer les dépôts confiés par les Mecquois. Il sortit au milieu de ceux qui l’attendaient, récitant :

« Nous avons mis une barrière devant eux et une barrière derrière eux ; Nous les avons enveloppés, de sorte qu’ils ne peuvent voir. »
— Coran, Yâ-Sîn 36:9

Il alla chez Abû Bakr, qui préparait deux montures depuis des mois et qui pleura de joie quand on lui dit que le moment était venu — ‘Â’isha rapporte : « Je n’avais jamais su avant ce jour qu’on pouvait pleurer de joie. »

32. La grotte de Thawr

Ils partirent au sud, à l’opposé de Médine — ruse —, et se cachèrent trois nuits dans la grotte de Thawr. ‘Abd Allâh ibn Abî Bakr rapportait les nouvelles, Asmâ’ apportait la nourriture, ‘Âmir ibn Fuhayra faisait passer le troupeau pour effacer les traces.

Quraysh offrit cent chameaux pour sa capture. Les poursuivants arrivèrent jusqu’à l’entrée de la grotte.

Abû Bakr chuchota : « Si l’un d’eux baissait les yeux, il nous verrait. »
Il répondit : « Que penses-tu de deux dont Allah est le troisième ? »
Al-Bukhârî

Le Coran :

« …le second de deux, quand ils étaient dans la grotte, et qu’il disait à son compagnon : « Ne t’afflige pas, car Allah est avec nous. » Allah fit alors descendre sur lui Sa sérénité. »
— Coran, At-Tawba 9:40

33. Surâqa

Surâqa ibn Mâlik, chassant la prime, les rattrapa. Par trois fois, les sabots de son cheval s’enfoncèrent dans le sol. Il comprit, demanda grâce, et proposa des vivres — refusées. Il demanda un écrit de sauvegarde.

Et là, une phrase que le Prophète ﷺ prononce en fuite, traqué, sans un homme derrière lui :

« Surâqa, comment seras-tu quand tu porteras les bracelets de Chosroès ? »

Une prédiction absurde ce jour-là. Elle s’est réalisée sous le califat de ‘Umar, qui fit passer les bracelets du roi de Perse aux bras de Surâqa devenu musulman, en disant : « Louange à Allah qui les a arrachés à Chosroès et les a mis à Surâqa. »

34. Qubâ’ et l’entrée à Médine

Les Ansâr sortaient chaque jour l’attendre. Quand il arriva, les femmes et les enfants chantaient sur les toits :

Tala’a al-badru ‘alaynâ min thaniyyât al-wadâ’…
« La pleine lune s’est levée sur nous depuis les cols de l’adieu… »

Il s’arrêta d’abord à Qubâ’, où il fonda la première mosquée de l’Islam :

« Une mosquée fondée dès le premier jour sur la piété est plus digne que tu t’y tiennes debout. »
— Coran, At-Tawba 9:108

Puis à Médine, chaque clan voulut l’héberger et saisissait la bride de sa chamelle. Il répondait : « Laissez-la, elle a reçu un ordre. » Elle s’agenouilla sur un terrain appartenant à deux orphelins, qu’il acheta — il ne l’a pas pris. Ce fut le lieu de Al-Masjid an-Nabawî. Il logea chez Abû Ayyûb al-Ansârî.

Yathrib devint Al-Madîna. Ce départ, sous ‘Umar, sera choisi comme an 1 du calendrier musulman — non pas sa naissance, non pas la révélation : le jour où une communauté s’est constituée.

PARTIE VIII — MÉDINE : BÂTIR UNE SOCIÉTÉ

35. Les trois fondations

1. La mosquée. Sol de terre, murs de brique crue, toit de palmes. Il portait les pierres avec les autres. Elle sera à la fois lieu de prière, école, tribunal, hôpital de campagne, et abri pour les Ahl as-Suffa, les pauvres sans domicile.

2. La fraternisation (al-mu’âkhât). Il apparia chaque Muhâjir avec un Ansârî — quatre-vingt-dix hommes environ. Les Ansâr proposèrent de partager leurs maisons, leurs terres, jusqu’à leurs épouses par divorce — offre que la piété des Muhâjirûn refusa. La réponse type est celle de ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf à Sa’d ibn ar-Rabî’ : « Qu’Allah te bénisse dans ta famille et ton bien. Indique-moi simplement le marché. »

Le Coran a fixé ce moment pour l’éternité :

« …ils préfèrent [les autres] à eux-mêmes, même s’ils sont dans le besoin. »
— Coran, Al-Hashr 59:9

3. La Charte de Médine (As-Sahîfa). Un document écrit — l’une des plus anciennes constitutions connues — réglant les rapports entre Muhâjirûn, Ansâr et les tribus juives de Médine. Points essentiels : les juifs conservent leur religion et leurs biens ; défense commune de la ville ; assistance mutuelle contre l’agresseur ; le Prophète ﷺ est l’arbitre des différends ; nul ne part en guerre sans son accord ; nul n’est tenu responsable du crime d’un allié.

Ce que cela révèle. Le premier acte politique de l’État islamique fut un texte garantissant par écrit la liberté religieuse d’une minorité non musulmane et l’intégrant à la défense commune. Il faut le citer, calmement, sans surenchère — et ne pas cacher que ces pactes furent ensuite rompus par certaines de ces tribus, ce qui explique les événements ultérieurs. L’honnêteté intellectuelle persuade mieux que l’apologie.

36. L’autorisation de combattre

Treize ans à La Mecque : aucune riposte, ordre formel de patienter. À Médine, après le premier serment d’Al-‘Aqaba et l’existence d’une communauté à défendre, descend la première autorisation :

« Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués [de se défendre] parce que vraiment ils sont lésés — et Allah est certes capable de les secourir. Ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : « Allah est notre Seigneur. » »
— Coran, Al-Hajj 22:39-40

Ce que cela révèle. L’ordre du combat vient après treize ans de persécution non violente, après la torture, après le boycott, après l’exil forcé, après le complot d’assassinat — et il est formulé comme une autorisation défensive motivée par l’expulsion injuste. Ce contexte est systématiquement retiré par ceux qui citent les versets seuls.

PARTIE IX — LES GRANDES ÉPREUVES DE MÉDINE

37. Badr (17 Ramadân, an 2 H)

313 musulmans — dont environ 60 Muhâjirûn — contre environ 1000 Mecquois avec 100 chevaux et 700 chameaux.

À l’origine, il s’agissait d’intercepter la caravane d’Abû Sufyân — les biens des Muhâjirûn ayant été confisqués à La Mecque. La caravane s’échappa ; Abû Jahl imposa la bataille.

Deux choses à retenir absolument :

La consultation. Il consulta ses compagnons. Les Ansâr n’étaient engagés par serment qu’à le défendre dans Médine ; il attendit qu’ils parlent. Sa’d ibn Mu’âdh se leva : « Va où tu veux, prends de nos biens ce que tu veux… si tu nous menais à ce lac et que tu t’y jetais, nous nous y jetterions avec toi. » Le visage du Prophète ﷺ s’éclaira.

L’invocation. La nuit, dans la tente, les mains levées jusqu’à ce que son manteau tombe de ses épaules :

« Ô Allah, accomplis ce que Tu m’as promis. Ô Allah, si ce groupe périt, Tu ne seras plus adoré sur terre. »
Abû Bakr, en larmes, ramassait son manteau : « Assez, ô Messager d’Allah. Allah accomplira ce qu’Il t’a promis. »
Muslim

Résultat : 70 morts chez Quraysh, dont Abû Jahl, et 70 prisonniers. Quatorze martyrs musulmans.

« Allah vous a donné la victoire à Badr alors que vous étiez humiliés. »
— Coran, Âl ‘Imrân 3:123

Le traitement des prisonniers mérite qu’on s’y arrête : il ordonna « Traitez bien les captifs ». Les Ansâr partageaient leur pain avec eux — les captifs mangeaient le pain, leurs geôliers les dattes. Certains furent libérés contre rançon ; et ceux qui savaient écrire furent libérés contre l’enseignement de la lecture à dix enfants de Médine.

Une rançon payée en alphabétisation, au VIIᵉ siècle, par un homme que l’histoire dit illettré. Peu de gens connaissent ce détail.

Son propre oncle Al-‘Abbâs, prisonnier, dut payer rançon comme les autres — il refusa de le dispenser.

38. UHUD — quand ses propres compagnons désobéissent

Shawwâl, an 3 H. C’est l’épisode que tu veux, et il mérite un développement long.

3000 Mecquois, dont 200 cavaliers et 3000 chameaux, commandés par Abû Sufyân, Khâlid ibn al-Walîd à l’aile droite (pas encore musulman), ‘Ikrima à la gauche. Face à eux 1000 musulmans, réduits à 700 après la défection de ‘Abd Allâh ibn Ubayy et de ses trois cents hypocrites en cours de route.

Premier point : il avait été mis en minorité. Son avis personnel était de rester dans Médine et de se défendre depuis la ville. Les jeunes qui n’avaient pas connu Badr insistèrent pour sortir. Il suivit l’avis majoritaire. Puis, revêtu de son armure, quand ils regrettèrent et lui dirent de faire comme il voulait, il répondit :

« Il ne convient pas à un prophète, une fois qu’il a revêtu son armure, de la retirer avant qu’Allah ne juge. »

Ce que cela révèle — la shûrâ. Le chef le mieux guidé de l’histoire a appliqué une décision collective contre son propre avis, et n’a pas ensuite reproché à quiconque « je vous l’avais dit ».

Deuxième point : l’ordre aux archers. Cinquante archers sous ‘Abd Allâh ibn Jubayr, placés sur le mont ‘Aynayn pour couvrir l’arrière. L’ordre est catégorique :

« Si vous nous voyez emportés par les oiseaux, ne quittez pas votre position. Et si vous nous voyez écraser l’ennemi, ne quittez pas votre position. »
Al-Bukhârî

Les musulmans emportent la première phase. Les Mecquois fuient. Les femmes relèvent leurs robes en courant.

Et les archers descendent. Quarante d’entre eux quittent la colline pour le butin, malgré les cris de leur chef. Ibn Jubayr reste avec une dizaine d’hommes et meurt à son poste.

Khâlid ibn al-Walîd voit la brèche, contourne, remonte, et la victoire se retourne en carnage. Le cri « Muhammad est tué ! » achève de disloquer les rangs.

Troisième point : ce qu’il a subi personnellement ce jour-là.

  • Une pierre lui brise l’incisive inférieure droite.
  • Son visage est ouvert, sa lèvre fendue.
  • Deux anneaux de son casque s’enfoncent dans sa joue — Abû ‘Ubayda les arrache avec ses dents et y perd deux incisives.
  • Il tombe dans une fosse creusée par Abû ‘Âmir ; ‘Alî le tire par la main, Talha le soulève.
  • Talha ibn ‘Ubayd Allâh pare les flèches avec sa main jusqu’à ce qu’elle soit paralysée à vie.
  • Abû Dujâna fait de son dos un bouclier au-dessus de lui, encaissant les flèches sans bouger.
  • Hamza, son oncle, est tué par la lance de Wahshî, puis Hind bint ‘Utba lui ouvre le ventre et mâche son foie.
  • Soixante-dix martyrs, dont Mus’ab ibn ‘Umayr, l’ambassadeur de Médine.

Quand il vit le corps mutilé de Hamza, les sources rapportent qu’il n’avait jamais éprouvé pareille douleur.

Quatrième point — et c’est le sommet. Le sang coulant sur son visage, il l’essuyait en disant :

« Comment réussirait un peuple qui a ensanglanté le visage de son prophète alors qu’il les appelle à leur Seigneur ? »
Et il dit : « Ô Allah, pardonne à mon peuple, car ils ne savent pas. »
Muslim, Al-Bukhârî (variantes)

Cinquième point : la réponse coranique. C’est ici qu’on mesure l’écart entre un chef politique et un prophète. Un chef aurait puni les archers, ou étouffé l’affaire. Le Coran, lui :

  1. Nomme la faute sans la maquiller :

    « Allah a tenu Sa promesse envers vous, quand par Sa permission vous les tuiez sans relâche — jusqu’au moment où vous avez fléchi, où vous vous êtes disputé l’ordre donné, et où vous avez désobéi après qu’Il vous eut montré ce que vous aimez. »
    — Coran, Âl ‘Imrân 3:152

  2. Attribue le désastre à eux-mêmes :

    « Dis : cela vient de vous-mêmes. »
    — Coran, Âl ‘Imrân 3:165

  3. Et pourtant ordonne le pardon, explicitement, sur le champ de bataille même :

    « C’est par quelque miséricorde de la part d’Allah que tu as été si doux envers eux ! Si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, implore pour eux le pardon, et consulte-les à propos des affaires. Puis une fois que tu t’es décidé, place ta confiance en Allah. »
    — Coran, Âl ‘Imrân 3:159

Ce verset est peut-être la clé de toute cette vie.
Il vient immédiatement après la plus grave désobéissance militaire de l’histoire de l’Islam, celle qui a coûté soixante-dix vies, la vie de son oncle, et ses propres dents. Et l’ordre divin est : pardonne-leur, demande pardon pour eux, et continue à les consulter.

Continue à les consulter. Alors que c’est précisément la consultation qui l’avait mené à Uhud, et que c’est leur indiscipline qui a causé la défaite. Aucun système de commandement humain ne fonctionne ainsi.

Le lendemain, blessé, il ordonna la poursuite jusqu’à Hamrâ’ al-Asad — seuls ceux qui avaient combattu la veille furent autorisés à venir. Soixante-dix hommes blessés remontant à cheval : Quraysh renonça à revenir.

« Ceux qui, quoique blessés, répondirent à l’appel d’Allah et du Messager… »
— Coran, Âl ‘Imrân 3:172

39. Bi’r Ma’ûna et Ar-Rajî’ : la trahison

Deux épisodes, an 4 H, où des délégations demandent des enseignants et les font massacrer. À Bi’r Ma’ûna, soixante-dix récitateurs du Coran sont tués par traîtrise.

Les sources rapportent qu’il invoqua contre leurs meurtriers pendant un mois dans la prière (le qunût an-nâzila) — la seule fois où on le vit affligé à ce point. Anas dit : « Je n’ai jamais vu le Messager d’Allah ﷺ aussi triste que pour ceux de Bi’r Ma’ûna. »

Et Khubayb ibn ‘Adiyy, crucifié par Quraysh, demanda à prier deux unités avant de mourir — instituant ainsi la sunna des deux rak’a du condamné — puis récita : « Peu m’importe, tant que je meurs musulman, sur quel flanc je tombe. »

40. Al-Khandaq — Le Fossé (Shawwâl, an 5 H)

10 000 hommes coalisés — Quraysh, Ghatafân, Banû Sulaym, les juifs des Banû an-Nadîr exilés qui ont monté l’alliance — contre 3000 musulmans.

Sur le conseil de Salmân al-Fârisî (idée persane inconnue des Arabes), on creuse un fossé au nord de Médine. Six jours de travail dans le froid et la faim, le Prophète ﷺ creusant avec eux.

Les détails qui touchent :
– Ils s’attachaient une pierre sur le ventre contre la faim ; lui en avait deux.
– Jâbir l’invita à manger un agneau et un peu d’orge ; le Prophète ﷺ convoqua mille hommes, qui mangèrent tous à leur faim.
– Devant un rocher que nul ne pouvait briser, il frappa trois fois, et à chaque étincelle annonça la conquête de la Perse, de la Syrie et du Yémen — pendant que les hypocrites ricanaient : « Il nous promet les trésors de Chosroès et nous ne pouvons même pas aller aux latrines ! »

Le Coran décrit l’état de la ville, sans rien adoucir :

« Quand ils vinrent à vous d’en haut et d’en bas [de la vallée], que les regards étaient troublés, que les cœurs remontaient aux gorges, et que vous faisiez sur Allah toutes sortes de suppositions… Là furent éprouvés les croyants et secoués d’une dure secousse. »
— Coran, Al-Ahzâb 33:10-11

Le siège dura environ un mois. Nu’aym ibn Mas’ûd, converti en secret, sema la défiance entre la coalition et les Banû Qurayza. Puis un vent glacial arracha les tentes et dispersa l’armée. Les Mecquois levèrent le camp.

Il dit alors : « Désormais, c’est nous qui les attaquerons, et ils ne nous attaqueront plus. » (Al-Bukhârî.)

41. Banû Qurayza — traiter le sujet difficile de front

Ce point est systématiquement instrumentalisé. Il faut donc l’aborder sans le fuir, avec les faits.

Les Banû Qurayza étaient liés par la Charte de Médine. Pendant le siège, alors que la ville était encerclée par 10 000 hommes et que les femmes et enfants musulmans étaient regroupés dans les forteresses, ils rompirent le pacte et négocièrent avec l’ennemi. C’est une trahison en temps de guerre, du côté intérieur du front.

Après le départ des coalisés, ils furent assiégés vingt-cinq jours, puis se rendirent — et demandèrent eux-mêmes que le jugement soit rendu par leur ancien allié, Sa’d ibn Mu’âdh, chef des Aws. Le Prophète ﷺ accepta cet arbitrage.

Sa’d, mourant de sa blessure du Fossé, jugea selon la loi de leur propre Livre — la sentence appliquée à une cité qui fait la guerre, telle qu’énoncée dans le Deutéronome 20:12-14.

Les points à poser calmement :
– Il s’agit d’une sanction pour trahison de guerre, pas d’une persécution religieuse : les autres juifs de Médine restèrent, ainsi que ceux de Khaybar plus tard sous contrat.
– Le jugement fut rendu par un arbitre qu’ils ont choisi, selon leur propre loi.
– Le Prophète ﷺ avait épargné Banû Qaynuqâ’ et Banû an-Nadîr auparavant, malgré des ruptures de pacte : ils furent exilés, pas exécutés.

Pourquoi nous ne contournons pas ce chapitre. Ni l’éluder, ni le dramatiser, ni s’en excuser : poser le contexte juridique et militaire, citer le texte biblique invoqué, et laisser le lecteur juger par lui-même. Une page qui affronte ce point vaut mieux que dix pages d’apologie.

PARTIE X — LE TOURNANT : QUAND LA PAIX VAUT MIEUX QUE LA VICTOIRE

42. Al-Hudaybiyya (Dhû al-Qi’da, an 6 H)

Il vit en rêve qu’il entrait à La Mecque et accomplissait la ‘Umra. Il partit avec 1400 hommes en état de sacralisation, sans armes de guerre, avec les bêtes de sacrifice. Une démarche de pèlerins, pas de soldats.

Quraysh bloqua la route. Négociations. Le bruit courut que ‘Uthmân, envoyé en émissaire, avait été tué. Sous un arbre, le Prophète ﷺ prit le serment de tous — Bay’at ar-Ridwân, le serment de l’agrément — de combattre jusqu’à la mort.

« Allah a agréé les croyants quand ils te prêtaient serment sous l’arbre. Il a su ce qu’il y avait dans leurs cœurs, a fait descendre sur eux la quiétude, et les a récompensés par une victoire proche. »
— Coran, Al-Fath 48:18

‘Uthmân était vivant. Le traité fut conclu. Ses clauses parurent humiliantes :

  1. Retour sans accomplir la ‘Umra cette année-ci ; permission l’année suivante, trois jours seulement.
  2. Trêve de dix ans.
  3. Tout Mecquois fuyant vers Médine sans l’autorisation de son tuteur sera rendu — mais tout musulman fuyant Médine vers La Mecque ne sera pas rendu.
  4. Les tribus libres de s’allier à l’un ou l’autre camp.

À la rédaction, Suhayl ibn ‘Amr refusa la formule « Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm » — on écrivit « Bismika Allâhumma ». Il refusa « Muhammad Messager d’Allah »et le Prophète ﷺ ordonna lui-même d’effacer le titre, ‘Alî n’osant pas le faire, il l’effaça de sa propre main.

‘Umar explosa. Il alla trouver le Prophète ﷺ : « N’es-tu pas le Messager d’Allah ? Ne sommes-nous pas sur la vérité et eux sur le faux ? Pourquoi donc acceptons-nous l’humiliation dans notre religion ? »« Je suis le serviteur d’Allah et Son Messager. Je ne désobéirai pas à Son ordre et Il ne me perdra pas. » ‘Umar alla voir Abû Bakr, qui lui répondit exactement la même chose. ‘Umar dira : « Je n’ai cessé de jeûner, de donner l’aumône et d’affranchir pour expier ce que j’avais dit ce jour-là. »

Et Abû Jandal, fils de Suhayl, arriva en chaînes, s’étant échappé — il fut rendu, selon la clause, sous les yeux de tous. « Patiente, Abû Jandal. Allah te ménagera une issue. »

Puis descendit :

« En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante. »
— Coran, Al-Fath 48:1

« Est-ce une victoire ? » demanda un compagnon. — « Oui. »

Et c’en était une. La trêve fit tomber l’état de guerre : les Arabes purent entendre le message librement. En deux ans de paix, plus de gens entrèrent en Islam que pendant les dix-neuf années précédentes. Deux ans plus tard, l’armée qui prendra La Mecque comptera dix mille hommes, contre mille quatre cents à Hudaybiyya.

Ce que cela révèle. Il a accepté d’écrire un traité désavantageux, d’effacer son propre titre prophétique, de renvoyer un homme torturé à ses bourreaux, et de rentrer sans faire le pèlerinage — parce qu’il voyait plus loin que l’honneur immédiat. C’est l’inverse absolu du portrait du fanatique.

43. Les lettres aux rois

Après Hudaybiyya, il fit fabriquer un sceau — Muhammad Rasûl Allâh — et envoya des ambassadeurs à :

  • Héraclius, empereur byzantin — l’interrogatoire d’Héraclius à Abû Sufyân est rapporté par Al-Bukhârî au début du Sahîh, et c’est un texte majeur : l’empereur pose une série de questions (est-il de noble lignée ? a-t-il déjà menti ? ses adeptes sont-ils les faibles ou les puissants ? augmentent-ils ou diminuent-ils ? quelqu’un apostasie-t-il par regret ?) et conclut, sur la base des réponses d’un ennemi, que c’est un prophète.
  • Chosroès II (Perse) — qui déchira la lettre. Le Prophète ﷺ dit : « Qu’Allah déchire son royaume. » Il fut assassiné par son fils, et l’empire sassanide s’effondra.
  • Le Négus, Muqawqis d’Égypte, Al-Mundhir de Bahreïn, Hawdha de Yamâma, Al-Hârith de Ghassân, et le roi d’Oman.

44. Khaybar (an 7 H)

Réduction de la base arrière hostile au nord. Après la reddition, les habitants juifs de Khaybar demandèrent à rester sur leurs terres en versant la moitié de la récolte — et il accepta. Ils y restèrent jusqu’au califat de ‘Umar.

C’est là qu’une femme, Zaynab bint al-Hârith, lui présenta un gigot empoisonné. Il en prit une bouchée, la recracha : « Cet os m’informe qu’il est empoisonné. » Bishr ibn al-Barâ’ en mourut. Le poison le marquera jusqu’à sa mort — dans sa dernière maladie, il dira à ‘Â’isha : « Je sens encore l’effet de la nourriture de Khaybar. » (Al-Bukhârî.)

C’est aussi là que Ja’far revint d’Abyssinie. Le Prophète ﷺ dit : « Je ne sais de quoi me réjouir le plus : de la conquête de Khaybar ou de la venue de Ja’far. » Il l’embrassa entre les yeux.

45. La ‘Umra du rattrapage, an 7 H

Il revint comme convenu, trois jours. Quraysh se posta sur les collines pour regarder. Les compagnons tournèrent autour de la Ka’ba d’un pas vif, épaule droite découverte, pour montrer leur vigueur — d’où le ramal du tawâf, encore pratiqué aujourd’hui.

Bilâl monta sur la Ka’ba et fit l’adhân. Vingt ans après avoir été traîné sur le sable brûlant à quelques mètres de là.

46. Mu’ta (an 8 H) et l’entrée de Khâlid

3000 musulmans contre les Byzantins et leurs alliés arabes, en nombre considérable. Trois commandants désignés d’avance : Zayd ibn Hâritha, puis Ja’far, puis ‘Abd Allâh ibn Rawâha.

Les trois tombèrent l’un après l’autre. Ja’far, l’étendard dans la main droite, eut la main droite tranchée ; il prit l’étendard de la gauche, eut la gauche tranchée ; il le serra contre sa poitrine avec ses bras jusqu’à ce qu’il tombe. On compta plus de quatre-vingt-dix blessures sur son corps, toutes de face. Il sera appelé Ja’far at-Tayyâr — celui qui vole, Allah lui ayant donné deux ailes en échange de ses bras au Paradis.

Khâlid ibn al-Walîd prit le commandement et sauva l’armée. Le Prophète ﷺ, à Médine, annonçait les morts au fur et à mesure, les yeux en larmes, puis dit : « …jusqu’à ce qu’une épée parmi les épées d’Allah la prenne, et Allah lui donna la victoire. » Khâlid devint Sayf Allâh, l’épée d’Allah.

Il alla chez la femme de Ja’far, lui annonça la nouvelle, et ordonna : « Préparez de la nourriture pour la famille de Ja’far, car il leur est arrivé ce qui les occupe. » — sunna encore vivante aujourd’hui.

Et il prit les enfants de Ja’far sur ses genoux et pleura.

PARTIE XI — LA CONQUÊTE DE LA MECQUE : LE JOUR DU PARDON

47. La rupture du traité

Les Banû Bakr, alliés de Quraysh, attaquèrent de nuit les Banû Khuzâ’a, alliés du Prophète ﷺ, et les massacrèrent jusque dans l’enceinte sacrée — certains furent tués en prière. Quraysh les avait armés et couverts.

Une délégation de Khuzâ’a vint à Médine. Le Prophète ﷺ répondit : « Tu es secouru, ô ‘Amr ibn Sâlim. »

Abû Sufyân vint tenter de renouveler le traité. Personne ne l’écouta : ni Abû Bakr, ni ‘Umar, ni ‘Alî, ni sa propre fille Umm Habîba — épouse du Prophète ﷺ — qui retira le tapis pour qu’il ne s’y assoie pas : « Tu es un associateur impur. » Il repartit bredouille.

48. Dix mille hommes

Ramadân, an 8 H. Il partit avec dix mille combattants, dans le plus grand secret, après avoir invoqué : « Ô Allah, aveugle les espions de Quraysh. »

Le soir, à Marr az-Zahrân, il ordonna d’allumer dix mille feux. Abû Sufyân, sorti reconnaître, en fut terrifié. Al-‘Abbâs le fit monter sur sa mule et le mena au Prophète ﷺ, qui lui accorda l’aman. Abû Sufyân entra en Islam cette nuit-là.

Al-‘Abbâs demanda quelque chose pour son orgueil. Le Prophète ﷺ décréta :

« Quiconque entre dans la maison d’Abû Sufyân est en sécurité. Quiconque ferme sa porte est en sécurité. Quiconque entre dans la Mosquée sacrée est en sécurité. »

Puis on fit passer l’armée devant lui, corps par corps, étendards déployés. Il murmura : « Le royaume de ton neveu est devenu bien grand. »« Malheur à toi, c’est la prophétie ! »

49. L’entrée

La ville fut prise presque sans combat. Ordre formel : ne combattre que ceux qui combattent. Seule la colonne de Khâlid rencontra une résistance ; il y eut une poignée de morts. Quand il apprit que du sang avait coulé, il en fut contrarié.

Il entra la tête si inclinée sur sa monture que sa barbe touchait presque la selle — non en conquérant, mais en homme écrasé de gratitude, récitant :

« En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante. » — Coran, Al-Fath 48:1

Sa’d ibn ‘Ubâda cria : « Aujourd’hui est le jour du carnage ! » Le Prophète ﷺ lui retira l’étendard et le confia à son fils Qays, en disant :

« Aujourd’hui est le jour de la miséricorde. »

50. La Ka’ba

Trois cent soixante idoles autour de la Maison. Il les frappait de son arc en récitant :

« Et dis : la Vérité est venue et l’erreur a disparu. Car l’erreur est destinée à disparaître. »
— Coran, Al-Isrâ’ 17:81

Il fit effacer les images à l’intérieur, entra, pria, et Bilâl monta sur le toit de la Ka’ba pour l’adhân.

51. « Allez, vous êtes libres »

Le moment que tu cherches. Il faut le raconter lentement.

La ville entière était rassemblée devant lui. Ces gens :

  • l’avaient traité de fou, de sorcier, de menteur ;
  • avaient torturé et tué ses compagnons — Sumayya à la lance ;
  • l’avaient affamé trois ans dans un ravin avec ses enfants ;
  • avaient déversé des entrailles sur son dos en prière ;
  • avaient comploté de le poignarder à dix ;
  • l’avaient chassé de la ville de son père et de sa mère ;
  • avaient tué son oncle Hamza et mâché son foie ;
  • avaient brisé ses dents et fendu son visage à Uhud ;
  • avaient rompu le traité et massacré ses alliés dans le sanctuaire.

Il avait dix mille hommes armés derrière lui. Il n’y avait plus aucun contre-pouvoir. Absolument aucun.

Il se tint à la porte de la Ka’ba et demanda :

« Ô assemblée de Quraysh, que pensez-vous que je vais faire de vous ? »
Ils dirent : « Du bien. Un frère noble, fils d’un frère noble. »
Il dit : « Allez, vous êtes libres. »
« Idhhabû fa antum at-tulaqâ’ »

Et il ajouta la parole de Yûsuf à ses frères :

« Pas de récrimination contre vous aujourd’hui ! Qu’Allah vous pardonne. Il est le plus Miséricordieux des miséricordieux. »
— Coran, Yûsuf 12:92

Amnistie générale. Quelques individus seulement furent exceptés pour des crimes de sang précis — et la plupart d’entre eux furent finalement graciés :

  • ‘Ikrima ibn Abî Jahl, fils de son pire ennemi : gracié à la demande de son épouse. Le Prophète ﷺ recommanda : « N’insultez pas son père ; insulter les morts blesse les vivants. »
  • Wahshî, le meurtrier de Hamza : gracié. Le Prophète ﷺ lui demanda seulement de ne plus se montrer à lui, tant la douleur était vive. Wahshî tuera plus tard Musaylima le menteur.
  • Hind bint ‘Utba, qui avait mâché le foie de Hamza : venue voilée prêter serment, elle se dévoila. Il la gracia.
  • Habbâr ibn al-Aswad, qui avait causé la mort de sa fille Zaynab en la faisant chuter de son chameau alors qu’elle était enceinte : gracié.
  • ‘Abd Allâh ibn Sa’d ibn Abî Sarh, apostat et faussaire : gracié sur l’intercession de ‘Uthmân.

Et il fit ce geste que peu relèvent : il rendit la clé de la Ka’ba à ‘Uthmân ibn Talha, de la famille qui la détenait depuis toujours — celui-là même qui l’avait autrefois violemment repoussé de la porte. Alors que ‘Alî et Al-‘Abbâs la demandaient pour la famille du Prophète, il récita :

« Allah vous ordonne de restituer les dépôts à leurs ayants droit. »
— Coran, An-Nisâ’ 4:58
« Prends-la, ô ‘Uthmân, pour l’éternité. Nul ne te l’enlèvera sinon un injuste. »

Elle est encore aujourd’hui dans la même famille, les Banû Shayba.

Deux scènes, huit ans d’écart. Pose-les côte à côte.

À Tâ’if, il est seul, ensanglanté, sans un homme, sans un dirham, sans aucun pouvoir. On lui offre d’écraser ses bourreaux sous deux montagnes. Il refuse.

À La Mecque, il a dix mille soldats, la ville à genoux, et le droit du vainqueur reconnu par toutes les nations de son temps. Il pardonne.

Entre les deux, tout a changé sauf lui. Le pouvoir n’a pas révélé un autre homme : il a confirmé le même. C’est le test que presque aucune figure historique ne passe. On juge les hommes non pas quand ils sont faibles — la faiblesse impose la douceur — mais quand plus rien ne les empêche.

52. Hunayn et Tâ’if

Immédiatement après, les Hawâzin et Thaqîf attaquèrent avec 20 000 hommes. Les musulmans, douze mille, se dirent : « Nous ne serons pas vaincus aujourd’hui par petit nombre. »

Ils furent surpris dans le défilé et prirent la fuite. Le Coran ne masque rien :

« Allah vous a certes secourus en maints endroits. Et [rappelez-vous] le jour de Hunayn, quand vous étiez fiers de votre grand nombre et que cela ne vous a servi à rien : la terre, malgré son étendue, vous devint bien étroite, puis vous avez tourné le dos en fuyards. »
— Coran, At-Tawba 9:25

Lui n’a pas reculé, sur sa mule blanche, criant : « Je suis le Prophète, sans mensonge ! Je suis le fils de ‘Abd al-Muttalib ! » — pendant qu’Al-‘Abbâs rappelait les compagnons à grands cris. Ils revinrent, et la victoire fut totale.

Et il rendit six mille prisonniers aux Hawâzin quand leur délégation vint le lui demander.

Le partage du butin de Hunayn est un autre sommet moral : il donna cent chameaux à Abû Sufyân, autant à ses fils, aux nouveaux convertis, aux chefs qu’il fallait rallier — et rien aux Ansâr. Ceux-ci murmurèrent : « Il a retrouvé les siens. »

Il les rassembla seuls, et prononça ce discours :

« Ô Ansâr… n’êtes-vous pas satisfaits que les gens repartent avec des moutons et des chameaux, et que vous repartiez avec le Messager d’Allah dans vos foyers ? Par Celui qui détient l’âme de Muhammad, si ce n’était l’Hégire, je serais un homme des Ansâr. Si les gens prenaient un chemin et les Ansâr un autre, je prendrais celui des Ansâr. Ô Allah, fais miséricorde aux Ansâr, aux fils des Ansâr, et aux fils des fils des Ansâr. »
Al-Bukhârî

Ils pleurèrent jusqu’à ce que leurs barbes soient trempées, et dirent : « Nous sommes satisfaits d’Allah et de Son Messager pour part et pour lot. »

53. Tabûk (an 9 H) et les trois qui restèrent

La dernière expédition, vers la frontière byzantine, en pleine chaleur, période de récolte, longue distance : « l’expédition de la difficulté ». Trente mille hommes. Aucun combat n’eut lieu.

L’épisode à retenir est celui des trois qui restèrentKa’b ibn Mâlik, Murâra ibn ar-Rabî’ et Hilâl ibn Umayya : des croyants sincères qui ne partirent pas par simple négligence, et qui refusèrent de mentir alors que les hypocrites, eux, s’inventaient des excuses acceptées.

Le Prophète ﷺ ordonna le boycott total des trois par toute la communauté. Cinquante jours : personne ne leur parlait, leurs épouses furent éloignées. Ka’b raconte lui-même — le récit est dans Al-Bukhârî et Muslim, à la première personne, et c’est un des plus beaux textes de la littérature islamique — que « la terre me devint étroite malgré son étendue », que les gens le regardaient sans le voir, et que le roi de Ghassân lui envoya une lettre pour le débaucher — qu’il brûla.

Puis vint le pardon :

« Et [Allah accueillit le repentir] des trois qui étaient restés en arrière, jusqu’à ce que la terre, malgré son étendue, leur devienne étroite, que leurs âmes se resserrent, et qu’ils comprennent qu’il n’y a de refuge contre Allah qu’auprès de Lui. Puis Il agréa leur repentir afin qu’ils reviennent [à Lui]. »
— Coran, At-Tawba 9:118

Ka’b dit : « Je n’ai jamais reçu de bienfait plus grand que ma véracité ce jour-là. Je n’ai plus jamais menti depuis. »

Ce que cela révèle. L’Islam sanctionne la faute réelle et pardonne le repentir sincère, mais il ne pardonne pas le mensonge commode. Les hypocrites qui ont menti ont eu la paix sociale immédiate et la perte éternelle ; ceux qui ont dit la vérité ont souffert cinquante jours et sont entrés dans le Coran.

PARTIE XII — L’HOMME DERRIÈRE LE PROPHÈTE

Cette partie est thématique, pas chronologique. C’est celle qui fera aimer, plus que toutes les batailles.

54. Le père qui enterre presque tous ses enfants

Sept enfants — six de Khadîja, un de Mâriya.

Enfant Sort
Al-Qâsim mort en bas âge, à La Mecque
‘Abd Allâh (at-Tayyib, at-Tâhir) mort en bas âge
Zaynab morte an 8 H, après une fausse couche due à sa chute lors de son émigration
Ruqayya morte pendant Badr ; il ne put assister à son enterrement
Umm Kulthûm morte an 9 H
Fâtima seule à lui survivre — six mois
Ibrâhîm (de Mâriya) mort à environ 18 mois

Fais le compte : sur sept enfants, il en a enterré six de ses propres mains. Un homme qui a perdu son père avant de naître, sa mère à six ans, son grand-père à huit, son oncle protecteur et sa femme la même année, son oncle Hamza mutilé, son fils adoptif Zayd et son cousin Ja’far à Mu’ta — et six de ses sept enfants.

Il n’existe pratiquement pas de deuil humain qu’il n’ait traversé. C’est pourquoi il n’y a pas d’endeuillé sur terre qui ne puisse trouver en lui quelqu’un qui a connu la même chose.

La mort d’Ibrâhîm est la scène à raconter en entier. Il alla chez la nourrice, prit le bébé mourant contre lui, et les larmes coulèrent.

‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf lui dit : « Toi aussi, ô Messager d’Allah ? »

« Ô Ibn ‘Awf, c’est une miséricorde. » Puis les larmes redoublèrent et il dit :
« L’œil pleure, le cœur s’attriste, et nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur. Et nous sommes, ô Ibrâhîm, affligés de te perdre. »
Al-Bukhârî

Le jour de sa mort, il y eut une éclipse de soleil. Les gens dirent : « Le soleil s’est éclipsé pour la mort d’Ibrâhîm. » Il monta en chaire :

« Le soleil et la lune sont deux signes parmi les signes d’Allah. Ils ne s’éclipsent ni pour la mort ni pour la vie de quiconque. »
Al-Bukhârî, Muslim

Arrête-toi longuement là. Le jour où il enterre son dernier fils, une éclipse lui offre sur un plateau la superstition la plus flatteuse qui soit — le ciel lui-même pleure le fils du Prophète. Tout imposteur du monde l’aurait prise. Il monte en chaire, le jour même, pour la détruire.

C’est peut-être l’argument le plus court qui soit : un menteur ne se prive pas d’un miracle gratuit le jour où il enterre son enfant.

55. Le grand-père et l’homme au milieu des enfants

  • Il faisait la prière en portant sa petite-fille Umâma sur son épaule : il la posait en se prosternant, la reprenait en se relevant. (Al-Bukhârî.)
  • Al-Hasan et Al-Husayn montaient sur son dos en pleine prosternation ; il prolongeait la prosternation pour ne pas les faire tomber, et disait aux gens : « Mon fils m’a chevauché, j’ai détesté le presser. »
  • Al-Aqra’ ibn Hâbis le vit embrasser Al-Hasan et dit : « J’ai dix enfants et je n’en ai jamais embrassé aucun. » Il le regarda et dit : « Celui qui ne fait pas miséricorde ne reçoit pas miséricorde. » (Al-Bukhârî.)
  • Il saluait les enfants qui jouaient. Il demandait à un petit garçon des nouvelles de son oiseau mort : « Ô Abâ ‘Umayr, qu’a fait le petit nughayr ? » — un chef d’État qui plaisante avec un enfant sur son moineau.

56. L’époux

‘Â’isha رضي الله عنها, interrogée sur ce qu’il faisait chez lui :

« Il était au service de sa famille. Et quand venait l’heure de la prière, il sortait prier. »
Al-Bukhârî

  • Il buvait à l’endroit exact du verre où elle avait posé ses lèvres, et mangeait là où elle avait mordu.
  • Il courait avec elle dans le désert. Elle le battit ; des années plus tard, alourdie, il la battit et dit : « Celle-ci pour celle-là. »
  • Il l’appelait Humayrâ’, la petite rougeaude, et ‘Â’ish.
  • Il l’écoutait raconter jusqu’au bout la longue histoire d’Umm Zar’ — onze femmes décrivant leurs maris — pour conclure : « J’ai été pour toi comme Abû Zar’ pour Umm Zar’. »
  • Quand on lui demanda qui il aimait le plus au monde, il répondit : « ‘Â’isha. »« Et parmi les hommes ? »« Son père. » (Al-Bukhârî.)

Et son testament, répété jusque dans son agonie :

« Le meilleur d’entre vous est celui qui est le meilleur envers sa famille, et je suis le meilleur d’entre vous envers ma famille. »
At-Tirmidhî

Ses mariages après cinquante ans — les faits. Sawda, veuve âgée sans soutien ; Umm Salama, veuve avec des orphelins ; Zaynab bint Khuzayma, surnommée « mère des pauvres » ; Umm Habîba, fille d’Abû Sufyân, seule en exil ; Juwayriya, dont le mariage entraîna la libération de cent familles de sa tribu par les compagnons — « ce sont désormais les beaux-parents du Prophète » ; Safiyya, fille du chef de Khaybar. Chaque mariage est datable, contextualisable, et presque tous concernent des veuves ou des alliances tribales. Et pendant que sa maison comptait plusieurs foyers, il vivait de dattes et d’orge, sans mobilier, sur une natte qui marquait son flanc.

57. La maison

‘Â’isha : « Il s’est écoulé un mois, puis deux, puis trois, sans qu’un feu soit allumé dans les maisons du Prophète ﷺ. »« De quoi viviez-vous ? »« Des deux noirs : les dattes et l’eau. » (Al-Bukhârî.)

‘Umar entra un jour chez lui et le trouva couché sur une natte de fibres dont les marques étaient imprimées dans son flanc, dans une pièce contenant une poignée d’orge et une outre. ‘Umar pleura. « Chosroès et César vivent dans le luxe, et toi, tu es l’élu d’Allah ! »

« N’es-tu pas satisfait, ô ‘Umar, qu’ils aient ce monde et que nous ayons l’au-delà ? »
Al-Bukhârî, Muslim

Il est mort en laissant son armure en gage chez un juif de Médine, contre trente mesures d’orge pour sa famille. (Al-Bukhârî.)

À souligner : chef d’un État qui couvrait toute l’Arabie, maître de la répartition du butin, il est mort endetté envers un non-musulman et sans laisser d’or ni d’argent.

58. Le maître

Anas ibn Mâlik l’a servi dix ans, de l’âge de dix ans à sa mort :

« Il ne m’a jamais dit « uff », jamais dit pour une chose que j’avais faite « pourquoi as-tu fait cela ? », ni pour une chose que je n’avais pas faite « pourquoi ne l’as-tu pas fait ? » »
Al-Bukhârî, Muslim

Dix ans. Un adolescent au service d’un chef d’État en guerre. Pas un reproche.

Et ses dernières paroles publiques, quelques jours avant sa mort, martelées : « La prière, la prière — et ce que possèdent vos mains droites [les serviteurs]. »

59. La miséricorde en actes — le florilège pour les vidéos

Ce sont les scènes courtes qui marquent le plus. Chacune fait une capsule.

  • Le bédouin qui urine dans la mosquée. Les compagnons se jettent sur lui. Il les arrête : « Laissez-le. Versez un seau d’eau. Vous avez été envoyés pour faciliter, non pour rendre difficile. » Puis il lui explique doucement. Le bédouin dira : « Ô Allah, fais miséricorde à moi et à Muhammad, et à personne d’autre ! »« Tu as restreint ce qui est vaste. » (Al-Bukhârî.)
  • Le voisin juif malade. Il allait le visiter. Il l’invita à l’Islam ; l’enfant regarda son père, qui dit « Obéis à Abû al-Qâsim » ; il embrassa l’Islam. Le Prophète ﷺ sortit en disant : « Louange à Allah qui l’a sauvé du Feu. » (Al-Bukhârî.)
  • Le cortège funèbre d’un juif devant lequel il se leva. On lui dit : « C’est un juif. »« N’est-ce pas une âme ? » (Al-Bukhârî.)
  • La femme qui jetait ses ordures sur son passage : le jour où elle ne le fit pas, il alla prendre de ses nouvelles et la trouva malade.
  • Zâhir, l’homme laid du désert qu’il embrassa par-derrière en riant : « Qui achètera cet esclave ? »« Tu me trouveras invendable. »« Mais auprès d’Allah, tu n’es pas invendable. »
  • La femme éplorée sur une tombe à qui il dit « Crains Allah et patiente » ; elle le rabroua sans le reconnaître : « Écarte-toi, tu n’as pas été frappé comme moi ! » Elle apprit ensuite qui il était et courut s’excuser à sa porte, où il n’y avait ni gardes ni portiers. Il dit seulement : « La patience est au premier choc. » (Al-Bukhârî.)
  • Le chameau qui pleure. Entré dans un enclos, un chameau vint gémir et versa des larmes. Il essuya ses yeux, demanda le propriétaire et lui dit : « Ne crains-tu pas Allah au sujet de cette bête ? Elle se plaint que tu l’affames et l’épuises. » (Abû Dâwûd.)
  • La femme entrée en Enfer pour une chatte qu’elle avait enfermée sans la nourrir ni la laisser chasser ; et la prostituée entrée au Paradis pour avoir donné à boire à un chien assoiffé dans son soulier. (Al-Bukhârî, Muslim.)
  • L’oiseau et les oisillons : un compagnon prit les petits, la mère se mit à voleter au-dessus d’eux. « Qui a affligé celle-ci en lui prenant ses petits ? Rendez-les-lui. » (Abû Dâwûd.)
  • L’interdiction de la mutilation, du meurtre des femmes, des enfants, des vieillards, des moines dans leurs ermitages, de l’abattage des arbres et de l’incendie — instructions constantes aux armées.

60. Le portrait physique et l’allure

D’après Al-Barâ’ ibn ‘Âzib, Anas, ‘Alî et le Shamâ’il d’At-Tirmidhî :

Taille moyenne, large d’épaules, cheveux jusqu’aux lobes ou aux épaules, front large, cils longs et noirs, teint clair et lumineux — « son visage était comme un morceau de lune ». Il marchait d’un pas décidé, « comme s’il descendait une pente ». Il se retournait de tout le corps quand on l’appelait. Il baissait le regard plus souvent qu’il ne le levait. Il souriait beaucoup, riait rarement aux éclats — « son rire était un sourire ». Il ne coupait jamais la parole. Quand il serrait une main, il ne la retirait pas le premier. Il donnait à chacun de ceux qui l’entouraient une part de son regard, au point que chacun croyait être le plus aimé de lui.

Anas : « Je n’ai jamais touché soie ni brocart plus doux que la paume du Messager d’Allah ﷺ, ni senti parfum plus doux que son odeur. » (Al-Bukhârî.)

PARTIE XIII — LA FIN

61. Le pèlerinage d’adieu (Dhû al-Hijja, an 10 H)

Plus de cent mille personnes l’accompagnent. Sur le mont ‘Arafât, sur sa chamelle Al-Qaswâ’, il prononce le discours d’adieu. Les points, tous rapportés dans les recueils authentiques :

« Ô gens, écoutez-moi : je ne sais pas si je vous rencontrerai encore après cette année-ci.
Vos sangs et vos biens vous sont sacrés, comme est sacré ce jour, dans ce mois, dans cette cité.
Toute pratique de la Jâhiliyya est sous mes pieds. Le sang versé pendant la Jâhiliyya est aboli — et le premier que j’abolis est le sang de [mon parent] Ibn Rabî’a. L’usure de la Jâhiliyya est abolie — et la première que j’abolis est celle de mon oncle Al-‘Abbâs.
Craignez Allah au sujet des femmes : vous les avez prises par le dépôt d’Allah… elles ont sur vous un droit, comme vous avez sur elles un droit.
Ô gens, votre Seigneur est Un et votre père est un. Vous êtes tous d’Âdam et Âdam est de terre. Il n’y a pas de supériorité d’un Arabe sur un non-Arabe, ni d’un non-Arabe sur un Arabe, ni d’un Blanc sur un Noir, ni d’un Noir sur un Blanc — sinon par la piété.
Je vous ai laissé ce qui, si vous vous y attachez, vous préservera de l’égarement : le Livre d’Allah.
On vous interrogera à mon sujet : que direz-vous ? »
« Nous témoignons que tu as transmis, accompli et conseillé. »
Il leva le doigt vers le ciel puis vers eux : « Ô Allah, sois témoin. Ô Allah, sois témoin. Ô Allah, sois témoin. »

Le premier sang aboli est celui de sa famille. La première usure abolie est celle de son oncle. Il commence l’application de la loi par les siens. C’est le contraire exact de tous les pouvoirs de l’histoire.

Ce jour-là descendit le dernier grand verset :

« Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait, et J’agrée l’Islam comme religion pour vous. »
— Coran, Al-Mâ’ida 5:3

Un juif dira à ‘Umar : « Si ce verset était descendu sur nous, nous aurions fait de ce jour une fête. » ‘Umar répondit qu’il était descendu un vendredi, jour de ‘Arafa — deux fêtes à la fois.

Abû Bakr pleura en l’entendant. Il avait compris que ce qui est achevé se termine.

62. La maladie

Environ trois mois plus tard, à la fin de Safar an 11 H, la fièvre. Elle fut violente : « Il souffrait comme souffrent deux hommes d’entre vous », et il en donna la raison : « Il en est ainsi pour nous [les prophètes] : l’épreuve nous est doublée, et la récompense aussi. » (Al-Bukhârî.)

Il demanda à ses épouses la permission d’être soigné chez ‘Â’isha. Elles la lui donnèrent. Il sortit, soutenu par Al-‘Abbâs et ‘Alî, les pieds traînant sur le sol.

Les faits des derniers jours :

  • Il ordonna à Abû Bakr de diriger la prière. ‘Â’isha tenta trois fois de l’en dispenser, craignant que son père, trop sensible, ne puisse pas ; il refusa. C’est le signal de la succession.
  • Trois jours avant sa mort, il monta une dernière fois en chaire, soutenu, et dit : « Aucun prophète n’est mort sans avoir été mis en demeure de choisir entre ce monde et l’autre. » Abû Bakr éclata en sanglots — il était le seul à avoir compris. Le Prophète ﷺ dit : « Si je devais prendre un ami intime (khalîl) parmi les gens de la terre, j’aurais pris Abû Bakr. Mais l’amitié et la fraternité de la foi suffisent. Que toutes les portes donnant sur la mosquée soient fermées, sauf celle d’Abû Bakr. »
  • Il demanda : « Y a-t-il quelqu’un à qui j’ai fait tort ? Qu’il vienne réclamer. Si j’ai frappé un dos, voici mon dos. Si j’ai pris un bien, voici mon bien. » Un homme réclama trois dirhams. On les lui paya.
  • Il fit distribuer les sept dinars qui restaient chez lui, s’inquiétant : « Que penserait Muhammad de son Seigneur s’il Le rencontrait avec cela chez lui ? »
  • Ses dernières recommandations : « La prière, la prière, et vos serviteurs. » — et « Qu’il ne reste pas deux religions dans la Péninsule arabique. »

Le dernier dimanche, ou le lundi matin même, il écarta le rideau de la chambre de ‘Â’isha et vit les compagnons en rangs derrière Abû Bakr. Il sourit. Anas dit : « Je n’ai jamais rien vu de plus beau que le visage du Messager d’Allah ﷺ écartant ce rideau. » Ils crurent qu’il allait mieux. Ce fut son adieu.

63. Le lundi 12 Rabî’ al-Awwal, an 11 H

‘Â’isha رضي الله عنها raconte — et c’est dans Al-Bukhârî, c’est un témoignage direct :

Il était appuyé contre ma poitrine. Mon frère ‘Abd ar-Rahmân entra avec un siwâk frais. Je vis qu’il le regardait ; je compris, l’assouplis avec mes dents, et il s’en frotta les dents.
Il avait devant lui un récipient d’eau. Il y trempait les mains et s’essuyait le visage en disant : « Lâ ilâha illâ Allah. La mort a ses affres. »
Puis il leva la main et le regard vers le plafond, et ses dernières paroles furent :
« Ô Allah, avec le Compagnon Suprême. »Allâhumma, ar-rafîq al-a’lâ.
Puis sa main retomba.

Il avait soixante-trois ans.

« Muhammad n’est qu’un messager — des messagers avant lui sont passés. S’il mourait donc, ou s’il était tué, retourneriez-vous sur vos talons ? Quiconque retourne sur ses talons ne nuira en rien à Allah ; et Allah récompensera bientôt les reconnaissants. »
— Coran, Âl ‘Imrân 3:144

64. Médine

‘Umar refusa d’y croire, l’épée à la main, menaçant de couper les jambes de qui dirait qu’il était mort.

Abû Bakr arriva de sa maison à As-Sunh, entra, découvrit le visage, l’embrassa et pleura : « Tu es bon, vivant et mort. » Puis il sortit, fit taire ‘Umar, et prononça les mots qui ont sauvé l’Islam ce jour-là :

« Ô gens ! Quiconque adorait Muhammad — Muhammad est mort. Et quiconque adorait Allah — Allah est Vivant et ne meurt pas. »

Puis il récita le verset 3:144. ‘Umar dit : « C’est comme si je ne l’avais jamais lu avant ce jour. Mes jambes ne me portèrent plus et je tombai à terre. » (Al-Bukhârî.)

Anas : « Le jour où le Messager d’Allah ﷺ entra à Médine, tout s’y illumina. Le jour où il mourut, tout s’y assombrit. Nous n’avions pas fini de secouer la terre de nos mains après l’avoir enterré que déjà nous sentions nos cœurs changés. »

Fâtima, à qui il avait confié en secret pendant sa maladie qu’il allait mourir — et qu’elle serait la première de sa famille à le rejoindre, ce qui la fit sourire après avoir pleuré — dit devant sa tombe : « Ô mon père ! Il a répondu à un Seigneur qui l’a appelé… » Elle mourut six mois plus tard.

Il fut enterré à l’endroit même où il mourut, dans la chambre de ‘Â’isha — selon la règle qu’il avait lui-même enseignée : un prophète est enterré là où il rend l’âme.

Conclusion — pourquoi l’aimer

Si l’on devait tout ramener à une seule page, la voici.

1. Il n’a été épargné d’aucune souffrance humaine.
Orphelin de père avant de naître. Orphelin de mère à six ans. Le grand-père à huit. Affamé pendant trois ans avec les siens. Chassé de sa ville. Lapidé à Tâ’if. Veuf de la femme qui l’avait cru le premier. Trahi par des alliés. Blessé et laissé pour mort. Son oncle mutilé. Ses compagnons massacrés. Six enfants sur sept enterrés de ses mains. Mort endetté, sur une natte, sans un dinar.

Il n’y a pas de douleur que tu puisses lui apporter qu’il ne connaisse déjà.

2. Chaque fois qu’il a eu le droit de se venger, il a pardonné.
– Tâ’if : on lui offre d’écraser ses bourreaux → il prie pour leurs descendants.
– Uhud : le visage en sang, les dents brisées → « Ô Allah, pardonne à mon peuple, ils ne savent pas. »
– Les archers qui désobéissent et causent soixante-dix morts → « consulte-les à propos des affaires ».
– La Mecque, dix mille hommes derrière lui, la ville à ses pieds → « Allez, vous êtes libres. »
– La femme qui a mâché le foie de son oncle → graciée.
– L’homme qui a causé la mort de sa fille → gracié.

3. Il n’a jamais plié la religion à son intérêt.
– Interdiction de prier pour sa mère → il obéit et il pleure.
– Refus de la shahâda par Abû Tâlib → le verset le condamne quand même.
– Éclipse le jour de la mort de son fils → il monte en chaire pour détruire la superstition.
– Traité humiliant → il efface son propre titre de Messager.
– Abolition de l’usure → il commence par son oncle. Abolition de la vendetta → il commence par son sang.
– Son oncle prisonnier à Badr → il paie rançon comme les autres.

4. Il aurait pu tout avoir en se taisant.
Argent, royauté, la plus belle femme de La Mecque : proposés, refusés. Il a choisi treize ans d’humiliation, l’exil, la faim, la guerre, et de mourir pauvre.

La question à poser au lecteur non musulman, sans agressivité, à la toute fin :

Un homme qui invente une religion l’invente pour en tirer quelque chose. Cherchez ce que celui-ci en a tiré. Il est mort dans une pièce de terre battue, sur une natte qui marquait sa peau, avec son armure en gage chez un prêteur juif, après avoir donné les sept dernières pièces de la maison, en enterrant six de ses sept enfants — et ses derniers mots ont été de recommander la prière et le traitement des serviteurs.

Et quand la ville qui l’avait torturé, affamé, chassé et mutilé s’est retrouvée sans défense devant lui, il lui a dit quatre mots : allez, vous êtes libres.

« Et Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour les mondes. »
— Coran, Al-Anbiyâ’ 21:107

Annexes

Chronologie de référence

Date Événement
571 Année de l’Éléphant — naissance
577 Mort d’Âmina à Al-Abwâ’
579 Mort de ‘Abd al-Muttalib
583 Voyage en Syrie, Bahîrâ
~591 Hilf al-Fudûl
595 Mariage avec Khadîja
605 Arbitrage de la Pierre Noire
610 Première révélation à Hirâ’
613 Prédication publique
615 Première émigration en Abyssinie
616-619 Boycott dans le Shi’b Abî Tâlib
619 ‘Âm al-Huzn : Abû Tâlib puis Khadîja. Tâ’if
620-621 Isrâ’ et Mi’râj ; premier serment d’Al-‘Aqaba
622 Second serment ; Hégire — an 1 H
2 H (624) Badr ; changement de qibla ; jeûne de Ramadân ; zakât al-fitr
3 H (625) Uhud
4 H Bi’r Ma’ûna, Ar-Rajî’ ; interdiction du vin
5 H (627) Al-Khandaq ; Banû Qurayza
6 H (628) Al-Hudaybiyya ; lettres aux rois
7 H (629) Khaybar ; ‘Umra du rattrapage
8 H (630) Mu’ta ; conquête de La Mecque ; Hunayn ; Tâ’if
9 H (631) Tabûk ; année des délégations ; Ka’b ibn Mâlik
10 H (632) Pèlerinage d’adieu
11 H / 12 Rabî’ al-Awwal (632) Mort

Bibliographie

  • Al-Mubârakfûrî, Ar-Rahîq al-Makhtûm (Le Nectar Cacheté) — trad. fr. disponible
  • Ibn Hishâm, As-Sîra an-Nabawiyya (recension d’Ibn Ishâq)
  • Ibn Kathîr, Al-Bidâya wa an-Nihâya, vol. 3-5
  • Ibn Sa’d, At-Tabaqât al-Kubrâ
  • Ibn al-Qayyim, Zâd al-Ma’âd fî Hady Khayr al-‘Ibâd
  • Qâdî ‘Iyâd, Ash-Shifâ bi-Ta’rîf Huqûq al-Mustafâ
  • At-Tirmidhî, Ash-Shamâ’il al-Muhammadiyya
  • Al-Bukhârî, Al-Jâmi’ as-Sahîh ; Muslim, As-Sahîh
  • Ibn Hajar, Fath al-Bârî (arbitrages)
  • An-Nawawî, Sharh Sahîh Muslim

Wa sallâ Allâhu ʿalâ Muhammad,
wa ʿalâ âlihi wa sahbihi wa sallam.

Sources. Sahîh Al-Bukhârî · Sahîh Muslim · Ash-Shamâʾil al-Muhammadiyya d’At-Tirmidhî · Ar-Rahîq al-Makhtûm (Le Nectar Cacheté) d’Al-Mubârakfûrî · As-Sîra an-Nabawiyya d’Ibn Hishâm · Al-Bidâya wa an-Nihâya d’Ibn Kathîr · At-Tabaqât al-Kubrâ d’Ibn Saʿd · Zâd al-Maʿâd d’Ibn al-Qayyim · Ash-Shifâ du Qâdî ʿIyâd · Fath al-Bârî d’Ibn Hajar.

Note de vérification. Les références de hadiths et les citations occidentales sont à recontrôler dans les éditions imprimées avant toute réutilisation. Les récits issus de la sîra qui ne figurent pas dans les recueils authentiques sont signalés comme tels dans le corps du texte.

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