Mythe n°44 — Le butin et le pouvoir : un prophète pour s’enrichir ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 44

Le butin et le pouvoir : un prophète pour s’enrichir ?

Treize ans de persécution refusée, une loi du butin qui dépossède le chef, et une succession qui ne laisse presque rien — le mythe du marchand devenu chef de guerre, passé à l’épreuve des faits

I. Le mythe — dans sa version la plus forte

Donnons au mythe toute sa force, parce qu’il repose sur des faits. Un marchand de La Mecque, après treize ans d’échec, s’installe à Médine et change de méthode : il attaque les caravanes de sa propre tribu, livre bataille, s’empare du butin dont la loi qu’il promulgue lui réserve le cinquième, chasse ou élimine les tribus juives de l’oasis, prend pour épouse la plus belle des captives de Khaybar, multiplie les mariages d’alliance, impose sa loi, reçoit des délégations à genoux, et meurt maître de l’Arabie. Le prophète serait un chef de guerre ; la révélation, l’instrument d’une ambition ; et la preuve, c’est que La Mecque a échoué par la prédication et que Médine a réussi par l’épée. Henri Lammens l’a dit avec science, les polémistes d’aujourd’hui le répètent sans elle : « seigneur de guerre », « marchand devenu conquérant », « la religion comme couverture du butin ».

Ce dossier ne niera aucun de ces faits. Les razzias ont eu lieu ; le butin a été pris ; le cinquième a existé ; il a gouverné ; des mariages ont eu une dimension politique ; il est mort maître de l’Arabie. Ce qu’il niera, c’est la conclusion — que le butin et le pouvoir aient été le mobile et non la conséquence. Et pour la nier, il ne demandera pas qu’on croie à sa sincérité : il fera passer à l’hypothèse du critique trois épreuves que le critique ne lui fait jamais passer. Ce que l’homme a fait quand le pouvoir lui était offert et qu’il n’avait rien. Ce qu’il a fait du butin et du pouvoir quand il les a eus. Et ce qu’il en restait le jour de sa mort.

II. La méthode — ce qu’il faudrait démontrer

L’accusation confond deux questions qu’il faut séparer avant tout. Muhammad a-t-il exercé un pouvoir politique et militaire ? Oui, sans discussion possible. Le pouvoir, le butin et l’enrichissement personnel étaient-ils le moteur de sa prédication ? C’est une autre question, et c’est la seule que ce dossier traite. Qu’un homme ait acquis du pouvoir et pris du butin ne dit rien de ses mobiles : tout fondateur d’État l’a fait, Moïse compris. Pour établir que le butin et le pouvoir étaient le ressort de l’entreprise, il faut montrer que la conduite de l’homme est celle de quelqu’un qui les cherchait — et une telle conduite a des signatures connues. On cherche le pouvoir quand on le prend lorsqu’il est offert ; on aime le butin quand on le garde ; on fonde un empire quand on le transmet.

Il faut aussi nommer le raccourci sur lequel l’accusation repose. Elle procède par équation : pouvoir obtenu, donc pouvoir recherché ; butin administré, donc richesse personnelle ; autorité politique, donc ambition. Chacune de ces équations saute une distinction. Entre la prise d’une ressource, son administration par une autorité et son appropriation personnelle, il y a trois choses, non une ; et l’accusation ne peut pas passer de la première à la troisième sans passer par la deuxième. C’est là que les faits se regardent.

Trois épreuves pour l’hypothèse du critique

  • L’épreuve du refus : pendant treize ans, à La Mecque, le pouvoir et la richesse lui furent proposés contre l’abandon de la prédication. Un homme qui cherche le pouvoir accepte. Il a refusé, et il a tout perdu.
  • L’épreuve de l’usage : à Médine, le butin et le pouvoir lui vinrent. Un homme qui les cherchait les garde, s’en entoure, les montre. Il a promulgué une loi qui dépossède le chef, distribué ce qu’il recevait, vécu sur une natte, et refusé jusqu’au titre.
  • L’épreuve du bilan : à sa mort, un homme qui a bâti pour lui laisse un trésor et une dynastie. Il a laissé une mule, des armes, une cuirasse en gage chez un juif pour de l’orge, aucun héritier désigné, et une règle qui interdit à sa propre fille d’hériter.

Il faut ajouter une précaution que les dossiers précédents ont enseignée : la plupart des sources sont musulmanes, et le critique le dira. Le dossier le concède d’avance, et il répond en deux temps. D’abord, les faits structurels — treize ans sans résistance armée, un boycott, un exil, un État sans palais, une mort sans trésor ni dynastie — ne sont guère contestés, y compris par les historiens non musulmans, qui en discutent le sens et non la réalité. Ensuite, les détails les plus parlants de ce dossier sont précisément ceux qu’une hagiographie n’invente pas : une cuirasse en gage, des dettes, une fille à qui l’on refuse un héritage, des épouses qui réclament plus d’argent. On n’embellit pas un fondateur en lui prêtant des créanciers.

III. L’épreuve du refus — treize ans à La Mecque

Le mythe commence à Médine, parce qu’il ne peut pas commencer à La Mecque. Treize années y précèdent l’hégire, et elles sont le contraire d’une carrière de conquérant.

Un homme qui avait tout, et qui a tout perdu

À quarante ans, Muhammad est un marchand estimé, marié à la femme la plus riche de la ville, surnommé al-Amîn, le digne de confiance, arbitre choisi par les clans pour replacer la Pierre noire. Il a ce qu’un homme ambitieux cherche. La prédication lui fait perdre tout cela en quelques années : le commerce, la position, la sécurité des siens. Les Compagnons les plus faibles sont torturés — Bilâl sous la pierre, Sumayya tuée —, les plus riches ruinés. Puis vient le boycott : trois ans dans le ravin d’Abû Tâlib, où le clan entier est mis au ban, sans commerce ni mariage, jusqu’à manger des feuilles. Puis l’année du deuil : Khadîja meurt, Abû Tâlib meurt, et l’homme qui va chercher un appui à Tâ’if en revient lapidé par les enfants de la ville, les jambes en sang.

Un historien qui ne croit à rien peut lire ces années autrement que la tradition ; il ne peut pas les lire comme celles d’un homme qui cherche le pouvoir. Car le pouvoir était à portée, et il lui fut offert.

L’offre, et la réponse

Les sources de la sîra rapportent — et il faut les citer pour ce qu’elles sont, des récits transmis par la tradition, dont les chaînes ne sont pas toutes du rang de Bukhârî — que les chefs de Quraysh envoyèrent ‘Utba ibn Rabî‘a lui proposer un marché : si c’est la richesse que tu veux, nous te rendrons le plus riche d’entre nous ; si c’est l’honneur, nous te ferons notre chef ; si c’est la royauté, nous te ferons roi ; si c’est un mal qui te possède, nous te ferons soigner. La réponse fut la récitation de la sourate Fussilat. Et la réponse à son oncle, qui le pressait de céder sous la pression des clans, est la phrase la plus connue de ces années :

وَاللَّهِ يَا عَمِّ لَوْ وَضَعُوا الشَّمْسَ فِي يَمِينِي وَالْقَمَرَ فِي يَسَارِي عَلَى أَنْ أَتْرُكَ هَذَا الْأَمْرَ مَا تَرَكْتُهُ حَتَّى يُظْهِرَهُ اللَّهُ أَوْ أَهْلِكَ دُونَهُ

« Par Dieu, mon oncle, s’ils plaçaient le soleil dans ma main droite et la lune dans ma main gauche pour que j’abandonne cette affaire, je ne l’abandonnerais pas, jusqu’à ce qu’Allah la fasse triompher ou que j’y périsse. »

Rapporté par Ibn Ishâq dans la Sîra d’Ibn Hishâm — récit de la tradition, dont la chaîne est discutée ; cité pour ce qu’il résume

Ce récit appartient à la tradition, il connaît des variantes selon les transmissions, et il ne doit pas recevoir le statut d’un compte rendu contemporain indépendant. On objectera donc qu’il est musulman. Soit : écartons-le, et gardons ce qui ne l’est pas. Il reste qu’un homme a prêché treize ans dans une ville qui lui offrait de cesser contre la richesse et le rang, et qu’il n’a pas cessé ; qu’il a vu les siens torturés et n’a pas levé une arme ; qu’il a été mis au ban trois ans, et n’a pas transigé ; et que, lorsqu’on lui proposa un compromis — adorer un an vos dieux, un an le nôtre —, la réponse fut une sourate entière de refus, la sourate 109. Le critique dit que le pouvoir était son mobile. Le pouvoir était sur la table pendant treize ans. Il ne l’a pas pris. Ce n’est pas une preuve mathématique de sincérité : un comportement humain ne se réduit jamais à une seule explication, et l’on peut toujours soupçonner un ambitieux qui refuse une offre d’attendre une meilleure occasion. Mais il faut alors expliquer pourquoi il choisit, pendant des années, la persécution, la précarité et l’exil plutôt qu’un compromis immédiatement avantageux — et pourquoi la meilleure occasion, quand elle vient à Médine, ne produit ni palais, ni trésor, ni dynastie, comme on va le voir.

قُل مَّا سَأَلْتُكُم مِّنْ أَجْرٍ فَهُوَ لَكُمْ ۖ إِنْ أَجْرِيَ إِلَّا عَلَى اللَّهِ

Le sens : « Dis : le salaire que je vous aurais demandé, gardez-le ; mon salaire n’incombe qu’à Allah. »

— Sourate 34, Saba’, verset 47 — mecquoise, l’une des neuf fois où le Coran fait dire au Prophète qu’il ne demande aucun salaire

L’hégire : partir sans rien, et rendre ce qu’on vous a confié

Quand il quitte enfin La Mecque, sous la menace de mort, il part de nuit, à deux, en laissant tout — ses biens seront saisis. Et il laisse derrière lui ‘Alî avec une mission qui dit l’homme mieux qu’un traité : rendre à leurs propriétaires les dépôts que les Mecquois, ceux-là mêmes qui voulaient le tuer, avaient confiés à al-Amîn. Un chef de guerre en fuite emporte la caisse. Celui-ci la restitue à ses persécuteurs.

IV. L’épreuve de l’usage — ce que le butin est devenu entre ses mains

À Médine, le butin vient. Il faut dire d’abord d’où, puis ce qu’en fait la loi, puis ce qu’en fait l’homme.

Les razzias : contre qui, et pourquoi

Les premières expéditions visent les caravanes de Quraysh. Le mythe y voit le brigandage d’un chef qui a trouvé sa vocation. Les faits disent autre chose : Quraysh a saisi les biens des émigrés restés à La Mecque, les a persécutés treize ans et les a chassés ; les caravanes sont l’économie d’un ennemi en guerre, et frapper le commerce de l’adversaire est, dans toute l’Antiquité, la forme la moins sanglante de la guerre. Quand l’expédition de Nakhla verse le sang pendant un mois sacré, le Prophète la désavoue et le Coran la traite (2, 217). Et Badr, la première bataille, n’est pas prise de caravane : la caravane d’Abû Sufyân s’échappe, et c’est une armée mecquoise de mille hommes, venue pour en finir, qui est affrontée par trois cents. Cela ne transforme pas les guerres du septième siècle en opérations modernes, et cela ne supprime pas les questions que posent, en toute époque, les prises de guerre : le dossier n° 12 a traité la doctrine du combat, et celui-ci ne l’esquive pas. Il regarde l’argent.

La loi du butin : le cinquième — et à qui il va

Avant l’islam, le chef arabe prenait le quart du butin — le mirbâ‘ —, plus le droit de choisir avant le partage, plus ce qu’il saisissait de sa main. Le Coran réforme cela, et il faut lire ce qu’il met à la place.

وَاعْلَمُوا أَنَّمَا غَنِمْتُم مِّن شَيْءٍ فَأَنَّ لِلَّهِ خُمُسَهُ وَلِلرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبَىٰ وَالْيَتَامَىٰ وَالْمَسَاكِينِ وَابْنِ السَّبِيلِ

Le sens : « Sachez que, de tout butin que vous prenez, le cinquième revient à Allah, au Messager, aux proches, aux orphelins, aux pauvres et au voyageur. »

— Sourate 8, Al-Anfâl, verset 41

Le cinquième n’est pas pour un homme : il est pour six emplois, dont quatre sont des pauvres, et le Messager y figure comme administrateur d’un fonds, non comme propriétaire. Les quatre cinquièmes vont aux combattants. Il faut formuler cela avec exactitude, parce qu’un excès ici donnerait prise. Il serait faux de dire qu’il ne recevait rien : des ressources passaient par son autorité, une part lui était affectée, et c’est d’elle que vivait sa maison. Ce que les sources établissent est plus précis : ces ressources sont décrites comme administrées et redistribuées, jamais comme conservées pour constituer une fortune — et le point décisif est la différence entre administrer un bien public et le posséder. Le chef, de maître du quart et du premier choix, devient gestionnaire d’un cinquième partagé avec les orphelins. Et sur ce qui est pris sans combat, le fay’, le Coran énonce un principe qu’on chercherait longtemps dans les lois antiques :

مَّا أَفَاءَ اللَّهُ عَلَىٰ رَسُولِهِ مِنْ أَهْلِ الْقُرَىٰ فَلِلَّهِ وَلِلرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبَىٰ وَالْيَتَامَىٰ وَالْمَسَاكِينِ وَابْنِ السَّبِيلِ كَيْ لَا يَكُونَ دُولَةً بَيْنَ الْأَغْنِيَاءِ مِنكُمْ

Le sens : « Ce qu’Allah a accordé à Son Messager des biens des cités revient à Allah, au Messager, aux proches, aux orphelins, aux pauvres et au voyageur — afin que cela ne circule pas seulement entre les riches d’entre vous. »

— Sourate 59, Al-Hashr, verset 7

« Afin que cela ne circule pas entre les riches » : voilà la loi du butin de celui que le mythe appelle un chef de guerre enrichi. Et le Prophète l’a formulée lui-même, en public, pour qu’on ne s’y trompe pas :

مَا لِي مِمَّا أَفَاءَ اللَّهُ عَلَيْكُمْ إِلَّا الْخُمُسُ، وَالْخُمُسُ مَرْدُودٌ فِيكُمْ

« Je n’ai, de ce qu’Allah vous a accordé, que le cinquième — et le cinquième vous est rendu. »

Rapporté par Abû Dâwud, n° 2694, et par an-Nasâ’î, d’après ‘Amr ibn ‘Abasa

Ce qu’il en a fait : Hunayn, les Banû Nadîr, et sa propre maison

La loi dit une chose ; la pratique en dit une autre, et elle va plus loin. Après Hunayn — le butin le plus considérable de sa vie, des milliers de chameaux et de moutons —, le Prophète donne tout, par cent chameaux, aux chefs mecquois qui l’avaient combattu quelques semaines plus tôt : Abû Sufyân, Safwân ibn Umayya, et les autres. Les Ansâr de Médine, qui avaient porté la guerre depuis dix ans, ne reçoivent rien, et murmurent. Il les réunit :

أَلَا تَرْضَوْنَ أَنْ يَذْهَبَ النَّاسُ بِالشَّاةِ وَالْبَعِيرِ وَتَذْهَبُونَ بِرَسُولِ اللَّهِ إِلَى رِحَالِكُمْ

« N’êtes-vous pas satisfaits que les gens repartent avec les moutons et les chameaux, et que vous repartiez, vous, avec le Messager d’Allah dans vos foyers ? »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 4330, et par Muslim — les Ansâr pleurèrent jusqu’à mouiller leurs barbes

On peut discuter la stratégie de cette distribution, et il faut le concéder : elle a servi à consolider les ralliements de La Mecque et l’unité du nouvel État, et un historien y verra une politique autant qu’une générosité. Mais la question du dossier n’est pas de savoir si le geste était habile ; c’est de savoir s’il est celui d’un homme qui accumule. Un homme dont le butin est le mobile ne donne pas le plus grand butin de sa vie à ses ennemis de la veille pour gagner leurs cœurs, en laissant ses fidèles les mains vides et en leur offrant, à la place, sa personne. Les biens des Banû Nadîr, pris sans combat, furent distribués aux émigrés de La Mecque, sans rien pour les Ansâr — à leur demande, pour que les émigrés cessent d’être à leur charge (al-Bukhârî, n° 3128) : l’argent servit à rendre leur indépendance à ceux qui n’avaient rien. Et l’oasis de Khaybar fut laissée à ses cultivateurs juifs contre la moitié des récoltes — le vainqueur ne les chassa pas ; il en fit des métayers.

Reste sa maison. Les revenus qui lui revenaient — sa part des terres des Banû Nadîr, de Khaybar, de Fadak — ne construisirent rien : il en prélevait l’entretien de ses épouses pour un an, et donnait le reste, ce que Bukhârî rapporte d’après ‘Umar (n° 2904). Et quand ses épouses, en l’an neuf, au moment où le butin affluait, lui demandèrent une part de cette aisance, la réponse vint du ciel, et elle était un ultimatum :

يَا أَيُّهَا النَّبِيُّ قُل لِّأَزْوَاجِكَ إِن كُنتُنَّ تُرِدْنَ الْحَيَاةَ الدُّنْيَا وَزِينَتَهَا فَتَعَالَيْنَ أُمَتِّعْكُنَّ وَأُسَرِّحْكُنَّ سَرَاحًا جَمِيلًا ۝ وَإِن كُنتُنَّ تُرِدْنَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ وَالدَّارَ الْآخِرَةَ فَإِنَّ اللَّهَ أَعَدَّ لِلْمُحْسِنَاتِ مِنكُنَّ أَجْرًا عَظِيمًا

Le sens : « Ô Prophète, dis à tes épouses : si vous désirez la vie de ce monde et sa parure, venez, je vous en ferai jouir et vous rendrai votre liberté de belle manière ; mais si vous désirez Allah, Son Messager et la Demeure dernière, Allah a préparé pour celles d’entre vous qui font le bien une immense récompense. »

— Sourate 33, Al-Ahzâb, versets 28-29 — le « verset du choix »

Le maître de Médine, au sommet de sa puissance, offre à ses épouses de les quitter avec un don plutôt que de leur donner le train de vie qu’elles demandent. Elles choisirent de rester. C’est le moment où un conquérant dote ses femmes ; celui-ci leur propose la porte.

V. L’épreuve de l’usage — ce que le pouvoir est devenu entre ses mains

Il a gouverné : il a jugé, levé des troupes, conclu des traités, reçu des délégations. Le dossier ne le nie pas. Il demande ce que ce pouvoir avait d’un pouvoir, et ce qu’il avait d’autre.

Ni palais, ni garde, ni titre

Les récits qui suivent sont issus de la tradition, et il faut le dire avant de les lire : ils ne sont pas des observations neutres. Ils ont en revanche une cohérence que l’on ne fabrique pas — ils viennent de ses épouses, de ses serviteurs et de ses lieutenants, sur vingt-trois ans, et ils ne décrivent pas un souverain, mais un dirigeant dont le train de vie est resté très inférieur à ce que son pouvoir lui aurait permis.

Le chef de l’Arabie habitait des chambres de terre et de branchages adossées à la mosquée, qu’un homme touchait du plafond en levant la main. Il n’eut pas de garde du corps : le verset 5, 67 — « Allah te protégera des hommes » — fit renvoyer ceux qui veillaient à sa porte. Il n’eut pas de titre : il refusa celui de roi, et un homme qui tremblait devant lui s’entendit répondre :

هَوِّنْ عَلَيْكَ، فَإِنِّي لَسْتُ بِمَلِكٍ، إِنَّمَا أَنَا ابْنُ امْرَأَةٍ مِنْ قُرَيْشٍ كَانَتْ تَأْكُلُ الْقَدِيدَ

« Calme-toi : je ne suis pas un roi. Je ne suis que le fils d’une femme de Quraysh qui mangeait de la viande séchée. »

Rapporté par Ibn Mâjah, n° 3312, et par al-Hâkim — jugé bon

Il ne s’asseyait pas à part : les étrangers, entrant dans la mosquée, demandaient lequel d’entre eux était Muhammad. Il raccommodait ses sandales, rapiéçait ses vêtements, trayait sa brebis, servait sa maison — Aïcha, interrogée sur ce qu’il faisait chez lui, répondit qu’il était « au service de sa famille » (al-Bukhârî, n° 676). Il dormait sur une natte de fibres de palmier qui lui marquait le flanc. ‘Umar, entrant un jour dans la chambre, vit les marques sur sa peau, le peu qu’il y avait dans un coin — une poignée d’orge, une peau tannée —, et pleura :

يَا رَسُولَ اللَّهِ، إِنَّ كِسْرَى وَقَيْصَرَ فِيمَا هُمَا فِيهِ، وَأَنْتَ رَسُولُ اللَّهِ … فَقَالَ: أَوَفِي شَكٍّ أَنْتَ يَا ابْنَ الْخَطَّابِ؟ أُولَئِكَ قَوْمٌ عُجِّلَتْ لَهُمْ طَيِّبَاتُهُمْ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا

« Ô Messager d’Allah, Khosrow et César sont dans ce que tu sais, et toi, tu es le Messager d’Allah ! » Il répondit : « Es-tu dans le doute, fils d’al-Khattâb ? Ce sont des gens à qui l’on a hâté leurs bonnes choses dans la vie d’ici-bas. »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 4913, et par Muslim, n° 1479, d’après ‘Umar

Les deux empereurs qu’il nomme sont ceux à qui il écrivait, d’égal à égal, pour les appeler à l’islam. L’homme qui écrit à Héraclius et à Khosrow dort sur une natte, et quand son meilleur lieutenant s’en afflige, il y voit un signe de ce que le pouvoir n’est pas. C’est le contraire exact de la signature d’un homme de pouvoir, qui est de se faire voir au-dessus.

Un pouvoir qui consulte, et qui cède

Le Coran lui ordonne la consultation — « consulte-les dans l’affaire » (3, 159) —, et la sîra le montre s’y plier contre son propre avis. À Badr, il campe où il campe jusqu’à ce que Hubâb ibn al-Mundhir lui demande si c’est une révélation ou une opinion ; c’est une opinion ; il déplace l’armée aux puits selon le conseil du jeune homme. À Uhud, son avis est de rester dans la ville ; les jeunes veulent sortir ; il sort, revêt sa cuirasse, et refuse ensuite de revenir sur une décision prise — un prophète, dit-il, ne retire pas sa cuirasse une fois mise. Au Fossé, c’est un étranger, Salmân le Persan, qui propose la tranchée, et c’est la tranchée qu’on creuse. On peut discuter de ce que vaut la consultation ; on ne peut pas y voir un autocrate.

Ni dynastie, ni successeur

Voici l’épreuve que tout fondateur rate. Alexandre meurt en disant « au plus fort » et ses généraux se partagent le monde ; César adopte Octave ; Charlemagne couronne Louis ; Napoléon fait rois ses frères et sacre son fils roi de Rome. Muhammad meurt sans avoir organisé de transmission familiale de son pouvoir. Il n’a pas de fils survivant ; il a un cousin et gendre, ‘Alî, qu’il aimait, et un oncle, al-‘Abbâs ; la communauté choisit Abû Bakr, qui n’est pas de son sang. Il faut être exact : on peut débattre de savoir s’il avait, par certaines paroles, marqué une préférence pour ‘Alî — c’est la question qui sépare sunnites et chiites, et ce dossier ne la tranche pas. Mais ce que les conflits ultérieurs sur la succession montrent précisément, c’est qu’aucune transmission dynastique incontestable n’avait été mise en place : s’il avait voulu une maison régnante, il avait les moyens de la fonder, et il ne l’a pas fait. Aucune de ses filles ne reçoit de principauté ; aucun de ses petits-fils ne règne. L’homme qui, selon le mythe, avait conquis l’Arabie pour lui, ne l’a transmise à personne de lui ; et quand, un siècle plus tard, des dynasties se réclameront de sa famille, elles devront le faire contre la règle qu’il a laissée.

VI. L’épreuve du bilan — une succession qui ne laisse presque rien

Il reste à faire les comptes, et c’est ici que l’hypothèse se brise sur les faits les mieux attestés de ce dossier, parce que les comptes sont dans Bukhârî. Voici ce que laisse, en l’an onze, le maître de l’Arabie.

مَا تَرَكَ رَسُولُ اللَّهِ عِنْدَ مَوْتِهِ دِرْهَمًا وَلَا دِينَارًا وَلَا عَبْدًا وَلَا أَمَةً وَلَا شَيْئًا، إِلَّا بَغْلَتَهُ الْبَيْضَاءَ وَسِلَاحَهُ وَأَرْضًا جَعَلَهَا صَدَقَةً

« Le Messager d’Allah ne laissa à sa mort ni dirham, ni dinar, ni esclave, ni servante, ni rien — hormis sa mule blanche, ses armes, et une terre dont il avait fait une aumône. »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 2739, d’après ‘Amr ibn al-Hârith, beau-frère du Prophète

تُوُفِّيَ النَّبِيُّ وَدِرْعُهُ مَرْهُونَةٌ عِنْدَ يَهُودِيٍّ بِثَلَاثِينَ صَاعًا مِنْ شَعِيرٍ

« Le Prophète mourut alors que sa cuirasse était en gage chez un juif, pour trente mesures d’orge. »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 2916, d’après Aïcha

Il faut s’arrêter sur cette cuirasse. Le chef qui a reçu le butin de Hunayn, les terres de Khaybar et les tributs de l’Arabie meurt avec son armure en gage chez un commerçant juif de Médine, pour de l’orge destinée à nourrir sa maison. Il est mort endetté, et c’est Abû Bakr qui dégagea la cuirasse. Ce n’est pas un détail pieux ; c’est un fait comptable, et il est de ceux qu’on n’invente pas pour honorer un homme — on invente des trésors cachés, des coffres pleins, des miracles ; on n’invente pas un prêteur sur gages. Il faut formuler l’argument avec précision : mourir pauvre ne démontre pas qu’un homme n’a jamais recherché le pouvoir, et ce dossier ne prouve pas la foi par la pauvreté. Mais mourir sans trésor, sans palais, sans fortune transmissible, après avoir eu entre les mains le butin de l’Arabie, est incompatible avec le portrait d’un conquérant qui aurait organisé son œuvre autour de l’accumulation. C’est ce portrait-là, et lui seul, que les comptes réfutent.

Le dernier geste est à la mesure. Sur son lit de mort, il se souvint de quelques dinars — six ou sept — restés chez Aïcha, et ordonna qu’on les donne sur-le-champ : « que penserait Muhammad de son Seigneur, s’il Le rencontrait avec ceux-ci chez lui ? » (rapporté par Ahmad et Ibn Hibbân). Et la règle qu’il laissa pour ses biens fut celle-ci :

لَا نُورَثُ، مَا تَرَكْنَا صَدَقَةٌ

« Nous ne laissons pas d’héritage ; ce que nous laissons est aumône. »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 3093, et par Muslim, d’après Abû Bakr — appliqué par lui à la succession du Prophète

Cette règle fut appliquée contre sa propre famille. Fâtima, sa fille, demanda à Abû Bakr sa part des terres de Khaybar et de Fadak ; Abû Bakr refusa, au nom de cette parole, et l’épisode, pénible, est rapporté par Bukhârî sans fard (n° 3093, 4035). Les épouses du Prophète voulurent envoyer réclamer leur huitième ; Aïcha les en dissuada par le même hadith. Que l’on juge comme on voudra la décision d’Abû Bakr : elle établit que le fondateur de l’État n’a pas laissé un domaine, mais un fonds public, et que ni sa fille, ni ses veuves, ni son cousin n’en ont reçu une parcelle en propriété. Les chefs de guerre lèguent. Celui-ci a interdit qu’on hérite de lui.

Ce qu’un conquérant laisse Ce que celui-ci a laissé
Un trésor Des dettes ; une cuirasse en gage pour de l’orge ; six dinars donnés la veille
Un palais, une capitale à son nom Des chambres de terre adossées à la mosquée
Un titre « Je ne suis pas un roi »
Une dynastie Aucun successeur désigné ; un calife choisi hors de son sang
Des domaines à ses enfants « Nous ne laissons pas d’héritage » — appliqué à sa fille
Une garde, une cour Des étrangers qui demandaient lequel il était

VII. Les épouses et les alliances — ce que le mythe en fait, et ce qu’elles ont coûté

Le mythe ajoute les mariages à l’inventaire du pouvoir : des alliances, des captives, un harem de chef. Le dossier n° 34 a traité la calomnie de « l’homme de plaisir » et le dossier n° 10 la polygamie ; il suffit ici de dire ce que ces mariages ont à voir avec l’argent et le pouvoir — et c’est le contraire de ce que le mythe suppose.

Jusqu’à cinquante ans, il n’eut qu’une épouse, veuve et de quinze ans son aînée, et il ne se remaria qu’après sa mort. Les mariages de Médine sont ceux d’un chef qui lie des tribus, et le mythe a raison sur ce point ; mais regardons ce qu’ils rapportent. Épouser Juwayriyya, fille du chef des Banû Mustaliq, fit dire aux Compagnons que les captifs étaient désormais les parents du Prophète par alliance : ils libérèrent cent familles sans rançon — un mariage qui coûte un butin entier. Épouser Safiyya, fille du chef de Khaybar, fut l’affranchir ; elle eut le choix de rentrer chez les siens, libre, ou de rester. Épouser Umm Habîba, fille d’Abû Sufyân, exilée en Abyssinie après l’apostasie de son mari, fut recueillir une femme que sa conversion avait ruinée. Et le verset du choix, vu plus haut, dit ce que ces épouses eurent pour train de vie : la possibilité de partir avec un don, si elles voulaient la parure du monde. Un harem de conquérant reçoit ; celui-ci coûtait des captifs et offrait la porte. On ne transformera pas ces récits en propagande inverse : ils ne prouvent pas que chaque mariage ait été désintéressé en chacun de ses aspects, et un chef qui lie des tribus y trouve aussi un avantage politique. Ils montrent seulement que l’explication par le confort et la richesse d’un conquérant est trop simple pour rendre compte des faits — et que, là où le mythe cherche ce qu’il a pris, les sources montrent ce qu’il a donné.

VIII. Le miroir — ce que font les hommes de pouvoir

Le critique qui conclut du pouvoir acquis au pouvoir voulu applique une règle. Appliquons-la aux hommes dont personne ne conteste qu’ils ont voulu le pouvoir.

Alexandre fonde vingt villes à son nom, se fait proclamer fils de Zeus-Ammon, exige la prosternation, meurt à Babylone au milieu du trésor des Perses. César rentre des Gaules avec de quoi payer ses dettes et acheter Rome, se fait nommer dictateur à vie, et sa famille règne cent ans. Constantin fonde une capitale qui porte son nom. Charlemagne se fait couronner empereur, fait massacrer les Saxons à Verden, lègue l’empire à son fils. Napoléon se sacre lui-même, installe ses frères sur les trônes d’Europe, et meurt en dictant un testament de plusieurs millions. Jusqu’aux fondateurs religieux : les papes ont tenu des États, et les rois de Judée descendaient de David. Chacun de ces hommes a laissé la signature du pouvoir voulu — le titre, la ville, la dynastie, le trésor. L’homme que le mythe range parmi eux n’a laissé aucune des quatre.

Et il y a un miroir plus proche, parce qu’il est contemporain et arabe : Musaylima, qui se proclama prophète au Yamâma la même année, et qui écrivit au Prophète pour lui proposer de partager — « à nous la moitié de la terre, et à Quraysh la moitié », rapporte at-Tabarî. Voilà ce que demande un homme qui prend la prophétie pour un marchepied : la moitié de la terre. Celui qu’il voulait pour associé lui répondit que la terre est à Allah, qui la donne à qui Il veut. Deux hommes se disent prophètes la même année en Arabie ; l’un négocie un partage, l’autre meurt avec une mule. Le mythe se trompe de prophète.

On ajoutera, pour ceux qui tiennent les sources musulmanes pour suspectes, le jugement de deux historiens qui ne l’étaient pas. Edward Gibbon, qui n’aimait pas l’islam, écrit du Prophète que son bon sens « méprisa la pompe de la royauté », qu’il allumait le feu, balayait le sol, trayait les brebis et raccommodait de ses mains ses sandales et son vêtement de laine. Et Montgomery Watt, le biographe le plus cité du vingtième siècle, conclut que sa disposition à subir la persécution pour ses convictions, la haute moralité des hommes qui crurent en lui, et la grandeur de son œuvre « plaident pour son intégrité fondamentale », et que « supposer en Muhammad un imposteur soulève plus de problèmes qu’il n’en résout ». Ce ne sont pas des croyants. Ce sont des hommes qui ont fait les comptes.

IX. La part de vérité

Ce dossier ne nie pas ce qui est réel. Oui, les razzias ont eu lieu, et des caravanes ont été prises. Oui, le cinquième existait, et il passait par ses mains. Oui, il a gouverné, jugé, fait la guerre, conclu des traités et reçu des délégations ; il a fondé un État, et un État est un pouvoir. Oui, plusieurs de ses mariages eurent une dimension politique. Oui, il est mort maître de l’Arabie, et des Compagnons — az-Zubayr, ‘Abd ar-Rahmân ibn ‘Awf — sont morts riches, plus tard, par le commerce. Et oui, les sources qui racontent tout cela sont, pour l’essentiel, musulmanes.

La critique a donc raison sur une liste de faits, et le dossier la lui accorde en entier : il a dirigé une communauté politique ; il a fait la guerre ; des butins ont été pris et redistribués ; certains mariages ont eu une fonction diplomatique ; la religion et le pouvoir ont été liés à Médine. Ce que ces faits n’établissent pas, c’est que le pouvoir et l’enrichissement aient été le mobile. Pour le soutenir, il faudrait expliquer pourquoi la richesse et la royauté furent refusées à La Mecque, pourquoi la loi du butin a encadré la part du chef, pourquoi les ressources furent redistribuées, pourquoi le mode de vie resta celui d’un homme sans biens, pourquoi aucun trésor ni domaine ne fut transmis, et pourquoi aucune dynastie ne fut organisée. La critique ne l’explique pas ; elle remplace l’explication par une équation — pouvoir obtenu, donc pouvoir recherché — qui confond le moyen, la fonction et le mobile.

Ce que le dossier établit, en revanche : que le pouvoir et la richesse lui furent offerts pendant treize ans contre l’abandon de sa prédication, et qu’il a préféré le boycott, le deuil, la lapidation et l’exil ; que la loi du butin qu’il a promulguée a dépossédé le chef — du quart et du premier choix à un cinquième partagé avec les orphelins, « afin que cela ne circule pas entre les riches » ; qu’il a donné le plus grand butin de sa vie à ses ennemis de la veille, distribué les biens des Nadîr aux émigrés sans rien garder, laissé Khaybar à ses cultivateurs, et offert la porte à ses épouses plutôt que la parure ; qu’il a gouverné sans palais, sans garde, sans titre, sur une natte, en consultant et en cédant ; qu’il n’a désigné aucun successeur et fondé aucune dynastie ; et qu’il est mort endetté, la cuirasse en gage pour de l’orge, après avoir fait donner ses derniers dinars, en laissant une règle qui interdit à sa fille d’hériter. Ce qu’il ne prétend pas : qu’un homme sans ambition temporelle soit, pour cela seul, un prophète, ni que la pauvreté prouve la foi. Il prétend seulement ceci, qui est plus limité et plus précis : les faits établissent que Muhammad devint chef politique et militaire ; ils n’établissent pas que la richesse et la domination personnelle furent le moteur de sa prédication — et l’hypothèse qui le soutient rate les trois épreuves qu’il faudrait qu’elle passe.

X. Objections et réponses

« Les sources sont musulmanes ; elles l’embellissent. »

Les faits structurels — treize ans sans armes, un boycott, un exil, un État sans palais, une mort sans trésor ni dynastie — ne sont guère contestés, y compris par les historiens non musulmans. Et les détails qui portent ce dossier sont ceux qu’une hagiographie n’invente pas : des dettes, une cuirasse chez un prêteur sur gages, des épouses qui réclament, une fille qu’on déboute. On embellit un fondateur en lui prêtant des coffres, pas des créanciers.

« À La Mecque, il n’avait pas le choix : il était trop faible pour prendre le pouvoir. »

On lui a offert de le prendre : la richesse, le rang, la royauté, contre le silence. On lui a offert un compromis — un an vos dieux, un an le nôtre —, et la réponse fut la sourate 109. Un homme faible qui cherche le pouvoir accepte la main tendue ; il attend son heure de l’intérieur. Celui-ci a choisi le ravin d’Abû Tâlib.

« Le cinquième faisait de lui l’homme le plus riche d’Arabie. »

Il passait par ses mains et n’y restait pas : six emplois, dont quatre sont des pauvres ; « le cinquième vous est rendu » ; les revenus de ses terres donnés chaque année après l’entretien de sa maison. L’homme le plus riche d’Arabie est mort avec son armure en gage pour trente mesures d’orge. Si c’est cela, la richesse, le mot a changé de sens.

« Il a pris pour lui la plus belle captive de Khaybar. »

Il l’a affranchie, lui a laissé le choix de rentrer chez les siens, et l’a épousée quand elle a choisi de rester — ce qui en a fait une Mère des croyants, non une captive. Le dossier n° 34 a traité l’accusation en entier.

« Il a fondé un État : c’est du pouvoir, et il l’a exercé. »

Oui, et Moïse aussi, et David, et Salomon, dont nul ne fait des imposteurs pour avoir gouverné. La question n’est pas s’il a eu le pouvoir, mais ce qu’il en a fait et ce qu’il en a gardé : une natte, pas de titre, pas de garde, la consultation, et personne de son sang pour lui succéder.

« Ses Compagnons sont morts riches ; la religion a payé. »

Certains, plus tard, par le commerce — az-Zubayr et Ibn ‘Awf faisaient fortune avant l’islam et l’ont refaite après. D’autres, Abû Bakr en tête, sont morts pauvres après avoir tout donné. Et le second calife, ‘Umar, qui tenait les trésors de Perse, rapiéçait ses vêtements comme son maître. La règle que le Prophète a laissée est que le bien public n’appartient pas à ceux qui le gèrent ; ceux qui l’ont suivie en sont la preuve, et ceux qui l’ont trahie plus tard l’ont trahie, lui.

« Il a éliminé ses rivaux : les poètes, les tribus juives. »

Il a fait la guerre à des belligérants, et le dossier n° 24 a traité le cas le plus grave, celui des Banû Qurayza, et le n° 12 la doctrine du combat. On notera seulement qu’un homme qui élimine ses rivaux pour le pouvoir élimine d’abord ceux qui peuvent le lui prendre — et que ceux-là, ‘Umar, ‘Alî, les chefs des Ansâr, sont morts dans leur lit, ou après lui.

« Sa modestie était une mise en scène. »

Sur vingt-trois ans, dans sa propre maison, devant ses épouses, ses serviteurs et ses proches, qui ont tous témoigné dans le même sens — Anas, son serviteur dix ans durant, dit n’avoir jamais entendu de lui un « fi ». Une mise en scène qui trompe sa propre maison pendant une décennie, qui se prolonge sur une natte jusqu’à la mort, et qui laisse ses enfants sans héritage, n’est plus une mise en scène. C’est un homme.

Synthèse

Le mythe part de faits exacts — les razzias, le cinquième, l’État, les alliances, la maîtrise de l’Arabie — et conclut au mobile. Il rate les trois épreuves qu’il faudrait qu’il passe. L’épreuve du refus : pendant treize ans, à La Mecque, la richesse, le rang et la royauté lui furent offerts contre l’abandon de sa prédication, et il a préféré le boycott, le deuil, Tâ’if et l’exil — en rendant, à l’heure de partir, les dépôts de ceux qui voulaient le tuer. L’épreuve de l’usage : la loi du butin qu’il a promulguée a fait du chef, maître du quart et du premier choix, l’administrateur d’un cinquième partagé avec les orphelins, « afin que cela ne circule pas entre les riches » (59, 7) ; il a donné le butin de Hunayn à ses ennemis de la veille, les biens des Nadîr aux émigrés, laissé Khaybar à ses cultivateurs, et offert à ses épouses la porte plutôt que la parure (33, 28-29) ; il a gouverné sans palais, sans garde, sans titre — « je ne suis pas un roi » —, sur une natte qui lui marquait le flanc, en consultant et en cédant, et il n’a désigné aucun successeur. L’épreuve du bilan : il est mort endetté, la cuirasse en gage chez un juif pour trente mesures d’orge (Bukhârî 2916), sans dirham ni dinar, avec une mule, des armes et une terre en aumône (Bukhârî 2739), après avoir fait donner ses derniers dinars, et en laissant une règle — « nous ne laissons pas d’héritage » — appliquée à sa propre fille. Le miroir montre ce que laissent les hommes de pouvoir — le titre, la ville, la dynastie, le trésor — et il n’a laissé aucun des quatre ; et Musaylima, l’autre prophète de la même année, demandait la moitié de la terre. Gibbon et Watt, qui n’étaient pas croyants, ont fait les comptes. Le dossier ne conclut pas de là qu’il était prophète, et il ne prouve pas la foi par la pauvreté. Il conclut ceci : les faits établissent que Muhammad devint chef politique et militaire ; ils n’établissent pas que la richesse et la domination personnelle furent le moteur de sa prédication. Cela ne force personne à reconnaître sa mission. Cela suffit à réfuter une affirmation beaucoup plus précise — qu’il aurait inventé une religion pour s’enrichir et devenir roi —, parce que cette affirmation n’explique rien de ce que l’homme a refusé, donné et laissé.

À retenir — mémo

  • Deux questions, non une : a-t-il exercé le pouvoir ? oui ; le pouvoir était-il le mobile ? c’est la seule question du dossier. Trois distinctions que l’accusation saute : la prise, l’administration, l’appropriation.
  • Trois épreuves pour l’hypothèse du critique : le refus d’avant, l’usage pendant, le bilan à la mort. Elle rate les trois.
  • Treize ans à La Mecque : la richesse, le rang, la royauté offerts contre le silence ; le boycott, Tâ’if, l’exil choisis ; la sourate 109 pour réponse au compromis ; les dépôts rendus aux persécuteurs. « Je ne vous demande aucun salaire » (34, 47).
  • La loi du butin : du quart et du premier choix du chef arabe au cinquième de 8, 41, partagé avec les orphelins et les pauvres ; le fay’ « afin que cela ne circule pas entre les riches » (59, 7) ; « le cinquième vous est rendu » (Abû Dâwud 2694).
  • L’usage : Hunayn donné aux ennemis de la veille, les Ansâr repartant « avec le Messager d’Allah » (Bukhârî 4330) ; les Nadîr aux émigrés ; Khaybar à ses cultivateurs ; le verset du choix pour ses épouses (33, 28-29).
  • Le pouvoir : des chambres de terre, pas de garde, « je ne suis pas un roi », une natte qui marque le flanc — « es-tu dans le doute, fils d’al-Khattâb ? » (Bukhârî 4913) ; la consultation à Badr, Uhud, au Fossé.
  • Ni dynastie, ni successeur désigné : ni ‘Alî, ni al-‘Abbâs ; Abû Bakr choisi hors de son sang ; aucune principauté pour ses filles.
  • Le bilan : ni dirham, ni dinar, ni esclave — une mule, des armes, une terre en aumône (Bukhârî 2739) ; la cuirasse en gage pour de l’orge (Bukhârî 2916) ; les derniers dinars donnés ; « nous ne laissons pas d’héritage » (Bukhârî 3093), appliqué à Fâtima.
  • Les mariages : un seul jusqu’à cinquante ans ; à Médine, des alliances qui coûtent — cent familles libérées pour Juwayriyya — et la porte offerte plutôt que la parure.
  • Le miroir : Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon — le titre, la ville, la dynastie, le trésor ; Musaylima et sa moitié de la terre ; Gibbon et Watt, non croyants, qui ont fait les comptes.
  • Ce que le dossier ne dit pas : qu’un homme sans ambition soit, pour cela, un prophète, ni que la pauvreté prouve la foi. Ce qu’il dit : les faits établissent le chef ; ils n’établissent pas le mobile, et l’hypothèse du chef de guerre enrichi n’explique rien de ce qu’il a refusé, donné et laissé.

Sources

Coran : le sens des versets 2, 217 ; 3, 159 ; 5, 67 ; 8, 41 ; 33, 28-29 ; 34, 47 ; 59, 6-8 ; la sourate 109.

Hadith : al-Bukhârî n° 676 (« au service de sa famille »), 2739 (ce qu’il laissa), 2904 (les revenus de ses terres, d’après ‘Umar), 2916 (la cuirasse en gage), 3093 et 4035 (« nous ne laissons pas d’héritage » ; Fâtima et Abû Bakr), 3128 (les biens des Nadîr), 4330 (Hunayn et les Ansâr), 4913 (‘Umar et la natte) ; Muslim n° 1479 et le Livre du jihâd (Hunayn) ; Abû Dâwud n° 2694 et an-Nasâ’î (« le cinquième vous est rendu ») ; Ibn Mâjah n° 3312 et al-Hâkim (« je ne suis pas un roi ») ; Ahmad et Ibn Hibbân (les derniers dinars, d’après Aïcha) ; Anas sur les dix ans de service (al-Bukhârî n° 6038).

Sîra : Ibn Hishâm, as-Sîra (l’offre de ‘Utba ibn Rabî‘a ; la parole du soleil et de la lune — chaîne discutée, citée comme récit de la tradition ; le boycott ; Tâ’if ; les dépôts rendus par ‘Alî ; Badr et Hubâb ibn al-Mundhir ; Uhud ; le Fossé et Salmân ; les mariages de Juwayriyya, Safiyya et Umm Habîba) ; at-Tabarî, Ta’rîkh (la lettre de Musaylima) ; Ibn Sa‘d, at-Tabaqât (la maison du Prophète).

Fiqh du butin : at-Tabarî et Ibn Kathîr sur 8, 41 et 59, 7 ; al-Qurtubî sur 59, 7 (le fay’ et la circulation des biens) ; Abû ‘Ubayd, Kitâb al-amwâl ; Abû Yûsuf, Kitâb al-kharâj (le partage pré-islamique : mirbâ‘, safâyâ).

Historiens non musulmans, cités pour ce qu’ils concèdent : E. Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, chapitre L ; W. Montgomery Watt, Muhammad at Mecca (1953), introduction, et Muhammad at Medina (1956) ; H. Lammens, pour la thèse examinée, citée à charge.

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