Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 5
L’islam s’est-il propagé par l’épée ?
Conquérir n’est pas convertir : les textes, le verset de l’épée lu en entier, la pratique fondatrice, le droit, les courbes de conversion, les pays où aucune armée n’est venue, les Grecs restés chrétiens sous cinq siècles de sultans — et les pressions et conversions forcées réelles, nommées sans détour
I. Le mythe — et sa version la plus forte
L’image est connue : des cavaliers arabes surgissant du désert, le sabre dans une main et le Coran dans l’autre, imposant aux peuples vaincus le choix entre la conversion et la mort. Elle repose sur un fait qu’il serait absurde de nier, et que ce dossier accorde d’emblée : les premiers siècles de l’islam furent des siècles de conquêtes. En quelques décennies, les armées musulmanes prirent la Syrie, l’Égypte, la Palestine, l’Irak, l’Iran, l’Afrique du Nord, puis une grande partie de la péninsule Ibérique — des territoires byzantins et sassanides. Il y eut des batailles, des sièges, des morts, des captifs, des tributs et des changements de souveraineté. Et le droit musulman classique, élaboré dans ce monde d’empires, est dur : il connaît la guerre, le butin, la jizya et un statut inférieur pour les non-musulmans. Donnons à l’accusation sa forme la plus forte : l’expansion de l’islam ne serait pas l’histoire d’une prédication mais celle d’une conquête, et les populations d’aujourd’hui seraient musulmanes parce que leurs ancêtres furent, un jour, mis devant l’épée.
Ce dossier ne répondra pas par la légende rose — « les conquêtes furent pacifiques », « personne ne fut jamais forcé » —, car elle est fausse et le contradicteur informé la démonte en trois minutes. Il répondra par une distinction que l’accusation efface, et que l’histoire impose : conquérir un territoire n’est pas convertir une population. Rome a conquis la Gaule sans faire des Gaulois des adorateurs de Jupiter en un jour ; les Ottomans ont gouverné les Grecs cinq siècles sans qu’ils cessent d’être chrétiens. La question sérieuse n’est donc pas « l’islam a-t-il fait la guerre ? » — oui —, mais : les conquêtes avaient-elles pour but de convertir par la force, et est-ce ainsi que l’islamisation s’est effectivement produite ? Pour y répondre, il faudra lire les textes en entier, verset de l’épée compris, regarder le droit avec ses aspérités, et mesurer ce qui s’est passé — courbes de conversion en main. La conclusion ne sera ni noire ni rose : les conquêtes furent des conquêtes ; elles n’expliquent pas les conversions.
Ce que ce dossier ne fera pas : présenter les conquêtes comme pacifiques, nier la jizya et l’inégalité des statuts, taire les conversions forcées qui ont existé, ni esquiver le verset 9, 5. Ce qu’il fera : distinguer la conquête de la conversion, et montrer, textes et chiffres à l’appui, que l’islamisation du monde ne s’explique pas par l’épée — jusqu’à des pays entiers où aucune armée musulmane n’est jamais entrée.
II. La méthode — trois phénomènes à ne pas confondre
Le slogan « par l’épée » mélange trois choses que l’historien sépare. La conquête politique : une armée bat une autre armée, et un gouverneur musulman remplace un gouverneur byzantin — c’est un changement de souveraineté. La domination sociale : une population chrétienne, juive ou zoroastrienne vit sous un pouvoir musulman, paie certains impôts, subit un statut inférieur et rencontre des avantages ou des désavantages selon sa religion — c’est une situation impériale. La conversion religieuse : un homme abandonne sa religion et devient musulman — c’est un changement de foi. Ces trois phénomènes interagissent ; ils ne sont pas identiques, et ils n’ont ni le même rythme ni les mêmes causes. L’armée arrive en quelques années ; la conversion d’une société prend des générations.
Posons donc ce que l’accusation devrait démontrer : non que des musulmans ont fait la guerre — c’est acquis —, mais que les populations conquises furent converties sous la menace, et que c’est là le mécanisme général de l’islamisation. Et posons les trois degrés qu’il faudra distinguer tout au long du dossier, car tout l’honnêteté est là : la conversion volontaire, sans pression particulière ; la conversion favorisée par des avantages sociaux, fiscaux ou politiques — ce que le droit n’interdit pas, et que l’histoire a connu partout ; et la conversion imposée sous menace directe — ce que le Coran interdit, et qui a pourtant existé, en des lieux et des temps qu’il faudra nommer. Mettre les trois dans le même sac est le procédé de la légende noire ; nier le deuxième et le troisième est celui de la légende rose.
III. Les textes — la foi ne se force pas
لَا إِكْرَاهَ فِي الدِّينِ قَد تَّبَيَّنَ الرُّشْدُ مِنَ الْغَيِّ
Nulle contrainte en religion ! Le vrai chemin se distingue désormais clairement de l’égarement.
— Sourate 2, Al-Baqara, verset 256 (extrait)
La formulation est une négation absolue : lâ ikrâha fî d-dîn, aucune contrainte en religion. Les exégètes ont discuté la circonstance de sa révélation — des Ansâr qui voulaient contraindre leurs enfants élevés chez les juifs de Médine —, et aucun n’en a tiré une autorisation de forcer les populations : At-Tabarî rapporte les avis et maintient le principe, Ibn Kathîr explique que la religion, étant claire, n’a pas besoin d’être imposée, et qu’une foi contrainte n’est pas une foi. Le raisonnement est théologique avant d’être politique, et le Coran le dit au Prophète lui-même :
وَلَوْ شَاءَ رَبُّكَ لَآمَنَ مَن فِي الْأَرْضِ كُلُّهُمْ جَمِيعًا أَفَأَنتَ تُكْرِهُ النَّاسَ حَتَّىٰ يَكُونُوا مُؤْمِنِينَ
Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les habitants de la terre auraient embrassé la foi. Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ?
— Sourate 10, Yûnus, verset 99
ادْعُ إِلَىٰ سَبِيلِ رَبِّكَ بِالْحِكْمَةِ وَالْمَوْعِظَةِ الْحَسَنَةِ وَجَادِلْهُم بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ
Par de sages et douces exhortations, appelle les hommes à suivre la voie de ton Seigneur et discute avec eux avec la plus grande aménité.
— Sourate 16, An-Nahl, verset 125 (extrait)
Appelle, exhorte, discute : la mission est une transmission. Le Coran la répète sous toutes les formes : « Y croira qui voudra et la reniera qui voudra » (18, 29) — la suite menace les négateurs du châtiment de l’au-delà, et c’est précisément cela : la sanction est eschatologique, non policière — ; et au Prophète : « Rappelle, car tu n’es qu’un rappel ; tu n’as pas pouvoir de les contraindre » (88, 21-22). Et quand le Prophète envoie une armée, voici l’ordre qu’il donne à son commandant, la veille de Khaybar :
انْفُذْ عَلَى رِسْلِكَ حَتَّى تَنْزِلَ بِسَاحَتِهِمْ، ثُمَّ ادْعُهُمْ إِلَى الْإِسْلَامِ، وَأَخْبِرْهُمْ بِمَا يَجِبُ عَلَيْهِمْ مِنْ حَقِّ اللَّهِ فِيهِ، فَوَاللَّهِ لَأَنْ يَهْدِيَ اللَّهُ بِكَ رَجُلًا وَاحِدًا خَيْرٌ لَكَ مِنْ أَنْ يَكُونَ لَكَ حُمْرُ النَّعَمِ
« Avance avec calme jusqu’à parvenir devant eux, puis appelle-les à l’islam et informe-les de ce qu’Allah exige d’eux. Car, par Allah, qu’Allah guide par toi un seul homme vaut mieux pour toi que de posséder des chameaux roux. »
Le Prophète à ‘Alî, avant Khaybar — rapporté par Al-Bukhârî (n° 2942) et Muslim (n° 2406)
L’appel avant le combat, et un homme guidé valant plus que la richesse la plus prisée de l’Arabie : voilà l’ordre de marche. On n’y lit pas « convertis-les » ; on y lit « appelle-les ».
IV. Le verset de l’épée — lu en entier
C’est ici que l’objection devient sérieuse, et il faut y aller. « Tout cela est joli, dit le polémiste, mais le verset 9, 5 ordonne de tuer les associateurs où qu’on les trouve ; les versets de tolérance ne valent donc rien. » Lisons-le, et lisons ce qui l’entoure, car un verset coupé de sa phrase est une phrase coupée de son sens.
إِلَّا الَّذِينَ عَاهَدتُّم مِّنَ الْمُشْرِكِينَ ثُمَّ لَمْ يَنقُصُوكُمْ شَيْئًا وَلَمْ يُظَاهِرُوا عَلَيْكُمْ أَحَدًا فَأَتِمُّوا إِلَيْهِمْ عَهْدَهُمْ إِلَىٰ مُدَّتِهِمْ
Verset 4, en substance : exception faite des associateurs avec lesquels vous avez conclu un pacte, et qui ne l’ont ensuite en rien violé ni n’ont soutenu personne contre vous : respectez leur pacte jusqu’à son terme.
فَإِذَا انسَلَخَ الْأَشْهُرُ الْحُرُمُ فَاقْتُلُوا الْمُشْرِكِينَ حَيْثُ وَجَدتُّمُوهُمْ وَخُذُوهُمْ وَاحْصُرُوهُمْ وَاقْعُدُوا لَهُمْ كُلَّ مَرْصَدٍ فَإِن تَابُوا وَأَقَامُوا الصَّلَاةَ وَآتَوُا الزَّكَاةَ فَخَلُّوا سَبِيلَهُمْ
Verset 5, en substance : une fois écoulés les mois sacrés, combattez les associateurs où que vous les trouviez, capturez-les, assiégez-les, guettez-les sur tout chemin ; mais s’ils se repentent, accomplissent la prière et s’acquittent de l’aumône, laissez-les en paix.
وَإِنْ أَحَدٌ مِّنَ الْمُشْرِكِينَ اسْتَجَارَكَ فَأَجِرْهُ حَتَّىٰ يَسْمَعَ كَلَامَ اللَّهِ ثُمَّ أَبْلِغْهُ مَأْمَنَهُ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَوْمٌ لَّا يَعْلَمُونَ
Verset 6, en substance : et si l’un des associateurs te demande protection, accorde-la-lui, afin qu’il entende la parole d’Allah, puis fais-le parvenir en lieu sûr — car ce sont des gens qui ne savent pas.
Pris seul, le verset 5 est violent, et il serait malhonnête de le nier : c’est un ordre de guerre. Mais lisons ce qui l’encadre. Le verset 4 exclut de cet ordre tous les associateurs qui ont respecté leur pacte. Le verset 6 prévoit le cas d’un associateur qui demande protection — et il reste nommé associateur : il ne s’est pas converti —, à qui l’on doit asile, le temps d’entendre le Coran, puis une escorte jusqu’en lieu sûr. Un texte qui ordonne de protéger et de raccompagner un polythéiste non converti n’est pas un texte qui ordonne de tuer quiconque ne se convertit pas. Et le verset 7 achève le cadre : « tant qu’ils restent droits envers vous, restez droits envers eux ». Toute la séquence parle de pactes, de leur rupture, de guerre et de protection : elle vise les tribus arabes qui avaient trahi les traités de Hudaybiyya et repris les hostilités, dans un délai de quatre mois annoncé publiquement au pèlerinage de l’an 9 — c’est le contexte que donnent At-Tabarî et Ibn Kathîr. Le droit de la guerre du VIIe siècle y est dur, et nous ne le maquillons pas ; mais ce n’est pas un commandement universel de conversion forcée.
Reste le verset 29, que le polémiste garde en réserve, et qu’il faut citer en entier, dans la traduction de Maach :
قَاتِلُوا الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَا بِالْيَوْمِ الْآخِرِ وَلَا يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللَّهُ وَرَسُولُهُ وَلَا يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ حَتَّىٰ يُعْطُوا الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُونَ
Combattez les gens du Livre, eux qui ne croient ni en Allah, ni au Jour dernier, ne s’interdisent pas ce qu’Allah et Son Messager ont prohibé et ne professent pas la religion de vérité, jusqu’à ce qu’ils viennent se rabaisser en versant de leurs propres mains le tribut qui leur est imposé.
— Sourate 9, At-Tawba, verset 29
Lisons ce verset pour ce qu’il dit, et c’est l’inverse de l’accusation : le combat cesse non quand les gens du Livre se convertissent, mais quand ils acceptent de payer le tribut — c’est-à-dire quand ils acceptent la souveraineté musulmane en gardant leur religion. Le verset 29 est le verset de la dhimma, non celui de la conversion : il institue précisément la coexistence qu’on nous accuse de n’avoir pas voulue. Sa dureté est celle d’un droit de guerre impérial — le dossier n° 12 l’examine, contexte de Tabûk et de Byzance compris, et le dossier n° 6 traite du statut qu’il fonde — ; mais sa logique interdit la lecture « convertis-toi ou meurs » : il offre une troisième voie, et c’est celle que des millions de chrétiens et de juifs ont empruntée pendant mille ans.
L’abrogation — une vraie question, pas un bouton magique
L’objection savante dit : 2, 256 est ancien, 9, 5 est tardif, donc 9, 5 abroge tout. Reconnaissons d’abord que l’abrogation (naskh) existe dans la science coranique, et que certains anciens ont effectivement tenu le verset 5 pour abrogeant les versets de patience — on ne cachera pas cette opinion. Mais il faut dire trois choses. D’abord, elle n’a jamais été un consensus : At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr ne tiennent pas 2, 256 pour abrogé, et l’exégèse majoritaire lit les versets de combat comme visant des situations — la guerre, la rupture de pacte — et les versets de non-contrainte comme posant un principe. Ensuite, abroger n’est pas spécifier : « soyez bons envers ceux qui ne vous combattent pas » (60, 8) et « combattez ceux qui vous combattent » (2, 190) ne se contredisent pas ; ils visent deux catégories, et c’est le travail du droit de dire qui est dans laquelle. Enfin, la preuve par les faits : les juristes qui tenaient 9, 5 pour abrogeant ont, dans les mêmes livres, maintenu la dhimma, les pactes, les sauf-conduits et l’interdiction de la conversion forcée. Si le verset avait aboli tout cela, ils l’auraient dit ; ils ont dit le contraire. Et sur la question de fond — combat-on les non-musulmans parce qu’ils ne croient pas, ou parce qu’ils combattent ? —, la tradition est divisée, et il faut le dire : Ash-Shâfi‘î et une partie des anciens ont tenu l’incroyance pour cause suffisante de guerre d’État ; Mâlik, Abû Hanîfa, Ahmad selon une narration, et Ibn Taymiyya dans son traité sur le combat des mécréants, ont tenu que l’on combat ceux qui combattent, et que l’incroyance seule ne justifie pas de tuer — position qu’Ibn Taymiyya appuie sur l’interdiction de tuer femmes, enfants, vieillards et moines, qui ne croient pas davantage que les soldats. Ce débat porte sur la guerre d’État ; aucune de ses deux branches n’autorise à convertir par la force.
V. La pratique fondatrice — La Mecque, Médine, Jérusalem
Les textes posent un principe ; voyons ce qu’en ont fait ceux qui les ont reçus. À La Mecque, en l’an 8, le Prophète entre en vainqueur dans la ville qui l’a persécuté treize ans, chassé, affamé, combattu, et qui a tué ses Compagnons. Si le projet était la conversion par la force, c’est le moment : la ville est à sa merci. Il proclame une amnistie générale, à quelques exceptions nommées pour des crimes précis, et la tradition rapporte sa parole aux Quraychites rassemblés — « allez, vous êtes libres » —, dont le degré, comme pour bien des formules de la Sîra, demande prudence, mais dont le fait, lui, est établi : il n’y eut ni massacre ni conversion générale sous la menace. Mieux : Safwân ibn Umayya, l’un de ses ennemis les plus acharnés, obtint un délai pour réfléchir, assista encore païen à la bataille de Hunayn aux côtés des musulmans, et ne se convertit que plus tard, de son gré. On ne laisse pas un homme réfléchir quand on convertit par l’épée. À Médine, dès l’arrivée du Prophète, la charte fondatrice stipule : « aux juifs leur religion, aux musulmans la leur » — une cité commune sans religion commune ; sa datation et sa forme exacte sont discutées par les historiens, mais le principe qu’elle atteste est confirmé par toute la pratique (dossier n° 26). À Jérusalem, en l’an 15, ‘Umar reçoit la reddition de la ville et accorde aux habitants la sécurité de leurs personnes, de leurs biens, de leurs églises et de leurs croix, et stipule qu’ils ne seront pas contraints en matière de religion — l’assurance de ‘Umar, rapportée par At-Tabarî, dont les versions diffèrent sur des détails et s’accordent sur l’essentiel ; et il refuse de prier dans l’église de la Résurrection pour que les musulmans ne s’en emparent pas après lui. Et quand Abû Bakr envoie les premières armées en Syrie, il leur donne des consignes que Mâlik a conservées dans le Muwatta’ : ne tuez ni enfant, ni femme, ni vieillard ; n’abattez pas les arbres fruitiers ; et vous trouverez des gens retirés dans leurs ermitages — laissez-les à ce à quoi ils se sont consacrés. On n’ordonne pas d’épargner les moines quand on part convertir par le sabre.
VI. Le droit — la guerre n’est pas la prédication
Le droit musulman classique n’est pas un traité moderne de droit international, et il faut le lire tel qu’il est, avec ses aspérités. Il distingue des catégories : les populations liées par un pacte, les protégés (dhimmîs), les ennemis en guerre, les bénéficiaires d’un sauf-conduit — et il règle la guerre comme un acte de l’autorité politique, jamais comme une permission donnée au particulier de contraindre son voisin. Sur la conversion, sa doctrine est constante : la foi arrachée par la contrainte n’est pas une foi, et les juristes ont même traité du cas de celui qui prononce la profession de foi sous la menace, pour dire qu’il n’est pas tenu pour musulman si son cœur n’y est pas. Sur les gens du Livre, le verset 29 institue la dhimma : un statut de protection contre un tribut — la jizya —, qui laissait aux chrétiens, aux juifs, et par extension aux zoroastriens et à d’autres, leur religion, leurs lieux de culte, leurs tribunaux. Il faut être exact sur ce statut, et le dossier n° 6 l’est : ce n’était pas l’égalité moderne ; c’était une protection réelle assortie d’une infériorité juridique et fiscale. Et il faut dire sans détour ce que cela implique pour notre question : la jizya pouvait constituer une pression économique vers la conversion, et elle l’a parfois été. Mais la logique du système est l’inverse de la conversion forcée : on n’institue pas un impôt sur les non-musulmans si l’on entend qu’il n’y en ait plus. La formule honnête est donc : pas de conversion forcée comme principe ; une islamisation que des avantages fiscaux, sociaux et politiques ont pu favoriser.
VII. L’histoire mesurée — conquête rapide, islamisation lente
Si les armées avaient converti par la force, la date de la conquête et la date où une société devient majoritairement musulmane devraient coïncider, ou presque. Elles ne coïncident jamais. Richard Bulliet, dans Conversion to Islam in the Medieval Period (1979), a reconstruit des courbes de conversion à partir des dictionnaires biographiques et des noms — une méthode indirecte, qu’il présente lui-même comme une estimation et qui mesure des identités sociales plus que des convictions, mais la seule qui ait tenté de mesurer le phénomène. Son résultat est sans appel : les conversions suivent une courbe lente, qui s’étale sur plusieurs siècles. L’Iran, conquis vers 650, ne devient majoritairement musulman qu’autour du Xe siècle : trois cents ans. L’Égypte, conquise en 641, reste majoritairement chrétienne pendant des siècles, et son basculement se situe, selon les estimations, entre le IXe et le XIe siècle ; les Coptes sont encore aujourd’hui près d’un dixième du pays. La Syrie, l’Irak, l’Espagne connaissent des rythmes comparables. Des travaux ultérieurs ont critiqué certains aspects de la méthode de Bulliet ; aucun n’a rétabli le scénario d’une conversion rapide. Ce que ces courbes décrivent, c’est une islamisation par l’urbanisation, les mariages, les carrières administratives, la langue arabe, la fiscalité, les réseaux savants, la prédication — et la conviction. Et elles décrivent une chose de plus, qui est le test décisif : les Églises d’Orient — coptes, syriaques, maronites, assyriennes, arméniennes, melkites — ont traversé quatorze siècles de pouvoir musulman, avec leurs hiérarchies, leurs monastères, leurs langues. Une conquête dont les vaincus gardent leur religion pendant trois cents ans, et dont les Églises existent encore, n’est pas une conversion par l’épée : c’est un changement de souveraineté.
VIII. Là où aucune armée n’est venue — et là où elle est venue sans convertir
Le mythe a un défaut que l’on voit sur une carte : les plus grandes populations musulmanes du monde vivent là où aucune armée arabe n’est jamais entrée.
L’Indonésie et la Malaisie : l’Indonésie est le premier pays musulman du monde par la population, et nul conquérant musulman n’y a jamais débarqué. L’islam y est arrivé par les ports et les marchands de l’océan Indien — Arabes, Persans, Gujaratis —, par les mariages, par les sultanats locaux qui l’adoptèrent — Pasai à Sumatra au XIIIe siècle, Malacca au XVe —, et par les prédicateurs, dont Java garde la mémoire sous le nom des Wali Songo. L’islamisation de l’archipel a pris des siècles, région par région ; des sultanats y ont fait la guerre, comme tous les États ; mais l’islam y a précédé le pouvoir, et non l’inverse.
L’Afrique de l’Ouest : l’islam a traversé le Sahara avec les caravanes, et il s’est d’abord installé dans les villes commerçantes et chez les souverains — les rois du Ghana, du Mali, du Songhaï —, avant de gagner lentement les campagnes. Mansa Mûsâ, en 1324, fait le pèlerinage avec un faste resté légendaire ; Tombouctou devient une ville de manuscrits et de savants. Il y eut des guerres, et des empires musulmans — on ne les cache pas —, mais le commerce et les lettrés ont fait ce que l’épée n’a pas fait.
L’Afrique de l’Est et la Chine : la côte swahilie s’est islamisée par le commerce maritime, de Mogadiscio à Kilwa ; et les musulmans de Chine — les Hui, des dizaines de millions — descendent de marchands et de soldats au service des dynasties chinoises, dans un pays qu’aucune armée musulmane n’a jamais conquis.
Les Balkans — le contre-test : voici l’argument le plus fort, car il va dans l’autre sens. Les Ottomans ont gouverné la Grèce quatre siècles, la Serbie et la Bulgarie près de cinq, avec une armée, une administration et un droit musulmans. Les Grecs, les Serbes, les Bulgares, les Roumains sont restés chrétiens — massivement, jusqu’à aujourd’hui. Seules des régions — la Bosnie, l’Albanie — ont connu une islamisation importante, lente et pour partie liée aux avantages du statut. Un empire musulman qui aurait converti par l’épée aurait eu cinq siècles pour le faire sur un continent qu’il tenait entièrement ; il ne l’a pas fait, parce que ce n’était pas son droit ni son projet.
Il faut ajouter l’Inde, parce qu’elle sert aux deux camps. Les musulmans y ont régné sur l’essentiel du sous-continent pendant des siècles, de Delhi aux Moghols ; Mahmûd de Ghazni y a mené des raids d’une grande violence, pillé des temples, pris des esclaves — nul ne l’innocente — ; des souverains y ont pratiqué la coexistence, d’autres la discrimination, certains la contrainte. Et au terme de ces siècles, l’Inde est restée majoritairement hindoue. Les régions devenues musulmanes — le Bengale, le Pendjab, la côte du Kerala où l’islam est arrivé par les marchands bien avant toute armée — le sont devenues par des processus régionaux, souvent liés aux confréries soufies et aux structures sociales, non par une conversion générale sous la menace. Un pouvoir musulman qui a gouverné cent millions d’hindous sans les convertir est, lui aussi, un démenti.
IX. La part de vérité — pressions réelles, conversions forcées réelles
C’est la section qui rend le dossier crédible, et elle ne doit rien cacher. Oui, des pressions ont existé : un non-musulman payait un impôt que le musulman ne payait pas ; certaines fonctions lui étaient fermées ; les mariages, les carrières, les réseaux favorisaient l’appartenance au groupe dominant. Il n’y a pas besoin d’une épée sous la gorge pour qu’une pression existe, et des conversions intéressées, opportunistes ou socialement encouragées ont existé partout où l’islam a gouverné — Bulliet le dit, et nous le disons. Oui, des conversions forcées ont existé, et il faut les nommer : les Almohades, au XIIe siècle, ont contraint des juifs et des chrétiens du Maghreb et d’Al-Andalus à la conversion — Maribel Fierro l’a documenté, en montrant que cette politique s’étendait aux musulmans eux-mêmes, sommés d’adopter la doctrine du mouvement ; Maïmonide en fut une victime, qui dut fuir. Au Yémen, en 1679, les juifs furent exilés à Mawza‘ ; en Iran, au XVIe siècle, les Safavides imposèrent le chiisme à une population sunnite par la contrainte ; en Inde, certains souverains ont exercé des coercitions religieuses, selon les règnes. Et il faut ajouter ce que l’on reproche au droit lui-même : la peine classique de l’apostasie, que le dossier n° 13 traite en face, et qui gêne à bon droit le lecteur moderne — mais qui, portant sur celui qui quitte l’islam après y être entré, ne dit rien sur la liberté d’y entrer.
Mais regardons ce que ces faits établissent, et ce qu’ils n’établissent pas. Chacun d’eux est une violation du principe que les textes posent, et les savants de leur temps l’ont dit — les Almohades furent condamnés par les juristes malikites qu’ils persécutaient. Chacun est localisé, daté, exceptionnel, et contredit par la pratique de quatorze siècles. Et aucun ne rend compte des deux cents millions de musulmans d’Indonésie, des Grecs restés chrétiens, ni des trois siècles qu’il a fallu à l’Iran. La conclusion défendable n’est donc ni « aucun musulman n’a jamais forcé personne » — c’est faux — ni « l’islam s’est répandu par l’épée » — c’est plus faux encore. C’est : les conversions forcées ont existé dans l’histoire musulmane, comme violations d’un principe ; elles n’expliquent pas l’islamisation du monde.
X. Le miroir — utile, secondaire
On objectera que d’autres ont fait de même, et c’est vrai : les Saxons baptisés sous Charlemagne, après le massacre de Verden (782) ; les juifs et les musulmans d’Espagne sommés de se convertir ou de partir (1492, 1502), puis les morisques expulsés (1609) ; les conversions imposées dans les Amériques ; la révocation de l’édit de Nantes (1685). Mais ce dossier ne fera pas de la comparaison son argument, car « les autres ont fait pire » n’est pas une réponse. La comparaison sert à une chose : rappeler que, dans toutes les sociétés prémodernes, conquête, religion et pouvoir étaient liés, que l’islam n’est pas exempt de cette histoire, et qu’il n’en a pas davantage le monopole. L’argument principal reste interne : ce que disent les textes, ce qu’a fait le droit, ce que montrent les chiffres. Et sur ces trois terrains, l’islam se distingue par un fait que l’Europe chrétienne du même temps ne peut pas revendiquer : c’est en terre d’islam que les juifs chassés d’Espagne ont trouvé refuge, et c’est sous les califes que les Églises d’Orient ont survécu — là où les musulmans de Sicile, d’Espagne et de Crète ont disparu en une ou deux générations après la reconquête.
XI. Aujourd’hui — une expansion sans aucune épée
Il faut corriger ici un argument que les prédicateurs aiment et qui est faux : « l’islam est la religion qui croît le plus vite, donc il convainc ». La croissance démographique ne mesure pas les conversions. Le Pew Research Center a établi qu’entre 2010 et 2020 la population musulmane mondiale est passée d’environ 1,7 à 2 milliards, soit une hausse de vingt et un pour cent, mais que cette croissance tient essentiellement à la démographie — la jeunesse et la fécondité —, les entrées dans l’islam et les sorties se compensant à peu près à l’échelle mondiale. Le bon argument est plus modeste, et il suffit : l’islam continue de se diffuser et de se maintenir dans des sociétés où il ne dispose d’aucun pouvoir — en Europe, en Amérique, en Afrique subsaharienne — et où personne ne peut forcer personne. Les conversions qui s’y produisent, celles de ce site parmi d’autres, sont le fait d’hommes et de femmes que nulle armée n’a jamais menacés. Si l’islam ne se répandait que par l’épée, il aurait cessé de se répandre quand les épées sont tombées.
XII. Le retournement — et la question-test
L’accusation raisonne ainsi : les musulmans ont conquis des pays, donc ils ont converti leurs habitants par la force. Retournons-la, car elle ne survit pas à ses propres faits. Si l’islam s’était répandu par l’épée, les Églises d’Égypte, de Syrie, d’Irak et d’Arménie n’auraient pas quatorze siècles ; l’Iran n’aurait pas mis trois cents ans à devenir musulman ; les Grecs auraient cessé d’être chrétiens quelque part entre 1460 et 1830 ; l’Inde serait musulmane ; et l’Indonésie, où nulle armée n’est venue, ne le serait pas. Question-test, à poser à quiconque répète le slogan : expliquez, avec le modèle de l’épée, que le premier pays musulman du monde n’ait jamais vu un soldat arabe, et que le pays le plus longtemps gouverné par un empire musulman en Europe soit resté chrétien. Le modèle ne l’explique pas ; il faut donc un autre modèle — celui des textes, du droit et des courbes : une conquête politique réelle, des pressions réelles, des violations réelles, et une islamisation qui s’est faite, pour l’essentiel, sans l’épée et souvent loin d’elle. Et au musulman qui répondrait « nos conquêtes furent pacifiques » : ne dis pas cela, c’est faux et cela nous perd. Dis : elles furent des conquêtes ; et ce ne sont pas elles qui ont fait les musulmans.
XIII. Objections et questions fréquentes
Q. Le verset 9, 5 ordonne de tuer les associateurs : comment parler de non-contrainte ?
Parce qu’il faut le lire avec 9, 4, qui exclut ceux qui ont respecté leur pacte, et 9, 6, qui ordonne de protéger et de raccompagner l’associateur non converti qui demande asile. Un texte qui protège le polythéiste n’ordonne pas de tuer quiconque ne se convertit pas : c’est un ordre de guerre contre des tribus qui avaient trahi, dans un délai annoncé.
Q. Mais 9, 5 abroge 2, 256.
Opinion de certains anciens, jamais un consensus : At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr ne tiennent pas 2, 256 pour abrogé. Abroger n’est pas spécifier ; et les juristes qui parlaient d’abrogation ont maintenu la dhimma, les pactes et l’interdiction de la conversion forcée — ce qu’ils n’auraient pas fait si le verset avait tout aboli.
Q. Le verset 9, 29 ordonne de combattre les chrétiens et les juifs.
Jusqu’à ce qu’ils paient le tribut — c’est-à-dire qu’ils acceptent la souveraineté musulmane en gardant leur religion. C’est le verset de la dhimma, non celui de la conversion : il institue la troisième voie que des millions de chrétiens et de juifs ont empruntée pendant mille ans. Sa dureté est celle d’un droit de guerre impérial (dossier n° 12).
Q. Pourquoi conquérir, si la foi ne se force pas ?
Parce qu’un État conquiert pour des raisons politiques et stratégiques, et qu’un empire n’est pas une mission. Les premiers musulmans ont bâti un empire ; c’est leur histoire politique, qu’on ne romantise pas. La conquête n’implique pas la conversion : c’est précisément ce que les courbes de Bulliet mesurent.
Q. La jizya, c’est une conversion forcée économique.
C’est une inégalité fiscale et juridique réelle, qui a pu favoriser des conversions, et nous le disons. Mais une incitation n’est pas une menace de mort, et la logique du système est l’inverse de la conversion forcée : on ne taxe pas des gens qu’on veut faire disparaître (dossier n° 6).
Q. Donc des gens se sont convertis pour payer moins d’impôts ?
Oui, certains, et des historiens l’ont montré ; d’autres par mariage, carrière, conviction, voisinage. Une société change de religion pour mille raisons mêlées, comme l’Europe est devenue chrétienne. Ce n’est pas l’épée.
Q. Mahmûd de Ghazni et l’Inde.
Ses raids furent violents et nul ne l’innocente ; mais ils visaient le butin et le pouvoir, et l’Inde, après des siècles de souverains musulmans, est restée majoritairement hindoue. Les régions devenues musulmanes le sont devenues par des processus régionaux et soufis. Un pouvoir qui gouverne cent millions d’hindous sans les convertir est un démenti.
Q. Les Almohades ont forcé des juifs et des chrétiens.
Oui, et Maïmonide en fut victime : c’est une conversion forcée réelle, condamnée par les juristes de leur temps, que les Almohades persécutaient aussi. Elle est datée, localisée, exceptionnelle — et elle n’explique ni l’Indonésie, ni l’Iran, ni les Grecs.
Q. L’apostasie était punie de mort : c’est bien de la contrainte.
C’est une règle classique sur la sortie de l’islam, que le dossier n° 13 examine en face, avec ses conditions et ses débats. Elle ne dit rien de l’entrée : nul n’a jamais soutenu qu’on pouvait forcer un non-musulman à devenir musulman.
Q. Les chrétiens d’Orient ont survécu, mais dans quel état ?
Dans un statut inférieur, avec des périodes de persécution réelles — on ne dit pas qu’ils furent égaux. On dit qu’ils ont survécu quatorze siècles, hiérarchies et monastères compris, là où les musulmans de Sicile et d’Espagne ont disparu en deux générations. Survivre subordonné n’est pas être converti par l’épée.
Q. Aujourd’hui, l’islam croît par la natalité, pas par la conversion.
Vrai à l’échelle mondiale, et il faut cesser d’utiliser la croissance comme preuve. Mais l’islam se maintient et se diffuse là où il n’a aucun pouvoir, et les conversions en Europe et en Amérique sont le fait de gens que nulle armée ne menace. Une religion qui ne se répandrait que par l’épée aurait cessé de se répandre quand les épées sont tombées.
Q. Peut-on dire que l’islam s’est répandu pacifiquement ?
Pas sans nuance : il s’est répandu par la conquête politique dans certaines régions, par le commerce et la prédication dans d’autres, par les mariages, les dynasties, les migrations. « Pacifiquement » est faux s’il nie les guerres ; « par l’épée » est faux s’il explique les conversions.
Synthèse
L’islam s’est-il répandu par l’épée ? Les conquêtes furent réelles, rapides et parfois violentes, et ce dossier ne les a pas maquillées : elles ont étendu un empire, levé des tributs, institué une hiérarchie. Mais conquérir n’est pas convertir. Les textes posent un principe sans équivoque — « nulle contrainte en religion » (2, 256), « est-ce à toi de contraindre les hommes ? » (10, 99), appelle, exhorte, discute (16, 125) —, et l’ordre du Prophète à ‘Alî avant Khaybar est d’appeler, non de convertir. Le verset de l’épée, lu avec 9, 4 et 9, 6, est un ordre de guerre contre des tribus qui avaient trahi, qui protège le polythéiste non converti demandant asile ; le verset 29 institue la dhimma, c’est-à-dire la coexistence, non la conversion ; l’abrogation est un débat réel, jamais un consensus, et aucune de ses branches n’autorise la contrainte. La pratique fondatrice le confirme : l’amnistie de La Mecque et Safwân laissé libre de réfléchir, la charte de Médine, l’assurance de ‘Umar à Jérusalem, les consignes d’Abû Bakr d’épargner les moines. L’histoire mesurée tranche : trois siècles pour l’Iran, des siècles pour l’Égypte, les Églises d’Orient encore debout ; les plus grandes populations musulmanes — Indonésie, Malaisie, Afrique de l’Ouest, Chine — là où nulle armée n’est venue ; et les Grecs, les Serbes, les Bulgares restés chrétiens sous cinq siècles de sultans. La part de vérité est portée entière : la jizya et les pressions sociales ont favorisé des conversions ; les Almohades, les Safavides, certains souverains de l’Inde et du Yémen ont contraint — violations d’un principe, condamnées en leur temps, et qui n’expliquent rien de l’ensemble. Aujourd’hui, l’islam se diffuse là où il n’a aucun pouvoir, et la croissance démographique n’est pas un argument. La formule exacte tient en une ligne : l’islam s’est parfois étendu par la conquête politique ; il ne s’est pas répandu par la conversion au sabre — et ce ne sont pas les conquêtes qui ont fait les musulmans.
◆ À retenir — mémo
– Conquérir n’est pas convertir : trois phénomènes — conquête politique, domination sociale, conversion religieuse — et trois degrés — volontaire, favorisée, forcée. La légende noire les confond ; la légende rose nie les deux derniers.
– Les textes : 2, 256 (« nulle contrainte »), 10, 99, 16, 125, 18, 29, 88, 21-22 ; At-Tabarî et Ibn Kathîr maintiennent le principe ; l’ordre à ‘Alî avant Khaybar : appelle-les (Al-Bukhârî n° 2942).
– Le verset de l’épée : 9, 5 lu avec 9, 4 (les pactes respectés exclus) et 9, 6 (l’associateur non converti protégé et raccompagné) ; contexte : tribus ayant trahi, délai de quatre mois (an 9). 9, 29 = la dhimma, non la conversion.
– L’abrogation : opinion de certains anciens, jamais un consensus ; abroger ≠ spécifier ; les mêmes juristes ont maintenu dhimma, pactes et sauf-conduits. Guerre pour l’incroyance (Ash-Shâfi‘î) ou pour l’agression (Mâlik, Abû Hanîfa, Ibn Taymiyya) : un débat sur la guerre d’État, jamais sur la conversion.
– La pratique fondatrice : l’amnistie de La Mecque, Safwân ibn Umayya libre de réfléchir ; « aux juifs leur religion » (Médine) ; l’assurance de ‘Umar à Jérusalem (At-Tabarî) ; Abû Bakr : épargnez les moines (Muwatta’).
– Le droit : la guerre est un acte d’État ; la foi contrainte n’est pas une foi ; la dhimma = protection réelle et infériorité réelle (dossier n° 6) ; la jizya a pu peser — on ne taxe pas ce qu’on veut faire disparaître.
– L’histoire mesurée (Bulliet, 1979) : Iran majoritairement musulman vers le Xe siècle, Égypte entre le IXe et le XIe ; les Églises d’Orient debout depuis quatorze siècles ; conversion par urbanisation, mariages, carrières, langue, fiscalité, prédication, conviction.
– Là où nulle armée n’est venue : Indonésie (Pasai, Malacca, Wali Songo), Afrique de l’Ouest (Mansa Mûsâ, Tombouctou), côte swahilie, Hui de Chine. Le contre-test : Grecs, Serbes, Bulgares chrétiens sous cinq siècles d’Ottomans ; l’Inde restée hindoue.
– La part de vérité : pressions fiscales et sociales réelles ; conversions forcées réelles — Almohades (Fierro, Maïmonide), Safavides, Mawza‘ 1679, certains règnes indiens ; l’apostasie (dossier n° 13). Violations d’un principe, datées, condamnées, qui n’expliquent rien de l’ensemble.
– Le miroir, secondaire : Verden 782, 1492-1609, Amériques, 1685 ; l’islam n’a ni l’innocence ni le monopole. Aujourd’hui : croissance démographique (Pew, 2010-2020), pas une preuve ; mais une diffusion là où nul n’a d’épée.
– Question-test : expliquez par l’épée que le premier pays musulman du monde n’ait jamais vu un soldat arabe, et que le pays le plus longtemps gouverné par les Ottomans en Europe soit resté chrétien.
Sources
Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (2, 256 ; 10, 99 ; 16, 125 ; 9, 29, vérifiés) ; en substance, avec le texte arabe : 9, 4-6 ; en prose : 2, 190 ; 9, 7 ; 18, 29 ; 60, 8 ; 88, 21-22.
Hadith et Sîra : l’ordre à ‘Alî avant Khaybar : Al-Bukhârî n° 2942 et Muslim n° 2406, d’après Sahl ibn Sa‘d ; les consignes d’Abû Bakr aux armées : Mâlik, Al-Muwatta’, livre du jihad ; la conquête de La Mecque et le cas de Safwân ibn Umayya : Ibn Hishâm, As-Sîra ; la charte de Médine : Ibn Ishâq et Ibn Hishâm ; l’assurance de ‘Umar à Jérusalem : At-Tabarî, Ta’rîkh.
Exégèse et droit : At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân (2, 256 ; 9, 1-7) ; Al-Qurtubî, Al-Jâmi‘ li-ahkâm al-Qur’ân ; Ibn Kathîr, Tafsîr (2, 256 ; 9, 5-6 et 29) ; Ibn Taymiyya, Qâ‘ida mukhtasara fî qitâl al-kuffâr (la guerre pour l’agression, non pour l’incroyance) ; Ibn Qudâma, Al-Mughnî ; An-Nawawî ; Ibn al-Qayyim, Ahkâm ahl adh-dhimma ; renvois aux dossiers n° 6, 12, 13 et 26.
Histoire : R. W. Bulliet, Conversion to Islam in the Medieval Period (1979) et « Conversion to Islam », The New Cambridge History of Islam (2011) ; T. W. Arnold, The Preaching of Islam (1896), avec le recul dû à son époque ; M. Fierro, travaux sur la politique religieuse almohade et les conversions forcées ; M. Cohen, Under Crescent and Cross (1994) ; travaux sur l’islamisation de l’Indonésie et de la Malaisie (Pasai, Malacca, les Wali Songo), de l’Afrique de l’Ouest (Ghana, Mali, Songhaï, Tombouctou), de la côte swahilie, de la Chine, de l’Inde (Bengale, Kerala) et des Balkans ottomans ; sur l’Iran safavide et l’exil de Mawza‘ (1679) ; Pew Research Center, How the Global Religious Landscape Changed From 2010 to 2020 (2025).
À lire aussi
← Tous les dossiers : cliquez sur celui qui vous interroge · Préface et méthode