Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 12
L’islam, religion de violence ?
Un mot chrétien collé au jihad, les quatre formes d’Ibn al-Qayyim, le combat de l’âme oublié, la guerre défensive et ses règles, la prédication avant l’épée, le verset 9, 29 en face — et la question que nul ne pose : qui fait la guerre aujourd’hui ?
I. « Guerre sainte » — un mot chrétien collé à l’islam
Avant d’ouvrir le dossier, il faut défaire une traduction. « Jihad » ne veut pas dire « guerre sainte » : cette expression n’existe pas dans le vocabulaire islâmique, et elle a une histoire — chrétienne et européenne. Les premiers chrétiens tenaient pour idéal la non-violence et le martyre. Quand le christianisme devint religion d’Empire, au IVe siècle, Augustin théorisa la « guerre juste » : une guerre admise sous conditions d’autorité, de cause et d’intention. Puis le Moyen Âge latin franchit un pas de plus : certaines guerres ne furent plus seulement justes, mais menées au service de Dieu et de l’Église — bellum sacrum, la guerre sacrée. L’étape décisive est le concile de Clermont, en 1095 : le pape Urbain II prêche la première croisade, un pèlerinage armé vers Jérusalem, où le combattant prend un vœu religieux, coud une croix sur son vêtement et reçoit de la papauté la rémission de ses péchés. Voilà la « guerre sainte » : une guerre bénie par une Église, récompensée au ciel, déclarée par un pontife — une invention de la chrétienté latine, que ses propres historiens nomment ainsi. Ce sont les orientalistes et la presse coloniale qui, des siècles plus tard, ont traduit jihad par « holy war » et « guerre sainte », important dans notre vocabulaire un cadre européen, chrétien et croisé qui n’est pas le nôtre. La racine arabe j-h-d signifie fournir un effort, lutter contre une difficulté : elle désigne d’abord un travail sur soi, et en dernier lieu seulement un combat armé — qui, lui, n’a ni pape, ni vœu, ni croix, et que le droit encadre de conditions que la croisade ignorait. Le mot que l’on nous jette au visage a été forgé par ceux qui l’ont pratiqué. Il fallait le dire avant tout le reste.
II. Le mythe — et la question que nul ne pose
De tous les reproches faits à l’islam, aucun n’est plus répandu : religion violente, jihad synonyme de guerre perpétuelle, terrorisme pour expression naturelle. Le mot a reçu en Occident une connotation — violence, terreur, oppression — qui est en désaccord complet avec le droit musulman, et ce dossier va le montrer texte par texte. Mais à ce mythe répond, côté musulman, une défense honteuse : le jihad serait « purement spirituel », le combat armé une parenthèse que la tradition n’aurait jamais assumée. Cette défense s’effondre à la première lecture des sources, et elle s’appuie souvent sur un hadith que l’honnêteté oblige à écarter — « nous revenons du petit jihad vers le grand jihad », que les savants du hadith jugent sans fondement établi : Ibn Taymiyya le déclare sans origine authentique. Nous ne rougirons ni de nos textes ni de notre histoire : l’islam n’est pas pacifiste, il connaît la guerre, il l’a faite, et il l’a bordée comme nul autre droit de son temps. Ce dossier expose donc le jihad dans toute son étendue, puis retourne au critique la question qu’il ne pose jamais.
Qui fait la guerre aujourd’hui ?
Posons-la donc. Qui fait la guerre aujourd’hui ? Les musulmans ? En 2025, le programme d’Uppsala sur les conflits, référence mondiale de la recherche, a recensé soixante-cinq conflits impliquant des États — le niveau le plus élevé depuis le début de ses statistiques en 1946. Les plus meurtriers : la Russie contre l’Ukraine, deux nations chrétiennes ; Gaza, où un État se réclamant du judaïsme pilonne une population musulmane enfermée ; le Soudan, où des musulmans s’entretuent — nous ne le cachons pas. Qui lance des offensives ? Qui a envahi l’Irak en 2003 sur un mensonge, l’Afghanistan, la Libye ? Qui bombarde à dix mille kilomètres de chez lui ? Et qui a commis les génocides du siècle — la Shoah, six millions de morts, au cœur de l’Europe chrétienne ; le Rwanda, huit cent mille Tutsis en cent jours, entre catholiques ; Srebrenica, huit mille musulmans exécutés sous les yeux des casques bleus ; les Rohingyas, chassés par une armée bouddhiste ; les Ouïghours, dans les camps d’un État athée ; et Gaza, où la Cour internationale de Justice a jugé en janvier 2024 qu’un risque de génocide était plausible et ordonné des mesures conservatoires — dans tous ces cas, les musulmans sont les victimes, pas les bourreaux. Honnêteté oblige, et cette série ne triche jamais : des musulmans ont commis des atrocités — Daesh contre les Yézidis, que l’ONU a qualifié de génocide, le Darfour —, et nous les nommons au dossier n° 13 comme des crimes jugés par notre propre loi. Mais qu’on compte : les deux guerres mondiales, la bombe atomique, les camps, les colonisations et leurs massacres — Sétif, Madagascar, le Congo —, les déportations, les famines organisées : les cent millions de morts de la violence de masse du XXe siècle n’ont pas été tués au nom du jihad. Alors pourquoi cette connotation ? Parce qu’il est plus commode de coller un mot arabe sur la violence que de regarder la sienne. Ce dossier va faire l’inverse : regarder la nôtre en face, texte par texte — et renvoyer chacun à son miroir.
Ce que ce dossier ne fera pas : prétendre que l’islam est pacifiste ; cacher le verset 9, 29 ni le jihad offensif des juristes ; nier les crimes commis au nom du jihad ; ni s’appuyer sur un hadith sans fondement pour plaire. Ce qu’il fera : montrer ce qu’est le jihad, tout entier, avec ses preuves — et poser à l’Occident la question de sa propre guerre.
III. Ce que signifie « jihad » — les quatre formes d’Ibn al-Qayyim
Ibn al-Qayyim, dans Zâd al-Ma‘âd, a donné du jihad la classification la plus complète de la tradition, et elle ne commence pas par l’épée : elle commence par l’homme lui-même. Il distingue quatre formes :
Le jihad contre sa propre âme (jihâd an-nafs) : en quatre degrés : apprendre la vérité, car le premier combat est contre sa propre ignorance ; la mettre en pratique, car savoir sans agir est une condamnation ; la transmettre, car qui sait et se tait tréhit ; et patienter face aux épreuves de cette voie. Celui qui franchit ces quatre degrés, dit Ibn al-Qayyim, est de ceux que l’on appelle rabbâniyyûn — les hommes de Dieu. C’est un travail d’une vie entière.
Le jihad contre Satan (jihâd ach-chaytân) : en deux degrés : repousser les doutes qu’il jette sur la foi, par la certitude ; repousser les passions qu’il attise, par la patience — « et c’est par la patience et la certitude qu’on obtient la direction dans la religion » (32, 24).
Le jihad contre les mécréants hostiles (jihâd al-kuffâr) : par le cœur, par la langue, par les biens et par la personne — quatre moyens, dont le combat armé n’est que le dernier, et seulement lorsque les conditions juridiques sont réunies.
Le jihad contre les hypocrites (jihâd al-munâfiqîn) : par la parole, la preuve et la réfutation — jamais par les armes, car l’hypocrite est un membre de la communauté.
Ibn al-Qayyim va plus loin, et c’est le cœur de sa pensée : le jihad contre l’âme précède et fonde tous les autres, car celui qui n’a pas vaincu son propre ego ne peut pas combattre l’ennemi extérieur — il ne fera que prolonger ses passions sous un nom religieux. L’homme qui n’a pas dompté sa colère, son orgueil, sa cupidité et sa peur, et qui prend une arme, n’est pas un moujahid : c’est un homme en colère avec une arme. La parole prophétique authentique dit la même chose en une phrase :
الْمُجَاهِدُ مَنْ جَاهَدَ نَفْسَهُ فِي طَاعَةِ اللَّهِ
« Le combattant (moujahid) est celui qui lutte contre sa propre âme dans l’obéissance à Allah. »
Rapporté par At-Tirmidhî — authentifié
Le jihad oublié
Voilà le jihad qui concerne chaque musulman, chaque jour, jusqu’à sa mort — établi sur un hadith authentique, non sur un récit forgé. Et voilà, étrangement, celui dont personne ne parle. Les plateaux ne connaissent que l’épée ; nos propres jeunes, parfois, ne rêvent que d’elle. Or c’est ici, en Occident, que ce jihad-là est le plus nécessaire et le plus négligé. Nous vivons entourés de bienfaits jusqu’à l’abondance — le pain assuré, le toit, le soin, la sécurité, mille distractions à portée de main —, et c’est précisément dans cette abondance que l’âme se perd : elle oublie de prier à l’heure, elle court après le confort, elle s’enrichit pour elle-même, elle regarde des écrans jusqu’à l’aube, elle perd le cap. Le musulman d’Occident n’a pas d’ennemi aux frontières ; il en a un dans sa poitrine, et il est plus redoutable, car il ne se rend jamais. Apprendre sa religion, la pratiquer sans relâche, la transmettre à ses enfants, patienter dans un monde qui se moque de tout cela — voilà le grand combat, celui qui ne fait pas de bruit, celui que nul ne filme, et celui dont dépend tout le reste. Réduire le jihad au seul combat armé trahit le mot ; mais nier le combat armé trahirait les textes. Passons donc à lui.
IV. Le jihad défensif — nous ne sommes pas des bouddhistes
La toute première autorisation de combattre fut donnée à des croyants persécutés treize ans durant et chassés de chez eux : « Permission est donnée à ceux qui sont attaqués de se défendre, parce qu’ils sont victimes d’une injustice » (22, 39-40). Treize années à La Mecque sans lever la main — torturés, boycottés, tués —, parce que l’ordre était de retenir les mains ; puis, une fois la communauté établie et attaquée, la règle cardinale :
وَقَاتِلُوا فِي سَبِيلِ اللَّهِ الَّذِينَ يُقَاتِلُونَكُمْ وَلَا تَعْتَدُوا إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْمُعْتَدِينَ
Combattez dans la voie d’Allah ceux qui vous combattent, sans jamais transgresser. Allah n’aime pas les transgresseurs.
— Sourate 2, Al-Baqara, verset 190
Ceux qui vous combattent — pas les autres. Sans transgresser — pas au-delà. Quand la communauté musulmane est attaquée, la défendre devient une obligation : nous le disons sans rougir, car nous ne sommes pas des bouddhistes, et l’islam n’a jamais enseigné de tendre l’autre joue à celui qui vient tuer vos enfants. Il enseigne de le repousser — et de s’arrêter dès qu’il s’arrête : « s’ils cessent, alors plus d’hostilité » (2, 193) ; « s’ils inclinent à la paix, incline-toi aussi » (8, 61). Et puisqu’on nous oppose le bouddhisme comme modèle de religion sans guerre, qu’on regarde ce qu’en ont fait ses fidèles dès qu’ils ont eu un État : en Birmanie, l’armée et des moines nationalistes ont chassé sept cent mille Rohingyas dans le sang, et le moine Wirathu prêchait la haine des musulmans en robe safran ; au Sri Lanka, des moines organisés en milices ont mené des pogroms contre les mosquées. La religion de la non-violence, au pouvoir, fait la guerre comme les autres — sans même un droit pour la borner. L’islam, lui, n’a jamais prétendu que la guerre n’existait pas : il a prétendu la soumettre à des règles, et c’est plus honnête, et plus sûr pour les victimes. Trois verrous encadrent ce combat : l’autorité — déclarer la guerre appartient au détenteur légitime du pouvoir, jamais à un individu, un prédicateur ou un groupe de cave ; les personnes — on va le détailler ; les pactes — la traîtrise est interdite et le traité honoré lie jusqu’à son terme (9, 4).
V. L’histoire — se protéger, ou reprendre ce qu’on avait perdu
Regardons maintenant ce que fut, dans l’histoire, le jihad de guerre — car le critique le décrit comme une conquête perpétuelle, et les faits disent autre chose. Les batailles du Prophète furent défensives, l’une après l’autre : à Badr, c’est Quraysh qui sort de La Mecque avec mille hommes pour écraser Médine ; à Uhud, c’est Quraysh qui marche sur Médine avec trois mille ; au Fossé, c’est une coalition de dix mille hommes qui vient assiéger la ville — les musulmans creusent une tranchée et attendent. Mu’ta fut la réponse au meurtre d’un ambassadeur du Prophète par un vassal de Byzance — casus belli dans tous les droits du monde ; Tabûk, une marche vers une frontière où l’on annonçait une concentration byzantine. Les grandes conquêtes qui suivirent s’engagèrent contre deux empires qui avaient ouvert les hostilités : Byzance, qui avait tué l’envoyé et mobilisé ses vassaux arabes contre Médine, et la Perse, dont les garnisons attaquaient les tribus arabes d’Irak ralliées à l’islam et dont le roi avait déchiré la lettre du Prophète. Et lorsque, des siècles plus tard, les croisés prirent Jérusalem en 1099 en massacrant sa population jusqu’à marcher, disent leurs propres chroniqueurs, dans le sang jusqu’aux chevilles, le jihad de Saladin fut la reprise de ce qu’on avait perdu — et Jérusalem, en 1187, fut rendue sans un massacre, ses habitants chrétiens rançonnés ou libérés, ses églises ouvertes. Se protéger, répondre à l’agression, reprendre ce qui a été pris : voilà le jihad de guerre tel que l’histoire le montre dans ses épisodes fondateurs.
L’honnêteté oblige à aller au bout : les conquêtes des premiers siècles furent aussi de vraies conquêtes, qui étendirent la souveraineté musulmane de l’Espagne à l’Indus, et les juristes ont théorisé ce jihad d’expansion — on le regardera en face à la section X. Mais qu’on retienne déjà ceci : cette expansion fut celle d’États, non de la foi — les peuples conquis restèrent, pour la plupart et pendant des siècles, dans leur religion, on va le prouver — ; elle fut menée par un califat uni, avec une armée régulière, au sommet de sa force ; et elle fut bordée par des règles qu’aucun empire de l’époque ne s’imposait. Ce sont ces conditions — califat, armée, force, absence de pactes — qui fondaient le jihad d’expansion, et ce sont ces conditions qui ont toutes disparu.
VI. La prédication avant l’épée — les preuves
On nous dit que l’islam s’est répandu par l’épée. Voici les faits, et ils viennent des historiens les moins suspects de complaisance. Richard Bulliet, de l’université Columbia, a reconstitué les courbes de conversion des pays conquis à partir des généalogies : en Iran, la majorité de la population n’est devenue musulmane qu’au IXe-Xe siècle, deux à trois cents ans après la conquête ; en Égypte, en Syrie, en Irak, il fallut plus longtemps encore — l’Égypte resta majoritairement chrétienne pendant trois siècles après l’arrivée des armées musulmanes. La Cambridge History of Islam parle d’un « âge des conversions » bien plus long que celui des conquêtes. Si l’épée avait converti, les courbes seraient verticales ; elles sont lentes, sur des générations — la courbe de la prédication, du commerce, des mariages, de l’exemple. Et il y a plus : les plus grandes populations musulmanes du monde n’ont jamais vu une armée arabe. L’Indonésie, premier pays musulman de la planète avec ses deux cent trente millions de fidèles, fut islamisée par des marchands et des prédicateurs venus du Yémen et du Gujarat ; la Malaisie de même ; le Bengale par des soufis ; l’Afrique de l’Ouest — Mali, Songhaï, Kanem — par les caravanes et les savants ; la côte swahilie par le négoce ; la Chine par la route de la soie ; les Bulgares de la Volga par des ambassadeurs. Des centaines de millions de musulmans dont les ancêtres ont embrassé l’islam sans qu’une seule épée ait été tirée. Et là où l’épée a conquis, elle n’a pas converti : quand Omar entra à Jérusalem en 638, il donna par écrit aux chrétiens la garantie de leurs vies, de leurs biens, de leurs églises et de leur culte, et refusa de prier dans le Saint-Sépulcre pour que les musulmans ne s’en emparent pas plus tard — le texte est chez At-Tabarî. Le principe était posé depuis le Coran : « Nulle contrainte en religion » (2, 256), verset médinois, révélé quand les musulmans avaient le pouvoir, et jamais abrogé. Le dossier n° 5 en donne le détail ; qu’on retienne la conclusion : l’épée a conquis des États, jamais des cœurs — et les cœurs ont mis des siècles à venir, librement.
VII. La jizya — les chiffres que l’accusation ne donne jamais
On présente la jizya comme une rançon humiliante pesant sur les non-musulmans. Donnons les chiffres, car ils sont dans les livres. Sous Omar, le barème fut fixé à douze dirhams par an pour le pauvre, vingt-quatre pour l’homme de condition moyenne, quarante-huit pour le riche — une fois l’an, un dirham étant à peu près le prix d’un repas de plusieurs jours. Elle ne frappait que l’homme libre, adulte, sain d’esprit et en âge de porter les armes : les femmes, les enfants, les vieillards, les malades, les infirmes, les moines et les pauvres en étaient exemptés. Et elle avait une contrepartie écrite : la protection de l’État, l’exemption totale du service militaire — le non-musulman n’allait pas à la guerre, le musulman y allait à sa place — et le libre exercice de son culte. Le musulman, lui, payait la zakât : deux et demi pour cent de toute sa fortune thésaurisée chaque année, plus la zakât sur ses troupeaux, plus le dixième de ses récoltes — et il devait le sang de ses fils. Pour un homme aisé possédant dix mille dirhams, la zakât en prélevait deux cent cinquante ; sa jizya, s’il avait été chrétien, aurait été de quarante-huit. Les deux impôts n’ont pas la même assiette, et l’honnêteté interdit d’en faire une règle absolue ; mais pour l’immense majorité des cas concrets, la jizya était plus légère que la zakât, et elle dispensait de mourir à la guerre. Deux épisodes disent l’esprit de l’institution. Quand les Byzantins marchèrent sur la Syrie avant Yarmûk, Abû ‘Ubayda, ne pouvant plus garantir la protection des villes, fit restituer aux chrétiens de Homs et des cités voisines la jizya qu’ils avaient versée — « nous ne pouvons plus vous protéger, reprenez votre argent » —, et les chrétiens de Syrie, rapporte Al-Balâdhurî, souhaitèrent alors la victoire des musulmans. Et quand Omar croisa un vieux juif mendiant, qui lui dit payer la jizya, il le prit par la main, le ramena chez lui, et ordonna qu’on lui verse une pension du trésor public : « nous lui avons pris sa jeunesse, nous n’allons pas l’abandonner dans sa vieillesse » — c’est dans le Kitâb al-Kharâj d’Abû Yûsuf. Voilà la « rançon » : remboursée quand l’État ne peut plus protéger, remplacée par une pension quand le contribuable ne peut plus payer. Que le critique cite un empire de l’époque qui en ait fait autant.
VIII. Les règles de la guerre — les preuves
Le Prophète, trouvant une femme tuée sur un champ de bataille, interdit formellement de tuer les femmes et les enfants — Al-Bukhârî et Muslim. Il interdit la mutilation des corps, l’exécution par le feu, le meurtre des émissaires. Il ordonna d’épargner les paysans dans leurs champs — « ne tuez pas les journaliers » (Abû Dâwûd). Et Abû Bakr, envoyant la première armée vers la Syrie, donna à son général des consignes qui sont, quatorze siècles avant les conventions de Genève, le premier code de la guerre de l’histoire :
لَا تَقْتُلُنَّ امْرَأَةً وَلَا صَبِيًّا وَلَا كَبِيرًا هَرِمًا، وَلَا تَقْطَعُنَّ شَجَرًا مُثْمِرًا، وَلَا تُخَرِّبُنَّ عَامِرًا، وَلَا تَعْقِرُنَّ شَاةً وَلَا بَعِيرًا إِلَّا لِمَأْكُلَةٍ، وَلَا تَحْرِقُنَّ نَخْلًا وَلَا تُغْرِقُنَّهُ، وَلَا تَغْلُلْ وَلَا تَجْبُنْ
« Ne tuez ni femme, ni enfant, ni vieillard décrépit. Ne coupez pas d’arbre fruitier. Ne détruisez pas de lieu habité. N’abattez ni brebis ni chameau, sauf pour vous nourrir. Ne brûlez pas de palmiers et ne les noyez pas. Ne détournez rien du butin, et ne soyez pas lâches. »
Consignes d’Abû Bakr à Yazîd ibn Abî Sufyân — Al-Muwatta’ de Mâlik
Il ajouta : « Vous rencontrerez des gens qui se sont retirés dans des ermitages ; laissez-les à ce à quoi ils se sont voués. » Lisons cette liste, et mesurons ce qu’elle interdit : les non-combattants — femmes, enfants, vieillards, moines, paysans ; les infrastructures — pas de lieu habité détruit ; les jardins et les cultures — pas d’arbre fruitier coupé, pas de palmier brûlé ; les animaux — pas de bête abattue hors du besoin de manger ; les eaux — pas de palmeraie noyée ; le pillage. Les juristes en ont fait des règles : celui qui ne combat pas est inviolable, et l’on ne détruit pas ce dont un peuple vit. Et les femmes : la norme ne donne aucune permission de violer — le viol est un crime dans tous les cas, en guerre comme en paix, et le régime des captives, que le dossier n° 19 regarde en face avec sa part d’ombre, imposait un délai, un statut, des droits et une issue vers l’affranchissement, là où toutes les armées de l’époque livraient les vaincues aux soldats. Une dernière règle domine toutes les autres, et le Coran la pose comme un absolu :
مَن قَتَلَ نَفْسًا بِغَيْرِ نَفْسٍ أَوْ فَسَادٍ فِي الْأَرْضِ فَكَأَنَّمَا قَتَلَ النَّاسَ جَمِيعًا وَمَنْ أَحْيَاهَا فَكَأَنَّمَا أَحْيَا النَّاسَ جَمِيعًا
Tuer un seul être humain — sauf en application de la loi du talion ou parce qu’il sème la corruption sur terre — revient à tuer l’humanité tout entière, et préserver une seule vie humaine revient à préserver l’humanité entière.
— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 32
Il faut le dire avec la même honnêteté : ces règles furent parfois violées par des armées musulmanes, comme toutes les règles de tous les droits — et le dossier n° 7 nomme des massacres ottomans sans les excuser. Mais la norme est la norme : elle existait, elle était écrite, elle était enseignée, et elle jugeait ceux qui la transgressaient. Qu’on nous montre, dans l’Europe du VIIe siècle, un roi qui ait ordonné à ses soldats d’épargner les moines et les arbres de l’ennemi.
IX. Les prisonniers — nourris avant soi
En islam, le prisonnier n’est ni un butin humain ni une cible de vengeance : une fois capturé, il est hors de combat et placé sous la responsabilité de ceux qui le détiennent. Le Coran ordonne de le nourrir — il range le captif aux côtés du pauvre et de l’orphelin parmi ceux à qui les justes donnent à manger « malgré l’amour qu’ils portent à la nourriture » (76, 8) — et fixe son sort : « puis, ou bien la libération gracieuse, ou bien la rançon » (47, 4). À l’époque du Prophète, Médine ne disposait d’aucun système carcéral : les prisonniers de guerre n’étaient pas enfermés dans des cachots, mais gardés dans la mosquée ou confiés aux familles des compagnons, qui les hébergeaient chez elles. Après Badr, les soixante-dix captifs mecquois furent répartis entre les compagnons avec cette instruction : « Traitez bien les prisonniers. » L’un d’eux, Abû ‘Azîz ibn ‘Umayr, racontera que ses gardiens lui donnaient le pain et se contentaient de dattes — « dès qu’ils avaient un morceau de pain, ils me le tendaient, et j’avais honte et le leur rendais, et ils me le rendaient sans y toucher » (Ibn Hishâm). Voilà ce que fut la première prison de l’islam : la maison d’un homme qui vous nourrit avant lui. Les captifs furent libérés contre rançon — et pour ceux qui n’avaient rien, contre une rançon d’un genre nouveau : apprendre à lire et à écrire à dix enfants de Médine (Ibn Sa‘d). Thumâma ibn Uthâl, chef ennemi capturé, fut attaché trois jours à un pilier de la mosquée, nourri, visité chaque jour par le Prophète — puis libéré sans condition ; il se convertit le lendemain, en disant qu’il n’avait connu aucun visage plus haï, et qu’il n’en connaissait plus d’aussi aimé.
L’honnêteté exige d’ajouter que le fiqh classique a connu des divergences sur le sort des captifs — libération, rançon, échange, servitude, et pour certains juristes exécution des chefs coupables de crimes — et que ces divergences doivent être connues ; mais aucune n’a jamais autorisé la torture, la faim imposée, l’humiliation ou la conversion forcée, et aucune ne peut servir aujourd’hui à justifier la maltraitance d’un détenu. Puis comparons, puisqu’on nous y invite. Le XXe siècle a inventé le camp ; le XXIe, en Occident, a donné au monde Abou Ghraib — les photographies de prisonniers irakiens nus, encagoulés, tenus en laisse par des soldats hilares — et Guantanamo, où des hommes jamais jugés sont détenus depuis plus de vingt ans, alimentés de force, dans des cages orange. Entre le compagnon qui tend son pain au captif et le soldat qui le photographie nu, il y a toute la distance entre une loi qui borne la guerre et une puissance qui s’en croit dispensée.
X. Le verset 9, 29 et le jihad offensif — regardés en face, et pourquoi il n’existe plus
Il faut maintenant affronter ce que les défenses musulmanes esquivent presque toujours, et que le critique informé finit toujours par sortir :
قَاتِلُوا الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَا بِالْيَوْمِ الْآخِرِ وَلَا يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللَّهُ وَرَسُولُهُ وَلَا يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ حَتَّىٰ يُعْطُوا الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُونَ
Combattez les gens du Livre, eux qui ne croient ni en Allah, ni au Jour dernier, ne s’interdisent pas ce qu’Allah et Son Messager ont prohibé et ne professent pas la religion de vérité, jusqu’à ce qu’ils viennent se rabaisser en versant de leurs propres mains le tribut qui leur est imposé.
— Sourate 9, At-Tawbah, verset 29
Disons franchement ce que les manuels contiennent : à côté du jihad défensif, obligation de tous quand la communauté est attaquée, les juristes classiques ont théorisé un jihad offensif — devoir communautaire dont le souverain a la charge, visant à étendre l’autorité de la loi de Dieu —, et pensé le monde en demeure de l’islam et demeure de la guerre. Le cacher serait mentir. Mais une fois ce fait posé, cinq vérités le situent. La première : l’objet de ce combat n’a jamais été la conversion — le verset lui-même fixe son terme à l’acceptation de la jizya, c’est-à-dire à la reconnaissance de la souveraineté, et les gens du Livre demeurent dans leur religion : « nulle contrainte » tient. La deuxième : la cause même du combat fut débattue entre les écoles — pour les châféites, la mécréance des États ; pour les hanafites, les mâlikites et Ibn Taymiyya, l’hostilité et l’agression : on ne combat que qui combat (2, 190), on est bon envers qui ne combat pas (60, 8), on incline à la paix quand l’ennemi y incline (8, 61) — débat interne à l’orthodoxie la plus stricte, non invention moderne. La troisième : ce jihad fut le droit des gens d’un monde d’empires où la guerre était l’état normal des relations entre puissances, où Byzance, la Perse et les Francs faisaient exactement la même chose sans une seule des règles qu’on vient de lire.
La quatrième vérité est celle qu’il faut méditer, car elle est la clé de tout. Le jihad offensif, dans le fiqh, n’est pas une obligation absolue : il est conditionné à la capacité. Il suppose un calife qui le déclare, une armée régulière qui le mène, une force suffisante pour l’emporter — les juristes exigent la qudra, la puissance, et le Coran lui-même ordonne la préparation avant l’engagement (8, 60) —, et l’absence de pactes qui lient. Treize ans à La Mecque, il n’y eut aucun combat, parce que la force manquait, et l’ordre était de retenir les mains (4, 77). Ibn Taymiyya l’a écrit : quand les musulmans sont faibles, l’obligation tombe, et le devoir devient de patienter et de se fortifier. Or regardons-nous. Il n’y a plus de calife depuis 1924. Il n’y a plus d’armée de l’islam, mais cinquante États qui se surveillent. Il n’y a plus d’apogée : il y a une communauté d’un milliard huit cents millions d’âmes, pour l’essentiel pauvre, non éduquée dans sa religion, qui court pour survivre dans ses pays et pour s’enrichir dans les nôtres — qui ne sait plus prier correctement et voudrait conquérir le monde. Et il y a des pactes partout : les États musulmans ont signé la charte des Nations unies et cent traités, et les musulmans d’Occident sont liés par leur citoyenneté. Le respect des engagements est un commandement divin (5, 1 ; 9, 4), non une option diplomatique. Ce n’est donc pas un reniement embarrassé de la tradition qui rend le jihad offensif inapplicable aujourd’hui : c’est la tradition elle-même, par ses propres conditions, qui le suspend — comme elle l’avait suspendu à La Mecque. Celui qui le prêche aujourd’hui dans une cave, sans calife, sans armée, sans force et en piétinant les pactes, n’applique pas le fiqh : il le viole quatre fois. Cinquième vérité, l’aveu final : l’islam n’est pas pacifiste. Il tient la guerre pour une réalité du monde qu’il s’agit de moraliser et de borner — désaccord réel avec l’irénisme moderne, que nous assumons, et que l’histoire du siècle dernier ne nous donne aucune raison de regretter.
XI. Les « versets de l’épée » en contexte
Reste le verset que l’on brandit hors de toute circonstance : « tuez les païens où que vous les trouviez » (9, 5). Lire ce verset en coupant ce qui l’entoure, c’est la méthode même des extrémistes — des deux bords. Le verset vise des tribus païennes d’Arabie qui avaient violé leurs traités et engagé les hostilités les premières — le verset 9, 13 le dit expressément : « ce sont eux qui vous ont attaqués les premiers ». Le verset qui précède (9, 4) excepte ceux qui ont honoré leurs pactes : leur traité devra être respecté jusqu’au terme convenu. Le verset qui suit (9, 6) ordonne d’accorder protection à tout idolâtre qui la demande, de manière à ce qu’il entende la parole d’Allah, puis de le reconduire en lieu sûr. Un prétendu ordre d’extermination immédiatement encadré par le respect des traités et l’asile offert à l’ennemi qui le demande : voilà ce que masque la citation tronquée. Et le même verset 9, 5 s’achève par la porte ouverte : « s’ils se repentent… laissez-les en paix ».
XII. Drones, missiles, phosphore — quel mot pour ces barbares ?
Relisons les consignes d’Abû Bakr, puis regardons les images d’aujourd’hui. Ne tuez ni femme, ni enfant, ni vieillard : à Gaza, plus de la moitié des morts sont des femmes et des enfants, selon les décomptes que l’ONU elle-même reprend. Ne détruisez pas de lieu habité : des quartiers entiers rasés au bulldozer, des hôpitaux éventrés, des écoles de l’ONU frappées avec les familles qui s’y abritaient. Ne coupez pas d’arbre fruitier, ne noyez pas les palmeraies : des oliveraies centenaires arrachées, les réserves d’eau bombardées, la famine organisée comme arme. Et le phosphore blanc, qui brûle jusqu’à l’os et ne s’éteint pas, tiré sur des zones habitées — documenté par Human Rights Watch et Amnesty à Gaza et au Liban en 2023 —, les drones qui frappent un mariage au Yémen ou un cortège funèbre en Afghanistan, les missiles tirés d’un navire sur une ville par des hommes qui ne verront jamais ceux qu’ils tuent. Le droit international a des mots pour cela, et il faut les employer avec précision, car la précision est une arme : attaque contre des civils, attaque indiscriminée, attaque disproportionnée, punition collective, crime de guerre, crime contre l’humanité — et génocide, lorsque l’intention de détruire un peuple est établie, ce que la Cour internationale de Justice examine. Ce sont les mots qu’il faut dire, avec les faits et les preuves. Mais si l’on veut un mot ordinaire, celui que l’Occident réserve aux autres — disons-le, et disons-le pour eux : barbarie. Car voilà l’inversion des valeurs, et elle est étrange à force d’être commode : quand un homme seul frappe au couteau, c’est le terrorisme, et l’islam est convoqué ; quand un État rase une ville avec des bombes d’une tonne, c’est une « opération », et l’on discute de proportionnalité. Le critère de l’islam n’a pas changé depuis Abû Bakr : qui est visé ? La distance entre le tireur et la victime ne change rien à la réponse. Et nous appliquons ce critère à tous, y compris aux nôtres — c’est la section suivante.
XIII. Le terrorisme — notre bataille
La violence commise aujourd’hui au nom de l’islam est réelle, et la ligne de cette série ne varie pas : nous ne nous contenterons pas de dire « ce n’est pas l’islam » pour nous en laver les mains. Ces crimes sont commis par des musulmans, au nom du jihad, avec des versets à la bouche ; ils façonnent l’image de l’islam dans le monde et tuent d’abord des musulmans. Frapper des civils, trahir une sécurité donnée, tuer au hasard, sans autorité ni déclaration : le terrorisme viole chacune des règles qu’on vient de lire, à la fois. La tradition lui donne un nom et une peine — la hirâba, le brigandage qui terrorise, visé par les châtiments les plus sévères du Coran (5, 33) — et le Prophète avait annoncé ces égorgeurs se réclamant de l’islam : les Khawârij, dont il dit qu’ils « tueront les gens de l’islam et épargneront les idolâtres » (Al-Bukhârî) — portrait exact des groupes contemporains. C’est donc aux musulmans que revient la double tâche : les combattre, comme les savants ont combattu les Khawârij de chaque époque, et démonter leur théologie pièce par pièce — pas d’autorité pour déclarer, pas de force pour entreprendre, pas de droit de tuer les civils, pas de licence de trahir les pactes, pas de takfîr en chaîne. Le terroriste n’est pas l’exécuteur du jihad : il en est, au regard de la loi islâmique elle-même, le criminel — et celui qui, en Occident, n’a pas même livré le combat contre sa propre âme et se croit appelé à en livrer un contre le monde, a lu le jihad à l’envers.
XIV. Le retournement — et la question-test
À celui qui dit « guerre sainte » : le mot est à vous, depuis Clermont en 1095 — nous n’avons ni pape, ni croix, ni indulgence pour tuer. À celui qui dit « religion de violence » : comptez les morts du siècle, et dites-nous au nom de quoi ils sont tombés. À celui qui dit « conquête » : lisez les courbes de Bulliet, regardez l’Indonésie, et expliquez-nous pourquoi l’Égypte est restée chrétienne trois siècles sous l’épée. À celui qui dit « barbarie » : relisez les consignes d’Abû Bakr, puis regardez vos drones. Question-test : citez une seule armée du VIIe siècle — ou du XXIe — à qui son chef ait interdit de toucher aux moines, aux arbres et aux bêtes de l’ennemi, et dont les soldats aient nourri leurs prisonniers avant eux-mêmes. Et au lecteur musulman — c’est à lui que ce dossier s’adresse en dernier : le jihad qui t’est demandé aujourd’hui n’a pas d’arme. Il commence par ta prière de l’aube, par ta langue que tu retiens, par ta science que tu acquiers, par tes enfants que tu élèves, par ton argent que tu purifies, par ton pacte que tu honores. C’est le travail d’une vie, et c’est le seul dont on te demandera compte. Celui qui te dit le contraire ne défend pas l’islam : il t’offre en pâture à ceux qui le calomnient.
XV. Objections et questions fréquentes
Q. Jihad, ça veut dire guerre sainte.
Non. « Guerre sainte » est une expression chrétienne médiévale, forgée autour des croisades et plaquée sur l’islam par les orientalistes. Jihad signifie effort, lutte — contre son âme d’abord, dit Ibn al-Qayyim, et par les armes en dernier lieu, sous conditions.
Q. Mais l’islam autorise bien la guerre ?
Oui, et nous ne rougissons pas : nous ne sommes pas des bouddhistes — et les bouddhistes au pouvoir font la guerre aussi, sans droit pour la borner. L’islam autorise la défense (2, 190 ; 22, 39) sous autorité légitime, avec des règles : non-combattants, arbres, animaux, lieux habités inviolables, pactes sacrés.
Q. Les conquêtes prouvent que l’islam s’est répandu par l’épée.
Les conquêtes ont étendu des États, pas la foi : l’Iran est devenu majoritairement musulman deux à trois siècles après la conquête (Bulliet), l’Égypte est restée chrétienne trois siècles. Et les plus grands pays musulmans — Indonésie, Malaisie, Bengale, Afrique de l’Ouest — n’ont jamais vu d’armée arabe.
Q. La jizya, c’est une rançon humiliante.
Douze, vingt-quatre ou quarante-huit dirhams par an selon la fortune, exemptions pour les femmes, enfants, vieillards, pauvres, malades, moines, contre protection et dispense de service militaire. Plus légère que la zakât dans la plupart des cas concrets. Remboursée par Abû ‘Ubayda quand il ne put plus protéger Homs ; remplacée par une pension par Omar pour un vieux juif.
Q. Et le verset 9, 29 ? Et le jihad offensif ?
Ils existent, et nous les montrons. Le jihad offensif des juristes visait la souveraineté, pas la conversion ; sa cause était débattue entre les écoles ; et il est conditionné à un calife, une armée, la force et l’absence de pactes — quatre conditions absentes aujourd’hui. C’est le fiqh lui-même qui le suspend, comme à La Mecque. Celui qui le prêche en cave viole le fiqh quatre fois.
Q. Pourquoi « suspendu » et pas « aboli » ?
Parce que nous ne réécrivons pas la tradition pour plaire : nous l’appliquons. Une obligation conditionnée tombe quand ses conditions manquent — c’est du droit, pas de la diplomatie. Et le musulman de France est lié par un pacte que le Coran lui ordonne d’honorer (5, 1 ; 9, 4).
Q. Les terroristes citent les mêmes versets que vous.
En les coupant, comme les islamophobes. Le terrorisme viole chaque règle du jihad — autorité, civils, pactes, force — à la fois : c’est la hirâba (5, 33), le crime des Khawârij annoncés par le Prophète. Nous le combattons et le démontons de l’intérieur : c’est notre bataille, pas seulement notre démenti.
Q. Qui fait la guerre aujourd’hui ?
Soixante-cinq conflits d’États en 2025 (Uppsala), record depuis 1946 : Russie-Ukraine, Gaza, Soudan en tête. Les génocides du siècle — Shoah, Rwanda, Srebrenica, Rohingyas, Ouïghours, et Gaza devant la CIJ — ont des musulmans pour victimes bien plus que pour bourreaux. Nous nommons aussi les nôtres : Daesh, le Darfour. Mais qu’on compte.
Q. Quel mot pour les bombardements de civils ?
Les mots précis du droit : attaque contre des civils, indiscriminée, disproportionnée, punition collective, crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide quand l’intention est établie. Et le mot ordinaire que l’Occident réserve aux autres : barbarie. Le critère d’Abû Bakr n’a pas changé : qui est visé ?
Q. Quel est le jihad du musulman de France ?
Celui de l’âme : apprendre, pratiquer, transmettre, patienter — un travail d’une vie, sans arme, dans une abondance qui fait perdre le cap. Il honore son pacte, purifie son argent, élève ses enfants. C’est le seul jihad dont on lui demandera compte.
Synthèse
« Guerre sainte » est un mot chrétien, né d’Augustin et de Clermont, plaqué sur l’islam par ceux qui l’avaient pratiqué ; le jihad, lui, est un effort, dont Ibn al-Qayyim donne les quatre formes — contre l’âme, contre Satan, contre l’hostilité des hommes, contre l’hypocrisie — et dont la première fonde toutes les autres : apprendre, pratiquer, transmettre, patienter, un travail d’une vie que le hadith authentique de Tirmidhî nomme le vrai combat, et que l’Occident de l’abondance néglige plus que tout autre. La forme armée existe, et nous ne rougissons pas : nous ne sommes pas des bouddhistes — et les bouddhistes au pouvoir font la guerre sans droit. Le jihad défensif est une obligation quand la communauté est attaquée (22, 39 ; 2, 190), sous autorité légitime et avec des règles que nul empire de l’époque ne s’imposait : femmes, enfants, vieillards, moines et paysans inviolables, arbres, cultures, bêtes et lieux habités épargnés (Abû Bakr), pas de mutilation, pas de viol, pactes sacrés, prisonniers nourris avant soi (76, 8), libérés ou rançonnés (47, 4) — contre une rançon qui pouvait être d’apprendre à lire à dix enfants. L’histoire fondatrice est celle d’une défense — Badr, Uhud, le Fossé, Mu’ta, les empires agresseurs, Saladin reprenant Jérusalem sans massacre — et la conversion des peuples fut l’œuvre des siècles et de la prédication, non de l’épée : l’Iran musulman après trois siècles, l’Égypte chrétienne trois siècles durant, l’Indonésie sans armée, le pacte d’Omar à Jérusalem. La jizya — douze à quarante-huit dirhams, exemptions, protection, dispense de service, remboursée à Homs, remplacée par une pension — était plus légère que la zakât dans la plupart des cas. Le verset 9, 29 et le jihad offensif des juristes sont regardés en face : souveraineté et non conversion, cause débattue entre les écoles, droit des gens d’un monde d’empires — et conditionné par le fiqh lui-même à un calife, une armée, la force et l’absence de pactes : quatre conditions disparues, une communauté sans apogée, des pactes partout — le fiqh le suspend, comme à La Mecque. Le terrorisme viole toutes ces règles à la fois : c’est la hirâba, le crime des Khawârij, et notre bataille. Et la question retournée demeure : qui fait la guerre aujourd’hui, qui lance les offensives, qui commet les génocides — soixante-cinq conflits, des drones, du phosphore, Gaza devant la CIJ — et quel mot emploie-t-on pour eux ? Les mots du droit, avec les preuves ; et celui que l’Occident réserve aux autres : barbarie. Le critère d’Abû Bakr n’a pas bougé : qui est visé ?
◆ À retenir — mémo
– « Guerre sainte » : un mot chrétien (Augustin, Urbain II à Clermont en 1095, bellum sacrum), plaqué sur le jihad par les orientalistes. Jihad = effort ; pas de pape, pas de croix, pas d’indulgence.
– Les quatre formes d’Ibn al-Qayyim : contre l’âme (apprendre, pratiquer, transmettre, patienter), contre Satan (doutes et passions), contre l’hostilité des hommes (cœur, langue, biens, personne), contre les hypocrites (parole seule). Le premier fonde tous les autres : « le moujahid est celui qui lutte contre son âme » (Tirmidhî, authentique) — le hadith « petit/grand jihad » est sans fondement.
– Le jihad de l’âme est le plus oublié — surtout en Occident, où l’abondance fait perdre le cap. Un travail d’une vie, sans arme, le seul dont on rendra compte.
– Le jihad défensif (22, 39 ; 2, 190) : nous ne sommes pas des bouddhistes — et les bouddhistes au pouvoir font la guerre (Rohingyas, Sri Lanka) sans droit pour la borner. Verrous : autorité légitime, personnes protégées, pactes (9, 4).
– L’histoire : Badr, Uhud, le Fossé — attaques subies ; Mu’ta — ambassadeur tué ; Byzance et la Perse — agresseurs ; Saladin 1187 — reprise de Jérusalem sans massacre après le bain de sang croisé de 1099.
– La prédication avant l’épée : Bulliet — l’Iran musulman aux IXe-Xe siècles, l’Égypte chrétienne trois siècles ; Indonésie, Malaisie, Bengale, Afrique de l’Ouest, Chine islamisés sans armée ; pacte d’Omar à Jérusalem ; 2, 256 jamais abrogé.
– La jizya : 12/24/48 dirhams par an selon la fortune ; femmes, enfants, vieillards, pauvres, malades, moines exemptés ; protection et dispense de service militaire ; plus légère que la zakât (2,5 % de la fortune + troupeaux + récoltes) dans la plupart des cas ; remboursée à Homs par Abû ‘Ubayda ; pension d’Omar au vieux juif.
– Les règles (Abû Bakr, Muwatta’) : ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni moine, ni paysan ; ni arbre fruitier, ni palmier brûlé ou noyé, ni lieu habité, ni bête hors du besoin ; pas de mutilation, pas de viol, pas de traîtrise ; 5, 32.
– Les prisonniers : pas de prison à Médine — hébergés chez les compagnons, nourris avant eux (Abû ‘Azîz, Ibn Hishâm), 76, 8 et 47, 4, rançon par l’enseignement, Thumâma libéré. Divergences du fiqh connues, jamais de torture. Comparez : Abou Ghraib, Guantanamo.
– 9, 29 et le jihad offensif en face : souveraineté, pas conversion ; cause débattue (châféites / hanafites, mâlikites, Ibn Taymiyya) ; droit des gens d’un monde d’empires ; conditionné à un calife, une armée, la force (qudra, 8, 60 ; La Mecque, 4, 77) et l’absence de pactes — toutes disparues : plus de calife depuis 1924, une communauté sans apogée, des pactes partout (5, 1 ; 9, 4). Le fiqh le suspend lui-même.
– Versets de l’épée : 9, 5 vise des tribus qui ont attaqué les premières (9, 13), entre le respect des traités (9, 4) et l’asile offert (9, 6).
– Qui fait la guerre ? 65 conflits d’États en 2025 (Uppsala), record depuis 1946 ; les génocides du siècle ont des musulmans pour victimes ; Gaza devant la CIJ. Nous nommons aussi les nôtres (Daesh, Darfour) — mais qu’on compte.
– Drones, missiles, phosphore : les mots du droit — crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide quand l’intention est établie — et le mot que l’Occident réserve aux autres : barbarie. Le critère d’Abû Bakr : qui est visé ?
– Le terrorisme = hirâba (5, 33), crime des Khawârij annoncés — à combattre et à démonter de l’intérieur : notre bataille.
Sources
Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (2, 190 ; 5, 32 ; 9, 29) ; en prose : 22, 39-40 ; 2, 193 et 256 ; 8, 60-61 ; 4, 77 ; 9, 4-6 et 13 ; 5, 1 et 33 ; 60, 8 ; 76, 8 ; 47, 4 ; 32, 24.
Hadith et Sîra : At-Tirmidhî, le moujahid, authentifié ; Al-Bukhârî et Muslim, interdiction de tuer femmes et enfants ; Al-Muwatta’ de Mâlik, consignes d’Abû Bakr ; Abû Dâwûd, « ne tuez pas les journaliers » ; Al-Bukhârî, les Khawârij ; Al-Bukhârî et Muslim, Thumâma ibn Uthâl ; Ibn Hishâm, récit d’Abû ‘Azîz ibn ‘Umayr et instruction sur les captifs de Badr ; Ibn Sa‘d, rançon par l’enseignement ; statut sans fondement du récit « petit/grand jihad » (Ibn Taymiyya).
Fiqh : Ibn al-Qayyim, Zâd al-Ma‘âd, chapitre des degrés du jihad ; Abû Yûsuf, Kitâb al-Kharâj (barème de la jizya, exemptions, Omar et le vieux juif) ; Al-Balâdhurî, Futûh al-buldân (restitution de la jizya de Homs) ; At-Tabarî, Târîkh (pacte d’Omar à Jérusalem) ; débat classique sur la cause du combat et sur la condition de capacité (Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-fatâwâ) ; catégories dâr al-islâm / dâr al-harb, fard kifâya ; divergences sur le sort des captifs ; hirâba et jurisprudence des Khawârij.
Histoire : Richard W. Bulliet, Conversion to Islam in the Medieval Period (Harvard, 1979) ; The New Cambridge History of Islam, chapitre sur l’« âge des conversions » ; travaux sur l’islamisation de l’Indonésie, de l’Afrique de l’Ouest et du Bengale ; chroniques de la prise de Jérusalem en 1099 (Raymond d’Aguilers) et en 1187 (Ibn al-Athîr) ; sur « guerre sainte » : Augustin, concile de Clermont, historiographie du bellum sacrum et de la croisade ; renvois aux dossiers n° 5, 6, 7, 13, 19 et 28.
Aujourd’hui : Uppsala Conflict Data Program, bilan 2025 des conflits ; Cour internationale de Justice, ordonnance du 26 janvier 2024 (Afrique du Sud c/ Israël) ; Human Rights Watch et Amnesty International, usage du phosphore blanc à Gaza et au Liban (2023) ; Nations unies, décomptes des victimes civiles ; rapports de l’ONU sur les Rohingyas et sur le génocide des Yézidis ; CICR, droit international humanitaire et drones ; sur Abou Ghraib et Guantanamo, rapports du Comité sénatorial américain et du CICR ; sur le bouddhisme militant en Birmanie et au Sri Lanka, rapports de l’ONU et travaux universitaires.
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