Mythe n°50 — L’isrâ’ et le mi‘râj : un voyage impossible ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 50

L’isrâ’ et le mi‘râj : un voyage impossible ?

Le Voyage nocturne et l’Ascension devant leurs critiques : « il n’y avait pas de Temple », « Jérusalem n’est pas nommée », « c’est un rêve », « c’est emprunté aux Perses », « c’est physiquement impossible » — ce que les textes disent, ce que les savants ont discuté, ce qu’un miracle prouve et ne prouve pas, et le miroir des ascensions

Ce que ce dossier établit — et ce qu’il n’établit pas

Il établit que le Voyage nocturne est affirmé par le Coran en toutes lettres, et l’Ascension par des hadiths si nombreux que les savants les tiennent pour notoires ; que la position dominante des savants — corps et âme, à l’état de veille — repose sur le texte, sur la réaction des Mecquois et sur les Compagnons, et qu’une position minoritaire, « en esprit », a existé et doit être exposée avec ses chaînes ; que les objections historiques — l’absence du Temple en 621, l’absence du nom de Jérusalem — reposent sur une erreur de vocabulaire : le Coran dit « lieu de prosternation », non « Temple », et le Prophète a décrit aux Mecquois une ville qu’ils connaissaient ; que les ressemblances avec d’autres ascensions ne prouvent pas un emprunt, et que le critique chrétien qui en rit confesse lui-même une Ascension ; et que l’objection « c’est physiquement impossible » ne porte pas sur le mi‘râj mais sur Dieu — un miracle est, par définition, ce que la nature ne fait pas, et l’on ne discute pas un miracle avec quelqu’un qui a décidé qu’il n’y en a pas.

Il n’établit pas que le mi‘râj est prouvé par l’histoire — aucun miracle ne l’est, et celui-ci a été reçu par la foi dès la première nuit, par Abû Bakr — ; ni que la date est connue — elle ne l’est pas, et le 27 Rajab est un usage, non un fait — ; ni que les savants s’accordent sur tout — ils divergent sur la vision de Dieu, sur le nombre des voyages, sur le rêve et le corps. Il dit ce que l’on sait, ce que l’on croit, et ce que l’on ignore, en séparant les trois.

I. Le mythe — dans sa version la plus forte

Donnons au mythe toute sa force. Une nuit de l’an 621, dit la tradition, Muhammad fut transporté de La Mecque à Jérusalem sur une monture ailée, y pria avec les prophètes, puis monta à travers les sept cieux jusqu’au Lotus de la limite, où Dieu lui prescrivit cinquante prières, ramenées à cinq sur les conseils de Moïse — et il fut de retour avant que son lit ait refroidi. Or, dit le critique, il n’y avait pas de Temple à Jérusalem en 621 : les Romains l’avaient rasé en l’an 70, et l’esplanade servait de décharge aux Byzantins ; le Coran ne nomme pas Jérusalem, et la « mosquée la plus éloignée » qu’il mentionne pourrait être n’importe où ; sa propre épouse, Aïcha, aurait dit que son corps n’avait pas quitté la maison ; le récit ressemble trait pour trait aux ascensions zoroastriennes et juives — le voyage d’Ardâ Vîrâf, le Livre d’Hénoch, l’Ascension d’Isaïe — dont il est manifestement copié ; et il est, au surplus, physiquement impossible. C’est une légende, fabriquée après coup pour donner à l’islam sa Jérusalem.

Ce mythe a pour lui des faits. Le Temple a bien été détruit en 70, et l’esplanade était bien à l’abandon sous les Byzantins. Le Coran ne nomme pas Jérusalem. Une tradition attribuée à Aïcha dit bien que « son corps ne fut pas perdu ». Les ascensions existent dans d’autres religions, et certaines sont antérieures. La date du voyage est inconnue. Le dossier ne niera rien de cela. Il fera ce que la série fait : donner les textes, les positions des savants avec leurs divergences, répondre aux objections une à une, et dire où s’arrête ce qu’on peut prouver.

II. Ce que les textes disent — le Coran, puis la Sunna

سُبْحَانَ الَّذِي أَسْرَىٰ بِعَبْدِهِ لَيْلًا مِّنَ الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ إِلَى الْمَسْجِدِ الْأَقْصَى الَّذِي بَارَكْنَا حَوْلَهُ لِنُرِيَهُ مِنْ آيَاتِنَا ۚ إِنَّهُ هُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ

Le sens : « Gloire à Celui qui, de nuit, fit voyager Son serviteur de la Mosquée sacrée à la Mosquée la plus éloignée, dont Nous avons béni les alentours, afin de lui montrer certains de Nos signes. Il est l’Audient, le Clairvoyant. »

— Sourate 17, Al-Isrâ’, verset 1

C’est le seul verset du Coran sur le Voyage nocturne, et il faut en peser chaque mot, parce que les objections portent sur eux. « Gloire » — subhâna — ouvre le verset : la formule par laquelle le Coran annonce une chose qui dépasse la mesure. « Son serviteur » — ‘abd — : le mot désigne, dans l’usage de la langue et des exégètes, l’homme entier, corps et âme ; on y revient. « De nuit », et « fit voyager » — asrâ, qui se dit d’une marche nocturne. « De la Mosquée sacrée » — La Mecque — « à la Mosquée la plus éloignée » — al-masjid al-aqsâ —, « dont Nous avons béni les alentours ». Et le but : « afin de lui montrer certains de Nos signes ». Le verset ne décrit pas le voyage ; il l’affirme, en nomme les deux termes et le but, et il met la gloire de Dieu en tête.

L’Ascension — le mi‘râj, « l’échelle » — n’est pas nommée dans ce verset ; la tradition la lit dans la sourate de l’Étoile :

وَلَقَدْ رَآهُ نَزْلَةً أُخْرَىٰ — عِندَ سِدْرَةِ الْمُنتَهَىٰ — عِندَهَا جَنَّةُ الْمَأْوَىٰ — إِذْ يَغْشَى السِّدْرَةَ مَا يَغْشَىٰ — مَا زَاغَ الْبَصَرُ وَمَا طَغَىٰ — لَقَدْ رَأَىٰ مِنْ آيَاتِ رَبِّهِ الْكُبْرَىٰ

Le sens : « Il l’a vu, en vérité, une autre fois, près du Lotus de la limite, auprès duquel est le Jardin du refuge, quand couvrait le Lotus ce qui le couvrait. Le regard n’a pas dévié ni outrepassé. Il a vu, certes, parmi les signes de son Seigneur, les plus grands. »

— Sourate 53, An-Najm, versets 13-18

Les hadiths — notoires, et concordants sur l’essentiel

Le récit du voyage est rapporté par plus d’une vingtaine de Compagnons — Anas, Mâlik ibn Sa‘sa‘a, Abû Dharr, Ibn ‘Abbâs, Ibn Mas‘ûd, Abû Hurayra, Umm Hâni’, Jâbir et d’autres —, dans les deux Sahîh et dans les Sunan, par des chaînes si nombreuses que les savants du hadith, Ibn Kathîr en tête, le classent parmi les récits notoires. Les versions diffèrent sur des détails — l’ordre des prophètes dans les cieux, les mots échangés —, et les commentateurs l’ont relevé ; elles concordent sur la structure : la monture, Jérusalem, la prière avec les prophètes, l’ascension par les cieux, Moïse, le Lotus, les cinq prières. Voici la version de Muslim, d’après Anas, dans ses lignes principales :

أُتِيتُ بِالْبُرَاقِ، وَهُوَ دَابَّةٌ أَبْيَضُ طَوِيلٌ فَوْقَ الْحِمَارِ وَدُونَ الْبَغْلِ، يَضَعُ حَافِرَهُ عِنْدَ مُنْتَهَى طَرْفِهِ، قَالَ: فَرَكِبْتُهُ حَتَّى أَتَيْتُ بَيْتَ الْمَقْدِسِ، قَالَ: فَرَبَطْتُهُ بِالْحَلْقَةِ الَّتِي يَرْبِطُ بِهِ الْأَنْبِيَاءُ، قَالَ: ثُمَّ دَخَلْتُ الْمَسْجِدَ فَصَلَّيْتُ فِيهِ رَكْعَتَيْنِ، ثُمَّ خَرَجْتُ … ثُمَّ عُرِجَ بِنَا إِلَى السَّمَاءِ

« On m’amena le Burâq — une monture blanche, longue, plus grande qu’un âne et plus petite qu’un mulet, qui pose son sabot là où porte son regard. Je le montai jusqu’à Bayt al-Maqdis, et je l’attachai à l’anneau où les prophètes attachent leurs montures ; puis j’entrai dans le lieu de prière et j’y priai deux unités ; puis je sortis… puis l’on nous fit monter au ciel. »

Rapporté par Muslim, n° 162, d’après Anas ibn Mâlik

Puis le récit décrit les cieux l’un après l’autre — Adam, Jean et Jésus, Joseph, Idrîs, Aaron, Moïse, Abraham adossé à la Maison peuplée —, le Lotus de la limite, les cinquante prières, les allers et retours entre Moïse et son Seigneur jusqu’à cinq, « cinq, et elles sont cinquante : la parole ne change pas auprès de Moi » (Muslim, n° 162 ; al-Bukhârî, n° 3887). Un autre hadith donne ce que le Prophète rapporta de cette nuit :

أُعْطِيَ رَسُولُ اللَّهِ ثَلَاثًا: أُعْطِيَ الصَّلَوَاتِ الْخَمْسَ، وَأُعْطِيَ خَوَاتِيمَ سُورَةِ الْبَقَرَةِ، وَغُفِرَ لِمَنْ لَمْ يُشْرِكْ بِاللَّهِ مِنْ أُمَّتِهِ شَيْئًا الْمُقْحِمَاتُ

« Le Messager d’Allah reçut trois choses : les cinq prières, les derniers versets de la sourate de la Vache, et le pardon des péchés qui précipitent, pour ceux de sa communauté qui n’associent rien à Allah. »

Rapporté par Muslim, n° 173, d’après Ibn Mas‘ûd

III. Corps ou esprit ? — la divergence, avec ses chaînes

Il faut traiter d’abord l’objection d’Aïcha, parce que c’est de la maison du Prophète qu’elle vient, et que le mythe en fait son meilleur argument. Ibn Ishâq, dans la Sîra, rapporte d’« un membre de la famille d’Abû Bakr » qu’Aïcha disait : « Le corps du Messager d’Allah ne fut pas perdu ; c’est en esprit qu’il fut transporté » ; et de Mu‘âwiya qu’il tenait le voyage pour « une vision véridique ». Ces deux rapports existent, et l’on ne les cachera pas. Mais il faut dire ce que les savants du hadith en ont dit : la chaîne d’Ibn Ishâq est coupée — le transmetteur n’est pas nommé — et Aïcha, qui n’était pas encore l’épouse du Prophète à La Mecque, ne rapporte pas ce qu’elle a vu ; Ibn Kathîr et Ibn Hajar ont jugé ces rapports faibles, et Ibn al-Qayyim, dans Zâd al-ma‘âd, les a écartés. Une position « en esprit » a donc existé, tenue par quelques anciens dont al-Hasan al-Basrî dans une version ; elle est minoritaire, et les textes qu’elle invoque ne tiennent pas devant ceux qui disent l’inverse.

لَمَّا كَذَّبَتْنِي قُرَيْشٌ قُمْتُ فِي الْحِجْرِ، فَجَلَّى اللَّهُ لِي بَيْتَ الْمَقْدِسِ، فَطَفِقْتُ أُخْبِرُهُمْ عَنْ آيَاتِهِ وَأَنَا أَنْظُرُ إِلَيْهِ

« Quand Quraysh me traita de menteur, je me tins dans le Hijr, et Allah déploya devant moi Bayt al-Maqdis ; je me mis à leur en décrire les signes, en le regardant. »

Rapporté par al-Bukhârî, n° 3886, et par Muslim, n° 170, d’après Jâbir

Voici l’argument qui tranche, et il n’est pas théologique mais historique : Quraysh a traité le Prophète de menteur. On ne traite pas de menteur un homme qui raconte un rêve ; les Mecquois eux-mêmes rêvaient, et nul n’aurait ri d’un songe. Ils ont ri parce qu’il affirmait un voyage de corps, en une nuit, vers une ville qu’un mois de caravane séparait d’eux — et c’est pour cela qu’ils l’ont mis à l’épreuve en lui demandant de décrire la ville, qu’ils connaissaient par leur commerce, et qu’il la leur décrivit. Le verset dit « Son serviteur », et le serviteur est l’homme entier ; le verset ouvre par « Gloire », qu’on ne dit pas d’un rêve ; le Burâq est une monture, et l’on ne monte pas en rêve ; et Ibn ‘Abbâs, interrogé sur « la vision que Nous t’avons montrée » (17, 60), répondit : « C’est une vision des yeux, qui fut montrée au Messager d’Allah la nuit où il fut transporté » (al-Bukhârî, n° 3888). C’est la position des quatre écoles et de la quasi-totalité des savants depuis les premiers siècles : corps et âme, à l’état de veille. On la tient, et l’on sait pourquoi.

Et Abû Bakr

إِنْ كَانَ قَالَ ذَلِكَ فَقَدْ صَدَقَ … إِنِّي لَأُصَدِّقُهُ فِيمَا هُوَ أَبْعَدُ مِنْ ذَلِكَ، أُصَدِّقُهُ بِخَبَرِ السَّمَاءِ فِي غَدْوَةٍ أَوْ رَوْحَةٍ

Quand on vint dire à Abû Bakr que son compagnon prétendait être allé à Jérusalem dans la nuit, il dit : « S’il l’a dit, il a dit vrai… Je le crois pour plus éloigné que cela : je le crois quand il m’annonce des nouvelles du ciel, le matin ou le soir. »

Rapporté par al-Hâkim, al-Mustadrak, n° 4407, et par Ibn Ishâq — chaîne jugée authentique par al-Hâkim, discutée par d’autres ; c’est de là que vient le surnom d’as-Siddîq

Il faut citer Abû Bakr parce qu’il dit exactement ce qu’est un miracle pour celui qui croit : non une chose démontrée, mais une chose rapportée par quelqu’un dont on sait qu’il ne ment pas. Abû Bakr ne demande pas de preuve ; il a la preuve, qui est quarante ans de la vie d’un homme. C’est ainsi que le mi‘râj a été reçu la première nuit, et c’est ainsi qu’il est reçu depuis. Le dossier ne prétendra pas davantage.

IV. « Il n’y avait pas de Temple » — l’objection historique

C’est l’objection la plus répandue, et elle repose sur un mot mal lu. Le Temple de Jérusalem a été détruit par Titus en l’an 70, et l’esplanade, sous les Byzantins, était à l’abandon — on y jetait des ordures, et c’est ‘Umar qui la fit nettoyer en 638, de ses mains, dit-on. Tout cela est vrai, et le dossier le concède en entier. Mais le Coran ne dit pas « le Temple » ; il dit al-masjid al-aqsâ, « le lieu de prosternation le plus éloigné ». Un masjid, en arabe, est l’endroit où l’on se prosterne, bâti ou non : le Prophète a dit que « la terre entière m’a été faite lieu de prosternation » (al-Bukhârî, n° 335), et les premières mosquées de l’islam étaient des enclos sans toit. L’esplanade de Jérusalem était, Temple ou pas, le lieu de prosternation des prophètes — celui de David, de Salomon, de Jésus —, le plus éloigné de La Mecque parmi les sanctuaires de la révélation ; et c’est là que le hadith fait prier le Prophète avec eux, non dans un bâtiment mais sur le lieu. La mosquée qu’on appelle aujourd’hui al-Aqsâ fut construite par les Omeyyades vers 705 et a reçu le nom du verset ; le nom désignait le lieu avant d’être celui du bâtiment.

Et l’on ajoutera ce que le hadith de Jâbir a dit : interrogé par les Mecquois, le Prophète leur décrivit Bayt al-Maqdis — la ville, non un temple disparu —, et les Mecquois, dont les caravanes allaient en Syrie, reconnurent la description. Le hadith de Muslim raconte même qu’il leur décrivit une caravane qu’il avait croisée en route, le chameau en tête, l’heure de son arrivée — et que la caravane arriva comme il l’avait dit. Le critique qui demande « où était le Temple ? » pose une question que ni le Coran ni le Prophète n’ont posée ; il faudrait lui demander pourquoi les Mecquois, qui connaissaient Jérusalem, n’y ont pas pensé.

« Jérusalem n’est pas nommée »

C’est exact : le Coran dit « la Mosquée la plus éloignée, dont Nous avons béni les alentours », et ne prononce pas le nom de Jérusalem. Mais les hadiths le prononcent — Bayt al-Maqdis, « la Maison du Sanctuaire », dans Muslim, al-Bukhârî et partout — ; les Compagnons l’ont compris ainsi, sans exception connue ; les exégètes, d’at-Tabarî à Ibn Kathîr, le tiennent pour acquis ; et « les alentours bénis » sont, dans le Coran même, la terre de Syrie-Palestine vers laquelle Abraham et Lot furent sauvés (21, 71). La thèse récente selon laquelle al-masjid al-aqsâ désignerait un lieu près de La Mecque — la mosquée de Ji‘râna, ou un sanctuaire céleste — est tenue par quelques auteurs contemporains ; elle contredit les hadiths explicites et l’exégèse continue, et le dossier la signale pour qu’on sache qu’elle existe, non pour la suivre.

V. « C’est emprunté aux Perses et aux juifs » — l’objection des sources

Le critique montre les ascensions d’autres religions et conclut à la copie : le voyage d’Ardâ Vîrâf, prêtre zoroastrien qui visite le paradis et l’enfer ; le Livre d’Hénoch, qui parcourt les cieux ; l’Ascension d’Isaïe, qui traverse sept cieux ; l’échelle de Jacob. Il faut répondre en trois temps, et le premier est une concession : oui, le motif de l’ascension existe dans plusieurs religions, et plusieurs de ces textes sont antérieurs à l’islam.

Trois réponses à l’argument de l’emprunt

  • Ressembler n’est pas copier. Les religions parlent de cieux, de montée vers Dieu, de visions de l’au-delà, parce qu’elles parlent de Dieu et de l’au-delà ; la ressemblance des thèmes ne prouve pas plus l’emprunt que la ressemblance des prières. Pour établir une copie, il faudrait une dépendance textuelle — des phrases, un ordre, des détails propres —, et personne ne l’a montrée. Le Coran ne décrit pas les cieux ; les hadiths les décrivent, mais leur structure — les prophètes rencontrés, la prière prescrite, le dialogue avec Moïse — n’a pas d’équivalent dans Vîrâf ni dans Hénoch.
  • Les dates ne sont pas celles qu’on croit. Le Livre d’Ardâ Vîrâf, dans la forme où nous l’avons, a été rédigé en pehlevi au IXᵉ ou Xᵉ siècle de notre ère — trois siècles après le Prophète —, même si des éléments sont plus anciens ; l’Ascension d’Isaïe est un texte chrétien du IIᵉ siècle, connu dans des cercles étroits ; et rien n’indique qu’un marchand mecquois illettré ait eu accès à ces livres, dans des langues qu’il ne lisait pas.
  • Et le miroir. Le critique chrétien qui rit du Burâq croit qu’Élie monta au ciel sur un char de feu (2 Rois 2, 11), que Jésus s’éleva devant ses disciples (Actes 1, 9), et que Paul fut « ravi jusqu’au troisième ciel » sans savoir « si ce fut dans son corps ou hors de son corps » (2 Corinthiens 12, 2). Si la ressemblance prouvait l’emprunt, le christianisme aurait copié Hénoch. Cette comparaison ne prouve pas le mi‘râj ; elle montre que l’argument de l’emprunt, s’il valait, vaudrait contre toute religion, et qu’il doit être jugé aux mêmes critères partout.

VI. « C’est physiquement impossible » — ce qu’un miracle prouve, et ne prouve pas

Reste l’objection de fond, et il faut la prendre au sérieux parce qu’elle est la seule qui ne repose pas sur une erreur : un homme ne va pas de La Mecque à Jérusalem et au ciel en une nuit. C’est vrai. C’est précisément pour cela que le verset commence par « Gloire à Celui qui » : le Coran ne présente pas le voyage comme un fait de nature mais comme un acte de Dieu, « afin de lui montrer certains de Nos signes ». Un miracle est, par définition, ce que la nature ne fait pas ; et dire qu’il est impossible selon la nature, c’est le définir, non le réfuter.

L’objection ne porte donc pas sur le mi‘râj ; elle porte sur Dieu. Celui qui tient qu’un Créateur existe et qu’Il a fait l’univers n’a pas de raison de tenir qu’Il ne peut pas transporter un homme en une nuit ; celui qui tient qu’il n’y a pas de Dieu rejette le mi‘râj avant de l’avoir lu, et la discussion à avoir avec lui n’est pas celle-ci — c’est celle de la Lettre à un athée français. Et le chrétien, le juif, qui croient aux miracles de Moïse et de Jésus, ne peuvent pas opposer au mi‘râj son impossibilité physique sans l’opposer à la mer Rouge et à la résurrection de Lazare. Il leur reste un argument, qui est le bon : « votre prophète n’est pas le nôtre ». C’est une discussion de prophétie, non de physique, et c’est celle que ce site mène ailleurs.

Ce que le mi‘râj ne prouve pas — et ce que le musulman ne doit pas prétendre

Il ne prouve pas l’islam à qui ne le croit pas : il est reçu par la foi, sur le témoignage d’un homme dont on sait qu’il ne mentait pas — c’est l’argument d’Abû Bakr, et il n’y en a pas d’autre. Un musulman qui présente le mi‘râj comme une preuve historique du Coran inverse l’ordre : c’est parce qu’il croit au Prophète qu’il croit au voyage, non l’inverse.

Il ne se « démontre » pas par la science : les tentatives de l’expliquer par la relativité du temps, la vitesse de la lumière ou les trous de ver sont des concordances forcées, que le dossier sur le Coran et la science a classées parmi les preuves à ne pas fabriquer. Le voyage est un miracle ; le réduire à un phénomène physique, c’est lui retirer ce qu’il est.

Il n’a pas de date certaine : le 27 Rajab est un usage tardif, et les savants — Ibn Hajar les recense — ont proposé Rabî‘ al-awwal, Rajab, Ramadân, Shawwâl, et des années différentes, entre un an et trois ans avant l’Hégire. Celui qui célèbre « la nuit du 27 Rajab » célèbre une convention ; et les écoles ont divergé sur la légitimité d’une célébration que le Prophète et les Compagnons n’ont pas tenue.

VII. Ce que le Prophète a vu — et la divergence sur la vision de Dieu

Il faut dire aussi ce que les savants ont discuté entre eux, parce que le mythe prétend que la tradition est une légende monolithique. Sur la question de savoir si le Prophète a vu Dieu cette nuit-là, les Compagnons eux-mêmes ont divergé. Aïcha a dit : « Celui qui te raconte que Muhammad a vu son Seigneur a menti », en citant « les regards ne L’atteignent pas » (6, 103) (al-Bukhârî, n° 4855 ; Muslim, n° 177) ; Abû Dharr a rapporté du Prophète : « Une lumière — comment L’aurais-je vu ? » (Muslim, n° 178) ; et Ibn ‘Abbâs a tenu qu’il L’avait vu — « de son cœur », précisent la plupart des versions (Muslim, n° 176). Les savants ont retenu, pour la majorité, qu’il n’a pas vu Dieu de ses yeux en ce monde, et qu’Ibn ‘Abbâs parlait d’une vision du cœur ; et ils ont laissé la question ouverte, comme les Compagnons l’avaient laissée. On rapporte cette divergence parce qu’elle montre une tradition qui discute, cite ses textes, et refuse de dire plus qu’elle ne sait — le contraire d’une légende.

Ce que les textes affirment sans divergence est plus simple, et c’est l’essentiel : qu’il a vu « parmi les signes de son Seigneur, les plus grands » (53, 18) ; qu’il a prié avec les prophètes, et qu’il est ainsi devenu leur imam — ce que la tradition lit comme le sceau de sa mission ; et qu’il est revenu avec les cinq prières, le seul des cinq piliers qui ait été prescrit au ciel et non sur la terre. Le musulman qui prie cinq fois par jour accomplit ce qui fut donné cette nuit-là ; le mi‘râj n’est pas pour lui un conte, c’est l’origine de ce qu’il fait à l’aube.

« Dieu change-t-Il d’avis ? » — les cinquante prières

Le critique relève que Dieu prescrit cinquante prières, puis les réduit à cinq sur le conseil de Moïse, et demande si Dieu se trompe. La réponse est dans le hadith même : « Cinq, et elles sont cinquante : la parole ne change pas auprès de Moi. » Dieu n’a pas changé d’avis ; Il a fixé par étapes ce qu’Il avait décidé, et donné à cinq prières la récompense de cinquante. La Loi connaît cette pédagogie : l’interdiction du vin est venue en trois temps, et les savants nomment abrogation avant exécution ce qui est prescrit puis allégé avant d’être pratiqué. Et Moïse, dans ce récit, n’est pas un conseiller de Dieu mais de Muhammad : c’est au Prophète qu’il dit « ta communauté ne le supportera pas », et c’est le Prophète qui retourne demander. Le récit montre un Dieu qui écoute Son serviteur demander l’allègement, et qui l’accorde — ce que le Coran dit ailleurs : « Allah veut vous alléger, car l’homme a été créé faible » (4, 28).

VIII. La part de vérité

Ce dossier ne nie pas ce qui est réel. Oui, le Temple était détruit en 621 et l’esplanade à l’abandon. Oui, le Coran ne nomme pas Jérusalem, et c’est la Sunna qui la nomme. Oui, des rapports attribués à Aïcha et à Mu‘âwiya disent « en esprit », et quelques anciens l’ont tenu — ils sont minoritaires et leurs chaînes sont faibles, mais ils existent. Oui, le motif de l’ascension est dans d’autres religions, et plusieurs textes sont antérieurs. Oui, la date est inconnue, et le 27 Rajab est un usage ; et les écoles divergent sur sa célébration. Oui, les versions du hadith diffèrent sur des détails, et les savants l’ont relevé. Oui, les Compagnons ont divergé sur la vision de Dieu. Oui, le mi‘râj ne se prouve pas — aucun miracle ne se prouve —, et un musulman qui le présente comme une preuve se trompe de sens. Et oui, des musulmans ont fabriqué autour de lui des récits sans source — les sept cieux décrits en détail, les dialogues inventés, les « preuves scientifiques » — qu’il faut écarter avec la même rigueur que les objections.

Ce que le dossier établit : que le Voyage nocturne est dans le Coran et l’Ascension dans des hadiths notoires ; que la position dominante — corps et âme, à l’état de veille — repose sur le mot « serviteur », sur la gloire en tête du verset, sur la monture, sur Ibn ‘Abbâs, et sur un argument historique que le mythe ne peut pas retourner : Quraysh a traité de menteur un homme qui, s’il avait raconté un rêve, n’aurait fait rire personne ; que « masjid » veut dire lieu de prosternation et non Temple, que le Prophète a décrit la ville aux Mecquois qui la connaissaient, et que la Sunna nomme Jérusalem sans ambiguïté ; que ressembler n’est pas copier, que les dates des textes invoqués sont postérieures ou inaccessibles, et que le critique chrétien confesse une Ascension ; que l’objection physique définit le miracle au lieu de le réfuter, et porte sur Dieu, non sur le voyage ; et que le musulman reçoit le mi‘râj comme Abû Bakr l’a reçu — sur la parole d’un homme qui ne mentait pas — et en vit chaque jour le fruit, les cinq prières. Le mythe dit : un voyage impossible. Le Coran avait commencé par le dire : « Gloire à Celui qui ».

IX. Objections et réponses

« Il n’y avait pas de mosquée al-Aqsâ en 621. »

Il n’y avait pas le bâtiment omeyyade, construit vers 705 et nommé d’après le verset ; il y avait le lieu — l’esplanade des prophètes, « lieu de prosternation » au sens arabe du mot, bâti ou non. Le Coran dit masjid, non Temple, et le Prophète a prié sur le lieu, non dans un bâtiment.

« Le Coran ne parle pas de Jérusalem. »

Le Coran dit « la Mosquée la plus éloignée, dont Nous avons béni les alentours » ; les hadiths disent Bayt al-Maqdis, les Compagnons et les exégètes l’ont lu ainsi sans exception connue, et « les alentours bénis » sont la terre de Syrie-Palestine dans le Coran même (21, 71). Les thèses récentes d’un sanctuaire mecquois ou céleste contredisent les textes explicites.

« Aïcha a dit que c’était un rêve. »

Un rapport d’Ibn Ishâq, à chaîne coupée, le lui attribue ; elle n’était pas encore l’épouse du Prophète et ne rapportait pas ce qu’elle avait vu ; Ibn Kathîr, Ibn Hajar et Ibn al-Qayyim l’ont jugé faible. Et Quraysh a traité le Prophète de menteur : on ne traite pas de menteur un homme qui raconte un rêve.

« C’est copié sur Ardâ Vîrâf et Hénoch. »

Ressembler n’est pas copier ; aucune dépendance textuelle n’a été montrée ; le Livre d’Ardâ Vîrâf, dans sa forme écrite, est postérieur de trois siècles ; et le chrétien qui le dit croit à l’Ascension de Jésus et au troisième ciel de Paul. L’argument, s’il valait, vaudrait contre toute religion.

« C’est physiquement impossible. »

Oui — c’est ce que le mot « miracle » veut dire, et c’est pourquoi le verset commence par « Gloire ». L’objection porte sur l’existence de Dieu, non sur le voyage ; et celui qui croit aux miracles de Moïse et de Jésus ne peut pas l’opposer au mi‘râj sans se l’opposer à lui-même.

« Dieu a changé d’avis sur le nombre des prières. »

« Cinq, et elles sont cinquante : la parole ne change pas auprès de Moi. » Une prescription fixée par étapes, avec la récompense de la première, comme l’interdiction du vin est venue en trois temps ; et un Dieu qui écoute Son serviteur demander l’allègement, et qui l’accorde.

« Les musulmans fêtent le 27 Rajab comme s’ils savaient la date. »

Ils ne la savent pas, et les savants le disent : le 27 Rajab est un usage, non un fait, et les écoles divergent sur la célébration elle-même, que le Prophète et les Compagnons n’ont pas tenue. Ce dossier dit la date inconnue, et ne fête rien.

« Le mi‘râj prouve l’islam. »

Non : il est reçu par la foi au Prophète, non l’inverse. Celui qui croit au Prophète croit au voyage ; celui qui ne croit pas au Prophète n’a aucune raison de croire au voyage, et le musulman qui le lui présente comme une preuve a inversé l’ordre. La preuve, c’est Abû Bakr qui l’a dite : quarante ans de la vie d’un homme qui ne mentait pas.

Synthèse

Le mythe dit : un voyage impossible, sans Temple, sans Jérusalem, en rêve, copié sur les Perses. Le Coran affirme le Voyage nocturne en un verset qui commence par « Gloire à Celui qui » et nomme Son « serviteur », la Mosquée sacrée, la Mosquée la plus éloignée et le but — « lui montrer certains de Nos signes » ; la sourate de l’Étoile dit le Lotus de la limite et « les signes les plus grands » ; et des hadiths notoires, par plus de vingt Compagnons, racontent le Burâq, Bayt al-Maqdis, la prière avec les prophètes, les cieux, Moïse, et les cinq prières rapportées de cette nuit. Corps ou esprit : des rapports faibles disent « en esprit », la position dominante dit corps et âme, et l’histoire tranche — Quraysh a traité de menteur un homme qui, pour un rêve, n’aurait fait rire personne, et l’a mis à l’épreuve en lui faisant décrire une ville qu’il décrivit. « Pas de Temple » : le Coran dit masjid, lieu de prosternation, non Temple, et le Prophète a prié sur le lieu des prophètes ; « pas de Jérusalem » : la Sunna la nomme, et les alentours bénis sont la Syrie-Palestine du Coran même. « Copié » : ressembler n’est pas copier, Ardâ Vîrâf est postérieur de trois siècles dans sa forme écrite, et le chrétien qui en rit confesse une Ascension. « Impossible » : c’est la définition du miracle, et l’objection porte sur Dieu, non sur le voyage. Les savants ont divergé sur la vision de Dieu et l’ont laissée ouverte ; les cinquante prières devenues cinq sont une prescription par étapes, « la parole ne change pas auprès de Moi ». La date est inconnue, le 27 Rajab un usage, le mi‘râj une chose que l’on croit sur la parole d’un homme qui ne mentait pas — comme Abû Bakr la première nuit — et dont on vit le fruit chaque jour, cinq fois.

À retenir — mémo

  • Le Coran : 17, 1 — « Gloire à Celui qui fit voyager Son serviteur » ; 53, 13-18 — le Lotus, « les signes les plus grands ».
  • La Sunna : plus de vingt Compagnons ; Muslim 162 (Anas : le Burâq, Bayt al-Maqdis, les cieux, Moïse, cinquante → cinq) ; Bukhârî 3887 ; Muslim 173 (les trois dons) ; Bukhârî 3886 (la ville décrite aux Mecquois).
  • Corps et âme : « serviteur » = l’homme entier ; « Gloire » ; la monture ; Ibn ‘Abbâs, « une vision des yeux » (Bukhârî 3888) ; et Quraysh qui traite de menteur — on ne moque pas un rêve. Les rapports « en esprit » (Ibn Ishâq, chaîne coupée) : minoritaires et faibles.
  • Abû Bakr : « s’il l’a dit, il a dit vrai » (al-Hâkim 4407) — ce qu’est un miracle pour qui croit.
  • « Pas de Temple » : masjid = lieu de prosternation (Bukhârî 335), bâti ou non ; la mosquée omeyyade (705) a reçu le nom du verset. « Pas de Jérusalem » : Bayt al-Maqdis dans la Sunna ; 21, 71.
  • « Copié » : ressembler ≠ copier ; Ardâ Vîrâf rédigé au IXᵉ-Xᵉ siècle ; miroir : Élie (2 Rois 2), Jésus (Actes 1), Paul (2 Co 12).
  • « Impossible » : définition du miracle ; l’objection porte sur Dieu. Pas de « preuve scientifique » du mi‘râj.
  • Divergences assumées : la vision de Dieu (Aïcha, Abû Dharr, Ibn ‘Abbâs) ; la date inconnue (Ibn Hajar) ; la célébration du 27 Rajab.
  • Le fruit : les cinq prières, seul pilier prescrit au ciel.

Sources

Coran : le sens des versets 4, 28 ; 6, 103 ; 17, 1 et 60 ; 21, 71 ; 53, 1-18.

Hadith : Muslim n° 162 (Anas, le récit complet), 164 (Mâlik ibn Sa‘sa‘a), 170 (Jâbir), 173 (Ibn Mas‘ûd, les trois dons), 176-178 (la vision de Dieu : Ibn ‘Abbâs, Aïcha, Abû Dharr) ; al-Bukhârî n° 335 (« la terre entière, lieu de prosternation »), 349 et 3887 (Mâlik ibn Sa‘sa‘a et Anas), 3886 (la ville déployée devant lui), 3888 (Ibn ‘Abbâs sur 17, 60), 4855 (Aïcha sur la vision) ; al-Hâkim, al-Mustadrak, n° 4407 (Abû Bakr as-Siddîq) ; Ibn Ishâq / Ibn Hishâm, as-Sîra, le chapitre de l’isrâ’, avec les rapports attribués à Aïcha et à Mu‘âwiya.

Les savants : Ibn Kathîr, Tafsîr, sur 17, 1 (recension des chaînes et discussion des versions) ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî, sur 3887 (le corps et l’esprit ; les dates proposées) ; Ibn al-Qayyim, Zâd al-ma‘âd, vol. 3 (l’isrâ’, les rapports faibles écartés) ; an-Nawawî, Sharh Sahîh Muslim, sur 162-178 (la vision de Dieu ; l’ordre des cieux) ; at-Tabarî, Tafsîr, sur 17, 1 et 21, 71 ; al-Qâdî ‘Iyâd, ash-Shifâ’, sur l’isrâ’ ; as-Suyûtî, al-Âya al-kubrâ fî sharh qissat al-isrâ’ ; sur la célébration du 27 Rajab : les fatwas d’Ibn Bâz et d’al-Azhar, et la discussion classique sur les commémorations.

Histoire et miroir : Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs (la destruction de 70) ; les sources sur l’esplanade sous les Byzantins et la conquête de 638 (at-Tabarî, Târîkh ; les récits d’Eutychius) ; sur la mosquée omeyyade : K. A. C. Creswell, Early Muslim Architecture ; le Livre d’Ardâ Vîrâf (éd. Gignoux, 1984, pour la datation) ; 1 Hénoch ; l’Ascension d’Isaïe ; Genèse 28 ; 2 Rois 2, 11 ; Actes 1, 9 ; 2 Corinthiens 12, 2-4.

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