Mythe n°19 : L’islam a-t-il légitimé l’esclavage ?

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 19

L’islam a-t-il légitimé l’esclavage ?

Ni abolition en 622, ni légitimation : une institution universelle reçue, et une machine à sens unique — sources taries, statut humanisé, sortie organisée. Les captives regardées en face, les traites sans esquive, l’abolition et qui a dû renier quoi, l’esclavage d’aujourd’hui — et la question-test

I. Le mythe double — et la règle de ce dossier

L’accusation est l’une des plus graves du répertoire, et elle a deux faces. La première : l’islam aurait légitimé l’esclavage — son Livre en parle sans l’interdire, son Prophète a possédé des esclaves, son droit en a réglé l’achat et la vente, ses empires en ont fait commerce pendant treize siècles, de la mer Noire à Zanzibar, et il a fallu que l’Europe l’abolisse pour que le monde musulman y renonce, à contrecœur, le dernier. La seconde face est celle de notre propre camp, et elle est fausse elle aussi : l’islam aurait aboli l’esclavage dès 622, les esclaves des musulmans auraient vécu comme des frères, et toute l’accusation serait un mensonge. Donnons à l’accusation sa version la plus forte, car elle s’appuie sur des faits que ce dossier accordera un à un : le Coran ne contient aucun verset d’abolition ; le Prophète a eu des esclaves ; le droit classique autorise les rapports avec les captives ; les traites musulmanes ont emmené des millions d’Africains ; et l’Arabie saoudite n’a aboli qu’en 1962, la Mauritanie en 1981.

La règle de ce dossier est celle de toute la série, portée ici à son point le plus exigeant : tout dire. Nous dirons ce que le monde était en 610, ce que les textes ont fait de l’institution qu’ils trouvaient, ce que le droit a réellement permis — les captives comprises —, ce que les musulmans en ont fait au long des siècles, traites et révoltes incluses, et comment l’institution s’est éteinte — et qui, pour l’abolir, a dû renier ses textes, et qui n’a eu qu’à les suivre. La thèse tient en une ligne : l’islam n’a ni aboli ni légitimé l’esclavage ; il a reçu une institution universelle et l’a prise dans une machine à sens unique — tarir les sources, humaniser le statut, organiser la sortie — dont la direction était l’extinction, et dont les musulmans ont été, selon les siècles, les serviteurs ou les saboteurs.

Ce que ce dossier ne fera pas : prétendre que l’islam a aboli l’esclavage, nier les rapports avec les captives, minimiser les traites ni cacher les résistances musulmanes à l’abolition. Ce qu’il fera : montrer, textes et dates à l’appui, que la direction donnée par la Révélation était la sortie — et que l’islam a aboli sans avoir à renier une ligne de son Livre.

II. La méthode — quatre choses à distinguer

Pour juger, il faut séparer quatre choses que le slogan confond. L’institution : l’esclavage tel que le monde entier le pratiquait en 610, et qu’aucune civilisation n’avait aboli. La norme : ce que les textes de l’islam ont fait de cette institution — ce qu’ils ont interdit, ce qu’ils ont imposé, ce qu’ils ont encouragé. La pratique : ce que les musulmans en ont fait, pendant treize siècles, en conformité ou en violation de la norme. L’extinction : comment l’institution a disparu, par qui, et à quel prix doctrinal. Ce que l’accusation doit démontrer n’est pas que l’islam a toléré l’esclavage — c’est acquis, comme toute religion et toute loi de l’époque —, mais qu’il l’a légitimé comme un bien, qu’il l’a aggravé, ou qu’il s’est opposé par ses textes à sa disparition. Ce que nous devons démontrer n’est pas que les musulmans furent sans reproche — c’est faux —, mais que la norme allait dans un sens, et un seul. On jugera donc le Livre à ce qu’il a changé, et les hommes à ce qu’ils ont fait du Livre.

III. Le monde réel — une institution universelle

En 610, l’esclavage n’est pas un problème moral : c’est un fait de nature, que personne, nulle part, ne songe à abolir. Rome et Byzance reposent sur lui, et le droit romain tient l’esclave pour une chose ; la Perse sassanide l’organise ; l’Inde le fixe dans ses castes ; la Chine le pratique ; l’Afrique le connaît ; la Torah le règle — le Lévitique autorise à acquérir des esclaves parmi les nations voisines et à les transmettre en héritage à perpétuité (25, 44-46) —, et les Évangiles ne l’abolissent pas : saint Paul renvoie l’esclave Onésime à son maître et demande aux esclaves d’obéir « comme au Christ » (Éphésiens 6, 5). Aristote en avait fait une loi de la nature : il y a des hommes esclaves par naissance. En Arabie, l’esclavage est partout : par la guerre, par la dette, par le rapt, par la vente de ses propres enfants, par la naissance — et le maître a droit de vie et de mort. Il faut tenir ce tableau sous les yeux pour comprendre ce qui va suivre : une religion qui aurait proclamé l’abolition en 610 aurait parlé à des sourds, et une religion qui n’aurait rien changé n’aurait pas eu d’histoire. L’islam a fait une troisième chose, et c’est elle qu’il faut mesurer.

IV. Ce que les textes ont fait — la machine à sens unique

Tarir les sources

Le premier mouvement est d’assécher les voies par lesquelles on entrait en esclavage. Des cinq sources que connaissait l’Arabie, l’islam en ferme quatre : nul ne peut être réduit en esclavage pour dette, nul ne peut vendre ses enfants ni se vendre lui-même, nul ne peut être enlevé et vendu — et le Prophète en a fait un crime dont il sera lui-même l’accusateur :

ثَلَاثَةٌ أَنَا خَصْمُهُمْ يَوْمَ الْقِيَامَةِ: رَجُلٌ أَعْطَى بِي ثُمَّ غَدَرَ، وَرَجُلٌ بَاعَ حُرًّا فَأَكَلَ ثَمَنَهُ، وَرَجُلٌ اسْتَأْجَرَ أَجِيرًا فَاسْتَوْفَى مِنْهُ وَلَمْ يُعْطِ أَجْرَهُ

« Il est trois hommes dont je serai l’adversaire au Jour de la résurrection : un homme qui a donné sa parole en Mon nom puis a trahi ; un homme qui a vendu un homme libre et en a mangé le prix ; et un homme qui a loué les services d’un ouvrier, en a tiré le travail, et ne lui a pas versé son salaire. »

Hadith qudsî rapporté par Al-Bukhârî (n° 2227), d’après Abû Hurayra

Vendre un homme libre, à côté de la trahison et du vol du salaire : le rapt, qui avait alimenté l’esclavage antique et alimentera la traite atlantique, est frappé d’une menace divine directe. Reste une seule source, que l’islam a maintenue, et il faut le dire : la captivité de guerre — une guerre légitime, déclarée par l’autorité, non une razzia privée —, et la naissance de deux parents esclaves, avec une règle qui en limite la portée : l’enfant d’une femme esclave et de son maître naît libre, et sa mère ne peut plus être vendue. Le Coran, de surcroît, ouvre aux captifs une autre issue que la servitude : après la bataille, « soit la grâce, soit la rançon » (47, 4) — et c’est ainsi que les captifs de Badr furent libérés, contre rançon ou contre l’enseignement de l’écriture à dix enfants de Médine. Une institution dont on ferme quatre portes sur cinq, et dont on tourne la cinquième vers la libération, n’est pas une institution qu’on légitime : c’est une institution qu’on étrangle.

Humaniser le statut

Le deuxième mouvement est de changer ce qu’est un esclave : d’une chose, il devient une personne — et un frère.

إِخْوَانُكُمْ خَوَلُكُمْ، جَعَلَهُمُ اللَّهُ تَحْتَ أَيْدِيكُمْ، فَمَنْ كَانَ أَخُوهُ تَحْتَ يَدِهِ فَلْيُطْعِمْهُ مِمَّا يَأْكُلُ، وَلْيُلْبِسْهُ مِمَّا يَلْبَسُ، وَلَا تُكَلِّفُوهُمْ مَا يَغْلِبُهُمْ، فَإِنْ كَلَّفْتُمُوهُمْ فَأَعِينُوهُمْ

« Ce sont vos frères, qu’Allah a placés sous votre autorité. Que celui dont le frère est sous sa main le nourrisse de ce qu’il mange, l’habille de ce dont il s’habille, et ne lui impose rien qui le dépasse — et si vous leur imposez une charge, aidez-les. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 30) et Muslim (n° 1661), d’après Abû Dharr

Ce hadith fut dit à Abû Dharr, qui avait insulté un homme par sa mère ; le Prophète lui reprocha un reste de l’ignorance païenne. Le maître doit la même nourriture, le même vêtement, et la limite du travail ; les juristes en ont fait des obligations exécutoires devant le cadi, qui pouvait contraindre un maître à vendre l’esclave qu’il maltraitait. Le Prophète va plus loin :

مَنْ لَطَمَ مَمْلُوكَهُ أَوْ ضَرَبَهُ، فَكَفَّارَتُهُ أَنْ يُعْتِقَهُ

« Celui qui gifle son esclave ou le frappe, son expiation est de l’affranchir. »

Rapporté par Muslim (n° 1657), d’après Ibn ‘Umar

Une gifle, et l’esclave est libre : dans un monde où le maître romain avait droit de vie et de mort, la règle est une révolution. Et elle s’accompagne d’une révolution des mots : le Prophète interdit de dire « mon esclave » (‘abdî), car « vous êtes tous les serviteurs d’Allah », et demande de dire « mon garçon », « ma fille » (Muslim, n° 2249) ; il interdit de séparer une mère de son enfant par la vente ; et ses derniers mots, dans son agonie, furent : « la prière, la prière — et ceux que possèdent vos mains » (Ibn Mâjah et Ahmad, authentifié). Il avait lui-même affranchi Zayd ibn Hâritha, qu’il avait d’abord adopté et qui refusa de retourner dans sa famille ; il avait fait de Bilâl, l’ancien esclave abyssin, le muezzin de l’islam, et dit de lui qu’il entendait ses pas au Paradis ; et il avait aidé Salmân le Persan à payer son contrat d’affranchissement. On ne légitime pas ce qu’on efface mot après mot.

Organiser la sortie

Le troisième mouvement est le plus singulier, et il n’a d’équivalent dans aucune Écriture : l’islam fait de l’affranchissement un acte de piété, une expiation et un impôt.

فَكُّ رَقَبَةٍ أَوْ إِطْعَامٌ فِي يَوْمٍ ذِي مَسْغَبَةٍ يَتِيمًا ذَا مَقْرَبَةٍ أَوْ مِسْكِينًا ذَا مَتْرَبَةٍ

À affranchir un esclave, ou à nourrir, malgré la faim, un proche parent orphelin ou un pauvre dans le besoin.

— Sourate 90, Al-Balad, versets 13 à 16

« Affranchir un esclave » est la première des œuvres par lesquelles le Coran définit « la voie ardue » de la piété — et la piété elle-même, dans le verset de 2, 177, comprend de donner de son bien « pour les captifs ». Puis le Coran fait de l’affranchissement l’expiation des fautes majeures : pour l’homicide involontaire (4, 92), pour le serment rompu (5, 89), pour le zihâr, la répudiation païenne (58, 3), et la Sunna l’ajoute pour la rupture du jeûne de Ramadan. Chaque faute grave d’un musulman devient ainsi la liberté d’un homme. Il réserve ensuite une part de la zakât, l’impôt obligatoire, au rachat des esclaves (9, 60) : l’État lui-même finance la sortie. Et il institue le contrat d’affranchissement :

وَالَّذِينَ يَبْتَغُونَ الْكِتَابَ مِمَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ فَكَاتِبُوهُمْ إِنْ عَلِمْتُمْ فِيهِمْ خَيْرًا وَآتُوهُم مِّن مَّالِ اللَّهِ الَّذِي آتَاكُمْ

Établissez avec ceux de vos esclaves qui le réclament un contrat d’affranchissement, si vous les en jugez dignes. Et accordez-leur une partie des biens qu’Allah vous a dispensés.

— Sourate 24, An-Nûr, verset 33 (extrait)

L’esclave qui le demande rachète sa liberté par son travail, et le maître doit l’aider de son propre argent — ‘Umar contraignit des maîtres réticents à l’accepter. Ajoutez l’umm walad, la mère d’un enfant du maître, libre à sa mort et invendable de son vivant ; le tadbîr, l’affranchissement testamentaire ; et l’affranchissement volontaire, que la Sunna promet de récompenser membre par membre : « quiconque affranchit un esclave musulman, Allah délivre du Feu chacun de ses membres par chacun des siens » (Al-Bukhârî, Muslim). Le résultat se lit dans l’histoire : les affranchis (mawâlî) ont fourni à l’islam une part immense de ses savants — Nâfi‘, l’affranchi d’Ibn ‘Umar, par qui passe la chaîne d’or du hadith ; ‘Ikrima, l’affranchi d’Ibn ‘Abbâs ; Al-Hasan al-Basrî, fils d’un affranchi ; ‘Atâ’ ibn Abî Rabâh, le mufti de La Mecque ; Ibn Sîrîn, Tâwûs, Makhûl —, et ses souverains : les Mamelouks, esclaves achetés enfants, ont régné sur l’Égypte et la Syrie pendant deux siècles et demi, et vaincu les Mongols. Aucune autre civilisation n’a connu cela : un esclave qui devient le maître des maîtres.

V. Le point dur — les captives, regardées en face

Il faut maintenant aborder ce que l’apologétique d’esquive contourne, et que le polémiste brandit : le Coran autorise les rapports avec les captives.

وَالَّذِينَ هُمْ لِفُرُوجِهِمْ حَافِظُونَ إِلَّا عَلَىٰ أَزْوَاجِهِمْ أَوْ مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُهُمْ فَإِنَّهُمْ غَيْرُ مَلُومِينَ

…qui préservent leur chasteté, n’ayant de rapports qu’avec leurs épouses ou leurs esclaves, auquel cas ils ne sauraient être blâmés.

— Sourate 23, Al-Mu’minûn, versets 5 et 6

Disons d’abord ce que le droit classique a réellement établi, car il a entouré cette permission de règles que le polémiste ignore. Une captive ne peut être approchée qu’après un délai d’attente d’un cycle, pour établir qu’elle n’est pas enceinte. Elle ne peut être partagée ni prêtée. Elle ne peut être contrainte à la prostitution — le Coran l’interdit expressément dans le verset même du contrat d’affranchissement (24, 33). Si elle a un enfant de son maître, l’enfant naît libre, elle devient umm walad, invendable, et libre à la mort du maître. Le Coran encourage à l’épouser (24, 32 ; 4, 25), et un hadith promet une double récompense à qui instruit son esclave, l’affranchit et l’épouse (Al-Bukhârî). Et cette permission n’existe que pour des captives d’une guerre légitime — non pour des femmes achetées à des rapteurs, ce que les juristes ont dit et que les trafiquants ont ignoré. Disons ensuite ce que le droit classique n’a pas établi, car c’est le point où le lecteur moderne bute, et nous ne le contournerons pas : il ne faisait pas du consentement de la captive une condition. C’était le droit de toutes les sociétés du temps, et l’islam l’a reçu en le limitant, non en l’abolissant ; il faut le dire ainsi, sans réécrire la tradition pour lui éviter la critique. Mais il faut dire aussi ce que ce droit n’est plus. La captivité de guerre n’existe plus : les États musulmans ont signé les conventions qui l’interdisent, et le pacte oblige — le musulman est tenu par ses engagements. Les savants contemporains, de l’Azhar aux comités de fatwa, tiennent pour interdit de réduire quiconque en esclavage aujourd’hui, parce que les conditions de la norme classique ont disparu et que les traités l’interdisent. Et quand Daech, en 2014, a réduit en esclavage les femmes yézidies en invoquant ces textes, cent vingt-six savants de toutes écoles ont signé une lettre ouverte qui déclarait cela interdit, en rappelant que l’islam avait aboli l’esclavage par consensus et que le rétablir était un crime. L’histoire de ce droit va dans un sens : celui qui veut le faire revenir en arrière ne restaure pas la tradition, il la viole.

VI. L’histoire honnête — les traites, sans esquive

La norme dit une chose ; les hommes en ont fait une autre, et il faut le dire avec les chiffres. Pendant douze siècles, des traites ont alimenté les sociétés musulmanes en esclaves : la traite transsaharienne, vers le Maghreb et l’Égypte ; la traite de la mer Rouge et de l’océan Indien, vers l’Arabie, l’Irak et le Golfe ; la traite de la mer Noire et du Caucase, vers Istanbul. Les estimations des historiens — Ralph Austen, Paul Lovejoy — vont de dix à dix-sept millions d’Africains déportés sur l’ensemble de la période, un ordre de grandeur comparable aux douze millions de la traite atlantique, qui a duré trois siècles au lieu de douze. Zanzibar, au XIXe siècle, sous le sultanat d’Oman, fut une plantation de clous de girofle travaillée par des esclaves ; au IXe siècle déjà, les esclaves noirs des marais d’Irak s’étaient soulevés — la révolte des Zanj, 869-883, quinze ans de guerre contre le califat. Les eunuques, que le fiqh interdisait de produire — la castration est une mutilation prohibée —, ont peuplé les cours, parce qu’on les faisait mutiler hors des terres d’islam, par des mains non musulmanes, et qu’on fermait les yeux. Et des juristes ont, par leur silence ou par leurs fatwas, couvert des traites que la norme interdisait : l’esclavage de musulmans africains libres, enlevés et vendus comme païens, fut dénoncé par Ahmad Bâbâ de Tombouctou dès 1615, et il continua. Rien de cela ne doit être nié : c’est l’écart entre le Livre et ses lecteurs, et il est immense.

Il faut aussi dire ce qui distingue ces traites de l’atlantique, non pour excuser, mais pour comprendre. L’esclavage en terre d’islam n’était pas racial : le Coran dit que la diversité des peuples est faite pour qu’ils se connaissent (49, 13), le Prophète a proclamé qu’aucun Arabe n’a de mérite sur un non-Arabe sinon par la piété, et des esclaves furent blancs, turcs, slaves, caucasiens autant que noirs — le mot « esclave », en Europe, vient de « slave ». Il n’était pas, pour l’essentiel, un esclavage de plantation : domestique, militaire, administratif, il intégrait l’esclave dans la maison, et l’affranchissement, massif, le faisait entrer dans la société — d’où l’absence, dans le monde arabe, d’une population d’anciens esclaves ségrégée comme en Amérique. Et la norme qui le limitait était connue de tous, ce qui rendait chaque abus un péché nommé — là où le Code noir faisait de l’esclave un meuble. Ces différences sont réelles ; elles ne font pas des traites musulmanes autre chose que ce qu’elles furent : des violations massives de la norme, par des hommes qui connaissaient la norme.

VII. L’abolition — et qui a dû renier quoi

Comment l’institution a-t-elle disparu ? Pas par une proclamation unique, mais par ce que la norme prévoyait : l’assèchement des sources. Et le premier État du monde musulman à abolir ne fut pas contraint par l’Europe : la Tunisie d’Ahmad Bey abolit l’esclavage en janvier 1846 — deux ans avant la France, dix-neuf ans avant les États-Unis —, et le Bey obtint pour cela l’appui écrit des muftis hanafite et malikite de Tunis, qui déclarèrent l’abolition conforme à la Loi, au motif que l’esclavage n’était plus pratiqué dans les conditions qu’elle exigeait et que l’affranchissement était l’acte le plus agréé de Dieu. L’Empire ottoman suivit par étapes — la fermeture du marché d’Istanbul en 1847, l’interdiction de la traite africaine en 1857, la convention de 1880 — ; l’Égypte signa en 1877, Zanzibar abolit en 1897, le Maroc sous le protectorat, l’Arabie saoudite en 1962, et la Mauritanie en 1981 — la dernière au monde, et il faut le dire. Il faut dire aussi les résistances : en 1855, l’interdiction ottomane de la traite provoqua au Hijaz une révolte, et un cheikh de La Mecque déclara que les Turcs étaient devenus apostats pour avoir interdit ce que Dieu permettait ; des juristes ont défendu l’institution jusqu’au XXe siècle, et des maîtres mauritaniens la pratiquent encore dans les faits. Ces résistances sont une honte, et elles sont vraies.

Mais regardons la question que le titre de ce chapitre pose : qui a dû renier quoi ? Pour abolir, le christianisme a dû lire contre ses textes — contre le Lévitique qui autorise l’esclavage perpétuel des étrangers, contre Paul qui renvoie Onésime et ordonne aux esclaves d’obéir, contre les papes qui avaient autorisé par bulle la mise en esclavage des Africains (1452) —, et les abolitionnistes chrétiens, admirables, ont eu contre eux des théologiens armés de la Bible. Pour abolir, l’islam n’a eu qu’à suivre ses textes jusqu’au bout : les muftis de Tunis n’ont rien renié — ils ont cité le Coran. Une religion qui fait de l’affranchissement une expiation, un impôt et la première œuvre de la piété n’a pas à se convertir à l’abolition : elle y marchait depuis le premier jour, et ce sont ses fidèles qui ont traîné les pieds. L’abolition tardive du monde musulman n’est pas la faute de ses textes ; c’est la faute de ceux qui ne les ont pas suivis.

VIII. Aujourd’hui — l’esclavage qui reste, et le devoir qui demeure

L’esclavage n’a pas disparu du monde : l’Organisation internationale du travail estime à cinquante millions les personnes en esclavage moderne en 2021, travail forcé et mariage forcé compris, sur tous les continents. Dans le monde musulman, il a des formes qu’il faut nommer : la survivance de l’esclavage par ascendance en Mauritanie, au Niger, au Mali, malgré les lois ; le système de la kafala dans le Golfe, qui livre des millions de travailleurs étrangers à l’arbitraire de leurs employeurs, et que des juristes musulmans dénoncent comme contraire au hadith du salaire ; les marchés d’esclaves de Libye en 2017, filmés et dénoncés ; et le crime de Daech. Le musulman n’a pas à défendre cela : il a à le combattre, avec les textes de ce dossier — le Prophète pour adversaire de qui vend un homme libre, l’affranchissement pour première œuvre de la piété, et le dernier souffle du Prophète pour ceux que les mains possèdent.

IX. La part de vérité

Concédons ce que l’accusation contient de vrai. Oui, le Coran n’a pas aboli l’esclavage, et il en règle les rapports ; oui, le Prophète a possédé des esclaves, qu’il a affranchis ; oui, le droit classique permet les rapports avec les captives sans exiger leur consentement — et c’est le point où le lecteur moderne bute à bon droit ; oui, les traites musulmanes ont déporté des millions d’Africains, et des juristes les ont couvertes ; oui, l’abolition fut tardive, et des musulmans l’ont combattue au nom de Dieu ; oui, l’esclavage survit en Mauritanie et la kafala humilie des millions d’hommes. Et oui, la légende de notre camp — « l’islam a aboli l’esclavage » — est fausse, et elle nous désarme. Mais aucune de ces concessions n’établit la thèse de la légitimation : une religion qui ferme quatre sources sur cinq, fait de la vente d’un homme libre un crime dont Dieu est le plaignant, impose au maître la nourriture et le vêtement du frère, affranchit l’esclave giflé, finance la liberté par l’impôt, en fait l’expiation de ses fautes et la première œuvre de sa piété, n’a pas légitimé l’esclavage : elle l’a reçu pour le défaire. L’écart entre cette norme et les traites est la faute des hommes, non du Livre — et c’est aux hommes qu’il faut la reprocher, musulmans compris, nous les premiers.

X. Le retournement — et la question-test

L’accusation dit : l’islam n’a pas aboli l’esclavage, donc il l’a légitimé. Appliquons-lui sa propre logique. Aucune religion n’a aboli l’esclavage à sa naissance — ni le judaïsme, ni le christianisme, ni le bouddhisme —, et aucune philosophie non plus : Aristote le fondait en nature, et les Lumières, pour une part, le toléraient. Le critère n’est donc pas l’abolition en 610, qui n’existe nulle part, mais la direction : que fait un texte de l’institution qu’il trouve ? Le Lévitique l’autorise à perpétuité ; Paul demande l’obéissance ; le Coran ouvre quatre voies vers la liberté et en fait une expiation. Question-test, à poser à quiconque parle de légitimation : citez une Écriture, une seule, qui ait fait de l’affranchissement d’un esclave l’expiation des péchés de son maître, une part de l’impôt obligatoire, et la première œuvre de la piété. Il n’y en a pas d’autre. Et la question symétrique, à notre camp : cessez de dire que l’islam a aboli l’esclavage en 622 — dites qu’il l’a condamné à mort, et que ce sont les musulmans qui ont retardé l’exécution. C’est moins glorieux, et c’est vrai ; et cela nous oblige, aujourd’hui, à finir le travail.

XI. Objections et questions fréquentes

Q. Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas aboli l’esclavage d’un coup ?

Parce qu’une abolition proclamée à des sociétés entièrement fondées sur l’esclavage aurait été lettre morte, et que le Coran procède par étapes — comme pour le vin. Il a fermé les sources, humanisé le statut et multiplié les sorties : une extinction organisée, non une proclamation ignorée. Et cette méthode a abouti sans qu’une ligne du Livre ait à être reniée.

Q. Le Prophète possédait des esclaves.

Il en a reçu, acheté et affranchi — Zayd adopté, Bilâl élevé au rang de muezzin, Salmân aidé à se racheter —, et ses derniers mots furent pour eux. Un homme qui affranchit, interdit le mot « esclave », affranchit pour une gifle et se fait l’accusateur de qui vend un homme libre ne légitime pas l’institution : il la vide.

Q. Les captives, c’est du viol légalisé.

Le droit classique permettait les rapports avec une captive de guerre légitime, après un délai, sans partage, sans prostitution, avec la liberté de l’enfant et de la mère — et sans exiger son consentement, ce que nous disons sans détour, car c’était le droit de toutes les sociétés du temps. Ce droit n’existe plus : la captivité de guerre est interdite par des traités qui obligent les musulmans, et les savants tiennent l’esclavage pour interdit aujourd’hui. Daech, en le rétablissant, a violé la tradition, et cent vingt-six savants le lui ont écrit.

Q. Les traites arabes ont duré plus longtemps que l’atlantique.

Douze siècles, et des millions d’hommes : nous le disons, avec les chiffres d’Austen et de Lovejoy, les Zanj, Zanzibar, les eunuques, et les juristes qui ont couvert. Ce sont des violations massives de la norme par des hommes qui la connaissaient — et Ahmad Bâbâ les dénonçait dès 1615.

Q. L’esclavage musulman était racial, comme l’autre.

Non : des esclaves blancs, turcs, slaves, caucasiens, noirs ; le Coran et le Prophète excluent toute hiérarchie de sang ; et l’affranchissement massif intégrait les anciens esclaves, d’où l’absence d’une population ségrégée. Cela ne rend pas les traites moins coupables ; cela explique pourquoi elles n’ont pas laissé les mêmes traces.

Q. Daech applique les textes.

Daech viole les textes : pas de guerre légitime, pas d’autorité, pas de délai, des femmes vendues comme dans les marchés que le Prophète maudit. La lettre des savants de 2014 l’a dit : l’islam a aboli l’esclavage par consensus, et le rétablir est un crime.

Q. L’Arabie saoudite n’a aboli qu’en 1962, la Mauritanie en 1981.

Oui, et c’est une honte que nous portons — comme la révolte du Hijaz en 1855 contre l’interdiction ottomane. Mais la Tunisie a aboli en 1846, avant la France, avec l’appui de ses muftis ; le retard est celui des hommes, non celui des textes, qui pointaient vers la sortie depuis le premier jour.

Q. Les musulmans ont-ils dû renier leurs textes pour abolir ?

Non : les muftis de Tunis ont cité le Coran. C’est le christianisme qui a dû lire contre le Lévitique, contre Paul et contre les bulles papales, et ses abolitionnistes ont eu la Bible contre eux. L’islam marchait vers l’abolition ; ses fidèles ont traîné.

Q. Pourquoi des esclaves sont-ils devenus savants et sultans ?

Parce que l’affranchissement était massif et l’intégration réelle : Nâfi‘, ‘Ikrima, Al-Hasan al-Basrî, ‘Atâ’ parmi les plus grands savants ; les Mamelouks, esclaves achetés enfants, maîtres de l’Égypte pendant deux siècles et demi et vainqueurs des Mongols. Aucune autre civilisation esclavagiste n’a connu cela.

Q. La kafala dans le Golfe, c’est de l’esclavage.

C’est un système qui livre des travailleurs à l’arbitraire et qui viole le hadith du salaire — le Prophète est l’adversaire de qui ne paie pas l’ouvrier. Des juristes musulmans le dénoncent ; nous aussi.

Q. Que doit faire un musulman aujourd’hui ?

Tenir l’esclavage pour interdit, comme les savants le tiennent ; combattre ses survivances — Mauritanie, Libye, kafala — avec les textes de ce dossier ; et cesser de répéter que l’islam l’a aboli en 622, pour dire ce qui est vrai : il l’a condamné à mort, et c’est à nous d’exécuter la sentence.

Q. Peut-on dire que l’islam est abolitionniste ?

Dans sa direction, oui : toutes ses règles mènent à la liberté, et aucune n’y fait obstacle. Dans sa lettre de 610, non : il n’a pas proclamé l’abolition, et nous ne le dirons pas. La formule exacte est : une machine à sens unique, dont les musulmans ont été, selon les siècles, les serviteurs ou les saboteurs.

Synthèse

L’islam a-t-il légitimé l’esclavage ? Il ne l’a pas aboli en 622, et il ne l’a pas légitimé non plus : il a reçu une institution que le monde entier pratiquait — Rome, la Perse, l’Inde, le Lévitique, saint Paul, Aristote — et il l’a prise dans une machine à sens unique. Il a tari les sources : plus d’esclavage pour dette, plus de vente de soi ni de ses enfants, plus de rapt — le Prophète pour adversaire de qui vend un homme libre —, et une seule source maintenue, la guerre légitime, tournée vers la grâce et la rançon. Il a humanisé le statut : le frère nourri et vêtu comme soi, l’esclave giflé affranchi, le mot « esclave » interdit, la mère et l’enfant inséparables, le dernier souffle du Prophète pour ceux que les mains possèdent. Il a organisé la sortie : l’affranchissement, première œuvre de la piété, expiation des fautes majeures, part de l’impôt, contrat que le maître doit aider — et les affranchis devenus les savants de l’islam et ses sultans. Le point dur est regardé en face : les rapports avec les captives, permis sous conditions et sans consentement requis, droit de toutes les sociétés du temps, reçu en le limitant — et qui n’existe plus, les traités obligeant les musulmans et les savants le tenant pour interdit, Daech pour contre-exemple condamné. L’histoire est dite sans esquive : douze siècles de traites, des millions d’Africains, les Zanj, Zanzibar, les eunuques, les juristes complices, les résistances à l’abolition et la Mauritanie en 1981 — l’écart immense entre le Livre et ses lecteurs. Et l’abolition tranche la question posée : pour abolir, le christianisme a dû lire contre ses textes ; l’islam n’a eu qu’à suivre les siens, et les muftis de Tunis, en 1846, ont cité le Coran. Reste la question-test : citez une Écriture qui ait fait de la liberté d’un esclave l’expiation des péchés de son maître. Il n’y en a pas d’autre — et c’est à nous, aujourd’hui, de finir ce qu’elle a commencé.

◆ À retenir — mémo

– Deux légendes à écarter : « l’islam a légitimé l’esclavage » et « l’islam l’a aboli en 622 ». La thèse : une institution universelle reçue, et une machine à sens unique vers la sortie.

– Méthode : l’institution (le monde de 610), la norme (ce que les textes ont changé), la pratique (ce que les musulmans ont fait), l’extinction (qui a renié quoi).

– Tarir les sources : quatre portes sur cinq fermées — dette, vente de soi, vente d’enfants, rapt ; « un homme qui a vendu un homme libre » (hadith qudsî, Al-Bukhârî n° 2227) ; la guerre légitime seule, tournée vers « la grâce ou la rançon » (47, 4) ; l’enfant du maître naît libre.

– Humaniser : « vos frères », même nourriture, même vêtement (Al-Bukhârî n° 30) ; la gifle qui affranchit (Muslim n° 1657) ; « mon esclave » interdit (Muslim n° 2249) ; mère et enfant inséparables ; les derniers mots du Prophète ; Zayd, Bilâl, Salmân.

– Organiser la sortie : fakk raqaba, première œuvre de la piété (90, 13 ; 2, 177) ; expiations (4, 92 ; 5, 89 ; 58, 3) ; part de la zakât (9, 60) ; mukâtaba (24, 33) ; umm walad, tadbîr ; membre pour membre (Al-Bukhârî, Muslim) ; les mawâlî savants (Nâfi‘, ‘Ikrima, Al-Hasan al-Basrî, ‘Atâ’) et les Mamelouks sultans.

– Les captives, en face (23, 5-6) : délai, pas de partage, pas de prostitution (24, 33), enfant libre, umm walad, mariage encouragé (24, 32) ; consentement non requis — le droit du temps, reçu en le limitant ; aujourd’hui : captivité de guerre interdite par les traités, esclavage interdit selon les savants ; Daech condamné par cent vingt-six savants (2014).

– Les traites, sans esquive : dix à dix-sept millions d’Africains sur douze siècles (Austen, Lovejoy) ; les Zanj (869-883), Zanzibar, les eunuques, Ahmad Bâbâ (1615) ; différences réelles avec l’atlantique (non racial, non de plantation, affranchissement massif) qui n’excusent rien.

– L’abolition : Tunisie 1846 avec ses muftis, avant la France ; Ottomans 1847-1880, Égypte 1877, Zanzibar 1897, Arabie 1962, Mauritanie 1981 ; résistances nommées (Hijaz 1855). Qui a renié quoi : le christianisme contre le Lévitique, Paul et 1452 ; l’islam en citant le Coran.

– Aujourd’hui : cinquante millions d’esclaves modernes (OIT) ; Mauritanie, Niger, Mali, kafala, Libye 2017, Daech — à combattre avec nos textes.

– Question-test : citez une Écriture qui fasse de l’affranchissement l’expiation des péchés du maître, une part de l’impôt et la première œuvre de la piété. À nous : ne dites plus « aboli en 622 », dites « condamné à mort » — et exécutez la sentence.

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (90, 13-16 ; 24, 33 ; 23, 5-6, vérifiés) ; en prose : 2, 177 ; 4, 25, 36 et 92 ; 5, 89 ; 9, 60 ; 24, 32 ; 47, 4 ; 49, 13 ; 58, 3.

Hadith : « trois hommes dont je serai l’adversaire » : Al-Bukhârî n° 2227 ; « vos frères » : Al-Bukhârî n° 30 et Muslim n° 1661, d’après Abû Dharr ; la gifle : Muslim n° 1657 ; « ne dites pas mon esclave » : Muslim n° 2249 ; la séparation de la mère et de l’enfant : At-Tirmidhî, authentifié ; les derniers mots : Ibn Mâjah n° 2697 et Ahmad, authentifié ; l’affranchissement membre pour membre : Al-Bukhârî et Muslim ; la double récompense : Al-Bukhârî ; « aucun Arabe n’a de mérite sur un non-Arabe » : Ahmad, authentifié ; Bilâl et Zayd : Al-Bukhârî.

Fiqh et histoire musulmane : Ibn Qudâma, Al-Mughnî (affranchissement, mukâtaba, umm walad) ; Al-Qarâfî et les malikites sur l’istibrâ’ ; Ahmad Bâbâ de Tombouctou, Mi‘râj as-su‘ûd (1615) ; les fatwas des muftis de Tunis (1846) ; la Lettre ouverte à Al-Baghdâdî (septembre 2014, cent vingt-six savants) ; les avis de l’Azhar et des comités de fatwa contemporains ; Lévitique 25, 44-46 ; Éphésiens 6, 5 ; Philémon ; bulle Dum Diversas (1452).

Histoire des traites et de l’abolition : R. Austen, estimations des traites transsaharienne et orientale ; P. Lovejoy, Transformations in Slavery (1983) ; B. Lewis, Race et esclavage au Proche-Orient (1990) ; W. G. Clarence-Smith, Islam and the Abolition of Slavery (2006) ; E. Toledano, Slavery and Abolition in the Ottoman Middle East (1998) ; Y. H. Erdem, Slavery in the Ottoman Empire and its Demise (1996) ; J. A. C. Brown, Slavery and Islam (2019) ; B. Freamon, Possessed by the Right Hand (2019) ; A. Popovic, La Révolte des esclaves en Iraq au IIIe/IXe siècle (1976) ; sur la Tunisie de 1846, les travaux sur Ahmad Bey ; OIT, Walk Free et OIM, Global Estimates of Modern Slavery (2022) ; renvois aux dossiers n° 5, 7 et 12.

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