Mythe n° 31 « Les prisons sont remplies de musulmans »

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 31

Les prisons sont remplies de musulmans

Les chiffres et le filtre pénal regardés en face, le test des actes, le pseudo-fiqh de la rue démonté, la tawba entre les murs, la radicalisation et son antidote — le débunkage dans les deux sens

I. Le mythe — l’argument de l’écrou

L’argument se veut imparable parce qu’il se présente comme un simple constat, et donnons-le dans toute sa force, en avocat du diable. Un : « les prisons françaises sont remplies de musulmans » — les estimations circulent, jusqu’à la moitié des détenus, davantage en région parisienne. Deux : la conclusion suivrait d’elle-même — si les fidèles d’une religion peuplent les cellules, c’est que la religion produit du crime : culture de la violence, mépris des lois, communautarisme délinquant. Trois, l’aggravation : la prison serait en outre « l’incubateur du djihadisme » — des attentats s’y sont préparés par des rencontres de détention. Quatre, l’aveu qu’on croit trouver dans la rue elle-même : certains délinquants ne se réclament-ils pas de l’islam pour voler — « les biens des kouffar, c’est halal » ? Conclusion du réquisitoire : du hall d’immeuble à la cellule et de la cellule à l’attentat, l’islam serait le fil rouge du crime français. Ce dossier va débunker l’argument dans les deux sens — et c’est sa méthode même, annoncée d’emblée : nous dirons ce qui est vrai dans le constat, honnêtement et chiffres en main — car la série ne maquille rien —, puis nous montrerons que la conclusion est exactement inverse de la bonne, et nous démonterons jusqu’au pseudo-fiqh de la rue que le mythe prend pour l’islam. Car la question décisive n’est pas : combien de « musulmans » en prison ? Elle est : que faisaient-ils de l’islam au moment du crime ? Et à cette question, les textes répondent d’une voix : s’ils avaient été réellement musulmans — musulmans d’actes et non de naissance —, ils ne seraient pas en prison : chaque crime qui ouvre un écrou viole un interdit majeur de l’islam, et la foi, dit le Prophète, quitte l’homme à l’instant même de l’acte.

II. Les chiffres, regardés en face — ce qui est vrai, ce qu’il mesure, et qui tient l’appareil

Commençons par l’honnêteté due au lecteur. Il n’existe aucune statistique officielle — la loi française de 1978 interdit les fichiers de religion et d’origine, en prison comme ailleurs —, et tout chiffre avancé est donc une estimation. La référence du sujet est le sociologue Farhad Khosrokhavar, qui a passé des années dans les établissements français (L’islam dans les prisons, 2004 ; Prisons de France, 2016) : il estimait que les détenus de culture ou d’origine musulmane représentaient de l’ordre de la moitié de la population carcérale, et davantage encore dans certaines maisons d’arrêt urbaines. Nous ne discuterons pas l’ordre de grandeur : la surreprésentation est réelle — « ce n’est pas faux », et le dire est la condition de tout ce qui suit. Mais regardons ce que le chiffre mesure, car tout le sophisme se loge ici. Il compte une culture et une origine — le nom, la famille, le quartier —, jamais une pratique : nul n’a compté les prières, les jeûnes ni les vendredis d’avant l’écrou, et les aumôniers comme les sociologues décrivent une population entrée massivement étrangère à toute pratique — les « musulmans sociologiques » du dossier n° 30, musulmans de naissance et de casier, non de prière. Et il dessine une carte que nous connaissons déjà : jeune, homme, urbain, déscolarisé, sans emploi — la prison recrute exactement où la relégation a semé, dans les « cages » du dossier précédent : la carte des écrous est la carte des quartiers, et la variable qui explique est sociale — pauvreté, échec scolaire, chômage, téritoire —, comme dans toutes les criminologies du monde : à âge, lieu et milieu comparables, l’écart s’effondre.

Ajoutons maintenant l’étage que même les débats honnêtes oublient : avant d’être une photographie de la délinquance, la prison est une photographie de la chaîne pénale — et l’appareil qui prend la photo ne cadre pas tout le monde de la même façon. À l’entrée de la chaîne, le contrôle : l’enquête du Défenseur des droits (2017) a établi qu’un jeune homme perçu comme noir ou arabe a environ vingt fois plus de risques d’être contrôlé que le reste de la population — or qui est vingt fois plus contrôlé est mécaniquement plus souvent interpellé pour les infractions que le contrôle révèle, la détention de stupéfiants en tête, quand la même infraction commise ailleurs et par d’autres reste invisible. Au milieu de la chaîne, le jugement : les jeunes des quartiers sont massivement orientés vers la comparution immédiate — la filière expresse, sans temps de défense —, qui prononce de la prison ferme dans une proportion sans commune mesure avec les audiences classiques ; la détention provisoire les frappe davantage — pas de garanties de représentation, dit-on, quand on n’a ni emploi stable ni logement à son nom — ; et la défense se joue à l’aide juridictionnelle et à l’avocat commis, quand d’autres prévenus, pour les mêmes faits, plaident avec un cabinet et repartent avec du sursis. La sociologie pénale française documente chacun de ces étages. Conséquence, qui ne supprime pas la délinquance réelle mais corrige la lecture du chiffre : à faits égaux, le fils des « cages » a plus de chances d’être contrôlé, plus de chances d’être déféré, plus de chances d’être écroué — la surreprésentation carcérale agrège la délinquance et le filtre, et imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran jusque des pratiques de contrôle de la police française. La contre-épreuve est américaine, et elle pulvérise le syllogisme : les prisons des États-Unis sont très majoritairement peuplées de chrétiens — les enquêtes auprès des aumôniers le confirment —, et les Afro-Américains, largement baptistes, y sont massivement surreprésentés : qui en conclut que le Christ produit le crime ? Personne — chacun comprend que la prison américaine photographie la pauvreté, la ségrégation et les pratiques policières, non l’Évangile. Le même raisonnement, appliqué à la France, s’appelle soudain une évidence : c’est qu’il n’est pas un raisonnement — c’est un préjugé avec des barreaux.

III. « S’ils étaient vraiment musulmans… » — le test des actes

Passons maintenant au cœur religieux du dossier, et posons le test que nul plateau ne pose : prenons les motifs d’écrou un à un, et demandons ce que l’islam en dit. Le vol et le cambriolage ? L’islam ne les tolère pas : il les compte parmi les crimes majeurs, au point d’y attacher la plus sévère des sanctions légales (5, 38) — le voleur viole la loi d’Allah avant celle de la République. Le trafic de stupéfiants ? Double interdit : consommer ce qui trouble la raison est prohibé par analogie unanime avec le vin, et en faire commerce ajoute le crime de nuire — celui qui vend le poison porte le péché de tous ceux qu’il empoisonne, et la maxime « nul préjudice » (dossier n° 25) le condamne deux fois. Les violences, le sang versé ? Le verset 5, 32 — cité intégralement au dossier n° 12 — fait d’un meurtre injuste le meurtre de l’humanité entière. Le braquage, l’attaque à main armée ? Le Coran lui réserve son nom le plus terrible : la hirâba — littéralement, « la guerre contre Allah et Son Messager » (5, 33) : le grand banditisme qui terrorise les innocents porte, dans le Livre, le titre de guerre contre Dieu. L’escroquerie, l’abus de faiblesse ? Malheur aux fraudeurs, ouvre la sourate 83. Faisons le compte : il n’existe pas un seul motif d’incarcération de droit commun qui ne soit un interdit majeur de l’islam — pas un. Le détenu « musulman » du mythe n’a pas appliqué sa religion jusqu’à la cellule : il l’a violée à chaque étape du chemin qui l’y a mené. Et le Prophète a dit cette incompatibilité dans une parole des deux recueils les plus sûrs, qui est le pivot de ce dossier :

لَا يَزْنِي الزَّانِي حِينَ يَزْنِي وَهُوَ مُؤْمِنٌ، وَلَا يَشْرَبُ الْخَمْرَ حِينَ يَشْرَبُهَا وَهُوَ مُؤْمِنٌ، وَلَا يَسْرِقُ السَّارِقُ حِينَ يَسْرِقُ وَهُوَ مُؤْمِنٌ

« Le fornicateur ne fornique pas en étant croyant au moment où il fornique ; le buveur ne boit pas en étant croyant au moment où il boit ; et le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole. »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim

Les savants — An-Nawawî en tête — expliquent : la foi complète se retire de l’homme à l’instant de l’acte, comme une lumière qu’on quitte en entrant dans l’ombre — sans que l’homme cesse d’appartenir à l’islam (nul takfîr : la règle constante de la série). Mais la conséquence pour notre mythe est limpide, et elle est la thèse de ce dossier : à l’instant où il braquait, dealait ou frappait, le détenu n’était pas dans sa foi — il en était sorti par l’acte même. Il n’est pas en prison parce qu’il était musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore — pas d’actes, pas de pratique, pas d’interdits. Et l’ironie du mythe éclate : l’accusation crédite l’islam d’actes que l’islam punit plus sévèrement que la République — le procureur du mythe plaide avec le code pénal de l’accusé.

Le pseudo-fiqh de la rue — « voler les kouffar, c’est halal » ?

Reste à démonter la justification que le mythe croit tenir de la rue elle-même, car elle existe — on l’entend dans des halls, on l’a lue dans la bouche de terroristes — : les biens des non-musulmans seraient un butin licite, une ghanima que le délinquant se serait « autorisée ». C’est, mot pour mot, l’inverse du droit musulman, et la réfutation tient en trois verrous que tout étudiant en fiqh connaît. Premier verrou : la ghanima est une catégorie de guerre — elle n’existe que dans un combat légitime déclaré par l’autorité, jamais par initiative privée (dossier n° 12 : nul jihad sans autorité), elle obéit à une répartition fixée par le Coran lui-même (8, 41), et celui qui se sert avant le partage commet le ghulûl — un péché si grave que le Coran menace le fraudeur de paraître au Jour du jugement chargé de son larcin (3, 161) : même le butin de la guerre légitime ne se vole pas — et l’on voudrait que l’arrache-sac s’en réclame ! Deuxième verrou : le musulman de France vit sous pacte — les dossiers n° 21 et 27 l’ont établi —, et le pacte rend les biens de tous les concitoyens inviolables : voler celui qui vous accueille, vous emploie, vous soigne et vous instruit n’est pas seulement un vol — c’est une trahison (ghadr), que le Prophète a flétrie comme le signe même de l’hypocrite, et la Sunna prononce une sentence terrible sur quiconque lèse un protégé par pacte (Al-Bukhârî). Troisième verrou, et qu’il soit affiché dans tous les halls où ce pseudo-fiqh circule :

أَدِّ الْأَمَانَةَ إِلَى مَنِ ائْتَمَنَكَ، وَلَا تَخُنْ مَنْ خَانَكَ

« Rends le dépôt à qui te l’a confié — et ne trahis pas même celui qui t’a trahi. »

Rapporté par Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié

Ne trahis pas même celui qui t’a trahi : l’islam interdit de voler jusqu’à son voleur — et l’on prétendrait qu’il autorise à voler son voisin ? Le « c’est halal » de la rue n’est pas un avis d’école : c’est le vieux procédé khârijite — tordre un mot du din pour légaliser son crime —, et il relève du même traitement que la série lui a toujours réservé : la réfutation par les textes, et la honte publique de l’ignorance qui le porte. Quiconque vole « au nom de l’islam » ajoute au vol le mensonge sur Allah — le péché que le Coran déclare entre tous impardonnable à la légère (7, 33).

IV. Ce que la prison révèle — la tawba entre les murs

Vient alors le fait qui retourne entièrement la charge, et que quiconque a fréquenté les parloirs connaît : pour des milliers de détenus, la prison n’est pas le lieu où l’islam les a menés — c’est le lieu où ils l’ont trouvé. La détention est une rupture biographique : le vacarme de la rue s’éteint, le temps s’étire, la mort et le jugement cessent d’être des abstractions — et beaucoup y font leur première prière, leur premier ramadan, leur première lecture du Livre. Khosrokhavar l’a documenté établissement par établissement : la redécouverte de l’islam est l’un des phénomènes religieux majeurs de la prison française — y compris chez des détenus sans aucune origine musulmane, car les conversions y sont nombreuses. Entré voyou, sorti priant : chaque quartier connaît ces trajectoires — le frère qui a découvert la prière à Fleury et n’a plus jamais touché à un vol. Un mot, ici, pour celles qu’on oublie toujours : les femmes — à peine trois à quatre pour cent des écrous, et pourtant les trajectoires les plus lourdes, faites souvent de violences subies bien avant d’être commises ; la redécouverte de la foi et les conversions y sont proportionnellement fréquentes, mais l’aumônerie féminine musulmane est presque inexistante, et la sortie — seule, marquée, souvent mère — est plus rude encore : la communauté, qui sait entourer ses frères sortants, doit apprendre à entourer ses sœurs. La chronologie du dossier n° 30 se rejoue donc ici en modèle réduit : le crime a eu lieu dans le vide religieux, et la religion est arrivée après — comme remède. Le mythe lit la corrélation à l’envers : la prison ne prouve pas que l’islam mène au crime ; elle montre, cellule après cellule, que le crime mène parfois à l’islam — et que l’islam, lui, mène dehors : la criminologie internationale documente de longue date la pratique religieuse comme facteur protecteur contre la récidive — la discipline des horaires, la rupture avec les anciens réseaux, l’interdit intériorisé, la famille reconstruite —, et les aumôniers français le disent d’expérience : le détenu qui se met sérieusement à prier est celui qu’on ne revoit pas. Or cette porte de sortie, Allah l’a ouverte dans le Livre même — au verset qui suit immédiatement la sanction du voleur :

فَمَن تَابَ مِن بَعْدِ ظُلْمِهِ وَأَصْلَحَ فَإِنَّ اللَّهَ يَتُوبُ عَلَيْهِ إِنَّ اللَّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ

Quiconque, cependant, se repent de son forfait et s’amende verra certainement son repentir accepté par Allah qui, en vérité, est Très Clément et Très Miséricordieux.

— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 39

Qu’on mesure la pédagogie divine : la peine du voleur (5, 38), puis, sans une ligne d’intervalle, la porte du repentir — le Coran ne définit jamais un homme par son pire acte. Et le Prophète a scellé la promesse :

التَّائِبُ مِنَ الذَّنْبِ كَمَنْ لَا ذَنْبَ لَهُ

« Celui qui se repent d’un péché est comme celui qui n’a pas de péché. »

Rapporté par Ibn Mâjah — jugé bon (hasan)

Voilà ce que l’islam fait réellement dans les prisons françaises : il y entre après le crime, et il en fait sortir des hommes — et des femmes — changés. Le dossier n° 30 a montré la hijra hors de la rue ; la cellule est, pour beaucoup, là où elle commence.

V. L’écart porté — la radicalisation, l’État, et l’antidote

Reste la part sombre, et la série la porte sans détour : oui, des attentats ont été nourris par des rencontres de détention — l’enquête sur les attentats de janvier 2015 a documenté des liens noués en prison autour d’un idéologue —, et le djihadisme carcéral est un phénomène réel, surveillé, que nul musulman honnête ne minimise : ces hommes ont ajouté au crime de droit commun le crime contre l’islam lui-même (dossier n° 12) — et l’on notera qu’ils sont précisément les porteurs du pseudo-fiqh démonté plus haut. Mais regardons le profil, car il décide de l’antidote. Qui bascule ? Pas le pratiquant formé : le novice — le délinquant sans instruction religieuse, ignorant des textes, cueilli par un recruteur qui lui vend une rédemption expresse par la violence. Le contre-terrorisme britannique l’a écrit noir sur blanc dans une analyse révélée en 2008 : la plupart des individus impliqués dans le terrorisme sont des novices religieux, et une identité religieuse bien établie protège contre la radicalisation violente — jusqu’à l’anecdote devenue emblème : des candidats britanniques au départ commandant un « Islam pour les nuls » avant de partir. La radicalisation n’est pas un excès d’islam : c’est un excès d’ignorance sur un fond de casier.

Que fait l’État ? Depuis 2016-2017, la réponse institutionnelle s’est structurée : repérage, puis quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER), puis quartiers de prise en charge (QPR) où les profils jugés prosélytes sont regroupés à l’écart de la détention ordinaire. Disons-en le bilan avec justesse : le repérage et l’étanchéité ont leur logique — isoler le recruteur protège les fragiles —, mais les évaluations publiques elles-mêmes pointent la limite de fond : on évalue et on isole beaucoup, on déconstruit peu — car déconstruire un pseudo-islam exige un savoir d’islam, et les programmes menés sans contre-discours religieux crédible ont échoué les uns après les autres : l’unique centre de « déradicalisation » ouvert en milieu libre ferma en quelques mois, à peu près vide — on avait convoqué des psychologues et des laïcs de bonne volonté face à des hommes qui ne respectent qu’un argument : le texte. Or celui qui manie le texte, dans une prison, s’appelle l’aumônier — et c’est ici que la France doit entendre une vérité chiffrée. Au milieu des années 2010, selon les rapports parlementaires, les établissements comptaient environ sept cents aumôniers catholiques et trois cent cinquante protestants — pour quelque deux cents aumôniers musulmans, à destination du premier groupe confessionnel de la détention ; le rééquilibrage, entamé depuis (autour de trois cents aujourd’hui), bute toujours sur les mêmes obstacles : habilitations sécuritaires longues et opaques, statut précaire d’indémnités de vacation là où il faudrait des postes, exigence de formation sans filière pour la financer — quand le Royaume-Uni, lui, salarie des imams à plein temps dans chaque établissement depuis le début des années 2000, et que la Belgique et l’Allemagne conventionnent leurs conseillers islamiques. Un aumônier national musulman n’a été nommé en France qu’en 2005, la prière du vendredi resta longtemps impossible dans nombre d’établissements — et dans ce vide, l’islam des coursives s’est auto-géré, transmis par les plus ignorants aux plus fragiles : le terreau exact des recruteurs. Ajoutons le maillon d’après : les conseillers d’insertion et de probation (SPIP), écrasés sous des portefeuilles de quatre-vingts à cent dossiers, n’ont ni le temps ni le mandat d’accompagner ce qui, pour tant de sortants, est le véritable levier du changement — la structuration spirituelle —, alors même que l’aumônier et le conseiller travaillent, sans se parler, sur le même homme. L’antidote s’en déduit, et il est contre-intuitif pour le mythe : non pas moins d’islam en prison — plus d’islam véritable : des aumôniers formés, orthodoxes, présents et statutaires, articulés au travail d’insertion, qui enseignent les textes que cette série égrène — le pacte, l’interdit du sang, l’amâna, le satr, la tawba —, car on ne soigne pas l’ignorance religieuse par un supplément d’ignorance religieuse. L’aumônier orthodoxe n’est pas le problème de la République en détention : il est son meilleur allié de réinsertion — et le pire ennemi du recruteur, qui ne prospère que sur le vide.

VI. Le retournement — et l’appel

Reprenons le syllogisme du mythe et regardons-le s’effondrer. « Les prisons sont pleines de musulmans, donc l’islam produit le crime » — appliquez-le ailleurs : les prisons américaines sont pleines de chrétiens, donc l’Évangile produit le crime ? Nul ne l’ose, car chacun voit que la prison photographie la pauvreté, pas la prière. La carte des écrous français est la carte des cages du dossier n° 30 — la relégation, pas la révélation —, le chiffre agrège en outre le filtre de la chaîne pénale — vingt fois plus de contrôles, la comparution immédiate, la provisoire —, il compte des origines et non des pratiques, chaque motif d’incarcération viole un interdit majeur de l’islam, le pseudo-fiqh de la rue est réfuté par les textes mêmes qu’il invoque, la foi quitte l’homme à l’instant de l’acte (Bukhârî-Muslim), et la cellule est plus souvent le lieu où l’islam commence que celui où il conduit. La question-test de ce dossier tient en une ligne, et qu’on la pose à tout accusateur : citez un seul commandement de l’islam que le détenu appliquait en braquant — il n’y en a pas : il les violait tous, et son juge le plus sévère s’appelle la sourate 5. Et puisque ce dossier, comme le précédent, est écrit pour les nôtres autant que contre le mythe, qu’il s’achève en triple appel. Aux jeunes des quartiers : la rue mène à l’écrou et la mosquée mène dehors — les deux portes sont devant toi, et le Prophète a nommé le choix : le muhâjir est celui qui émigre loin de ce qu’Allah a interdit (dossier n° 30) — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi ; et si l’on te souffle que voler serait « halal », réponds par le hadith de l’amâna : l’islam interdit de trahir jusqu’à son traître. À l’État : l’aumônier formé que tu hésites à financer est le moins cher de tes programmes de réinsertion et le plus efficace de tes agents antiradicalisation — tes propres évaluations des QER et l’échec des déradicalisations hors-sol le disent déjà : donne-lui un statut, des heures et un vendredi. À la communauté, enfin : la tawba a besoin de bras — le sortant de prison qui a trouvé la prière entre les murs cumule à la sortie le casier, le prénom et l’adresse : la triple peine à l’embauche et au logement (dossier n° 30) — il a besoin d’une mosquée qui l’accueille sans le toiser, d’un patron qui l’embauche, d’une famille qui le marie — et nos sœurs sortantes plus encore : Allah aide le serviteur tant que le serviteur aide son frère, dit le Prophète (Muslim) — et celui qui tend la main à un repenti accomplit ce que le verset 5, 39 promet : il donne à la miséricorde d’Allah des mains humaines.

Synthèse

« Les prisons sont remplies de musulmans » : le constat est en partie vrai, la conclusion est entièrement fausse — et ce dossier a débunké dans les deux sens, selon sa promesse. Les chiffres, en face : nulle statistique officielle (loi de 1978), mais des estimations sérieuses — Khosrokhavar : de l’ordre de la moitié des détenus de culture ou d’origine musulmane —, et la surreprésentation est réelle. Mais le chiffre compte des origines, jamais des pratiques — des « musulmans sociologiques » entrés étrangers à toute prière —, il dessine la carte des cages du dossier n° 30 — la relégation, pas la révélation —, et il agrège le filtre de la chaîne pénale : vingt fois plus de contrôles pour un jeune perçu comme noir ou arabe (Défenseur des droits, 2017), la comparution immédiate qui envoie au ferme, la provisoire qui frappe les sans-garanties, la défense au rabais — imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran des pratiques de contrôle de la police ; et la contre-épreuve américaine — des prisons pleines de chrétiens que nul n’impute au Christ — pulvérise le syllogisme. Le test des actes tranche le fond : vol (5, 38), trafic de poison, sang versé (5, 32), braquage — la hirâba, « guerre contre Allah » (5, 33) —, fraude (sourate 83) : pas un motif d’écrou qui ne soit un interdit majeur, et le pseudo-fiqh de la rue — « voler les kouffar, c’est halal » — est réfuté par ses propres mots : la ghanima est une catégorie de guerre sous autorité (8, 41), le ghulûl est menacé du Jour du jugement (3, 161), le pacte rend les biens des concitoyens inviolables (dossiers n° 21 et 27), et le Prophète a ordonné : rends le dépôt, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Le pivot prophétique demeure : le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole (Bukhârî-Muslim) — le détenu n’est pas en prison parce que musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore. La prison révèle l’inverse du mythe : la tawba entre les murs — premières prières, conversions, chez les hommes comme chez les femmes (trois à quatre pour cent des écrous, presque sans aumônières) —, la porte ouverte au verset qui suit la peine du voleur (5, 39), le repenti comme sans péché (Ibn Mâjah), et la pratique comme facteur documenté de non-récidive. L’écart est porté : le djihadisme carcéral est réel — et son profil est le novice sur fond de casier : une identité religieuse établie protège (analyse britannique, 2008) ; les QER et QPR isolent mais déconstruisent peu, les déradicalisations sans texte ont échoué — et l’aumônerie musulmane, sous-dotée (deux cents aumôniers contre sept cents catholiques au milieu des années 2010, statut précaire, habilitations opaques — quand Londres salarie ses imams), reste l’antidote : non pas moins d’islam, mais plus d’islam véritable. Et l’appel conclut : aux jeunes — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi ; à l’État — donne à l’aumônier un statut, des heures et un vendredi ; à la communauté — la tawba a besoin de bras, pour les frères sortants et plus encore pour les sœurs. La question-test demeure : citez un commandement de l’islam que le détenu appliquait en braquant — il n’y en a pas : son juge le plus sévère s’appelle la sourate 5.

◆ À retenir

– Le débunkage dans les deux sens : le constat de surreprésentation est en partie vrai — et dit honnêtement —, la conclusion (« l’islam produit le crime ») est entièrement fausse : la question n’est pas combien de « musulmans » en prison, mais ce qu’ils faisaient de l’islam au moment du crime.

– Les chiffres : nulle statistique officielle (loi de 1978) ; estimations de référence (Khosrokhavar) : de l’ordre de la moitié. Mais le chiffre compte des origines, non des pratiques (« musulmans sociologiques »), et dessine la carte sociale des quartiers : la relégation, pas la révélation.

– Le filtre pénal, l’étage oublié : vingt fois plus de contrôles pour un jeune perçu comme noir ou arabe (Défenseur des droits, 2017), comparution immédiate qui prononce le ferme sans commune mesure, détention provisoire des sans-garanties, défense à l’aide juridictionnelle : la prison photographie la chaîne pénale avant la délinquance — imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran des pratiques de contrôle. Contre-épreuve : les prisons américaines, pleines de chrétiens, que nul n’impute à l’Évangile.

– Le test des actes : vol (5, 38), trafic de poison, violences (5, 32), braquage — la hirâba, « guerre contre Allah » (5, 33) —, fraude (sourate 83) : pas un motif d’écrou qui ne soit un interdit majeur. Et le pivot prophétique (Bukhârî-Muslim) : « le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole » — le détenu n’est pas en prison parce que musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore.

– Le pseudo-fiqh de la rue, démonté : « voler les kouffar, c’est halal » est l’inverse du droit — la ghanima est une catégorie de guerre sous autorité (8, 41), le ghulûl est un péché majeur (3, 161), le pacte protège les biens des concitoyens (dossiers n° 21, 27), et le Prophète ordonne : « rends le dépôt à qui te l’a confié, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi » (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Voler « au nom de l’islam » ajoute au vol le mensonge sur Allah.

– La tawba entre les murs : premières prières, premiers ramadans, conversions — documentées (Khosrokhavar), chez les hommes comme chez les femmes (3-4 % des écrous, aumônières presque absentes, sortie plus rude) ; la porte ouverte au verset qui suit la peine du voleur (5, 39) ; « le repenti est comme sans péché » (Ibn Mâjah) ; la pratique, facteur documenté de non-récidive.

– L’écart porté et l’antidote : djihadisme carcéral réel (2015) — mais profil de novice : une identité religieuse établie protège (analyse britannique, 2008) ; QER et QPR isolent mais déconstruisent peu, déradicalisations sans texte échouées (le centre pilote fermé en quelques mois) ; aumônerie sous-dotée (environ 200 aumôniers musulmans contre 700 catholiques et 350 protestants au milieu des années 2010 ; habilitations opaques, statut précaire — quand Londres salarie ses imams à plein temps) ; SPIP écrasés (80 à 100 dossiers) : l’antidote est plus d’islam véritable, articulé à l’insertion — on ne soigne pas l’ignorance par l’ignorance.

– Le triple appel : aux jeunes — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi, et réponds au « c’est halal » par le hadith de l’amâna ; à l’État — l’aumônier orthodoxe est ton meilleur agent de réinsertion : un statut, des heures, un vendredi ; à la communauté — la tawba a besoin de bras : accueillir, employer, marier les sortants — frères et sœurs —, contre la triple peine du casier, du prénom et de l’adresse : donner à la miséricorde d’Allah des mains humaines.

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (5, 39) ; références discutées en prose : 3, 161 (le ghulûl) ; 5, 32 (dossier n° 12) ; 5, 33 (la hirâba) ; 5, 38 ; 7, 33 (le mensonge sur Allah) ; 8, 41 (la répartition du butin) ; sourate 83 (les fraudeurs).

Hadith : Al-Bukhârî et Muslim (« le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole » — avec le commentaire d’An-Nawawî sur le retrait de la foi complète sans takfîr) ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié (« rends le dépôt à qui te l’a confié, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi ») ; Ibn Mâjah, jugé bon (« le repenti est comme celui qui n’a pas de péché ») ; Muslim (« Allah aide le serviteur tant que le serviteur aide son frère ») ; renvoi : le hadith du muhâjir (Bukhârî — dossier n° 30) et la sentence sur le protégé par pacte (Al-Bukhârî).

Études et institutions : Farhad Khosrokhavar, L’islam dans les prisons (2004) et Prisons de France (2016) ; loi Informatique et libertés (1978) ; Défenseur des droits, Enquête sur l’accès aux droits — relations police-population (2017 : le facteur vingt des contrôles) ; sociologie pénale de la comparution immédiate et de la détention provisoire ; enquêtes américaines auprès des aumôniers de prison ; criminologie internationale sur la religiosité comme facteur protecteur ; analyse du contre-terrorisme britannique révélée en 2008 ; rapports parlementaires sur l’aumônerie pénitentiaire (effectifs comparés des cultes, habilitations, statut ; premier aumônier national musulman : 2005) ; dispositifs QER et QPR (à partir de 2016-2017) et évaluations publiques ; fermeture du centre de Pontourny ; comparaisons européennes (aumônerie musulmane salariée au Royaume-Uni ; conventions belges et allemandes) ; charges des SPIP ; enquêtes sur les attentats de janvier 2015.

Renvois de la série : dossiers n° 13 (l’anatomie des déviances), n° 12 (le jihad, l’autorité et la condamnation du terrorisme), n° 21 et 27 (les pactes), n° 25 (la maxime du préjudice), n° 30 (l’immigration, les cages, la triple peine à l’embauche et la hijra hors du haram).

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Mythe n° 31 « Les prisons sont remplies de musulmans »

 

بِسْمِ اللّهِ الرّحْمٰنِ الرّحِيمِ

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux

 

MYTHES & STÉRÉOTYPES SUR L’ISLAM

Dossier n° 31

 

Les prisons « remplies de musulmans » :

l’islam est-il le coupable ?

Les chiffres et le filtre pénal regardés en face, le test des actes, le pseudo-fiqh de la rue démonté, la tawba entre les murs, la radicalisation et son antidote — le débunkage dans les deux sens

 

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I. Le mythe — l’argument de l’écrou

L’argument se veut imparable parce qu’il se présente comme un simple constat, et donnons-le dans toute sa force, en avocat du diable. Un : « les prisons françaises sont remplies de musulmans » — les estimations circulent, jusqu’à la moitié des détenus, davantage en région parisienne. Deux : la conclusion suivrait d’elle-même — si les fidèles d’une religion peuplent les cellules, c’est que la religion produit du crime : culture de la violence, mépris des lois, communautarisme délinquant. Trois, l’aggravation : la prison serait en outre « l’incubateur du djihadisme » — des attentats s’y sont préparés par des rencontres de détention. Quatre, l’aveu qu’on croit trouver dans la rue elle-même : certains délinquants ne se réclament-ils pas de l’islam pour voler — « les biens des kouffar, c’est halal » ? Conclusion du réquisitoire : du hall d’immeuble à la cellule et de la cellule à l’attentat, l’islam serait le fil rouge du crime français. Ce dossier va débunker l’argument dans les deux sens — et c’est sa méthode même, annoncée d’emblée : nous dirons ce qui est vrai dans le constat, honnêtement et chiffres en main — car la série ne maquille rien —, puis nous montrerons que la conclusion est exactement inverse de la bonne, et nous démonterons jusqu’au pseudo-fiqh de la rue que le mythe prend pour l’islam. Car la question décisive n’est pas : combien de « musulmans » en prison ? Elle est : que faisaient-ils de l’islam au moment du crime ? Et à cette question, les textes répondent d’une voix : s’ils avaient été réellement musulmans — musulmans d’actes et non de naissance —, ils ne seraient pas en prison : chaque crime qui ouvre un écrou viole un interdit majeur de l’islam, et la foi, dit le Prophète, quitte l’homme à l’instant même de l’acte.

II. Les chiffres, regardés en face — ce qui est vrai, ce qu’il mesure, et qui tient l’appareil

Commençons par l’honnêteté due au lecteur. Il n’existe aucune statistique officielle — la loi française de 1978 interdit les fichiers de religion et d’origine, en prison comme ailleurs —, et tout chiffre avancé est donc une estimation. La référence du sujet est le sociologue Farhad Khosrokhavar, qui a passé des années dans les établissements français (L’islam dans les prisons, 2004 ; Prisons de France, 2016) : il estimait que les détenus de culture ou d’origine musulmane représentaient de l’ordre de la moitié de la population carcérale, et davantage encore dans certaines maisons d’arrêt urbaines. Nous ne discuterons pas l’ordre de grandeur : la surreprésentation est réelle — « ce n’est pas faux », et le dire est la condition de tout ce qui suit. Mais regardons ce que le chiffre mesure, car tout le sophisme se loge ici. Il compte une culture et une origine — le nom, la famille, le quartier —, jamais une pratique : nul n’a compté les prières, les jeûnes ni les vendredis d’avant l’écrou, et les aumôniers comme les sociologues décrivent une population entrée massivement étrangère à toute pratique — les « musulmans sociologiques » du dossier n° 30, musulmans de naissance et de casier, non de prière. Et il dessine une carte que nous connaissons déjà : jeune, homme, urbain, déscolarisé, sans emploi — la prison recrute exactement où la relégation a semé, dans les « cages » du dossier précédent : la carte des écrous est la carte des quartiers, et la variable qui explique est sociale — pauvreté, échec scolaire, chômage, téritoire —, comme dans toutes les criminologies du monde : à âge, lieu et milieu comparables, l’écart s’effondre.

Ajoutons maintenant l’étage que même les débats honnêtes oublient : avant d’être une photographie de la délinquance, la prison est une photographie de la chaîne pénale — et l’appareil qui prend la photo ne cadre pas tout le monde de la même façon. À l’entrée de la chaîne, le contrôle : l’enquête du Défenseur des droits (2017) a établi qu’un jeune homme perçu comme noir ou arabe a environ vingt fois plus de risques d’être contrôlé que le reste de la population — or qui est vingt fois plus contrôlé est mécaniquement plus souvent interpellé pour les infractions que le contrôle révèle, la détention de stupéfiants en tête, quand la même infraction commise ailleurs et par d’autres reste invisible. Au milieu de la chaîne, le jugement : les jeunes des quartiers sont massivement orientés vers la comparution immédiate — la filière expresse, sans temps de défense —, qui prononce de la prison ferme dans une proportion sans commune mesure avec les audiences classiques ; la détention provisoire les frappe davantage — pas de garanties de représentation, dit-on, quand on n’a ni emploi stable ni logement à son nom — ; et la défense se joue à l’aide juridictionnelle et à l’avocat commis, quand d’autres prévenus, pour les mêmes faits, plaident avec un cabinet et repartent avec du sursis. La sociologie pénale française documente chacun de ces étages. Conséquence, qui ne supprime pas la délinquance réelle mais corrige la lecture du chiffre : à faits égaux, le fils des « cages » a plus de chances d’être contrôlé, plus de chances d’être déféré, plus de chances d’être écroué — la surreprésentation carcérale agrège la délinquance et le filtre, et imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran jusque des pratiques de contrôle de la police française. La contre-épreuve est américaine, et elle pulvérise le syllogisme : les prisons des États-Unis sont très majoritairement peuplées de chrétiens — les enquêtes auprès des aumôniers le confirment —, et les Afro-Américains, largement baptistes, y sont massivement surreprésentés : qui en conclut que le Christ produit le crime ? Personne — chacun comprend que la prison américaine photographie la pauvreté, la ségrégation et les pratiques policières, non l’Évangile. Le même raisonnement, appliqué à la France, s’appelle soudain une évidence : c’est qu’il n’est pas un raisonnement — c’est un préjugé avec des barreaux.

III. « S’ils étaient vraiment musulmans… » — le test des actes

Passons maintenant au cœur religieux du dossier, et posons le test que nul plateau ne pose : prenons les motifs d’écrou un à un, et demandons ce que l’islam en dit. Le vol et le cambriolage ? L’islam ne les tolère pas : il les compte parmi les crimes majeurs, au point d’y attacher la plus sévère des sanctions légales (5, 38) — le voleur viole la loi d’Allah avant celle de la République. Le trafic de stupéfiants ? Double interdit : consommer ce qui trouble la raison est prohibé par analogie unanime avec le vin, et en faire commerce ajoute le crime de nuire — celui qui vend le poison porte le péché de tous ceux qu’il empoisonne, et la maxime « nul préjudice » (dossiers n° 25 et 28) le condamne deux fois. Les violences, le sang versé ? Le verset 5, 32 — cité intégralement au dossier n° 14 — fait d’un meurtre injuste le meurtre de l’humanité entière. Le braquage, l’attaque à main armée ? Le Coran lui réserve son nom le plus terrible : la hirâba — littéralement, « la guerre contre Allah et Son Messager » (5, 33) : le grand banditisme qui terrorise les innocents porte, dans le Livre, le titre de guerre contre Dieu. L’escroquerie, l’abus de faiblesse ? Malheur aux fraudeurs, ouvre la sourate 83. Faisons le compte : il n’existe pas un seul motif d’incarcération de droit commun qui ne soit un interdit majeur de l’islam — pas un. Le détenu « musulman » du mythe n’a pas appliqué sa religion jusqu’à la cellule : il l’a violée à chaque étape du chemin qui l’y a mené. Et le Prophète a dit cette incompatibilité dans une parole des deux recueils les plus sûrs, qui est le pivot de ce dossier :

لَا يَزْنِي الزَّانِي حِينَ يَزْنِي وَهُوَ مُؤْمِنٌ، وَلَا يَشْرَبُ الْخَمْرَ حِينَ يَشْرَبُهَا وَهُوَ مُؤْمِنٌ، وَلَا يَسْرِقُ السَّارِقُ حِينَ يَسْرِقُ وَهُوَ مُؤْمِنٌ

« Le fornicateur ne fornique pas en étant croyant au moment où il fornique ; le buveur ne boit pas en étant croyant au moment où il boit ; et le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole. »

Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim

Les savants — An-Nawawî en tête — expliquent : la foi complète se retire de l’homme à l’instant de l’acte, comme une lumière qu’on quitte en entrant dans l’ombre — sans que l’homme cesse d’appartenir à l’islam (nul takfîr : la règle constante de la série). Mais la conséquence pour notre mythe est limpide, et elle est la thèse de ce dossier : à l’instant où il braquait, dealait ou frappait, le détenu n’était pas dans sa foi — il en était sorti par l’acte même. Il n’est pas en prison parce qu’il était musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore — pas d’actes, pas de pratique, pas d’interdits. Et l’ironie du mythe éclate : l’accusation crédite l’islam d’actes que l’islam punit plus sévèrement que la République — le procureur du mythe plaide avec le code pénal de l’accusé.

Le pseudo-fiqh de la rue — « voler les kouffar, c’est halal » ?

Reste à démonter la justification que le mythe croit tenir de la rue elle-même, car elle existe — on l’entend dans des halls, on l’a lue dans la bouche de terroristes — : les biens des non-musulmans seraient un butin licite, une ghanima que le délinquant se serait « autorisée ». C’est, mot pour mot, l’inverse du droit musulman, et la réfutation tient en trois verrous que tout étudiant en fiqh connaît. Premier verrou : la ghanima est une catégorie de guerre — elle n’existe que dans un combat légitime déclaré par l’autorité, jamais par initiative privée (dossier n° 14 : nul jihad sans autorité), elle obéit à une répartition fixée par le Coran lui-même (8, 41), et celui qui se sert avant le partage commet le ghulûl — un péché si grave que le Coran menace le fraudeur de paraître au Jour du jugement chargé de son larcin (3, 161) : même le butin de la guerre légitime ne se vole pas — et l’on voudrait que l’arrache-sac s’en réclame ! Deuxième verrou : le musulman de France vit sous pacte — les dossiers n° 21 et 27 l’ont établi —, et le pacte rend les biens de tous les concitoyens inviolables : voler celui qui vous accueille, vous emploie, vous soigne et vous instruit n’est pas seulement un vol — c’est une trahison (ghadr), que le Prophète a flétrie comme le signe même de l’hypocrite, et le dossier n° 14 a cité la sentence sur celui qui lèse un protégé par pacte. Troisième verrou, et qu’il soit affiché dans tous les halls où ce pseudo-fiqh circule :

أَدِّ الْأَمَانَةَ إِلَى مَنِ ائْتَمَنَكَ، وَلَا تَخُنْ مَنْ خَانَكَ

« Rends le dépôt à qui te l’a confié — et ne trahis pas même celui qui t’a trahi. »

Rapporté par Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié

Ne trahis pas même celui qui t’a trahi : l’islam interdit de voler jusqu’à son voleur — et l’on prétendrait qu’il autorise à voler son voisin ? Le « c’est halal » de la rue n’est pas un avis d’école : c’est le vieux procédé khârijite — tordre un mot du din pour légaliser son crime —, et il relève du même traitement que la série lui a toujours réservé : la réfutation par les textes, et la honte publique de l’ignorance qui le porte. Quiconque vole « au nom de l’islam » ajoute au vol le mensonge sur Allah — le péché que le Coran déclare entre tous impardonnable à la légère (7, 33).

IV. Ce que la prison révèle — la tawba entre les murs

Vient alors le fait qui retourne entièrement la charge, et que quiconque a fréquenté les parloirs connaît : pour des milliers de détenus, la prison n’est pas le lieu où l’islam les a menés — c’est le lieu où ils l’ont trouvé. La détention est une rupture biographique : le vacarme de la rue s’éteint, le temps s’étire, la mort et le jugement cessent d’être des abstractions — et beaucoup y font leur première prière, leur premier ramadan, leur première lecture du Livre. Khosrokhavar l’a documenté établissement par établissement : la redécouverte de l’islam est l’un des phénomènes religieux majeurs de la prison française — y compris chez des détenus sans aucune origine musulmane, car les conversions y sont nombreuses. Entré voyou, sorti priant : chaque quartier connaît ces trajectoires — le frère qui a découvert la prière à Fleury et n’a plus jamais touché à un vol. Un mot, ici, pour celles qu’on oublie toujours : les femmes — à peine trois à quatre pour cent des écrous, et pourtant les trajectoires les plus lourdes, faites souvent de violences subies bien avant d’être commises ; la redécouverte de la foi et les conversions y sont proportionnellement fréquentes, mais l’aumônerie féminine musulmane est presque inexistante, et la sortie — seule, marquée, souvent mère — est plus rude encore : la communauté, qui sait entourer ses frères sortants, doit apprendre à entourer ses sœurs. La chronologie du dossier n° 30 se rejoue donc ici en modèle réduit : le crime a eu lieu dans le vide religieux, et la religion est arrivée après — comme remède. Le mythe lit la corrélation à l’envers : la prison ne prouve pas que l’islam mène au crime ; elle montre, cellule après cellule, que le crime mène parfois à l’islam — et que l’islam, lui, mène dehors : la criminologie internationale documente de longue date la pratique religieuse comme facteur protecteur contre la récidive — la discipline des horaires, la rupture avec les anciens réseaux, l’interdit intériorisé, la famille reconstruite —, et les aumôniers français le disent d’expérience : le détenu qui se met sérieusement à prier est celui qu’on ne revoit pas. Or cette porte de sortie, Allah l’a ouverte dans le Livre même — au verset qui suit immédiatement la sanction du voleur :

فَمَن تَابَ مِن بَعْدِ ظُلْمِهِ وَأَصْلَحَ فَإِنَّ اللَّهَ يَتُوبُ عَلَيْهِ إِنَّ اللَّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ

Quiconque, cependant, se repent de son forfait et s’amende verra certainement son repentir accepté par Allah qui, en vérité, est Très Clément et Très Miséricordieux.

— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 39

Qu’on mesure la pédagogie divine : la peine du voleur (5, 38), puis, sans une ligne d’intervalle, la porte du repentir — le Coran ne définit jamais un homme par son pire acte. Et le Prophète a scellé la promesse :

التَّائِبُ مِنَ الذَّنْبِ كَمَنْ لَا ذَنْبَ لَهُ

« Celui qui se repent d’un péché est comme celui qui n’a pas de péché. »

Rapporté par Ibn Mâjah — jugé bon (hasan)

Voilà ce que l’islam fait réellement dans les prisons françaises : il y entre après le crime, et il en fait sortir des hommes — et des femmes — changés. Le dossier n° 30 a montré la hijra hors de la rue ; la cellule est, pour beaucoup, là où elle commence.

V. L’écart porté — la radicalisation, l’État, et l’antidote

Reste la part sombre, et la série la porte sans détour : oui, des attentats ont été nourris par des rencontres de détention — l’enquête sur les attentats de janvier 2015 a documenté des liens noués en prison autour d’un idéologue —, et le djihadisme carcéral est un phénomène réel, surveillé, que nul musulman honnête ne minimise : ces hommes ont ajouté au crime de droit commun le crime contre l’islam lui-même (dossier n° 14) — et l’on notera qu’ils sont précisément les porteurs du pseudo-fiqh démonté plus haut. Mais regardons le profil, car il décide de l’antidote. Qui bascule ? Pas le pratiquant formé : le novice — le délinquant sans instruction religieuse, ignorant des textes, cueilli par un recruteur qui lui vend une rédemption expresse par la violence. Le contre-terrorisme britannique l’a écrit noir sur blanc dans une analyse révélée en 2008 : la plupart des individus impliqués dans le terrorisme sont des novices religieux, et une identité religieuse bien établie protège contre la radicalisation violente — jusqu’à l’anecdote devenue emblème : des candidats britanniques au départ commandant un « Islam pour les nuls » avant de partir. La radicalisation n’est pas un excès d’islam : c’est un excès d’ignorance sur un fond de casier.

Que fait l’État ? Depuis 2016-2017, la réponse institutionnelle s’est structurée : repérage, puis quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER), puis quartiers de prise en charge (QPR) où les profils jugés prosélytes sont regroupés à l’écart de la détention ordinaire. Disons-en le bilan avec justesse : le repérage et l’étanchéité ont leur logique — isoler le recruteur protège les fragiles —, mais les évaluations publiques elles-mêmes pointent la limite de fond : on évalue et on isole beaucoup, on déconstruit peu — car déconstruire un pseudo-islam exige un savoir d’islam, et les programmes menés sans contre-discours religieux crédible ont échoué les uns après les autres : l’unique centre de « déradicalisation » ouvert en milieu libre ferma en quelques mois, à peu près vide — on avait convoqué des psychologues et des laïcs de bonne volonté face à des hommes qui ne respectent qu’un argument : le texte. Or celui qui manie le texte, dans une prison, s’appelle l’aumônier — et c’est ici que la France doit entendre une vérité chiffrée. Au milieu des années 2010, selon les rapports parlementaires, les établissements comptaient environ sept cents aumôniers catholiques et trois cent cinquante protestants — pour quelque deux cents aumôniers musulmans, à destination du premier groupe confessionnel de la détention ; le rééquilibrage, entamé depuis (autour de trois cents aujourd’hui), bute toujours sur les mêmes obstacles : habilitations sécuritaires longues et opaques, statut précaire d’indémnités de vacation là où il faudrait des postes, exigence de formation sans filière pour la financer — quand le Royaume-Uni, lui, salarie des imams à plein temps dans chaque établissement depuis le début des années 2000, et que la Belgique et l’Allemagne conventionnent leurs conseillers islamiques. Un aumônier national musulman n’a été nommé en France qu’en 2005, la prière du vendredi resta longtemps impossible dans nombre d’établissements — et dans ce vide, l’islam des coursives s’est auto-géré, transmis par les plus ignorants aux plus fragiles : le terreau exact des recruteurs. Ajoutons le maillon d’après : les conseillers d’insertion et de probation (SPIP), écrasés sous des portefeuilles de quatre-vingts à cent dossiers, n’ont ni le temps ni le mandat d’accompagner ce qui, pour tant de sortants, est le véritable levier du changement — la structuration spirituelle —, alors même que l’aumônier et le conseiller travaillent, sans se parler, sur le même homme. L’antidote s’en déduit, et il est contre-intuitif pour le mythe : non pas moins d’islam en prison — plus d’islam véritable : des aumôniers formés, orthodoxes, présents et statutaires, articulés au travail d’insertion, qui enseignent les textes que cette série égrène — le pacte, l’interdit du sang, l’amâna, le satr, la tawba —, car on ne soigne pas l’ignorance religieuse par un supplément d’ignorance religieuse. L’aumônier orthodoxe n’est pas le problème de la République en détention : il est son meilleur allié de réinsertion — et le pire ennemi du recruteur, qui ne prospère que sur le vide.

VI. Le retournement — et l’appel

Reprenons le syllogisme du mythe et regardons-le s’effondrer. « Les prisons sont pleines de musulmans, donc l’islam produit le crime » — appliquez-le ailleurs : les prisons américaines sont pleines de chrétiens, donc l’Évangile produit le crime ? Nul ne l’ose, car chacun voit que la prison photographie la pauvreté, pas la prière. La carte des écrous français est la carte des cages du dossier n° 30 — la relégation, pas la révélation —, le chiffre agrège en outre le filtre de la chaîne pénale — vingt fois plus de contrôles, la comparution immédiate, la provisoire —, il compte des origines et non des pratiques, chaque motif d’incarcération viole un interdit majeur de l’islam, le pseudo-fiqh de la rue est réfuté par les textes mêmes qu’il invoque, la foi quitte l’homme à l’instant de l’acte (Bukhârî-Muslim), et la cellule est plus souvent le lieu où l’islam commence que celui où il conduit. La question-test de ce dossier tient en une ligne, et qu’on la pose à tout accusateur : citez un seul commandement de l’islam que le détenu appliquait en braquant — il n’y en a pas : il les violait tous, et son juge le plus sévère s’appelle la sourate 5. Et puisque ce dossier, comme le précédent, est écrit pour les nôtres autant que contre le mythe, qu’il s’achève en triple appel. Aux jeunes des quartiers : la rue mène à l’écrou et la mosquée mène dehors — les deux portes sont devant toi, et le Prophète a nommé le choix : le muhâjir est celui qui émigre loin de ce qu’Allah a interdit (dossier n° 30) — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi ; et si l’on te souffle que voler serait « halal », réponds par le hadith de l’amâna : l’islam interdit de trahir jusqu’à son traître. À l’État : l’aumônier formé que tu hésites à financer est le moins cher de tes programmes de réinsertion et le plus efficace de tes agents antiradicalisation — tes propres évaluations des QER et l’échec des déradicalisations hors-sol le disent déjà : donne-lui un statut, des heures et un vendredi. À la communauté, enfin : la tawba a besoin de bras — le sortant de prison qui a trouvé la prière entre les murs cumule à la sortie le casier, le prénom et l’adresse : la triple peine à l’embauche et au logement (dossier n° 30) — il a besoin d’une mosquée qui l’accueille sans le toiser, d’un patron qui l’embauche, d’une famille qui le marie — et nos sœurs sortantes plus encore : Allah aide le serviteur tant que le serviteur aide son frère, dit le Prophète (Muslim) — et celui qui tend la main à un repenti accomplit ce que le verset 5, 39 promet : il donne à la miséricorde d’Allah des mains humaines.

◆ Synthèse

« Les prisons sont remplies de musulmans » : le constat est en partie vrai, la conclusion est entièrement fausse — et ce dossier a débunké dans les deux sens, selon sa promesse. Les chiffres, en face : nulle statistique officielle (loi de 1978), mais des estimations sérieuses — Khosrokhavar : de l’ordre de la moitié des détenus de culture ou d’origine musulmane —, et la surreprésentation est réelle. Mais le chiffre compte des origines, jamais des pratiques — des « musulmans sociologiques » entrés étrangers à toute prière —, il dessine la carte des cages du dossier n° 30 — la relégation, pas la révélation —, et il agrège le filtre de la chaîne pénale : vingt fois plus de contrôles pour un jeune perçu comme noir ou arabe (Défenseur des droits, 2017), la comparution immédiate qui envoie au ferme, la provisoire qui frappe les sans-garanties, la défense au rabais — imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran des pratiques de contrôle de la police ; et la contre-épreuve américaine — des prisons pleines de chrétiens que nul n’impute au Christ — pulvérise le syllogisme. Le test des actes tranche le fond : vol (5, 38), trafic de poison, sang versé (5, 32), braquage — la hirâba, « guerre contre Allah » (5, 33) —, fraude (sourate 83) : pas un motif d’écrou qui ne soit un interdit majeur, et le pseudo-fiqh de la rue — « voler les kouffar, c’est halal » — est réfuté par ses propres mots : la ghanima est une catégorie de guerre sous autorité (8, 41), le ghulûl est menacé du Jour du jugement (3, 161), le pacte rend les biens des concitoyens inviolables (dossiers n° 21 et 27), et le Prophète a ordonné : rends le dépôt, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Le pivot prophétique demeure : le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole (Bukhârî-Muslim) — le détenu n’est pas en prison parce que musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore. La prison révèle l’inverse du mythe : la tawba entre les murs — premières prières, conversions, chez les hommes comme chez les femmes (trois à quatre pour cent des écrous, presque sans aumônières) —, la porte ouverte au verset qui suit la peine du voleur (5, 39), le repenti comme sans péché (Ibn Mâjah), et la pratique comme facteur documenté de non-récidive. L’écart est porté : le djihadisme carcéral est réel — et son profil est le novice sur fond de casier : une identité religieuse établie protège (analyse britannique, 2008) ; les QER et QPR isolent mais déconstruisent peu, les déradicalisations sans texte ont échoué — et l’aumônerie musulmane, sous-dotée (deux cents aumôniers contre sept cents catholiques au milieu des années 2010, statut précaire, habilitations opaques — quand Londres salarie ses imams), reste l’antidote : non pas moins d’islam, mais plus d’islam véritable. Et l’appel conclut : aux jeunes — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi ; à l’État — donne à l’aumônier un statut, des heures et un vendredi ; à la communauté — la tawba a besoin de bras, pour les frères sortants et plus encore pour les sœurs. La question-test demeure : citez un commandement de l’islam que le détenu appliquait en braquant — il n’y en a pas : son juge le plus sévère s’appelle la sourate 5.

 

◆ À retenir

– Le débunkage dans les deux sens : le constat de surreprésentation est en partie vrai — et dit honnêtement —, la conclusion (« l’islam produit le crime ») est entièrement fausse : la question n’est pas combien de « musulmans » en prison, mais ce qu’ils faisaient de l’islam au moment du crime.

– Les chiffres : nulle statistique officielle (loi de 1978) ; estimations de référence (Khosrokhavar) : de l’ordre de la moitié. Mais le chiffre compte des origines, non des pratiques (« musulmans sociologiques »), et dessine la carte sociale des quartiers : la relégation, pas la révélation.

– Le filtre pénal, l’étage oublié : vingt fois plus de contrôles pour un jeune perçu comme noir ou arabe (Défenseur des droits, 2017), comparution immédiate qui prononce le ferme sans commune mesure, détention provisoire des sans-garanties, défense à l’aide juridictionnelle : la prison photographie la chaîne pénale avant la délinquance — imputer le total à la religion, c’est créditer le Coran des pratiques de contrôle. Contre-épreuve : les prisons américaines, pleines de chrétiens, que nul n’impute à l’Évangile.

– Le test des actes : vol (5, 38), trafic de poison, violences (5, 32), braquage — la hirâba, « guerre contre Allah » (5, 33) —, fraude (sourate 83) : pas un motif d’écrou qui ne soit un interdit majeur. Et le pivot prophétique (Bukhârî-Muslim) : « le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole » — le détenu n’est pas en prison parce que musulman : il y est parce qu’il ne l’était pas encore.

– Le pseudo-fiqh de la rue, démonté : « voler les kouffar, c’est halal » est l’inverse du droit — la ghanima est une catégorie de guerre sous autorité (8, 41), le ghulûl est un péché majeur (3, 161), le pacte protège les biens des concitoyens (dossiers n° 21, 27), et le Prophète ordonne : « rends le dépôt à qui te l’a confié, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi » (Abû Dâwûd, Tirmidhî). Voler « au nom de l’islam » ajoute au vol le mensonge sur Allah.

– La tawba entre les murs : premières prières, premiers ramadans, conversions — documentées (Khosrokhavar), chez les hommes comme chez les femmes (3-4 % des écrous, aumônières presque absentes, sortie plus rude) ; la porte ouverte au verset qui suit la peine du voleur (5, 39) ; « le repenti est comme sans péché » (Ibn Mâjah) ; la pratique, facteur documenté de non-récidive.

– L’écart porté et l’antidote : djihadisme carcéral réel (2015) — mais profil de novice : une identité religieuse établie protège (analyse britannique, 2008) ; QER et QPR isolent mais déconstruisent peu, déradicalisations sans texte échouées (le centre pilote fermé en quelques mois) ; aumônerie sous-dotée (environ 200 aumôniers musulmans contre 700 catholiques et 350 protestants au milieu des années 2010 ; habilitations opaques, statut précaire — quand Londres salarie ses imams à plein temps) ; SPIP écrasés (80 à 100 dossiers) : l’antidote est plus d’islam véritable, articulé à l’insertion — on ne soigne pas l’ignorance par l’ignorance.

– Le triple appel : aux jeunes — fais ta hijra avant que les murs ne la fassent pour toi, et réponds au « c’est halal » par le hadith de l’amâna ; à l’État — l’aumônier orthodoxe est ton meilleur agent de réinsertion : un statut, des heures, un vendredi ; à la communauté — la tawba a besoin de bras : accueillir, employer, marier les sortants — frères et sœurs —, contre la triple peine du casier, du prénom et de l’adresse : donner à la miséricorde d’Allah des mains humaines.

 

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (5, 39) ; références discutées en prose : 3, 161 (le ghulûl) ; 5, 32 (dossier n° 14) ; 5, 33 (la hirâba) ; 5, 38 ; 7, 33 (le mensonge sur Allah) ; 8, 41 (la répartition du butin) ; sourate 83 (les fraudeurs).

Hadith : Al-Bukhârî et Muslim (« le voleur ne vole pas en étant croyant au moment où il vole » — avec le commentaire d’An-Nawawî sur le retrait de la foi complète sans takfîr) ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié (« rends le dépôt à qui te l’a confié, et ne trahis pas même celui qui t’a trahi ») ; Ibn Mâjah, jugé bon (« le repenti est comme celui qui n’a pas de péché ») ; Muslim (« Allah aide le serviteur tant que le serviteur aide son frère ») ; renvoi : le hadith du muhâjir (Bukhârî — dossier n° 30) et la sentence sur le protégé par pacte (dossier n° 14).

Études et institutions : Farhad Khosrokhavar, L’islam dans les prisons (2004) et Prisons de France (2016) ; loi Informatique et libertés (1978) ; Défenseur des droits, Enquête sur l’accès aux droits — relations police-population (2017 : le facteur vingt des contrôles) ; sociologie pénale de la comparution immédiate et de la détention provisoire ; enquêtes américaines auprès des aumôniers de prison ; criminologie internationale sur la religiosité comme facteur protecteur ; analyse du contre-terrorisme britannique révélée en 2008 ; rapports parlementaires sur l’aumônerie pénitentiaire (effectifs comparés des cultes, habilitations, statut ; premier aumônier national musulman : 2005) ; dispositifs QER et QPR (à partir de 2016-2017) et évaluations publiques ; fermeture du centre de Pontourny ; comparaisons européennes (aumônerie musulmane salariée au Royaume-Uni ; conventions belges et allemandes) ; charges des SPIP ; enquêtes sur les attentats de janvier 2015.

Renvois de la série : dossiers n° 13 (l’anatomie des déviances), n° 14 (le jihad, l’autorité et la condamnation du terrorisme), n° 21 et 27 (les pactes), n° 25 et 28 (la maxime du préjudice), n° 30 (l’immigration, les cages, la triple peine à l’embauche et la hijra hors du haram).