Mythe n° 30 : « L’immigration et ses enfants : l’islam a-t-il empêché l’intégration ? »

 

بِسْمِ اللّهِ الرّحْمٰنِ الرّحِيمِ

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux

 

MYTHES & STÉRÉOTYPES SUR L’ISLAM

Dossier n° 30

 

L’immigration et ses enfants :

l’islam a-t-il empêché l’intégration ?

Des pères ouvriers aux petits-enfants français : les cités, les années de feu, le retour à l’islam qui a apaisé ce que la relégation avait allumé — l’avenir à dessiner, et les frontières pensées en musulman

 

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I. Le mythe — le procès en échec

Le mythe se raconte aujourd’hui comme une évidence de plateau télévisé, et donnons-lui toute sa force, en avocat du diable. Un : l’immigration maghrébine et africaine serait la seule de l’histoire de France à avoir « échoué » — Italiens, Polonais, Portugais se seraient fondus, eux. Deux : la cause de l’échec serait l’islam — une religion « inassimilable » qui retiendrait ses fidèles hors de la République. Trois : les banlieues en seraient la preuve — enclaves perdues, voitures brûlées, « territoires » où la France aurait reculé devant la mosquée. Quatre : le retour du religieux chez les enfants et petits-enfants — voiles, barbes, halal — signerait la sécession : leurs grands-pères étaient discrets, eux « se radicalisent ». Conclusion du réquisitoire : moins d’islam, plus d’intégration — et la troisième génération serait plus étrangère que la première. Ce dossier va répondre autrement que les précédents : non par des versets d’abord, mais par une histoire — la nôtre, celle de nos pères et de nos quartiers —, racontée dans l’ordre et datée pièce par pièce. Car la chronologie, à elle seule, renverse l’accusation : les quartiers ont brûlé quand l’islam en était absent, et se sont structurés quand il y est revenu — et l’État, qui attendait des enfants d’immigrés qu’ils s’intègrent en cessant d’être musulmans, a vécu comme un échec la seule intégration qui ait réellement fonctionné. La règle de la série demeure : les faits datés, les écarts portés — la délinquance réelle, le narcotrafic, l’islamisme réel seront nommés et condamnés —, et une thèse vérifiable à chaque page.

II. D’où viennent-ils — l’histoire qu’on ne raconte plus

Commençons par le commencement, que le procès escamote toujours : ils ne sont pas venus — on est allé les chercher. Dans les années 1960, la France des Trente Glorieuses manque de bras : l’automobile, le bâtiment, les mines, la sidérurgie recrutent à tour de bras, et l’État organise : Office national d’immigration, accords bilatéraux avec l’Algérie (1968), le Maroc, la Tunisie, la Turquie — des recruteurs français sélectionnent les hommes jusque dans les villages. La première génération, ce sont ces pères : ouvriers spécialisés des chaînes de Billancourt, de Poissy et d’Aulnay, manœuvres des chantiers, silencieux, éreintés, logés dans les foyers Sonacotra et — pour des dizaines de milliers — dans les bidonvilles, celui de Nanterre en tête, résorbés seulement au début des années 1970. Des hommes qui envoyaient tout au pays, priaient dans un coin d’atelier, et vivaient sur un mythe que la France partageait avec eux : le retour. Puis vint 1974 : le choc pétrolier, et la suspension officielle de l’immigration de travail (juillet 1974). Mais on ne renvoie pas des hommes qu’on a fait venir : le regroupement familial est organisé par décret en 1976, et lorsque le gouvernement tenta de le suspendre, le Conseil d’État le consacra (1978) au nom du droit de mener une vie familiale normale. Les épouses et les enfants arrivent : l’immigration de travail devient, sans que nul ne l’ait vraiment décidé, une immigration de peuplement. L’État tenta bien d’acheter le reflux — l’aide au retour d’un million de centimes (1977) : échec —, mais l’essentiel était accompli ailleurs : les enfants naissaient en France, et beaucoup — par le double droit du sol, leurs parents étant nés en Algérie alors française — naissaient français. La deuxième génération n’a pas immigré : elle est née ici. La troisième n’a même plus de « là-bas ». Voilà le point de départ que tout le débat oublie : on ne parle pas d’étrangers à intégrer — on parle d’enfants de la République, nés d’une main-d’œuvre que la République est allée chercher.

III. Les « cages » — la relégation organisée

Où a-t-on logé ces familles ? La réponse tient dans le paysage : les grands ensembles. Conçues dans les années 1950-1960 pour résorber la crise du logement, les barres et les tours des ZUP furent d’abord habitées par tous — ouvriers et employés français compris, heureux d’y trouver l’eau courante. Puis vint le grand retournement des années 1970-1980 : l’accession aidée à la propriété (les prêts de 1977) vide les tours de leurs classes moyennes, parties au pavillon ; et les offices HLM, par le jeu documenté des attributions, concentrent les familles immigrées — nombreuses, captives du parc social — dans les segments que plus personne ne demande. Le mot populaire dit vrai : des cages — la verticalité à perte de vue, l’enclavement physique (coupés des centres par l’autoroute, la voie ferrée, la dalle), la mono-fonction du dortoir sans emploi ni commerce, et le stigmate de l’adresse. Quel était le but ? Il ne faut pas de complot là où suffit une commodité : on a logé la main-d’œuvre près des usines — puis on l’a laissée sur place quand les usines ont fermé. Car c’est le deuxième acte, décisif : la désindustrialisation de 1974-1984 — les chaînes qui débrayent, les plans sociaux, la sidérurgie qui s’éteint — frappe d’abord les pères OS, puis prive les fils de l’emploi ouvrier qui avait intégré toutes les vagues précédentes : Italiens et Polonais s’étaient fondus par l’usine, l’atelier et le syndicat — aux enfants maghrébins et africains, on a retiré l’échelle au moment où ils y posaient le pied. La République le sut très tôt, et son aveu s’appelle la politique de la ville : Habitat et Vie Sociale (1977), zones d’éducation prioritaire (1981), Banlieues 89, développement social des quartiers, zones franches (1996), rénovation urbaine (2003) — quarante ans de plans, de sigles et de milliards : on ne soigne pas pendant quarante ans un mal qu’on n’a pas créé. Datons l’ensemble, car la suite du dossier se jouera sur les dates :

◆ Repères — un demi-siècle en douze dates

– 1962-1974 : la France recrute — accords bilatéraux, foyers, bidonvilles (Nanterre résorbé vers 1971) ; juillet 1974 : suspension de l’immigration de travail.

– 1976-1978 : regroupement familial (décret 1976, consacré par le Conseil d’État en 1978) ; 1977 : échec de l’aide au retour — les familles s’installent, les enfants naissent français.

– 1981 : rodéos des Minguettes — première « chaleur » des cités ; 1981 : création des ZEP.

– 1983 : Marche pour l’égalité et contre le racisme (Marseille-Paris, cent mille à l’arrivée) ; janvier 1983 : les grèves de l’automobile imputées aux « chiites » par le pouvoir.

– Années 1980-1990 : l’héroïne ravage les cités — overdoses et sida déciment une génération ; l’islam reste celui des caves (Kepel, Les banlieues de l’islam, 1987).

– 1989 : affaire du voile de Creil — le « problème » change de nom : de l’immigré à l’islam ; 1990-1991 : Vaulx-en-Velin, Sartrouville, Mantes-la-Jolie — les émeutes, création du ministère de la Ville.

– Années 1990-2000 : le retour à l’islam des enfants — sorties de délinquance, mosquées hors des caves ; 1995 : La Haine — le regard de l’écran ; 2004 : loi sur les signes religieux à l’école ; 2005 : mort de Zyed et Bouna, trois semaines d’émeutes ; 2004-2006 : les testings mesurent la discrimination à l’embauche.

IV. Les années de feu — quand les quartiers brûlaient sans l’islam

Voici la pièce centrale du dossier, et elle est purement chronologique. Les quartiers « chauds » ne datent pas du retour du religieux : ils l’ont précédé d’une génération. Été 1981 : les rodéos des Minguettes — voitures volées, brûlées, affrontements — inaugurent le cycle. 1983 : un jeune des Minguettes est grievement blessé par un policier ; de là part la Marche pour l’égalité et contre le racisme — pacifique, portée par des enfants d’immigrés qui demandaient exactement ce que le mythe prétend qu’ils refusent : l’égalité française, la carte de dix ans, la fin des crimes racistes — cette année-là, on tuait des jeunes Maghrébins pour un regard, et la marche égrenait leurs noms. Cent mille personnes à Paris, une réception à l’Élysée — puis la récupération : le mouvement autonome des quartiers est absorbé par des officines parisiennes, la petite main jaune remplace les revendications, et la génération de la Marche comprend qu’on veut bien d’elle en mascotte, pas en partenaire. Pendant ce temps, dans les tours, un fléau s’installe que le procès de l’islam ne mentionne jamais : l’héroïne. Les années 1980-1990 sont, dans les cités, les années de la poudre — une génération décimée par les overdoses et le sida, des halls tenus par les dépendances, des familles brisées —, et les années des émeutes : Vaulx-en-Velin (1990), Sartrouville et Mantes-la-Jolie (1991). Or — et c’est le fait que ce dossier établit — ces années de feu sont précisément celles où l’islam est au plus bas dans les quartiers. Les pères prient dans des caves et des foyers — Gilles Kepel documentait dès 1987 cet « islam des caves », culte de pauvres relégué hors de la vue —, et les fils sont ce que la sociologie appellera des musulmans sociologiques : de nom, sans pratique, sans savoir, sans interdits. La violence des années 1980-1990 a explosé dans le vide religieux — pas dans le plein. Quiconque veut imputer le feu à l’islam devra expliquer pourquoi il a pris quand l’islam n’y était pas.

Et il faut verser au dossier une pièce d’archive qui éclaire toute la suite. Janvier 1983 : les ouvriers immigrés des chaînes automobiles — ces pères silencieux — font grève contre les cadences et les plans sociaux. Réponse du pouvoir : le ministre de l’Intérieur voit dans ces grèves la main d’« intégristes », de « chiites », et le Premier ministre celle de groupes religieux agitant les travailleurs immigrés. Des ouvriers réclamaient des salaires et de la dignité ; l’État répondit « islam » — en 1983, quand les mosquées étaient des caves. Retenons la date : l’islamisation du regard d’État a précédé, de dix ans, l’islamisation réelle des quartiers.

V. Le retour à l’islam — et la pacification que nul ne veut nommer

Puis vint, au tournant des années 1990-2000, le phénomène que ce dossier met au centre parce que chacun, dans les quartiers, l’a vu de ses yeux : le retour à l’islam des enfants et des petits-enfants. Non pas importé — germé : des jeunes hommes usés par la rue, des sortants de prison, des grands frères fatigués d’enterrer leurs amis, ont poussé la porte des salles de prière — et la tawba, le repentir, a fait dans les cités ce que quarante ans de plans n’avaient pas fait : donner un code. Cinq prières qui structurent la journée du lever au coucher ; l’alcool, la drogue — consommée et vendue —, le vol, l’arnaque : haram, d’un mot qui ne se discute pas ; le mariage qui stabilise, l’épargne qui remplace la flambe, le respect des mères, la fierté rendue — non plus celle du téritoire et de la marque, mais celle d’une appartenance que nul regard ne peut retirer. Les mosquées sortent des caves — les années 1990-2000 sont celles des premières constructions dignes —, et dans les halls, une figure nouvelle fait face aux caïds : le pratiquant, que le deal ne peut plus recruter. Le phénomène fut si réel que les services de police eux-mêmes notaient, dans les années 2000, l’hostilité entre les réseaux de stupéfiants et les jeunes revenus à la mosquée — les trafiquants n’aiment pas les quartiers qui prient : la prière vide les guetteurs. Et le Prophète avait donné d’avance le nom de ce mouvement, dans une parole qui semble écrite pour les enfants de l’immigration :

الْمُسْلِمُ مَنْ سَلِمَ الْمُسْلِمُونَ مِنْ لِسَانِهِ وَيَدِهِ، وَالْمُهَاجِرُ مَنْ هَجَرَ مَا نَهَى اللَّهُ عَنْهُ

« Le musulman est celui dont les gens sont à l’abri de la langue et de la main ; et l’émigré (muhâjir) est celui qui émigre loin de ce qu’Allah a interdit. »

Rapporté par Al-Bukhârî

L’émigré, redéfini par le Prophète lui-même : non celui qui traverse une mer, mais celui qui quitte le haram. Les fils ont accompli la hijra que leurs pères n’avaient pas faite — non vers un pays, mais hors de la rue. Soyons exacts, selon la règle de la série, et portons l’écart : tout ne s’est pas apaisé — 2005 a eu lieu, le narcotrafic tient encore des halls et tue encore des adolescents, et certains quartiers restent durs ; nul chiffre unique ne mesure la part de l’islam dans l’apaisement relatif, et nous ne l’inventerons pas. Mais le fait de terrain, massivement attesté — par les habitants, les éducateurs, les imams, et jusqu’aux rapports officiels —, est celui-ci : le jeune qui se met à prier sort des trafics, et chaque cité connaît ses dizaines de trajectoires ainsi retournées. Là où le mythe voit dans la barbe et le voile la sécession, les mères des quartiers, elles, y ont souvent vu autre chose : un fils vivant, sobre, marié et levé à l’aube — pour l’embauche.

Et c’est ici qu’apparaît la déception de l’État, qu’il faut nommer car elle explique trente ans de discours publics. La République attendait que l’intégration produise des Français sécularisés — le modèle rêvé de 1983 : le « beur » laïc, républicain, religieusement invisible comme le petit-fils d’Italien avait cessé d’aller à la messe. Elle a eu des Français intégrés par la religion : scolarisés, salariés, mariés, contribuables — et priants. L’intégration a fonctionné, mais elle ne portait pas le visage attendu — et l’État a vécu la réussite comme une défaite. D’où le grand basculement du discours, daté lui aussi : dans les années 1980 on parlait de « l’immigré » ; à partir de l’affaire de Creil — trois collégiennes voilées, octobre 1989, et le pays entier en débat pendant des mois —, le « problème » s’appelle l’islam ; en 2004, la loi vise les signes religieux à l’école. Le paradoxe mérite d’être écrit en une phrase, et qu’on la médite : on a reproché aux mêmes enfants, à vingt ans de distance, d’être délinquants — puis d’être pieux.

VI. Le triple mur — le travail, les médias, l’écran

Reste à expliquer le « repli » que le mythe impute à la religion — et pour cela, il faut mesurer le mur contre lequel ces enfants ont grandi, car il a trois faces et chacune est documentée. Le travail, d’abord : en 2004, le premier grand testing universitaire français établit qu’à CV strictement identique, le candidat au prénom et à l’adresse maghrébins reçoit environ cinq fois moins de convocations que son double au prénom « français » ; deux ans plus tard, le testing du Bureau international du travail confirme : lorsque les employeurs départagent deux candidatures équivalentes, c’est dans l’écrasante majorité des cas au détriment du candidat d’origine maghrébine ou africaine. Des diplômés apprennent à retirer leur photo, à franciser le prénom en tête de CV, à masquer le « 93 » de l’adresse — dans la patrie de l’égalité. Les médias, ensuite : pendant des décennies, la banlieue n’a existé au journal télévisé que par le fait divers — la voiture qui brûle, jamais la bibliothèque qui ouvre —, et l’enfant d’immigré n’y a longtemps eu que trois rôles : le délinquant, la victime, ou — après 1989 — le suspect religieux, l’amalgame islam-islamisme faisant le reste. L’écran, enfin, qui fabrique l’imaginaire : au cinéma comme dans les séries, le jeune Arabe ou Noir de cité fut pendant vingt ans dealer, braqueur ou terroriste — les exceptions se comptent, et la plus célèbre (La Haine, 1995) devait précisément son retentissement à sa rareté ; les acteurs issus des quartiers ont raconté cent fois l’assignation aux mêmes rôles. Or on ne demande pas à un enfant de s’intégrer à un miroir qui le défigure : quand le travail vous refuse, quand l’écran vous caricature et quand le journal vous soupçonne, le « repli » n’est pas la cause du rejet — il en est l’enfant. Et si tant de ces enfants se sont tournés vers la mosquée, c’est aussi pour cette raison simple que le mythe ne veut pas entendre : l’islam était la seule appartenance qui ne se refusait pas — la seule porte où le prénom Mohamed n’était pas un handicap.

 

VII. Les enfants de la République — le dessein

Concluons par l’avenir, car c’est pour lui que ce dossier est écrit. L’état des lieux, d’abord, honnête dans les deux sens. La réussite existe et elle est massive quoique silencieuse : les quartiers ont donné à la France ses médecins et ses infirmières, ses ingénieurs, ses entrepreneurs, ses soldats — morts pour elle en opérations —, ses champions et ses artistes ; la troisième génération est française de naissance, de langue, d’école et de fait, et l’immense majorité vit exactement comme ce dossier l’a décrit : travail, famille, prière, impôts. Et l’écart existe, porté sans fard : le narcotrafic qui tue des gamins, la victimisation qui excuse tout, l’assistanat qui endort, et l’islamisme violent qui a ensanglanté le pays — autant de trahisons, de la France et de l’islam à la fois, condamnées par les textes que cette série égrène depuis trente dossiers. Alors, quel dessein ? Cinq mouvements, et ils tiennent ensemble. L’excellence, d’abord — la seule revanche licite : l’école prise au sérieux, les métiers, les diplômes, l’entreprise — être indispensables là où l’on nous voulait invisibles. La citoyenneté pleine, ensuite : ce pays est le nôtre — non une terre d’exil ni une salle d’attente — : voter, s’engager, servir, exiger ses droits par le droit — le pacte des dossiers n° 21 et 27 dans les deux sens. L’islam vécu et transmis, troisièmement — non comme un folklore ni une colère, mais comme ce qu’il a prouvé être dans nos quartiers : une force de structuration — familles stables, sobriété, éthique du travail, science —, car le musulman exemplaire est la réfutation vivante de tous les mythes de cette série à la fois. La mémoire sans la haine, quatrièmement : honorer les pères — raconter les chaînes, les foyers, les bidonvilles, les marches, et les mémoires enfouies que la République reconnaît elle-même tardivement — sans en faire une rente de ressentiment : la mémoire est un socle, pas une prison. Bâtir, enfin : passer de consommateurs à bâtisseurs — mosquées dignes, écoles, entreprises, médias, œuvres —, car nul ne racontera notre histoire à notre place, et ce dossier en est une pierre. Le programme tient, en vérité, dans un verset — et c’est par lui que s’achève le volet des enfants :

إِنَّ اللَّهَ لَا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا مَا بِأَنفُسِهِمْ

En vérité, Allah ne saurait modifier Ses faveurs envers Ses serviteurs tant que ces derniers n’ont pas modifié leur comportement.

— Sourate 13, Ar-Raʿd, verset 11 (extrait)

Nos pères ont changé de pays ; à leurs petits-enfants de changer ce qui est en eux-mêmes — et alors, promesse divine, l’état suivra. Les enfants de l’immigration peuvent être pour ce pays ce que nul autre ne peut être : la preuve vivante que l’on peut être pleinement français et pleinement musulman — le pont que la France et l’islam attendent l’un de l’autre depuis cinquante ans.

VIII. Et ceux qui arrivent demain ? — l’islam et les frontières

Un dernier chapitre est nécessaire, car il prévient la confusion symétrique de celle que ce dossier combat. Le polémiste confond les enfants de la République avec des étrangers à intégrer — sept sections viennent de le réfuter. Mais l’erreur inverse existe, et elle se drape parfois de générosité : conclure de l’injustice passée que toute limite serait injuste, et sommer le musulman de militer pour des frontières ouvertes comme si c’était un article de sa foi. Disons-le nettement, car c’est du droit musulman le plus classique : l’islam n’est pas une religion sans frontières. Le Prophète lui-même, à Médine, a organisé la cité par des pactes qui définissaient qui en était et à quelles conditions ; et la doctrine constante confie à l’autorité la charge de l’intérêt général (al-maslaha al-ʿâmma) : gérer les ressources, la sécurité et l’ordre public — et donc réguler qui entre, dans quel cadre et pour combien de temps — relève pleinement de sa mission, en terre musulmane comme ailleurs. La formule qui résume ce chapitre tient en une ligne : être musulman ne signifie pas être sans frontières — cela signifie que même aux frontières, nous restons soumis à la justice. Et le fondement scripturaire de toute politique migratoire vue de l’islam est le verset qui ouvre la sourate du droit :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا أَوْفُوا بِالْعُقُودِ

Vous qui croyez ! Honorez vos engagements !

— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 1 (extrait)

La note du traducteur précise le sens : envers les hommes, en respectant la parole donnée — et envers le Seigneur. Or qu’est-ce qu’un visa, un titre de séjour, une demande d’asile ? Des engagements — des ʿuqûd au sens le plus strict : celui qui entre déclare un motif, accepte des conditions, reçoit en échange une protection. Le droit musulman en tire ce que le débat français n’ose plus dire simplement : entrer en fraudant sa déclaration, ou demeurer en violant ses conditions, c’est rompre un engagement — une faute que la religion nomme avant même que la loi ne la sanctionne, et qui ne saurait créer un droit : l’entrée irrégulière n’engendre pas, par elle-même, un titre à rester. Mais la même rigueur impose les distinctions que les slogans écrasent, car tous ceux qui arrivent ne se ressemblent pas : le persécuté qui demande protection relève d’un devoir de justice à part — le Coran lui-même ordonne d’accorder asile au demandeur, fût-il polythéiste, et de le reconduire en lieu sûr (9, 6) : l’asile véritable n’est pas une faveur, c’est un dû — qui suppose précisément qu’on le distingue de l’immigration économique, sous peine de le noyer. L’étudiant vient étudier, le travailleur travailler, la famille rejoindre sous conditions, et chacun de ces projets a ses engagements propres : une politique migratoire juste est une politique qui distingue — ordonnée plutôt qu’émotionnelle, dans un sens comme dans l’autre.

Vient ensuite l’argument que la morale oublie toujours et que ce dossier, lui, a démontré par l’histoire : la capacité d’accueil. On n’accueille dignement que ce qu’on peut loger, scolariser, soigner et employer — le devoir d’accueillir dignement fonde donc le devoir de maîtriser les flux, et quiconque a lu les sections II et III de ce dossier en détient la preuve française : importer des hommes sans leur donner l’échelle fabrique des cages, et les cages fabriquent quarante ans de feu. Qui veut éviter les cages de demain maîtrise les flux d’aujourd’hui — et le premier bénéficiaire de cette maîtrise est l’immigré déjà installé et ses enfants, que chaque saturation des écoles, des logements et des hôpitaux expose au rejet en première ligne. La réciprocité achève l’édifice, et elle a deux faces que ce dossier tient ensemble. La France doit : la loi égale, la lutte réelle contre les discriminations — la section VI a porté cette dette —, la dignité de traitement. Et celui qui vient doit — car venir, c’est aussi apprendre : la langue française, sans laquelle nulle vie commune ; la connaissance minimale de l’histoire et des institutions du pays où l’on choisit de vivre ; le respect des lois et des règles communes ; le travail ou l’étude selon son projet, plutôt que la charge passive ; et ne pas importer ici les conflits de là-bas. La tradition y ajoute une vertu que les débats ignorent : la gratitude — n’est pas reconnaissant envers Allah qui n’est pas reconnaissant envers les gens, enseigne le Prophète (Abû Dâwûd, At-Tirmidhî, authentifié) : reconnaître ce que le pays d’accueil offre — sécurité, école, soin, liberté de culte — relève de la noblesse de caractère, non de la servilité.

Trois précisions ferment ce chapitre, et chacune verrouille une dérive. La première : tout ce qui précède exige l’intégration civique — il n’exige jamais l’assimilation religieuse. On peut demander à un homme le français, l’histoire de France et le respect de ses lois ; on ne peut pas lui demander de cesser de prier, de jeûner ou de manger licite — et c’est la thèse de ce dossier entier prolongée au nouvel arrivant : la République a le droit d’exiger des citoyens et des résidents, pas des apôtres de la sécularisation. La deuxième : la fermeté se dit avec des mots d’homme. Le Coran a tranché la question du vocabulaire : Nous avons honoré les fils d’Adam (17, 70) — tous, croyants ou non, réguliers ou non —, et Il a fait des peuples et des tribus pour que vous vous connaissiez (49, 13) : le musulman refuse donc, par principe, tout mot qui animalise ou souille des êtres humains, quels qu’ils soient — non par mollesse, mais parce que la position la plus ferme est précisément celle qui n’a pas besoin d’insulte : on peut fermer une porte sans cracher sur celui qui frappe. La troisième : la maîtrise migratoire n’a pas besoin du procès collectif. Il n’est nul besoin de peindre l’étranger en criminel pour fonder le contrôle — la capacité d’accueil et le pacte suffisent —, et quiconque fonde sa politique sur la suspicion généralisée retombe dans le sophisme que le dossier n° 31 démonte : l’amalgame immigration-islam-délinquance. D’où le double refus final, qui est la position de ce site et qu’on peut graver : la France a commis des erreurs dans l’organisation de son immigration — ce dossier les a datées —, et cela ne lui retire pas le droit de maîtriser ses frontières ; la maîtrise des frontières est légitime — et elle ne justifie ni le mépris de l’étranger, ni l’islamophobie, ni l’amalgame. Ne confondez pas l’islam, l’immigration et les banlieues — et ne confondons pas davantage la critique de l’immigration avec la haine de l’étranger. Même aux frontières, le musulman reste l’homme du pacte et de la justice.

◆ Synthèse

Non, l’islam n’a pas empêché l’intégration — la chronologie, pièce maîtresse de ce dossier, démontre l’inverse. L’origine : la France est allée chercher les pères (accords des années 1960, usines, foyers, bidonvilles), a fermé l’immigration de travail en 1974 et organisé le regroupement familial (1976-1978) : les enfants sont nés français — on ne parle pas d’étrangers à intégrer, mais d’enfants de la République. Les « cages » : grands ensembles vidés de leurs classes moyennes (1977), attributions concentrant les familles immigrées, enclavement — puis la désindustrialisation (1974-1984) qui retire aux fils l’échelle ouvrière par laquelle toutes les vagues précédentes étaient montées ; quarante ans de politique de la ville en sont l’aveu. Les années de feu (1981-1995) : Minguettes, Marche de 1983 trahie par la récupération, héroïne qui décime, Vaulx-en-Velin — or ces années sont celles de l’islam des caves (Kepel, 1987) et des « musulmans sociologiques » sans pratique : la violence a explosé dans le vide religieux, pas dans le plein — et dès janvier 1983, l’État imputait aux « chiites » des grèves d’ouvriers : l’islamisation du regard a précédé de dix ans celle des quartiers. Le retour à l’islam (1990-2000) : la tawba des enfants a donné aux cités ce que les plans n’avaient pas donné — un code : prières, interdits, mariage, dignité ; le pratiquant sort des trafics — jusqu’aux services qui notaient l’hostilité entre dealers et jeunes revenus à la mosquée —, et le Prophète avait nommé ce mouvement : le muhâjir est celui qui émigre loin de ce qu’Allah a interdit (Bukhârî). L’écart demeure et il est porté — 2005, le narcotrafic, l’islamisme condamné —, mais la déception de l’État est nommée : on attendait des intégrés sécularisés, on a eu des intégrés priants — et l’on a reproché aux mêmes enfants d’être délinquants, puis d’être pieux (Creil 1989, loi de 2004). Le triple mur explique le reste : l’embauche (testings de 2004 et 2006 : le prénom et l’adresse disqualifient), les médias du fait divers, l’écran de l’assignation — le repli n’est pas la cause du rejet, il en est l’enfant, et l’islam fut la seule appartenance qui ne se refusait pas. Le dessein, enfin : excellence, citoyenneté pleine, islam structurant transmis, mémoire sans haine, bâtir — et la promesse : Allah ne modifie l’état d’un peuple que lorsque celui-ci change ce qui est en lui (13, 11). Français et musulmans pleinement : le pont — voilà l’avenir que ces enfants peuvent dessiner. Et pour ceux qui arrivent demain, le chapitre VIII pose la doctrine : l’islam n’est pas une religion sans frontières — l’autorité administre l’intérêt général (maslaha), et « honorez vos engagements » (5, 1) : le visa est un pacte, l’entrée irrégulière une rupture d’engagement qui ne crée pas un droit, quand l’asile du persécuté demeure un devoir distinct (9, 6) ; la capacité d’accueil fonde la maîtrise des flux — qui veut éviter les cages de demain maîtrise les flux d’aujourd’hui, au bénéfice premier des installés — ; venir, c’est aussi apprendre — la langue, l’histoire, les lois — avec la gratitude prophétique envers le pays d’accueil ; l’intégration civique s’exige, l’assimilation religieuse jamais ; et la fermeté se dit sans un mot qui animalise (17, 70) et sans procès collectif : ni l’illusion du sans-limites, ni la haine de l’étranger — même aux frontières, le musulman reste l’homme du pacte et de la justice.

 

◆ À retenir

– La méthode : répondre par la chronologie — les faits datés, dans l’ordre —, car elle renverse seule l’accusation : les quartiers ont brûlé quand l’islam en était absent, et se sont structurés quand il y est revenu.

– L’origine : la France a organisé l’immigration de travail (années 1960, accords, usines, foyers, bidonvilles), l’a suspendue en 1974, et le regroupement familial (1976, consacré en 1978) a fait naître les enfants ici — français de naissance : des enfants de la République, non des étrangers à intégrer.

– Les « cages » : classes moyennes parties (accession aidée, 1977), attributions concentrant les familles immigrées, enclavement et stigmate d’adresse — puis la désindustrialisation (1974-1984) qui retire aux fils l’échelle ouvrière des vagues précédentes. Quarante ans de politique de la ville (1977-2003) : l’aveu d’un mal créé.

– Les années de feu (1981-1995) sont les années sans islam : Minguettes (1981), Marche de 1983 — des enfants demandant l’égalité française, puis récupérés —, héroïne qui décime, Vaulx-en-Velin (1990) ; l’islam des caves (Kepel, 1987), des fils « musulmans sociologiques » sans pratique : la violence a explosé dans le vide religieux.

– 1983, la pièce d’archive : des grèves d’ouvriers immigrés imputées par le pouvoir à des « intégristes » et des « chiites » — quand les mosquées étaient des caves : l’islamisation du regard d’État a précédé de dix ans l’islamisation des quartiers.

– Le retour à l’islam (1990-2000) a pacifié ce que la relégation avait allumé : la tawba donne un code (prières, interdits, mariage, dignité), le pratiquant sort des trafics — hostilité dealers-mosquée notée jusque par les services —, et le Prophète avait nommé le mouvement : « le muhâjir est celui qui émigre loin de ce qu’Allah a interdit » (Bukhârî). L’écart est porté : 2005, le narcotrafic, l’islamisme — condamnés.

– La déception de l’État, nommée : on attendait des intégrés sécularisés (le « beur » laïc de 1983), on a eu des intégrés priants — la réussite vécue comme une défaite ; de Creil (1989) à la loi de 2004, le « problème » change de nom : on a reproché aux mêmes enfants d’être délinquants, puis d’être pieux.

– Le triple mur : l’embauche (testings 2004 et 2006 : à CV identique, le prénom et l’adresse disqualifient massivement), les médias du seul fait divers, l’écran de l’assignation (dealer, braqueur, terroriste — La Haine, 1995, exception célèbre par sa rareté). Le repli n’est pas la cause du rejet : il en est l’enfant — et l’islam fut la seule appartenance qui ne se refusait pas.

– Le dessein des enfants de la République : l’excellence (la seule revanche licite), la citoyenneté pleine (ce pays est le nôtre — pacte des dossiers n° 21 et 27), l’islam structurant vécu et transmis, la mémoire sans haine, et bâtir — avec la promesse de 13, 11 : Allah ne modifie l’état d’un peuple que lorsqu’il change ce qui est en lui. Être pleinement français et pleinement musulmans : le pont.

– Les frontières, pensées en musulman (§ VIII) : l’islam n’est pas sans frontières — l’autorité administre l’intérêt général (maslaha), et « honorez vos engagements » (5, 1 — la note du traducteur : envers les hommes, en respectant la parole donnée) : le visa est un pacte, l’entrée irrégulière une rupture d’engagement qui ne crée pas de droit, et l’asile du persécuté un devoir distinct (9, 6). La capacité d’accueil fonde la maîtrise : qui veut éviter les cages de demain maîtrise les flux d’aujourd’hui — au bénéfice premier des installés.

– La réciprocité et les deux refus : venir, c’est aussi apprendre — langue, histoire, institutions, lois, travail selon son projet — avec la gratitude prophétique (« n’est pas reconnaissant envers Allah qui n’est pas reconnaissant envers les gens ») ; l’intégration civique s’exige, l’assimilation religieuse jamais ; la fermeté se dit sans mots qui animalisent (17, 70 : « Nous avons honoré les fils d’Adam ») et sans procès collectif — ni l’illusion du sans-limites, ni la haine de l’étranger : même aux frontières, le musulman reste soumis à la justice.

 

Sources

Coran et Sunna : traduction française des sens par Rachid Maach (13, 11 ; 5, 1 et sa note — la parole donnée envers les hommes) ; références discutées en prose : 9, 6 (l’asile dû au demandeur de protection) ; 17, 70 (la dignité des fils d’Adam) ; 49, 13 ; Al-Bukhârî (le musulman et le muhâjir redéfinis — hadith d’ouverture du Sahîh) ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, authentifié (la gratitude envers les gens) ; la charge de l’intérêt général par l’autorité (al-maslaha al-ʿâmma) : doctrine constante.

Histoire et institutions : l’immigration organisée (Office national d’immigration, accords bilatéraux des années 1960, accord franco-algérien de 1968) ; suspension de l’immigration de travail (juillet 1974) ; regroupement familial (décret de 1976 ; Conseil d’État, 1978) ; aide au retour (1977) ; foyers Sonacotra et bidonvilles (Nanterre) ; politique de la ville : Habitat et Vie Sociale (1977), ZEP (1981), Banlieues 89, zones franches (1996), rénovation urbaine (2003) ; Minguettes (1981) ; Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983) ; déclarations gouvernementales sur les grèves de l’automobile (janvier 1983) ; Vaulx-en-Velin (1990), Sartrouville et Mantes-la-Jolie (1991) ; affaire de Creil (1989) et loi du 15 mars 2004 ; émeutes de l’automne 2005.

Études et travaux : Gilles Kepel, Les banlieues de l’islam (1987 — l’islam des caves et des foyers) ; testing de l’Observatoire des discriminations (Université Paris I, 2004 : à CV identique, environ cinq fois moins de convocations pour le candidat au prénom et à l’adresse maghrébins) ; testing du Bureau international du travail en France (2006) ; travaux sociologiques sur les sorties de délinquance par la religion et sur les « musulmans sociologiques » ; La Haine (M. Kassovitz, 1995) et les témoignages d’acteurs sur l’assignation aux rôles.

Renvois de la série : dossiers n° 14 (le jihad et la condamnation du terrorisme), n° 21 et 27 (les pactes et la loyauté civique), n° 26 (la cohabitation vécue) ; à paraître : les prisons et l’islam.