Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 7
L’Empire ottoman, une tyrannie sans loi ?
Six siècles au banc d’essai : la loi et le kânûn, les cadis et leurs registres, les millets, les sultans déposés par fatwa ; la devchirmé, le fratricide, le harem réel, l’esclavage ; les splendeurs et les violences, jusqu’au génocide de 1915 nommé sans détour — ni légende noire, ni nostalgie
I. Le mythe — le « Turc terrible », et son double
L’Empire ottoman est, dans l’imaginaire européen, le visage politique de l’islam, et ce visage a été fixé par cinq siècles de peur : le « Turc terrible » aux portes de Vienne, le sultan despote qui fait étrangler ses frères, le harem aux centaines de femmes, le janissaire arraché enfant à sa mère chrétienne, le pacha corrompu, et pour finir les massacres de 1915. Montesquieu en a fait le type même du « despotisme oriental » : un pouvoir sans loi, où tout dépend du caprice d’un seul. L’accusation d’aujourd’hui en tire une thèse : l’islam, quand il gouverne, produirait cela — une tyrannie sans droit, des minorités écrasées, et des génocides. Donnons-lui sa version la plus forte, car elle s’appuie sur des faits que ce dossier accordera un à un : le pouvoir du sultan était immense ; des enfants chrétiens ont été prélevés ; des frères ont été exécutés par loi ; des esclaves ont peuplé le palais ; des provinces ont été pillées ; et des centaines de milliers d’Arméniens sont morts en 1915.
Mais ce mythe a, dans notre camp, un double inversé qu’il faut écarter avec la même fermeté : la nostalgie ottomane, qui fait de l’empire un âge d’or de justice et de coexistence, un califat idéal dont la chute aurait livré les musulmans au chaos. Cette image est aussi fausse que l’autre, et plus dangereuse pour nous, car elle oblige à nier des crimes que l’histoire a établis. Ce dossier dira donc ce que fut l’empire : un État de lois, et non un caprice — avec un droit, des juges, des registres, un cheikh al-islam capable de déposer un sultan — ; un ordre de coexistence réel et inégal, où les communautés ont vécu et prospéré six siècles ; un pouvoir qui a aussi commis des actes que son propre droit condamnait — et dont le dernier, le génocide de 1915, fut l’œuvre d’un régime nationaliste qui avait cessé d’être ce que l’empire avait été. Un empire se juge comme un empire : à ses lois, à ses contemporains, et à ses crimes.
Ce que ce dossier ne fera pas : nier la devchirmé, le fratricide, l’esclavage, les massacres ni le génocide arménien ; ni présenter l’empire comme un modèle à restaurer. Ce qu’il fera : montrer qu’il fut un État de droit à la mesure de son temps, comparer ce droit à celui de ses contemporains, et distinguer l’empire — une institution humaine — de l’islam, dont il a parfois violé la loi.
II. La méthode — comment juger un empire de six siècles
Trois règles. La première est de distinguer la norme, l’institution et la pratique : ce que la loi disait, ce que les institutions faisaient, ce que les hommes ont fait — un empire peut avoir un droit excellent et des gouverneurs voleurs, comme tout État. La deuxième est de comparer un empire à ses contemporains, non à nos critères : l’Empire ottoman doit être mesuré aux Habsbourg, aux Valois, aux tsars, à l’Espagne de l’Inquisition et à l’Angleterre des Tudors, non à la Suède de 2026 ; juger un État du XVIe siècle avec la Déclaration de 1948 condamne tous les États du XVIe siècle, et ne dit rien sur aucun. La troisième est de distinguer l’empire de l’islam : les Ottomans se réclamaient de l’islam, et ils l’ont servi ; mais ils ont aussi pratiqué ce que le fiqh condamnait, et l’on verra que leurs propres savants le leur ont dit. Juger l’islam par les crimes ottomans serait juger le christianisme par ceux des Habsbourg — un procédé que nul historien sérieux n’emploie dans un sens, et que nous refusons dans l’autre. Ce que l’accusation doit démontrer n’est donc pas que l’empire fut dur — il le fut — mais qu’il fut sans loi, et que ses crimes furent la conséquence de sa religion.
III. Les textes — ce que l’islam demande au pouvoir
Avant de juger l’empire, posons la norme qu’il revendiquait. Le Coran ordonne de rendre les dépôts à leurs ayants droit et de juger entre les hommes avec justice (4, 58), de pratiquer la justice et la bienfaisance (16, 90), et de ne pas laisser la haine d’un peuple pousser à l’injustice (5, 8). Le Prophète a fait du gouvernant un responsable, non un maître :
كُلُّكُمْ رَاعٍ وَكُلُّكُمْ مَسْئُولٌ عَنْ رَعِيَّتِهِ، الْإِمَامُ رَاعٍ وَمَسْئُولٌ عَنْ رَعِيَّتِهِ
« Chacun de vous est un berger, et chacun de vous répondra de son troupeau : le souverain est un berger, et il répondra de son troupeau. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 893) et Muslim (n° 1829), d’après Ibn ‘Umar
اتَّقُوا الظُّلْمَ، فَإِنَّ الظُّلْمَ ظُلُمَاتٌ يَوْمَ الْقِيَامَةِ
« Gardez-vous de l’injustice, car l’injustice sera ténèbres au Jour de la résurrection. »
Rapporté par Muslim (n° 2578), d’après Jâbir — et par Al-Bukhârî (n° 2447) dans une version voisine
Un pouvoir qui répond de ses sujets devant Dieu, lié par une loi qu’il ne fait pas, et dont l’injustice est promise aux ténèbres : voilà la norme. L’empire s’y est référé six siècles — et c’est à elle, autant qu’à l’histoire, que nous le mesurerons.
IV. Un empire de lois — la sharî‘a, le kânûn, les cadis et leurs registres
Le « despotisme oriental » de Montesquieu décrit un pouvoir sans loi. L’Empire ottoman en avait deux. La première est la sharî‘a, selon l’école hanafite, qui gouvernait le statut personnel, les contrats, les successions, les crimes et le culte, et que le sultan ne pouvait ni abolir ni modifier. La seconde est le kânûn, le droit sultanien : des règlements administratifs, fiscaux et pénaux, promulgués par le souverain pour les domaines que la Loi laissait ouverts — l’impôt, l’armée, les provinces, les amendes. Soliman le Magnifique est appelé Kânûnî, « le Législateur », et son cheikh al-islam Ebussuud Efendi a passé sa vie à mettre le kânûn en conformité avec la sharî‘a, fatwa après fatwa : le droit sultanien était subordonné à la Loi, et contrôlé par ses docteurs. Ces lois étaient appliquées par des juges : les cadis, formés dans les madrasas, nommés et révoqués par l’État, siégeant dans chaque ville, et tenant des registres — les sicils — dont des milliers de volumes nous sont parvenus, de Sarajevo à Alep. Les historiens qui les ont dépouillés — Ronald Jennings à Kayseri et à Chypre, Haim Gerber à Bursa — y ont trouvé un fait qui ruine le mythe : les chrétiens et les juifs portaient volontiers leurs affaires devant le cadi, même quand leurs propres tribunaux étaient compétents, parce que sa procédure était rapide et son jugement exécutoire — des femmes chrétiennes y plaidaient contre leurs maris, et y gagnaient. Un despote n’a pas de juges que les vaincus viennent chercher.
Et le sultan lui-même était sous la loi — pas seulement en théorie. Le cheikh al-islam, chef de la hiérarchie religieuse, pouvait déclarer par fatwa qu’un sultan avait violé la Loi et devait être déposé ; et cela s’est fait. Mustafa Ier fut déposé en 1618 et en 1623, Osman II en 1622, Ibrahim en 1648, Mehmed IV en 1687, Mustafa II en 1703, Ahmed III en 1730, Selim III en 1807, Mustafa IV en 1808, Abdülaziz en 1876, Abdülhamid II en 1909 — à chaque fois, une fatwa constatant l’incapacité ou l’injustice a précédé la déposition. On dira que ces fatwas étaient souvent obtenues par les factions, et c’est vrai ; mais un pouvoir qui doit, pour renverser un souverain, faire constater par un juriste qu’il a violé la Loi n’est pas un pouvoir sans loi. Le despotisme oriental est une invention des Lumières, qui avaient besoin d’un repoussoir pour penser la monarchie absolue de Versailles — laquelle, elle, ne connaissait aucune autorité capable de déposer le roi.
V. Les millets — coexistence réelle, inégalité réelle
Le 29 mai 1453, Mehmed II prend Constantinople après cinquante-trois jours de siège ; la ville, prise d’assaut, subit trois jours de pillage, selon l’usage de toutes les armées du temps — on ne le cache pas. Mais le premier acte du vainqueur, en janvier 1454, est d’installer un patriarche orthodoxe, Gennadios Scholarios, de lui remettre le bâton pastoral de sa main, et de lui garantir les églises, le culte, les tribunaux ecclésiastiques et l’autorité sur tous les orthodoxes de l’empire. Le patriarcat de Constantinople, que les Latins avaient humilié en 1204, retrouve sous les sultans une autorité qu’il n’avait plus sous les derniers empereurs ; il existe encore. C’est le principe de ce qu’on appellera les millets : chaque communauté religieuse — orthodoxe, arménienne, juive, puis d’autres — gouvernée par son chef religieux, avec ses tribunaux pour le statut personnel, ses écoles, ses lieux de culte et sa fiscalité propre, sous l’autorité du sultan. Le mot « système des millets » est du XIXe siècle, et les historiens préfèrent parler de pratiques variables ; le fait, lui, est constant : les communautés se sont administrées elles-mêmes pendant cinq siècles. Et en 1492, quand l’Espagne expulse ses juifs, Bayezid II envoie sa flotte les chercher — la tradition lui prête le mot : Ferdinand « appauvrit son royaume pour enrichir le mien » — ; Salonique devient la grande ville juive de la Méditerranée, où la première presse de l’empire, juive, imprime dès 1493, et Istanbul, Smyrne, Safed accueillent les exilés.
Il faut dire aussi ce que ce régime n’était pas. Les non-musulmans payaient la jizya, ne portaient pas les armes, n’accédaient pas aux plus hautes fonctions, et subissaient par moments des règles de préséance et de vêtement — l’infériorité juridique que le dossier n° 6 a décrite et chiffrée, et qui vaut ici. Ce n’était pas l’égalité des citoyens ; c’était un ordre de communautés, protégé et hiérarchisé, à une époque où l’Europe n’avait pas d’ordre pour ses minorités, mais des bûchers et des expulsions. Les Grecs, les Serbes, les Bulgares, les Roumains sont restés chrétiens sous cinq siècles de sultans — le contre-test du dossier n° 5 — ; les Arméniens ont eu leurs banquiers, leurs architectes et leurs ministres ; les juifs, leurs médecins et leurs diplomates à la cour. Un empire qui aurait voulu écraser ses minorités avait six siècles pour le faire ; il les a gouvernées.
VI. Les points durs — ce que l’empire a fait de contraire à sa propre loi
La devchirmé
Du XIVe au XVIIe siècle, l’État prélevait périodiquement, dans les villages chrétiens des Balkans et d’Anatolie, des garçons qui étaient convertis, formés à Istanbul et versés dans l’armée — les janissaires — ou dans l’administration, jusqu’aux plus hautes charges : des grands vizirs, Sokollu Mehmed Pacha en tête, en sont sortis. Il faut dire les deux faces, sans en taire une. D’un côté, l’arrachement : des enfants pris à leurs familles et à leur foi, par un pouvoir qui n’en avait pas le droit — car le fiqh protège la personne et la religion du dhimmî, et des juristes de l’époque ont relevé que ce prélèvement n’avait aucun fondement dans la Loi, des fatwas ayant été sollicitées pour le justifier par des arguments que la plupart des savants ont jugés faibles. De l’autre, la réalité sociale : une voie d’ascension si prisée que des familles musulmanes de Bosnie demandèrent et obtinrent d’y être admises, et que des parents chrétiens, parfois, soudoyaient les recruteurs pour que leur fils fût pris. Ni l’un ni l’autre n’efface le fait : la devchirmé fut une pratique d’État contraire au droit musulman, et elle doit être nommée comme telle — c’est précisément ce que distinguer l’empire de l’islam veut dire.
Le fratricide
Le kânûn de Mehmed II autorisait le sultan qui montait sur le trône à faire exécuter ses frères « pour l’ordre du monde », afin d’éviter les guerres de succession qui avaient déchiré l’empire après Bayezid Ier. Mehmed III, en 1595, fit étrangler ses dix-neuf frères, dont des enfants. Aucun juriste n’a jamais pu fonder cela sur la Loi, qui interdit de tuer un innocent ; c’était un calcul de raison d’État, et l’empire lui-même y renonça au début du XVIIe siècle, remplaçant la mise à mort par la réclusion des princes au palais — la « cage » — et la succession par le plus âgé. Un crime de dynastie, non un commandement de l’islam ; et un crime que les dynasties européennes du même temps ont pratiqué sans loi, par le poison et le cachot.
Le harem — le réel contre le fantasme
Le harem des peintres et des romanciers — des centaines de femmes nues attendant le maître — est une invention européenne, que les Orientalistes ont peinte sans jamais y entrer. Le harem réel était la partie familiale du palais, où vivaient la mère du sultan, ses épouses et concubines, ses enfants, ses sœurs, et des centaines de femmes au service de cette maison, sous une hiérarchie stricte dominée par la valide sultan, la mère du souverain, souvent la personne la plus puissante de l’empire. Les concubines étaient des esclaves — c’est un fait du droit de l’époque, que le dossier n° 19 a traité — ; mais la mère d’un sultan devenait libre et régnait, et Roxelane, esclave venue de Ruthénie, fut épousée par Soliman et dicta la politique de l’empire. Le XVIIe siècle a connu ce que les historiens appellent le « sultanat des femmes », où des régentes ont gouverné. Ce n’est pas l’émancipation moderne, et nul ne le prétend ; c’est le contraire d’un sérail de bêtes.
L’esclavage
L’empire a pratiqué l’esclavage jusqu’au XIXe siècle, par la guerre, la devchirmé, les traites de la mer Noire et de l’Afrique, et il faut le dire sans détour. Il faut dire aussi comment il y a mis fin : la fermeture du marché aux esclaves d’Istanbul en 1847, l’interdiction de la traite des Africains en 1857, la convention anglo-ottomane de 1880, et l’extinction progressive de l’institution au début du XXe siècle, par assèchement des sources plus que par proclamation — le mouvement que l’islam avait engagé dès l’origine en multipliant les voies d’affranchissement (dossier n° 19). L’empire a été l’un des derniers États à abolir ; il n’a pas été le seul, et il l’a fait.
VII. Les splendeurs — ce que six siècles ont bâti
Un empire ne se réduit pas à ses crimes, et l’historien doit dire ce qu’il a construit. Il a tenu trois continents en paix intérieure pendant des siècles — la pax ottomanica des historiens —, sécurisé les routes, unifié les monnaies, fait d’Istanbul la plus grande ville d’Europe, cosmopolite, où l’on parlait vingt langues. Mimar Sinan y a élevé la Süleymaniye et, à Edirne, la Selimiye, sommets de l’architecture mondiale. Les fondations pieuses — les vakıfs — ont financé des milliers de mosquées, d’écoles, d’hôpitaux, de fontaines, de ponts et de soupes populaires, dans un système de bienfaisance qu’aucun État européen du temps n’égalait. L’empire a accueilli les exilés — les juifs d’Espagne, les huguenots après 1685 par milliers, les réfugiés hongrois et polonais après 1849 — et il a offert aux Balkans, souvent oublié, cinq siècles sans guerre de religion, quand l’Europe du Nord s’entre-tuait pendant trente ans. Les Balkans y ont gardé leurs langues, leurs Églises et leurs élites ; la Bosnie et l’Albanie y sont devenues musulmanes lentement, par conviction et par intérêt — sans conversion forcée, et c’est ce que le dossier n° 5 a établi. Qu’un empire ait duré six siècles, de 1299 à 1922, est en soi une donnée : on ne tient pas si longtemps tant de peuples par la seule terreur.
VIII. Les violences — nommées, datées, jusqu’à 1915
Et voici ce que l’empire a fait de pire, dit sans détour, parce que la série s’y est engagée et parce que la nostalgie de notre camp y échoue toujours. Les conquêtes furent des conquêtes, avec leurs sacs — Constantinople 1453, Bagdad 1638, Chypre 1571 et la mise à mort du gouverneur vénitien Bragadin. La guerre d’indépendance grecque, en 1821-1822, vit des massacres des deux côtés : les Grecs insurgés massacrèrent les musulmans de Tripolitsa en 1821, et les troupes ottomanes massacrèrent et déportèrent la population de Chios en 1822 — le tableau de Delacroix a fixé le second, non le premier, et l’honnêteté exige les deux. Sous Abdülhamid II, les massacres hamidiens de 1894-1896 firent des dizaines de milliers de morts, peut-être bien davantage, parmi les Arméniens d’Anatolie. Et en 1915, le gouvernement du Comité Union et Progrès — les Jeunes-Turcs, un parti nationaliste et positiviste qui avait déposé le sultan en 1909 et vidé le califat de tout pouvoir — ordonna la déportation des Arméniens de l’empire, et cette déportation fut une extermination : par les massacres, les marches de la mort vers le désert syrien, la faim et la maladie, entre six cent mille et un million et demi d’Arméniens périrent, ainsi que des Assyriens et des Grecs d’Anatolie. La quasi-totalité des historiens qualifie ces faits de génocide, et ce dossier le fait avec eux. Il dit aussi qui en fut l’auteur : non l’islam, dont la Loi interdit de tuer un protégé et dont les muftis n’ont pas ordonné ces crimes, mais un régime qui avait rompu avec elle — et des musulmans l’ont montré en refusant : le gouverneur Mehmed Celal Bey, à Alep puis à Konya, refusa d’exécuter les ordres de déportation et fut destitué ; d’autres cachèrent, protégèrent, adoptèrent. Reconnaître le génocide n’est pas trahir l’islam : c’est lui être fidèle, car celui qui tue un protégé ne sentira pas le parfum du Paradis. Et le nier, comme le fait l’État turc, est une faute que ce site ne commettra pas.
IX. Le déclin et la fin — de l’État de lois à l’État-nation
L’empire a tenté de se réformer, et il faut le dire, car le mythe le fige dans l’immobilité. Les Tanzimat, à partir de 1839, proclamèrent la sécurité des personnes et des biens pour tous les sujets ; le rescrit de 1856 abolit la jizya et proclama l’égalité des sujets sans distinction de religion ; la loi de 1869 créa une citoyenneté ottomane commune ; la Constitution de 1876 institua un parlement où siégèrent des députés chrétiens et juifs. Ces réformes furent inégalement appliquées, suspendues par Abdülhamid, et c’est l’échec de l’empire multiconfessionnel — sous la pression des nationalismes balkaniques soutenus par les puissances européennes, et de son propre nationalisme turc — qui conduisit aux catastrophes de 1894 et de 1915 : le génocide fut l’œuvre d’un État qui avait cessé d’être un empire de communautés pour devenir une nation en guerre, selon le modèle européen qu’il imitait. Le califat, vidé de tout pouvoir depuis 1909, fut aboli en 1924 par la République. Les musulmans d’aujourd’hui qui regrettent l’empire regrettent, le plus souvent, une image ; l’empire réel était un État de son temps, qui a mieux protégé ses minorités que ses voisins pendant cinq siècles, et qui les a trahies quand il a cessé d’être lui-même.
X. La part de vérité
Concédons ce que l’accusation contient de vrai. Oui, le pouvoir du sultan était immense, les gouverneurs souvent corrompus, les provinces lointaines pressurées, et les réformes tardives. Oui, la devchirmé fut un arrachement contraire au droit musulman ; oui, le fratricide fut une loi de dynastie que la Loi ne pouvait fonder ; oui, l’esclavage dura jusqu’au XIXe siècle ; oui, les non-musulmans étaient inférieurs en droit. Et oui, l’empire finissant a massacré et exterminé — les Arméniens de 1915 sont les victimes d’un génocide, et nul musulman ne doit le nier. Il faut ajouter la faute de notre camp : la nostalgie qui fait de l’empire un califat idéal est une légende, qui empêche de voir ses crimes et nous condamne à les excuser. Mais aucune de ces concessions n’établit la thèse : une tyrannie sans loi. L’empire avait deux droits, des juges que les vaincus venaient chercher, des registres par milliers, un cheikh al-islam qui déposait les sultans, des communautés qui se gouvernaient elles-mêmes, et six siècles de durée. Ses crimes furent ceux d’un État — et les pires, ceux d’un État qui avait rompu avec sa loi.
XI. Le retournement — et la question-test
Comparons l’empire à ses contemporains, puisque c’est la seule mesure. Pendant que Mehmed II installait un patriarche à Constantinople, l’Espagne expulsait ses juifs et brûlait ses conversos ; pendant que Salonique accueillait les exilés de 1492, Venise inventait le ghetto ; pendant que les Balkans vivaient cinq siècles sans guerre de religion, l’Allemagne perdait un tiers de sa population dans la guerre de Trente Ans ; pendant que Louis XIV révoquait l’édit de Nantes, le sultan accueillait les huguenots ; et quand Montesquieu décrivait le « despotisme oriental », il écrivait sous un roi qu’aucune autorité ne pouvait déposer, dans un royaume où les protestants n’avaient pas d’état civil. Question-test, à poser à quiconque parle de tyrannie sans loi : citez l’empire européen du même temps dont les minorités religieuses furent mieux traitées — et dites-nous dans quel sens les réfugiés ont voyagé, de 1492 à 1849. Puis la question symétrique, à notre camp : citez le verset ou le hadith qui autorise à prendre des enfants chrétiens, à étrangler ses frères, ou à déporter un peuple vers le désert. Il n’y en a pas. L’empire fut grand quand il a suivi sa Loi, et criminel quand il l’a quittée — et c’est exactement ce qu’on attend d’un empire d’hommes.
XII. Objections et questions fréquentes
Q. Le sultan était un despote absolu.
Il était lié par la sharî‘a, qu’il ne pouvait modifier, et par un kânûn contrôlé par le cheikh al-islam ; dix sultans ont été déposés sur fatwa constatant qu’ils avaient violé la Loi. Le « despotisme oriental » est une construction des Lumières, écrite sous une monarchie que personne ne pouvait déposer.
Q. Les cadis étaient aux ordres.
Nommés et révocables, comme tous les juges des monarchies du temps ; mais leurs registres montrent des chrétiens et des juifs venant plaider devant eux de leur plein gré, et des femmes y gagnant contre leurs maris. On ne choisit pas le tribunal du despote quand on a le sien.
Q. La devchirmé, c’est de l’enlèvement d’enfants.
Oui, et c’est contraire au droit musulman, qui protège la personne et la religion du dhimmî ; les juristes du temps l’ont dit, et les fatwas qui l’ont justifiée sont faibles. Que des familles l’aient recherchée comme une ascension ne change pas sa nature : une pratique d’État, non un commandement de l’islam.
Q. Les sultans tuaient leurs frères.
Par un kânûn de Mehmed II qu’aucun juriste n’a pu fonder sur la Loi, et que l’empire a abandonné au XVIIe siècle pour la réclusion et la succession par l’âge. Un crime de dynastie — que les cours d’Europe pratiquaient par le poison, sans même le dire.
Q. Le harem.
La maison du sultan, gouvernée par sa mère, où des esclaves devenaient mères de souverains et régentes — Roxelane épousa Soliman. Les peintres qui l’ont imaginé n’y sont jamais entrés. Ce n’est pas l’émancipation ; ce n’est pas le fantasme non plus.
Q. Les chrétiens des Balkans ont été opprimés cinq siècles.
Inférieurs en droit, oui ; ils ont gardé leurs langues, leurs Églises, leurs élites et leur foi, sans guerre de religion, quand l’Europe se déchirait. Les Grecs sont restés grecs et orthodoxes sous cinq siècles de sultans — c’est l’inverse d’une oppression destructrice.
Q. Le génocide arménien prouve la violence de l’islam.
Il prouve la violence d’un régime nationaliste, les Jeunes-Turcs, qui avait déposé le sultan et vidé le califat, en pleine guerre mondiale. La Loi de l’islam interdit de tuer un protégé ; des gouverneurs musulmans ont refusé d’exécuter les ordres et l’ont payé. Reconnaître le génocide est fidèle à l’islam ; le nier ne l’est pas.
Q. Mais l’islam était la religion de l’État.
Comme le catholicisme était celle de l’Espagne de l’Inquisition. On ne juge pas une religion par les crimes des États qui s’en réclament, dans un sens comme dans l’autre ; on la juge à ses textes, et à ce que ses savants ont dit de ces crimes.
Q. L’empire a pillé les Balkans et le monde arabe.
Il a prélevé l’impôt, comme tout empire, et des gouverneurs ont volé, comme partout ; il a aussi bâti ponts, fontaines, écoles et hôpitaux par les vakıfs, et laissé aux provinces leurs élites. Le monde arabe sous les Ottomans a connu quatre siècles de paix intérieure que les frontières de 1920 ont rompue.
Q. Le califat ottoman était illégitime.
Les Ottomans n’étaient pas Quraychites, et des juristes l’ont relevé ; mais la majorité des savants, de l’Égypte à l’Inde, ont reconnu leur autorité par nécessité et par le service rendu aux Lieux saints. Ce débat de légitimité n’est pas celui de ce dossier : un califat contesté n’est pas une tyrannie sans loi.
Q. Faut-il regretter l’empire ?
Il faut le connaître. L’empire réel a mieux protégé ses minorités que ses voisins pendant cinq siècles, et il les a trahies quand il a cessé d’être lui-même. La nostalgie qui en fait un califat idéal est une légende qui nous oblige à nier ses crimes ; l’histoire vaut mieux.
Q. Qu’a-t-il laissé ?
Six siècles de durée, la pax ottomanica, Istanbul, Sinan, les vakıfs, Salonique, cinq siècles sans guerre de religion dans les Balkans, le patriarcat de Constantinople encore debout — et des crimes qu’il faut nommer. Un empire d’hommes, grand quand il a suivi sa Loi.
Synthèse
L’Empire ottoman fut-il une tyrannie sans loi ? Il eut deux lois — la sharî‘a, que le sultan ne pouvait modifier, et le kânûn, que le cheikh al-islam contrôlait —, des cadis dans chaque ville, des registres par milliers où chrétiens et juifs venaient plaider de leur gré, et un pouvoir que dix fatwas ont déposé : le « despotisme oriental » est une invention des Lumières, écrite sous un roi que nul ne pouvait déposer. Il gouverna ses communautés par les millets — Gennadios installé par Mehmed II en 1454, les juifs de 1492 recueillis par Bayezid II —, dans une inégalité réelle et une protection réelle, et les Grecs, les Serbes, les Bulgares sont restés chrétiens sous cinq siècles de sultans. Il a aussi commis ce que sa Loi condamnait, et ce dossier l’a nommé : la devchirmé, arrachement sans fondement dans le fiqh ; le fratricide, crime de dynastie abandonné au XVIIe siècle ; l’esclavage, jusqu’à son extinction entre 1847 et 1909 ; les massacres de 1822 et de 1894-1896 ; et le génocide des Arméniens en 1915, œuvre d’un régime nationaliste qui avait rompu avec l’empire et avec l’islam — que des musulmans ont refusé au prix de leur charge, et que nul musulman ne doit nier. Il a bâti Istanbul, Sinan, les vakıfs, la pax ottomanica, cinq siècles sans guerre de religion dans les Balkans, et il a tenté de se réformer — 1839, 1856, 1876 — avant de sombrer dans l’État-nation qu’il imitait. Mesuré à ses contemporains — l’Espagne de l’Inquisition, Venise du ghetto, l’Allemagne de la guerre de Trente Ans, la France de 1685 —, il fut, pour ses minorités, le régime le moins mauvais de son temps ; mesuré à sa Loi, il fut grand quand il l’a suivie et criminel quand il l’a quittée. Ni le Turc terrible ni le califat idéal : un empire d’hommes, de six siècles, à juger comme tel.
◆ À retenir — mémo
– Deux mythes à écarter : le « Turc terrible » des Lumières et le califat idéal de la nostalgie. Méthode : la norme, l’institution, la pratique ; comparer aux contemporains ; distinguer l’empire de l’islam.
– La norme : justice et dépôts (4, 58 ; 16, 90 ; 5, 8) ; « chacun de vous est un berger » (Al-Bukhârî n° 893) ; « l’injustice sera ténèbres » (Muslim n° 2578).
– Un État de lois : sharî‘a hanafite et kânûn ; Soliman Kânûnî et Ebussuud ; cadis et sicils (Jennings, Gerber) : chrétiens et juifs plaidant de leur gré devant le cadi ; dix sultans déposés sur fatwa (1618-1909). Le despotisme oriental, écrit sous Versailles.
– Les millets : trois jours de pillage en 1453, puis Gennadios patriarche (1454) ; autonomie des communautés ; 1492 et Salonique, presse juive dès 1493 ; inégalité réelle (jizya, préséance — dossier n° 6) ; les Balkans restés chrétiens (dossier n° 5).
– Points durs nommés : la devchirmé, contraire au fiqh, recherchée pourtant comme ascension ; le fratricide (kânûn de Mehmed II, les dix-neuf frères de 1595, abandonné pour la « cage ») ; le harem réel (valide sultan, Roxelane) contre le fantasme des peintres ; l’esclavage et son extinction (1847, 1857, 1880, 1909 — dossier n° 19).
– Splendeurs : pax ottomanica, Istanbul cosmopolite, Sinan, les vakıfs, l’accueil des exilés (1492, 1685, 1849), cinq siècles sans guerre de religion dans les Balkans, six siècles de durée.
– Violences, datées : 1453, Chypre 1571, Bagdad 1638 ; 1821-1822 des deux côtés (Tripolitsa, Chios) ; massacres hamidiens 1894-1896 ; génocide arménien 1915 — œuvre du Comité Union et Progrès, nationaliste, qui avait déposé le sultan ; six cent mille à un million et demi de morts ; les justes (Celal Bey) ; reconnu ici sans détour.
– Réformes et fin : Tanzimat 1839, égalité et fin de la jizya 1856, citoyenneté 1869, Constitution 1876 ; l’État-nation contre l’empire de communautés ; califat aboli en 1924.
– Part de vérité : pouvoir immense, corruption, devchirmé, fratricide, esclavage, infériorité des minorités, 1915 — et la nostalgie de notre camp. Aucune n’établit « sans loi ».
– Question-test : citez l’empire européen contemporain dont les minorités furent mieux traitées, et dites dans quel sens les réfugiés ont voyagé. À nous : citez le texte qui autorise la devchirmé, le fratricide ou la déportation — il n’existe pas.
Sources
Coran et hadith : en prose : 4, 58 ; 5, 8 ; 16, 90. « Chacun de vous est un berger » : Al-Bukhârî n° 893 et Muslim n° 1829 ; « l’injustice sera ténèbres » : Muslim n° 2578 et Al-Bukhârî n° 2447 ; « celui qui tue un protégé » : Al-Bukhârî n° 3166 (dossier n° 6).
Histoire ottomane : H. İnalcık, The Ottoman Empire : The Classical Age, 1300-1600 (1973) ; S. Faroqhi, D. Quataert, The Ottoman Empire, 1700-1922 (2000) ; K. Barkey, Empire of Difference (2008) ; C. Kafadar, Between Two Worlds (1995) ; D. Goffman, The Ottoman Empire and Early Modern Europe (2002) ; C. Imber, Ebu’s-su‘ud : The Islamic Legal Tradition (1997) ; R. Jennings, Christians and Muslims in Ottoman Cyprus (1993) et ses études sur Kayseri ; H. Gerber, State, Society and Law in Islam (1994) ; L. Peirce, The Imperial Harem (1993) ; B. Braude et B. Lewis (dir.), Christians and Jews in the Ottoman Empire (1982) ; Y. H. Erdem, Slavery in the Ottoman Empire and its Demise (1996) ; E. Toledano, Slavery and Abolition in the Ottoman Middle East (1998) ; Steven Runciman, La Chute de Constantinople (1965) ; sur 1915 : R. Kévorkian, Le Génocide des Arméniens (2006) ; T. Akçam, A Shameful Act (2006) ; D. Bloxham, The Great Game of Genocide (2005) ; sur les justes, les travaux sur Mehmed Celal Bey ; Montesquieu, De l’esprit des lois (1748), pour le « despotisme oriental » ; renvois aux dossiers n° 5, 6 et 19.
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