L’arbre de l’éternité · Chapitre 2 sur 12
II. D’où ça vient : généalogie d’un très vieux désir
Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission
1. Le plus ancien murmure
Le transhumanisme n’a pas été inventé en Californie. Sa promesse est la première que l’humanité ait entendue. Le Coran la rapporte :
« Le Diable le tenta en disant : “Ô Adam, t’indiquerai-je l’arbre de l’éternité et un royaume impérissable ?” » (20:120)
Et ailleurs, avec le mobile :
« Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir des anges ou d’être immortels. » (7:20)
Relisez ces deux versets à la lumière de ce que promettent aujourd’hui les laboratoires de la Silicon Valley : vaincre la mort (l’éternité), augmenter le corps et l’esprit au-delà de la condition humaine (devenir des anges), établir une domination technologique qui ne s’effondrera jamais (un royaume impérissable). Le programme complet tient dans une phrase, et cette phrase a été prononcée par Iblîs.
Ce n’est pas une lecture forcée. Iblîs lui-même est le premier « augmenté » du récit : « Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu et Tu l’as créé d’argile » (7:12). Le premier péché de la création n’est ni la luxure ni le meurtre : c’est l’orgueil de celui qui juge sa constitution supérieure et refuse la place que Dieu lui a assignée. Le transhumanisme, c’est l’argile qui veut devenir feu.
2. Gilgamesh, Nemrod et les bâtisseurs de ʿÂd
Le plus vieux récit écrit de l’humanité, l’Épopée de Gilgamesh (vers 2100 av. J.-C.), raconte un roi qui, après la mort de son ami, part chercher la plante de l’immortalité et la perd. Yuval Noah Harari, l’un des vulgarisateurs les plus lus du transhumanisme, appelle d’ailleurs lui-même le projet de vaincre la mort « le projet Gilgamesh ». La filiation est revendiquée.
Le Coran, lui, fait parler les bâtisseurs de ʿÂd, à qui le prophète Hûd reproche :
« Construisez-vous sur chaque hauteur un monument par vanité ? Et édifiez-vous des forteresses comme si vous deviez vivre éternellement ? » (26:128-129)
Et l’homme des deux jardins de la sourate al-Kahf : « Je ne pense pas que ceci puisse jamais périr, et je ne crois pas que l’Heure viendra » (18:35-36). Et Nemrod devant Ibrâhîm : « Moi aussi, je donne la vie et la mort » (2:258). Et Pharaon : « Je suis votre Seigneur, le Très-Haut » (79:24). Et Qârûn : « Ce n’est que grâce à une science que je possède » (28:78).
Le Coran décrit ainsi une constante : à chaque génération, ceux qui ont le pouvoir et la technique finissent par se croire dispensés de mourir, et le disent. Le transhumanisme n’est pas une nouveauté : c’est le nom moderne d’une tentation permanente, celle des puissants qui veulent que leur pouvoir soit un « royaume impérissable ».
3. Le versant occidental : gnose, Prométhée, Faust
Dans l’histoire des idées européennes, trois figures nourrissent le projet.
La gnose antique (IIe-IVe siècles) tenait le corps pour une prison, la matière pour l’œuvre d’un dieu inférieur, et le salut pour une évasion de la chair vers l’esprit pur. Le transhumanisme contemporain, qui rêve de « télécharger » l’esprit sur un support numérique et parle du corps comme d’un « substrat » provisoire, en est l’héritier direct. Le philosophe Olivier Rey l’a montré dans Leurre et malheur du transhumanisme (2018) : c’est une haine du corps déguisée en amour de l’humanité.
Prométhée, dans la mythologie grecque, vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes et en est puni. Le transhumanisme s’en réclame ouvertement. Le roman fondateur de la science-fiction, Frankenstein de Mary Shelley (1818), porte d’ailleurs le sous-titre Le Prométhée moderne : un savant fabrique un homme et en meurt.
Faust, l’homme qui vend son âme contre la connaissance et la jeunesse, est la troisième figure. On y reviendra : la structure du pacte (une promesse d’éternité contre une dépendance totale) est exactement celle qu’on retrouve aujourd’hui dans les contrats des entreprises d’implants.
4. Le tournant moderne : quand l’homme se déclare son propre sculpteur
Le passage du mythe au programme se fait à la Renaissance et aux Lumières.
En 1486, Pic de la Mirandole publie le Discours sur la dignité de l’homme, où il fait dire à Dieu, s’adressant à Adam, qu’il pourra se façonner lui-même dans la forme qu’il aura choisie. C’est la première formulation de l’homme comme sculpteur de sa propre nature : le manifeste de l’humanisme, et la matrice du transhumanisme.
En 1627, Francis Bacon, dans La Nouvelle Atlantide, décrit une société idéale dirigée par une « Maison de Salomon », académie de savants dont la liste des merveilles à accomplir commence par « la prolongation de la vie ». Dix ans plus tard, Descartes promet que la science nous rendra « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637).
En 1793-1794, Condorcet rédige son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain : la perfectibilité de l’homme y est déclarée « indéfinie », et la durée de la vie humaine doit « croître sans cesse ». Il écrit ces lignes en se cachant de la Terreur, quelques semaines avant de mourir en prison. La promesse d’immortalité n’a jamais protégé ceux qui la font.
5. Le XIXe siècle : ressusciter les morts, trier les vivants
Deux courants du XIXe siècle donnent au projet ses deux faces, la face « spirituelle » et la face « scientifique ».
Nikolaï Fedorov (1829-1903), bibliothécaire moscovite, fonde le « cosmisme russe » : la « tâche commune » de l’humanité est de ressusciter scientifiquement tous les morts, puis de coloniser l’espace pour les loger. Ses idées influenceront Tsiolkovski, père de l’astronautique soviétique. On retrouve aujourd’hui exactement ce programme (vaincre la mort, quitter la Terre) chez les milliardaires de l’espace.
Francis Galton (1822-1911), cousin de Darwin, forge en 1883 le mot « eugénisme » : améliorer l’espèce humaine en sélectionnant les reproducteurs. On sait où cette idée a conduit dans la première moitié du XXe siècle. Ce qu’on sait moins, c’est que le mot « transhumanisme » sera inventé par un président de la Société britannique d’eugénisme.
Nietzsche, enfin, fournit le vocabulaire du « surhomme ». Les transhumanistes eux-mêmes débattent de cette filiation ; ce qui est sûr, c’est qu’ils en ont gardé le mépris pour l’homme tel qu’il est, considéré comme un « pont » vers autre chose.
6. Le XXe siècle : le mot est prononcé
- 1923 : le biologiste J. B. S. Haldane publie Dédale, ou la science et le futur, où il prophétise la fécondation hors du corps et la maîtrise de la génétique.
- 1929 : le cristallographe J. D. Bernal, dans Le Monde, la Chair et le Diable, imagine des cerveaux humains transplantés dans des machines et des colonies spatiales. Le titre dit tout.
- 1932 : Aldous Huxley répond à ces rêves par Le Meilleur des mondes, la dystopie de l’homme fabriqué. Il ne convaincra pas son propre frère.
- 1955 : le jésuite Teilhard de Chardin, dont Julian Huxley préfacera Le Phénomène humain, théorise la « noosphère » et le « point Oméga » : l’humanité convergeant vers une conscience unifiée par la technique. Beaucoup de transhumanistes chrétiens ou post-chrétiens s’en réclament.
- 1957 : Julian Huxley, biologiste, premier directeur général de l’UNESCO (1946-1948), puis président de la Société britannique d’eugénisme (1959-1962), publie un essai intitulé Transhumanism. L’espèce humaine, écrit-il, peut, si elle le veut, se transcender elle-même. Le mot est né, et il est né dans l’eugénisme et dans une institution internationale.
- 1962 : Robert Ettinger, L’Homme est-il immortel ? (The Prospect of Immortality), fonde la cryonie : congeler les corps en attendant que la science sache les réveiller. La société Alcor, en Arizona, conserve aujourd’hui des centaines de corps et de têtes.
- 1988 : Hans Moravec, roboticien, publie Mind Children : les robots sont nos « enfants de l’esprit », destinés à nous succéder.
- 1989 : FM-2030 (Fereidoun Esfandiary, qui s’était rebaptisé d’après l’année de ses cent ans) publie Êtes-vous un transhumain ? Il mourra en 2000 ; son corps est chez Alcor.
- 1990 : Max More rédige Transhumanism: Toward a Futurist Philosophy et anime le mouvement « extropien » : une philosophie de l’auto-transformation illimitée.
- 1993 : le mathématicien Vernor Vinge popularise la « Singularité technologique », le moment où l’intelligence artificielle dépassera l’homme et échappera à toute prévision.
- 1998 : Nick Bostrom et David Pearce fondent la World Transhumanist Association (aujourd’hui Humanity+) et publient la Déclaration transhumaniste, dont le premier article annonce que l’humanité sera radicalement transformée par la technologie et qu’il est possible de « redessiner la condition humaine », y compris « l’inéluctabilité du vieillissement », « les limites des intellects humain et artificiel », « la souffrance » et « notre confinement à la planète Terre ».
Retenez la structure : en soixante-dix ans, une idée passe d’un eugéniste haut placé à des philosophes d’Oxford, en gardant intact son programme.
7. Le XXIe siècle : l’argent arrive
Ce qui change au XXIe siècle, ce n’est pas l’idée : c’est le budget.
- Ray Kurzweil, ingénieur, publie The Age of Spiritual Machines (1999) puis The Singularity Is Near (2005) : il date la Singularité de 2045 et annonce la fusion de l’homme et de la machine. En 2008, il cofonde avec Peter Diamandis la Singularity University, hébergée par la NASA et financée par Google ; en 2012, Google l’embauche comme directeur de l’ingénierie. Interrogé dans un documentaire sur l’existence de Dieu, il répond : « Pas encore. »
- Nick Bostrom dirige de 2005 à 2024 le Future of Humanity Institute à Oxford et publie Superintelligence (2014), recommandé par Bill Gates et Elon Musk.
- Larry Page, cofondateur de Google, lance en 2013 Calico, société dont l’objet est de vaincre le vieillissement. Le magazine Time titre alors : « Google peut-il résoudre la mort ? »
- Peter Thiel, cofondateur de PayPal et premier investisseur de Facebook, finance depuis les années 2000 la Fondation Mathusalem et les recherches d’Aubrey de Grey sur l’arrêt du vieillissement. Il écrivait en 2009 se dresser contre « l’idéologie de l’inévitabilité de la mort de chaque individu ».
- Jeff Bezos figure parmi les investisseurs d’Altos Labs (2022, trois milliards de dollars au lancement), qui travaille sur la « reprogrammation cellulaire » pour rajeunir les organismes. Sam Altman, patron d’OpenAI, a investi 180 millions de dollars dans Retro Biosciences, dont l’objectif affiché est d’ajouter dix ans à la vie humaine.
- Elon Musk fonde Neuralink en 2016. Au début de 2026, l’entreprise revendique une vingtaine de patients paralysés équipés de son implant « Telepathy » et prépare « Blindsight », un implant dans le cortex visuel destiné aux aveugles ; Musk annonce que les versions futures pourraient percevoir l’infrarouge ou l’ultraviolet, au-delà des limites naturelles. Le glissement du soin à l’augmentation se fait dans le même produit.
- Bryan Johnson, entrepreneur enrichi par la vente de sa société à PayPal, dépense des millions par an pour inverser son âge biologique, en a fait un mouvement (« Don’t Die », « Ne meurs pas ») et un documentaire diffusé par Netflix en 2025.
- Yuval Noah Harari, historien israélien, vulgarise tout cela dans Homo Deus (2015) : l’humanité, écrit-il, va chercher à s’élever elle-même au rang de dieu ; les humains sont désormais des « animaux piratables ». Ses livres sont recommandés par Barack Obama, Bill Gates et Mark Zuckerberg.
- Klaus Schwab, fondateur du Forum de Davos, publie La Quatrième Révolution industrielle (2016) : une fusion des technologies qui efface les frontières entre les sphères physique, numérique et biologique.
- Marc Andreessen, l’un des plus grands investisseurs de la Silicon Valley, publie en octobre 2023 un Manifeste techno-optimiste qui désigne comme « ennemis » le principe de précaution, l’éthique de la technologie et la « durabilité », et se réclame de l’« accélérationnisme ». Un courant, dit « e/acc », prône ouvertement la course à l’intelligence artificielle sans frein.
- En France, le chirurgien-entrepreneur Laurent Alexandre popularise le programme avec La Mort de la mort (2011), et l’Association française transhumaniste (Technoprog) en défend une version dite « démocratique ».
Deux chercheurs, Timnit Gebru et Émile Torres, ont proposé en 2023-2024 un acronyme pour désigner cette nébuleuse : TESCREAL (transhumanisme, extropianisme, singularitarisme, cosmisme, rationalisme, altruisme efficace, long-termisme). Ils montrent que ces courants partagent des institutions, des mécènes et une racine eugéniste ; Nick Bostrom lui-même a dû présenter en 2023 des excuses publiques pour un courriel raciste de 1996. On peut discuter l’acronyme ; on ne peut pas discuter la continuité des personnes et des financements.