I. Le symptôme : un médecin, une machine et un aveu

L’arbre de l’éternité · Chapitre 1 sur 12

I. Le symptôme : un médecin, une machine et un aveu

Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission

Il y a quelques années, l’idée qu’un médecin fonde son diagnostic sur une intelligence artificielle faisait sourire. Plus maintenant. Des outils d’aide au diagnostic sont déployés dans les hôpitaux, les cabinets et les services d’urgence, et la question que se posent les médecins n’est plus « faut-il ? » mais « comment ne pas en dépendre ? ».

Une première réponse est arrivée en août 2025, dans The Lancet Gastroenterology & Hepatology. Dix-neuf gastro-entérologues expérimentés, dans quatre centres polonais, avaient pris l’habitude de travailler avec une IA qui entoure à l’écran les polypes précancéreux. Quand on leur a retiré l’assistance, leur taux de détection est tombé de 28,4 % à 22,4 %. En quelques mois, des spécialistes chevronnés avaient perdu une part de leur œil. Les chercheurs ont appelé cela deskilling : déqualification. C’est la première étude clinique à mesurer ce que tout le monde pressentait : l’outil qui aide commence par remplacer, et ce qu’il remplace s’atrophie.

Au même moment, une équipe du MIT Media Lab publiait une étude sur cinquante-quatre volontaires écrivant des dissertations, les uns avec ChatGPT, les autres avec un moteur de recherche, les derniers sans rien. Les électroencéphalogrammes montraient que le groupe assisté par l’IA présentait la connectivité cérébrale la plus faible ; ses membres se souvenaient mal de ce qu’ils venaient d’écrire et ne le reconnaissaient parfois même pas comme leur. Les auteurs ont appelé cela « dette cognitive » : la facture d’un effort qu’on n’a pas fourni, et qu’on paiera plus tard.

Ces deux études disent la même chose, et c’est le point de départ de ce dossier. Le danger n’est pas d’abord dans la machine. Il est dans trois transferts qui s’opèrent silencieusement chaque fois qu’on lui confie une tâche :

  • le transfert de compétence : ce que la machine fait pour moi, je ne sais bientôt plus le faire ;
  • le transfert de confiance : ce que la machine me dit, je ne le vérifie plus ;
  • le transfert d’autorité : ce que la machine tranche, je ne le discute plus.

Et trois autres, plus lents, qui découlent des premiers : ce que la machine conserve, je ne le mémorise plus ; ce que la machine imite, je ne le cherche plus dans la relation humaine ; ce que la machine promet de réparer, je finis par le tenir pour indigne d’être accepté.

Le musulman a un mot pour le deuxième transfert : tawakkul, la confiance qui n’est due qu’à Allah. Il a un mot pour le troisième : taqlîd, le fait de suivre une autorité, qui n’est légitime qu’envers un savoir transmis par des hommes connus, selon une chaîne connue. Et il a une expérience millénaire du premier : c’est l’histoire même de la transmission du Coran, dont le mode n’a jamais changé, précisément parce que ses gardiens savaient ce qu’on perd quand on délègue.

Ce qu’on appelle transhumanisme

Précisons le mot, car il désigne une chose précise. Le transhumanisme n’est pas l’usage de la technique : c’est la doctrine selon laquelle l’être humain actuel n’est pas la forme définitive de l’homme, et selon laquelle la mort, la maladie, la faiblesse du corps, les limites de la mémoire et de l’intelligence, la souffrance et même les frontières de l’espèce sont des défauts techniques que la science doit progressivement supprimer. Ses partisans veulent vaincre le vieillissement, augmenter l’intelligence, modifier le corps, transférer l’esprit dans une machine et, au bout du chemin, produire une nouvelle forme d’humanité : le « posthumain ». L’intelligence artificielle accélère ce programme parce qu’elle touche à ce qui semblait le plus difficile à externaliser : le savoir, le raisonnement, l’écriture, la mémoire et la décision.

Dans cette vision, l’homme devient un ensemble de données, un cerveau comparable à un ordinateur, un corps modifiable comme une machine, une version provisoire d’un être supérieur. La vieillesse devient une panne, la faiblesse un défaut, la mort une maladie, la naissance un processus à contrôler. La question n’est plus « qui est l’homme devant son Créateur ? » mais « jusqu’où peut-on l’améliorer ? ». Ce changement de question est le cœur de tout ce qui suit.

Mais avant de parler de ce que l’islam oppose, il faut comprendre à quoi il s’oppose. Car l’IA n’est qu’un instrument. Le projet est plus ancien.