Les figures discutées

Figures de l’islam · Les prophètes et messagers · 4/4

Les figures discutées

Al-Khidr, Dhul-Qarnayn, Luqmân, Tâlût, ’Uzayr, les prophètes non nommés, et les récits à écarter.

Sommaire

PARTIE I — CADRE DE LA SÉRIE

  1. 1. Où nous en sommes
  2. 2. Comment sait-on qu’un homme fut prophète ?
  3. 3. Les trois groupes de cette série
  4. 4. Rappel des niveaux de preuve
  5. 5. Méthode approfondie pour ce volume : le silence coranique comme donnée

PARTIE II — LES FIGURES DISCUTÉES

  1. 1. Al-Khidr — le serviteur qui en savait plus que Musa
  2. 2. Dhul-Qarnayn — le roi des deux horizons
  3. 3. Luqman — le sage
  4. 4. Talut — le roi choisi par Allah
  5. 5. ’Uzayr — l’homme qui dormit cent ans

PARTIE III — LES PROPHÈTES D’ISRAËL QUE LE CORAN NE NOMME PAS

  1. 6. Yusha’ ibn Nun — le prophète pour qui le soleil s’arrêta
  2. 7. Shamwil — le prophète de Talut
  3. 8. Sha’ya — le prophète de l’annonce
  4. 9. Irmiya — le prophète de la destruction
  5. 10. Hizqil — le prophète des morts ressuscités
  6. 11. Danyal — le prophète dont on trouva le corps
  7. Notice — Les prophètes que la tradition arabe ajoute

PARTIE IV — LES RÉCITS SANS NOM

  1. 12. Asiya, femme de Pharaon — la croyante dans le palais
  2. 13. Le croyant de la famille de Pharaon
  3. 14. Les envoyés d’Antioche et Habib al-Najjar
  4. 15. Les gens de la Caverne
  5. 16. Les gens du Fossé
  6. 17. Saba’ et Bilqis
  7. 18. Tubba’
  8. 19. Les gens de l’Éléphant
  9. 20. Les gens du Puits (Ashab al-Rass)
  10. 21. Les gens du Sabbat
  11. 22. Bal’am — l’homme qui reçut les signes et les rejeta

PARTIE V — ANNEXES

  1. 1. Tableau récapitulatif
  2. 2. Questions fréquentes
  3. 3. Les récits populaires à écarter
  4. 4. Glossaire
  5. 5. Bibliographie classique
  6. 8. Conclusion du dossier des prophètes

PARTIE I — CADRE DE LA SÉRIE

1. Où nous en sommes

Les trois premières séries ont traité les vingt-cinq prophètes que le Coran nomme. Restent ceux dont il parle sans dire s’ils furent prophètes, ceux que la tradition tient pour prophètes bien que le Coran ne les nomme pas, et les peuples et personnages anonymes dont le Coran fait des leçons : le serviteur qui en savait plus que Musa, le roi qui bâtit un mur contre Gog et Magog, le sage qui conseilla son fils, les jeunes gens endormis trois siècles, la reine qui releva sa robe devant un sol de verre, les croyants brûlés dans une tranchée, les oiseaux qui détruisirent une armée d’éléphants l’année où naquit le Prophète ﷺ.

Cette série est celle où la méthode compte le plus. Là où le Coran nomme un prophète, la question ne se pose pas ; là où il se tait, les exégètes ont rempli les blancs avec des traditions juives, chrétiennes, persanes, yéménites, grecques — et le lecteur trouvera dans les tafsirs, à propos de Dhul-Qarnayn ou des gens de la Caverne, des pages entières de récits dont aucun n’a de source prophétique. Ce dossier les rapporte, parce qu’ils font partie de la culture musulmane, mais il les classe, et il n’affirme que ce que le Coran et les hadiths établissent.

2. Comment sait-on qu’un homme fut prophète ?

Les savants posent trois voies, et aucune autre :

  1. Le Coran le dit — vingt-cinq noms, et quelques désignations sans nom (« un prophète », 2:246 ; « des messagers », 36:13).
  2. Un hadith authentique le dit — c’est ainsi que l’on connaît Yusha’ ibn Nun, « le prophète pour qui le soleil s’arrêta » (Bukhari 3124), et Shith, par un hadith discuté.
  3. Le consensus des savants — fondé sur les deux premiers.

En dehors de ces voies, on ne déclare prophète personne, si vénérable soit-il : « Nous croyons en ce qu’Allah a révélé » suffit. Le Prophète ﷺ dit lui-même de deux personnages : « Je ne sais pas si Tubba’ fut maudit ou non, ni si ’Uzayr fut prophète ou non » (Abu Dawud 4674, al-Hakim — chaîne discutée, mais le principe est reçu) : l’abstention est la règle en l’absence de preuve.

Deux précisions. La prophétie ne se déduit pas d’un miracle : Maryam reçut la visite d’un ange, Asiya vit sa maison au Paradis, les gens de la Caverne dormirent trois siècles, et nul ne les compte parmi les prophètes — ce sont des grâces (karamat). Et la sagesse n’est pas la prophétie : Luqman reçut la hikma, non la nubuwwa, et le Coran distingue les deux.

3. Les trois groupes de cette série

Les figures discutées — cinq personnages nommés ou désignés par le Coran, dont le statut a divisé les savants : al-Khidr (prophète pour la majorité), Dhul-Qarnayn (roi pour la majorité), Luqman (sage pour la majorité), Talut (roi), ’Uzayr (prophète pour la majorité des exégètes, avec l’abstention du Prophète ﷺ).

Les prophètes d’Israël non nommés — connus par un hadith (Yusha’), par une allusion du Coran que les exégètes ont identifiée (Shamwil, Irmiya, Hizqil), ou par la seule tradition (Sha’ya, Danyal). Ils sont, pour la plupart, les prophètes de la Bible hébraïque entre Musa et ’Isa. Ce que l’on en dit est de niveau rapporté, et le dossier le signale à chaque ligne.

Les récits sans nom — onze peuples et personnages que le Coran raconte sans les nommer, et que la tradition a nommés : ils sont les « exemples » (mathal) par lesquels le Coran enseigne. Certains ont un hadith authentique pour eux (le Fossé, l’Éléphant, Saba’, Talut) ; d’autres n’ont que le Coran et les exégètes.

4. Rappel des niveaux de preuve

Coranique — dit par le Coran. Établi — hadith de Bukhari, Muslim, ou jugé authentique ou bon. Rapporté — tradition des compagnons ou des exégètes. Isra’iliyyat / discuté — récit d’origine biblique ou de chaîne faible ; rapporté avec réserve. Populaire — tradition tardive sans source. Rejeté — contredit par le Coran ou la Sunna. Dans cette série, la mention « populaire » sera plus fréquente qu’ailleurs, et c’est une information en soi.

5. Méthode approfondie pour ce volume : le silence coranique comme donnée

La série 1 (Partie I, section 9) a exposé la méthode générale ; ce volume, le plus exigeant du point de vue critique, y ajoute ce qui suit.

La prophétie est un décret (tawqifiyya). Les grands docteurs — al-Qurtubi, Ibn Kathir, Ibn Hajar — posent que le statut de prophète ne relève ni de la conjecture historique, ni de la déduction philosophique, ni de l’admiration populaire : il ne s’affirme que par les trois voies exposées en section 2, et « personnage coranique » n’est pas « prophète ». La présence d’un homme dans un récit miraculeux ne suffit pas à établir sa nubuwwa ; la sagesse (hikma) n’est pas la révélation (wahy) ; le prodige d’un saint (karama) n’est pas le miracle d’un prophète (mu’jiza).

Le silence est une donnée. Le Coran raconte parfois un homme sans le nommer, un peuple sans préciser sa ville, un événement sans en donner la chronologie. Ce silence n’est pas un défaut documentaire à combler : il fait partie de la pédagogie. Le lecteur doit apprendre à ne pas remplir mécaniquement les blancs — et le Coran le lui apprend lui-même à propos des gens de la Caverne : « ne dispute pas à leur sujet, sinon de façon apparente, et ne consulte personne à leur sujet » (18:22). Plus un détail est périphérique dans le récit, plus il faut exiger une preuve avant de l’imprimer comme fait.

Trois registres à ne pas mélanger. Une tradition locale — un tombeau, une caverne, une muraille — peut être historiquement intéressante sans être religieusement établie ; une hypothèse archéologique — Alexandre, Cyrus, Éphèse, Najran — peut être plausible sans être un commentaire du Coran ; une affirmation théologique — al-Khidr est mort, les gens du Sabbat furent métamorphosés — peut être certaine pour la foi sans être démontrable par l’archéologie. Ce dossier signale à chaque fois le registre.

L’exception n’est pas une licence. Le point le plus sensible du volume est l’enfant tué par al-Khidr ; le récit coranique donne lui-même la clé — « je ne l’ai pas fait de ma propre initiative » —, et il serait incohérent d’utiliser l’épisode pour autoriser aujourd’hui un individu à prétendre qu’une intuition spirituelle lui permet de suspendre la loi. La notice y revient.

Les niveaux de preuve et leur valeur. Le tableau suivant précise, pour ce volume, ce que chaque niveau engage :

Niveau Ce qu’il désigne Ce qu’il engage
Coranique Dit explicitement par le Coran Croyance obligatoire ; le nier est sortir de l’islam
Établi Hadith de Bukhari, Muslim, ou jugé authentique ou bon Preuve religieuse contraignante
Rapporté Parole de compagnon ou de successeur ; tradition des exégètes Éclairage ; valeur consultative, non dogmatique
Isra’iliyyat / discuté Récit d’origine biblique ou de chaîne faible Ni cru ni démenti ; rapporté avec réserve
Populaire Tradition tardive, légende, hadith forgé Hors du dogme ; mentionné pour être identifié
Rejeté Contredit par le Coran ou la Sunna À écarter

PARTIE II — LES FIGURES DISCUTÉES

1. Al-Khidr — le serviteur qui en savait plus que Musa

Fiche d’identité Al-Khidr
Nom Al-Khidr (الخضر), « le Vert » ; le Coran l’appelle « un de Nos serviteurs » (18:65) ; nom donné par la tradition : Balya ibn Malkan (rapporté)
Statut Prophète selon la majorité ; saint (wali) selon une minorité
Dans le Coran 18:60-82, sans nom
Dans les hadiths Bukhari 122, 3401, 3402, 4725-4727 ; Muslim 2380 — le récit complet du voyage de Musa
Époque Celle de Musa
Lieu « La jonction des deux mers »
Vivant ou mort ? Mort, selon la majorité des traditionnistes ; vivant, selon une tradition soufie et quelques savants

En une phrase : un homme qui perça un bateau, tua un enfant et répara un mur sans salaire, et dont chaque acte, incompréhensible pour le plus grand prophète de son temps, s’expliqua par un savoir que Musa n’avait pas.

A. Ce que dit le Coran

« Musa dit à son jeune serviteur : je n’aurai de cesse que j’aie atteint la jonction des deux mers, dussé-je marcher des années » (18:60). À la jonction, ils oublient leur poisson, qui reprend le chemin de la mer ; Musa comprend que c’est là ; « ils trouvèrent un de Nos serviteurs, à qui Nous avions donné une miséricorde de Notre part et enseigné une science venant de Nous » (18:65). « Puis-je te suivre, pour que tu m’enseignes ce qu’on t’a enseigné de droiture ? — Tu ne pourras pas patienter avec moi ; comment patienterais-tu devant ce que tu ne comprends pas ? » Musa promet ; l’homme pose sa condition : ne rien demander jusqu’à ce qu’il explique.

Trois actes. Il perce le bateau qui les transporte ; Musa proteste ; « Ne t’avais-je pas dit… ? » Il tue un jeune garçon ; Musa proteste plus fort ; « Ne t’avais-je pas dit… ? — Si je t’interroge encore, ne me garde plus. » Ils entrent dans une ville dont les gens leur refusent l’hospitalité ; il redresse un mur qui menaçait ruine ; Musa : « Tu aurais pu demander un salaire. — Voici la séparation entre toi et moi. » Puis l’explication : le bateau appartenait à des pauvres, et un roi saisissait tout bateau intact ; le garçon aurait entraîné ses parents croyants dans la rébellion et l’incrédulité, et Allah leur donnera un enfant meilleur ; le mur cachait un trésor appartenant à deux orphelins dont le père était vertueux. « Je ne l’ai pas fait de ma propre initiative. Voilà l’interprétation de ce que tu n’as pu supporter » (18:82).

B. Ce que disent les hadiths

Le récit est complété par Bukhari (122, 3401, 4725), par Ubayy ibn Ka’b, de la bouche du Prophète ﷺ :

Musa prêchait aux Banu Isra’il ; on lui demanda : « Qui est le plus savant des hommes ? — Moi. » Allah le reprit de n’avoir pas rapporté la science à Lui, et lui révéla : « J’ai un serviteur, à la jonction des deux mers, plus savant que toi. — Seigneur, comment le trouver ? — Prends un poisson dans un panier ; là où tu le perdras, il est. » Musa partit avec Yusha’ ibn Nun. Près d’un rocher, ils dormirent ; le poisson s’échappa et prit dans la mer un chemin comme un tunnel — Allah retint l’eau autour de lui comme une voûte. Ils marchèrent une journée ; « Apporte notre repas » ; Yusha’ se souvint : « J’ai oublié le poisson au rocher, et c’est Satan qui me l’a fait oublier. » Ils revinrent sur leurs pas et trouvèrent un homme couvert d’un vêtement, allongé. « Paix sur toi. — Y a-t-il la paix dans ton pays ? — Je suis Musa. — Musa des Banu Isra’il ? — Oui. » Le Prophète ﷺ ajoute des détails : un oiseau vint boire une goutte de la mer, et al-Khidr dit : « Ma science et la tienne, Musa, n’ont retranché de la science d’Allah que ce que cet oiseau a retranché de la mer » ; quand ils montèrent sur le bateau, on les prit sans payer ; le garçon jouait avec d’autres, et al-Khidr lui arracha la tête ; le mur, il le redressa de la main. Et le Prophète ﷺ conclut : « Qu’Allah fasse miséricorde à Musa ! Nous aurions aimé qu’il patiente, pour qu’on nous raconte davantage de leur histoire. »

  • Le nom. « Il fut appelé al-Khidr parce qu’il s’assit sur une terre blanche et stérile, et qu’elle verdit sous lui » (Bukhari 3402 — établi).
  • Le garçon. « Le garçon que tua al-Khidr avait été scellé mécréant dès sa naissance ; s’il avait vécu, il aurait poussé ses parents à la rébellion et à la mécréance » (Muslim 2661, d’après Ibn ’Abbas remontant au Prophète ﷺ — établi).
  • Le débat sur l’identité de Musa. Ibn ’Abbas contredit Nawf al-Bikali, qui prétendait que le Musa d’al-Khidr n’était pas celui d’Israël : « L’ennemi d’Allah a menti » (Bukhari 122).

C. Origine et identité

Le Coran ne le nomme pas ; le hadith le nomme al-Khidr, sans généalogie. Les exégètes rapportent : fils d’Adam en droite ligne, ou de la descendance de Nuh, ou fils d’un roi de Perse, nommé Balya ibn Malkan ; qu’il était de la génération d’Ibrahim, ou de celle de Dhul-Qarnayn, dont il aurait été le vizir, et qu’il but à la source de vie (isra’iliyyat / populaire — Ibn Kathir les rapporte et en signale la faiblesse). « La jonction des deux mers » a été située à Tanger, au golfe d’Aqaba, à la rencontre du Tigre et de l’Euphrate, à la Méditerranée et la mer Rouge (rapporté, divergent).

D. Prophète ou saint ?

Prophète, selon la majorité — Ibn Kathir, al-Qurtubi, al-Nawawi, Ibn Hajar — pour trois raisons : « à qui Nous avions donné une miséricorde de Notre part et enseigné une science venant de Nous » désigne une révélation ; « je ne l’ai pas fait de ma propre initiative » signifie qu’il agissait sur ordre divin, ce qui n’est possible qu’à un prophète ; et tuer un enfant, hors de tout jugement, ne peut être licite que par ordre d’Allah, que seul un prophète reçoit. Al-Qurtubi ajoute que Musa, un des cinq messagers de la Résolution, ne se serait pas fait disciple d’un non-prophète.

Saint, selon une minorité et une part de la tradition soufie, pour qui il représente la « science intérieure » (’ilm ladunni) opposée à la science extérieure de Musa. Les savants sunnites mettent en garde contre cette lecture quand elle sert à justifier qu’un « maître » puisse contredire la loi : al-Khidr fut, disent-ils, l’exception d’un temps où deux prophètes reçurent deux ordres différents ; après le Sceau des prophètes, nul ne reçoit d’ordre qui contredise la Sunna.

E. Vivant ou mort ?

Mort, selon Bukhari, Ibn al-Jawzi, Ibn Taymiyya, Ibn Kathir, Ibn Hajar. Arguments : « Nous n’avons donné à aucun homme avant toi l’éternité » (21:34) ; le Prophète ﷺ dit, un mois avant sa mort : « Dans cent ans, il ne restera sur la terre personne de ceux qui y sont aujourd’hui » (Muslim 2538 — établi) ; s’il avait été vivant, il aurait été tenu de venir au Prophète ﷺ et de combattre à Badr, où le Prophète ﷺ dit qu’il n’y avait pas sur terre d’autres adorateurs que ses trois cents compagnons (Muslim 1763) ; et tous les hadiths sur sa rencontre avec le Prophète ﷺ ou sur son immortalité sont faibles ou forgés — Ibn al-Jawzi les a réunis pour les réfuter.

Vivant, selon al-Nawawi, Ibn al-Salah et de nombreux soufis, sur la foi de récits de rencontres, et d’une lecture de la source de vie ; al-Nawawi affirme même un consensus des soufis. Ibn Hajar répond que le consensus des connaisseurs du hadith est inverse.

Ce dossier retient la position des traditionnistes : al-Khidr a vécu, a enseigné Musa, et est mort ; les rencontres rapportées depuis relèvent de la piété populaire.

F. Sagesse et leçons

La science a des degrés. Musa apprend qu’il n’est pas le plus savant, et Allah le lui apprend en l’envoyant marcher.

La patience devant ce qu’on ne comprend pas. Le mal apparent — le bateau percé, l’enfant tué — cachait un bien ; « peut-être détestez-vous une chose alors qu’elle est un bien pour vous » (2:216).

Le trésor des orphelins. Le mur redressé sans salaire, pour des enfants dont « le père était vertueux » : la piété d’un père protège ses enfants après lui — Sa’id ibn Jubayr disait : « le septième aïeul ».

« Je ne l’ai pas fait de ma propre initiative. » Tout ce que fit al-Khidr, il l’attribua à Allah — jusqu’au bateau, où il dit « j’ai voulu », par pudeur d’attribuer un défaut à Allah ; pour le garçon, « nous avons voulu » ; pour le mur, « ton Seigneur a voulu » — trois formules que les exégètes lisent comme une leçon de convenance (adab) envers Allah.

Regards des exégètes

« Une miséricorde de Notre part, et une science venant de Nous » (18:65). Deux dons distincts, note al-Razi : la miséricorde — la prophétie, ou la sainteté — et la science — celle des décrets cachés, que Musa n’avait pas et que nul ne peut acquérir par l’étude (’ilm ladunni, « venant de chez Nous »). Al-Qurtubi : la science d’al-Khidr était particulière, celle de Musa générale — la loi ; l’une ne rend pas l’autre inutile, et Musa ne cessa pas d’être le maître de la loi pour avoir été l’élève d’un jour.

Les trois verbes (18:79-82). Pour le bateau : « j’ai voulu l’endommager » ; pour le garçon : « nous avons voulu » ; pour le mur : « ton Seigneur a voulu ». Al-Qurtubi et Ibn Kathir y lisent une leçon de convenance (adab) : al-Khidr s’attribue le défaut, partage le bien mêlé de mal, et attribue à Allah seul le bien pur — comme Ibrahim disait « quand je suis malade, c’est Lui qui me guérit » (26:80). Al-Razi ajoute que « nous avons voulu » pour le garçon inclut l’ordre divin et l’exécution humaine.

« Une âme pure » (18:74). Musa dit zakiyya — pure, innocente — parce qu’il jugeait par l’apparent : un enfant n’a pas encore de péché ; al-Khidr jugeait par le décret. Al-Razi expose l’objection — tuer par prévision est interdit — et la réponse : nul homme ne peut le faire ; un prophète recevant l’ordre d’Allah le peut, comme Ibrahim reçut l’ordre de sacrifier son fils ; et la loi que nous suivons est celle de Musa, non celle d’al-Khidr.

« Le père était vertueux » (18:82). Le trésor des orphelins gardé pour la piété du père : Ibn ’Abbas y voit la preuve qu’Allah protège les descendants du croyant ; Sa’id ibn Jubayr : « jusqu’au septième aïeul » ; Muhammad ibn al-Munkadir : « Allah préserve, par la piété d’un homme, ses enfants et ses petits-enfants, sa maison et les maisons autour ». Al-Sa’di en tire un conseil aux parents : la meilleure épargne pour ses enfants est sa propre piété.

Musa a-t-il manqué de patience ? Al-Qurtubi : la première fois, Musa oublia ; la seconde, il fut emporté par l’horreur du meurtre — et il s’en excuse ; la troisième, il fit une remarque, non un reproche. Le Prophète ﷺ ne le blâme pas : il regrette seulement que l’histoire se soit arrêtée. Le désaccord de Musa n’était pas une faute mais la réaction d’un prophète de la loi devant un acte que la loi interdit : il ne pouvait se taire.

G. Détails marquants

La source de vie. Le récit qui fait boire al-Khidr à une source d’immortalité, dans un pays de ténèbres, lors du voyage de Dhul-Qarnayn, est d’origine grecque — le roman d’Alexandre — et persane ; Ibn Kathir le rapporte pour le rejeter (populaire).

Al-Khidr et Ilyas. Une tradition les fait se rencontrer chaque année au pèlerinage, ou à Jérusalem, et jeûner ensemble le Ramadan ; aucune source (populaire).

Le vêtement vert. Sa couleur est devenue son attribut dans toute la culture musulmane ; le hadith explique le nom par la terre verdie, non par un vêtement.

Les « visites » d’al-Khidr. Des récits médiévaux font apparaître al-Khidr à des saints, dans des mosquées, sur des routes ; ils ont nourri une piété que les savants du hadith n’ont jamais reçue.

H. Ce que l’on retient

  • Nul n’est le plus savant. Un prophète de la Résolution a été envoyé apprendre.
  • Le bien caché. Ce que l’on voit n’est pas ce qui est ; le Coran a donné ce récit pour apprendre à suspendre le jugement.
  • Après le Sceau, plus d’exception. Al-Khidr ne peut servir à personne pour s’affranchir de la loi.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Le voyage de Musa, les trois actes, l’explication Coran 18:60-82 Coranique
Le récit complet ; le poisson ; l’oiseau ; le nom Bukhari 122, 3401, 3402, 4725 ; Muslim 2380 Établi
Le garçon scellé mécréant Muslim 2661 Établi
« Dans cent ans, personne » Muslim 2538 Établi
Prophète (majorité) Ibn Kathir, al-Qurtubi, al-Nawawi Position dominante
Nom Balya ibn Malkan ; lieu des deux mers Exégètes Rapporté (divergent)
Vizir de Dhul-Qarnayn ; source de vie Roman d’Alexandre Populaire
Vivant ; rencontres avec des saints Traditions soufies Discuté / populaire

2. Dhul-Qarnayn — le roi des deux horizons

Fiche d’identité Dhul-Qarnayn
Nom Dhul-Qarnayn (ذو القرنين), « l’homme aux deux cornes »
Statut Roi juste et croyant ; prophète selon une minorité
Dans le Coran 18:83-98
Identité Discutée : un roi ancien contemporain d’Ibrahim ; Alexandre le Grand ; Cyrus le Perse ; un roi himyarite du Yémen
Œuvre Le mur de fer et de cuivre contre Gog et Magog
Contexte de révélation L’une des trois questions posées par les Juifs de Médine aux Mecquois pour éprouver le Prophète ﷺ

En une phrase : un roi à qui Allah donna « les moyens de toute chose », qui alla jusqu’au couchant et jusqu’au levant, jugea avec justice, bâtit un mur que nul ne put escalader ni percer, et dit : « Ceci est une miséricorde de mon Seigneur. »

A. Ce que dit le Coran

« Ils t’interrogent sur Dhul-Qarnayn. Dis : je vais vous en raconter quelque chose. Nous lui avons donné puissance sur terre, et les moyens de toute chose ; il suivit donc une voie. » Trois voyages :

Le couchant (18:86-88). « Il arriva au couchant du soleil et le trouva se couchant dans une source boueuse ; il trouva auprès d’elle un peuple. Nous dîmes : ô Dhul-Qarnayn, ou tu les châties, ou tu les traites avec bienveillance. — Celui qui est injuste, nous le châtierons, puis il sera ramené à son Seigneur qui le châtiera d’un châtiment terrible ; celui qui croit et fait le bien aura la meilleure récompense, et nous lui commanderons des choses faciles. » La justice du roi tient en une phrase.

Le levant (18:89-91). « Il arriva au lever du soleil et le trouva se levant sur un peuple à qui Nous n’avions donné aucun abri contre lui » — des gens sans maisons ni arbres, selon les exégètes.

Les deux montagnes (18:92-98). « Il arriva entre les deux barrières et trouva en deçà un peuple qui ne comprenait presque aucun langage. — Ô Dhul-Qarnayn, Gog et Magog sèment la corruption sur terre ; pouvons-nous te payer pour que tu établisses une barrière entre eux et nous ? — Ce que mon Seigneur m’a donné est meilleur ; aidez-moi de votre force, et j’établirai entre eux et vous un rempart. Apportez-moi des blocs de fer. » Quand le fer eut comblé l’espace entre les deux montagnes : « Soufflez ! » ; quand il fut rouge : « Apportez-moi du cuivre fondu, que je le verse dessus. » « Ils ne purent ni l’escalader ni le percer. — Ceci est une miséricorde de mon Seigneur ; quand viendra la promesse de mon Seigneur, Il le réduira en poussière ; et la promesse de mon Seigneur est vérité. »

B. Ce que disent les hadiths

Aucun hadith authentique ne parle de Dhul-Qarnayn lui-même. Plusieurs parlent du mur et de ceux qu’il retient :

  • Zaynab bint Jahsh : le Prophète ﷺ entra chez elle, le visage rouge, disant : « Il n’y a de divinité qu’Allah ! Malheur aux Arabes, d’un mal qui s’approche : une brèche s’est ouverte aujourd’hui dans le mur de Gog et Magog, comme ceci » — et il fit un cercle avec le pouce et l’index. « Périrons-nous alors qu’il y a parmi nous des vertueux ? — Oui, si la perversité abonde » (Bukhari 3346, Muslim 2880 — établi).
  • « Gog et Magog creusent chaque jour, jusqu’à presque voir le jour ; leur chef dit : revenez, vous creuserez demain ; et Allah le remet comme il était. Quand viendra leur terme et qu’Allah voudra les envoyer, il dira : revenez, vous creuserez demain, s’il plaît à Allah — et ils diront “s’il plaît à Allah” ; ils reviendront, le trouveront comme ils l’avaient laissé, le perceront et sortiront sur les gens » (Tirmidhi 3153, Ibn Majah 4080 — jugé bon).
  • Dans le hadith du Dajjal et du retour de ’Isa : « Allah enverra Gog et Magog, qui déferleront de toute hauteur ; les premiers passeront au lac de Tibériade et boiront ce qu’il contient ; les derniers diront : il y avait de l’eau ici autrefois » (Muslim 2937 — établi).
  • Le contexte : les Juifs de Médine dirent aux Mecquois d’interroger le Prophète ﷺ sur l’esprit, sur les jeunes gens de la Caverne et sur le roi qui parcourut la terre ; s’il répondait, c’était un prophète (Ibn Ishaq — rapporté).

C. Identité

Quatre hypothèses, aucune établie :

  1. Un roi ancien, croyant, contemporain d’Ibrahim. C’est l’opinion d’Ibn Kathir, qui rapporte qu’un Dhul-Qarnayn fit le tour de la Ka’ba avec Ibrahim, et qui distingue ce Dhul-Qarnayn « premier », monothéiste, d’Alexandre le Macédonien, païen et disciple d’Aristote, « et entre les deux, plus de deux mille ans ». Il ajoute : « Ceux qui les confondent ont commis une grave erreur. »
  2. Alexandre le Grand. Ibn Hisham et plusieurs anciens le disent ; le nom « deux cornes » rappelle les monnaies d’Alexandre coiffé des cornes d’Amon, et le « roman d’Alexandre » syriaque, qui circulait en Arabie, contient un mur contre Gog et Magog. Objection décisive : Alexandre était polythéiste, et le Dhul-Qarnayn du Coran croit au Jour dernier.
  3. Cyrus le Grand. Hypothèse d’auteurs modernes (Abul Kalam Azad) : monothéiste selon eux, libérateur des Juifs — ce qui expliquerait que les Juifs aient posé la question —, représenté avec deux cornes dans un bas-relief de Pasargades, conquérant de l’ouest (Lydie) et de l’est (Bactriane), bâtisseur d’une muraille dans le Caucase à Derbent.
  4. Un roi himyarite du Yémen, al-Sa’b Dhu Marathid, selon la tradition yéménite conservée par Ibn Hisham dans al-Tijan ; les rois du Yémen portaient des titres en « Dhu » (Dhu Nuwas, Dhu Yazan).

Le Coran ne le nomme pas ; le Prophète ﷺ n’a rien dit de plus ; ce dossier n’ajoute rien.

D. Prophète ?

Non, selon la majorité : un roi vertueux, à qui Allah « parla » (18:86) par inspiration ou par l’intermédiaire d’un prophète de son temps — al-Khidr selon certains. Une minorité (al-Zuhri, d’après un rapport) dit prophète, sur la foi de « Nous dîmes : ô Dhul-Qarnayn ». ’Ali, interrogé, répondit : « Ce n’était ni un prophète ni un roi, mais un serviteur vertueux qui aima Allah et qu’Allah aima » (Ibn Abi Shayba — rapporté).

E. Le mur et Gog et Magog

Où ? Les géographes musulmans du Moyen Âge l’ont cherché : au Caucase — la porte de Derbent, la « porte des Alains » —, en Asie centrale, en Chine ; un ambassadeur du calife al-Wathiq, Sallam le Traducteur, fut envoyé en 842 le chercher et revint avec un récit (Ibn Khurradadhbih — populaire). Le hadith de Bukhari dit que la brèche a commencé du vivant du Prophète ﷺ ; les savants en concluent que le mur existe mais que son emplacement, comme les peuples qu’il retient, sont voilés jusqu’au terme.

Qui ? Le Coran dit qu’ils « sèment la corruption » ; les hadiths, qu’ils sont innombrables — « pour un homme de vous, mille de Gog et Magog » (Bukhari 3348) — et qu’ils déferleront après le Dajjal ; les exégètes en font des descendants de Yafith fils de Nuh, ce qui les rattache aux peuples du Nord (rapporté). Les identifications aux Mongols, aux Huns, aux Khazars sont historiques, non religieuses.

F. Sagesse et leçons

« Ce que mon Seigneur m’a donné est meilleur. » Il refuse le salaire et demande des bras : le modèle du pouvoir qui sert.

« Ceci est une miséricorde de mon Seigneur. » Devant l’œuvre la plus grande qu’un roi ait jamais bâtie, il attribue tout à Allah et en annonce la fin.

La justice en deux phrases. Châtier l’injuste, faciliter au croyant : les exégètes y voient le programme de tout gouvernement juste.

Les moyens de toute chose. Le Coran dit qu’il avait sabab, « les moyens » — science, armée, outils ; les exégètes en font l’exemple du croyant qui prend tous les moyens, puis dit « miséricorde de mon Seigneur ».

Regards des exégètes

« Les moyens de toute chose » (18:84). Sabab : le moyen, la voie, la corde. Ibn ’Abbas : la science ; Mujahid : les chemins de la terre ; al-Qurtubi : tout ce qui permet d’atteindre un but — armée, science, outils, guides. Al-Razi : le Coran présente Dhul-Qarnayn comme le maître des moyens, et le montre pourtant disant « miséricorde de mon Seigneur » : la leçon est de prendre tous les moyens et de n’en attribuer le fruit à aucun.

« Il le trouva se couchant dans une source boueuse » (18:86). Deux lectures anciennes : hami’a, boueuse ; hamiya, brûlante — les deux sont des lectures reçues. Al-Qurtubi et Ibn Kathir précisent que le soleil ne quitte pas sa course : le verset rapporte la perception de l’observateur — « il le trouva » —, comme quiconque, au bord de l’océan, voit le soleil s’y coucher. Al-Razi : le Coran décrit le monde tel que l’œil le voit quand il parle aux hommes, et tel qu’il est quand il parle de sa création ; les deux registres coexistent dans le même Livre.

« Un peuple qui ne comprenait presque aucun langage » (18:93). Ibn Kathir : des gens dont la langue était étrangère à tous, et qui communiquèrent par gestes ou par interprète ; d’où la question : comment Dhul-Qarnayn les comprit-il ? — « nous t’avons donné les moyens de toute chose ». Al-Qurtubi note qu’ils offrirent de payer, ce qui suppose un échange, et que Dhul-Qarnayn répondit en demandant des bras et non de l’argent : le modèle du chef qui fait travailler ceux qu’il protège au lieu de les taxer.

« Il le réduira en poussière » (18:98). Dakka’ : le mot que le Coran emploie pour la montagne de Musa (7:143) et pour la terre au Jour dernier (89:21). Al-Razi : Dhul-Qarnayn annonce la fin de son œuvre dans les termes de la fin du monde ; le mur est fait pour durer jusqu’au terme, et pas au-delà.

G. Détails marquants

Le nom. « Deux cornes » : parce qu’il régna sur l’orient et l’occident ; parce qu’il vécut deux générations ; parce qu’il portait deux tresses ; parce que son casque en avait ; parce qu’il fut frappé deux fois sur la corne de la tête par son peuple et mourut (rapporté — ’Ali, selon Ibn Abi Shayba).

Le soleil dans la source. « Il le trouva se couchant dans une source boueuse » : l’apparence pour un observateur au bord de la mer, disent tous les exégètes, non une description astronomique ; Ibn Kathir écarte les récits qui font descendre le soleil dans l’eau.

La question des Juifs. Elle fait de Dhul-Qarnayn, avec les gens de la Caverne, l’un des deux « tests » de la prophétie de Muhammad ﷺ ; la sourate al-Kahf y répond, et le Prophète ﷺ dit : « Qui mémorise dix versets du début d’al-Kahf sera protégé du Dajjal » (Muslim 809).

H. Ce que l’on retient

  • Le pouvoir qui rend grâce. Dhul-Qarnayn est, dans le Coran, le contraire de Pharaon : même puissance, humilité opposée.
  • Ne pas nommer ce qu’Allah n’a pas nommé. Alexandre, Cyrus, un Yéménite : la question restera ouverte ; la leçon ne l’est pas.
  • Le mur tombera. « Quand viendra la promesse de mon Seigneur » : toute œuvre humaine a un terme, et le Coran le dit par la bouche du bâtisseur.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Les trois voyages, le mur, sa parole Coran 18:83-98 Coranique
La brèche du vivant du Prophète ﷺ Bukhari 3346, Muslim 2880 Établi
Gog et Magog creusent chaque jour Tirmidhi 3153 Établi (jugé bon)
Leur sortie après le Dajjal ; Tibériade Muslim 2937 Établi
Question des Juifs de Médine Ibn Ishaq Rapporté
Identité (ancien roi / Alexandre / Cyrus / Himyarite) Ibn Kathir, Ibn Hisham, modernes Discuté — non établi
« Ni prophète ni roi, serviteur vertueux » ’Ali, Ibn Abi Shayba Rapporté
Localisation du mur ; Sallam le Traducteur Géographes Populaire
Roman d’Alexandre, source de vie Tradition grecque Populaire / rejeté

3. Luqman — le sage

Fiche d’identité Luqman
Nom Luqman (لقمان) ; « al-Hakim », le Sage
Statut Sage (hakim), non prophète, selon la majorité
Dans le Coran Sourate 31, qui porte son nom : 31:12-19
Origine Un esclave noir, nubien ou abyssin, selon la tradition (rapporté)
Époque Celle de Dawud, selon la majorité des rapports
Métier Charpentier, tailleur, berger, ou juge des Banu Isra’il (rapporté, divergent)

En une phrase : un esclave noir aux lèvres épaisses, à qui Allah donna la sagesse et non la prophétie, et dont le Coran a conservé les dix conseils à son fils comme l’un des plus beaux programmes d’éducation jamais formulés.

A. Ce que dit le Coran

« Nous avons donné la sagesse à Luqman : sois reconnaissant envers Allah. Quiconque est reconnaissant l’est pour lui-même ; quiconque est ingrat — Allah Se suffit, Il est digne de louange » (31:12). Puis les conseils, « quand Luqman dit à son fils, en l’exhortant » :

  1. « Ô mon fils, n’associe rien à Allah ; l’associationnisme est une injustice immense » (31:13).
  2. [Le Coran insère : « Nous avons recommandé à l’homme ses parents : sa mère l’a porté peine sur peine, et son sevrage a lieu à deux ans ; sois reconnaissant envers Moi et envers tes parents… Et s’ils te forcent à M’associer ce dont tu n’as aucune connaissance, ne leur obéis pas, mais accompagne-les en ce monde de façon convenable » — 31:14-15.]
  3. « Ô mon fils, fût-ce le poids d’un grain de moutarde, au fond d’un rocher, ou dans les cieux, ou dans la terre, Allah le fera venir ; Allah est subtil, parfaitement informé » (31:16).
  4. « Ô mon fils, accomplis la prière » ;
  5. « ordonne le convenable » ;
  6. « interdis le blâmable » ;
  7. « et endure ce qui t’arrive : cela fait partie des choses à entreprendre avec résolution » (31:17).
  8. « Ne détourne pas ta joue des gens par mépris » ;
  9. « et ne marche pas sur la terre avec insolence ; Allah n’aime pas le présomptueux plein de gloriole » (31:18).
  10. « Sois modéré dans ta marche, et baisse ta voix : la plus détestable des voix est celle des ânes » (31:19).

Dix conseils : la foi, la connaissance d’Allah, la prière, la mission, la patience, et quatre règles de tenue — le visage, la démarche, le pas, la voix. Rien sur la richesse, rien sur la carrière.

B. Ce que disent les hadiths

Aucun hadith authentique ne mentionne Luqman. Un rapport du Muwatta’ de Malik, sans chaîne remontant au Prophète ﷺ : on demanda à Luqman ce qui l’avait conduit au rang où on le voyait ; il répondit : « La véracité de la parole, la restitution du dépôt, et l’abandon de ce qui ne me regarde pas » (Malik 1832 — rapporté). Un autre, chez Ahmad dans al-Zuhd : « Luqman disait à son fils : mon fils, la sagesse a fait asseoir les pauvres dans les assemblées des rois. »

C. Origine et identité

Ibn ‘Abbas : « Luqman était un esclave abyssin, charpentier » (al-Tabari — rapporté). Sa’id ibn al-Musayyib : « Luqman était de la Nubie noire, aux lèvres épaisses ; Allah lui donna la sagesse et non la prophétie. » Mujahid : « un esclave noir, aux lèvres épaisses et aux pieds fendus » ; d’autres : un tailleur, un berger, un bûcheron, et, plus tard, un juge des Banu Isra’il du temps de Dawud, auquel il aurait rendu visite (rapporté). Ibn Kathir retient qu’il fut esclave, noir, contemporain de Dawud, et que sa condition n’empêcha ni la sagesse ni l’honneur d’une sourate. Un Noir affranchi — Sa’id ibn al-Musayyib lui-même — disait à un homme noir attristé de sa couleur : « Ne t’attriste pas : trois des meilleurs hommes furent noirs, Bilal, Mahja’ l’affranchi de ’Umar, et Luqman le Sage. »

Son fils est nommé Tharan, ou An’am, ou Ashkam (rapporté). Sa femme et son fils auraient été polythéistes, ce qui explique le premier conseil (rapporté). Il faut le distinguer de « Luqman ibn ’Ad », héros légendaire des Arabes préislamiques, à qui l’on donna la vie de sept vautours (populaire), et que les poètes de la Jahiliyya chantaient : ce n’est pas le Luqman du Coran.

D. Prophète ?

Non, selon la majorité — Ibn ’Abbas, Mujahid, Qatada, Ibn Kathir — : « la sagesse » (hikma), non la prophétie ; « Allah lui donna le choix entre la prophétie et la sagesse, et il choisit la sagesse » (Qatada — rapporté). ’Ikrima et al-Sha’bi le disent prophète (rapporté, minoritaire). Le Coran le cite pour ce qu’il dit, non pour ce qu’il fut.

E. Sagesse et paroles

Les exégètes ont conservé de Luqman des dizaines de maximes, rapportées par Wahb, Ka’b et les ascètes (rapporté, sans chaîne prophétique) :

  • La langue et le cœur. Son maître lui demanda d’égorger une brebis et d’apporter les deux meilleurs morceaux : il apporta la langue et le cœur. Puis les deux pires : il apporta la langue et le cœur. « Ce sont les meilleurs quand ils sont bons, et les pires quand ils sont mauvais. »
  • « Mon fils, je n’ai jamais regretté un silence ; j’ai souvent regretté une parole. »
  • « Mon fils, quand tu pries, garde ton cœur ; quand tu es à table, garde ta gorge ; quand tu es chez les gens, garde ta langue ; et souviens-toi de deux choses : Allah, et la mort ; oublie deux choses : le bien que tu as fait aux gens, et le mal qu’ils t’ont fait. »
  • « Mon fils, la sagesse a fait asseoir les pauvres dans les assemblées des rois. »
  • « Mon fils, ne t’attache pas au monde, car tu n’y as été créé que pour passer. »
  • « Mon fils, fréquente les savants, écoute la parole des sages : Allah vivifie le cœur mort par la lumière de la sagesse, comme Il vivifie la terre morte par la pluie. »
  • Interrogé sur sa laideur : « T’attristes-tu de l’œuvre du Peintre, ou de ce qui est peint ? »

Ce que le Coran a retenu suffit : dix phrases qui vont de l’unicité d’Allah à la voix qu’on baisse.

Regards des exégètes

« L’associationnisme est une injustice immense » (31:13). Bukhari (3360, 4776) rapporte que lorsque descendit « ceux qui ont cru et n’ont pas mêlé leur foi d’injustice » (6:82), les compagnons dirent : « Qui d’entre nous n’a pas été injuste envers lui-même ? » Le Prophète ﷺ répondit : « Ce n’est pas ce que vous croyez ; c’est ce que Luqman a dit à son fils : l’associationnisme est une injustice immense. » La parole de Luqman est ainsi devenue la définition prophétique de l’injustice absolue — établi.

« Ne détourne pas ta joue » (31:18). Tusa’’ir : de sa’ar, une maladie qui tord le cou des chameaux ; l’image de l’orgueilleux qui tourne la tête pour ne pas voir ceux qu’il méprise. Al-Qurtubi : « parler aux gens le visage tourné vers eux est la politesse minimale ; Luqman en fait une loi ».

« Sois modéré dans ta marche » (31:19). Aqsid : tiens le milieu, entre la lenteur affectée et la hâte insolente ; le Prophète ﷺ marchait vite « comme s’il descendait une pente » et non avec lenteur — al-Qurtubi note que la modération n’est pas la lenteur. « La plus détestable des voix est celle des ânes » : al-Razi — parce que l’âne commence par un souffle et finit par un cri, sans mesure ; et le Coran attache la voix haute à l’orgueil.

Le conseil dans le conseil (31:14-15). Les deux versets sur les parents interrompent le discours de Luqman : Allah y ajoute ce que Luqman n’avait pas dit, ou le Coran insère un commandement général au cœur d’un exemple particulier. Al-Razi : la place est significative — entre l’unicité et le rappel de l’omniscience —, pour montrer que le droit des parents vient juste après celui d’Allah, et s’arrête où commence l’associationnisme.

Pourquoi Luqman et non un prophète ? Al-Razi : pour montrer que la sagesse est reconnue d’Allah chez qui l’a, fût-il esclave et noir ; Ibn Kathir : pour que les Arabes, qui vénéraient le sage de la tradition (Luqman ibn ’Ad), reçoivent un Luqman monothéiste ; al-Sa’di : parce que ses conseils sont universels et ne dépendent d’aucune loi particulière.

F. Détails marquants

Le grain de moutarde. L’image du grain enfoui dans un rocher, ou perdu dans le ciel, qu’Allah fait venir, est devenue la formule coranique de l’omniscience et du compte.

« La plus détestable des voix. » Le Coran a placé le braiment de l’âne dans un discours de sagesse ; les exégètes rapportent que l’âne braie quand il voit Satan (Bukhari 3303 — établi pour ce dernier point).

La tombe. Ramla, en Palestine, et un lieu près de Tibériade en revendiquent une ; le Yémen aussi, pour Luqman ibn ’Ad (populaire).

G. Ce que l’on retient

  • La sagesse n’a ni couleur ni condition. Un esclave noir a sa sourate ; les rois de Quraysh n’en ont pas.
  • Dix conseils. Le meilleur programme d’éducation musulmane tient dans huit versets, et commence par « n’associe rien à Allah ».
  • Baisser la voix. La sagesse finit par une règle de politesse : elle n’est pas séparée de la vie.

H. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
La sagesse ; les dix conseils Coran 31:12-19 Coranique
Esclave noir, nubien, charpentier ; contemporain de Dawud Ibn ’Abbas, Sa’id ibn al-Musayyib, Mujahid Rapporté
Sage, non prophète (majorité) ; prophète (’Ikrima) Exégètes Position dominante / minoritaire
« Véracité, dépôt, abandon du superflu » Malik, Muwatta’ 1832 Rapporté
La langue et le cœur ; les maximes Wahb, Ka’b, ascètes Rapporté (sans chaîne)
Nom du fils Exégètes Rapporté (divergent)
Luqman ibn ’Ad et les vautours Poésie préislamique Populaire — autre personnage
Tombeaux Traditions locales Populaire

4. Talut — le roi choisi par Allah

Fiche d’identité Talut
Nom Talut (طالوت) — Saül ; nom coranique, rapproché de tul, la haute taille
Statut Roi désigné par Allah sur les Banu Isra’il ; non prophète
Dans le Coran 2:246-251
Prophète de son temps Non nommé ; Shamwil (Samuel) selon les exégètes
Adversaire Jalut (Goliath), tué par Dawud
Époque vers 1050 av. J.-C.

En une phrase : un homme pauvre et sans naissance, choisi par Allah pour commander, contesté par les notables, confirmé par le retour de l’Arche, et dont l’armée fut triée par une gorgée d’eau.

A. Ce que dit le Coran

« N’as-tu pas vu les notables des Banu Isra’il après Musa, quand ils dirent à un de leurs prophètes : désigne-nous un roi, et nous combattrons dans le sentier d’Allah. — Se pourrait-il que, si le combat vous est prescrit, vous ne combattiez pas ? — Pourquoi ne combattrions-nous pas, alors qu’on nous a chassés de nos demeures et de nos enfants ? Mais quand le combat leur fut prescrit, ils se détournèrent, sauf un petit nombre » (2:246).

« Leur prophète leur dit : Allah vous a envoyé Talut comme roi. — Comment aurait-il la royauté sur nous, alors que nous y avons plus de droit que lui, et qu’il n’a pas reçu de larges biens ? — Allah l’a choisi sur vous, et l’a accru en science et en corps ; Allah donne Sa royauté à qui Il veut » (2:247). Le signe : « L’Arche vous reviendra, portée par les anges, contenant une sérénité venant de votre Seigneur et des reliques de la famille de Musa et de Harun » (2:248).

« Quand Talut partit avec les troupes : Allah va vous éprouver par une rivière ; qui en boira n’est pas des miens ; qui n’y goûtera pas est des miens, sauf une gorgée dans le creux de la main. Ils en burent, sauf un petit nombre. » Ceux-ci, face à Jalut : « Nous n’avons pas de force aujourd’hui contre Jalut et ses troupes. — Ceux qui croyaient en la rencontre d’Allah dirent : combien de fois une petite troupe a vaincu une grande, par la permission d’Allah ! Allah est avec les endurants. » La prière : « Seigneur, déverse sur nous l’endurance, affermis nos pas et donne-nous la victoire sur le peuple mécréant. » « Ils les mirent en déroute, et Dawud tua Jalut, et Allah lui donna la royauté et la sagesse » (2:249-251).

B. Ce que disent les hadiths

  • Trois cent treize. Al-Bara’ ibn ’Azib : « Nous disions, nous les compagnons de Muhammad, que le nombre des gens de Badr était celui des compagnons de Talut qui traversèrent la rivière avec lui : trois cent dix et quelques ; et ne la traversèrent avec lui que des croyants » (Bukhari 3957-3959 — établi). Le nombre de Badr est le nombre de Talut : le Coran dit « un petit nombre », le hadith le chiffre.
  • Aucun autre hadith authentique ne le concerne.

C. Identité et récit

Les exégètes identifient le prophète à Shamwil ibn Bali (Samuel) et Talut à Saül, de la tribu de Binyamin, la plus petite ; un tanneur, ou un porteur d’eau, ou un berger cherchant les ânesses de son père quand il rencontra le prophète (rapporté, d’après le premier livre de Samuel). Le nom Talut, forgé sur le modèle de Jalut, dériverait de sa haute taille — « accru en corps ». L’Arche (tabut) contenait, selon les rapports, les tables brisées de la Torah, le bâton de Musa, ses sandales, la mitre de Harun et un vase de manne ; elle avait été prise par les Philistins, qui la rendirent après des fléaux, et les anges — ou des bœufs conduits par les anges — la ramenèrent (rapporté / isra’iliyyat). Talut règne, combat, devient jaloux de Dawud après sa victoire, cherche à le tuer, se repent, et meurt au combat avec ses fils (isra’iliyyat, rapporté par al-Tabari et Ibn Kathir ; le Coran n’en dit rien).

D. Prophète ?

Non : le Coran distingue clairement « un de leurs prophètes » et « Talut comme roi ». La royauté sans prophétie, donnée par Allah : c’est le premier cas dans le Coran, avant Dawud et Sulayman qui reçurent les deux.

E. Sagesse et leçons

Le choix d’Allah contre le choix des hommes. Les notables voulaient la richesse et la naissance ; Allah donna la science et le corps.

La gorgée d’eau. L’épreuve de la rivière trie ceux qui obéissent ; ceux qui boivent restent en arrière. Les exégètes : la première désobéissance annonce les autres.

« Combien de fois une petite troupe… » Le verset de Badr, avant Badr : le Prophète ﷺ le récita devant les trois cent treize.

La prière de l’endurance. « Déverse sur nous l’endurance, affermis nos pas » — récitée depuis par les armées musulmanes.

Regards des exégètes

« Accru en science et en corps » (2:247). L’ordre des mots : la science d’abord, le corps ensuite. Al-Qurtubi en tire les qualifications du chef : le savoir, qui permet de juger, puis la force, qui permet d’exécuter ; et il note que le Coran ne mentionne ni la richesse — que les notables réclamaient —, ni la naissance. Al-Razi ajoute que « Allah donne Sa royauté à qui Il veut » ferme la discussion : la légitimité vient du choix d’Allah, non de l’agrément des puissants.

« L’Arche… contenant une sérénité » (2:248). Sakina : la paix intérieure, ou une chose qui inspirait le calme — un vent, une face, un objet, disent les rapports ; al-Tabari les énumère sans trancher. « Des reliques de la famille de Musa et de Harun » : les Tables, le bâton, les vêtements — rapporté. Al-Qurtubi : le signe fut que l’Arche revint sans que personne ne la ramène — « portée par les anges ».

La rivière (2:249). « Une gorgée dans le creux de la main » : la limite entre le besoin et l’excès ; al-Sa’di — celui qui ne peut se retenir devant l’eau ne se retiendra pas devant l’ennemi ; et le nombre des retenus — trois cent treize — est celui de Badr, comme le hadith le dit : Allah donne la victoire à peu, pour que nul ne l’attribue au nombre.

F. Ce que l’on retient

  • Le roi n’est pas le prophète. Talut commande ; Shamwil transmet ; Dawud recevra les deux.
  • Le nombre de Badr. Trois cent treize croyants ont traversé une rivière, mille ans avant que trois cent treize croyants gagnent Badr.

G. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
La demande d’un roi, Talut, l’Arche, la rivière, Jalut Coran 2:246-251 Coranique
Trois cent treize comme à Badr Bukhari 3957-3959 Établi
Shamwil ; tribu de Binyamin ; contenu de l’Arche Exégètes, 1 Samuel Rapporté / isra’iliyyat
Jalousie de Talut envers Dawud ; sa mort al-Tabari, 1 Samuel Isra’iliyyat

5. ’Uzayr — l’homme qui dormit cent ans

Fiche d’identité ’Uzayr
Nom ’Uzayr (عزير) — Esdras (Ezra)
Statut Prophète selon la majorité des exégètes ; le Prophète ﷺ s’est abstenu de trancher
Dans le Coran 9:30 (nommé) ; 2:259 (identifié par la majorité au passant de la ville en ruine)
Époque Ve siècle av. J.-C., après l’exil de Babylone
Œuvre Restauration de la Torah après l’exil, selon la tradition

En une phrase : l’homme qu’Allah fit mourir cent ans devant une ville en ruine et ressuscita devant son âne réduit en os, et que certains Juifs, dit le Coran, appelèrent « fils d’Allah ».

A. Ce que dit le Coran

Le passant (2:259). « Ou comme celui qui passa près d’une ville dévastée, effondrée sur ses toits, et dit : comment Allah fera-t-Il revivre celle-ci après sa mort ? Allah le fit mourir cent ans, puis le ressuscita. — Combien es-tu resté ? — Un jour, ou une partie d’un jour. — Non, tu es resté cent ans. Regarde ta nourriture et ta boisson : elles ne se sont pas gâtées ; et regarde ton âne. Nous ferons de toi un signe pour les gens. Regarde les os, comment Nous les assemblons et les revêtons de chair. Quand cela lui apparut clairement, il dit : je sais qu’Allah est capable de toute chose. » Le Coran ne le nomme pas ; la majorité des exégètes — Ibn ’Abbas, Qatada, al-Suddi — dit ’Uzayr ; d’autres Irmiya (Jérémie), ou al-Khidr (rapporté, divergent).

Le nom (9:30). « Les Juifs ont dit : ’Uzayr est fils d’Allah ; et les chrétiens ont dit : le Messie est fils d’Allah. Voilà leur parole, de leur bouche ; ils imitent la parole des mécréants d’avant. »

B. Ce que disent les hadiths

« Je ne sais pas si Tubba’ fut maudit ou non ; et je ne sais pas si ’Uzayr fut prophète ou non » (Abu Dawud 4674, al-Hakim 2:450 — chaîne discutée ; jugée authentique par al-Hakim et al-Albani, faible par d’autres). Ibn Kathir la retient. C’est le seul texte prophétique sur ’Uzayr, et il suspend le jugement.

C. Identité et récit

’Uzayr est identifié à Esdras, le scribe qui ramena les exilés de Babylone à Jérusalem, restaura le Temple et relut publiquement la Torah. Les exégètes rapportent (Ibn ’Abbas, Wahb — isra’iliyyat) qu’après la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et la disparition de la Torah, ’Uzayr, mort cent ans et ressuscité, revint à Jérusalem, y trouva ses enfants vieillis alors qu’il était jeune, et récita la Torah entière de mémoire, mot pour mot ; qu’on retrouva ensuite un exemplaire caché, identique ; et que, frappés de ce prodige, certains dirent : « Il n’a pu faire cela qu’en étant fils d’Allah. » C’est l’explication traditionnelle du verset 9:30. Ibn ’Abbas précise que cette parole fut celle d’un groupe de Juifs de Médine — Sallam ibn Mishkam, Nu’man ibn Awfa, Abu Anas — et non de tous (Ibn Ishaq — rapporté) ; les Juifs d’aujourd’hui ne la tiennent pas, et le Coran dit « ils ont dit », au passé, d’un groupe.

D. Prophète ?

La majorité des exégètes le dit prophète ; le hadith d’Abu Dawud s’abstient ; Ibn Kathir écrit : « Le plus célèbre est qu’il fut prophète. » Ce dossier suit le hadith : on ne sait pas, et l’on ne se prononce pas.

E. Sagesse et leçons

« Comment Allah fera-t-Il revivre ? » La question de ’Uzayr n’était pas un doute mais une demande de voir — comme celle d’Ibrahim et des oiseaux, juste après (2:260) ; Allah y répondit par l’expérience.

La nourriture intacte et l’âne en os. Le signe est double : ce qui devait pourrir n’a pas pourri, ce qui devait durer est tombé en poussière ; et ’Uzayr voit son propre âne se reconstituer sous ses yeux.

Un jour, ou une partie d’un jour. La même réponse que les gens de la Caverne (18:19) : le sommeil et la mort trompent sur le temps.

F. Détails marquants

La ville. Jérusalem, dévastée par Nabuchodonosor, selon la majorité (rapporté) ; le passant y revient après cent ans et la trouve rebâtie.

Pourquoi « fils d’Allah » ? Les savants notent que le Coran dénonce ici la même exagération que pour le Messie : faire d’un homme ressuscité, ou d’un homme né sans père, un fils divin. La leçon est symétrique.

Le tombeau. Une synagogue au sud de l’Irak, à al-’Uzayr près de l’Amara, abrite un tombeau vénéré par les Juifs et les musulmans (populaire).

G. Ce que l’on retient

  • Voir pour croire n’est pas douter. Allah a accordé à ’Uzayr ce qu’il a accordé à Ibrahim.
  • Suspendre le jugement. Le Prophète ﷺ ne savait pas s’il fut prophète : le dossier ne le sait pas non plus.
  • L’exagération est la même partout. Le Coran met « ’Uzayr fils d’Allah » et « le Messie fils d’Allah » dans le même verset.

H. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Le passant, les cent ans, l’âne Coran 2:259 Coranique
« ’Uzayr fils d’Allah » Coran 9:30 Coranique
« Je ne sais si ’Uzayr fut prophète » Abu Dawud 4674 Discuté (retenu par Ibn Kathir)
Identification du passant à ’Uzayr Ibn ’Abbas, Qatada Rapporté (majoritaire)
Restauration de la Torah de mémoire Ibn ’Abbas, Wahb Isra’iliyyat
Les Juifs de Médine qui le dirent Ibn Ishaq Rapporté
Tombeau d’al-’Uzayr Tradition locale Populaire

PARTIE III — LES PROPHÈTES D’ISRAËL QUE LE CORAN NE NOMME PAS

Entre Musa et ‘Isa, la Bible hébraïque compte des dizaines de prophètes ; le Coran en nomme quelques-uns — Dawud, Sulayman, Ilyas, al-Yasa’, Yunus, Zakariyya, Yahya — et en évoque d’autres sans les nommer : « un de leurs prophètes » (2:246), « ceux qui sortirent de leurs demeures par milliers » (2:243), « celui qui passa près d’une ville » (2:259). La tradition musulmane a reçu de la Bible et des convertis les noms des autres. Cette partie les présente brièvement, parce qu’un musulman croit à tous les prophètes, connus ou non ; et elle rappelle que, sauf pour Yusha’, tout ce qui suit est de niveau rapporté ou isra’iliyyat.

6. Yusha’ ibn Nun — le prophète pour qui le soleil s’arrêta

Fiche d’identité Yusha’ ibn Nun
Nom Yusha’ ibn Nun (يوشع بن نون) — Josué
Statut Prophète, par hadith authentique
Dans le Coran Non nommé ; « son jeune serviteur » (18:60-62) selon Bukhari ; l’un des « deux hommes qui craignaient Allah » (5:23) selon les exégètes
Lignée Tribu de Yusuf, par Ifra’im (rapporté)
Rôle Serviteur de Musa ; conquérant de la Terre sainte

Ce qui est établi. Le hadith de Bukhari identifie le serviteur de Musa au voyage vers al-Khidr : « Musa partit avec son serviteur Yusha’ ibn Nun » (Bukhari 122, 4725). Et le Prophète ﷺ dit : « Un prophète partit en expédition et dit à son peuple : que ne me suive pas l’homme qui vient d’épouser une femme et veut consommer, ni celui qui a bâti une maison sans en poser le toit, ni celui qui a acheté des brebis ou des chamelles pleines et attend leur mise bas. Il approcha de la ville à l’heure de la prière de l’après-midi, ou près de là, et dit au soleil : tu es commandé et je suis commandé ; ô Allah, retiens-le pour nous. Il fut retenu, jusqu’à ce qu’Allah lui donne la victoire. Il rassembla le butin ; le feu vint pour le dévorer et ne le dévora pas ; il dit : il y a parmi vous un fraudeur… » (Bukhari 3124, Muslim 1747 — établi). Le hadith ne le nomme pas ; Ahmad rapporte du Prophète ﷺ : « Le soleil ne fut retenu pour aucun homme, sauf pour Yusha’ » (Musnad Ahmad 8298 — jugé authentique) ; c’est ainsi que l’on sait que le prophète du hadith est Yusha’, et qu’il fut prophète.

Ce qui est rapporté. Les exégètes lisent en 5:23 — « deux hommes qui craignaient Allah dirent : entrez par la porte » — Yusha’ et Kalib (Caleb), les deux éclaireurs fidèles ; après quarante ans d’errance et la mort de Musa et Harun dans le désert, Yusha’ conduisit les Banu Isra’il à travers le Jourdain et prit Ariha (Jéricho), dont les murs s’effondrèrent au son des trompettes — c’est là que le soleil fut retenu, un vendredi soir, pour achever la victoire avant le sabbat ; il partagea la terre entre les tribus et mourut à cent dix ans (Ibn Kathir, d’après le livre de Josué — rapporté / isra’iliyyat). Un tombeau lui est attribué près de Naplouse, un autre à Istanbul (populaire).

Ce que l’on retient. Le seul homme pour qui le soleil fut retenu, et le Coran ne le nomme pas : la tradition tient de la Sunna ce qu’elle sait de lui.


7. Shamwil — le prophète de Talut

Fiche d’identité Shamwil
Nom Shamwil (شمويل), Samuel ; aussi Ashmawil
Statut Prophète, désigné par le Coran sans nom (2:246)
Époque vers 1050 av. J.-C.

Ce qui est coranique. « Ils dirent à un de leurs prophètes : désigne-nous un roi » (2:246) ; c’est ce prophète qui annonce Talut et le signe de l’Arche. Le Coran garantit qu’il fut prophète ; il ne le nomme pas.

Ce qui est rapporté. Les exégètes l’appellent Shamwil ibn Bali, ou Ashmawil ; sa mère, stérile, l’avait voué au Temple — récit parallèle à celui de Hanna et Maryam —, et il fut appelé enfant, la nuit, par une voix qu’il prit pour celle de son maître (Ibn Kathir, d’après 1 Samuel — isra’iliyyat). Il fut le dernier des « juges » et le premier à oindre des rois : Talut, puis Dawud. Ibn Kathir le distingue de Sham’un (Samson), héros biblique que certains exégètes ont confondu avec lui.

Ce que l’on retient. Le Coran a conservé le prophète et effacé le nom : ce qu’il fit compte plus que qui il fut.


8. Sha’ya — le prophète de l’annonce

Fiche d’identité Sha’ya
Nom Sha’ya ibn Amsiya (شعيا), Isaïe
Statut Prophète, selon la tradition
Dans le Coran Non nommé ; certains exégètes lisent en 17:4-7 l’annonce des deux destructions de Jérusalem qu’il prophétisa
Époque VIIIe siècle av. J.-C., royaume de Juda

Ce qui est rapporté. Ibn Ishaq, Wahb et al-Tabari font de Sha’ya le prophète de Jérusalem sous un roi pieux menacé par le roi d’Assyrie, Sanharib (Sennachérib) ; il pria, et l’armée assyrienne fut frappée la nuit (isra’iliyyat, conforme à 2 Rois 19). Ils rapportent aussi qu’il annonça la venue de ’Isa et de Muhammad ﷺ, et que les savants musulmans ont cité des passages du livre d’Isaïe comme annonces du Prophète ﷺ (Ibn Qayyim, Hidayat al-hayara). Sa mort : scié dans un arbre où il s’était caché, selon une tradition juive que les exégètes ont parfois attribuée à Zakariyya (isra’iliyyat — discuté). Rien n’est établi par hadith.

Ce que l’on retient. Un prophète que le Coran ne nomme pas mais dont les musulmans ont lu les écrits pour y trouver leur Prophète ﷺ.


9. Irmiya — le prophète de la destruction

Fiche d’identité Irmiya
Nom Irmiya ibn Hilqiya (إرميا), Jérémie
Statut Prophète, selon la tradition
Dans le Coran Non nommé ; identifié par certains au passant de 2:259, et associé à la première destruction de Jérusalem (17:5)
Époque VIe siècle av. J.-C.

Ce qui est rapporté. Les exégètes racontent (Ibn ’Abbas via Ka’b, Wahb — isra’iliyyat) qu’Allah envoya Irmiya avertir les Banu Isra’il de la venue de Nabuchodonosor (Bukhtnassar) ; qu’ils ne l’écoutèrent pas, l’emprisonnèrent, et que Jérusalem fut prise et le Temple brûlé (586 av. J.-C.) ; que c’est la « première » des deux corruptions du verset 17:4. Certains font d’Irmiya, et non de ’Uzayr, le passant de la ville en ruine, qui la vit dévastée, mourut cent ans, et la vit rebâtie. Al-Tabari rapporte les deux opinions. Certains l’identifient aussi à al-Khidr (rejeté par Ibn Kathir).

Ce que l’on retient. Le prophète d’une ville qui refusa d’écouter, et qui pleura sa ruine : la Bible a gardé ses Lamentations, le Coran a gardé la leçon.


10. Hizqil — le prophète des morts ressuscités

Fiche d’identité Hizqil
Nom Hizqil (حزقيل), Ézéchiel
Statut Prophète, selon la tradition ; parfois identifié à Dhul-Kifl
Dans le Coran Non nommé ; la majorité des exégètes lit en 2:243 le récit des milliers qu’Allah fit mourir puis revivre
Époque VIe siècle av. J.-C., exil de Babylone

Ce qui est coranique. « N’as-tu pas vu ceux qui sortirent de leurs demeures par milliers, par crainte de la mort ? Allah leur dit : mourez ; puis Il les fit revivre » (2:243). Le Coran ne dit ni qui ni quand.

Ce qui est rapporté. Ibn ’Abbas et la majorité : des Banu Isra’il fuyant une peste, ou une guerre, moururent tous ; un prophète — Hizqil — passa, s’étonna, et Allah lui fit voir leur résurrection : il pria, les os se rassemblèrent, la chair les couvrit, et ils se levèrent en disant « Gloire à Toi » (al-Tabari, Ibn Kathir — rapporté, conforme à Ézéchiel 37, la vision des ossements). Ibn Kathir précise que la résurrection fut réelle, non une vision. Sur l’identification de Hizqil et de Dhul-Kifl, voir la série 2.

Ce que l’on retient. La leçon de 2:243 : on ne fuit pas la mort ; « Allah est plein de grâce envers les gens, mais la plupart ne sont pas reconnaissants ».


11. Danyal — le prophète dont on trouva le corps

Fiche d’identité Danyal
Nom Danyal (دانيال), Daniel
Statut Prophète, selon la tradition ; non mentionné dans le Coran
Époque VIe siècle av. J.-C., Babylone
Particularité Son corps, intact, découvert par les musulmans à la conquête de Tustar (17 H)

Ce qui est rapporté. Les exégètes racontent, d’après Ka’b et la Bible, que Danyal fut emmené à Babylone par Nabuchodonosor, interpréta ses rêves, fut jeté aux lions et épargné, et prophétisa la venue de Muhammad ﷺ (isra’iliyyat). Ce qui est propre à la tradition musulmane est ceci : à la conquête de Tustar (Shushtar, Iran) sous ’Umar, Abu Musa al-Ash’ari trouva dans le trésor du gouverneur un cercueil contenant un corps intact, au nez long, que les habitants sortaient pour demander la pluie ; ils dirent que c’était Danyal ; Abu Musa écrivit à ’Umar, qui ordonna de l’enterrer secrètement, en creusant treize tombes de jour et en l’ensevelissant de nuit dans l’une d’elles, afin que nul n’en fasse un lieu de culte ; on détourna une rivière pour couvrir la tombe (Ibn Abi al-Dunya, al-Bayhaqi, Ibn Kathir dans al-Bidaya — rapporté, par des chaînes qu’Ibn Kathir juge bonnes ; niveau rapporté). Un anneau portait, gravé, un homme entre deux lions (rapporté). Un mausolée de Danyal existe encore à Shushtar (populaire), et la tombe cachée par ’Umar est précisément ce qui n’a pas de mausolée.

Ce que l’on retient. Un prophète que les musulmans ont enterré une seconde fois — et caché — pour qu’on ne l’adore pas : la meilleure illustration de ce que ce dossier a répété sur les tombeaux.


Notice — Les prophètes que la tradition arabe ajoute

Trois noms reviennent dans les biographies, avec des sources qui ne permettent pas de les compter parmi les prophètes établis :

Khalid ibn Sinan al-’Absi. Un Arabe de la tribu de ’Abs, entre ’Isa et Muhammad ﷺ, dont on rapporte que le Prophète ﷺ dit : « C’est un prophète que son peuple a perdu » (al-Hakim, al-Tabarani, via Ibn ’Abbas ; sa fille serait venue voir le Prophète ﷺ, qui l’aurait accueillie en disant « fille d’un prophète ») — chaîne faible ; al-Dhahabi et Ibn Kathir la rejettent, et le hadith « pas de prophète entre moi et ’Isa » (Bukhari 3442) l’exclut. Populaire chez les tribus du Najd ; non retenu.

Hanzala ibn Safwan. Le prophète des « gens du Puits » (Ashab al-Rass, 25:38 ; 50:12) selon certains exégètes ; voir Partie IV, notice 20 — rapporté, incertain.

Jirjis (Georges). Al-Tabari rapporte longuement l’histoire d’un homme de Palestine, sous un roi de Mossoul, tué plusieurs fois et ressuscité, qui appela les gens à Allah ; c’est la légende de saint Georges, que certains ont dite prophète — isra’iliyyat/populaire ; Ibn Kathir la rapporte sans la garantir.

Règle : « nous croyons en tous les prophètes d’Allah » sans avoir à les nommer ; nommer sans preuve est une invention.

PARTIE IV — LES RÉCITS SANS NOM

Le Coran raconte pour enseigner, et il retire souvent les noms pour ne laisser que la leçon : « Il n’y a pas dans leurs récits de fiction, mais une leçon pour les doués d’intelligence » (12:111). Les onze notices qui suivent traitent les peuples et les personnages que le Coran a laissés anonymes et que la tradition a nommés. Le plan est allégé : ce que dit le Coran, ce que disent les hadiths, ce que rapportent les exégètes, ce que l’on retient.

12. Asiya, femme de Pharaon — la croyante dans le palais

Ce que dit le Coran. « Allah a proposé en exemple pour les croyants la femme de Pharaon, quand elle dit : Seigneur, bâtis-moi auprès de Toi une maison au Paradis, sauve-moi de Pharaon et de son œuvre, et sauve-moi du peuple injuste » (66:11). Et plus tôt : c’est elle qui recueillit Musa au fil du Nil : « La femme de Pharaon dit : il sera la joie de mes yeux et des tiens ; ne le tuez pas ; peut-être nous sera-t-il utile, ou le prendrons-nous pour fils » (28:9).

Ce que disent les hadiths. « Beaucoup d’hommes ont atteint la perfection ; parmi les femmes, seules l’ont atteinte Maryam fille de ’Imran et Asiya femme de Pharaon » (Bukhari 3411, Muslim 2431 — établi). Et : « Il te suffit, parmi les femmes des mondes, de Maryam, Khadija, Fatima et Asiya » (Tirmidhi 3878 — jugé authentique). Elle est l’une des quatre femmes parfaites, et la seule non prophétique ni apparentée à un prophète : une reine mécréante par mariage, croyante par choix.

Ce que rapportent les exégètes. Son nom, Asiya bint Muzahim (rapporté). Sa foi vint, selon les récits, de la victoire de Musa sur les sorciers, ou plus tôt, de la foi de la coiffeuse de sa fille, torturée sous ses yeux avec ses enfants pour avoir dit « mon Seigneur et le tien est Allah » — récit que le Prophète ﷺ raconta au retour de l’Isra’, où il sentit un parfum : « C’est celui de la coiffeuse de la fille de Pharaon et de ses enfants » (Musnad Ahmad 2821, al-Bayhaqi — chaîne jugée bonne par Ibn Kathir ; niveau établi/bon). Pharaon, apprenant sa foi, la fit clouer au sol par les mains et les pieds, en plein soleil, une pierre sur la poitrine ; c’est alors qu’elle dit « bâtis-moi auprès de Toi une maison » — et qu’Allah lui montra sa maison au Paradis, et qu’elle rit, et qu’elle mourut avant que la pierre ne tombe (Ibn ’Abbas, Salman — rapporté).

Ce que l’on retient. « Auprès de Toi » avant « au Paradis » : elle demande la proximité avant la demeure, disent les exégètes. Et la leçon de 66:10-11 : la femme de Nuh et la femme de Lut, mécréantes sous des prophètes ; la femme de Pharaon, croyante sous un tyran — nul n’est sauvé ni perdu par son mari.


13. Le croyant de la famille de Pharaon

Ce que dit le Coran. Toute la sourate 40 porte son nom, Ghafir ou al-Mu’min : « Un homme croyant de la famille de Pharaon, qui cachait sa foi, dit : tuerez-vous un homme parce qu’il dit “mon Seigneur est Allah”, alors qu’il vous est venu avec des preuves de votre Seigneur ? S’il ment, son mensonge est contre lui ; s’il dit vrai, une part de ce qu’il vous promet vous atteindra » (40:28). Puis dix-sept versets de sermon : le sort des peuples de Nuh, de ’Ad, de Thamud ; « je crains pour vous le Jour de l’appel mutuel » ; Yusuf venu avant avec des preuves ; « ô mon peuple, suivez-moi, je vous guiderai vers le chemin de la droiture ; cette vie n’est que jouissance passagère » ; « vous m’appelez à mécroire et je vous appelle au Puissant, au Pardonneur » ; « vous vous souviendrez de ce que je vous dis ; je confie mon sort à Allah ». « Allah le protégea des maux de leurs ruses, et le pire châtiment enveloppa la famille de Pharaon » (40:45).

Ce que disent les hadiths. Aucun hadith authentique ne le nomme. Le Prophète ﷺ dit : « Les véridiques sont trois : Habib al-Najjar, le croyant de Yasin… ; le croyant de la famille de Pharaon… ; et ’Ali ibn Abi Talib, le meilleur des trois » (al-Tabarani, Abu Nu’aym — chaîne faible ; discuté).

Ce que rapportent les exégètes. Son nom : Hizqil (Ézéchiel), ou Sham’an, ou Habib ; cousin de Pharaon, maître de son trésor, ou chef de sa police (rapporté, divergent). Il cachait sa foi ; il parla quand Pharaon voulut tuer Musa ; sa parole détourna Pharaon de son projet — le Coran dit qu’il fut protégé.

Ce que l’on retient. La foi cachée est une foi ; « s’il ment, son mensonge est contre lui » est l’argument de la tolérance minimale ; et le plus long sermon d’un anonyme dans le Coran est celui d’un homme du palais qui risqua sa vie sur une phrase.


14. Les envoyés d’Antioche et Habib al-Najjar

Ce que dit le Coran. « Propose-leur en exemple les habitants de la cité, quand vinrent à eux les envoyés. Nous leur en envoyâmes deux ; ils les traitèrent de menteurs ; Nous les renforçâmes d’un troisième. — Nous sommes envoyés vers vous. — Vous n’êtes que des hommes comme nous ; le Miséricordieux n’a rien fait descendre ; vous ne faites que mentir. — Notre Seigneur sait que nous sommes envoyés vers vous ; nous n’avons à transmettre que le message clair. — Nous voyons en vous un mauvais présage ; si vous ne cessez pas, nous vous lapiderons. — Votre présage est en vous-mêmes. Et vint, de l’extrémité de la ville, un homme en courant : ô mon peuple, suivez les envoyés ; suivez ceux qui ne vous demandent aucun salaire et qui sont bien guidés. Pourquoi n’adorerais-je pas Celui qui m’a créé et vers qui vous serez ramenés ? … J’ai cru en votre Seigneur ; écoutez-moi. On lui dit : entre au Paradis. Il dit : ah, si mon peuple savait ! qu’Allah m’a pardonné et m’a mis parmi les honorés » (36:13-27). Puis « un seul Cri, et ils furent éteints ».

Ce que disent les hadiths. Rien d’authentique ; le hadith « les véridiques sont trois » (voir notice 13) est faible.

Ce que rapportent les exégètes. La cité : Antioche (Antakiya) selon Ibn ’Abbas, Ka’b, Wahb et la majorité ; les envoyés : des disciples de ’Isa, envoyés par lui, nommés Sadiq, Saduq et Shalum (ou Sham’un, Yuhanna, Bulus) ; l’homme accouru : Habib al-Najjar, un charpentier — ou un tisserand de soie —, lépreux, qui vivait à l’extrémité de la ville, aumônier des pauvres, tué à coups de pierres ou de pieds par la foule (rapporté). Ibn Kathir soulève une difficulté : Antioche fut, dit-il, la première ville à croire en ’Isa, et une ville qui crut ne peut être celle qu’un Cri a détruite ; il en conclut soit que la cité n’est pas Antioche, soit que les envoyés étaient des messagers d’Allah, non des disciples, antérieurs à ’Isa — et il laisse la question ouverte (discuté). Un tombeau de Habib al-Najjar existe à Antakya, au pied du mont Silpius, aujourd’hui une mosquée (populaire, mais ancien).

Ce que l’on retient. « Si mon peuple savait » : mort, il souhaite encore leur bien. Ibn ’Abbas : « Il conseilla son peuple vivant et mort. » Et la formule des envoyés — « nous n’avons à transmettre que le message clair » — est la définition coranique de la mission.


15. Les gens de la Caverne

Ce que dit le Coran. « Penses-tu que les gens de la Caverne et d’al-Raqim furent, parmi Nos signes, un prodige ? » (18:9). Des jeunes gens qui crurent, que « Nous avons accrus en guidance », se réfugièrent dans une caverne pour fuir un peuple idolâtre : « Seigneur, donne-nous de Ta part une miséricorde, et assure-nous la droiture dans notre affaire. » « Nous frappâmes leurs oreilles de sommeil dans la caverne pendant des années. » Le soleil les évitait au lever et au coucher ; ils étaient retournés à droite et à gauche ; « leur chien étendait ses pattes à l’entrée » ; qui les aurait vus aurait fui d’effroi. Réveillés : « Combien sommes-nous restés ? — Un jour, ou une partie d’un jour. — Votre Seigneur sait mieux. Envoyez l’un de vous à la ville avec cette pièce d’argent, qu’il regarde quelle nourriture est la plus pure. » Découverts, et disputés : « Bâtissez sur eux une construction. — Ceux qui l’emportèrent dirent : nous bâtirons sur eux une mosquée. » Leur nombre : « trois, le quatrième est leur chien ; cinq, le sixième est leur chien — conjecture ; sept, le huitième est leur chien. Dis : mon Seigneur connaît mieux leur nombre ; peu le savent. » Leur durée : « trois cents ans, plus neuf » (18:10-26). Et la leçon entre les lignes : « Ne dis jamais d’une chose : je ferai cela demain, sans ajouter : s’il plaît à Allah » (18:23-24).

Ce que disent les hadiths. Aucun hadith authentique ne détaille leur histoire. Le Prophète ﷺ resta quinze jours sans révélation quand les Mecquois, sur le conseil des Juifs, l’interrogèrent sur eux, sur Dhul-Qarnayn et sur l’esprit, et qu’il dit « je vous répondrai demain » sans ajouter « s’il plaît à Allah » ; d’où le verset (Ibn Ishaq — rapporté). Le Prophète ﷺ : « Qui récite la sourate al-Kahf le vendredi, une lumière brille pour lui d’un vendredi à l’autre » (al-Hakim, al-Bayhaqi — jugé authentique).

Ce que rapportent les exégètes. Ibn ’Abbas : « Je suis de ceux, peu nombreux, qui savent : ils étaient sept, et le chien le huitième » (rapporté — il fit remarquer que le Coran mentionne le « peu » après le nombre sept seul, sans le mot « conjecture »). Leur époque : sous un roi idolâtre nommé Daqyanus (Dèce, empereur de 249 à 251) selon la majorité, à Afsus (Éphèse), en Anatolie ; ou avant ’Isa, selon d’autres — le Coran dit qu’ils furent « des jeunes gens qui crurent en leur Seigneur », sans préciser la religion ; Ibn Kathir penche pour avant le christianisme, puisque les Juifs de Médine s’y intéressaient. Al-Raqim : la tablette où l’on inscrivit leurs noms, ou le nom de la vallée, ou de la montagne, ou du village (rapporté, divergent). Leurs noms — Maksalmina, Tamlikha, Martunus… — viennent des sources chrétiennes (isra’iliyyat) ; Ibn ’Abbas aurait dit de les mémoriser contre les incendies — rapport rejeté par les savants. Leur chien : Qitmir, de couleur jaune, selon des récits sans source (populaire). Le lieu : Éphèse (Turquie), al-Rajib près d’Amman (Jordanie), Tarsus, et une dizaine d’autres cavernes de l’Espagne à l’Afghanistan revendiquent le titre (populaire).

Regards des exégètes. — « Nous frappâmes leurs oreilles » (18:11) : l’image du sommeil qui commence par l’ouïe, le dernier sens qui s’endort et le premier qui s’éveille, dit al-Qurtubi ; « le soleil les évitait » (18:17) : la caverne était orientée pour que le soleil n’y entre ni au lever ni au coucher, ou Allah détournait ses rayons — al-Razi retient la seconde, puisque le verset compte cela parmi « les signes » ; « ils étaient retournés à droite et à gauche » : pour que la terre ne consume pas leurs corps, disent les exégètes, et Ibn ’Abbas ajoute : deux fois par an ; « regarde quelle nourriture est la plus pure » (18:19) : azka, la plus licite, ou la plus saine — al-Qurtubi en tire la règle de choisir sa nourriture selon la licéité avant le goût ; « ne dispute pas à leur sujet, sinon de façon apparente » (18:22) : al-Razi tire quatre règles du débat — ne disputer que sur ce qu’on sait, ne pas insister, ne pas interroger ceux qui ne savent pas davantage, et laisser à Allah ce qu’Il s’est réservé ; « trois cents ans, plus neuf » (18:25) : trois cents ans solaires équivalent à trois cent neuf ans lunaires, note Ibn Kathir — le Coran compte en années lunaires et ajoute la différence, une précision que les astronomes musulmans ont relevée.

Ce que l’on retient. Le Coran a enseigné, avec ce récit, comment le lire : « Ne dispute pas à leur sujet sinon de façon apparente, et ne consulte personne à leur sujet » (18:22) — l’interdiction de courir après les détails. Et deux leçons : la fuite pour sa foi est un acte de foi ; et « s’il plaît à Allah » se dit avant tout projet.


16. Les gens du Fossé

Ce que dit le Coran. « Par le ciel aux constellations, par le jour promis, par le témoin et ce dont il témoigne : périssent les gens du Fossé — le feu nourri de combustible — quand ils y étaient assis, témoins de ce qu’ils faisaient aux croyants. Ils ne leur reprochaient que de croire en Allah, le Puissant, le Digne de louange » (85:1-8).

Ce que disent les hadiths. L’histoire complète, de la bouche du Prophète ﷺ (Muslim 3005 — établi), l’un des plus longs récits du Sahih :

Un roi d’autrefois avait un sorcier qui, vieilli, demanda un jeune homme à instruire. Sur le chemin du sorcier, le garçon rencontra un moine, l’écouta, et fut battu par les deux ; le moine lui dit : « Quand tu craindras le sorcier, dis : ma famille m’a retenu ; quand tu craindras ta famille, dis : le sorcier m’a retenu. » Un jour, une bête énorme barrait la route ; le garçon prit une pierre : « Ô Allah, si l’affaire du moine T’est plus chère que celle du sorcier, tue cette bête » ; elle mourut. Le moine : « Tu es meilleur que moi ; tu seras éprouvé ; si on t’éprouve, ne me dénonce pas. » Le garçon guérit l’aveugle-né et le lépreux ; un courtisan aveugle vint à lui avec des cadeaux : « Je ne guéris personne ; c’est Allah qui guérit ; si tu crois en Lui, je prierai. » Il crut, fut guéri, et le roi l’interrogea : « Qui t’a rendu la vue ? — Mon Seigneur. — As-tu un autre seigneur que moi ? — Mon Seigneur et le tien est Allah. » Torturé, il dénonça le garçon ; le garçon, le moine ; on scia le moine en deux, on scia le courtisan, et l’on donna le garçon à des hommes pour le jeter du haut d’une montagne : « Ô Allah, protège-moi d’eux comme Tu veux » ; la montagne trembla, ils tombèrent, il revint. On le mit dans une barque pour le noyer ; même prière ; la barque chavira, il revint. Il dit au roi : « Tu ne me tueras pas tant que tu ne feras pas ce que je te dis : rassemble les gens sur une place, attache-moi à un tronc, prends une flèche de mon carquois, et dis : au nom d’Allah, le Seigneur du garçon. » Le roi le fit ; la flèche le frappa à la tempe ; il mourut ; et les gens dirent : « Nous croyons au Seigneur du garçon. » Le roi fit creuser des fossés aux carrefours, y alluma des feux, et y jeta ceux qui refusaient de renier. Une femme vint avec son nourrisson et hésita ; l’enfant lui dit : « Ma mère, patiente, tu es sur la vérité. »

Le Prophète ﷺ le raconta pour enseigner que celui qui meurt pour la foi de tout un peuple a vaincu.

Ce que rapportent les exégètes. Le lieu : Najran, au Yémen ; le roi : Dhu Nuwas, roi himyarite converti au judaïsme, vers 523, qui massacra les chrétiens de Najran — vingt mille selon les rapports — parce qu’ils refusaient sa religion ; c’est ce massacre qui attira l’expédition abyssinienne, dont Abraha et l’Éléphant sont la suite (Ibn Ishaq — rapporté ; l’événement est attesté par les sources byzantines et syriaques). D’autres placent le Fossé en Perse, ou chez les Israélites (rapporté).

Regards des exégètes. — Al-Nawawi, commentant le hadith de Muslim, en tire les leçons : la permission de mentir pour se protéger d’un tyran, en disant « ma famille m’a retenu » ; la vérité de la prière du jeune homme, exaucée trois fois ; la licéité de se sacrifier pour la foi d’un peuple — le garçon indique lui-même le moyen de sa mort, ce que les juristes distinguent du suicide, parce qu’il ne se tue pas et que sa mort sert la religion ; la parole du nourrisson, l’un des trois enfants qui parlèrent au berceau selon un hadith (Bukhari 3436 : ’Isa, l’enfant de Jurayj, et un enfant au sein — al-Nawawi ajoute celui du Fossé) ; et le sens de 85:7, « témoins de ce qu’ils faisaient aux croyants » — ils étaient assis et regardaient, ce qui est le comble de la cruauté. Al-Qurtubi note que le Coran commence la sourate par un serment sur « le témoin et ce dont il témoigne » : le vendredi et ’Arafa selon le hadith (Tirmidhi 3339), ou Allah et Ses créatures — et que les gens du Fossé sont, dans le Coran, les seuls martyrs collectifs nommés avant ceux d’Uhud.

Ce que l’on retient. Le garçon a choisi sa mort pour que le peuple croie ; les gens du Fossé ont choisi le feu pour ne pas renier ; le nourrisson a parlé pour sa mère. « Ils ne leur reprochaient que de croire en Allah. »


17. Saba’ et Bilqis

Ce que dit le Coran. Deux passages. Le premier, au temps de Sulayman (27:22-44) : la huppe rapporte « une femme qui règne sur eux, à qui tout a été donné, et qui a un trône immense ; je l’ai trouvée, elle et son peuple, se prosternant devant le soleil » ; la lettre — « Au nom d’Allah, le Miséricordieux, le Très-Miséricordieux : ne vous élevez pas contre moi, et venez à moi soumis » — ; la reine consulte ses notables — « je ne décide rien sans que vous soyez présents » — ; elle envoie un présent, refusé ; son trône est apporté « avant que ton regard ne revienne » par « celui qui avait une science du Livre » ; on le lui montre transformé : « C’est comme si c’était lui » ; le palais de cristal, qu’elle prend pour de l’eau, et dont elle découvre ses jambes : « Seigneur, je me suis fait du tort à moi-même ; je me soumets, avec Sulayman, à Allah, Seigneur des mondes » (27:44). Le second, des siècles plus tard (34:15-19) : « Il y avait pour Saba’ un signe dans leur demeure : deux jardins, à droite et à gauche ; mangez de ce que votre Seigneur vous a donné et soyez-Lui reconnaissants — un bon pays et un Seigneur pardonneur. Ils se détournèrent ; Nous envoyâmes contre eux le flot d’al-’Arim, et changeâmes leurs deux jardins en jardins aux fruits amers, aux tamaris et à quelques jujubiers. » Ils demandèrent l’éloignement de leurs étapes ; « Nous en fîmes des sujets de récits, et les dispersâmes de toute dispersion ».

Ce que disent les hadiths. Un homme demanda au Prophète ﷺ ce qu’était Saba’ — une terre, une femme ? « Un homme, qui eut dix fils ; six s’installèrent au Yémen et quatre en Syrie : au Yémen, Madhhij, Kinda, al-Azd, al-Ash’ariyyun, Anmar et Himyar ; en Syrie, Lakhm, Judham, ‘Amila et Ghassan » (Tirmidhi 3222, Abu Dawud 3988, Ahmad — jugé bon). Saba’ est donc un ancêtre, sa tribu et sa terre. Rien d’authentique sur Bilqis.

Ce que rapportent les exégètes. Le nom Bilqis (rapporté — non coranique, non prophétique), fille d’al-Hadhhad, roi de Saba’ ; sa capitale Ma’rib ; son trône d’or ; le barrage de Ma’rib, construit entre deux montagnes, irriguant deux vallées de jardins, rompu au Ve siècle — le « flot d’al-’Arim », ’arim désignant le barrage —, ce qui dispersa les tribus vers le nord : les Aws et les Khazraj de Médine, Ghassan, Khuza’a (rapporté ; le barrage et sa rupture sont attestés par l’archéologie et les inscriptions). Les exégètes rapportent que Sulayman l’épousa (rapporté, divergent), ou la maria à un roi de Hamdan (rapporté) ; qu’elle avait les jambes velues et que les djinns inventèrent l’épilation à la chaux pour elle (populaire) ; que sa mère était djinn (populaire — Ibn Kathir le rejette) ; le palais de verre servait, selon ces récits, à vérifier ses jambes — le Coran n’en dit rien.

Regards des exégètes. — « Un bon pays et un Seigneur pardonneur » (34:15) : al-Sa’di — deux bienfaits, le monde et le pardon, en une phrase ; al-Qurtubi rapporte qu’une femme traversait le pays de Saba’ avec un panier sur la tête et que les fruits y tombaient d’eux-mêmes, et que le pays n’avait ni mouches ni scorpions — rapports sans chaîne ; « Seigneur, éloigne nos étapes » (34:19) : ils demandèrent l’éloignement des villages parce qu’ils voyageaient sans provision d’un jardin à l’autre, et voulurent des déserts pour se distinguer des pauvres — « ils se firent tort à eux-mêmes » ; al-Razi y voit la définition de l’ingratitude : demander le manque quand on a l’abondance. Sur Bilqis : « elle a un trône immense » (27:23) — al-Qurtubi note que la huppe reconnut la grandeur du trône et le péché de la prosternation au soleil dans la même phrase, un oiseau distinguant la royauté légitime de l’adoration illégitime ; et « je ne décide rien sans que vous soyez présents » (27:32) — le Coran loue une reine pour la consultation, ce que les juristes ont retenu comme l’un des fondements de la shura.

Ce que l’on retient. Une reine qui consulte, qui préfère le présent à la guerre, qui reconnaît son trône transformé et qui se soumet quand elle comprend : Bilqis est, dans le Coran, le modèle du souverain qui raisonne. Et Saba’, deux fois : le royaume qui crut, le peuple qui se détourna.


18. Tubba’

Ce que dit le Coran. « Sont-ils meilleurs que le peuple de Tubba’ et ceux d’avant eux ? Nous les avons détruits, car ils étaient criminels » (44:37). « Avant eux ont traité de menteurs le peuple de Nuh, les gens du Puits, Thamud, ‘Ad, Pharaon, les frères de Lut, les gens de la Forêt, et le peuple de Tubba’ » (50:12-14). Le Coran condamne le peuple, non Tubba’.

Ce que disent les hadiths. « Ne maudissez pas Tubba’, car il s’est converti » (Musnad Ahmad, al-Tabarani, via Sahl ibn Sa’d — chaîne jugée bonne par Ibn Kathir et al-Albani ; niveau établi/bon). Et : « Je ne sais si Tubba’ fut maudit ou non » (Abu Dawud 4674 — discuté). Les savants concilient : le second hadith est antérieur, puis Allah l’informa.

Ce que rapportent les exégètes. Tubba’ est le titre des rois du Yémen, comme Pharaon en Égypte et César à Rome ; celui du Coran est identifié à As’ad Abu Karib al-Himyari (IVe-Ve siècle) ; les récits d’Ibn Ishaq (rapporté) racontent qu’il marcha sur Yathrib, voulut la détruire, fut retenu par deux rabbins juifs qui lui annoncèrent qu’un prophète y émigrerait ; qu’il se convertit à leur religion — le monothéisme des Juifs —, épargna la ville, alla à La Mecque, voulut détruire la Ka’ba, en fut dissuadé, et fut le premier à la couvrir d’un voile (kiswa) et à lui poser une porte ; qu’il composa des vers sur le prophète annoncé et laissa une lettre pour lui, que Abu Ayyub al-Ansari, descendant de l’hôte du roi, aurait conservée — récit populaire. Son peuple, lui, mécrut, et fut détruit.

Ce que l’on retient. Le Coran blâme un peuple ; la Sunna innocente son roi : il faut distinguer les deux, comme le Prophète ﷺ l’a fait. Et le voile de la Ka’ba, s’il vient de Tubba’, vient d’un roi qui crut avant l’islam.


19. Les gens de l’Éléphant

Ce que dit le Coran. « N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l’Éléphant ? N’a-t-Il pas fait échouer leur stratagème, et envoyé contre eux des oiseaux par volées, qui leur lançaient des pierres d’argile, et les a rendus comme une paille mâchée ? » (105:1-5).

Ce que disent les hadiths. À Hudaybiyya, la chamelle du Prophète ﷺ s’agenouilla et refusa d’avancer ; « al-Qaswa’ est rétive ! — Elle n’est pas rétive, ce n’est pas son caractère ; c’est Celui qui a retenu l’éléphant qui l’a retenue » (Bukhari 2731 — établi). Le jour de la conquête de La Mecque : « Allah a retenu l’éléphant de La Mecque, et Il y a donné pouvoir à Son Messager et aux croyants ; elle ne sera licite à personne après moi » (Bukhari 104, Muslim 1354 — établi). L’année de l’Éléphant est celle de la naissance du Prophète ﷺ ; un compagnon, Qays ibn Makhrama, dit : « Le Messager d’Allah et moi sommes nés l’année de l’Éléphant » (Tirmidhi 3619 — jugé bon).

Ce que rapportent les exégètes. Abraha al-Ashram, gouverneur abyssin du Yémen, bâtit à Sanaa une église immense pour détourner le pèlerinage arabe de la Ka’ba ; un Arabe la souilla ; Abraha jura de détruire la Ka’ba et marcha avec une armée et un éléphant — ou treize — nommé Mahmud ; Abu Righal lui servit de guide, et mourut en route ; ’Abd al-Muttalib, chef de La Mecque, vint réclamer ses chameaux pris par l’armée : « Je suis le maître des chameaux ; la Maison a un Maître qui la protégera » ; l’éléphant s’agenouilla face à La Mecque et refusa d’avancer ; les oiseaux vinrent de la mer, chacun portant trois pierres ; chaque pierre tuait ; Abraha mourut en route, la chair tombant de son corps (Ibn Ishaq, Ibn Hisham — rapporté ; l’événement lui-même est certain, les Mecquois en ayant vu les survivants — ’Aisha dit avoir vu le cornac et le guide de l’éléphant, aveugles et mendiants, à La Mecque). L’année : 570 ou 571. Ababil : « par volées », non un nom d’oiseau.

Ce que l’on retient. Allah défendit Sa Maison quand ses gardiens étaient idolâtres, l’année où naquit celui qui la purifierait : les exégètes y voient la préparation de la prophétie, et la sourate fut récitée aux Mecquois qui l’avaient vue de leurs yeux.


20. Les gens du Puits (Ashab al-Rass)

Ce que dit le Coran. Deux mentions, dans des listes de peuples châtiés : « ’Ad, Thamud, les gens du Puits, et beaucoup de générations entre eux » (25:38) ; « le peuple de Nuh, les gens du Puits, Thamud… » (50:12).

Ce que rapportent les exégètes. Le Coran ne dit rien de plus ; les exégètes ont proposé (rapporté, divergent) : un peuple d’Arabie qui jeta son prophète dans un puits (rass) ; les restes de Thamud ; un peuple de l’Azerbaïdjan ou du Yamama ; les gens d’Antioche du récit de Yasin ; un peuple dont le prophète fut Hanzala ibn Safwan, ou Shu’ayb ; un peuple qui adorait un pin. Ibn Kathir rapporte tout cela et conclut qu’on ne sait pas.

Ce que l’on retient. Le Coran nomme un peuple pour la seule chose qui compte : il traita de menteur son prophète, et fut détruit. Le puits et le reste sont du remplissage.


21. Les gens du Sabbat

Ce que dit le Coran. « Vous connaissez ceux d’entre vous qui ont transgressé le Sabbat : Nous leur avons dit : soyez des singes méprisables » (2:65). Et le détail : « Interroge-les sur la cité qui donnait sur la mer, quand ils transgressaient le Sabbat : leurs poissons venaient à eux, en surface, le jour du Sabbat, et ne venaient pas les autres jours — ainsi Nous les éprouvions pour leur perversité. Une communauté d’entre eux dit : pourquoi exhortez-vous un peuple qu’Allah va détruire ? — Pour avoir une excuse devant votre Seigneur, et peut-être craindront-ils. Quand ils oublièrent ce qu’on leur avait rappelé, Nous sauvâmes ceux qui interdisaient le mal, et saisîmes les injustes d’un châtiment rigoureux. Quand ils s’entêtèrent : soyez des singes méprisables » (7:163-166).

Ce que disent les hadiths. « Allah n’a fait d’aucune génération métamorphosée une descendance ; les singes et les porcs existaient avant » (Muslim 2663 — établi) : les métamorphosés moururent sans descendance ; les singes d’aujourd’hui ne sont pas les Juifs d’alors.

Ce que rapportent les exégètes. La cité : Ayla, sur le golfe d’Aqaba — l’actuelle Aqaba/Eilat — selon la majorité (rapporté) ; l’époque : celle de Dawud ; la ruse : creuser des bassins le vendredi où les poissons entraient le samedi, pour les prendre le dimanche — la « ruse contre Allah » ; les trois groupes : les transgresseurs, ceux qui exhortaient, ceux qui se taisaient ; ce dernier groupe, Ibn ’Abbas se demanda s’il fut sauvé, et ’Ikrima le convainquit que oui — « pour avoir une excuse » (rapporté). La métamorphose fut réelle et corporelle selon la majorité ; morale et intérieure selon Mujahid (rapporté) — la majorité tient pour la lettre.

Ce que l’on retient. La ruse contre la loi est une transgression de la loi ; celui qui se tait n’est pas celui qui exhorte ; « pour avoir une excuse devant votre Seigneur » est la raison d’ordonner le bien même sans espoir.


22. Bal’am — l’homme qui reçut les signes et les rejeta

Ce que dit le Coran. « Raconte-leur l’histoire de celui à qui Nous avions donné Nos signes, et qui s’en dépouilla ; Satan le suivit, et il fut parmi les égarés. Si Nous avions voulu, Nous l’aurions élevé par ces signes ; mais il s’inclina vers la terre et suivit sa passion. Il ressemble à un chien : si tu le charges, il halète ; si tu le laisses, il halète » (7:175-176).

Ce que rapportent les exégètes. Le Coran ne le nomme pas. Ibn ’Abbas, Ibn Mas’ud, Mujahid : Bal’am ibn Ba’ura, un homme de Canaan à qui Allah avait donné la connaissance de Son plus grand nom et l’exaucement ; quand Musa approcha, son peuple le pressa de maudire Musa ; il refusa, puis céda, monta sur son ânesse qui lui parla, et sa langue se retourna : ses malédictions tombaient sur son peuple, ses bénédictions sur Israël ; il conseilla alors d’envoyer des femmes séduire les Israélites, ce qui provoqua une peste — c’est l’histoire biblique de Balaam (rapporté / isra’iliyyat, Nombres 22-25). D’autres : Umayya ibn Abi al-Salt, le poète de Ta’if, qui connaissait les Écritures, attendit un prophète, et le refusa quand il vint — le Prophète ﷺ dit de lui : « Sa poésie a cru, son cœur a mécru » (Muslim 2255 — établi pour la parole ; le lien avec 7:175 est rapporté). D’autres encore : un homme quelconque, ou le juif ou le chrétien qui connaît le Livre et le rejette.

Ce que l’on retient. La science sans la crainte est un chien qui halète dans les deux cas ; celui qui a reçu les signes et les abandonne tombe plus bas que celui qui ne les a pas reçus. Le Coran a effacé le nom pour que chaque savant s’y regarde.

PARTIE V — ANNEXES

1. Tableau récapitulatif

Figure Coran Statut Ce qui est établi Ce qui est populaire
Al-Khidr 18:60-82 Prophète (majorité) ; mort (traditionnistes) Le récit complet (Bukhari) ; le nom ; le garçon La source de vie ; les rencontres ; Ilyas
Dhul-Qarnayn 18:83-98 Roi juste ; non prophète La brèche du mur (Bukhari) Alexandre, Cyrus, Himyar ; localisation
Luqman 31:12-19 Sage ; non prophète Les dix conseils Ses maximes ; tombeaux ; Luqman ibn ’Ad
Talut 2:246-251 Roi Les 313 de la rivière (Bukhari) Sa jalousie ; sa mort
’Uzayr 2:259 ; 9:30 Indéterminé (hadith) Les cent ans ; « fils d’Allah » Restauration de la Torah
Yusha’ Bukhari Prophète Le soleil retenu (Bukhari) Jéricho ; tombeaux
Shamwil, Sha’ya, Irmiya, Hizqil, Danyal Allusions Prophètes (tradition) 2:243 ; 2:246 (sans nom) Tout le reste
Asiya 28:9 ; 66:11 Femme parfaite Bukhari 3411 ; la coiffeuse Les clous et la pierre
Le croyant de Pharaon 40:28-45 Croyant Son sermon Son nom
Antioche, Habib 36:13-27 Envoyés ; croyant Le récit coranique Antioche ; les noms ; le tombeau
La Caverne 18:9-26 Croyants Le récit ; « s’il plaît à Allah » Nombre, noms, lieu, chien
Le Fossé 85:4-8 Martyrs Le récit complet (Muslim) Najran, Dhu Nuwas (historique)
Saba’, Bilqis 27 ; 34:15-19 Reine ; peuple Saba’ un homme (Tirmidhi) Bilqis, ses jambes, sa mère
Tubba’ 44:37 ; 50:14 Roi converti « Ne le maudissez pas » Le voile de la Ka’ba ; la lettre
L’Éléphant 105 Peuple châtié La chamelle de Hudaybiyya (Bukhari) Mahmud ; les trois pierres
Al-Rass 25:38 ; 50:12 Peuple châtié — Tout
Le Sabbat 2:65 ; 7:163-166 Peuple châtié Pas de descendance (Muslim) Ayla ; les bassins
Bal’am 7:175-176 Homme égaré Le verset Le nom ; l’ânesse

2. Questions fréquentes

1. Al-Khidr est-il vivant ? Non, selon Bukhari, Ibn Taymiyya, Ibn al-Jawzi, Ibn Kathir, Ibn Hajar : le Coran refuse l’immortalité à tout homme (21:34), le Prophète ﷺ dit que nul de ses contemporains ne vivrait cent ans (Muslim 2538), et al-Khidr ne vint ni à lui ni à Badr. Oui, selon al-Nawawi et une tradition soufie, sur la foi de récits de rencontres que les traditionnistes jugent faibles ou forgés. Le dossier suit les traditionnistes.

2. Comment al-Khidr a-t-il pu tuer un enfant ? Par ordre d’Allah — « je ne l’ai pas fait de ma propre initiative » —, sur une science révélée : l’enfant était scellé mécréant (Muslim 2661), et sa vie aurait perdu ses parents. C’est l’acte d’un prophète exécutant un décret, non un exemple à suivre ; nul, après le Sceau, ne reçoit un tel ordre, et la loi interdit de tuer sur une prévision. Le Coran raconte l’épisode pour enseigner la patience devant ce que l’on ne comprend pas, non pour autoriser ce que l’on ne comprend pas.

3. Dhul-Qarnayn est-il Alexandre le Grand ? Non, selon Ibn Kathir et la majorité des savants postérieurs : Alexandre était païen et le Dhul-Qarnayn du Coran est croyant ; Ibn Kathir distingue un Dhul-Qarnayn ancien et Alexandre, « et entre eux deux mille ans ». L’identification vient d’Ibn Hisham et du roman d’Alexandre, qui circulait en Arabie. Cyrus ou un roi yéménite sont d’autres hypothèses ; aucune n’est établie, et le Coran n’a pas voulu qu’on le sache.

4. Où est le mur de Gog et Magog ? Nul ne le sait ; les géographes musulmans l’ont cherché au Caucase, en Asie centrale, en Chine. Le hadith de Bukhari dit qu’une brèche s’y ouvrit du vivant du Prophète ﷺ et qu’ils y creusent chaque jour ; le Coran dit qu’il sera réduit en poussière au terme fixé. Que les satellites ne le montrent pas n’est pas un argument : le Coran parle aussi de peuples innombrables que nul ne voit, jusqu’au jour où « ils déferleront de toute hauteur ».

5. Luqman était-il prophète ? Non, selon la majorité : il reçut « la sagesse », et Qatada rapporte qu’il la choisit contre la prophétie. ’Ikrima l’a dit prophète ; le Coran le cite pour ses paroles. Un homme noir, esclave, non prophète, a sa sourate : c’est la leçon.

6. Combien de dormants dans la Caverne ? Le Coran dit que « peu le savent » et interdit d’en disputer ; Ibn ’Abbas se comptait parmi ceux qui savent : sept, et le chien. Le Coran a voulu enseigner, par ce détail, comment lire ses récits.

7. Qui étaient les gens de la Caverne — chrétiens ? Le Coran dit « des jeunes gens qui crurent en leur Seigneur » ; la tradition chrétienne les place sous Dèce, en 250 ; certains exégètes les placent avant ’Isa, parce que les Juifs de Médine s’y intéressaient. Rien n’est établi ; ils furent des monothéistes fuyant l’idolâtrie, et cela suffit.

8. Bilqis était-elle fille de djinn ? A-t-elle épousé Sulayman ? La mère djinn est un récit populaire qu’Ibn Kathir rejette ; l’épilation à la chaux et les jambes velues sont des broderies ; le mariage avec Sulayman est rapporté par certains exégètes, nié par d’autres, et le Coran ne dit rien. Ce que le Coran dit : une reine sage, qui consulte, et qui se soumet à Allah « avec Sulayman ».

9. Pourquoi le Coran dit-il que les Juifs appellent ’Uzayr « fils de Dieu », alors que le judaïsme ne l’enseigne pas ? Parce que le Coran dit « les Juifs ont dit », au passé, d’un groupe précis — Ibn ’Abbas nomme des Juifs de Médine — que le Coran prend pour exemple d’exagération, comme il prend les chrétiens pour le Messie ; il n’affirme pas que tous les Juifs de tous les temps l’aient dit. Ibn Kathir explique l’origine : la stupeur devant la Torah restaurée de mémoire.

10. Faut-il croire aux prophètes que le Coran ne nomme pas — Yusha’, Danyal, Sha’ya ? À Yusha’, oui : un hadith authentique l’établit. Aux autres, on croit globalement — « des messagers dont Nous ne t’avons rien raconté » (40:78) — sans être tenu de les nommer, et sans pouvoir affirmer de chacun qu’il fut prophète. Les nier serait présomptueux ; les affirmer sans preuve, une invention. La tradition les rapporte, et ce dossier les rapporte avec elle, au niveau qui est le leur.

11. Pourquoi ’Umar a-t-il caché la tombe de Danyal ? Parce que les gens de Tustar sortaient le corps pour demander la pluie : le calife appliqua la règle prophétique — « ne faites pas de ma tombe une idole » (Malik, Muwatta’ ; Ahmad — jugé authentique) — et fit creuser treize tombes pour qu’on ne sache pas laquelle. C’est la réponse la plus claire de l’islam à la vénération des tombeaux, et elle vient d’un compagnon devant le corps d’un prophète.

12. Les gens du Fossé étaient-ils chrétiens ? Le hadith de Muslim raconte un moine, un garçon et un roi, sans dire la religion ; les exégètes situent l’épisode à Najran, en 523, sous Dhu Nuwas, roi juif, contre les chrétiens de la ville — un événement attesté par les sources byzantines et syriaques. Le Coran retient qu’ils furent tués « parce qu’ils croyaient en Allah » : c’est cette foi, monothéiste, que l’islam honore en eux.

13. Les gens du Sabbat ont-ils vraiment été changés en singes ? Oui, selon la majorité des exégètes, corporellement ; Mujahid seul y voyait une métamorphose du cœur. Le hadith de Muslim précise qu’ils n’eurent pas de descendance : aucun peuple actuel n’en descend, et le verset ne vise pas les Juifs en général mais une cité au bord de la mer.

14. Le Coran s’en prend-il aux chrétiens en niant qu’Antioche ait cru ? Ibn Kathir a posé la difficulté et laissé la question ouverte : soit la cité n’est pas Antioche, soit les envoyés sont antérieurs à ’Isa. Le Coran ne nomme pas la ville ; l’identification est le fait des exégètes ; et le récit honore un chrétien anonyme — Habib — comme l’un des trois « véridiques », si l’on retient le hadith faible qui le dit.

15. Tubba’ était-il juif ? Selon Ibn Ishaq, il se convertit au monothéisme des rabbins de Yathrib, avant l’islam — c’est-à-dire à la religion de Musa, qui était l’islam de son temps. Le Prophète ﷺ dit de ne pas le maudire « car il s’est converti ». Le titre de « juif » n’a pas ici le sens polémique du Coran.

16. Combien de prophètes, finalement ? Vingt-cinq nommés dans le Coran, tous traités dans les séries 1 à 3 ; Yusha’ établi par hadith ; Shith par un hadith discuté ; une dizaine de prophètes d’Israël connus par la tradition ; et « cent vingt-quatre mille » selon un hadith discuté, dont le musulman croit qu’ils existèrent sans les connaître. Le total importe moins que la règle : « Nous ne faisons de différence entre aucun de Ses messagers » (2:285).

17. Le soleil se couchant « dans une source boueuse » (18:86) : une erreur d’astronomie ? Non : le verset dit « il le trouva se couchant » — la perception de l’observateur —, non « il se coucha ». Tout homme au bord de l’océan voit le soleil s’y enfoncer. Al-Qurtubi et Ibn Kathir précisent que le soleil ne quitte pas sa course ; le Coran parle ailleurs de son orbite (36:38-40). Une des deux lectures reçues dit « source brûlante », l’autre « boueuse » ; les deux décrivent un rivage à l’ouest.

18. Pourquoi le soleil fut-il retenu pour Yusha’ ? Parce que la conquête de Jéricho devait s’achever avant le sabbat, pendant lequel le combat était interdit par la loi de Musa, et que le soleil se couchait ; « tu es commandé et je suis commandé » : le prophète et l’astre obéissent au même Maître. Le hadith d’Ahmad dit que ce privilège fut unique ; le Prophète ﷺ ne l’a pas reçu, et n’en eut pas besoin.

19. Asiya, femme de Pharaon, était-elle prophétesse ? Non : elle est « parfaite » (Bukhari 3411) et « exemple pour les croyants » (66:11), une siddiqa comme Maryam selon la majorité, non un prophète. Sa vision de sa maison au Paradis est une grâce (karama), et le Coran la cite avec Maryam pour deux vertus : la foi contre son mari, la chasteté contre le monde.

20. Que signifie « Ababil » dans la sourate de l’Éléphant ? Non un nom d’oiseau, mais « par volées », « par groupes successifs » : le Coran dit « des oiseaux par volées », sans en donner l’espèce ; les exégètes rapportent des oiseaux venus de la mer, chacun avec trois pierres ; le mot sijjil — pierres d’argile cuite — est le même que pour le peuple de Lut (11:82).

21. Comment le Croyant de la famille de Pharaon a-t-il pu cacher sa foi ? La dissimulation est-elle permise ? Le Coran le dit « qui cachait sa foi » (40:28) sans le blâmer ; il la révéla quand il le fallut — pour sauver Musa — et Allah le protégea. Les savants en tirent que cacher sa foi sous la contrainte est permis, non obligatoire, et que la parole devient obligatoire quand elle peut empêcher un meurtre. ’Ammar ibn Yasir, qui prononça des paroles d’apostasie sous la torture, en est le cas dans la Sunna (16:106).

22. Qui était Habib al-Najjar, et pourquoi le Coran ne le nomme-t-il pas ? Le Coran dit « un homme, de l’extrémité de la ville, en courant » — sans nom, sans métier ; « Habib le charpentier » vient des exégètes (rapporté), et « le lépreux qui donnait la moitié de son gain » aussi. Le Coran ne le nomme pas parce que sa leçon est son acte — courir vers ceux qu’on lapide — et sa parole — « si mon peuple savait ! » —, valables pour tout homme. Ibn Kathir : il fut tué en prêchant, et Allah lui dit « entre au Paradis » avant même que les hommes ne sachent qu’il était mort.

23. Pourquoi Bal’am est-il comparé à un chien qui halète ? Parce que le chien halète dans les deux cas — chargé ou laissé — : il ne change pas d’état, quoi qu’on fasse ; ainsi le savant qui a rejeté les signes ne change pas, qu’on l’exhorte ou qu’on le laisse — al-Qurtubi. Et parce que le halètement est le signe de l’avidité : sa langue pend vers le monde. Le verset dit « il s’inclina vers la terre et suivit sa passion » (7:176) : la science sans la crainte ne relève pas, elle abaisse.

24. Quelle est la règle exacte pour les isra’iliyyat ? Celle du hadith : « Ne croyez pas les gens du Livre et ne les démentez pas ; dites : nous croyons en Allah et en ce qui nous a été révélé » (Bukhari 4485), avec la permission de raconter (Bukhari 3461). Ibn Kathir en tire trois catégories : confirmé par nos sources — accepté ; contredit — rejeté ; ni l’un ni l’autre — rapporté sans être cru ni démenti, sans valeur dogmatique. Ce dossier applique la règle à chaque ligne, et c’est pourquoi tant de récits y portent la mention « rapporté ».

25. Pourquoi ’Umar a-t-il caché la tombe de Danyal plutôt que de la détruire ? Parce qu’un prophète a droit au respect de son corps, et que l’idolâtrie se combat en ôtant l’occasion, non en profanant : treize tombes creusées de jour, une seule utilisée de nuit, une rivière détournée. C’est l’application de « ne prenez pas les tombes pour lieux de prière » (Bukhari 435) par un calife devant un prophète : la meilleure réponse de l’islam à la vénération des tombeaux.

26. Pourquoi le Coran ne nomme-t-il pas certains personnages qu’il honore — Asiya, le Croyant, Habib, les dormants ? Parce que le nom n’est pas pertinent pour la leçon, et qu’il peut la distraire — dans la Caverne, le nombre même est relégué. Le Coran nomme les prophètes, dont la foi exige qu’on les reconnaisse, et laisse sans nom ceux dont il suffit d’imiter l’acte. Le lecteur qui cherche les noms dans les tafsirs les trouvera ; il n’y trouvera pas plus de leçon.

3. Les récits populaires à écarter

Ce dossier s’achève par une liste de récits très répandus dans les sermons et les livres pour enfants, qui n’ont aucune source ou une source rejetée :

  • Barsisa, l’ascète séduit par Satan, qui fornique, tue et se prosterne devant Satan : récit d’origine juive rapporté par al-Tabari sur 59:16, sans chaîne prophétique ; à raconter comme une fable, non comme une histoire.
  • La source de vie d’al-Khidr et de Dhul-Qarnayn : roman d’Alexandre.
  • Le loup qui parle à Ya’qub, Nuh et le chien, Sulayman et la fourmi qui voulait manger la montagne : sans source.
  • Le nom de l’arbre d’Adam, le sang de Yahya qui bout jusqu’à la mort de soixante-dix mille hommes, la mère djinn de Bilqis, les jambes velues : isra’iliyyat ou broderies.
  • La lumière de Muhammad créée avant toute chose (hadith de Jabir) : forgé.
  • Khalid ibn Sinan « prophète perdu par son peuple » : faible, et contredit par « pas de prophète entre moi et ’Isa ».
  • Les rencontres avec al-Khidr ; Ilyas et al-Khidr au pèlerinage : populaire.
  • Le tombeau d’Adam à Abu Qubays, de Nuh à Karak, de Hud dans le Hadramawt, de Salih, de Lut, de Danyal à Shushtar, de Luqman à Ramla, des dormants partout : traditions locales, à visiter avec la disposition du Prophète ﷺ à al-Hijr, jamais à affirmer.

Les raconter n’est pas interdit ; les présenter comme certains est une faute ; les fonder en doctrine en est une plus grave.

4. Glossaire

  • Hikma — La sagesse ; ce que reçut Luqman, distinct de la prophétie.
  • Karama — La grâce accordée à un saint, distincte du miracle prophétique.
  • ’Ilm ladunni — « Science venant de Nous » (18:65) ; celle d’al-Khidr.
  • Majma’ al-bahrayn — La jonction des deux mers.
  • Sadd — La barrière de Dhul-Qarnayn.
  • Ya’juj wa Ma’juj — Gog et Magog.
  • Tabut — L’Arche des Banu Isra’il.
  • Al-Raqim — La tablette, ou le lieu, des gens de la Caverne.
  • Ukhdud — Le fossé, la tranchée.
  • ’Arim — Le barrage de Ma’rib, et son flot.
  • Tubba’ — Titre des rois de Himyar.
  • Ababil — « Par volées » ; non un nom d’oiseau.
  • Al-Rass — Le puits ; peuple inconnu.
  • Maskh — La métamorphose.
  • Isra’iliyyat — Récits d’origine juive et chrétienne entrés dans les tafsirs.

5. Bibliographie classique

Exégèse — al-Tabari, Ibn Kathir, al-Qurtubi, al-Razi, sur les sourates 2 (243-259), 7 (163-176), 18, 27, 31, 34, 36, 40, 44, 50, 66, 85, 105.

Histoires — Ibn Kathir, Qisas al-anbiya’ et al-Bidaya wal-Nihaya, tomes 1-2 (chapitres sur al-Khidr, Dhul-Qarnayn, Luqman, Talut, ‘Uzayr, Danyal, les gens de la Caverne, du Fossé, Saba’, Tubba’, l’Éléphant) ; al-Tha’labi, ’Ara’is al-majalis ; al-Tabari, Tarikh, tome 1-2.

Sur al-Khidr — Ibn Hajar, al-Zahr al-nadir fi naba’ al-Khadir ; Ibn al-Jawzi, ’Ujalat al-muntazir fi sharh hal al-Khadir ; Ibn Taymiyya, Majmu’ al-fatawa, tome 4.

Hadiths — Bukhari, « Ahadith al-anbiya’ », « al-Tafsir » (sourate 18) ; Muslim, « al-Zuhd » (le Fossé), « al-Fitan » (Gog et Magog) ; Tirmidhi, « al-Tafsir » (Saba’) ; Abu Dawud, « al-Sunna » (‘Uzayr, Tubba’).

Histoire — Ibn Hisham, Kitab al-Tijan (rois du Yémen) ; Ibn Khaldun, al-Muqaddima ; pour Najran et l’Éléphant, les inscriptions sud-arabiques et les sources syriaques citées par les historiens modernes.

8. Conclusion du dossier des prophètes

Quatre séries, vingt-cinq prophètes nommés, une dizaine de prophètes connus par la tradition, cinq figures discutées, onze récits sans nom : le dossier a parcouru la totalité de ce que le Coran et les hadiths disent des envoyés d’Allah, d’Adam à Muhammad ﷺ.

Il en reste trois choses.

Une seule religion. D’Adam qui dit « nous nous sommes fait du tort » à ’Isa qui dit « je suis le serviteur d’Allah », de Nuh qui appelle neuf siècles à Muhammad ﷺ qui dit « je ne suis qu’un homme comme vous », le message est le même — adorer Allah seul — et les épreuves sont les mêmes : le rire, la pierre, l’exil, le fils perdu, le peuple qui refuse. « Les prophètes sont frères de père ; leurs mères sont différentes, et leur religion est une. »

Une méthode. Là où le Coran parle, on affirme ; là où le hadith authentique parle, on affirme ; là où les exégètes rapportent, on rapporte ; là où la légende brode, on signale. Ce dossier n’a pas eu peur des isra’iliyyat, il les a classées. Le lecteur qui voudra raconter Adam, Ibrahim ou ’Isa saura désormais ce qu’il peut dire, ce qu’il peut rapporter, et ce qu’il doit taire.

Un Sceau. Après cent vingt-quatre mille prophètes — ou moins, ou plus, Allah le sait —, un dernier est venu, dont la description physique, le caractère, les paroles et les miracles sont mieux connus que ceux d’aucun homme, et qui a dit : « Il n’y a pas de prophète après moi. » Tout ce dossier converge vers lui ; le projet biographique de convertistoislam.fr prend le relais.

Note sur les références : les numéros de hadith sont donnés à titre indicatif d’après les grands recueils et peuvent différer selon les éditions ; chacun se vérifie dans le recueil cité ou sur sunnah.com.

Et Allah est le plus savant.