D’Adam à Ya’qûb

Figures de l’islam · Les prophètes et messagers · 1/4

D’Adam à Ya’qûb

Le cadre de lecture, puis Adam, Idrîs, Nûh, Hûd, Sâlih, Ibrâhîm, Lût, Ismâ’îl, Ishâq et Ya’qûb.

PARTIE I — CADRE GÉNÉRAL

1. Avant-propos et plan de la série

Ce dossier ouvre une nouvelle série : celle des prophètes et des messagers, d’Adam à Muhammad ﷺ. Le projet est le même que pour les compagnons — raconter des vies réelles, avec précision et sources —, mais la matière est différente. Pour les compagnons, nous disposions de biographies rédigées un ou deux siècles après les faits. Pour les prophètes, nous disposons du Coran, qui est la source première et infaillible, des hadiths authentiques, qui la complètent, et d’une masse de récits transmis par les exégètes à partir des traditions juives et chrétiennes — les isra’iliyyat —, qu’il faut manier avec une prudence que ce dossier explique.

Ce que l’on trouvera ici pour chaque prophète : son nom, son peuple, son époque et son lieu ; sa généalogie, quand elle est connue ; ce que le Coran raconte de lui, sourate par sourate ; ce que les hadiths ajoutent — son apparence physique, quand le Prophète ﷺ l’a décrit, ses miracles, ses paroles, sa mort ; les détails célèbres transmis par les exégètes, avec leur degré d’authenticité ; et les leçons que la tradition en tire.

Le dossier complet comprendra quatre séries :

  • Série 1 (ce volume) — Cadre général ; Adam, Idris, Nuh, Hud, Salih, Ibrahim, Lut, Isma’il, Ishaq, Ya’qub.
  • Série 2 — Yusuf, Ayyub, Shu’ayb, Musa, Harun, Dhul-Kifl, Dawud, Sulayman, Ilyas, al-Yasa’, Yunus.
  • Série 3 — Zakariyya, Yahya, ’Isa, et Muhammad ﷺ, le sceau des prophètes.
  • Série 4 — Les figures dont le statut est discuté : al-Khidr, Dhul-Qarnayn, Luqman, Talut, ‘Uzayr, Maryam ; et celles que le Coran évoque sans les nommer — les envoyés d’Antioche, les gens de la Caverne, les gens du Fossé, Tubba’, les prophètes de Banu Isra’il (Yusha’, Shamwil, Danyal, Sha’ya…).

2. Qu’est-ce qu’un prophète ?

Les mots. L’arabe distingue le nabi (prophète : celui qui reçoit une révélation, de naba’, la nouvelle) et le rasul (messager : celui qui est envoyé). Tout messager est prophète ; tout prophète n’est pas messager. La distinction la plus courante chez les savants : le messager reçoit une loi nouvelle ou est envoyé à un peuple qui n’en a pas ; le prophète confirme et applique la loi d’un messager antérieur. Nuh, Ibrahim, Musa, ’Isa, Muhammad ﷺ sont messagers ; Harun, Yahya, Ilyas sont prophètes dans la loi de Musa. Le Coran emploie souvent les deux termes pour la même personne.

La foi en tous. Croire aux prophètes est l’un des six piliers de la foi : « Le Messager a cru en ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, et les croyants aussi. Tous ont cru en Allah, en Ses anges, en Ses livres et en Ses messagers : nous ne faisons de différence entre aucun de Ses messagers » (2:285). Renier un seul prophète, c’est les renier tous (26:105 : « Le peuple de Nuh traita de menteurs les messagers » — au pluriel, pour un seul). Le musulman est donc, par définition, celui qui croit à Adam, Nuh, Ibrahim, Musa, ’Isa et Muhammad ﷺ ensemble.

Une seule religion. « Les prophètes sont frères de père ; leurs mères sont différentes, et leur religion est une » (Bukhari 3443, Muslim 2365). Même foi — l’unicité d’Allah —, lois différentes selon les époques : « À chacun de vous Nous avons donné une loi et une voie » (5:48).

Des hommes. Les prophètes ne sont ni anges ni demi-dieux : « Dis : je ne suis qu’un homme comme vous ; il m’est révélé… » (18:110). Ils mangent, dorment, se marient, ont des enfants, tombent malades, meurent. Ils ne connaissent l’invisible que ce qu’Allah leur en montre (72:26-27). Aucun n’a demandé à être adoré : « Il ne convient pas qu’un homme à qui Allah a donné le Livre, la sagesse et la prophétie dise ensuite aux gens : soyez mes adorateurs à la place d’Allah » (3:79).

L’infaillibilité (’isma). Les savants sunnites s’accordent sur ce que les prophètes sont préservés : du mensonge dans la transmission du message, du polythéisme, des péchés majeurs et de tout ce qui avilit. Ils admettent qu’ils puissent commettre des erreurs d’appréciation ou des fautes légères, que la révélation corrige aussitôt et qui deviennent des enseignements : Adam mangea de l’arbre, Musa frappa un homme, Yunus partit sans permission, Muhammad ﷺ se détourna de l’aveugle. Le Coran raconte ces faits parce que le repentir d’un prophète vaut leçon pour tous. Ce dossier ne les cache donc pas — mais il ne les grossit pas non plus, et il écarte les récits qui prêtent aux prophètes des turpitudes que le Coran ne mentionne pas : l’ivresse de Nuh, la ruse de Ya’qub, l’adultère de Dawud, l’idolâtrie de Sulayman sont des récits bibliques que l’islam rejette.

Le miracle (mu’jiza). Le signe qu’Allah donne pour authentifier un prophète : la chamelle de Salih, le feu froid d’Ibrahim, le bâton de Musa, les morts ressuscités par ’Isa, le Coran de Muhammad ﷺ. Le miracle accompagne toujours un défi, et il est du même ordre que ce que le peuple excelle à faire : magie pour l’Égypte, médecine pour la Palestine, éloquence pour l’Arabie.

3. Combien de prophètes ? Lesquels ?

Le nombre. Le Coran dit : « Nous avons envoyé des messagers avant toi ; il en est dont Nous t’avons raconté l’histoire, et d’autres dont Nous ne t’avons rien raconté » (40:78 ; 4:164). Un hadith d’Abu Dharr rapporte que le Prophète ﷺ, interrogé, répondit : « Cent vingt-quatre mille prophètes, dont trois cent quinze messagers » (Ibn Hibban 361, Musnad Ahmad 22288 — chaîne discutée : jugée bonne par certains, faible par d’autres ; le chiffre est célèbre mais n’est pas un article de foi). Ce que la foi exige, c’est de croire à tous ceux qu’Allah a envoyés, connus ou non.

Les vingt-cinq nommés dans le Coran. Le tableau ci-dessous les donne dans l’ordre chronologique traditionnel, avec le nombre d’occurrences de leur nom dans le Coran, leur équivalent biblique, leur peuple et le lieu de leur mission.

Prophète Arabe Bible Mentions Peuple / lieu
Adam آدم Adam 25 Premier homme
Idris إدريس Hénoch 2 Avant le Déluge
Nuh نوح Noé 43 Le Déluge ; Mésopotamie
Hud هود — 7 ’Ad ; al-Ahqaf (Arabie du Sud)
Salih صالح — 9 Thamud ; al-Hijr (Hijaz du Nord)
Ibrahim إبراهيم Abraham 69 Babylone, Sham, La Mecque
Lut لوط Lot 27 Sodome ; mer Morte
Isma’il إسماعيل Ismaël 12 La Mecque ; les Arabes
Ishaq إسحاق Isaac 17 Palestine
Ya’qub يعقوب Jacob 16 Palestine, Égypte
Yusuf يوسف Joseph 27 Égypte
Ayyub أيوب Job 4 Hauran (Syrie)
Shu’ayb شعيب (Jéthro ?) 11 Madyan ; golfe d’Aqaba
Musa موسى Moïse 136 Égypte, Sinaï
Harun هارون Aaron 20 Égypte, Sinaï
Dhul-Kifl ذو الكفل (Ézéchiel ?) 2 Banu Isra’il
Dawud داود David 16 Jérusalem
Sulayman سليمان Salomon 17 Jérusalem
Ilyas إلياس Élie 3 Baalbek ; Banu Isra’il
Al-Yasa’ اليسع Élisée 2 Banu Isra’il
Yunus يونس Jonas 4 Ninive (Irak)
Zakariyya زكريا Zacharie 7 Jérusalem
Yahya يحيى Jean-Baptiste 5 Jérusalem
’Isa عيسى Jésus 25 (+ 11 « al-Masih ») Palestine
Muhammad ﷺ محمد — 4 (+ 1 « Ahmad ») Toute l’humanité

Dix-huit d’entre eux sont nommés ensemble dans un seul passage, la sourate al-An’am (6:83-86), qui se conclut : « Voilà ceux qu’Allah a guidés ; suis donc leur guidance » (6:90). Les sept autres — Adam, Idris, Hud, Salih, Shu’ayb, Dhul-Kifl et Muhammad ﷺ — sont nommés ailleurs.

Les cinq de la Résolution (ulu al-’azm). « Endure donc, comme ont enduré les messagers doués de résolution » (46:35). La majorité des exégètes les identifie à ceux que le Coran nomme ensemble en 33:7 et 42:13 : Nuh, Ibrahim, Musa, ’Isa et Muhammad ﷺ. Ce sont les cinq messagers porteurs d’une loi et éprouvés au-delà des autres.

Les figures discutées. Le Coran mentionne des personnages dont il ne dit pas s’ils étaient prophètes : al-Khidr (18:65), Dhul-Qarnayn (18:83), Luqman (31:12), Talut (2:247), ’Uzayr (9:30), et Maryam, seule femme nommée dans le Coran, dont la prophétie a été soutenue par quelques savants (Ibn Hazm, al-Qurtubi) et rejetée par la majorité. Ils feront l’objet de la série 4.

4. Ce qui est commun à tous les prophètes

Les hadiths dessinent un portrait de groupe :

  • Ils furent tous bergers. « Allah n’a envoyé aucun prophète qui n’ait gardé les moutons. — Toi aussi ? — Oui, je les gardais pour quelques pièces, pour les gens de La Mecque » (Bukhari 2262). Les commentateurs y voient l’école de la patience et de la responsabilité.
  • Ils ne laissent pas d’héritage. « Nous, les prophètes, ne laissons pas d’héritage ; ce que nous laissons est aumône » (Bukhari 3093, Muslim 1758).
  • Leur corps ne se décompose pas. « Allah a interdit à la terre de consumer les corps des prophètes » (Abu Dawud 1047, Ibn Majah 1085 — jugé authentique).
  • Ils sont enterrés où ils meurent. « Un prophète n’est enterré que là où il meurt » (Ibn Majah 1628 — jugé bon), ce qui explique le choix de la chambre de ’Aisha.
  • Leurs yeux dorment, leur cœur veille (Bukhari 3570, sur le Prophète ﷺ ; les savants l’étendent à tous).
  • Ils choisissent au moment de mourir entre ce monde et l’autre ; le Prophète ﷺ mourut en disant « le Compagnon le plus haut » (Bukhari 4435).
  • Ils reçoivent tous la même parole de leurs peuples : « poète », « fou », « sorcier », « menteur » — le Coran le relève comme un signe : « Se sont-ils transmis cette parole ? » (51:52-53).
  • Le Prophète ﷺ les a vus. La nuit de l’Isra’, il pria à Jérusalem à leur tête (Muslim 172), puis les rencontra dans les cieux : Adam au premier, ’Isa et Yahya au deuxième, Yusuf au troisième, Idris au quatrième, Harun au cinquième, Musa au sixième, Ibrahim au septième, adossé à la Maison peuplée (Bukhari 349, 3207, Muslim 162-164). C’est de cette nuit que viennent les descriptions physiques qui suivent.

5. Leur apparence physique

Le Coran ne décrit le corps d’aucun prophète. Ce que nous savons vient exclusivement des hadiths, et concerne quelques-uns d’entre eux. Le reste — la taille de Nuh, la barbe de Salih, les yeux de Dawud — relève des récits tardifs, souvent sans chaîne, que ce dossier signale comme populaires et n’affirme jamais.

Prophète Description Source
Adam Créé à la taille de soixante coudées ; les hommes n’ont cessé de rapetisser depuis. Tous les teints humains viennent de la poignée de terre dont il fut créé Bukhari 3326, 6227 ; Tirmidhi 2955
Ibrahim « Je n’ai jamais vu d’homme lui ressemblant plus que votre compagnon », dit le Prophète ﷺ en parlant de lui-même Muslim 165, Bukhari 3355
Musa Grand, brun (adam), les cheveux bouclés ou ondulés, robuste, « comme un homme de la tribu de Shanu’a » ; « comme s’il descendait d’une hauteur » Bukhari 3394, 3396 ; Muslim 165-167
’Isa Taille moyenne, teint rouge (ou blanc-rosé), cheveux lisses tombant aux épaules, large poitrine, « comme s’il sortait d’un bain », dans la description de sa descente ; le Prophète ﷺ le vit ressemblant à ’Urwa ibn Mas’ud al-Thaqafi Bukhari 3438, 3440 ; Muslim 167, 168
Yusuf « Il avait reçu la moitié de la beauté » Muslim 162
Jibril, pour comparaison Vu par le Prophète ﷺ sous les traits de Dihya al-Kalbi Bukhari 4980

Deux remarques. Le Prophète ﷺ décrit Musa et ‘Isa dans deux contextes : la nuit de l’Isra’, et une vision près de la Ka’ba où il vit Musa priant, ’Isa, et le Dajjal, dont il donna la description pour qu’on le reconnaisse. Et il précisa, en comparant Ibrahim à lui-même, que la ressemblance était de visage et de corps : les compagnons rapportent qu’il avait aussi son caractère, doux, patient et hospitalier.

6. L’arbre généalogique des prophètes

La généalogie des prophètes est connue de deux façons : par le Coran, qui indique quelques filiations (Ibrahim père d’Isma’il et d’Ishaq, Ya’qub fils d’Ishaq, Yusuf fils de Ya’qub, Harun frère de Musa, Yahya fils de Zakariyya, ’Isa fils de Maryam) ; et par la Bible, transmise dans les tafsirs, pour le reste. Les chaînes ci-dessous, au-delà de ce que le Coran affirme, sont donc de niveau rapporté (Ibn Ishaq, al-Tabari, Ibn Kathir d’après la Genèse), et les nombres de générations sont approximatifs.

D’Adam à Nuh — Adam → Shith → Anush → Qaynan → Mahla’il → Yarid → Akhnukh (Idris) → Matushalakh → Lamak → Nuh. Ibn ’Abbas : « Entre Adam et Nuh, dix générations, toutes dans l’islam » (al-Hakim 2:262, al-Tabari — jugé authentique).

De Nuh à Ibrahim — Nuh → Sam → Arfakhshad → Shalikh → ’Abir → Faligh → Ra’u → Sarugh → Nahur → Tarikh (Azar) → Ibrahim. Les peuples de Hud (’Ad) et de Salih (Thamud) descendent aussi de Sam, par Iram.

La descendance d’Ibrahim. Deux branches bénies :

  • Par Isma’il, fils de Hajar : les Arabes du Nord (les « Arabes arabisés »), par ses douze fils dont Nabit et Qaydar ; puis ’Adnan ; puis Ma’add, Nizar, Mudar, Ilyas, Mudrika, Khuzayma, Kinana, al-Nadr, Malik, Fihr (Quraysh), Ghalib, Lu’ayy, Ka’b, Murra, Kilab, Qusayy, ’Abd Manaf, Hashim, ’Abd al-Muttalib, ’Abdullah, Muhammad ﷺ. Cette lignée est certaine jusqu’à ’Adnan ; entre ’Adnan et Isma’il, les généalogistes divergent, et Ibn ’Abbas disait qu’ils mentent au-delà de ’Adnan (Ibn Sa’d) — le Prophète ﷺ s’arrêtait à ’Adnan.
  • Par Ishaq, fils de Sara : Ya’qub (Isra’il), dont les douze fils sont les ancêtres des douze tribus (asbat) ; Yusuf ; puis, de la tribu de Lawi (Lévi), Musa et Harun, et de Harun la lignée des prêtres jusqu’à Zakariyya, Yahya et Maryam ; de la tribu de Yahudha (Juda), Dawud et Sulayman ; et, par la mère de ’Isa, le dernier prophète d’Israël. Ayyub descendrait d’Ishaq par ’Isu (Ésaü), son frère jumeau (Ibn Kathir — rapporté).

Les prophètes arabes. Le Prophète ﷺ dit : « Quatre prophètes arabes : Hud, Salih, Shu’ayb et ton prophète, ô Abu Dharr » (Ibn Hibban 361, dans le hadith d’Abu Dharr — même chaîne discutée). Hud et Salih sont d’avant Ibrahim ; Shu’ayb est de Madyan, descendant d’Ibrahim par un fils de Qantura ou allié de Lut selon les rapports.

Les liens de parenté à retenir. Lut est le neveu d’Ibrahim, fils de son frère Haran. Isma’il et Ishaq sont demi-frères. Yusuf et Binyamin sont frères de même mère, Rahil. Musa et Harun sont frères ; Maryam la prophétesse, leur sœur, est différente de Maryam mère de ‘Isa. Zakariyya est l’époux de la tante de Maryam (ou de sa sœur), donc Yahya est le cousin de ’Isa. Ilyas et al-Yasa’ sont maître et disciple.

7. Chronologie approximative

Le Coran ne date rien. Les dates ci-dessous croisent la chronologie biblique, les rapports des exégètes et l’archéologie, et n’ont qu’une valeur d’orientation ; celles d’avant Ibrahim sont impossibles à établir.

Prophète Époque approximative Repères
Adam Inconnue La tradition compte dix générations jusqu’à Nuh
Idris, Nuh Inconnue Le Déluge ; Nuh vécut 950 ans parmi son peuple (29:14)
Hud, Salih Avant Ibrahim ’Ad puis Thamud, « successeurs de ’Ad » (7:74)
Ibrahim, Lut, Isma’il, Ishaq vers 1900-1700 av. J.-C. Ur/Babylone, Harran, Canaan, La Mecque
Ya’qub, Yusuf vers 1700-1600 av. J.-C. Installation en Égypte
Ayyub, Shu’ayb Entre Yusuf et Musa Selon la majorité des exégètes
Musa, Harun vers 1300-1200 av. J.-C. Exode ; le Sinaï
Dawud, Sulayman vers 1000-930 av. J.-C. Jérusalem, le Temple
Ilyas, al-Yasa’ IXe siècle av. J.-C. Royaume d’Israël, Baalbek
Yunus VIIIe siècle av. J.-C. Ninive
Zakariyya, Yahya, ’Isa Ier siècle Palestine romaine
Muhammad ﷺ 570-632 La Mecque, Médine

Deux hadiths donnent des repères internes : entre Adam et Nuh, dix générations (al-Hakim) ; « Je suis le plus proche des hommes de ’Isa fils de Maryam, car il n’y a pas de prophète entre lui et moi » (Bukhari 3442). Les six siècles qui séparent ’Isa de Muhammad ﷺ sont appelés « l’intervalle » (fatra).

8. Sources et niveaux de preuve : la question des isra’iliyyat

Les sources, par ordre d’autorité.

  1. Le Coran — la seule source infaillible. Tout ce qu’il dit d’un prophète est établi ; tout ce qui le contredit est faux.
  2. Les hadiths authentiques — Bukhari, Muslim, et ceux que les spécialistes jugent sahih ou hasan. Ils précisent le Coran : les descriptions physiques, l’Isra’, les paroles des prophètes, les détails du Déluge, de Zamzam, de la chamelle.
  3. Les tafsirs classiques — al-Tabari (m. 310 H), al-Baghawi (m. 516 H), Ibn ’Atiyya (m. 542 H), al-Razi (m. 606 H), al-Qurtubi (m. 671 H), Ibn Kathir (m. 774 H), al-Shawkani (m. 1250 H), al-Sa’di (m. 1376 H). Ils rapportent les paroles des compagnons et des successeurs, et les traditions transmises par les convertis du judaïsme — Ka’b al-Ahbar, Wahb ibn Munabbih — que l’on appelle isra’iliyyat.
  4. Les Histoires des prophètes — al-Tha’labi (‘Ara’is al-majalis, m. 427 H), al-Kisa’i, et surtout Ibn Kathir (Qisas al-anbiya’, extrait de son al-Bidaya wal-Nihaya), qui trie les récits avec une rigueur de traditionniste.

Les isra’iliyyat. Ce sont les récits venus des Écritures juives et chrétiennes et de leurs commentaires, entrés dans les tafsirs pour combler ce que le Coran tait : le nom de l’arbre d’Adam, la durée de construction de l’arche, la ville natale d’Ibrahim, le nom de la femme de Lut. Le Prophète ﷺ a fixé la règle : « Transmettez de moi, ne serait-ce qu’un verset ; et racontez d’après les Banu Isra’il sans crainte » (Bukhari 3461) — mais aussi : « Ne croyez pas les gens du Livre et ne les démentez pas ; dites : nous croyons en Allah et en ce qui nous a été révélé » (Bukhari 4485). Ibn Kathir en tire trois catégories :

  • Ce que nos sources confirment — on l’accepte ; il est alors établi par nos sources, non par les leurs.
  • Ce que nos sources contredisent — on le rejette : l’ivresse de Nuh, le mensonge de Ya’qub à son père, l’adultère de Dawud, l’idolâtrie de Sulayman, la crucifixion de ’Isa.
  • Ce sur quoi nos sources se taisent — on ne le croit ni ne le dément ; on peut le rapporter à titre d’information, sans le tenir pour certain. C’est la catégorie de la plupart des détails colorés : le nom de l’arbre, la taille de l’arche, les cent soixante-quinze ans d’Ibrahim.

Les niveaux utilisés dans ce dossier.

  1. Coranique — dit par le Coran.
  2. Établi — hadith de Bukhari, Muslim, ou jugé authentique ou bon.
  3. Rapporté — tradition des compagnons ou des exégètes, sans le rang du hadith.
  4. Isra’iliyyat / discuté — récit d’origine biblique ou de chaîne faible, ni confirmé ni contredit ; rapporté avec réserve.
  5. Populaire — tradition tardive sans source connue ; signalée pour information, jamais affirmée.

Chaque notice se termine par un tableau qui classe les principaux récits selon ces niveaux. Les numéros de hadiths sont indicatifs et à vérifier avant publication.

9. Méthode approfondie de lecture : comment ce dossier lit le Coran et les tafsirs

Une édition sérieuse d’un dossier sur les prophètes ne se juge pas au nombre de détails qu’elle raconte, mais à sa capacité de savoir quels détails elle a le droit de raconter comme certains. Cette section expose la méthode que chaque notice applique.

Le principe directeur. Distinguer, à chaque phrase, ce que le texte révélé affirme, ce que les hadiths permettent d’établir, et ce que les exégètes ont proposé pour combler les silences du texte. Le silence du Coran n’est pas une invitation à inventer : il fait souvent partie de la pédagogie du récit. Le Coran ne nomme pas l’arbre d’Adam, le roi d’Ibrahim, le fils sacrifié, le Pharaon de Musa — et ces silences sont voulus : la leçon n’en dépend pas.

La hiérarchie des preuves. Le Coran est le niveau décisif pour ce qu’il affirme. Viennent ensuite les hadiths authentiques ou jugés suffisamment solides. Les paroles des compagnons et des premiers exégètes sont précieuses pour comprendre la réception ancienne du texte, mais elles ne deviennent pas automatiquement des faits historiques certains : un compagnon rapportant une tradition juive rapporte une tradition juive. Les isra’iliyyat peuvent être citées pour comparaison ou éclairage, jamais transformées en dogme.

Lire les tafsirs comme des tafsirs. Les grands commentaires ne sont pas des recueils uniformes, et les confondre est une erreur fréquente :

  • al-Tabari (m. 310 H) rapporte, avec leurs chaînes, tous les avis des compagnons et des successeurs, puis tranche ou laisse ouvert ; c’est la mine des opinions anciennes, non un verdict.
  • al-Qurtubi (m. 671 H) tire de chaque verset ses implications linguistiques, juridiques et théologiques ; on y trouve, par exemple, sur le récit du corbeau d’Adam, tout le droit funéraire.
  • al-Razi (m. 606 H) multiplie les questions rationnelles et les réponses : sur les astres d’Ibrahim, il expose douze arguments pour et contre la lecture « Ibrahim cherchait vraiment ».
  • Ibn Kathir (m. 774 H) commente le Coran par le Coran, puis par les hadiths, puis par les traditions antérieures, en signalant presque toujours les chaînes faibles ; c’est lui qui a le plus nettoyé les récits des prophètes.
  • al-Sa’di (m. 1376 H) résume, pour le lecteur ordinaire, le sens et la leçon.

Lire les exégèses sérieusement, c’est comparer leurs arguments — non chercher chez eux une histoire plus détaillée.

La règle de prudence. Quand un nom, une date, un lieu, une généalogie, une tombe ou une identité n’est pas établi, l’absence d’information est conservée comme telle. « Certains exégètes ont dit » n’a pas le statut de « le Coran dit ». Ce dossier écrit « on ne sait pas » chaque fois que c’est vrai.

Éviter l’argument du silence. Qu’un récit ne soit pas dans le Coran ne prouve ni qu’il est faux ni qu’il est vrai. Il faut demander sa source, sa chaîne, son contenu, sa compatibilité avec le texte révélé, et le jugement des spécialistes.

Éviter l’argument de l’accord apparent. Une histoire présente dans plusieurs traditions — juive, chrétienne, musulmane — n’est pas confirmée par le Coran pour autant : la convergence est un élément de comparaison historique, non une preuve de révélation. Les tafsirs et la Genèse racontent souvent la même chose parce que les tafsirs ont lu la Genèse.

Formuler l’infaillibilité avec précision. Les prophètes sont préservés dans la transmission du message, du polythéisme, des péchés majeurs et de tout ce qui porte atteinte à leur mission ; les savants discutent la nature exacte des fautes légères, des erreurs d’appréciation et de la période antérieure à la mission. Les récits bibliques prêtant à des prophètes adultère, idolâtrie ou ivresse ne sont pas des « variantes » : ils entrent en conflit avec la conception islamique de la prophétie et sont classés « rejeté ».

Ne pas faire dépendre le Coran de l’archéologie. Les dates de ce dossier sont des repères hypothétiques ; la vérité du récit coranique ne dépend d’aucune identification archéologique — ni d’Ur pour Ibrahim, ni de Shisr pour ’Ad, ni de Mada’in Salih pour Thamud. Quand l’archéologie converge, on le note ; quand elle se tait, le récit ne perd rien.

PARTIE II — LES PREMIERS PROPHÈTES

1. Adam — le père des hommes

Fiche d’identité Adam
Nom Adam (آدم) — « Abu al-Bashar », le père de l’humanité
Statut Prophète, le premier des hommes et le premier à qui Allah parla
Mentions dans le Coran 25 fois ; récit dans 2:30-39, 7:11-27, 15:26-44, 17:61-65, 18:50, 20:115-124, 38:71-85
Épouse Hawwa’ (Ève), non nommée dans le Coran
Enfants Les deux fils du récit du meurtre (5:27-31), nommés Qabil et Habil par la tradition ; Shith
Durée de vie Mille ans selon un hadith (Tirmidhi 3076)
Sépulture Inconnue ; La Mecque (Abu Qubays), l’Inde ou Jérusalem selon des récits populaires

En une phrase : créé de terre et de souffle divin, enseigné de tous les noms, prosterné par les anges, tombé par un seul fruit et relevé par un seul repentir — le premier homme est aussi le premier modèle du retour à Allah.

A. Ce que dit le Coran

Le Coran raconte Adam en sept passages, qui se complètent :

L’annonce aux anges (2:30-33). « Je vais établir sur la terre un lieutenant (khalifa). » Les anges s’étonnent : « Vas-tu y placer quelqu’un qui y sèmera la corruption et versera le sang ? » Allah enseigne à Adam « tous les noms », puis les fait réciter aux anges, qui avouent leur ignorance ; Adam les leur apprend. La science est la première dignité de l’homme.

La création et la prosternation (15:26-33 ; 38:71-76 ; 7:11-12). Allah crée Adam « d’une argile sonnante, extraite d’une boue malléable », lui insuffle de Son esprit, et ordonne aux anges de se prosterner. Tous obéissent, sauf Iblis, « qui était du nombre des djinns » (18:50) : « Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu, et Tu l’as créé d’argile. » C’est le premier raisonnement de l’orgueil, et le premier péché de l’histoire n’est pas celui d’Adam.

Le Jardin et l’arbre (2:35-36 ; 7:19-22 ; 20:117-121). « Ô Adam, habite le Paradis, toi et ton épouse, et mangez-en où vous voulez ; mais n’approchez pas cet arbre. » Iblis les tente : « Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour que vous ne deveniez pas des anges, ou des immortels » ; il jure qu’il est un bon conseiller. Ils mangent ; leurs nudités leur apparaissent ; ils se couvrent de feuilles du Jardin. Le Coran dit d’Adam : « Il oublia, et Nous ne lui trouvâmes pas de résolution » (20:115) — de l’oubli et de la faiblesse, non de la révolte.

Le repentir et la descente (2:37 ; 7:23-25 ; 20:122). « Adam reçut de son Seigneur des paroles, et Allah revint vers lui » — ces paroles sont, selon la majorité des exégètes, celles de 7:23 : « Seigneur, nous nous sommes fait du tort à nous-mêmes ; si Tu ne nous pardonnes pas et ne nous fais pas miséricorde, nous serons du nombre des perdants. » Puis : « Descendez, ennemis les uns des autres ; vous aurez sur la terre un séjour et une jouissance pour un temps. » Et la promesse : « Si une guidance vous vient de Ma part, celui qui la suivra n’aura ni crainte ni tristesse » (2:38).

Les deux fils (5:27-31). L’un offre un sacrifice accepté, l’autre non ; le second tue le premier par envie, après que celui-ci eut refusé de lever la main sur lui : « Si tu étends la main pour me tuer, je n’étendrai pas la mienne pour te tuer ; je crains Allah, Seigneur des mondes. » Un corbeau gratte la terre pour lui montrer comment enterrer son frère ; « Malheur à moi, suis-je incapable d’être comme ce corbeau ? » Le Coran ne les nomme pas ; la tradition les appelle Qabil et Habil (Caïn et Abel).

B. Ce que disent les hadiths

  • La création. « Allah créa Adam à Son image [ou : à sa forme propre], haut de soixante coudées ; puis Il lui dit : va saluer ces anges… Quiconque entrera au Paradis y entrera sous la forme d’Adam ; et les créatures n’ont cessé de rapetisser depuis » (Bukhari 3326, 6227 ; Muslim 2841 — établi). Les savants divergent sur le sens de « à Son image » ; la majorité comprend : à l’image qu’Il lui a donnée, complète et adulte, sans passer par l’enfance.
  • La terre de tous les teints. « Allah créa Adam d’une poignée prise de toute la terre ; aussi les fils d’Adam sont-ils venus selon la terre : rouges, blancs, noirs, et entre les deux ; doux et rudes, mauvais et bons » (Abu Dawud 4693, Tirmidhi 2955 — jugé authentique). L’unité de l’humanité et sa diversité tiennent dans ce hadith.
  • Le vendredi. « Le meilleur jour sur lequel le soleil se lève est le vendredi : Adam y fut créé, il y fut introduit au Paradis, il en fut expulsé, et l’Heure n’arrivera qu’un vendredi » (Muslim 854 — établi).
  • Adam et Musa. Ils discutèrent dans l’au-delà. Musa : « Tu es Adam, que ton péché a fait sortir du Paradis. » Adam : « Tu es Musa, qu’Allah a choisi par Sa parole et Son message ; me blâmes-tu pour une chose qu’Allah a décrétée pour moi quarante ans avant de me créer ? » Le Prophète ﷺ conclut : « Adam a eu raison de Musa » (Bukhari 6614, Muslim 2652 — établi). Le sens, selon les savants : on ne reproche pas à un homme, après son repentir accepté, une faute passée que le décret a enveloppée ; le hadith ne justifie pas le péché par le destin avant l’acte.
  • Les quarante ans de Dawud. Allah montra à Adam sa descendance ; il vit la lumière de Dawud et demanda combien il vivrait : soixante ans. « Seigneur, ajoute-lui quarante ans de ma vie. » Quand vint l’ange de la mort, à mille ans, Adam dit : « Il me reste quarante ans. — Ne les as-tu pas donnés à ton fils Dawud ? » Il nia, sa descendance nia ; il oublia, sa descendance oublia ; il fauta, sa descendance fauta (Tirmidhi 3076 — jugé authentique par al-Tirmidhi et d’autres ; niveau établi/bon).
  • Le premier prophète. Abu Dharr demanda : « Adam était-il prophète ? — Oui, un prophète à qui Allah parla » (Ibn Hibban 361 — chaîne discutée).
  • La femme et la côte. « Traitez bien les femmes, car la femme a été créée d’une côte, et la partie la plus courbe de la côte est le haut ; si tu veux la redresser, tu la brises ; si tu la laisses, elle reste courbe » (Bukhari 3331, Muslim 1468 — établi). Les savants lisent le hadith comme une description de la création de Hawwa’ et un appel à la douceur, non comme un jugement sur les femmes.
  • Dans le premier ciel. La nuit de l’Isra’, le Prophète ﷺ trouva Adam au premier ciel, avec des foules à sa droite — il riait — et à sa gauche — il pleurait : les âmes de ses descendants promis au Paradis et au Feu. « Bienvenue au fils vertueux et au prophète vertueux » (Bukhari 349, 3342 — établi).

C. Origine, famille, généalogie

Adam n’a ni tribu ni ancêtre : il est « le père des hommes », créé de la terre — d’où son nom, disent les philologues, de adim al-ard, la surface de la terre, ou de udma, le teint brun. Hawwa’, « la vivante », fut créée de lui ; le Coran dit seulement « Il a créé de vous votre épouse » (4:1) ; le hadith de la côte précise. La tradition rapporte qu’elle enfantait par paires, un garçon et une fille, et que chaque garçon épousait la sœur de l’autre paire — d’où le conflit entre Qabil et Habil, selon un récit d’Ibn ’Abbas (al-Tabari — rapporté). Shith fut le fils donné après le meurtre d’Habil, et le porteur de la prophétie après Adam.

D. Apparence physique

Soixante coudées — une trentaine de mètres — selon le hadith, et l’humanité n’a cessé de décroître depuis ; les gens du Paradis retrouveront cette taille. Créé adulte, sans enfance ; la tradition ajoute qu’il était brun de teint, aux cheveux abondants, mais ces détails n’ont pas de source solide. Le Prophète ﷺ le vit dans le premier ciel sans en donner de description.

E. Miracles et signes

Adam est lui-même le signe : le premier corps, le premier souffle, le premier savoir. Le Coran retient trois prodiges : la création sans père ni mère — qu’il compare à celle de ’Isa (3:59) ; l’enseignement de tous les noms, que les anges ignoraient ; la prosternation des anges devant lui. Les exégètes ajoutent qu’Allah lui parla directement, et que le corbeau fut envoyé pour instruire son fils.

F. Sagesse, caractère, paroles

Le repentir immédiat. Iblis et Adam ont tous deux désobéi ; l’un argumenta, l’autre avoua. « Seigneur, nous nous sommes fait du tort » est la première prière de l’humanité, et la tradition y voit le modèle de toute repentance : reconnaître, ne pas se justifier, demander. Le hadith dit : « Tous les fils d’Adam pèchent, et les meilleurs pécheurs sont ceux qui se repentent » (Tirmidhi 2499 — jugé bon).

L’oubli. « Il oublia » : le nom même de l’homme (insan) a été rapproché de l’oubli (nisyan) par les philologues. Les exégètes retiennent d’Adam que la faiblesse humaine n’est pas la révolte, et qu’Allah la connaît.

La pudeur. Sitôt dévoilés, ils se couvrirent de feuilles : la pudeur est instinctive, antérieure à toute loi.

Le refus de la violence. Le fils tué, qui refuse de rendre le coup, est cité par le Prophète ﷺ comme modèle en temps de discorde : « Sois comme le meilleur des deux fils d’Adam » (Abu Dawud 4257 — jugé authentique).

Regards des exégètes

« Un lieutenant » (khalifa, 2:30). Trois lectures chez al-Tabari : celui qui succède aux djinns qui habitaient la terre avant lui ; celui dont les générations se succèdent ; celui qui applique sur terre le jugement d’Allah. Ibn Kathir retient la seconde et la troisième ; al-Qurtubi en tire que l’humanité est faite pour gouverner selon une loi, et que le premier devoir du khalifa est la justice. Les anges n’ont pas contesté — al-Razi insiste — mais demandé la sagesse d’une décision, et Allah a répondu par la science d’Adam, non par une réfutation.

« Tous les noms » (2:31). Ibn ’Abbas : « les noms de toute chose, jusqu’à l’écuelle et la cuiller » ; d’autres : les noms des anges ; d’autres : les noms de sa descendance. Al-Razi y voit l’origine du langage — la langue est enseignée, non inventée — et al-Qurtubi la preuve que la science précède la dignité : les anges se prosternèrent après qu’Adam eut nommé. Al-Sa’di résume : « Allah a honoré Adam par la science avant de l’honorer par la prosternation. »

Iblis, ange ou djinn ? Le Coran dit « il était du nombre des djinns » (18:50) ; mais il était compté parmi les anges quand l’ordre de se prosterner fut donné. Al-Tabari et al-Baghawi rapportent l’opinion d’Ibn ’Abbas selon laquelle il appartenait à une classe d’anges nommés « djinns » ; Ibn Kathir et la majorité postérieure suivent la lettre de 18:50 : un djinn élevé parmi les anges, que l’ordre incluait, et qui refusa. Al-Razi note que la question ne change rien à la leçon : celui qui adorait le plus fut le premier à s’enorgueillir.

« Il oublia » (20:115). Ibn ’Abbas lisait « oublia » au sens de « laissa » ; al-Tabari et al-Qurtubi discutent si l’oubli excuse — il est dit ailleurs « Nous ne lui trouvâmes pas de résolution ». La conclusion majoritaire : Adam n’a pas rejeté l’ordre, il a manqué de fermeté devant une tentation appuyée d’un serment ; et le Coran appelle cela une désobéissance (20:121) pour que nul ne prenne l’oubli pour une excuse générale, tout en ajoutant aussitôt le repentir accepté.

Les « paroles » reçues (2:37). Ibn ’Abbas, Qatada, al-Hasan : ce sont celles de 7:23 ; d’autres : « Il n’y a de dieu que Toi, gloire à Toi, je me suis fait tort, pardonne-moi » ; un rapport tardif y met le nom de Muhammad — Ibn Kathir le juge faible. Al-Sa’di : Allah lui enseigna comment demander pardon, puis accepta ; la repentance est un don avant d’être un acte.

Le corbeau (5:31). Al-Qurtubi tire du verset que l’enterrement est une obligation dès l’origine, que l’on apprend même d’un animal, et que le corps d’un frère mérite la terre : « Malheur à moi » est le premier regret de l’histoire. Ibn Kathir rapporte que le Prophète ﷺ dit : « Aucune âme n’est tuée injustement sans que le premier fils d’Adam n’en porte une part, car il fut le premier à instituer le meurtre » (Bukhari 3335 — établi).

G. Détails marquants

L’arbre. Le Coran ne le nomme pas. Les exégètes rapportent le blé (Ibn ’Abbas), la vigne, le figuier ; Ibn Kathir conclut qu’Allah a voulu le taire et qu’il n’est d’aucune utilité de le connaître (isra’iliyyat — discuté).

Où descendit-il ? Ibn ‘Abbas et d’autres rapportent qu’Adam descendit en Inde, sur une montagne de Sarandib (Ceylan), et Hawwa’ à Jedda ; qu’ils se retrouvèrent à ’Arafat — « le lieu de la reconnaissance » —, étymologie que les savants tiennent pour populaire. Le Pic d’Adam, au Sri Lanka, garde la trace d’une empreinte que musulmans, bouddhistes et hindous revendiquent (niveau populaire).

La Ka’ba. Des récits font construire la première Ka’ba par Adam, ou la font descendre du ciel ; le Coran attribue l’élévation des fondations à Ibrahim et Isma’il (2:127). Ibn Kathir juge les récits sur Adam et la Ka’ba faibles.

Sa mort. Selon un hadith rapporté par Ahmad (chaîne discutée), les anges lavèrent Adam, l’enveloppèrent d’un linceul, l’embaumèrent, creusèrent sa tombe et prièrent sur lui, puis dirent à ses fils : « Voici votre coutume. » Sa tombe est située à Abu Qubays près de La Mecque, en Inde, ou à Jérusalem, selon des traditions populaires ; rien n’est établi.

Le corbeau. Le premier enterrement de l’histoire fut enseigné par un oiseau — le Coran l’a dit pour l’homme qui ne savait pas, et l’a laissé sans nom.

H. Ce que l’on retient

  • L’homme est fait pour savoir. Avant de le faire adorer, Allah lui a enseigné les noms ; l’ignorance est le contraire de la dignité humaine.
  • L’orgueil précède la chute, mais la chute n’est pas la fin. Iblis s’est justifié ; Adam s’est repenti ; c’est toute la différence entre les deux.
  • Un seul père, tous les teints. La poignée de terre de tous les pays est la réponse musulmane au racisme.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Création, prosternation, arbre, repentir, descente Coran 2, 7, 15, 20, 38 Coranique
Les deux fils et le corbeau Coran 5:27-31 Coranique
Soixante coudées ; les hommes rapetissent Bukhari 3326 Établi
La poignée de toute la terre Abu Dawud 4693, Tirmidhi 2955 Établi (jugé authentique)
Le vendredi Muslim 854 Établi
Adam et Musa Bukhari 6614, Muslim 2652 Établi
Les quarante ans donnés à Dawud Tirmidhi 3076 Établi (jugé bon/authentique)
Adam au premier ciel Bukhari 349 Établi
Hawwa’ créée de la côte Bukhari 3331 Établi
Noms Qabil et Habil ; mariages croisés al-Tabari, Ibn ’Abbas Rapporté
Nature de l’arbre Exégètes Isra’iliyyat / discuté
Descente en Inde ; Jedda ; ’Arafat Ibn ’Abbas, exégètes Discuté / populaire
Les anges lavent Adam Musnad Ahmad Discuté
Lieu de sa tombe Traditions locales Populaire

Notice — Shith (Seth), le fils de la consolation

Shith n’est pas nommé dans le Coran. Un hadith d’Abu Dharr, de la même chaîne discutée que celui du nombre des prophètes, rapporte qu’Allah fit descendre sur lui cinquante feuillets (Ibn Hibban 361 — discuté). La tradition (Ibn Ishaq, al-Tabari — rapporté d’après la Genèse) le donne pour le fils né à Adam après le meurtre d’Habil — son nom signifierait « le don d’Allah » —, héritier de la prophétie et de la sagesse de son père, et ancêtre de toute l’humanité survivante, puisque la lignée de Qabil s’éteignit au Déluge. Ibn Kathir le compte parmi les prophètes sur la foi de ce hadith. Rien de plus n’est établi ; les récits sur ses enseignements et son tombeau — dans le Hadramawt, ou près de Mossoul — sont populaires.


2. Idris — l’élevé

Fiche d’identité Idris
Nom Idris (إدريس) ; identifié à Akhnukh (Hénoch) par les exégètes
Statut Prophète, « véridique » (siddiq)
Mentions dans le Coran 2 fois : 19:56-57 ; 21:85
Époque Avant le Déluge ; arrière-grand-père de Nuh selon la généalogie biblique
Particularité « Nous l’avons élevé à un lieu élevé » ; le Prophète ﷺ le vit au quatrième ciel
Sépulture Aucune connue

En une phrase : deux versets, une vision dans le quatrième ciel, et un nom que la tradition associe à la première plume et au premier vêtement cousu — le prophète dont on sait le moins et dont on a le plus imaginé.

A. Ce que dit le Coran

« Et mentionne dans le Livre Idris : c’était un véridique, un prophète. Et Nous l’avons élevé à un lieu élevé » (19:56-57). Et parmi les patients : « Et Isma’il, Idris et Dhul-Kifl : tous étaient du nombre des endurants ; Nous les avons fait entrer dans Notre miséricorde, car ils étaient du nombre des vertueux » (21:85-86). Trois qualités : véridique, prophète, endurant. Et un mystère : « un lieu élevé », que les exégètes ont lu comme le quatrième ciel — d’après le hadith qui suit — ou comme un haut rang.

B. Ce que disent les hadiths

La nuit de l’Isra’, « je montai au quatrième ciel, et j’y trouvai Idris. — Qui est-ce ? — C’est Idris. Il me salua et dit : “Bienvenue au frère vertueux et au prophète vertueux” » (Bukhari 349, Muslim 162 — établi). Aucun autre hadith authentique ne le concerne.

Ibn Kathir relève un détail de ce hadith : Adam et Ibrahim saluèrent le Prophète ﷺ en disant « le fils vertueux », tous les autres « le frère vertueux » — dont Idris. Il en déduit, avec d’autres, qu’Idris pourrait ne pas être un ancêtre direct du Prophète ﷺ, ce qui contredirait son identification à Hénoch, ancêtre de Nuh ; il rapporte l’opinion selon laquelle Idris serait un prophète des Banu Isra’il — certains l’identifient à Ilyas —, et conclut sans trancher. La majorité tient pour Hénoch.

C. Origine, famille, généalogie

Selon Ibn Ishaq (rapporté, d’après la Genèse) : Akhnukh ibn Yarid ibn Mahla’il ibn Qaynan ibn Anush ibn Shith ibn Adam ; père de Matushalakh, grand-père de Lamak, arrière-grand-père de Nuh. Il aurait vécu 365 ans (Genèse 5:23 — isra’iliyyat). Son nom arabe, Idris, a été rapproché de dars, l’étude, à cause de son application aux feuillets d’Adam et de Shith (populaire). Il aurait vécu à Babylone puis en Égypte selon des récits sans fondement.

D. Apparence physique

Rien n’est rapporté avec source. Les descriptions que l’on trouve — grand, beau, à la barbe abondante — sont des inventions tardives.

E. Miracles et signes

Le seul signe coranique est l’élévation. Ka’b al-Ahbar, par Ibn ’Abbas, rapporte un long récit : Idris demanda à un ange ami de lui montrer le Paradis et le Feu, fut monté au ciel, rencontra l’ange de la mort, et y resta ; ce récit est d’origine juive (isra’iliyyat — discuté) ; Ibn Kathir le rapporte et le juge sans valeur probante, tout en admettant que l’élévation corporelle au ciel est l’opinion de la majorité des exégètes, et qu’il n’est pas mort.

F. Sagesse, caractère, paroles

L’endurance. Le Coran le classe parmi les patients avec Isma’il et Dhul-Kifl. La véracité. Le titre de siddiq que le Coran lui donne — et qu’il donne aussi à Ibrahim, Yusuf et Maryam — désigne celui qui croit sans réserve et dit vrai sans exception. La tradition rapporte quelques maximes qui lui sont attribuées — « la patience avec la foi conduit à la victoire » — sans chaîne (populaire).

G. Détails marquants

Les premières fois. Ibn Ishaq et Wahb ibn Munabbih (rapporté, discuté) attribuent à Idris d’avoir été le premier à écrire avec la plume, le premier à coudre des vêtements — avant lui on portait des peaux —, le premier à observer les astres et à compter, le premier à combattre les descendants de Qabil. C’est de là que les tailleurs, les copistes et les astronomes en ont fait leur patron dans la tradition populaire musulmane. Rien de cela n’a de source prophétique.

Le nombre de ses adeptes. Des récits disent qu’il fut le premier prophète envoyé après Adam et Shith, à une humanité qui avait commencé à dévier ; que mille personnes seulement le suivirent ; qu’il monta au ciel en laissant son fils. Tout cela est isra’iliyyat.

H. Ce que l’on retient

  • Un prophète peut être connu par deux versets. Le Coran dit de lui l’essentiel : véridique, prophète, endurant, élevé.
  • Se méfier du remplissage. Là où le texte se tait, les légendes prolifèrent ; Idris est le premier exemple de ce que ce dossier appelle isra’iliyyat.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Véridique, prophète, élevé, endurant Coran 19:56-57 ; 21:85 Coranique
Au quatrième ciel : « frère vertueux » Bukhari 349, Muslim 162 Établi
Identification à Hénoch ; généalogie Ibn Ishaq, d’après la Genèse Rapporté
Élevé vivant au ciel ; récit de Ka’b Ka’b al-Ahbar via Ibn ’Abbas Isra’iliyyat / discuté
Premier à écrire, coudre, observer les astres Ibn Ishaq, Wahb Isra’iliyyat / discuté
Hypothèse Idris = Ilyas / prophète d’Israël Ibn Kathir (discussion) Discuté
Apparence, maximes, tombeau Traditions tardives Populaire

3. Nuh — le premier messager

Fiche d’identité Nuh
Nom Nuh (نوح) — Noé ; « le serviteur reconnaissant » (17:3)
Statut Premier messager envoyé à un peuple ; l’un des cinq de la Résolution
Mentions dans le Coran 43 fois ; sourate 71 porte son nom ; récits dans 7:59-64, 10:71-73, 11:25-49, 23:23-30, 26:105-122, 54:9-17, 71
Peuple et lieu Son peuple, sans nom ; Mésopotamie selon la tradition
Durée de mission 950 ans (29:14)
Famille Une épouse mécréante (66:10) ; un fils noyé (11:42-43) ; trois fils sauvés : Sam, Ham, Yafith (rapporté)
Sépulture Inconnue ; revendiquée à al-Karak (Jordanie), Cizre (Turquie), Najaf — populaire

En une phrase : neuf cent cinquante ans d’appel, une arche construite sous les rires, un fils qui se noie en refusant la main de son père, et la première humanité recommencée sur une montagne.

A. Ce que dit le Coran

L’appel. « Nous avons envoyé Nuh à son peuple : “Ô mon peuple, adorez Allah ; vous n’avez d’autre divinité que Lui” » (7:59). Il prêche « nuit et jour », « en public et en secret » (71:5-9) ; on se bouche les oreilles, on se couvre de ses vêtements, on s’entête. On l’accuse d’être un homme comme les autres, suivi de « la lie du peuple » (11:27) ; on lui demande de chasser les pauvres ; il refuse : « Je ne chasserai pas ceux qui ont cru » (11:29). Il ne demande aucun salaire (26:109). Neuf cent cinquante ans (29:14) : « Seigneur, je les ai appelés nuit et jour, et mon appel n’a fait qu’accroître leur fuite » (71:5-6).

Les idoles. « N’abandonnez pas vos dieux ; n’abandonnez ni Wadd, ni Suwa’, ni Yaghuth, ni Ya’uq, ni Nasr » (71:23) — les cinq idoles du peuple de Nuh, que les Arabes adoraient encore.

L’arche. « Il lui fut révélé : nul de ton peuple ne croira plus que ceux qui ont déjà cru… Construis l’arche sous Nos yeux et selon Notre révélation » (11:36-37). Les notables passent et se moquent ; « si vous vous moquez de nous, nous nous moquerons de vous comme vous vous moquez » (11:38). Le four bouillonne — le signe convenu —, et l’ordre vient : « Charge-y un couple de chaque espèce, ta famille sauf ceux dont la sentence est prononcée, et ceux qui ont cru » ; « et il n’y avait avec lui que peu de gens » (11:40).

Le Déluge. « Nous ouvrîmes les portes du ciel à une eau torrentielle, et fîmes jaillir la terre en sources ; les eaux se rencontrèrent pour un ordre déjà décrété. Et Nous le portâmes sur une embarcation de planches et de clous, voguant sous Nos yeux » (54:11-14). « Elle voguait avec eux au milieu de vagues comme des montagnes » (11:42).

Le fils. « Nuh appela son fils, qui s’était mis à l’écart : “Mon fils, monte avec nous, ne reste pas avec les mécréants. — Je me réfugierai sur une montagne qui me protégera de l’eau. — Rien ne protège aujourd’hui de l’ordre d’Allah, sauf ceux à qui Il fait miséricorde.” Et les vagues s’interposèrent entre eux, et il fut parmi les noyés » (11:42-43). Nuh implore : « Seigneur, mon fils est de ma famille, et Ta promesse est vérité ! — Ô Nuh, il n’est pas de ta famille ; il est une œuvre non vertueuse ; ne Me demande pas ce dont tu n’as aucune connaissance » (11:45-46). Nuh se rétracte aussitôt et demande pardon.

La fin. « Ô terre, engloutis ton eau ! Ô ciel, arrête-toi ! L’eau décrut, l’ordre fut accompli, et l’arche s’installa sur le Judi » (11:44). « Ô Nuh, descends avec la paix venue de Nous » (11:48). Et la malédiction finale : « Seigneur, ne laisse sur la terre aucun mécréant » (71:26).

B. Ce que disent les hadiths

  • Le premier messager. Dans le hadith de l’intercession, les hommes viennent à Nuh : « Tu es le premier messager qu’Allah a envoyé aux habitants de la terre, et Allah t’a nommé serviteur reconnaissant » (Bukhari 3340, 4712, Muslim 194 — établi). Adam, Shith et Idris furent prophètes ; Nuh est le premier messager envoyé à un peuple mécréant.
  • Le Jour du Jugement. « Nuh sera appelé : “As-tu transmis ?” — “Oui.” Son peuple sera interrogé : “Vous a-t-il transmis ?” — “Il ne nous est venu aucun avertisseur.” — “Qui témoigne pour toi ?” — “Muhammad et sa communauté.” » Et c’est le sens de « Nous avons fait de vous une communauté du juste milieu, pour que vous soyez témoins contre les gens » (2:143 ; Bukhari 3339 — établi).
  • Les idoles. Ibn ‘Abbas : « Wadd, Suwa’, Yaghuth, Ya’uq et Nasr étaient les noms d’hommes vertueux du peuple de Nuh. Quand ils moururent, Satan inspira à leur peuple d’ériger des statues sur leurs lieux de réunion et de leur donner leurs noms ; ils le firent, sans les adorer ; puis, cette génération morte et la science oubliée, on les adora » (Bukhari 4920 — établi). C’est le récit fondateur de l’idolâtrie : elle commence par la vénération excessive des pieux.
  • Le testament de Nuh. « Je t’ordonne deux choses et t’en interdis deux. Je t’ordonne la ilaha illa Allah : si les sept cieux et les sept terres étaient posés dans un plateau et la ilaha illa Allah dans l’autre, il l’emporterait… et subhan Allah wa bi-hamdih, car c’est la prière de toute chose et par elle les créatures sont nourries. Je t’interdis l’associationnisme et l’orgueil » (Musnad Ahmad 6583, al-Hakim — jugé authentique par al-Hakim, al-Dhahabi et al-Albani ; niveau établi).
  • Dans l’intercession, ce qui est dit de lui : aucun autre hadith authentique ne décrit sa vie ; les détails viennent des exégètes.

C. Origine, famille, généalogie

Nuh ibn Lamak ibn Matushalakh ibn Akhnukh (Idris), dixième génération après Adam (Ibn Ishaq — rapporté). Le Prophète ﷺ dit qu’entre Adam et Nuh il y eut dix qurun — générations, ou siècles —, tous sur l’islam (al-Hakim — jugé authentique). Ibn ’Abbas rapporte qu’il fut envoyé à quatre cent quatre-vingts ans, prêcha cent vingt ans, et vécut trois cent cinquante ans après le Déluge (al-Tabari — rapporté ; d’autres calculs existent, le Coran ne donnant que les 950 ans « parmi eux »).

Son épouse, non nommée — Wali’a selon des récits tardifs —, est citée par le Coran comme exemple de mécréance : « Allah a proposé en exemple pour les mécréants la femme de Nuh et la femme de Lut : elles étaient sous deux de Nos serviteurs vertueux, et elles les trahirent » (66:10) — trahison dans la foi, précisent tous les exégètes, non dans l’honneur, car Allah ne donne pas à un prophète une épouse infidèle. Le fils noyé est appelé Kan’an ou Yam par les exégètes (rapporté). Les trois fils sauvés — Sam, Ham et Yafith — sont donnés comme pères respectifs des Arabes, Perses et Romains ; des Noirs ; des Turcs, Slaves, Gog et Magog (Tirmidhi 3931 — chaîne discutée, jugée faible par plusieurs ; la répartition des peuples entre eux est d’ordre biblique et rapportée).

D. Apparence physique

Aucune description authentique. Les récits sur sa haute taille ou sa longévité extrême (mille ans et plus) sont, pour la taille, populaires, et pour la durée, fondés sur 29:14 augmentés de calculs rapportés.

E. Miracles et signes

Le Déluge lui-même, châtiment et signe : « Nous en avons fait un signe ; y a-t-il quelqu’un pour réfléchir ? » (54:15). L’arche « laissée comme signe » (29:15) — les exégètes rapportent que ses restes étaient visibles sur le Judi aux premiers temps de l’islam (Qatada — rapporté). Le four qui bouillonne comme signal, la longévité de Nuh, et la préservation d’un couple de chaque espèce.

F. Sagesse, caractère, paroles

La persévérance absolue. Neuf siècles et demi sans résultat, et pas un abandon. Le Coran fait de lui le premier des ulu al-’azm.

La reconnaissance. « Il était un serviteur reconnaissant » (17:3) : les exégètes rapportent qu’il disait al-hamdu lillah à chaque repas, chaque vêtement, chaque boisson (Ibn Kathir — rapporté).

L’humilité devant la science d’Allah. Après avoir plaidé pour son fils, il dit aussitôt : « Seigneur, je me réfugie auprès de Toi contre le fait de Te demander ce dont je n’ai pas connaissance ; si Tu ne me pardonnes pas et ne me fais pas miséricorde, je serai parmi les perdants » (11:47).

Le refus du mépris social. Il ne chassa jamais les pauvres pour plaire aux riches.

Son testament — le tawhid, la glorification, contre l’associationnisme et l’orgueil — résume toute sa prédication en quatre mots.

Regards des exégètes

La méthode de l’appel (71:5-20). La sourate Nuh est, pour les exégètes, le manuel du prédicateur : de nuit et de jour, en public et en secret ; par la promesse avant la menace — « demandez pardon, Il vous enverra la pluie, vous accroîtra en biens et en enfants, vous donnera des jardins et des rivières » (71:10-12) ; par les signes de la création — les sept cieux, la lune et le soleil, la terre déployée. Al-Sa’di : Nuh varie les moyens parce que les hommes ne sont pas atteints par le même argument. Al-Hasan al-Basri, quand on venait se plaindre à lui de la sécheresse, de la pauvreté ou de la stérilité, répondait toujours « demandez pardon à Allah » et récitait ces versets (al-Qurtubi).

« Il n’est pas de ta famille » (11:46). Deux lectures anciennes : innahu ’amalun ghayru salih, « il est une œuvre non vertueuse » — la lecture majoritaire, où le fils est identifié à ses actes ; ou ’amila ghayra salih, « il a agi de façon non vertueuse » (lecture d’al-Kisa’i). Al-Razi en tire que la parenté selon le Coran est celle de la foi : « Il n’est pas de ta famille » ne nie pas la filiation charnelle — le Coran l’a appelé « son fils » deux versets plus tôt — mais la parenté qui compte pour la promesse. Une opinion isolée (attribuée à al-Hasan) faisait du noyé un fils adultérin ou un beau-fils ; Ibn Kathir la rejette : Allah ne donne pas à un prophète une épouse infidèle, et la « trahison » de 66:10 est celle de la foi.

« Le four bouillonna » (11:40 ; 23:27). Ibn ’Abbas : un four réel, signal convenu du début du Déluge ; d’autres : la surface de la terre ; d’autres : le point du jour (tannur pour l’aube). Al-Tabari retient le four, et al-Qurtubi note que le miracle tient à ce que le feu — le four — devient source d’eau.

Le Judi (11:44). Les exégètes s’accordent sur une montagne de la Jazira ; al-Qurtubi rapporte qu’il fut choisi parce que le plus humble des monts, tous les autres s’étant élevés d’orgueil pour recevoir l’arche — récit rapporté sans chaîne, mais devenu une parabole de l’humilité.

« Serviteur reconnaissant » (17:3). Al-Tabari rapporte que Nuh ne mangeait, ne buvait, ne s’habillait pas sans dire al-hamdu lillah ; al-Qurtubi en fait le fondement de l’invocation après le repas ; al-Sa’di : la reconnaissance est le titre que le Coran donne à celui qui a le moins reçu des hommes.

G. Détails marquants

Le bois de l’arche. Ibn ’Abbas : du teck (saj) ; trois cents coudées de long, cinquante de large, trente de haut, trois étages — bêtes, hommes, oiseaux (isra’iliyyat, d’après la Genèse 6:15 — discuté). Le Coran dit seulement « planches et clous » (54:13).

Combien furent sauvés ? Ibn ’Abbas : quatre-vingts personnes, dont les femmes ; Qatada : huit ; d’autres : soixante-douze (rapporté — divergent). Le Coran : « peu de gens ». Ils auraient fondé, au pied du Judi, un village nommé « les Quatre-vingts » (Thamanin) — Ibn Kathir le mentionne (rapporté).

Le Judi. Une montagne près de Mossoul (Jazirat Ibn ’Umar, l’actuelle Cizre, sud-est de la Turquie), selon les exégètes et les géographes arabes ; la tradition biblique dit l’Ararat, à cinq cents kilomètres au nord. Les musulmans ont visité le Judi de tout temps.

Le jour de ’Ashura. Un hadith rapporte que l’arche s’installa sur le Judi un jour de ’Ashura, et que Nuh le jeûna en action de grâces (Musnad Ahmad 8717 — chaîne discutée). Le jeûne de ’Ashura est fondé sur le salut de Musa (Bukhari 2004), non sur ce récit.

Nuh et le chien. Un récit populaire fait dire à Nuh, dépité, que l’arche est laide comme un chien, et Allah lui apprend ainsi l’humilité : populaire, sans source.

Sa tombe. Al-Karak en Jordanie, Cizre, Najaf en Irak : trois sanctuaires, aucune source. Le Coran dit qu’il vécut longtemps après ; rien de plus.

H. Ce que l’on retient

  • La patience n’attend pas de résultat. Nuh est le modèle de celui qui fait ce qu’il doit sans être payé de retour.
  • La parenté ne sauve pas. Le fils du premier messager s’est noyé ; « il n’est pas de ta famille ».
  • L’idolâtrie naît de la vénération. Cinq hommes pieux sont devenus cinq idoles : c’est la leçon que les savants rappellent contre toute exagération envers les saints.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
L’appel, les 950 ans, l’arche, le Déluge, le fils, le Judi Coran 7, 11, 23, 26, 29, 54, 71 Coranique
Premier messager ; serviteur reconnaissant Bukhari 3340, Muslim 194 Établi
Témoignage de la communauté pour Nuh Bukhari 3339 Établi
Origine des cinq idoles Bukhari 4920 Établi
Testament : tawhid et tasbih Ahmad 6583, al-Hakim Établi (jugé authentique)
Dix générations d’Adam à Nuh al-Hakim Établi (jugé authentique)
Sam, Ham, Yafith pères des peuples Tirmidhi 3931 Discuté (chaîne faible)
Nom de l’épouse et du fils ; âge à l’envoi Exégètes Rapporté
Bois, dimensions, étages de l’arche Ibn ’Abbas, Genèse Isra’iliyyat
Nombre des sauvés ; village des Quatre-vingts Exégètes Rapporté (divergent)
’Ashura et l’arche Ahmad 8717 Discuté
Tombeaux Traditions locales Populaire

4. Hud — le prophète des géants

Fiche d’identité Hud
Nom Hud (هود) ; sans équivalent biblique
Statut Messager envoyé à ’Ad ; premier prophète arabe
Mentions dans le Coran 7 fois ; sourate 11 porte son nom ; récits dans 7:65-72, 11:50-60, 26:123-140, 41:15-16, 46:21-26, 54:18-21, 69:6-8, 89:6-8
Peuple et lieu ’Ad, à al-Ahqaf, « les dunes », entre le Hadramawt et Oman (Arabie du Sud)
Généalogie Hud ibn ’Abdullah ibn Rabah ibn al-Khulud ibn ’Ad ibn ’Aws ibn Iram ibn Sam ibn Nuh (Ibn Ishaq — rapporté)
Châtiment de son peuple Un vent glacial et hurlant, sept nuits et huit jours
Sépulture Wadi Hadramawt (Yémen), lieu de pèlerinage local — populaire

En une phrase : l’homme envoyé au peuple le plus fort de la terre, qui se vantait de sa force et fut emporté par le vent.

A. Ce que dit le Coran

Le peuple. ’Ad, « successeurs après le peuple de Nuh », auxquels Allah « a donné plus de stature parmi les créatures » (7:69) ; qui construisaient « sur chaque hauteur un monument pour s’amuser » et « des ouvrages comme pour être éternels » (26:128-129) ; « Iram aux colonnes, dont nul semblable ne fut créé dans le pays » (89:7-8). Ils disaient : « Qui est plus fort que nous ? » (41:15).

L’appel. « Et vers ’Ad, leur frère Hud : Ô mon peuple, adorez Allah… Je ne vous demande pas de salaire… Demandez pardon à votre Seigneur et revenez à Lui ; Il vous enverra du ciel une pluie abondante et ajoutera force à votre force » (11:50-52). Ils répondent : « Tu ne nous as apporté aucune preuve ; nous n’abandonnerons pas nos dieux sur ta parole. Nous ne pouvons dire que ceci : l’un de nos dieux t’a frappé d’un mal » (11:53-54). Hud : « Je prends Allah à témoin, et témoignez vous-mêmes, que je désavoue ce que vous associez ; rusez donc tous contre moi et ne me donnez aucun répit. Je m’en remets à Allah, mon Seigneur et le vôtre : il n’est pas de créature dont Il ne tienne le toupet » (11:54-56).

Le châtiment. Une sécheresse d’abord ; puis « ils virent un nuage se diriger vers leurs vallées et dirent : voici un nuage qui va nous apporter la pluie. — Non, c’est ce que vous demandiez d’avancer : un vent qui porte un châtiment douloureux, qui détruit tout par l’ordre de son Seigneur. Au matin, on ne voyait plus que leurs demeures » (46:24-25). « ’Ad fut détruit par un vent mugissant, impétueux, qu’Allah déchaîna contre eux sept nuits et huit jours consécutifs ; tu aurais vu le peuple gisant, comme des troncs de palmiers creux » (69:6-7). « Et Hud fut sauvé, et ceux qui avaient cru avec lui, par une miséricorde de Notre part » (11:58).

B. Ce que disent les hadiths

  • Le vent et la peur du Prophète ﷺ. ’Aisha : « Quand le Messager d’Allah voyait un nuage ou du vent, on le lisait sur son visage. Je lui dis : les gens se réjouissent d’un nuage, parce qu’il apporte la pluie, et toi, je vois sur ton visage de l’inquiétude. — Ô ’Aisha, qu’est-ce qui me garantit qu’il n’y a pas là un châtiment ? Un peuple a été châtié par le vent, et un peuple a vu le châtiment et a dit : “voici un nuage qui va nous apporter la pluie” » (Bukhari 3206, 4829 ; Muslim 899 — établi).
  • Le vent d’est. « J’ai été secouru par le vent d’est [saba], et ’Ad a été détruit par le vent d’ouest [dabur] » (Bukhari 1035, Muslim 900 — établi) : le Prophète ﷺ au Fossé, et ’Ad.
  • Un prophète arabe. Dans le hadith d’Abu Dharr : « Quatre prophètes arabes : Hud, Salih, Shu’ayb et ton prophète » (Ibn Hibban — discuté).
  • La mesure du vent. Ibn ’Abbas rapporte qu’Allah n’ouvrit contre ’Ad qu’un vent de la mesure d’un anneau ; il emporta d’abord les Bédouins et leurs troupeaux, puis les citadins virent la poussière et crurent à la pluie (al-Tabari — rapporté). Un hadith cité par al-Tabari le dit : « Aucun vent n’est sorti que de la mesure d’un anneau » (chaîne discutée).

C. Origine, famille, généalogie

‘Ad est l’une des tribus des « Arabes disparus » (al-’Arab al-ba’ida), avec Thamud, Tasm et Jadis : les premiers Arabes, antérieurs à Isma’il, descendants de Sam par Iram. Ibn Ishaq donne la généalogie de Hud jusqu’à Nuh ; Iram est tantôt l’ancêtre, tantôt la ville (89:7). ’Ad habitait al-Ahqaf, les dunes de sable au sud de la péninsule, entre Hadramawt, Oman et le Rub’ al-Khali ; les traditions sud-arabes situent leur capitale à Ubar ou Shisr, sur la route de l’encens — l’archéologie a trouvé à Shisr une cité effondrée dans une doline, que certains identifient à Iram (hypothèse, non établie). Hud est « leur frère » (7:65) : de leur sang.

Le Coran ne nomme ni son père ni ses enfants. Un récit d’Ibn Ishaq fait de Hud un homme de la tribu, sans enfant mentionné (rapporté).

D. Apparence physique

Rien d’établi. Les récits yéménites font de lui un homme de haute taille, à la barbe abondante et au visage clair (populaire). ’Ad, en revanche, est décrit par le Coran comme un peuple de stature exceptionnelle ; les exégètes rapportent des tailles fabuleuses (soixante coudées) que les savants tiennent pour exagérées, Ibn Khaldun le premier.

E. Miracles et signes

Le Coran ne mentionne pas de miracle propre à Hud, et son peuple le lui reproche (« tu ne nous as apporté aucune preuve »). Sa preuve fut son message et le châtiment annoncé ; le sauvetage des croyants au milieu du vent est le signe.

F. Sagesse, caractère, paroles

Le défi tranquille. « Rusez tous contre moi et ne me donnez aucun répit. Je m’en remets à Allah » (11:55-56) : un homme seul devant les plus forts, sans peur. Les exégètes en font le modèle du tawakkul.

La promesse de la pluie. Hud lie le pardon à la pluie et à la force (11:52) : la repentance est aussi une prospérité. Al-Hasan al-Basri, interrogé sur la sécheresse, la pauvreté et la stérilité, répondait toujours par l’istighfar, en citant Hud et Nuh (71:10-12).

Le refus de l’orgueil de la force. Toute sa prédication répond à « qui est plus fort que nous ? » : « Celui qui les a créés est plus fort qu’eux » (41:15).

G. Détails marquants

Iram aux colonnes. Les récits arabes (Wahb, Ka’b — isra’iliyyat/populaire) décrivent une cité d’or et de pierres précieuses bâtie par Shaddad ibn ’Ad, que nul n’aurait vue sauf un Bédouin égaré ; Ibn Kathir la juge fabuleuse : « Iram » désigne la tribu ou sa capitale, « aux colonnes » leurs tentes à piliers ou leurs bâtisses.

La délégation à La Mecque. Ibn Ishaq (rapporté) : pendant la sécheresse, ’Ad envoya des hommes prier pour la pluie à La Mecque — la Maison existait déjà ; on leur montra trois nuages, blanc, rouge, noir ; leur chef choisit le noir, croyant y voir la pluie ; c’était le vent.

Hud en pèlerinage. Des récits font passer par La Mecque Hud, Salih et d’autres prophètes ; Ibn Kathir et Ibn Hajar les rapportent avec réserve (rapporté).

Le tombeau de Hud. À l’est de Tarim, dans le Wadi Hadramawt, un sanctuaire est visité chaque année en Sha’ban ; la tradition est ancienne mais sans source prophétique (populaire). D’autres tombeaux sont montrés en Palestine et à Damas.

H. Ce que l’on retient

  • La force n’est pas une preuve. Le peuple le plus fort a disparu par le plus léger des éléments.
  • Le nuage qu’on prend pour la pluie. L’image de 46:24 est devenue, dans les hadiths, la raison de l’inquiétude du Prophète ﷺ devant les nuages.
  • La solitude du prophète. Hud n’a eu ni miracle ni armée : sa parole et sa confiance en Allah.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
’Ad, sa force, ses monuments ; l’appel ; le vent Coran 7, 11, 26, 41, 46, 54, 69, 89 Coranique
L’inquiétude du Prophète ﷺ devant le vent Bukhari 3206, Muslim 899 Établi
Vent d’est et vent d’ouest Bukhari 1035 Établi
Prophète arabe Ibn Hibban 361 Discuté
Généalogie jusqu’à Nuh Ibn Ishaq Rapporté
Le vent de la mesure d’un anneau al-Tabari Discuté
La délégation à La Mecque et les trois nuages Ibn Ishaq Rapporté
Iram, cité d’or de Shaddad Wahb, Ka’b Isra’iliyyat / populaire
Localisation à Ubar / Shisr Archéologie Hypothèse
Tombeau du Hadramawt Tradition locale Populaire

5. Salih — le prophète de la chamelle

Fiche d’identité Salih
Nom Salih (صالح) ; sans équivalent biblique
Statut Messager envoyé à Thamud ; prophète arabe
Mentions dans le Coran 9 fois ; récits dans 7:73-79, 11:61-68, 15:80-84, 17:59, 26:141-159, 27:45-53, 54:23-31, 91:11-15
Peuple et lieu Thamud, à al-Hijr (Mada’in Salih), entre Médine et Tabuk
Généalogie Salih ibn ’Ubayd ibn Asif ibn Masih ibn ’Ubayd ibn Hadhir ibn Thamud ibn ’Athir ibn Iram ibn Sam ibn Nuh (Ibn Ishaq — rapporté)
Miracle La chamelle sortie du rocher
Châtiment de son peuple Le Cri (sayha) et le tremblement
Sépulture Inconnue ; plusieurs lieux revendiqués — populaire

En une phrase : le seul prophète dont le miracle fut un animal, tué par le plus misérable des hommes, et dont les maisons de pierre existent encore — le Prophète ﷺ y passa la tête baissée.

A. Ce que dit le Coran

Le peuple. Thamud, « successeurs de ’Ad », « qui taillaient dans les montagnes des maisons » (7:74 ; 26:149 ; 15:82), « dans la vallée » (89:9), dans une abondance de jardins, de sources, de champs et de palmiers (26:147-148).

L’appel et la preuve. Salih, « leur frère », appelle à l’adoration d’Allah seul. Ils répondent : « Salih, tu étais avant cela un espoir pour nous ; nous interdis-tu d’adorer ce qu’adoraient nos pères ? » (11:62). Ils demandent un signe ; Allah fait sortir la chamelle : « Voici la chamelle d’Allah, un signe pour vous ; laissez-la paître sur la terre d’Allah et ne lui faites aucun mal, sinon un châtiment proche vous saisira » (11:64). Et un partage : « Elle a droit à boire un jour, et vous un jour fixé » (26:155) ; « ils seront convoqués chacun pour sa part » (54:28).

Le crime. Neuf hommes « qui semaient la corruption dans le pays » (27:48) conspirent ; « ils appelèrent leur compagnon, il prit l’arme et la tua » (54:29) ; « le plus misérable d’entre eux se leva » (91:12). Puis ils complotent de tuer Salih de nuit et de nier (27:49).

Le délai et la fin. « Jouissez dans vos demeures trois jours : c’est une promesse qui ne sera pas démentie » (11:65). « Le Cri saisit ceux qui avaient été injustes, et au matin ils gisaient dans leurs demeures, comme s’ils n’y avaient jamais vécu » (11:67-68). Salih se détourne : « Ô mon peuple, je vous ai transmis le message de mon Seigneur et vous ai conseillés, mais vous n’aimez pas ceux qui conseillent » (7:79).

B. Ce que disent les hadiths

  • Le passage à al-Hijr. En route pour Tabuk (9 H), l’armée traversa al-Hijr. Le Prophète ﷺ dit : « N’entrez pas chez ces gens châtiés, sinon en pleurant ; si vous ne pleurez pas, n’entrez pas, de peur que ne vous atteigne ce qui les a atteints » ; il se couvrit le visage de son manteau et pressa sa monture (Bukhari 433, 3380, 4419 ; Muslim 2980 — établi). Il interdit de boire l’eau de leurs puits et de faire les ablutions avec, fit jeter la pâte pétrie avec cette eau aux chameaux, et indiqua le puits où buvait la chamelle (Bukhari 3379 — établi).
  • Le plus misérable. Le Prophète ﷺ, expliquant 91:12, dit : « Un homme se leva, puissant, violent, protégé dans son clan, comme Abu Zam’a » (Bukhari 4942, Muslim 2855 — établi). La tradition le nomme Qudar ibn Salif, « Ahmar Thamud », le roux de Thamud (rapporté).
  • Abu Righal. Passant devant une tombe, le Prophète ﷺ dit : « C’est la tombe d’Abu Righal, de Thamud ; il se trouvait dans le sanctuaire quand le châtiment frappa, ce qui le protégea ; quand il en sortit, le châtiment l’atteignit ; on l’enterra ici avec une branche d’or » — que les compagnons déterrèrent (Abu Dawud 3088 — chaîne discutée ; Ibn Kathir la juge bonne).

C. Origine, famille, généalogie

Thamud, comme ’Ad, appartient aux Arabes disparus, descendants de Sam par Iram ; le Coran dit qu’ils ont « succédé » à ’Ad. Ils habitaient al-Hijr, dans le nord du Hijaz — l’actuelle Mada’in Salih, à vingt kilomètres d’al-’Ula —, où des centaines de façades taillées dans le grès subsistent : les archéologues les attribuent aux Nabatéens (Ier siècle), successeurs sur le même site, ce qui ne contredit pas le Coran, qui parle de Thamud comme de tailleurs de montagnes. Salih est « leur frère » ; Ibn Ishaq donne sa généalogie ; ni épouse ni enfants ne sont nommés.

D. Apparence physique

Rien d’établi. Des récits tardifs le disent de teint brun, aux cheveux abondants, aux membres fins (populaire).

E. Miracles et signes

La chamelle. Le Coran dit qu’elle fut « une preuve évidente » (7:73), « un signe » (26:154-155), « la chamelle d’Allah ». Les exégètes rapportent (Ibn ’Abbas, Wahb — rapporté) qu’ils lui demandèrent de faire sortir d’un rocher précis une chamelle pleine ; qu’il pria ; que le rocher se fendit et qu’elle en sortit, énorme, suivie de son petit ; qu’elle buvait toute l’eau de la source un jour sur deux, et qu’ils prenaient son lait ce jour-là. Aucun détail — la taille, la couleur — n’est établi ; ce qui l’est, c’est que la chamelle était le signe, que l’eau était partagée, et qu’ils la tuèrent.

F. Sagesse, caractère, paroles

La sincérité du conseiller. « Vous n’aimez pas ceux qui conseillent » (7:79) : le mot final de Salih est devenu proverbial.

Le partage. Un jour pour la bête, un jour pour les hommes : Salih enseigne une justice qui inclut l’animal.

Le refus du nombre. Neuf notables ont détruit un peuple ; Salih l’avait prévenu : la corruption de quelques-uns suffit.

G. Détails marquants

Les trois jours. Ibn ’Abbas et d’autres rapportent que le premier jour leurs visages jaunirent, le second rougirent, le troisième noircirent, et qu’au quatrième le Cri les frappa (rapporté, d’après les exégètes ; Ibn Kathir le mentionne).

Le Cri. Les exégètes divergent : le cri de Jibril, un cri du ciel, un tremblement (7:78 dit rajfa, 11:67 dit sayha) ; les deux se combinent.

L’unique croyante restée. Un récit rapporte qu’une femme de Thamud, Kalba ou Dhari’a, paralysée, fut châtiée pour n’avoir pas cru, ou qu’une autre courut annoncer la nouvelle à une tribu voisine avant de mourir (rapporté — al-Tabari).

Quatre mille sauvés. Ibn Kathir rapporte que Salih partit avec quatre mille croyants vers le Hadramawt, et qu’il y mourut — d’où un tombeau qu’on y montre ; d’autres le font mourir à La Mecque (rapporté / populaire).

Mada’in Salih aujourd’hui. Le site, longtemps évité par les musulmans en vertu du hadith, est aujourd’hui ouvert au tourisme ; les savants rappellent que la visite n’est pas interdite, mais que la disposition du cœur doit être celle que le Prophète ﷺ a prescrite.

H. Ce que l’on retient

  • On ne tue pas le signe. Thamud a demandé la preuve, l’a reçue, et l’a tuée : c’est la définition coranique de l’obstination.
  • Passer en pleurant. Le Prophète ﷺ a montré comment traverser les ruines des peuples châtiés : ni curiosité ni indifférence, mais crainte.
  • Un seul misérable suffit. Le plus misérable des hommes a pu détruire un peuple, parce que le peuple l’a laissé faire.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Thamud, la chamelle, le partage, le crime, le délai, le Cri Coran 7, 11, 26, 27, 54, 91 Coranique
Le passage à al-Hijr, l’eau et la pâte Bukhari 3379-3380, 4419 ; Muslim 2980 Établi
« Le plus misérable », comme Abu Zam’a Bukhari 4942 Établi
Abu Righal et la branche d’or Abu Dawud 3088 Discuté (jugé bon par Ibn Kathir)
Généalogie ; Qudar ibn Salif Ibn Ishaq, exégètes Rapporté
La sortie de la chamelle du rocher, sa taille Ibn ’Abbas, Wahb Rapporté
Les visages jaunes, rouges, noirs Exégètes Rapporté
Les quatre mille sauvés ; tombeau Ibn Kathir Rapporté / populaire
Attribution nabatéenne des façades Archéologie Hypothèse compatible

6. Ibrahim — l’ami intime d’Allah

Fiche d’identité Ibrahim
Nom Ibrahim (إبراهيم) — Abraham ; « Khalil Allah », l’ami intime d’Allah (4:125) ; « Abu al-Anbiya’ », le père des prophètes
Statut Messager, l’un des cinq de la Résolution, « imam pour les hommes » (2:124)
Mentions dans le Coran 69 fois ; sourate 14 porte son nom ; récits dans 2:124-141, 2:258-260, 6:74-83, 11:69-76, 14:35-41, 19:41-50, 21:51-73, 26:69-104, 29:16-27, 37:83-113, 51:24-34, 60:4-6
Père Azar (6:74) — Tarikh dans la Bible
Épouses Sara ; Hajar ; Qantura (rapporté)
Fils Isma’il (de Hajar), Ishaq (de Sara) ; six autres de Qantura selon la Bible (rapporté)
Lieux Babylone (Kutha ou Ur), Harran, Sham, Égypte, La Mecque, Hébron
Époque vers 1900-1750 av. J.-C.
Mort et sépulture 175 ans selon la Genèse ; enterré à Hébron (al-Khalil), Palestine, avec Sara

En une phrase : l’homme qui a cherché son Seigneur dans les astres, brisé les idoles de son père, traversé le feu sans brûler, abandonné son fils dans un désert et levé le couteau sur l’autre — et à qui Allah a donné le titre d’ami, l’imamat des hommes et la paternité de tous les prophètes qui suivirent.

A. Ce que dit le Coran

La quête (6:74-79). « Quand la nuit l’enveloppa, il vit une étoile : “Voici mon Seigneur !” Quand elle disparut : “Je n’aime pas ce qui disparaît.” » La lune, puis le soleil, « plus grand » ; puis : « Ô mon peuple, je désavoue ce que vous associez. Je tourne mon visage vers Celui qui a créé les cieux et la terre, en pur monothéiste, et je ne suis pas des associateurs. » Les exégètes lisent ce passage soit comme la réflexion d’un jeune homme qui cherche, soit comme un argument par l’absurde adressé à son peuple ; Ibn Kathir retient le second.

Le père (19:41-48 ; 6:74). « Ô mon père, pourquoi adores-tu ce qui n’entend ni ne voit ni ne te sert à rien ? … Ô mon père, ne sers pas Satan… » Azar répond : « Renies-tu mes dieux, Ibrahim ? Si tu ne cesses pas, je te lapiderai ; éloigne-toi de moi pour longtemps. — Paix sur toi ; je demanderai pardon pour toi à mon Seigneur. » Il le fit, jusqu’à ce qu’il lui apparût qu’Azar était ennemi d’Allah ; alors il se désavoua de lui (9:114).

Les idoles (21:51-70 ; 37:83-98). « Par Allah, je ruserai contre vos idoles quand vous aurez le dos tourné. » Il les réduit en morceaux, sauf la plus grande, « pour qu’ils reviennent à elle ». « Est-ce toi qui as fait cela à nos dieux, Ibrahim ? — C’est la grande qui l’a fait ; demandez-leur, s’ils peuvent parler. » Ils reviennent à eux : « Vous êtes les injustes » — puis retombent : « Tu sais bien qu’elles ne parlent pas. — Adorez-vous donc, en dehors d’Allah, ce qui ne vous sert ni ne vous nuit ? Fi de vous ! » Ils le condamnent au feu : « Nous dîmes : ô feu, sois fraîcheur et paix pour Ibrahim » (21:69).

Le roi (2:258). « N’as-tu pas vu celui qui disputa avec Ibrahim de son Seigneur, parce qu’Allah lui avait donné la royauté ? — Mon Seigneur est Celui qui donne la vie et la mort. — Moi aussi je donne la vie et la mort. — Allah fait venir le soleil de l’orient ; fais-le venir de l’occident ! » Le mécréant resta confondu. La tradition le nomme Namrud (Nemrod) — rapporté.

Les quatre oiseaux (2:260). « Seigneur, montre-moi comment Tu ressuscites les morts. — Ne crois-tu pas ? — Si, mais pour que mon cœur soit apaisé. — Prends quatre oiseaux, dépèce-les, mets-en une partie sur chaque montagne, puis appelle-les : ils viendront à toi en hâte. »

L’émigration, Lut, Sham (21:71 ; 29:26). « Nous le sauvâmes, ainsi que Lut, vers la terre que Nous avons bénie pour les mondes. »

Les hôtes et la naissance d’Ishaq (11:69-73 ; 51:24-30). Des hôtes — les anges en route pour Sodome — ; il apporte un veau rôti ; ils ne mangent pas ; il a peur ; « n’aie pas peur, nous sommes envoyés au peuple de Lut ». Sa femme, debout, rit ; « Nous lui annonçâmes Ishaq, et après Ishaq, Ya’qub. — Malheur à moi, enfanterais-je, moi, une vieille, et voici mon mari, un vieillard ? »

La Mecque, Isma’il, la Maison (14:35-41 ; 2:125-129). « Seigneur, j’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans culture, près de Ta Maison sacrée… fais que les cœurs des hommes penchent vers eux » (14:37). « Et quand Ibrahim et Isma’il élevaient les fondations de la Maison : Seigneur, accepte de nous ; Tu es l’Audient, l’Omniscient » (2:127). Et la prière pour le prophète final : « Envoie parmi eux un messager d’entre eux » (2:129) — le Prophète ﷺ dira : « Je suis la prière de mon père Ibrahim. »

Le sacrifice (37:100-113). « Seigneur, donne-moi un fils vertueux. Nous lui annonçâmes un garçon longanime. Quand il fut en âge de marcher avec lui : “Mon fils, je me vois en rêve t’immoler ; vois ce que tu en penses. — Père, fais ce qu’on t’ordonne ; tu me trouveras, s’il plaît à Allah, endurant.” Quand ils se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, Nous l’appelâmes : “Ibrahim, tu as confirmé la vision.” Nous le rachetâmes par un sacrifice immense. » Puis : « Et Nous lui annonçâmes Ishaq, prophète parmi les vertueux » (37:112) — ce qui indique, pour la majorité des savants sunnites, que le sacrifié n’était pas Ishaq mais Isma’il, annoncé plus tôt.

Le titre (4:125 ; 2:124 ; 3:67 ; 16:120). « Allah a pris Ibrahim pour ami intime. » « Quand son Seigneur l’eut éprouvé par des paroles et qu’il les eut accomplies : Je fais de toi un imam pour les hommes. » « Ibrahim n’était ni juif ni chrétien ; il était monothéiste soumis, et n’était pas des associateurs. » « Ibrahim était une communauté à lui seul. »

B. Ce que disent les hadiths

  • La ressemblance. « Quant à Ibrahim, regardez votre compagnon » — le Prophète ﷺ lui-même (Muslim 165 ; Bukhari 3355, 3394 — établi). Au septième ciel, il le trouva adossé à la Maison peuplée (al-Bayt al-Ma’mur), où entrent chaque jour soixante-dix mille anges qui n’y reviennent jamais (Bukhari 3207, Muslim 162 — établi).
  • Les trois « mensonges ». « Ibrahim n’a menti que trois fois, chaque fois pour Allah : “Je suis malade” [37:89], “C’est la grande qui l’a fait” [21:63], et à propos de Sara. Il arriva avec Sara dans le pays d’un tyran ; on dit au tyran : il y a ici un homme avec la plus belle des femmes. Il envoya demander : “Qui est-elle ? — Ma sœur.” Il revint vers Sara : “Il n’y a sur terre d’autre croyant que toi et moi ; il m’a demandé et je lui ai dit que tu es ma sœur — ne me démens pas.” Le tyran la fit venir ; il tendit la main vers elle, et sa main se raidit ; il dit : “Prie Allah pour moi et je ne te ferai rien” ; elle pria ; il recommença, et fut saisi plus fort ; à la troisième, il la renvoya : “Vous ne m’avez pas amené un être humain, mais un démon !” et lui donna Hajar. Sara revint vers Ibrahim, qui priait : “Allah a détourné la main du mécréant, et m’a donné Hajar pour servante” » (Bukhari 3358, 5084 ; Muslim 2371 — établi). Le Prophète ﷺ ajoute : « Ce sont vos ancêtres, ô fils de l’eau du ciel » — les Arabes, par Hajar. Les savants précisent que ces trois paroles sont des ma’arid, des formulations à double sens, non des mensonges au sens propre — « sœur » en religion —, et que le hadith les appelle mensonges par pudeur d’Ibrahim et non par condamnation.
  • La circoncision. « Ibrahim se circoncit à quatre-vingts ans, avec une doloire (qadum) » (Bukhari 3356, Muslim 2370 — établi ; « al-Qadum » est aussi lu comme un lieu).
  • Le gecko. « Tuez le gecko [wazagh] : il soufflait sur le feu d’Ibrahim » (Bukhari 3359 — établi).
  • Le premier revêtu. « Le premier à être revêtu le Jour de la Résurrection sera Ibrahim » (Bukhari 3349, Muslim 2860 — établi).
  • Les enfants au Paradis. Dans une vision, le Prophète ﷺ vit dans un jardin un homme grand entouré d’enfants : « C’est Ibrahim, et les enfants autour de lui sont ceux qui sont morts dans la nature primordiale [fitra] » (Bukhari 1386, 7047 — établi).
  • Azar. « Ibrahim rencontrera son père Azar le Jour de la Résurrection ; le visage d’Azar sera noir et couvert de poussière. Ibrahim lui dira : “Ne t’avais-je pas dit de ne pas me désobéir ?” — “Aujourd’hui je ne te désobéirai pas.” — “Seigneur, Tu m’as promis de ne pas m’humilier au Jour de la Résurrection ; quelle humiliation plus grande que celle de mon père éloigné ?” — “J’ai interdit le Paradis aux mécréants.” Puis : “Regarde sous tes pieds” : il verra une hyène ensanglantée, qu’on saisira par les pattes et jettera au Feu » (Bukhari 3350 — établi). Le hadith tranche que le père d’Ibrahim s’appelait Azar et mourut mécréant, contre ceux qui en font un oncle.
  • La salat abrahamique. « Ô Allah, prie sur Muhammad et sur la famille de Muhammad, comme Tu as prié sur Ibrahim et la famille d’Ibrahim » (Bukhari 3370 — établi) : dans chaque prière, les musulmans nomment Ibrahim.
  • La Maison et Zamzam. Le long hadith d’Ibn ’Abbas sur Hajar, Isma’il, Zamzam et la construction de la Ka’ba (Bukhari 3364-3365 — établi) est donné à la notice d’Isma’il.
  • Ses paroles. « Dis à ta porte de changer de seuil » — voir Isma’il. Et, dans l’intercession du Jugement, les hommes viendront à lui : « Tu es le prophète d’Allah et Son ami intime » ; il répondra : « Mon Seigneur s’est courroucé aujourd’hui comme jamais ; j’ai dit trois choses… Allez à Musa » (Bukhari 3340).

C. Origine, famille, généalogie

Naissance. Le Coran ne nomme pas sa ville ; les exégètes rapportent Kutha, près de Babylone — l’actuel Tell Ibrahim, au sud de Bagdad —, ou Ur (rapporté, d’après la Genèse 11:28) ; puis Harran, en haute Mésopotamie, d’où il émigre. Son père, Azar (6:74), est appelé Tarikh (Térah) dans la Bible ; les exégètes ont proposé qu’Azar soit un surnom, ou le nom de l’idole ; le hadith de Bukhari clôt la question pour la tradition sunnite : Azar est son père.

Épouses et fils. Sara, sa cousine selon la tradition — fille de Haran, ou de son oncle (rapporté) —, stérile jusqu’à quatre-vingt-dix ans, mère d’Ishaq. Hajar, l’Égyptienne donnée par le roi d’Égypte, mère d’Isma’il, né quand Ibrahim avait quatre-vingt-six ans (Genèse — rapporté). Après la mort de Sara, Qantura (Ketura), dont il eut six fils, parmi lesquels Madyan, ancêtre du peuple de Shu’ayb (Ibn Kathir — rapporté). Son neveu Lut, fils de son frère Haran, le suivit.

Descendance. « Nous avons mis dans sa descendance la prophétie et le Livre » (29:27) : tous les prophètes après lui — Isma’il, Ishaq, Ya’qub, Yusuf, Musa, Harun, Dawud, Sulayman, Zakariyya, Yahya, ’Isa, Muhammad ﷺ — sont de sa lignée, sauf Lut, son contemporain, et les prophètes arabes d’avant lui.

D. Apparence physique

La seule description établie est celle du Prophète ﷺ : « Regardez votre compagnon » — même visage, même corps. Les compagnons décrivaient le Prophète ﷺ comme un homme de taille moyenne tirant sur le grand, blanc de peau avec un teint lumineux, les yeux grands et noirs aux longs cils, la barbe épaisse, les cheveux ondulés jusqu’aux lobes, la poitrine large, la démarche vigoureuse. Ibrahim lui ressemblait. Les récits qui font d’Ibrahim le premier à avoir des cheveux blancs — « qu’est-ce que cela ? — La dignité. — Seigneur, augmente-moi en dignité » — viennent du Muwatta’ de Malik par une chaîne interrompue (discuté), comme ceux qui font de lui le premier à porter le pantalon, à couper la moustache, à se tailler les ongles (rapporté — Ibn ’Abbas, chez al-Bayhaqi). La circoncision à quatre-vingts ans, elle, est établie.

E. Miracles et signes

Le feu devenu froid (21:69) — les exégètes rapportent qu’il y resta des jours, dans un jardin, sans que ses liens même ne brûlent (rapporté) ; les quatre oiseaux ressuscités ; la confusion du roi ; l’annonce d’un fils à un centenaire et à une nonagénaire ; la fontaine de Zamzam jaillie sous les pieds de son fils ; le bélier envoyé à la place du fils ; la main du tyran paralysée ; et, pour ses descendants, le jaillissement de deux lignées de prophètes.

F. Sagesse, caractère, paroles

L’hospitalité. « Il alla en cachette vers sa famille et apporta un veau gras » (51:26) : le Coran note la discrétion et la rapidité de l’hôte ; les Arabes le surnomment « le père des hôtes » (Abu al-Dayfan), et rapportent qu’il ne mangeait jamais seul (rapporté — Ibn Kathir).

La douceur envers son père. Quatre fois « ô mon père » (19:42-45), et une bénédiction en réponse à une menace de lapidation. Le Coran le décrit : « Ibrahim était plein de compassion, longanime » (9:114), « longanime, plein de contrition, revenant sans cesse à Allah » (11:75).

L’argumentation. La quête des astres, le débat avec le roi, le piège de la grande idole : Ibrahim est le prophète de la raison mise au service de la foi — « Voilà Notre argument que Nous donnâmes à Ibrahim contre son peuple » (6:83).

L’obéissance sans réserve. Quitter son pays, laisser une femme et un nourrisson dans un désert, lever le couteau sur son fils : « Quand son Seigneur lui dit : soumets-toi, il dit : je me soumets au Seigneur des mondes » (2:131). Le Coran fait de cette soumission le nom même de la religion : « la religion de votre père Ibrahim ; c’est lui qui vous a nommés musulmans » (22:78).

Ses prières. Le Coran conserve plus de prières d’Ibrahim que de tout autre prophète : pour lui-même (26:83-89), pour ses parents (14:41), pour sa descendance (2:128), pour La Mecque (2:126 ; 14:35), pour le prophète à venir (2:129). « Fais de moi un modèle de bien pour ceux qui viendront » (26:84) : exaucée.

Regards des exégètes

Les astres (6:76-79) : Ibrahim cherchait-il ? La question a divisé les exégètes, et al-Razi lui consacre l’une de ses plus longues discussions. Première lecture (al-Tabari, d’après Ibn ’Abbas et Qatada) : Ibrahim, jeune, raisonnait sincèrement, et Allah le guida de l’étoile au Créateur — c’est la « recherche du vrai » (nazar). Seconde lecture (al-Razi, Ibn Kathir, la majorité postérieure) : un prophète ne peut, même un instant, prendre un astre pour son Seigneur ; « voici mon Seigneur » est un argument par concession (munazara), adressé à un peuple qui adorait les astres, pour le conduire à conclure lui-même : ce qui disparaît ne peut être Dieu. Al-Razi donne douze raisons pour la seconde, dont celle-ci : le Coran dit juste avant « Nous montrions ainsi à Ibrahim le royaume des cieux et de la terre, pour qu’il soit de ceux qui ont la certitude » (6:75) — la certitude précède le discours. Les deux lectures s’accordent sur la leçon : la raison conduit à Allah par l’observation du changement.

« Je suis malade » (37:89). Al-Tabari et al-Qurtubi : malade de leur idolâtrie ; ou : je vais être malade — parole à double sens (ma’arid) permettant de rester seul avec les idoles. Ibn Kathir la range parmi les trois « mensonges » du hadith, et rappelle la parole de ’Umar : « dans les ma’arid, il y a de quoi se passer du mensonge ».

« Demandez-leur, s’ils parlent » (21:63). Al-Razi : la plus belle ironie argumentative du Coran ; Ibrahim ne ment pas, il conditionne — si elles parlent, c’est la grande qui l’a fait ; comme elles ne parlent pas, vous savez qui l’a fait. Al-Qurtubi note que le peuple comprit, puisqu’il répondit « tu sais qu’elles ne parlent pas », et que le retournement — « alors adorez-vous ce qui ne parle pas ? » — est le cœur de l’épisode.

« Pour que mon cœur soit apaisé » (2:260). Le Prophète ﷺ dit : « Nous sommes plus en droit de douter qu’Ibrahim » (Bukhari 3372) — c’est-à-dire : si douter avait été en cause, nous y serions plus exposés ; or nous ne doutons pas, donc lui non plus. Ibn Kathir : Ibrahim demanda à passer de la certitude du savoir à celle de la vue — comme celui qui sait que le miel est doux et veut y goûter. Al-Sa’di : la foi ne cesse de monter, et demander à voir n’est pas douter.

« Éprouvé par des paroles » (2:124). Ibn ’Abbas : les dix pratiques de la fitra ; d’autres : les rites du pèlerinage ; d’autres : les épreuves de sa vie — le feu, l’émigration, le fils. Al-Tabari retient l’ensemble ; al-Qurtubi en tire que l’imamat se mérite par l’épreuve accomplie, non par la naissance — et que la réponse d’Allah, « Mon pacte n’atteint pas les injustes » (2:124), exclut de l’imamat religieux quiconque est injuste, principe que les juristes ont étendu à toute autorité.

« Hanif » (3:67). La racine évoque l’inclinaison : celui qui se détourne de tout pour pencher vers Allah seul. Al-Razi : Ibrahim n’était « ni juif ni chrétien » parce que la Torah et l’Évangile sont venus après lui (3:65) — un argument chronologique que le Coran oppose à ceux qui le réclamaient pour eux.

Le sacrifié. Outre les arguments donnés à la notice, al-Qurtubi rapporte l’argument linguistique : « Nous lui annonçâmes Ishaq » (37:112) vient après « Nous le rachetâmes », avec un « et » qui distingue — si le sacrifié était Ishaq, l’annonce de sa naissance après son sacrifice n’aurait pas de sens. Ibn Kathir ajoute que la Bible elle-même appelle le sacrifié « ton fils unique », ce qui ne peut désigner que l’aîné, né quatorze ans avant Ishaq. Et les deux notent que ’Umar ibn ’Abd al-’Aziz interrogea un juif converti, qui répondit : « Isma’il ; mais les Juifs le savent et vous envient » (rapporté).

G. Détails marquants

La naissance dans la grotte. Un récit célèbre (isra’iliyyat/populaire) fait naître Ibrahim dans une grotte, caché par sa mère parce que Namrud, averti par les astrologues, faisait tuer les garçons ; il y serait resté nourri par ses doigts, d’où coulaient lait et miel. Ibn Kathir ne le retient pas.

La catapulte. Les exégètes rapportent (rapporté) que le bûcher fut si grand qu’on dut construire une catapulte pour l’y jeter — le premier engin de ce genre —, et que Jibril lui demanda s’il avait besoin de quelque chose : « De toi, non ; d’Allah, oui » — et qu’il dit alors « Allah me suffit, quel excellent garant » (hasbuna Allah wa ni’ma al-wakil), parole que le Coran rapporte des compagnons à Uhud et que Ibn ’Abbas attribue à Ibrahim dans le feu (Bukhari 4563 — établi pour l’attribution à Ibrahim).

Namrud et le moustique. Le récit du roi puni par un moustique entré dans sa narine, qui le tourmenta quarante ans jusqu’à ce qu’on lui frappe la tête avec des maillets, est isra’iliyyat (rapporté par al-Tabari — discuté).

Ur ou Kutha ? La Bible dit Ur des Chaldéens ; les exégètes musulmans disent Kutha, près de Kufa, et al-Tabari rapporte que les Kufiotes montraient l’endroit du feu. Aucun texte prophétique ne tranche.

Le sacrifié : Isma’il ou Ishaq ? Les premiers savants furent partagés — Ibn ’Abbas, Ibn ’Umar, Sa’id ibn Jubayr, al-Hasan pour Isma’il ; ’Umar, ’Ali, Ka’b pour Ishaq, selon les rapports. Ibn Kathir, Ibn al-Qayyim et la majorité des sunnites postérieurs retiennent Isma’il pour trois raisons : le Coran annonce Ishaq après le récit du sacrifice ; Ishaq fut annoncé avec Ya’qub (11:71), ce qui exclut qu’il ait été menacé de mort avant d’avoir un fils ; et Isma’il seul est qualifié de « fidèle à sa promesse » (19:54), ayant tenu celle de se laisser immoler. Le hadith « je suis le fils des deux sacrifiés » — Isma’il et ’Abdullah, père du Prophète ﷺ — est de chaîne faible, mais son sens est reçu. Le lieu : Mina, près de La Mecque, où le pèlerinage commémore le sacrifice ; les cornes du bélier furent suspendues dans la Ka’ba jusqu’à l’incendie sous Ibn al-Zubayr (Ibn Kathir — rapporté).

Hébron. Sara mourut à Hébron ; Ibrahim acheta la grotte de Makpéla pour l’enterrer (Genèse 23 — isra’iliyyat, mais confirmée par la continuité du lieu). Il y fut enterré, puis Ishaq, Rifqa, Ya’qub et Lea. La ville s’appelle en arabe al-Khalil, « l’Ami », du titre d’Ibrahim. Le tombeau, sous la mosquée d’Ibrahim, est tenu pour authentique par l’ensemble de la tradition, sans texte prophétique, mais avec une continuité ininterrompue depuis l’Antiquité.

Les dix pratiques. « Dix choses relèvent de la nature primordiale : tailler la moustache, laisser pousser la barbe, le siwak, rincer le nez, couper les ongles, laver les jointures, épiler les aisselles, raser le pubis, se laver à l’eau » (Muslim 261). Ibn ’Abbas, commentant « éprouvé par des paroles » (2:124), dit qu’il s’agit de ces dix pratiques qu’Ibrahim accomplit (al-Tabari — rapporté).

H. Ce que l’on retient

  • La raison conduit à la foi, non l’inverse. Ibrahim a argumenté avant d’être cru ; le Coran appelle cela « Notre argument ».
  • La douceur ne cède pas. Il a désavoué son père sans cesser de l’appeler « mon père ».
  • La soumission est la religion. Tout ce qu’Allah lui a demandé, il l’a fait, et c’est pourquoi il est l’imam.
  • Un homme peut être une communauté. « Ibrahim était une communauté à lui seul » : la vérité ne se compte pas au nombre.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Les astres, le père, les idoles, le feu, le roi, les oiseaux, les hôtes, La Mecque, le sacrifice, le titre Coran (voir fiche) Coranique
« Regardez votre compagnon » Muslim 165, Bukhari 3355 Établi
Les trois paroles et Sara chez le tyran ; Hajar Bukhari 3358, Muslim 2371 Établi
Circoncision à 80 ans Bukhari 3356 Établi
Le gecko Bukhari 3359 Établi
Premier revêtu au Jugement Bukhari 3349 Établi
Azar au Jugement ; la hyène Bukhari 3350 Établi
Ibrahim au septième ciel ; les enfants Bukhari 3207, 1386 Établi
« Hasbuna Allah » dans le feu Bukhari 4563 Établi
Les dix de la fitra Muslim 261 ; Ibn ’Abbas Établi / rapporté
Kutha ou Ur ; Harran ; Qantura et Madyan Exégètes, Genèse Rapporté
Les cheveux blancs ; premier au pantalon Malik (mursal), al-Bayhaqi Discuté
Naissance dans la grotte ; doigts de lait Récits tardifs Isra’iliyyat / populaire
Catapulte ; Jibril dans le feu Exégètes Rapporté
Namrud et le moustique al-Tabari Isra’iliyyat / discuté
Sacrifié : Isma’il Ibn Kathir, majorité Rapporté (position dominante)
Tombeau à Hébron Continuité historique Rapporté (consensus de fait)

7. Lut — le prophète des cités renversées

Fiche d’identité Lut
Nom Lut (لوط) — Lot
Statut Messager, contemporain et neveu d’Ibrahim
Mentions dans le Coran 27 fois ; récits dans 7:80-84, 11:77-83, 15:57-77, 21:74-75, 26:160-175, 27:54-58, 29:28-35, 37:133-138, 51:31-37, 54:33-39
Peuple et lieu Sadum (Sodome) et les « cités renversées » (al-mu’tafikat), au bord de la mer Morte
Famille Fils de Haran, frère d’Ibrahim ; épouse mécréante (66:10) ; deux filles selon la tradition
Châtiment de son peuple La cité retournée, une pluie de pierres d’argile
Sépulture Bani Na’im, près d’Hébron — populaire

En une phrase : l’homme qui souhaita avoir « une force ou un appui solide » face à une foule dépravée, et à qui le Prophète ﷺ répondit, des siècles plus tard, qu’il l’avait — Allah.

A. Ce que dit le Coran

Le peuple. « Lut dit à son peuple : Vous livrez-vous à cette turpitude qu’aucun peuple avant vous n’a commise ? Vous allez aux hommes au lieu des femmes ; vous êtes un peuple qui dépasse les bornes » (7:80-81). « Vous coupez les chemins et commettez le blâmable dans vos assemblées » (29:29). Leur seule réponse : « Chassez-les de votre cité ; ce sont des gens qui se prétendent purs » (7:82).

Les hôtes. Les anges, venus d’abord chez Ibrahim, arrivent chez Lut. « Il fut affligé et se sentit impuissant : voici un jour difficile. » Son peuple accourt ; « Ô mon peuple, voici mes filles : elles sont plus pures pour vous » — les femmes de la cité à épouser, selon la majorité des exégètes ; « n’y a-t-il pas parmi vous un homme droit ? — Tu sais que nous n’avons aucun droit sur tes filles, et tu sais ce que nous voulons. — Si seulement j’avais une force contre vous, ou un appui solide ! » (11:77-80). Alors les anges se révèlent : « Ô Lut, nous sommes les envoyés de ton Seigneur ; ils ne t’atteindront pas. Pars avec ta famille au cœur de la nuit, et que nul ne se retourne — sauf ta femme : ce qui les frappera la frappera. Leur rendez-vous est l’aube ; l’aube n’est-elle pas proche ? » (11:81). Les assaillants sont aveuglés (54:37).

Le châtiment. « Quand vint Notre ordre, Nous renversâmes la cité de fond en comble, et fîmes pleuvoir sur elle des pierres d’argile cuite, en couches, marquées auprès de ton Seigneur ; et cela n’est pas loin des injustes » (11:82-83). « Nous en avons laissé un signe évident pour un peuple qui raisonne » (29:35) ; « vous passez près d’eux, le matin et la nuit » (37:137-138) — sur la route de Syrie, que les Mecquois empruntaient.

Sa femme. Avec celle de Nuh, l’exemple de la trahison dans la foi (66:10) : elle renseignait les gens de la ville sur les hôtes de son mari, disent les exégètes (rapporté).

B. Ce que disent les hadiths

  • L’appui solide. « Qu’Allah fasse miséricorde à Lut : il cherchait refuge auprès d’un appui solide » (Bukhari 3372, 3375, 3387 ; Muslim 151 — établi). Le Prophète ﷺ commente le vœu de Lut : l’appui, c’était Allah, présent ; et il ajoute : « Après lui, Allah n’a envoyé aucun prophète qu’au sein d’une famille puissante de son peuple. »
  • La pudeur d’Ibrahim. Dans le même hadith : « Nous sommes plus en droit de douter qu’Ibrahim » — à propos des oiseaux — ; les trois prophètes y sont nommés ensemble : Ibrahim, Lut, Yusuf.
  • Le péché du peuple de Lut. « Ce que je crains le plus pour ma communauté est l’acte du peuple de Lut » (Tirmidhi 1457, Ibn Majah 2563 — jugé bon), et la peine qu’il fixa (Abu Dawud 4462 — discuté). Le nom même du péché, en arabe (liwat), vient du nom du peuple, non du prophète, qui en fut la victime.

C. Origine, famille, généalogie

Lut ibn Haran ibn Tarikh (Azar) : neveu d’Ibrahim, qui « crut en lui » (29:26) et émigra avec lui de Babylone vers Harran puis le Sham. Ibrahim s’installa en Palestine, Lut dans la plaine du Jourdain, à Sadum, la principale des cinq cités que la Bible nomme (Sodome, Gomorrhe, Adma, Seboïm, Bela). Sa femme — Wahila ou Wa’ila selon des récits tardifs — resta mécréante ; ses deux filles crurent et furent sauvées (rapporté). Aucun fils n’est mentionné.

D. Apparence physique

Rien d’établi ni même de rapporté avec sérieux.

E. Miracles et signes

Lut n’eut pas de miracle propre ; le signe fut le châtiment : la cité soulevée et retournée — par l’aile de Jibril, disent les exégètes (rapporté) —, les pierres marquées, la mer Morte à l’emplacement, « un signe évident ». Les assaillants aveuglés à sa porte (54:37).

F. Sagesse, caractère, paroles

La droiture dans un milieu corrompu. Seul croyant avec ses filles dans une cité entière, il ne quitta pas son poste ni ne ménagea son peuple : « Vous dépassez les bornes. »

L’honneur de l’hôte. Il préféra offrir les femmes de la ville en mariage plutôt que de livrer ses hôtes : la protection de l’hôte passe avant tout.

Le vœu et sa correction. « Si seulement j’avais une force… » : le Prophète ﷺ y vit une fragilité humaine pardonnée — le prophète avait Allah pour appui et l’oublia un instant sous le coup de la détresse.

Le refus de se retourner. « Que nul ne se retourne » : les exégètes en tirent que celui qui a quitté le mal ne doit pas regarder derrière lui.

Regards des exégètes

« Voici mes filles » (11:78). Al-Tabari rapporte les trois lectures et penche pour « les femmes de la cité », puisque le prophète est le père de sa communauté (33:6 pour les épouses du Prophète ﷺ comme mères) ; al-Qurtubi expose la lecture littérale — ses propres filles, en mariage, aux chefs — et note qu’un prophète peut proposer un mariage à des mécréants si leur loi le permettait alors ; Ibn Kathir retient la première. Tous excluent une lecture qui ferait de Lut un homme prêt à livrer des femmes : « plus pures pour vous » désigne le mariage licite.

« Un appui solide » (11:80). Les exégètes s’accordent sur le commentaire du Prophète ﷺ ; al-Razi ajoute que le vœu de Lut montre un homme qui pense en termes de moyens humains — la tribu, le clan — dans une ville où il n’en a aucun, et que le hadith « Allah n’a envoyé après lui aucun prophète qu’au sein d’une famille puissante » révèle une sagesse : le prophète a besoin d’un clan pour que la vérité ne soit pas étouffée avant d’être entendue.

« Que nul ne se retourne » (11:81). Al-Qurtubi : interdiction de regarder le châtiment, par respect pour ceux qui l’ont mérité, ou par crainte d’être atteint ; les mystiques y ont lu l’interdiction de se retourner vers ce qu’on a quitté. La femme de Lut, disent les rapports, se retourna, dit « ô mon peuple », et fut atteinte (rapporté).

G. Détails marquants

Le nombre. Quatre cent mille habitants selon Wahb ; cinq cités ; Sadum la plus grande (isra’iliyyat — discuté).

Les filles de Lut. Le récit biblique (Genèse 19:30-38) qui prête aux filles de Lut une conduite indigne après la destruction est catégoriquement rejeté par les savants musulmans : contraire à la pureté des prophètes et de leur maison. Il figure ici pour que le lecteur sache qu’il n’est pas reçu.

La mer Morte. La tradition arabe l’appelle « le lac de Lut » (Buhayrat Lut) et y place les cités englouties ; le Coran dit seulement que les Mecquois passaient près des ruines. La stérilité de la vallée, la salinité, les blocs de sel sont lus comme les traces du châtiment (populaire).

Le tombeau. À Bani Na’im, à l’est d’Hébron, un sanctuaire porte son nom depuis des siècles ; sans source.

Le sens de « mes filles ». Trois lectures chez les exégètes : ses propres filles, offertes en mariage aux chefs (Ibn Kathir la juge possible mais improbable) ; les femmes de la ville, dont le prophète est le père spirituel (majorité) ; ou un rappel des femmes en général.

H. Ce que l’on retient

  • L’appui est toujours là. Lut le souhaita ; il l’avait. Le hadith transforme le vœu du prophète en leçon de confiance.
  • Se retourner, c’est rester. Celui qui quitte le mal ne regarde pas en arrière.
  • Le péché porte le nom du peuple, non du prophète. Lut fut l’homme le plus pur d’une ville impure.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Le peuple, les hôtes, le départ, le châtiment, la femme Coran (voir fiche) Coranique
« Il cherchait un appui solide » Bukhari 3372, Muslim 151 Établi
Crainte de l’acte du peuple de Lut Tirmidhi 1457 Établi (jugé bon)
Neveu d’Ibrahim ; Sadum ; les cinq cités Exégètes, Genèse Rapporté
Aile de Jibril ; nombre d’habitants Exégètes, Wahb Isra’iliyyat / discuté
Récit biblique sur ses filles Genèse 19 Rejeté
Tombeau de Bani Na’im ; lac de Lut Tradition locale Populaire

8. Isma’il — le fidèle à sa promesse

Fiche d’identité Isma’il
Nom Isma’il (إسماعيل) — Ismaël ; « fidèle à sa promesse » (19:54) ; « al-Dhabih », le sacrifié
Statut Messager et prophète (19:54) ; ancêtre des Arabes du Nord et du Prophète ﷺ
Mentions dans le Coran 12 fois ; récits dans 2:125-129, 14:37-39, 19:54-55, 21:85, 37:100-107, 38:48
Parents Ibrahim et Hajar l’Égyptienne
Lieu La Mecque, où sa mère et lui furent laissés ; puis Jurhum
Épouses Deux femmes de Jurhum, la première répudiée sur le conseil d’Ibrahim
Enfants Douze fils, dont Nabit et Qaydar ; une fille mariée à ’Isu (rapporté)
Mort et sépulture 137 ans selon la Genèse ; enterré au Hijr, contre la Ka’ba, près de Hajar (rapporté)

En une phrase : le nourrisson dont les pieds firent jaillir Zamzam, l’adolescent qui tendit la gorge au couteau de son père, l’homme qui bâtit la Ka’ba et de qui descendent les Arabes et leur Prophète ﷺ.

A. Ce que dit le Coran

La vallée sans culture. « Seigneur, j’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans culture, près de Ta Maison sacrée, ô notre Seigneur, pour qu’ils accomplissent la prière ; fais donc que les cœurs des hommes penchent vers eux, et accorde-leur des fruits, afin qu’ils soient reconnaissants » (14:37). Puis l’action de grâces : « Louange à Allah qui m’a donné dans ma vieillesse Isma’il et Ishaq » (14:39).

Le sacrifice. Voir la notice d’Ibrahim : « Père, fais ce qu’on t’ordonne ; tu me trouveras, s’il plaît à Allah, endurant » (37:102).

La Maison. « Et quand Ibrahim et Isma’il élevaient les fondations de la Maison : Seigneur, accepte de nous… fais de nous deux Tes soumis, et de notre descendance une communauté soumise… et envoie parmi eux un messager d’entre eux » (2:127-129). Et le pacte : « Nous avons ordonné à Ibrahim et Isma’il : purifiez Ma Maison pour ceux qui tournent, qui s’y retirent, qui s’inclinent et se prosternent » (2:125).

Son portrait. « Et mentionne dans le Livre Isma’il : il fut fidèle à sa promesse, et fut messager et prophète. Il ordonnait à sa famille la prière et l’aumône, et il était agréé auprès de son Seigneur » (19:54-55). Parmi les endurants (21:85) et les meilleurs (38:48).

B. Ce que disent les hadiths

Le long hadith d’Ibn ’Abbas (Bukhari 3364-3365 — établi), l’un des plus beaux du Sahih, raconte tout :

Ibrahim amena Hajar et son fils, qu’elle allaitait, jusqu’à l’emplacement de la Maison, sous un grand arbre au-dessus de Zamzam, en haut de la mosquée ; il n’y avait alors personne à La Mecque, ni eau. Il les y laissa avec un sac de dattes et une outre d’eau, et repartit. Hajar le suivit : « Ibrahim, où vas-tu, en nous laissant dans cette vallée où il n’y a personne et rien ? » Il ne se retourna pas. « Est-ce Allah qui t’a ordonné cela ? — Oui. — Alors Il ne nous abandonnera pas. » Et elle revint. Arrivé à la colline, hors de leur vue, il se tourna vers la Maison et fit la prière de 14:37.

Hajar allaita, but ; l’eau vint à manquer ; elle vit son fils se tordre de soif et ne put le regarder ; elle monta sur Safa, la colline la plus proche, scruta la vallée, ne vit personne ; redescendit, releva sa robe et courut dans le creux de la vallée comme quelqu’un en détresse, jusqu’à Marwa ; sept fois. « C’est pourquoi les gens courent entre les deux », dit le Prophète ﷺ. Au sommet de Marwa, elle entendit une voix : « Tais-toi », se dit-elle ; puis : « Tu m’as fait entendre ; as-tu un secours ? » Et elle vit l’ange à l’endroit de Zamzam ; il creusa de son talon — ou de son aile — jusqu’à ce que l’eau jaillisse ; elle fit un bassin de ses mains et remplit son outre, et l’eau jaillissait à mesure. Le Prophète ﷺ dit : « Qu’Allah fasse miséricorde à la mère d’Isma’il : si elle avait laissé Zamzam — ou : si elle n’avait pas puisé —, Zamzam serait une source qui coule. » L’ange lui dit : « Ne craignez pas d’être abandonnés : il y a ici la Maison d’Allah, que bâtiront cet enfant et son père ; Allah n’abandonne pas les siens. »

Des gens de Jurhum, venant du Yémen, virent un oiseau tourner, comprirent qu’il y avait de l’eau, envoyèrent des éclaireurs, et demandèrent à s’installer ; elle accepta, à condition de rester maîtresse de l’eau. Isma’il grandit parmi eux, apprit l’arabe avec eux, leur plut, et épousa une femme d’entre eux. Hajar mourut.

Ibrahim vint voir ce qu’il avait laissé, et ne trouva pas Isma’il ; sa femme dit qu’il était sorti chercher de quoi vivre ; il demanda comment ils vivaient ; elle se plaignit : « Nous sommes dans la gêne et la misère. — Quand ton mari viendra, salue-le et dis-lui de changer le seuil de sa porte. » Isma’il, rentré, sentit quelque chose : « Quelqu’un est venu ? — Un vieillard, comme ceci, qui a demandé de toi… — Il m’ordonne de te quitter ; rejoins ta famille. » Il en épousa une autre. Ibrahim revint : elle dit qu’ils étaient dans le bien et l’abondance, loua Allah ; « Que mangez-vous ? — De la viande. — Que buvez-vous ? — De l’eau. — Ô Allah, bénis-leur la viande et l’eau. » (Le Prophète ﷺ : « Ils n’avaient alors pas de blé ; s’ils en avaient eu, il aurait prié pour lui. ») « Dis à ton mari de garder le seuil de sa porte. » Isma’il, rentré : « Il m’ordonne de te garder. »

Ibrahim revint une troisième fois et trouva Isma’il taillant des flèches sous un arbre près de Zamzam ; ils s’embrassèrent comme un père et un fils. « Isma’il, Allah m’a ordonné une chose. — Fais ce que ton Seigneur t’ordonne. — M’aideras-tu ? — Je t’aiderai. — Il m’ordonne de bâtir ici une maison », et il montra un tertre. Ils élevèrent les fondations ; Isma’il apportait les pierres, Ibrahim bâtissait ; quand le mur fut haut, Isma’il apporta la pierre sur laquelle Ibrahim se tint — le Maqam Ibrahim ; et ils disaient en tournant autour : « Seigneur, accepte de nous ; Tu es l’Audient, l’Omniscient. »

  • Les archers. Le Prophète ﷺ passa devant des gens d’Aslam qui tiraient à l’arc : « Tirez, fils d’Isma’il, car votre père était archer » (Bukhari 2899, 3373 — établi).
  • Le sacrifice. Aucun hadith authentique ne nomme le sacrifié ; voir la notice d’Ibrahim.
  • L’ascendance. « Allah a choisi Kinana parmi les fils d’Isma’il, Quraysh parmi Kinana, les Banu Hashim parmi Quraysh, et m’a choisi parmi les Banu Hashim » (Muslim 2276 — établi).
  • L’Isra’. Isma’il n’est pas mentionné parmi les prophètes rencontrés dans les cieux.

C. Origine, famille, généalogie

Fils aîné d’Ibrahim, né de Hajar, l’Égyptienne — copte, dit la tradition, d’où le hadith sur la « parenté » avec l’Égypte —, quand son père avait quatre-vingt-six ans (Genèse — rapporté). Élevé à La Mecque parmi Jurhum, tribu yéménite ; c’est d’eux qu’il apprit l’arabe, si bien que la tradition en fait le premier à parler l’arabe pur de Quraysh (rapporté ; d’autres le disent de Ya’rub). Ses douze fils — Nabit, Qaydar, Adhbil, Mibsham, Mishma’, Duma, Masha, Hadad, Tayma, Yatur, Nafis, Qidhma (Genèse 25:13 — rapporté) — sont les ancêtres des Arabes « arabisés » (al-’Arab al-musta’riba) ; ’Adnan, ancêtre du Prophète ﷺ, descend de Qaydar ou de Nabit selon les généalogistes. Sa fille Basma épousa ’Isu, fils d’Ishaq (rapporté).

D. Apparence physique

Rien n’est établi. Les récits arabes le disent grand, brun, beau, robuste, archer et cavalier — ce dernier trait appuyé par le hadith des archers.

E. Miracles et signes

Zamzam, jaillie sous lui ; le bélier substitué ; la Maison élevée avec son père, dont le Maqam garde l’empreinte des pieds d’Ibrahim ; et la promesse : « Allah n’abandonne pas les siens. »

F. Sagesse, caractère, paroles

La fidélité à la promesse. Le titre coranique. Les exégètes rapportent qu’il avait promis à quelqu’un de l’attendre à un endroit, et qu’il attendit trois jours (rapporté) ; et surtout, qu’il avait promis à son père de se laisser immoler, et tint parole.

L’endurance. Parmi les patients (21:85) : un enfant élevé dans un désert, un adolescent sous le couteau, un homme qui répudie une épouse sur un mot de son père.

L’obéissance filiale. « Fais ce qu’on t’ordonne » ; « Il m’ordonne de te quitter » ; « Je t’aiderai ». Le hadith le montre devinant la venue de son père à une odeur, une trace : la piété filiale comme instinct.

La prière et l’aumône en famille. « Il ordonnait à sa famille la prière et l’aumône » (19:55) : un prophète d’abord chef de maison.

G. Détails marquants

Le seuil de la porte. L’image est devenue proverbiale en arabe : « changer le seuil » pour répudier, « garder le seuil » pour conserver. Les exégètes en tirent que l’autorité d’un père sur le mariage d’un fils est admise quand elle est fondée, et que la gratitude d’une épouse est une vertu que l’on juge.

Le Hijr. Le demi-cercle bas contre la Ka’ba, appelé Hijr Isma’il, est tenu par la tradition pour le lieu de la tombe d’Isma’il et de Hajar (Ibn Ishaq — rapporté) ; les savants disent que la tombe n’est pas certaine, et que le Hijr fait partie de la Maison originelle, d’où l’obligation d’en faire le tour à l’extérieur.

Jurhum et la Ka’ba. Après Isma’il, Jurhum garda la Maison, puis s’en rendit indigne ; Khuza’a les chassa ; Qusayy, ancêtre du Prophète ﷺ, la reprit ; les Arabes gardèrent le culte d’Ibrahim en le mêlant d’idoles, jusqu’à ce que ’Amr ibn Luhayy introduise Hubal (rapporté — Bukhari 3521 sur ’Amr ibn Luhayy « traînant ses entrailles dans le Feu »).

Le nom. Isma’il, « Allah a entendu », de l’hébreu ; la tradition arabe y voit la réponse à la prière d’Ibrahim pour un fils.

H. Ce que l’on retient

  • La promesse tenue. Un titre pour toute une vie : le Coran ne l’a donné à personne d’autre.
  • Allah n’abandonne pas les siens. La parole de l’ange à Hajar est devenue celle de tout croyant en détresse.
  • Le fils qui aide le père. Les pierres de la Ka’ba furent portées par un fils ; la religion est une œuvre à deux générations.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
La vallée, le sacrifice, la Maison, le portrait Coran (voir fiche) Coranique
Hajar, Zamzam, Jurhum, les deux épouses, la construction Bukhari 3364-3365 Établi
« Tirez, fils d’Isma’il » Bukhari 2899 Établi
Choix de Kinana et Quraysh Muslim 2276 Établi
Douze fils ; âge d’Ibrahim à sa naissance ; Basma Genèse via exégètes Rapporté
Premier à parler l’arabe pur Exégètes Rapporté (divergent)
Tombe au Hijr Ibn Ishaq Rapporté
Attente de trois jours Exégètes Rapporté
Apparence Récits tardifs Populaire

9. Ishaq — le fils du rire

Fiche d’identité Ishaq
Nom Ishaq (إسحاق) — Isaac, « il rit »
Statut Prophète (37:112), « don » d’Allah à Ibrahim (6:84 ; 21:72)
Mentions dans le Coran 17 fois ; 2:133, 2:136, 6:84, 11:71, 12:6, 12:38, 14:39, 19:49, 21:72, 29:27, 37:112-113, 38:45-47
Parents Ibrahim et Sara, elle âgée de quatre-vingt-dix ans, lui de cent
Épouse Rifqa (Rébecca), fille de Batu’il, son cousin (rapporté)
Fils Les jumeaux ’Isu (Ésaü) et Ya’qub (Jacob)
Lieu Canaan (Palestine)
Mort et sépulture 180 ans selon la Genèse ; enterré à Hébron auprès de son père

En une phrase : l’enfant annoncé à une vieille femme qui rit, prophète tranquille entre un père immense et un fils illustre, et dont le Prophète ﷺ dit qu’il était « le noble, fils du noble ».

A. Ce que dit le Coran

L’annonce. Aux hôtes d’Ibrahim, la femme « debout » rit — « Nous lui annonçâmes Ishaq, et après Ishaq, Ya’qub » (11:71). « Malheur à moi, enfanterais-je, moi une vieille, et mon mari un vieillard ? — T’étonnes-tu de l’ordre d’Allah ? La miséricorde et les bénédictions d’Allah soient sur vous, gens de la Maison » (11:72-73). Et dans la sourate al-Dhariyat : « Sa femme s’avança en criant, et se frappa le visage : “une vieille stérile !” — Ainsi a dit ton Seigneur » (51:29-30). La sourate 37 le nomme après le sacrifice : « Nous lui annonçâmes Ishaq, prophète parmi les vertueux, et Nous le bénîmes, lui et Ishaq » (37:112-113).

Le don. « Nous lui donnâmes Ishaq et Ya’qub, et fîmes de chacun un prophète » (19:49) ; « Nous lui donnâmes Ishaq, et Ya’qub par surcroît » (21:72). Parmi les « puissants et clairvoyants » : « Rappelle Nos serviteurs Ibrahim, Ishaq et Ya’qub, doués de force et de vision ; Nous les avons purifiés par une qualité pure : le rappel de la Demeure » (38:45-46).

Dans les professions de foi. Il est nommé dans la formule que le Coran met dans la bouche des croyants : « Nous croyons en ce qui a été révélé à Ibrahim, Isma’il, Ishaq, Ya’qub et aux tribus » (2:136) ; dans le testament de Ya’qub : « le Dieu de tes pères Ibrahim, Isma’il et Ishaq » (2:133) ; dans les paroles de Yusuf (12:38).

B. Ce que disent les hadiths

  • Le noble. « Le noble, fils du noble, fils du noble, fils du noble : Yusuf, fils de Ya’qub, fils d’Ishaq, fils d’Ibrahim » (Bukhari 3382, 3390 — établi). Quatre prophètes en ligne directe : le seul cas de l’histoire.
  • L’Isra’. Il n’y est pas rencontré ; aucun hadith ne le décrit.
  • Le sacrifice. Aucun hadith authentique ne le nomme comme sacrifié ; les rapports le concernant viennent des compagnons et sont discutés (voir Ibrahim).

C. Origine, famille, généalogie

Né en Palestine, à Ibrahim centenaire et à Sara nonagénaire, quatorze ans après Isma’il (Genèse 21 — rapporté). Son nom, « il rit », rappelle le rire de sa mère. Il épousa Rifqa, fille de Batu’il, fils de Nahur, frère d’Ibrahim — donc sa cousine —, que le serviteur d’Ibrahim alla chercher en Mésopotamie (Genèse 24 — rapporté). Après vingt ans de stérilité, elle lui donna des jumeaux : ’Isu (Ésaü), l’aîné, ancêtre des Édomites — et d’Ayyub, selon Ibn Kathir —, et Ya’qub. Ibn Kathir rapporte, d’après la Genèse, la préférence d’Ishaq pour ’Isu et celle de Rifqa pour Ya’qub, et la ruse de la bénédiction volée (Genèse 27) — mais il précise que le récit biblique prêtant un mensonge à Ya’qub est rejeté ; il en retient seulement que Ya’qub reçut la bénédiction et partit pour la Mésopotamie chez son oncle Laban.

D. Apparence physique

Rien d’établi. La Genèse le dit aveugle dans sa vieillesse (rapporté).

E. Miracles et signes

Sa naissance elle-même : « T’étonnes-tu de l’ordre d’Allah ? » Les exégètes rapportent qu’il fut l’un des trois enfants annoncés par un ange — avec Yahya et ’Isa. Le Coran ne lui attribue pas d’autre signe.

F. Sagesse, caractère, paroles

Le Coran ne rapporte aucune parole d’Ishaq ; il le décrit par trois qualités : « prophète parmi les vertueux », « doué de force et de vision », « purifié par le rappel de la Demeure dernière » (38:46). Ibn Kathir écrit qu’il n’a pas trouvé, dans les sources sûres, de récit de sa prédication, et que sa vie fut celle d’un prophète paisible, en Canaan, dans la foi de son père. Sa sagesse est celle de la continuité : recevoir un héritage et le transmettre intact.

G. Détails marquants

La bénédiction. Le Coran dit : « Nous le bénîmes, lui et Ishaq ; et dans leur descendance, il y a le bienfaisant, et l’injuste envers lui-même, manifestement » (37:113) : l’annonce que la lignée d’Israël donnerait à la fois des prophètes et des rebelles.

Le puits de Ya’qub et le champ. Les récits bibliques sur les puits d’Ishaq à Guérar et ses conflits avec les Philistins sont rapportés par Ibn Kathir sans commentaire (isra’iliyyat).

Hébron. Enterré par ses deux fils dans la grotte de son père (Genèse 35:29 — rapporté) : la « tombe des patriarches » abrite ainsi Ibrahim, Sara, Ishaq, Rifqa, Ya’qub et Lea.

Un prophète sans peuple ennemi. Contrairement à Nuh, Hud, Salih, Ibrahim et Lut, Ishaq n’est opposé à aucun peuple dans le Coran : il est le prophète de la maison, non du combat.

H. Ce que l’on retient

  • Allah donne aux vieillards. L’enfant d’une stérile de quatre-vingt-dix ans : « Ainsi a dit ton Seigneur. »
  • La noblesse se transmet par la foi. « Le noble, fils du noble » ne parle pas de sang mais de prophétie.
  • La grandeur peut être silencieuse. Ishaq n’a pas une parole dans le Coran, et il est nommé dix-sept fois.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
L’annonce, le rire, le don, les qualités Coran (voir fiche) Coranique
« Le noble, fils du noble » Bukhari 3382 Établi
Rifqa, les jumeaux, la préférence, Hébron Genèse via Ibn Kathir Rapporté
Ruse de la bénédiction Genèse 27 Rejeté (mensonge prêté à Ya’qub)
Cécité dans la vieillesse Genèse Isra’iliyyat
Sacrifié = Ishaq Rapports de compagnons Discuté (minoritaire)

10. Ya’qub — Isra’il, le père des tribus

Fiche d’identité Ya’qub
Nom Ya’qub (يعقوب) — Jacob ; « Isra’il » (3:93 ; 19:58), « serviteur d’Allah » selon la tradition
Statut Prophète (19:49) ; père des douze tribus (al-asbat)
Mentions dans le Coran 16 fois comme Ya’qub, 2 fois comme Isra’il ; récits dans 2:132-133, 12 (sourate Yusuf), 19:49, 21:72, 29:27, 38:45
Parents Ishaq et Rifqa
Épouses Lea et Rahil, filles de son oncle Laban ; leurs servantes Zilfa et Bilha (rapporté)
Fils Douze : Ra’ubil, Sham’un, Lawi, Yahudha, Yassakhar, Zabulun (de Lea) ; Dan, Naftali (de Bilha) ; Jad, Ashir (de Zilfa) ; Yusuf et Binyamin (de Rahil) — noms selon Ibn Kathir
Lieu Canaan, Harran, puis l’Égypte
Mort et sépulture 147 ans selon la Genèse ; mort en Égypte, enterré à Hébron selon sa volonté

En une phrase : le père qui pleura son fils jusqu’à en perdre la vue, sans jamais désespérer de la miséricorde d’Allah, et dont le nom, Israël, désigne un peuple entier.

A. Ce que dit le Coran

Le testament (2:132-133). « Ibrahim fit cette recommandation à ses fils, et Ya’qub aussi : Ô mes fils, Allah a choisi pour vous la religion ; ne mourez donc qu’en étant soumis. Étiez-vous témoins quand la mort se présenta à Ya’qub ? Il dit à ses fils : “Qu’adorerez-vous après moi ?” Ils dirent : “Nous adorerons ton Dieu et le Dieu de tes pères Ibrahim, Isma’il et Ishaq, Dieu unique, et nous Lui sommes soumis.” » Le Coran fait de cette scène de lit de mort la preuve que la religion des patriarches était l’islam.

Isra’il et la nourriture (3:93). « Toute nourriture était licite aux enfants d’Isra’il, sauf ce qu’Isra’il s’interdit à lui-même avant que la Torah ne descende. » Le Prophète ﷺ expliqua : Ya’qub, atteint d’une sciatique, fit vœu de renoncer à ce qu’il aimait le plus — la viande et le lait de chameau — s’il guérissait (Tirmidhi 3117, Musnad Ahmad — jugé authentique par al-Hakim ; niveau établi/bon).

La sourate Yusuf (12). Ya’qub y est présent d’un bout à l’autre. Il reçoit le rêve du fils : « Ne raconte pas ta vision à tes frères, ils comploteraient contre toi » (12:5). Il craint le loup (12:13). Les frères reviennent la nuit en pleurant avec la chemise tachée d’un faux sang : « Vos âmes vous ont enjolivé une affaire ; belle patience donc, et c’est Allah dont le secours est imploré » (12:18). Des années plus tard, quand Binyamin est retenu en Égypte : « Belle patience ; peut-être Allah me les rendra-t-il tous deux » (12:83). « Il se détourna d’eux et dit : Ô ma douleur pour Yusuf ! Et ses yeux blanchirent de tristesse ; il était accablé » (12:84). Ses fils : « Par Allah, tu ne cesseras de te souvenir de Yusuf jusqu’à en dépérir ou en mourir. — Je ne me plains de ma douleur et de ma tristesse qu’à Allah, et je sais d’Allah ce que vous ne savez pas. Ô mes fils, allez vous enquérir de Yusuf et de son frère, et ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah ; ne désespèrent de la miséricorde d’Allah que les mécréants » (12:86-87). Quand la caravane quitte l’Égypte : « Je sens l’odeur de Yusuf, si vous ne me traitez pas de radoteur » (12:94). On jette la chemise sur son visage : il recouvre la vue (12:96). « Ne vous avais-je pas dit que je sais d’Allah ce que vous ne savez pas ? » Puis, à ses fils repentants : « Je demanderai pardon pour vous à mon Seigneur » (12:98). Et l’arrivée en Égypte, la prosternation des onze étoiles, du soleil et de la lune — ses parents et ses frères — devant Yusuf (12:100).

Son conseil (12:67). « Ô mes fils, n’entrez pas par une seule porte, mais par des portes différentes ; je ne puis rien pour vous contre Allah ; la décision n’appartient qu’à Allah. » Les exégètes y voient la crainte du mauvais œil sur onze frères ensemble, et la leçon : prendre ses précautions sans se fier à elles.

B. Ce que disent les hadiths

  • Le noble, fils du noble (Bukhari 3382 — établi) : Ya’qub est le troisième anneau.
  • Isra’il et le chameau (Tirmidhi 3117, Ahmad — établi/bon) : explication de 3:93, dans un débat avec les Juifs de Médine, qui reconnurent que le Prophète ﷺ disait vrai.
  • La patience. Le Prophète ﷺ, pleurant son fils Ibrahim, cita la patience des prophètes ; les savants rapprochent « belle patience » de Ya’qub du hadith « la patience est au premier choc » (Bukhari 1283).
  • L’Isra’. Il n’y est pas mentionné ; aucune description.

C. Origine, famille, généalogie

Fils jumeau de ’Isu, né en Canaan ; parti à Harran chez son oncle maternel Laban, il servit sept ans pour Rahil, reçut Lea par ruse, servit sept ans encore pour Rahil, et revint avec ses deux épouses, leurs servantes, onze fils et une fille, Dina ; Binyamin naquit en route, à Bethléem, et Rahil mourut en l’enfantant (Genèse 29-35 — rapporté par Ibn Kathir, qui rejette les épisodes contraires à la dignité prophétique, dont la lutte avec l’ange et le nom « Israël » qui en découlerait). Le nom Isra’il est expliqué par les exégètes comme « serviteur d’Allah » (’abd Allah), ou « le pur d’Allah » (rapporté).

Ses douze fils sont les ancêtres des douze tribus (asbat, 2:136), que le Coran nomme comme destinataires de la révélation. De Lawi descendent Musa et Harun ; de Yahudha, Dawud et Sulayman ; de Yusuf, deux tribus par ses fils Ifra’im et Manassa (rapporté). Ya’qub descendit en Égypte avec sa famille à l’appel de Yusuf — soixante-dix personnes selon la Genèse — et y mourut dix-sept ans plus tard.

D. Apparence physique

Rien d’établi. Le Coran ne dit que la cécité de tristesse et la guérison par la chemise.

E. Miracles et signes

Les yeux blanchis rendus par une chemise ; l’odeur de Yusuf sentie à des jours de marche — « Je sens l’odeur de Yusuf » — ; et la connaissance « d’Allah ce que vous ne savez pas », que les exégètes lisent comme une révélation reçue : Yusuf est vivant.

F. Sagesse, caractère, paroles

« Belle patience » (sabr jamil). Deux fois dans la sourate. Les exégètes la définissent : une patience sans plainte aux créatures ; « je ne me plains qu’à Allah ».

« Ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. » Après des décennies de deuil, sans nouvelle, il envoie encore chercher.

La lucidité. Il devine le complot au rêve, sent le mensonge sous le sang, prévoit le mauvais œil, et dit à ses fils, qui pensent l’avoir trompé, « vos âmes vous ont enjolivé une affaire » — sans les maudire.

Le pardon différé et accordé. « Je demanderai pardon pour vous » — au futur, disent les exégètes, parce qu’il voulut attendre l’heure de l’aube, la plus propice, ou le vendredi (rapporté — Ibn Kathir).

Le testament. La dernière question d’un père mourant à ses fils est « qu’adorerez-vous après moi ? » : le Coran en fait le modèle de toute succession.

Regards des exégètes

« Belle patience » (12:18 ; 12:83). Définie par Mujahid : « une patience sans plainte » ; par al-Sa’di : « sans plainte aux créatures, sans découragement, sans dépit contre le décret ». Al-Qurtubi note que Ya’qub se plaint pourtant — « je ne me plains de ma douleur et de ma tristesse qu’à Allah » (12:86) — et en tire que se plaindre à Allah n’entame pas la patience : c’est l’invocation ; la plainte interdite est celle qui s’adresse aux hommes pour qu’ils blâment le décret.

« Ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah » (12:87). Le mot rawh — souffle, repos, miséricorde — ; Ibn ’Abbas : « la délivrance » ; al-Razi : la parenté avec ruh, l’esprit, et rih, le vent : ce qui ranime. « Ne désespèrent que les mécréants » : al-Qurtubi en tire que le désespoir est une négation des attributs d’Allah, et que le croyant ne peut désespérer d’un Dieu qu’il sait miséricordieux.

Les portes (12:67). Presque tous les exégètes : la crainte du mauvais œil, réel selon le hadith « le mauvais œil est vrai » (Bukhari 5740) ; Ya’qub prend une précaution et dit aussitôt « je ne puis rien pour vous contre Allah » — al-Sa’di : le modèle de celui qui prend les moyens sans y mettre sa confiance.

« Ta’wil » (12:100). Le mot que Yusuf emploie pour le rêve accompli — « voici l’interprétation de mon rêve » — est celui que le Coran emploie pour lui-même (3:7) : al-Razi rapproche les deux et note que l’accomplissement est la vraie interprétation ; les rêves des prophètes sont révélation, et Ya’qub le savait, d’où « je sais d’Allah ce que vous ne savez pas ».

G. Détails marquants

Combien d’années de séparation ? Quarante ans selon al-Hasan, dix-huit selon d’autres, quatre-vingts selon Wahb (rapporté — divergent). Le Coran ne le dit pas.

Le loup. Ya’qub craignait le loup ; les frères l’invoquèrent ; les exégètes rapportent une fable populaire où le loup, interrogé, se défend — sans source (populaire).

Le marchand de chemise. La chemise qui rend la vue serait celle qu’Ibrahim portait dans le feu, transmise à Yusuf dans une amulette — récit d’origine juive, rapporté par al-Tha’labi (isra’iliyyat — discuté).

Yusuf a-t-il pleuré son père ? La tradition rapporte que Ya’qub pleura jusqu’à la cécité, et que nul ne fut plus affligé, sauf le Prophète ﷺ pour son oncle — sans chaîne (populaire).

Hébron. Mort en Égypte, embaumé, il fut ramené par Yusuf et enterré dans la grotte de ses pères (Genèse 50 — rapporté). La ville d’Hébron réunit ainsi trois générations de prophètes.

Le puits de Ya’qub. À Naplouse, un puits porte son nom depuis l’Antiquité (populaire, mais très ancien).

H. Ce que l’on retient

  • La belle patience se plaint à Allah seul. Ya’qub a pleuré, il n’a pas désespéré ; les deux ne s’excluent pas.
  • La lucidité n’est pas le soupçon. Il vit le mensonge, et laissa faire Allah.
  • La dernière question. « Qu’adorerez-vous après moi ? » vaut tous les héritages.

I. Sources et degré d’authenticité

Récit Source Niveau
Le testament ; la sourate Yusuf ; les portes ; 3:93 Coran (voir fiche) Coranique
« Le noble, fils du noble » Bukhari 3382 Établi
Isra’il, la sciatique, le chameau Tirmidhi 3117, Ahmad Établi (jugé bon/authentique)
Harran, Laban, les épouses, les douze fils, Dina Genèse via Ibn Kathir Rapporté
Lutte avec l’ange ; ruse envers Ishaq Genèse Rejeté
Sens du nom Isra’il Exégètes Rapporté
Durée de la séparation Exégètes Rapporté (divergent)
La chemise d’Ibrahim al-Tha’labi Isra’iliyyat / discuté
Le loup qui parle Récits tardifs Populaire
Enterrement à Hébron Genèse via Ibn Kathir Rapporté

PARTIE III — ANNEXES

1. Tableau récapitulatif

Prophète Peuple / lieu Miracle ou signe principal Sort du peuple Trait dominant
Adam Premier homme Créé de terre ; enseigné des noms ; prosterné par les anges — Le repentir
Idris Avant le Déluge Élevé « à un lieu élevé » — La véracité
Nuh Son peuple ; Mésopotamie L’arche ; le Déluge Noyé La persévérance
Hud ’Ad ; al-Ahqaf Aucun propre ; le vent Emporté par le vent La confiance en Allah
Salih Thamud ; al-Hijr La chamelle du rocher Le Cri Le conseil sincère
Ibrahim Babylone, Sham, La Mecque Le feu froid ; les oiseaux ; Zamzam Sauvé ; peuple abandonné La soumission ; l’argument
Lut Sodome ; mer Morte La cité renversée Renversé, lapidé La droiture dans la corruption
Isma’il La Mecque Zamzam ; le bélier ; la Ka’ba — La fidélité à la promesse
Ishaq Canaan Sa naissance — La continuité
Ya’qub Canaan, Égypte La vue rendue ; l’odeur de Yusuf — La belle patience

2. Questions fréquentes sur les premiers prophètes

Adam et Hawwa’ : qui a fauté le premier ? Le Coran dit « ils mangèrent tous deux » (7:22 ; 20:121) et adresse à Adam seul « il oublia » ; il ne charge pas Hawwa’ plus qu’Adam, et ne fait pas de la femme l’origine du péché. Un hadith dit que « sans Hawwa’, aucune femme ne trahirait son mari » (Bukhari 3399) ; les savants l’expliquent par l’entraînement d’Adam vers l’arbre — non par une tentation de type biblique —, et rappellent que le Coran met la faute sur les deux et le pardon sur les deux. Le péché originel transmis aux descendants n’existe pas en islam : « nul ne portera le fardeau d’autrui » (6:164).

Les hommes ont-ils vraiment mesuré trente mètres ? Le hadith dit soixante coudées pour Adam et une diminution depuis ; les savants le tiennent pour authentique et le reçoivent tel quel. Ibn Hajar a discuté la difficulté que posent les habitations antiques de taille ordinaire, et n’a pas trouvé de réponse satisfaisante ; il conclut qu’on croit au hadith sans pouvoir tout expliquer. Un dossier honnête dit les deux : le hadith est établi, et la question est ouverte.

Le Déluge fut-il universel ? Le Coran dit que Nuh fut envoyé « à son peuple » et que le Déluge détruisit « ceux qui traitaient Nos signes de mensonge » ; il dit aussi : « Nous avons fait de sa descendance les survivants » (37:77). La majorité des exégètes tient le Déluge pour universel, sur la foi de ce verset et de la Genèse ; quelques-uns, anciens et modernes, le limitent au peuple de Nuh. Le Coran n’impose ni l’une ni l’autre lecture ; la première est traditionnelle.

Où sont les preuves archéologiques de ’Ad et de Thamud ? Thamud est attesté par des inscriptions assyriennes (VIIIe siècle av. J.-C.) et par les textes grecs ; al-Hijr est un site réel, dont les façades sont nabatéennes — c’est-à-dire postérieures au châtiment, sur les mêmes lieux. ’Ad n’est attesté que par la tradition arabe ; la cité de Shisr, en Oman, effondrée dans une doline sur la route de l’encens, a été identifiée par certains à Iram, sans preuve. Le Coran n’a pas besoin de l’archéologie ; mais rien dans l’archéologie ne le contredit.

Pourquoi Ibrahim a-t-il « menti » ? Le hadith emploie le mot « mensonge » pour trois paroles à double sens, dites pour Allah : « je suis malade » — de leur idolâtrie ; « c’est la grande qui l’a fait » — ironie pour les confondre ; « c’est ma sœur » — en religion. Les savants les appellent des ma’arid, et le Prophète ﷺ dit que « dans les ma’arid, il y a de quoi se passer du mensonge ». Le hadith ajoute qu’Ibrahim lui-même, au Jugement, s’en souviendra avec pudeur ; c’est la délicatesse d’un prophète devant une parole ambiguë, non l’aveu d’un péché.

Le père d’Ibrahim était-il Azar ou Tarikh ? Le Coran dit Azar (6:74) ; la Bible dit Térah ; le hadith de Bukhari dit « son père Azar ». Les exégètes ont proposé qu’Azar soit un second nom, un surnom ou le nom d’une idole ; certains chiites et quelques sunnites ont voulu en faire un oncle, pour préserver la lignée du Prophète ﷺ de toute mécréance. Le hadith tranche : Azar est le père, et il mourut mécréant. Cela ne touche pas à la lignée du Prophète ﷺ, qui passe par Ibrahim et non par Azar.

Qui fut sacrifié : Isma’il ou Ishaq ? Isma’il, selon la position dominante des savants sunnites, pour les raisons données à la notice d’Ibrahim ; Ishaq, selon la Bible et une minorité de rapports anciens. Le Coran ne le nomme pas, et c’est la seule raison pour laquelle la question a pu se poser.

Ibrahim a-t-il abandonné Hajar et son fils ? Il les a laissés sur l’ordre d’Allah, avec des provisions, en priant pour eux, et Hajar l’a compris : « Alors Il ne nous abandonnera pas. » Il revint trois fois. La question ne se pose que si l’on retire l’ordre divin du récit ; avec lui, c’est l’épreuve la plus haute de la confiance, et le hadith la raconte avec une tendresse qui ne laisse aucune place à l’idée d’abandon.

Pourquoi Lut a-t-il offert ses filles ? Selon la majorité des exégètes, « mes filles » désigne les femmes de la cité, dont le prophète est le père spirituel, offertes en mariage licite ; selon d’autres, ses propres filles, en mariage. Dans les deux cas, il s’agit d’un mariage, et non d’une livraison ; et la phrase vise à détourner la foule de ses hôtes vers ce qui est permis. Le Coran ajoute qu’ils répondirent n’avoir « aucun droit » sur elles — ils n’en voulaient pas.

Les prophètes ont-ils épousé leurs proches ? Sara était la cousine d’Ibrahim, Rifqa celle d’Ishaq, Lea et Rahil celles de Ya’qub ; les mariages entre cousins étaient la règle des sociétés tribales, et le Coran les permet. Les récits qui font de Sara la sœur d’Ibrahim sont rejetés ; « ma sœur » dans le hadith signifie « en religion ».

Ya’qub a-t-il trompé son père pour obtenir la bénédiction ? La Bible le dit (Genèse 27) ; les savants musulmans le rejettent, parce qu’un prophète ne ment pas et parce que le Coran ne le dit pas. Ibn Kathir rapporte l’épisode en le signalant comme isra’iliyyat que l’on ne croit pas.

Pourquoi le Coran ne date-t-il rien ? Parce qu’il n’est pas un livre d’histoire, mais de guidance : « Dans leurs récits, il y a une leçon pour les doués d’intelligence » (12:111). Il donne les noms, les peuples, les fautes, les châtiments et les délivrances ; il tait les dates, les âges, les lieux précis — tout ce qui ne change rien à la leçon. Ce dossier donne des dates approximatives pour orienter le lecteur, non pour compléter le Coran.

13. Le hadith « Allah créa Adam à Son image » est-il anthropomorphique ? Le hadith (Bukhari 6227) dit ’ala suratihi, « à sa forme », et le pronom a deux lectures : à la forme d’Adam — c’est-à-dire tel qu’il fut, adulte, sans passer par l’enfance, sans que sa forme change ; ou à l’image d’Allah, au sens où un hadith de Muslim (2612) dit « Allah créa Adam à Son image » à propos de celui qui frappe un visage. Les savants sunnites qui retiennent la seconde lecture précisent aussitôt qu’il s’agit d’un honneur — Allah a des attributs, l’ouïe, la vue, la parole, et Adam les a reçus d’une façon qui ne ressemble pas aux Siens (« rien n’est semblable à Lui », 42:11) — et non d’une ressemblance de corps. Ibn Taymiyya soutient cette lecture avec cette réserve ; al-Nawawi et d’autres préfèrent la première, ou l’attribution à Adam (« l’image d’Adam »). Le hadith n’a donc jamais été lu comme donnant à Allah un corps.

14. Ibrahim a-t-il douté, quand il demanda comment Allah ressuscite les morts ? Non : le hadith « nous sommes plus en droit de douter qu’Ibrahim » (Bukhari 3372) est une négation par comparaison — si le doute avait été possible, il l’aurait été pour nous avant lui, et il ne l’est pas. « Pour que mon cœur soit apaisé » (2:260) demande la certitude de la vue après celle du savoir. ’Uzayr fit la même demande, et Allah y répondit de même : Il ne l’accorde qu’à ceux qui croient déjà.

15. Pourquoi Allah a-t-Il placé l’arbre devant Adam s’Il savait qu’il en mangerait ? Parce que l’homme est créé pour l’épreuve — « pour vous éprouver, lequel de vous agit le mieux » (67:2) —, que la science d’Allah n’est pas une contrainte — Adam a choisi, et le Coran dit « il désobéit » (20:121) —, et que sa faute devait devenir le modèle du repentir. Le hadith d’Adam et Musa (Bukhari 6614) enseigne qu’on ne reproche pas à un homme une faute pardonnée en invoquant le décret ; il n’enseigne pas qu’on la commet parce qu’elle est décrétée. Al-Ghazali : le Jardin était le lieu de l’apprentissage ; la terre est celui de l’examen.

16. Le Coran copie-t-il la Bible ? Il raconte les mêmes prophètes, et diverge sur les points que ce dossier a signalés : l’ivresse de Nuh, le mensonge de Ya’qub, l’inceste des filles de Lut, le sacrifié, le veau d’Harun, l’adultère de Dawud, l’idolâtrie de Sulayman, la crucifixion. Pour le musulman, la ressemblance vient d’une source commune — la révélation, dont la Bible garde des traces et le Coran la version préservée —, et les divergences sont précisément là où la Bible a été altérée. Pour l’historien non musulman, la ressemblance vient d’un milieu commun. Le dossier ne tranche pas ce débat de croyance ; il constate que le Coran, quand il diverge, diverge toujours dans le sens de la dignité des prophètes, jamais dans celui du merveilleux gratuit — et que Muhammad ﷺ, illettré, ne pouvait avoir lu la Genèse en hébreu.

17. Comment expliquer les châtiments collectifs — le Déluge, le vent, le Cri — qui frappent aussi les enfants ? Le Coran affirme que les prophètes furent envoyés, que l’avertissement fut donné, souvent des siècles durant, et que le châtiment n’atteint que les injustes (11:67 ; 7:72). Pour les enfants et les innocents, les savants disent trois choses : Allah les fait mourir avec le peuple mais ne les châtie pas — la mort n’est pas le châtiment, le Feu l’est ; les enfants des mécréants morts avant l’âge de raison sont, selon l’opinion majoritaire, au Paradis ou confiés à la science d’Allah (Bukhari 1384) ; et le châtiment collectif est, dans le Coran, un événement unique par peuple, après un refus total et une demande explicite — ’Ad, Thamud, Sodome ont demandé qu’on hâte le châtiment. Le hadith sur la brebis et le troupeau — « puis chacun sera ressuscité selon son intention » (Bukhari 2118) — pose que le sort dans l’au-delà est individuel, même quand la mort est collective.

18. Les « Arabes disparus » (’Ad, Thamud) sont-ils des mythes ? Thamud est attesté hors du Coran : dans les annales assyriennes de Sargon II (VIIIe siècle av. J.-C.), chez Pline et Ptolémée, et par les inscriptions « thamoudéennes » du nord de l’Arabie. ’Ad n’est connu que par la tradition arabe et le Coran, mais la région d’al-Ahqaf, la route de l’encens et la cité effondrée de Shisr montrent qu’une civilisation y a prospéré puis disparu. Le Coran ne demande pas à l’archéologie de le confirmer, et l’archéologie ne le contredit pas.

19. Pourquoi Allah a-t-Il permis à Iblis de tenter l’humanité jusqu’à la fin ? Iblis demanda un délai, et Allah le lui accorda (7:14-15), avec une limite : « tu n’auras aucun pouvoir sur Mes serviteurs » (15:42) — aucun pouvoir de contrainte, seulement de suggestion. Les exégètes : le délai accordé à Iblis est la face inverse de l’épreuve accordée à l’homme ; sans tentateur, pas de mérite. Et le Coran donne aussitôt les armes : le refuge auprès d’Allah (7:200), le rappel, et la conscience qu’Iblis est un ennemi déclaré (35:6).

20. Que faire des tombeaux attribués aux prophètes — visiter, ou éviter ? Aucun tombeau de prophète n’est établi avec certitude en dehors de celui du Prophète ﷺ à Médine et, par continuité historique, de ceux d’Ibrahim, d’Ishaq et de Ya’qub à Hébron. Les autres sont des traditions locales, souvent tardives. Les visiter n’est pas interdit — visiter les tombes rappelle la mort —, à trois conditions posées par les savants : ne pas affirmer ce qui n’est pas établi, ne pas y accomplir de rite qui ne convient qu’à Allah, et ne pas y voir un lieu de pèlerinage — « ne prenez pas ma tombe pour un lieu de fête » (Abu Dawud 2042). L’exemple à suivre est celui du Prophète ﷺ à al-Hijr : passer en craignant, non en vénérant.

3. Glossaire

  • Nabi / rasul — Prophète / messager ; tout messager est prophète, non l’inverse.
  • Ulu al-’azm — Les cinq messagers « doués de résolution » : Nuh, Ibrahim, Musa, ’Isa, Muhammad ﷺ.
  • ’Isma — L’infaillibilité des prophètes dans la transmission et les péchés majeurs.
  • Mu’jiza — Le miracle donné à un prophète comme preuve.
  • Isra’iliyyat — Récits d’origine juive ou chrétienne entrés dans les tafsirs.
  • Khalil — L’ami intime ; titre d’Ibrahim.
  • Siddiq — Le véridique ; titre d’Idris, d’Ibrahim, de Yusuf, de Maryam.
  • Asbat — Les douze tribus issues des fils de Ya’qub.
  • Al-’Arab al-ba’ida — Les « Arabes disparus » : ’Ad, Thamud, Tasm, Jadis.
  • Al-’Arab al-musta’riba — Les « Arabes arabisés », descendants d’Isma’il.
  • Al-Ahqaf — Les dunes ; pays de ’Ad.
  • Al-Hijr — Pays de Thamud ; Mada’in Salih.
  • Al-Judi — Montagne où s’arrêta l’arche.
  • Al-Mu’tafikat — Les cités renversées du peuple de Lut.
  • Hijr Isma’il — Le demi-cercle contre la Ka’ba.
  • Maqam Ibrahim — La pierre où se tint Ibrahim pour bâtir.
  • Al-Khalil — Hébron, ville du tombeau d’Ibrahim.
  • Sabr jamil — La « belle patience » de Ya’qub.

4. Bibliographie classique

Coran et exégèse — al-Tabari, Jami’ al-bayan ; al-Baghawi, Ma’alim al-tanzil ; Ibn ’Atiyya, al-Muharrar al-wajiz ; al-Razi, Mafatih al-ghayb ; al-Qurtubi, al-Jami’ li-ahkam al-Qur’an ; Ibn Kathir, Tafsir al-Qur’an al-’Azim ; al-Shawkani, Fath al-Qadir ; al-Sa’di, Taysir al-Karim al-Rahman.

Histoires des prophètes — Ibn Kathir, Qisas al-anbiya’ (extrait d’al-Bidaya wal-Nihaya, tome 1) ; al-Tha’labi, ‘Ara’is al-majalis fi qisas al-anbiya’ ; al-Kisa’i, Qisas al-anbiya’ (populaire, à lire avec réserve) ; Ibn Ishaq, al-Mubtada’ (fragments chez al-Tabari).

Hadiths — al-Bukhari, al-Sahih, chapitre « Ahadith al-anbiya’ » (Récits des prophètes) ; Muslim, al-Sahih, chapitres « al-Iman » (l’Isra’) et « al-Fada’il » ; al-Tirmidhi, Abu Dawud, Ibn Majah, Ahmad, al-Hakim, Ibn Hibban pour les hadiths cités.

Histoire — al-Tabari, Tarikh al-rusul wal-muluk, tome 1 ; Ibn al-Athir, al-Kamil, tome 1 ; Ibn Khaldun, al-Muqaddima (sur les exagérations concernant la taille des anciens).

Pour le lecteur non musulman — la Genèse (chapitres 1-50) pour les récits parallèles, avec la grille de lecture exposée en Partie I, section 8.

7. Inventaire des récits à écarter — série 1

  • L’arbre d’Adam nommé (blé, vigne, figuier) : isra’iliyyat ; le Coran l’a tu.
  • Adam en Inde, Hawwa’ à Jedda, la rencontre à ’Arafat : traditions sans chaîne solide ; l’étymologie de ’Arafat est populaire.
  • La Ka’ba bâtie par Adam : chaînes faibles ; le Coran attribue les fondations à Ibrahim et Isma’il.
  • Idris premier tailleur, premier astronome : rapports de Wahb, sans source prophétique.
  • Les dimensions de l’arche, le bois de teck, les trois étages : Genèse 6.
  • Sam, Ham et Yafith, pères des Arabes, des Noirs et des Turcs : chaîne faible (Tirmidhi 3931).
  • Iram cité d’or de Shaddad ibn ’Ad : fable, dit Ibn Kathir.
  • Ibrahim né dans une grotte, nourri par ses doigts : populaire.
  • Namrud tué par un moustique : isra’iliyyat.
  • Le scorpion et Abu Bakr — hors sujet ici — et le loup qui parle à Ya’qub : populaires.
  • La chemise d’Ibrahim dans l’amulette de Yusuf : al-Tha’labi, sans chaîne.
  • Les tombeaux d’Adam, Nuh, Hud, Salih, Lut, Isma’il (le Hijr) : traditions locales, jamais établies.

Raconter ces récits n’est pas interdit ; les présenter comme certains l’est.

Note sur les références : les numéros de hadith sont donnés à titre indicatif d’après les grands recueils et peuvent différer selon les éditions ; chacun se vérifie dans le recueil cité ou sur sunnah.com.

Et Allah est le plus savant.