XXIV. Les critiques du taqlīd — Faut-il suivre une école juridique ?

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Quatrième partie — Les livres des savants · Chapitre XXIV sur XXVIII

XXIV. Les critiques du taqlīd

Termes et graphies : taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid) · uṣūl al-fiqh (usul al-fiqh).

Il faut connaître les critiques pour comprendre le débat, et surtout pour mesurer ce qu’ils disent vraiment. La plupart d’entre eux n’invitent pas le commun à interpréter seul les textes. Ils contestent le mot taqlīd, ou l’attachement à un seul homme, mais demandent eux aussi au non-savant d’interroger les savants.

1. Ibn Ḥazm (m. 456, ẓāhirite), al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām et Marātib al-ijmāʿ

الإحكام في أصول الأحكام (éd. Aḥmad Shākir, Dār al-Āfāq al-Jadīda) et مراتب الإجماع (Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya).

Thèse. Le taqlīd est interdit à tous, au savant comme au commun. Chacun fait l’effort qu’il peut. L’effort du commun consiste à demander au savant si sa réponse est bien l’ordre d’Allah et de Son Messager.

Passages clés :

  • Iḥkām, 6/59. Le chapitre 36 s’intitule « De l’invalidité du taqlīd » (الباب السادس والثلاثون في إبطال التقليد).
  • Iḥkām, 6/151. « Le taqlīd est interdit à l’esclave ramené de son pays, à l’homme du commun, à la jeune fille recluse et au berger dans les hauteurs des montagnes, comme il est interdit au savant érudit, sans différence » (فالتقليد حرام على العبد المجلوب من بلده والعامي والعذراء المخدرة والراعي في شعف الجبال كما هو حرام على العالم المتبحر ولا فرق).
  • Iḥkām, 6/152. « L’effort de l’homme du commun, quand il interroge le savant sur sa religion et que celui-ci lui répond, est de lui demander : “Est-ce ainsi que l’ont ordonné Allah et Son Messager ?” S’il répond oui, il prend son avis. »
  • Marātib al-ijmāʿ, 1/175. « Ils se sont accordés que rechercher les facilités de toute interprétation, sans Livre ni Sunna, est une perversité illicite » (واتفقوا أن طلب رخص كل تأويل بلا كتاب ولا سنة فسق لا يحل).

Une précision importante. La formule souvent citée au nom d’Ibn Ḥazm, « rechercher les facilités de chaque école », ne correspond pas au texte de l’édition consultée, qui dit « de toute interprétation » (رخص كل تأويل). Il faut citer le libellé exact.

Arguments. Les versets 7:3 (« Suivez ce qui vous a été révélé »), 39:17-18 et 4:59 ; un consensus revendiqué des trois premières générations contre le fait de suivre un seul homme en tout ; les paroles des imams interdisant qu’on les suive aveuglément.

Réponses qui lui ont été faites. Shāh Waliyyullāh limite sa position aux trois cas exposés au chapitre XXIII. Ibn Taymiyya a contesté plusieurs de ses revendications de consensus. Surtout, la méthode qu’il propose au commun revient à interroger le savant et à lui faire confiance quand il répond « oui » : le commun reste dépendant de celui qui sait.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

2. Al-Ṣanʿānī (m. 1182), Irshād al-nuqqād ilā taysīr al-ijtihād

إرشاد النقاد إلى تيسير الاجتهاد — « Le guide des critiques vers la facilité de l’ijtihād » (éd. Ṣalāḥ al-Dīn Maqbūl Aḥmad, al-Dār al-Salafiyya).

Thèse. Accepter qu’un spécialiste déclare un hadith authentique n’est pas du taqlīd : c’est accepter la parole d’un homme digne de confiance. Et les sciences de l’ijtihād ayant été rassemblées dans des livres, l’ijtihād est plus facile aujourd’hui qu’autrefois.

Passages clés :

  • p. 103. « La vérité sans ombre est de juger que l’ijtihād est facile à notre époque, et plus facile qu’aux époques passées. »
  • p. 104. Dire que l’ijtihād est impossible serait de l’ingratitude envers ce bienfait, mais « il faut d’abord laver sa pensée des souillures du fanatisme » (إلا أنه لا بد مع ذلك أولا من غسل فكرته عن أدران العصبية).

Limite de l’argument. Al-Ṣanʿānī parle de l’étudiant qui a les outils, pas du commun. Que les livres soient disponibles ne donne pas la capacité de s’en servir : c’est précisément ce que le non-savant n’a pas.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

3. Ṣāliḥ al-Fullānī (m. 1218), Īqāẓ himam ulī al-abṣār

إيقاظ همم أولي الأبصار للاقتداء بسيد المهاجرين والأنصار — « L’éveil de ceux qui ont des yeux, pour suivre le maître des émigrés et des auxiliaires » (Dār al-Maʿrifa).

Thèse. Le livre rassemble les paroles des quatre imams et de leurs disciples interdisant qu’on les suive contre un texte. Al-Fullānī admet que le commun suive sans connaître la preuve, mais il condamne l’attachement à une école dont on interdit de sortir.

Passages clés :

  • p. 1-2. Les paroles des imams « déclarent explicitement interdit de les suivre après qu’un texte les contredisant est parvenu… et que seul l’homme du commun peut suivre sans preuve ni argument » (وأنه ليس لغير العامي تقليد بغير برهان وحجة).
  • p. 70, citant Muḥammad Ḥayāt al-Sindī : l’attachement à des écoles déterminées, chacun interdisant de passer de l’une à l’autre, « est ignorance, innovation et abus ».

Réponses qui lui ont été faites. Shāh Waliyyullāh, et les uṣūlistes malikites pour qui l’attachement à une école est l’avis le plus correct. On remarque aussi qu’al-Fullānī lui-même reconnaît au commun le droit de suivre sans preuve : sa critique vise le fanatisme, pas l’apprentissage.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

4. Al-Shawkānī (m. 1250), al-Qawl al-mufīd fī adillat al-ijtihād wa-l-taqlīd et Irshād al-fuḥūl

القول المفيد في أدلة الاجتهاد والتقليد (éd. ʿAbd al-Raḥmān ʿAbd al-Khāliq, Dār al-Qalam) et إرشاد الفحول (éd. Aḥmad ʿAzzū ʿInāya, Dār al-Kitāb al-ʿArabī).

Thèse. Le taqlīd consiste à accepter un avis personnel ; accepter une transmission n’en est pas un. Ce que fait le commun en interrogeant un savant n’est donc pas, selon lui, du taqlīd, mais une demande de la règle d’Allah. Il juge le taqlīd blâmable et la thèse de la fermeture de l’ijtihād « une innovation honteuse ».

Passages clés :

  • Qawl, p. 36. « Accepter une transmission n’a rien d’un taqlīd ; c’est même l’inverse de la définition du muqallid. »
  • Qawl, p. 63, sous le titre « Affirmer que la porte de l’ijtihād est fermée est une innovation honteuse » : il qualifie le taqlīd de « mère des innovations » (أم البدع).
  • Irshād, 2/244. « L’interdiction du taqlīd, si ce n’est un consensus, est l’école de la majorité. » Les compagnons, selon lui, ne pratiquaient pas le taqlīd : celui qui avait moins de science interrogeait le savant, qui lui répondait par les textes.
  • Irshād, 2/252. Sur l’attachement à une école, il rapporte deux avis, l’obligation (al-Kiyā) et l’absence d’obligation (Ibn Burhān et al-Nawawī), et cite Aḥmad : « Ne contrains pas les gens à ton école, ils seraient dans la gêne. »

Réponses qui lui ont été faites.

  • Al-Shawkānī rapporte lui-même un troisième avis, celui des disciples des quatre écoles : le taqlīd est obligatoire pour le commun et interdit au mujtahid. Il l’écarte au motif que les muqallids ne comptent pas dans le consensus. Mais cet avis est précisément celui de la majorité des juristes, et sa revendication d’une majorité contre le taqlīd est contestée.
  • Sa distinction entre « accepter une transmission » et « suivre un avis » ne change pas la situation du commun. Quand le savant lui répond « Allah a ordonné ceci », le commun ne peut pas vérifier que le texte est authentique, qu’il n’est pas abrogé et qu’il est bien compris. Il fait confiance au savant : c’est ce que les juristes appellent taqlīd.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

5. Muḥammad al-Amīn al-Shinqīṭī (m. 1393, malikite d’origine), Aḍwāʾ al-bayān, commentaire du verset 47:24

أضواء البيان في إيضاح القرآن بالقرآن, au verset « Ne méditent-ils pas le Coran ? » (47:24).

Thèse. Le savant mauritanien consacre à ce verset une longue discussion en trois questions, la plus nuancée parmi les critiques.

  • Il refuse l’idée, attribuée à al-Qarāfī, que seul le mujtahid peut méditer le Coran et agir selon lui, et réfute nommément l’auteur de Nashr al-bunūd.
  • Il affirme que le taqlīd permis existe et fait quasiment l’unanimité : « Le taqlīd permis, sur lequel presque aucun musulman ne diverge, est celui de l’homme du commun envers un savant qualifié pour rendre des avis, dans une question qui lui arrive » (أما التقليد الجائز الذي لا يكاد يخالف فيه أحد من المسلمين فهو تقليد العامي عالما أهلا للفتيا في نازلة نزلت به).
  • Il juge que l’attachement à un seul savant déterminé est postérieur aux trois premières générations : « Suivre un savant déterminé fait partie des innovations du IVᵉ siècle ; que celui qui prétend le contraire nous désigne un seul homme des trois premières générations qui se soit engagé dans l’école d’un seul homme déterminé. »
  • Il excuse celui qui est contraint au taqlīd par nécessité : l’incapable, l’empêché, celui qui est en cours d’apprentissage. « Quant à celui qui peut apprendre et le néglige, c’est lui qui n’est pas excusé. »
  • Il demande envers les imams l’amour, le respect et l’alliance, et juge « très laide » la phrase selon laquelle celui qui sort des quatre écoles est égaré et égare.

Réponses qui lui ont été faites. Les juristes malikites des Marāqī, qu’il cite lui-même. Et sa propre formule montre la convergence : le taqlīd du commun envers un savant qualifié est permis selon lui, et il fait presque l’unanimité.

Fiabilité : vérifié dans le texte ; discussion située au vol. 7 de l’édition de l’Académie du fiqh (vers les p. 423 et 457-618).

Ce que les critiques concèdent

Lu de près, le camp critique concède l’essentiel de ce que défendent les juristes des écoles :

  • Ibn Ḥazm demande au commun d’interroger le savant et de prendre sa réponse s’il affirme qu’elle est l’ordre d’Allah.
  • Al-Fullānī admet que le commun suive sans preuve.
  • Al-Shawkānī admet que le commun interroge le savant et agisse selon sa réponse, en refusant seulement de l’appeler taqlīd.
  • Al-Shinqīṭī déclare le taqlīd du commun permis et presque unanime.

Le désaccord réel porte donc sur deux points : l’attachement à une école déterminée, et le nom à donner à la démarche du commun. Il ne porte pas sur la question de savoir si le non-savant peut se passer des savants.

Et Allah est le plus savant.