XXIII. Les époques postérieures : codification et équilibre — Faut-il suivre une école juridique ?

Accueil › Théologie › Faut-il suivre une école juridique ? › Chapitre XXIII

Quatrième partie — Les livres des savants · Chapitre XXIII sur XXVIII

XXIII. Les époques postérieures : codification et équilibre

Termes et graphies : madhāhib (madhahib) · taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid).

Après le VIIIᵉ siècle, la question ne disparaît pas. Les juristes des écoles fixent la position de l’obligation dans les manuels enseignés, tandis que des savants comme Shāh Waliyyullāh cherchent un équilibre entre l’attachement aux quatre écoles et le refus du fanatisme.

1. Al-Suyūṭī (m. 911, shafiʿite), Jazīl al-mawāhib fī ikhtilāf al-madhāhib et al-Radd ʿalā man akhlada ilā al-arḍ

جزيل المواهب في اختلاف المذاهب — « Les dons abondants, sur la divergence des écoles », et الرد على من أخلد إلى الأرض وجهل أن الاجتهاد في كل عصر فرض — « Réponse à celui qui s’est attaché à la terre et a ignoré que l’ijtihād est une obligation à chaque époque ».

Thèse. Dans le premier livre, la divergence entre les écoles est un bienfait pour la communauté : « Sache que la divergence des écoles dans cette communauté est un grand bienfait et un immense mérite » (اعلم أن اختلاف المذاهب في هذه الملة نعمة كبيرة، وفضيلة عظيمة). Les compagnons ont divergé sans hostilité. Dans le second, il affirme que l’ijtihād est une obligation collective (farḍ kifāya) à chaque époque, et il blâme ceux qui tiennent toute prétention à l’ijtihād pour un mal.

Portée. Al-Suyūṭī montre que l’attachement aux écoles et le maintien de l’ijtihād ne s’opposent pas : il faut des mujtahids dans chaque génération, et le commun suit les écoles qu’ils servent.

Fiabilité : vu en source secondaire (Jazīl, éd. al-Maktab al-Islāmī).

2. Al-Shaʿrānī (m. 973, shafiʿite), al-Mīzān al-kubrā

الميزان الكبرى — « La grande balance »

Thèse. La Loi est venue sur deux degrés, l’allègement et la rigueur, et chaque avis d’un imam mujtahid se rattache à l’un d’eux : « La Loi est venue sur deux degrés, l’allègement et la rigueur, chacun ayant ses hommes » (فإن الشريعة قد جاءت على مرتبتين تخفيف وتشديد ولكل منهما رجال). Le croyant fort reçoit la rigueur, le faible la dispense. La contradiction apparente entre les écoles disparaît alors : toutes sont sur une guidance.

Objection. La théorie peut devenir, mal comprise, une porte vers la recherche des facilités. Les juristes malikites, comme l’auteur de Nashr al-bunūd, maintiennent pour cette raison l’interdiction de chercher les facilités.

Fiabilité : vu en source secondaire (Makhlūf, Shajarat al-nūr al-zakiyya, 1/56).

3. Al-Laqānī (m. 1041, malikite), Jawharat al-tawḥīd, et son commentaire par al-Bājūrī (m. 1276), Tuḥfat al-murīd

جوهرة التوحيد et تحفة المريد

Thèse. Ce poème de croyance, enseigné dans tout le monde sunnite, affirme l’obligation de suivre l’un des imams :

« ومالك وسائر الأئمة … كذا أبو القاسم هداة الأمة / فواجب تقليد حبر منهم … كذا حكى القوم بلفظ يفهم »

« Mālik et les autres imams, ainsi qu’Abū al-Qāsim [al-Junayd], sont les guides de la communauté ; il est donc obligatoire de suivre un savant parmi eux, ainsi l’ont rapporté les savants en termes clairs. »

Al-Bājūrī précise dans son commentaire qu’il n’est pas permis de suivre d’autres imams, fussent-ils des compagnons, parce que leurs doctrines n’ont été ni consignées ni fixées (ولا يجوز تقليد غيرهم، ولو كانوا من الصحابة؛ لأن مذاهبهم لم تدون، ولم تضبط).

Portée. C’est la formulation la plus nette de l’obligation chez les juristes postérieurs. Il faut comprendre la précision d’al-Bājūrī : elle ne rabaisse pas les compagnons, elle constate que leurs avis ne nous sont pas parvenus sous la forme d’un système complet et vérifié.

Fiabilité : vers vérifié dans plusieurs sources ; glose d’al-Bājūrī vue en source secondaire (al-Ashqar, al-Madkhal ilā dirāsat al-madāris, Dār al-Nafāʾis, 1418).

4. Shāh Waliyyullāh al-Dihlawī (m. 1176), ʿIqd al-jīd, al-Inṣāf et Ḥujjat Allāh al-bāligha

عقد الجيد في أحكام الاجتهاد والتقليد — « Le collier précieux, sur les règles de l’ijtihād et du taqlīd » ; الإنصاف في بيان أسباب الاختلاف — « L’équité, sur les causes de la divergence » ; حجة الله البالغة — « L’argument décisif d’Allah ».

Thèse. Shāh Waliyyullāh défend les quatre écoles tout en condamnant le fanatisme. Suivre les quatre écoles comporte un grand intérêt, et s’en détourner toutes un grand mal, pour trois raisons : la chaîne de transmission, l’ordre de suivre le grand nombre (al-sawād al-aʿẓam), et la corruption des époques tardives.

Passages clés :

  • ʿIqd al-jīd, p. 13 (éd. Muḥibb al-Dīn al-Khaṭīb, al-Maṭbaʿa al-Salafiyya), chapitre « باب تأكيد الأخذ بهذه المذاهب الأربعة » : « Sache que suivre ces quatre écoles comporte un grand intérêt, et s’en détourner toutes un grand mal » (اعلم أن في الأخذ بهذه المذاهب الأربعة مصلحة عظيمة وفي الإعراض عنها كلها مفسدة كبيرة).
  • ʿIqd al-jīd, p. 15-16. Celui qui interdit au hanafite de consulter un juriste shafiʿite « contredit le consensus des premiers siècles ».
  • Ḥujjat Allāh al-bāligha, 1/263 (éd. al-Sayyid Sābiq, Dār al-Jīl) : « Ces quatre écoles consignées et établies : la communauté, ou ceux qui comptent en elle, s’est accordée sur la licéité de les suivre jusqu’à ce jour » (إن هذه المذاهب الأربعة المدونة المحررة قد اجتمعت الأمة – أو من يعتد به منها – على جواز تقليدها إلى يومنا هذا).
  • Même page, contre le fanatisme. Après les premières générations vinrent des générations vivant dans le pur taqlīd, « ne distinguant plus le vrai du faux ».
  • Al-Inṣāf, p. 68 (éd. Abū Ghudda, Dār al-Nafāʾis) : « Aux Iᵉʳ et IIᵉ siècles, les gens ne s’accordaient pas à suivre une seule école déterminée. »

Sa lecture d’Ibn Ḥazm. Il ne rejette pas l’interdiction du taqlīd posée par Ibn Ḥazm : il la limite à trois cas. Elle vise celui qui a une part d’ijtihād, celui à qui un hadith clair et non abrogé est apparu, et l’homme du commun qui croit son imam infaillible et refuse de le quitter même face à la preuve. Pour le reste, le suivi des quatre écoles est légitime.

Portée. C’est la position la plus équilibrée de la tradition. Elle affirme à la fois l’utilité des écoles, le consensus sur la licéité de les suivre, et l’interdiction du fanatisme qui empêche de consulter un savant d’une autre école.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

5. Sīdī ʿAbd Allāh al-ʿAlawī al-Shinqīṭī (m. 1233), Marāqī al-suʿūd et Nashr al-bunūd

مراقي السعود et son commentaire نشر البنود (éd. Maṭbaʿat Faḍāla, Maroc, 2 vol.). C’est la référence malikite des fondements du droit, enseignée de la Mauritanie au Maroc.

Thèse. Le non-mujtahid ne peut pas agir directement selon le sens d’un texte, car il ignore les « accidents » qui peuvent l’affecter. Il doit suivre les écoles consignées, et selon l’avis le plus correct, s’attacher à une école déterminée. La recherche des facilités est interdite à tous.

Passages clés :

  • 2/265. Vers et commentaire : « من لم يكن مجتهدا فالعمل … منه بمعنى النص مما يحظل » — le non-mujtahid est empêché d’agir selon le sens d’un texte, « à cause des accidents possibles, abrogation, restriction, spécification ; seul le taqlīd d’un mujtahid le dégage devant Allah, comme l’a dit al-Qarāfī » (فلا يخلصه من الله إلا تقليد مجتهد قاله القرافي).
  • 2/264. Le commun suit l’un des quatre imams « en raison de la confiance dans leurs écoles du fait qu’elles sont consignées » (للثقة بمذاهبهم لتدوينها).
  • 2/348. « L’avis le plus correct chez eux est que l’homme du commun doit s’attacher à une école déterminée » (اعلم أن الأصح عندهم أنه يجب على العامي… التزام مذهب معين).
  • 2/349-350. « L’interdiction de rechercher les facilités vaut pour celui qui est attaché à une école comme pour les autres » (وامتناع تتبع الرخص شامل لملتزم مذهب معين وغيره). Il signale qu’al-Qarāfī a refusé une définition trop large de cette recherche, et qu’on l’a permise à celui qui souffre de waswās.

Arguments. Les accidents des textes que seul le mujtahid maîtrise ; la fiabilité des écoles consignées ; le changement d’école pratiqué par de grands savants comme al-Ghazālī, al-Ṭaḥāwī et Ibn Daqīq al-ʿĪd, pour une raison sérieuse.

Fiabilité : vérifié dans le texte.

6. Ibn ʿĀbidīn (m. 1252, hanafite), Radd al-muḥtār et Sharḥ ʿUqūd rasm al-muftī

رد المحتار على الدر المختار et شرح عقود رسم المفتي.

Thèse. Le mufti et celui qui pratique ne peuvent pas choisir à leur guise entre deux avis : juger selon l’avis non retenu de l’école est contraire au consensus. Ibn ʿĀbidīn rapporte aussi la formule connue : « le commun n’a pas d’école, son école est celle de son mufti ».

Passages clés :

  • Radd al-muḥtār, 4/80 (Dār al-Fikr) : « Ils ont dit : l’homme du commun n’a pas d’école, son école est celle de son mufti » (قالوا العامي لا مذهب له، بل مذهبه مذهب مفتيه). L’école n’appartient qu’à celui qui a une certaine capacité d’examen ; celui qui dit seulement « je suis hanafite » ne le devient pas par cette seule parole.
  • Même page. Les juristes emploient les formules interdisant de changer d’école « par crainte qu’on se joue des écoles des mujtahids » (خوفا من التلاعب بمذاهب المجتهدين).
  • 1/74 et 3/508. « Juger et rendre un avis selon l’avis non retenu est ignorance et rupture du consensus » (الحكم والفتيا بالقول المرجوح جهل وخرق للإجماع).
  • 3/508. Le suivi d’un autre avis, même permis à sa condition, « vaut pour celui qui agit pour lui-même, non pour le mufti qui répond à autrui ».
  • Sharḥ ʿUqūd rasm al-muftī. Il n’est permis ni au mufti ni à celui qui pratique de choisir l’avis qu’il veut entre deux avis, sans examen.

Portée. Ibn ʿĀbidīn montre que l’interdiction de changer d’école n’est pas un texte révélé, mais une protection contre le jeu avec la religion. Et il rappelle que le musulman ordinaire suit en pratique le savant qu’il interroge, ce qui rend décisif le choix de ce savant.

Fiabilité : Radd al-muḥtār vérifié dans le texte ; Sharḥ ʿUqūd vu en source secondaire.

Et Allah est le plus savant.