Accueil › Théologie › Faut-il suivre une école juridique ? › Chapitre XIV
Deuxième partie — Juger · Chapitre XIV sur XXVIII
XIV. Les dérives, dans les deux sens
Termes et graphies : madhhab (aussi écrit madhab ou mazhab : école juridique) · ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid) · dalil (preuve).
Le fanatisme d’école d’un côté, le « sans école » mal compris de l’autre. Ce chapitre vise le taʿaṣṣub, le fanatisme, jamais l’affiliation elle-même.
Le fanatisme d’école
Suivre une école n’est pas l’adorer. Shāh Waliyyullāh, dans Ḥujjat Allāh al-bāligha, nomme les excès de l’affiliation, parmi lesquels : tenir pour invalide la prière derrière un imam d’une autre école ; traiter son imam comme infaillible ; et, pour celui qui a les compétences, s’accrocher par esprit de clan à un avis dont il sait qu’il contredit une preuve authentique et claire. Ces attitudes sont condamnées, et remarque que la troisième reprend exactement la parole d’al-Shāfiʿī, appliquée à celui à qui elle s’adresse vraiment : le savant compétent. Ibn Taymiyya va plus loin : celui qui prend parti pour un imam déterminé, Mālik, al-Shāfiʿī, Abū Ḥanīfa ou Aḥmad, contre les autres, ressemble aux sectes qui prenaient parti pour un compagnon contre les autres (Majmūʿ al-fatāwā, 22/252). Les propres paroles des imams interdisant de les suivre aveuglément sont ici les plus utiles : elles prouvent que le madhhab classique n’a jamais été conçu comme une autorité infaillible. Pour le musulman ordinaire, il suffit de garder ceci : en dehors du Prophète ﷺ, tout savant peut se tromper, et il en sera récompensé s’il a correctement cherché.
L’histoire a connu ces excès, et il ne faut pas les cacher : pendant des siècles, des emplacements de prière distincts par école ont entouré la Kaaba, avec des prières décalées autour de la même Maison ; des querelles d’étudiants ont parfois mal tourné. Rien de cela ne vient des imams. On rapporte, dans les biographies de Mālik, que l’imam refusa au calife al-Manṣūr d’imposer le Muwaṭṭaʾ à tout l’empire, au motif que les gens avaient reçu des transmissions différentes ; al-Zarkashī cite ce récit parmi les arguments contre l’obligation d’une école unique (al-Baḥr al-muḥīṭ, 8/374), et Aḥmad disait à un élève : « Ne contrains pas les gens à ton école, ils seraient dans la gêne. » Et Ibn Rajab conclut son épître par un avertissement à celui qui passe sa vie à réfuter les imams et à chercher leurs erreurs : sa vanité grossira jusqu’à demander « qui est plus savant que moi ? », et il rejoindra le sort de ceux que la prétention consume.
Le « sans école » d’aujourd’hui
Ibn Rajab, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, constatait déjà que des gens se prétendaient mujtahid et sortaient des quatre écoles, certains à raison, d’autres non. Le phénomène n’est pas nouveau ; sa diffusion l’est.
Il faut ici être scrupuleusement juste, et distinguer deux choses que le débat mélange sans cesse. D’un côté, des savants qualifiés, hier comme aujourd’hui, ont développé une méthode personnelle de tarjīḥ, en pleine connaissance des sciences requises : on peut discuter leurs choix, on ne peut pas les traiter en débutants. De l’autre, des débutants sélectionnent des avis sur Internet en s’imaginant indépendants : c’est à eux, et à eux seuls, que s’adresse la critique de ce chapitre. Une personne qui n’a pas les outils de l’ijtihād ne devient pas indépendante parce qu’elle refuse l’étiquette « madhhab » ; elle change seulement d’autorité, souvent sans s’en apercevoir.
Quelques repères factuels, à manier avec justice : les grands savants d’Arabie du siècle dernier, Ibn Bāz, Ibn ʿUthaymīn et leurs maîtres, étaient hanbalites, se disaient hanbalites, enseignaient les manuels hanbalites ; beaucoup de jeunes qui s’en réclament l’ignorent. Le discours « pas de madhhab, seulement le dalil » s’est largement diffusé à partir du cercle du cheikh al-Albānī, un maître de la science du hadith, ce que personne de sérieux ne conteste, dont la démarche juridique s’écartait de celle des juristes des écoles, et qui avait lui-même appris le fiqh hanafite dans sa jeunesse. Ces repères ne servent pas à caricaturer la méthode de tel ou tel savant : ils servent à montrer au jeune lecteur que le paysage est plus complexe que le slogan qu’on lui a vendu.
Le fanatisme peut s’attacher à un madhhab ; il peut aussi s’attacher à un cheikh, à une chaîne YouTube, à sa propre idée du « dalil ». Devant cette alternative, le choix de ce site est celui de la prudence devant Allah : pour le débutant, apprendre dans ce qui a traversé quatorze siècles de vérification.
L’éthique du désaccord
Les savants ont consacré des livres entiers à la manière de comprendre les divergences et de traiter celui qui ne retient pas le même avis. Leur éthique tient en quelques distinctions.
- Une erreur n’est pas une faute morale. Le hadith du juge reconnaît que le juriste qualifié peut se tromper malgré un effort réel. Cela ne rend pas sa conclusion vraie, mais cela interdit de le traiter en pécheur.
- Critiquer un avis n’est pas dénigrer celui qui le suit. On peut expliquer pourquoi une lecture d’un texte paraît plus forte, sans accuser un imam de dissimulation ou de refus de la Sunna.
- Ne pas faire d’une pratique secondaire un test d’appartenance. La position des mains, le qunūt ou la basmala ne permettent pas de juger la foi, la sincérité ou la valeur d’un fidèle.
- Connaître son degré de certitude. Un consensus établi n’a pas la même force qu’une position majoritaire ; une position majoritaire n’efface pas un avis minoritaire recevable ; l’existence historique d’un avis n’autorise pas à le retenir sans connaître ses conditions.
- Ne pas inventer de récits exemplaires. Les principes d’équité se fondent sur des textes et des arguments sûrs ; ils n’ont pas besoin de légendes, et les récits qu’on cite pour illustrer doivent être présentés comme tels.
Le but du fiqh n’est pas de donner à chacun une identité polémique. Il est de connaître et de pratiquer avec science ce qu’Allah attend de nous, sans juger les intentions de ceux qui suivent une autre lecture reconnue.
Sources de ce chapitre : Shāh Waliyyullāh, Ḥujjat Allāh al-bāligha, 1/263, et ʿIqd al-jīd ; Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-fatāwā, 20/208-225 et 22/252, et Rafʿ al-malām ; al-Zarkashī, al-Baḥr al-muḥīṭ, 8/374 ; Ibn Rajab, al-Radd ; al-Nawawī, al-Majmūʿ ; Ibn Qudāma, al-Mughnī ; Ibn al-Qayyim, Iʿlām al-muwaqqiʿīn. Degré : principe contre le fanatisme solidement documenté ; récits historiques rapportés ; critique méthodologique sans généralisation.
TROISIÈME PARTIE — APPLIQUER
Et Allah est le plus savant.
