VI. D’où viennent les divergences entre gens qui ont les mêmes textes ? — Faut-il suivre une école juridique ?

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Première partie — Comprendre · Chapitre VI sur XXVIII

VI. D’où viennent les divergences entre gens qui ont les mêmes textes ?

Termes et graphies : ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid) · uṣūl al-fiqh (usul al-fiqh).

De plusieurs sources précises, et aucune n’est un « rejet de la Sunna ». Les juristes les ont cataloguées, et Ibn Taymiyya leur a consacré un livre entier.

Les causes de la divergence

  • L’authentification. Un imam tient un hadith pour authentique, un autre connaît une faiblesse dans l’une de ses voies de transmission, ou ne l’a jamais reçu. Leurs conclusions divergeront, non parce que l’un aime la Sunna et l’autre non, mais parce qu’ils ont évalué la transmission différemment, avec des outils que le débutant ne possède pas.
  • La langue. Un même mot arabe peut porter plusieurs sens ; un impératif peut signifier l’obligation, la recommandation ou la permission ; un texte peut être général ou viser un cas. Le problème est alors sémantique, pas textuel.
  • La portée d’un acte. Le Prophète ﷺ a fait telle chose : est-ce une obligation, une recommandation, une permission, ou un acte lié aux circonstances ? « Le Prophète ﷺ a fait X » ne prouve pas, à lui seul, « tout musulman doit faire X ».
  • La conciliation. Deux hadiths authentiques semblent se contredire : sont-ils réellement contradictoires ? L’un est-il général et l’autre particulier ? L’un antérieur, l’autre postérieur ? L’un lié à une circonstance ? Comment les compagnons les ont-ils articulés ? C’est ici que les uṣūl al-fiqh deviennent indispensables, et c’est ici que le lecteur d’un seul hadith se perd sans le savoir.
  • L’abrogation. L’un des textes est-il abrogé ? Il ne suffit pas d’affirmer qu’une pratique est « ancienne » : il faut une preuve de l’abrogation.
  • La pratique des compagnons. Quel poids donner à leur compréhension, et à leurs divergences ?
  • Les fondements propres à chaque école. La place de l’analogie, de la pratique de Médine, de l’intérêt reconnu, de la coutume, de la prévention des dommages.
  • La qualification du cas. Deux juristes peuvent citer la même règle et ne pas s’accorder sur les faits auxquels elle s’applique.

Le livre qui répond à l’objection

Un ouvrage entier a été consacré à cette question par un savant que personne ne soupçonnera de tiédeur envers le hadith : Ibn Taymiyya, dans Rafʿ al-malām ʿan al-aʾimma al-aʿlām, « Lever le blâme des grands imams ». Sa thèse tient en une phrase : aucun imam reconnu par la communauté ne contredit sciemment la Sunna, et lorsque l’avis d’un imam semble contredire un hadith authentique, il a forcément une excuse. Il ramène ces excuses à trois genres (l’imam ne croit pas que le Prophète ﷺ l’ait dit, il ne croit pas que le hadith vise la question, ou il croit la règle abrogée) puis les détaille en dix causes.

Cause Ce qu’elle signifie Réf.
1 Le hadith ne lui est pas parvenu (la cause la plus fréquente) 20/233
2 Il lui est parvenu, mais ne s’est pas établi à ses yeux 20/239
3 Il le juge faible, par un ijtihād que d’autres ne partagent pas 20/240
4 Il impose au hadith rapporté par un seul des conditions que d’autres n’imposent pas 20/242
5 Il l’a reçu et tenu pour établi, mais l’a oublié 20/243
6 Il ignore ce que le hadith indique dans la langue 20/244
7 Il croit que le hadith n’indique rien sur la question 20/245
8 Il croit cette indication contredite par une autre qui montre qu’elle n’est pas voulue 20/246
9 Il croit le hadith contredit par ce qui indique sa faiblesse 20/247
10 Il lui oppose ce qui, selon lui, indique sa faiblesse, son abrogation ou son interprétation, alors que d’autres ne l’admettent pas 20/248

Il ajoute une phrase décisive pour le non-savant : « Pour beaucoup de hadiths, il se peut que le savant ait, pour ne pas les appliquer, une preuve dont nous n’avons pas connaissance » (وَفِي كَثِيرٍ مِنْ الْأَحَادِيثِ يَجُوزُ أَنْ يَكُونَ لِلْعَالِمِ حُجَّةٌ فِي تَرْكِ الْعَمَلِ بِالْحَدِيثِ لَمْ نَطَّلِعْ نَحْنُ عَلَيْهَا, Majmūʿ al-fatāwā, 20/250). Et il précise que l’ignorant n’est pas excusé quand il se trompe dans ce qu’il croit être un ijtihād (20/251).

Ce livre est la meilleure réponse classique au réflexe « l’imam a contredit le hadith ». Le hadith est une source du fiqh ; il n’est pas, à lui seul, tout le fiqh. Voilà pourquoi un grand spécialiste du hadith n’est pas automatiquement un grand juriste : les deux sciences se recoupent, elles ne sont pas identiques.

Les limites de la divergence recevable

Respecter le travail du mujtahid ne revient pas à dire que toutes les conclusions contradictoires sont vraies. La vérité sur une question est une ; celui qui la manque après un effort qualifié est excusé et récompensé, mais sa conclusion n’en devient pas juste. Une position isolée n’est pas automatiquement recevable ; un avis peut heurter une preuve décisive ou un consensus établi ; certaines divergences portent sur des erreurs véritables. C’est précisément pour cela que la pesée des avis revient aux juristes, et non au lecteur d’une traduction.

Sources de ce chapitre : Ibn Taymiyya, Rafʿ al-malām ʿan al-aʾimma al-aʿlām, dans Majmūʿ al-fatāwā, 20/231-251 ; al-Shāfiʿī, al-Risāla ; al-Juwaynī, al-Burhān ; al-Ghazālī, al-Mustaṣfā ; Ibn Rushd, Bidāyat al-mujtahid ; Shāh Waliyyullāh, al-Inṣāf fī bayān asbāb al-ikhtilāf. Degré : principes d’uṣūl établis ; dix causes vérifiées dans le texte.

DEUXIÈME PARTIE — JUGER

Et Allah est le plus savant.