Islamiste, salafiste, djihadiste : on vous a menti sur les mots

Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 53

Islamiste, salafiste, djihadiste : on vous a menti sur les mots

D’où viennent les mots en « -isme », ce qu’ils voulaient dire, ce qu’on leur fait dire, et comment ils finissent par écrire des lois — islamisme, salafisme, djihadisme, intégrisme, radicalisation, séparatisme, entrisme, frérisme, taqiyya et « Mahomet »

I. Le mythe — des mots « neutres » qui disent tout

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, 1944

Il suffit d’allumer une chaîne d’information pour les entendre : « un imam salafiste », « une mosquée frériste », « la mouvance islamiste », « un profil radicalisé », « un fiché S », « l’entrisme », « le séparatisme », « les signaux faibles ». Ces mots sont prononcés comme des constats techniques, sur le ton de celui qui sait. On ne les définit jamais : on les suppose connus. C’est là toute leur force. Un mot que personne ne définit peut désigner n’importe qui.

Le mythe tient en une phrase, rarement dite en entier mais partout sous-entendue : derrière les mots en « -isme » se cacherait une réalité unique et cohérente — un islam conquérant, organisé, patient, dont les musulmans visibles seraient l’avant-garde et dont le but serait de « changer la France ». Version brutale : les musulmans sont des envahisseurs. Version polie : il existe un « projet » pour la France, un plan à long terme, dissimulé derrière la prière, le voile, la boucherie halal, l’association de quartier ou la liste municipale. Entre les deux versions, le vocabulaire fait la liaison. On ne dit pas « les musulmans » : on dit « les islamistes » — et chacun comprend ce qu’il veut comprendre.

Le phénomène n’est pas une impression. Le journaliste Thomas Deltombe a montré, en dépouillant trente ans de journaux télévisés (1975-2005), comment s’est construit à l’écran un « islam imaginaire », fait de mots répétés et d’images associées, bien avant que les débats actuels ne commencent. Edward Said l’avait observé dès 1981 pour la presse américaine dans Covering Islam : le mot « islam » y servait moins à décrire une religion qu’à désigner une menace.

Comment un mot pense à notre place

Les sciences du langage ont un nom pour ce que décrit ce dossier. Le cadrage (framing) : un mot ne transmet pas seulement une information, il impose le cadre dans lequel on la reçoit — dire « séparatisme » plutôt que « vie associative », c’est déjà avoir tranché. L’amorçage (priming) : un mot entendu mille fois active, à la mille et unième, tout le réseau d’associations qu’on lui a accolé — piété, secret, menace — avant même que la phrase soit finie. L’altérisation (othering) : un vocabulaire réservé à un seul groupe finit par le placer hors du « nous », quoi qu’il fasse. Le suffixe « -isme » est l’outil idéal de ces trois mécanismes : il transforme une pratique en système, une personne en représentant d’une doctrine, et une religion en idéologie.

Rien de tout cela n’est propre à notre époque. Confucius enseignait déjà, il y a vingt-cinq siècles, que la première tâche d’un gouvernement est de « rectifier les noms », car si les noms ne sont pas corrects, les paroles ne correspondent plus aux choses, et si les paroles ne correspondent plus aux choses, rien ne peut être mené à bien (Entretiens, XIII, 3, en substance). George Orwell, en 1946, décrivait dans « La politique et la langue anglaise » comment un vocabulaire flou sert à rendre « respectable » ce qui ne l’est pas — on dit « pacification » pour le bombardement des villages — et comment la pensée se corrompt par la langue autant que la langue par la pensée. Victor Klemperer, philologue, a tenu entre 1933 et 1945 le journal de la façon dont un régime transforme une langue ; il comparait les mots répétés à « de minuscules doses d’arsenic », avalées sans y prendre garde, dont l’effet se révèle avec le temps. Il ne s’agit pas de comparer la France d’aujourd’hui à l’Allemagne de ces années-là — la comparaison serait fausse et injuste —, mais de retenir une leçon de méthode : un vocabulaire répété finit par faire penser ceux qui le répètent.

Ce dossier prend donc ces mots un par un. Il les rend à leur histoire, à leur sens premier, à ce qu’ils désignent réellement dans les textes musulmans, puis il regarde ce qu’on leur fait dire aujourd’hui dans les médias, les rapports, les sondages et les lois. Il concède ce qui est vrai — il existe des mouvements politiques qui se réclament de l’islam, il existe des assassins qui tuent en invoquant le nom de Dieu — et il exige, pour tout le reste, la chaîne de preuves que l’accusation ne fournit jamais. Car la bataille commence avant les arguments : elle commence par le choix des mots. Qui nomme, cadre ; qui cadre, juge ; et qui juge ainsi n’a plus besoin de prouver.

II. La méthode — quatre questions et une règle de preuve

Un mot n’est pas une chose. Il a une date de naissance, des parents, une carrière ; il change de sens selon qui l’emploie et contre qui. Pour sortir du piège, une méthode simple suffit : quatre questions, posées à chaque mot en « -isme » qui vise les musulmans.

Qui l’a forgé, et qui l’emploie ? Le mot vient-il de ceux qu’il désigne, ou de leurs adversaires ? Est-il un nom revendiqué, une catégorie de chercheur, une catégorie administrative ou une étiquette de polémiste ? Ces usages ne sont pas équivalents, et un nom choisi n’est pas un nom imposé.

Que voulait-il dire d’abord, et que veut-il dire ici ? Quel était son sens premier, en français comme en arabe, avant le glissement ? L’étymologie éclaire l’histoire d’un mot sans fixer son sens actuel : il faut aussi vérifier ce que le mot signifie dans la bouche de celui qui l’emploie aujourd’hui.

A-t-il une définition ? Le droit le définit-il ? Un juge pourrait-il dire, sans hésiter, si telle personne entre ou non dans la catégorie ? Un mot flou dans un éditorial est une faute de style ; un mot flou dans une loi est une faute de droit.

À qui s’applique-t-il en pratique ? Désigne-t-il des actes — tuer, menacer, frauder, contraindre — ou des apparences — une barbe, un voile, une prière, un prénom ?

La règle de preuve

À ces quatre questions s’ajoute la règle de toute la série : concéder chaque fait vrai, et exiger de l’adversaire la chaîne de preuves qui manque. Pour chaque accusation, on sépare cinq choses que le débat public mélange sans cesse : le fait constaté ; la source qui l’établit ; l’interprétation qu’on en propose ; les explications concurrentes ; et la conclusion que les éléments autorisent réellement — ni plus, ni moins. Plus l’accusation est lourde, plus la preuve doit être précise. Et une accusation qui transforme toute dénégation en preuve supplémentaire — « s’il nie, c’est qu’il dissimule » — n’est pas une hypothèse : elle est construite pour ne jamais perdre, et c’est précisément ce qui la disqualifie.

Qu’il existe des mouvements politiques se réclamant de l’islam est un fait. Que des terroristes aient tué en France au nom d’une lecture de l’islam est un fait. Mais de ces faits à la conclusion — « le musulman visible est le militant d’un projet de conquête » — il manque toujours les mêmes maillons : la preuve d’une intention, la preuve d’une organisation, la preuve d’un passage à l’acte. Le vocabulaire en « -isme » sert précisément à sauter ces maillons.

Les faits établis La conclusion abusive
Des mouvements politiques se réclamant de l’islam existent depuis le XXe siècle. Tout musulman engagé, visible ou pratiquant en fait partie.
Des terroristes ont tué en France en invoquant l’islam. Le « djihad » est leur doctrine, et cette doctrine est celle de l’islam.
Certains prédicateurs tiennent des discours de rupture. La piété elle-même est un signe de rupture, un « signal faible ».
Une association accueille des pratiquants et participe à la vie locale. Elle est une façade, un cas d’« entrisme ».
Un rapport officiel décrit un réseau de quelques centaines de membres. Des millions de musulmans sont les instruments d’un « projet pour la France ».
Une personne conteste une politique publique. Elle cherche à se soustraire à la loi — « séparatisme ».

Les cinq étages du glissement

Le glissement que ce dossier traque suit presque toujours le même escalier. On part d’une religion, on passe à une pratique, puis à une doctrine, puis à une organisation, puis à une infraction — et le mot en « -isme » fait croire qu’on est resté au même étage. Or chaque marche exige une preuve différente :

L’étage Ce qu’on observe Ce qu’il faut établir
La religion Une personne est musulmane. Son appartenance, déclarée par elle — et rien d’autre : aucune orientation politique n’en découle.
La pratique Elle prie, porte le voile, mange halal, jeûne. Le fait observable, point. Aucune conclusion politique n’en suit.
La doctrine Elle défend une conception précise de la loi ou de l’État. Ses propos exacts, leur contexte, leur constance — pas une citation tronquée.
L’organisation Elle appartient à un mouvement. Des liens vérifiables : adhésion, fonction, consignes. Pas une « proximité » supposée.
L’infraction Elle menace, contraint, fraude, frappe. Les éléments matériels et intentionnels exigés par le droit, devant un juge.

Chaque chapitre qui suit applique cette grille à un mot. On verra que la plupart d’entre eux ont été construits pour permettre de monter l’escalier sans jamais fournir la preuve de la marche suivante.

III. Les noms ont un poids — ce que l’islam enseigne sur les mots

Avant de répondre aux médias, rappelons que la vigilance sur les mots n’est pas une susceptibilité moderne : elle est au cœur de la Révélation. Le premier savoir accordé à l’homme, selon le Coran, fut un savoir des noms : Allah enseigna à Adam les noms de toutes choses, avant même de le présenter aux anges (2, 31). Nommer, c’est déjà comprendre — ou déformer.

Le Coran contient un précédent exact de la guerre des mots. À Médine, certains adversaires du Prophète jouaient sur une expression arabe, râ‘inâ (« accorde-nous ton attention »), qu’ils prononçaient de manière à en faire une moquerie. La Révélation ordonna aux croyants d’abandonner ce mot devenu ambigu pour un autre, unzhurnâ (« regarde-nous »), qui ne laissait aucune prise à la déformation (2, 104 ; voir At-Tabarî et Ibn Kathîr sur ce verset). La leçon est claire : quand un mot est devenu une arme entre les mains de l’adversaire, on ne s’obstine pas à l’employer ; on choisit le mot juste.

Le Coran interdit aussi l’arme du sobriquet. Dans la sourate des Appartements, Allah défend aux croyants de se railler les uns les autres et de se lancer des surnoms injurieux, et rappelle qu’il est vil de mériter le nom de pervers après avoir cru (49, 11). Quelques versets plus haut, le même passage ordonne de vérifier une nouvelle apportée par un homme peu fiable, de peur de frapper des gens par ignorance et d’avoir ensuite à regretter son geste (49, 6). Et il pose que nulle âme ne portera le fardeau d’une autre (6, 164) : nul n’est le représentant automatique d’un groupe. Toute la déontologie du journalisme tient dans ces trois versets.

كَفَى بِالْمَرْءِ كَذِبًا أَنْ يُحَدِّثَ بِكُلِّ مَا سَمِعَ

« Il suffit à un homme, pour être menteur, de répéter tout ce qu’il entend. »

Rapporté par Muslim, dans l’introduction de son Sahîh, d’après Abû Hurayra

Le Prophète lui-même changeait les noms qui portaient un sens mauvais. Muslim rapporte, d’après Ibn ‘Umar, qu’il changea le nom d’une femme appelée ‘Âsiya, « la rebelle », en lui disant : « Tu es Jamîla », « la belle » (Muslim n° 2139). Un nom n’est jamais une simple étiquette : il oriente le regard qu’on porte sur celui qui le reçoit — et le regard qu’il finit par porter sur lui-même. Le Prophète rappelait aussi le poids des paroles lancées sans réfléchir :

وَإِنَّ الْعَبْدَ لَيَتَكَلَّمُ بِالْكَلِمَةِ مِنْ سَخَطِ اللَّهِ لَا يُلْقِي لَهَا بَالًا يَهْوِي بِهَا فِي جَهَنَّمَ

« Le serviteur prononce une parole qui suscite la colère d’Allah sans y prêter attention, et elle le précipite en Enfer. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 6478), d’après Abû Hurayra — extrait

Exiger des mots justes n’est donc pas une coquetterie de minorité froissée : c’est l’application d’une règle religieuse — nommer avec exactitude, vérifier avant de répéter, ne pas affubler autrui d’un nom qui le condamne — à un débat public qui y a renoncé. Et ces règles, nous nous les appliquons d’abord à nous-mêmes : ce dossier ne traite personne de menteur, ne prête à personne une intention cachée et ne juge que des mots, des discours et des mesures.

IV. « Islamisme » : histoire d’un glissement

Un mot qui voulait dire « islam »

Le mot « islamisme » n’a pas été inventé pour désigner des terroristes. Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa neuvième édition, le fait naître au XVIIe siècle comme dérivé d’« islam » et lui donne pour premier sens : « Religion musulmane, islam », avec cet exemple : « Convertir à l’islamisme ». Pendant trois siècles, « islamisme » a été en français ce que « christianisme » et « judaïsme » sont encore : le nom d’une religion. Quand Ernest Renan prononce à la Sorbonne, en 1883, sa célèbre conférence « L’islamisme et la science », il ne parle pas d’un parti politique : il parle de l’islam lui-même — pour le dénigrer, d’ailleurs, en l’accusant d’avoir étouffé l’esprit scientifique, ce à quoi Jamâl ad-Dîn al-Afghânî lui répondit publiquement.

En arabe, la situation est la même, et bien plus ancienne. Au Xe siècle, le grand théologien sunnite Abû l-Hasan al-Ash‘arî (m. 324 H) intitule son inventaire des écoles de pensée Maqâlât al-islâmiyyîn wa-khtilâf al-musallîn, « Les doctrines des islâmiyyûn et les divergences de ceux qui prient ». Les islâmiyyûn, ce sont tous ceux qui se rattachent à l’islam et prient vers la même qibla, y compris les groupes qu’al-Ash‘arî juge égarés. Au sens premier, dans les deux langues, la réponse à la question « qui est islamiste ? » est donc simple : tout musulman.

Le grand glissement

Le basculement date de la fin du XXe siècle. Avec la révolution iranienne de 1979, les oppositions armées en Égypte puis en Algérie, la guerre d’Afghanistan, chercheurs et journalistes ont eu besoin d’un mot pour désigner des mouvements qui faisaient de l’islam un programme de conquête du pouvoir d’État. Ils ont recyclé « islamisme », devenu disponible puisque « islam » l’avait remplacé dans l’usage courant. Des universitaires ont tenté de lui donner un contenu précis — « islam politique », « islamisme radical », « islamisme révolutionnaire » —, mais le mot a quitté les laboratoires pour les plateaux de télévision, et il y a perdu toute frontière.

Les dictionnaires enregistrent ce flou. Le Larousse définit aujourd’hui l’islamisme comme un « courant politique de l’islam dont certains mouvements préconisent une application stricte et rigoureuse de la charia ». L’Académie française, dans la même neuvième édition, ajoute un second sens : « mouvement politique et religieux prônant l’expansion de l’islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée », qui « aujourd’hui » désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l’islam « et qui peut prendre un caractère extrémiste ».

La définition, lue en face

Lisons cette définition lentement. « La stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie […] privée » : c’est la description exacte d’un musulman pratiquant. Celui qui prie cinq fois par jour, jeûne le ramadan, ne boit pas d’alcool, mange halal, paie la zakât et veut que sa vie privée soit conforme au Coran observe strictement la loi coranique dans sa vie privée. « L’expansion de l’islam » : c’est la da‘wa, l’invitation à l’islam, que pratique ouvertement tout musulman qui parle de sa foi — comme les chrétiens évangélisent, et comme toute conviction cherche à convaincre. Et le dernier membre de phrase avoue le reste : l’islamisme « peut » prendre un caractère extrémiste. Il le peut. Le mot range donc dans une même case la grand-mère qui prie dans sa cuisine et l’assassin qui tue dans une salle de concert, et laisse à celui qui parle le soin de choisir, selon l’humeur du jour, auquel des deux il pense.

Voilà le piège. Si « islamiste » veut dire « musulman qui pratique et qui parle de sa foi », alors oui, tout musulman sincère est islamiste — et le mot n’apprend rien, sinon qu’on a décidé de rendre suspect le simple fait d’être musulman. Si « islamiste » veut dire « partisan de la violence ou du renversement des institutions », alors il ne désigne qu’une infime minorité, et il faut cesser de l’employer pour une lycéenne voilée, un imam de quartier ou une école privée sous contrat. Le mot ne peut pas dire les deux à la fois. Or c’est exactement ce qu’on lui fait dire : on l’emploie au sens large pour désigner, et au sens étroit pour condamner.

Quand le mot est légitime — une définition de travail

Nous ne demandons pas qu’on raye le mot du dictionnaire. Un historien ou un politologue peut avoir besoin d’un terme pour désigner les mouvements nés au XXe siècle qui font de l’islam un programme de gouvernement : les Frères musulmans de Hasan al-Bannâ (1928), la Jamaat-e-Islami d’Abû l-A‘lâ al-Mawdûdî (1941), la République islamique d’Iran (1979). À condition de le définir, et de s’y tenir. Voici la définition que nous acceptons, et à laquelle nous tiendrons quiconque emploie le mot devant nous :

Définition de travail

  • « Islamisme » : un courant ou un projet politique organisé qui entend réorganiser les institutions de l’État et les normes collectives à partir d’une interprétation de l’islam.
  • Le mot désigne un projet, non une pratique ; une organisation, non une population. Il ne préjuge pas, à lui seul, de l’usage de la violence : celle-ci doit être établie séparément, et nommée pour ce qu’elle est.
  • Il ne s’applique donc ni à la piété, ni à la tenue, ni à la vie associative, ni à l’expression publique d’une conviction religieuse — toutes choses que la République garantit à tous.

Avec cette définition, le mot redevient utilisable — et il devient inapplicable à l’immense majorité de ceux qu’on en affuble. C’est là le test : celui qui refuse de définir le mot a besoin de son flou.

Un mot sans définition légale, des lois en son nom

Aucune loi française ne définit l’islamisme. La loi du 24 août 2021, préparée et présentée comme une réponse au « séparatisme islamiste », a fini par s’intituler « loi confortant le respect des principes de la République » : le mot a disparu du titre. La proposition de loi « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France », adoptée par le Sénat le 5 mai 2026 par 208 voix contre 124 et transmise à l’Assemblée nationale, porte le mot dans son titre mais ne le définit pas davantage ; la présentation qu’en fait le Sénat décrit l’entrisme comme une « volonté d’infiltrer de manière dissimulée des secteurs-clés de la vie sociale » — une intention, non un acte.

Or le droit pénal obéit à un principe que la Révolution a gravé dans la Déclaration de 1789 : « Nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée » (article 8). Le Conseil constitutionnel en déduit que le législateur doit définir les infractions en termes suffisamment clairs et précis pour exclure l’arbitraire — et il l’a rappelé précisément sur ce terrain : dans sa décision du 13 août 2021 sur la loi « principes de la République », il a censuré la possibilité de refuser ou retirer un titre de séjour pour « rejet des principes de la République », au motif que les critères en étaient trop imprécis. Un mot qui couvre à la fois la prière et l’attentat est l’inverse d’un terme clair et précis : c’est un filet dont la maille se règle à la main.

V. Les mots importés : intégrisme, fondamentalisme, radicalisation, « fiché S », « signaux faibles »

Autour du mot « islamisme » gravite toute une famille de termes qu’on croit taillés pour l’islam et qui viennent tous d’ailleurs. Les connaître, c’est déjà leur ôter leur fausse évidence.

« Intégrisme » et « fondamentalisme » : deux mots chrétiens

« Fondamentalisme » est un mot protestant américain. Entre 1910 et 1915, des théologiens conservateurs publient aux États-Unis une série de douze volumes intitulée The Fundamentals, pour défendre les « fondamentaux » de la foi — l’inerrance de la Bible, la naissance virginale, la résurrection corporelle — contre la théologie libérale ; le mot fundamentalist est forgé en 1920 par un pasteur baptiste pour désigner ce camp. « Intégrisme » est un mot catholique : il vient de l’Espagne des années 1880, où un parti « intégriste » voulait une société entièrement soumise à la doctrine de l’Église, puis il sert en France, au début du XXe siècle, dans les querelles entre catholiques « intransigeants » et « modernistes », et plus tard pour les fidèles de Mgr Lefebvre. Ces deux mots n’ont rien à voir avec l’islam : ils décrivent des querelles internes au christianisme occidental. Ils lui ont été appliqués après 1979 par des commentateurs qui, faute de connaître les catégories musulmanes, ont projeté les leurs.

Le résultat est un contresens permanent. Un « fondamentaliste », au sens d’origine, est quelqu’un qui tient les textes fondateurs de sa religion pour vrais et pour normatifs. À ce compte, tout musulman est fondamentaliste, puisque le Coran est pour lui la parole de Dieu — comme tout catholique qui croit au Credo. Le mot ne distingue rien ; il sert seulement à faire entendre « fanatique » sans avoir à le prouver.

« Radicalisation » : un mot de services de renseignement

« Radicalisation » est le plus récent de ces mots, et le plus envahissant. Il vient des services de renseignement européens du milieu des années 2000, après les attentats de Madrid (2004) et de Londres (2005), pour désigner le processus par lequel un individu en vient à adopter la violence. La France l’adopte officiellement en avril 2014 avec son premier « plan de lutte contre la radicalisation violente » et son numéro vert ; les sociologues s’en emparent — Farhad Khosrokhavar lui consacre un livre la même année. Le mot avait d’abord un sens précis : le passage à la violence. Il désigne aujourd’hui tout ce qui est censé y conduire, en amont — c’est-à-dire tout : un adolescent qui se met à prier est « en voie de radicalisation », une femme qui se couvre « s’est radicalisée ».

Les chercheurs eux-mêmes se sont divisés sur le sens du mot. Olivier Roy a soutenu que les terroristes français des années 2010 relevaient d’une « islamisation de la radicalité » — des révoltés nihilistes, souvent sans culture religieuse, qui trouvent dans un islam de rupture le drapeau de leur violence — tandis que Gilles Kepel y voyait une « radicalisation de l’islam », l’aboutissement d’une prédication. On n’a pas à trancher ici ce débat savant ; il suffit de constater que même ceux qui ont fait carrière sur ce mot ne s’accordent pas sur ce qu’il désigne. Un mot sur lequel les spécialistes se disputent ne devrait pas servir de constat dans un journal télévisé.

« Fiché S » : ce que ce n’est pas

« Fiché S » est devenu, dans les médias, un synonyme de « terroriste en sursis ». La fiche S est une mention du fichier des personnes recherchées ; le S signifie « sûreté de l’État » et vise les personnes « faisant l’objet de recherches pour prévenir des menaces graves pour la sécurité publique ou la sûreté de l’État ». Elle comporte seize sous-catégories qui indiquent aux policiers la conduite à tenir lors d’un contrôle — signaler, ne pas attirer l’attention —, non le degré de dangerosité. Elle n’est pas une condamnation, ni même une mise en examen : on peut être fiché S sans avoir commis la moindre infraction, et la fiche expire au bout de deux ans si rien ne la confirme. Y figurent des personnes revenues de Syrie, mais aussi des militants altermondialistes, des activistes politiques de tous bords, des personnes ayant simplement fréquenté quelqu’un de surveillé. Dire d’un homme qu’il est « fiché S » ne dit rien de ce qu’il a fait ; cela dit seulement qu’un service s’est intéressé à lui.

« Signaux faibles » : la piété comme symptôme

Le plus inquiétant de ces mots est peut-être celui de « signaux faibles », parce qu’il transforme des pratiques religieuses ordinaires en symptômes. En janvier 2015, le gouvernement lançait sa campagne « Stop-djihadisme » avec une infographie des « premiers signes qui peuvent alerter » : parmi eux, « ils changent brutalement leurs habitudes alimentaires », « ils arrêtent d’écouter de la musique », « ils arrêtent les activités sportives », « ne regardent plus la télévision ». Autrement dit : manger halal, se détourner de la musique et de la télévision — des choix que des millions de musulmans pieux font depuis toujours, et que recommandent des savants depuis des siècles — étaient présentés comme les premiers pas vers l’attentat. Des guides destinés aux enseignants et aux agents publics ont ensuite diffusé des listes du même genre : barbe, tenue, refus de serrer la main, assiduité à la prière.

On mesure l’inversion : la pratique religieuse, que la loi de 1905 garantit, devient un indice à signaler ; le musulman qui pratique peu est rassurant, celui qui pratique beaucoup est suspect. Aucune autre religion n’est traitée ainsi : nul n’a jamais vu un catholique qui se met à aller à la messe chaque jour, à jeûner en carême et à renoncer à la télévision signalé comme « en voie de radicalisation ».

Trois mots plus discrets : « ostentatoire », « prosélytisme », « islam de France »

La loi du 15 mars 2004 interdit à l’école publique les signes par lesquels les élèves manifestent « ostensiblement » une appartenance religieuse. Ostensible veut dire visible. Les médias et les responsables politiques disent presque toujours « ostentatoire », qui veut dire étalé avec ostentation, pour se faire voir. Le glissement n’est pas innocent : il prête une intention — provoquer — à ce qui n’est qu’une visibilité. Le Conseil d’État, dans son avis de 1989, n’interdisait d’ailleurs les signes que lorsqu’ils constituaient, « par leur caractère ostentatoire ou revendicatif », une pression ou une provocation ; en 2004, le seuil est passé de l’intention à la simple visibilité, et le mot « ostentatoire » a survécu dans les discours pour continuer à suggérer l’intention.

De même, quand des chrétiens parlent de leur foi, on dit qu’ils « évangélisent » ou qu’ils « témoignent » ; quand des musulmans le font, on dit qu’ils font du « prosélytisme », mot qui, dans l’usage courant, implique le zèle importun et la pression. C’est la même activité — inviter à une conviction —, avec deux mots selon la religion. Enfin, l’expression « islam de France », par opposition à « islam en France », est un vocabulaire d’État : depuis la création du Conseil français du culte musulman en 2003 jusqu’au Forum de l’islam de France en 2022, elle traduit le projet d’une religion organisée et encadrée par les pouvoirs publics, ce qu’aucune autre confession ne connaît depuis 1905. Le musulman n’a pas choisi ces mots-là non plus.

VI. « Salafisme » : le nom de tout sunnite devenu épouvantail

Le mot salaf signifie en arabe « ceux qui ont précédé ». Dans le vocabulaire religieux, as-salaf as-sâlih, « les pieux prédécesseurs », désigne les trois premières générations de musulmans : les Compagnons du Prophète, leurs successeurs et les successeurs de ceux-ci — ceux dont le Prophète a fait l’éloge :

خَيْرُ النَّاسِ قَرْنِي، ثُمَّ الَّذِينَ يَلُونَهُمْ، ثُمَّ الَّذِينَ يَلُونَهُمْ

« Les meilleurs des gens sont ceux de ma génération, puis ceux qui les suivent, puis ceux qui les suivent. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 2652) et Muslim (n° 2533), d’après ‘Abd Allâh ibn Mas‘ûd

Se réclamer des salaf, c’est donc affirmer qu’on comprend le Coran et la Sunna comme les ont compris ceux qui les ont reçus de première main. Ce n’est pas l’invention d’un courant moderne : c’est la prétention de tout le sunnisme. Les quatre imams — Abû Hanîfa, Mâlik, Ash-Shâfi‘î, Ahmad ibn Hanbal — appartenaient eux-mêmes à ces générations ou à leur prolongement immédiat, et leur méthode consistait précisément à suivre les Compagnons.

Le mot salafî n’a pas davantage été forgé par un ministère ou une chaîne d’information. Au XIIe siècle, le généalogiste As-Sam‘ânî (m. 562 H) lui consacre une entrée de son dictionnaire des noms de rattachement, Al-Ansâb : as-salafî, explique-t-il, est le rattachement aux salaf et le fait d’adopter leur doctrine. Et Ibn Taymiyya (m. 728 H) écrit :

« Il n’y a aucun reproche à faire à celui qui affiche la voie des salaf, s’y rattache et s’en réclame ; il faut au contraire, par consensus, accepter cela de lui, car la voie des salaf n’est que vérité. »

Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-fatâwâ, 4/149

Ce qu’en disent les chercheurs — et ce qu’en font les médias

Les chercheurs qui ont étudié le courant appelé « salafisme » ont dû, pour s’y retrouver, inventer des sous-catégories. La typologie la plus citée, proposée par Quintan Wiktorowicz en 2006, distingue les « puristes » ou quiétistes, qui se consacrent à la purification du culte et refusent l’action politique ; les « politiques », qui participent au jeu politique ; et les « djihadistes », qui prônent la violence. Les travaux français — Bernard Rougier (Qu’est-ce que le salafisme ?, 2008), Samir Amghar (Le salafisme d’aujourd’hui, 2011), Mohamed-Ali Adraoui (Du Golfe aux banlieues, 2013) — décrivent le courant présent en France comme très majoritairement quiétiste : un courant qui enseigne l’obéissance aux autorités, interdit la révolte armée et condamne les attentats, au point que les groupes terroristes accusent ses savants de servilité envers les gouvernants.

La nuance reste dans les livres ; à l’écran, il ne reste que le mot. Dans le discours public, « salafiste » est devenu un synonyme de « dangereux ». En avril 2016, à la clôture d’un colloque sur l’islamisme et le populisme, le Premier ministre déclarait que les salafistes devaient représenter 1 % des musulmans de France mais étaient « en train de gagner la bataille idéologique et culturelle » ; des voix politiques ont réclamé qu’on « interdise le salafisme », comme on interdirait une substance. En République, on n’interdit pas une manière de lire des textes : on punit des actes.

Concédons ce qui est vrai, et il y a deux choses à concéder. D’abord, des groupes terroristes se réclament bel et bien d’une lecture « salafiste » — c’est le sens de l’étiquette « salafisme djihadiste » chez les chercheurs —, et on ne peut pas nier qu’ils puisent dans un vocabulaire commun. Ensuite, dans certains milieux qui se réclament des salaf, on a vu de la dureté, du mépris pour les autres musulmans, des accusations d’impiété lancées à la légère, une méfiance envers la société qui confine au repli. Ces travers existent, et des savants sunnites les ont dénoncés bien avant les journalistes. Mais un travers se nomme par ce qu’il est — la dureté, l’excès, le takfîr —, et un crime par ce qu’il est — le terrorisme —, non par le nom d’une génération que tous les sunnites vénèrent.

Car le paradoxe est complet. Les véritables ennemis des salaf portent un autre nom dans l’histoire : les khawârij, première secte à avoir déclaré mécréants des musulmans et versé leur sang. ‘Alî ibn Abî Tâlib les combattit à Nahrawân ; Ibn ‘Abbâs alla débattre avec eux. Appeler « salafiste » un poseur de bombe, c’est donner à l’héritier des khawârij le nom de ceux qui les ont combattus.

Le même procédé vise le « wahhabisme », nom forgé par les adversaires de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb (m. 1206 H / 1792) et que ses partisans n’ont jamais revendiqué : désigner un courant par le nom d’un homme, c’est déjà suggérer qu’il suit un homme plutôt que des textes. On retrouvera ce mécanisme, plus loin, avec « mahométisme ».

Formulation à retenir

  • « Salafî » décrit une orientation religieuse — suivre les premières générations — qui est, au fond, celle de tout sunnite. Le mot ne prouve à lui seul ni une adhésion au terrorisme, ni une volonté de renverser les institutions, ni, à l’inverse, l’innocuité de tout ce qui se dit sous ce nom. Il faut lire ce que la personne enseigne et regarder ce qu’elle fait.

VII. « Djihadisme » : offrir aux assassins le nom qu’ils réclament

Jihâd vient de la racine j-h-d, qui dit l’effort, la peine, la tension de toutes ses forces vers un but. Le mot est coranique, et il est noble : il couvre le combat contre ses propres passions, l’effort pour apprendre et transmettre, la parole de vérité, le service des parents et, dans des conditions strictes, le combat armé légitime. Ibn al-Qayyim en distinguait quatre grandes formes — contre l’âme, contre Satan, contre les mécréants et les hypocrites, contre les artisans de l’injustice — et plaçait le jihâd de l’âme à la racine de tous les autres (voir le dossier n° 12). Réduire le mot à la seule « guerre intérieure » serait inexact ; le réduire au terrorisme l’est davantage encore.

الْمُجَاهِدُ مَنْ جَاهَدَ نَفْسَهُ

« Le combattant (al-mujâhid) est celui qui combat son âme. »

Rapporté par At-Tirmidhî (n° 1621), d’après Fadâla ibn ‘Ubayd ; hasan sahîh

À un homme qui voulait partir au combat, le Prophète demanda si ses parents étaient en vie ; sur sa réponse affirmative, il lui dit : « C’est auprès d’eux que tu dois faire ton jihâd » (Al-Bukhârî n° 3004, Muslim n° 2549). Il enseigna aussi que « le meilleur jihâd est une parole de justice devant un dirigeant injuste » (Abû Dâwûd n° 4344, At-Tirmidhî n° 2174). Quant au combat armé, il relève d’une autorité légitime et connaît des limites que le Coran pose dès le premier verset qui l’ordonne :

وَقَاتِلُوا فِي سَبِيلِ اللَّهِ الَّذِينَ يُقَاتِلُونَكُمْ وَلَا تَعْتَدُوا إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْمُعْتَدِينَ

Combattez dans la voie d’Allah ceux qui vous combattent, sans jamais transgresser. Allah n’aime pas les transgresseurs.

— Sourate 2, Al-Baqara, verset 190

Il est interdit de tuer les femmes et les enfants (Al-Bukhârî n° 3015), de trahir et de mutiler (Muslim n° 1731), et le Prophète a prévenu que « celui qui tue une personne liée par un pacte ne sentira pas le parfum du Paradis » (Al-Bukhârî n° 3166). Le musulman qui vit en France comme citoyen ou comme résident autorisé n’a, par définition, aucun « jihâd armé » à mener contre le pays qui l’a accueilli ou dont il est citoyen : ce que les juristes nomment dans ce cas, ce n’est pas le jihâd, c’est la trahison (voir le chapitre XIII).

Les assassins ont un nom dans la tradition : les khawârij

Les savants sunnites n’ont pas attendu le XXIe siècle pour nommer ceux qui tuent des musulmans et des innocents au nom de la religion. Le Prophète les avait décrits :

يَقْرَءُونَ الْقُرْآنَ لَا يُجَاوِزُ حَنَاجِرَهُمْ، يَقْتُلُونَ أَهْلَ الْإِسْلَامِ وَيَدَعُونَ أَهْلَ الْأَوْثَانِ

« Ils réciteront le Coran sans qu’il dépasse leur gorge ; ils tueront les gens de l’islam et laisseront en paix les idolâtres. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 3344) et Muslim (n° 1064), d’après Abû Sa‘îd al-Khudrî

Le portrait est d’une précision saisissante : les groupes terroristes de notre époque ont tué bien plus de musulmans que de non-musulmans, dans les mosquées et les marchés d’Irak, de Syrie, du Pakistan, d’Afghanistan ou du Sahel. Ceux-là, la tradition ne les appelle pas mujâhidûn : elle les appelle khawârij, « ceux qui sortent » — de la communauté, de l’obéissance et, selon le hadith, de la religion elle-même comme la flèche traverse la cible. Leurs crimes relèvent de ce que le droit musulman nomme la hirâba, l’agression armée qui sème la terreur, que le Coran punit de la peine la plus lourde (5, 33). Le mot khawârij est une qualification religieuse, interne à la tradition ; il ne remplace pas la qualification pénale — terrorisme, assassinat —, il la complète : il dit ce que ces hommes sont au regard de la religion dont ils se réclament.

Le cadeau des mots

En les appelant « djihadistes », les médias leur offrent exactement ce qu’ils cherchent : la légitimité d’un mot sacré. Le terroriste veut être vu comme un combattant de Dieu ; on le lui accorde dans chaque titre. Et le prix est payé par les autres : le mot jihâd, que des millions de musulmans emploient pour l’effort contre soi, devient un mot de police ; le jeune homme qui parle de « faire son jihâd » contre la paresse ou la colère devient un sujet d’inquiétude pour son professeur.

L’État français lui-même l’a compris un jour. En 2014, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, recommandait publiquement de ne plus dire « État islamique » : « Il voudrait l’être, il ne l’est pas. Et c’est lui faire un cadeau que de l’appeler “État” », expliquant que cette expression « occasionne une confusion avec islam, islamisme, musulmans », et proposant de dire « Daech ». Voilà l’aveu : un ministre de la République a reconnu qu’un nom peut blanchir un crime et salir une religion. Ce qui valait pour « État islamique » vaut pour « djihadiste ». Le même État a pourtant baptisé son site officiel de prévention de la radicalisation « Stop-djihadisme ».

Concédons que des chercheurs emploient « djihadisme » comme étiquette d’une idéologie précise — celle des groupes qui légitiment la violence armée au nom d’un projet religieux et politique — et que, défini ainsi dans une étude, le mot a un objet. Ce que nous contestons, c’est son usage public, sans définition, comme nom d’une menace diffuse qui finit par colorer tout le vocabulaire religieux. Les mots justes existent pour cet usage-là : terroriste, assassin, criminel ; et, pour qui veut parler la langue de la tradition, khârijî. Ils ont l’avantage d’être exacts — et de ne rien concéder aux tueurs. Et il faut nommer tout aussi exactement les victimes, les actes et les organisations : ce dossier ne demande aucun euphémisme, il demande le mot propre.

VIII. « Séparatisme », « entrisme », « frérisme », « communautarisme » : le vocabulaire du soupçon

Après l’islamisme, le salafisme et le djihadisme, la décennie 2020 a produit une nouvelle génération de mots. Leur point commun : ils ne désignent plus des actes, ni même des opinions, mais des intentions cachées. On ne reproche plus à quelqu’un ce qu’il fait ; on lui reproche ce qu’il serait en train de préparer.

« Séparatisme » : un mot emprunté à la géographie

Le 2 octobre 2020, aux Mureaux, le président de la République présente son plan contre le « séparatisme islamiste » et déclare que « l’islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui, partout dans le monde ». Le mot « séparatisme » désignait jusque-là des mouvements qui revendiquent un territoire. Les musulmans de France ne revendiquent aucun territoire, aucun drapeau, aucune frontière. Le mot était si mal ajusté qu’il a disparu du titre de la loi du 24 août 2021, devenue « loi confortant le respect des principes de la République ». Mais il avait fait son œuvre : pendant des mois de débat, « musulman visible » et « sécession » avaient été prononcés dans la même phrase.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme, instance officielle placée auprès du Premier ministre, avait pourtant averti, dans un avis du 28 janvier 2021, que le texte « prend le risque de fragiliser les principes républicains au lieu de les conforter », que les libertés d’association, d’expression, d’enseignement et de culte y étaient « particulièrement visées », et que le respect des principes républicains ne peut s’obtenir « principalement par la contrainte ».

Posons la question que le mot évite : qu’est-ce qui est séparé, par qui, et par quels actes ? Une pratique religieuse distincte, une langue parlée à la maison, une alimentation particulière, une conception conservatrice de la famille ne sont pas une sécession — sinon les juifs orthodoxes, les Amish et les moines seraient des séparatistes. En revanche, empêcher quelqu’un d’exercer ses droits, le menacer, le contraindre par la force sont des actes graves, et le Code pénal les nomme déjà, sans avoir besoin du mot « séparatisme ».

« Communautarisme » : le mot à sens unique

Le « communautarisme » ne s’emploie que dans un sens. L’enseignement catholique scolarise environ deux millions d’élèves en France ; personne n’y voit du communautarisme. Le lycée Averroès de Lille, premier lycée musulman sous contrat, classé premier lycée de France de la filière générale par le palmarès du Parisien en 2013, a vu son contrat résilié par le préfet en décembre 2023. Le 23 avril 2025, le tribunal administratif de Lille a annulé cette résiliation : pour l’essentiel des griefs, « l’administration n’a pas suffisamment démontré leur existence », et les deux manquements établis « ne sont pas d’une gravité telle » qu’ils puissent justifier la sanction. Dans le même temps, un établissement catholique parisien de renom, épinglé par un rapport d’inspection, conservait son contrat. Le mot n’avait servi que dans une direction.

« Entrisme » et « frérisme » : la présomption sans preuve

Le mot « entrisme » vient du trotskisme : il désignait, dans les années 1930, la tactique consistant à faire entrer des militants dans un grand parti pour l’influencer de l’intérieur. Appliqué aux musulmans, il transforme toute participation à la vie commune — adhérer à une association, animer un club de sport, se présenter à une élection, enseigner, entrer dans la fonction publique — en infiltration possible. Le piège se referme alors sur lui-même : le musulman qui reste à l’écart est accusé de « séparatisme » ; celui qui participe, d’« entrisme ». Il n’existe plus de conduite innocente.

Le rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », rendu public par le ministère de l’Intérieur le 21 mai 2025, est instructif par ses propres chiffres. Il recense 139 lieux de culte affiliés à la fédération Musulmans de France et 68 « considérés comme proches », soit 7 % des 2 800 lieux de culte musulman du pays, fréquentés en moyenne par 91 000 fidèles le vendredi ; quant au cercle restreint des membres, il l’évalue, d’après des observateurs, entre 400 et 1 000 personnes.

Quelques centaines de membres, dans un pays où vivent plusieurs millions de musulmans. Le ministre de l’Intérieur déclara pourtant : « Cet entrisme islamiste est une menace pour la République et notre cohésion nationale. » Dans les jours qui suivirent, un parti de la majorité proposa d’interdire le voile aux jeunes filles de moins de quinze ans dans l’espace public. Un rapport consacré à quelques centaines de militants d’une organisation débouchait sur une proposition visant des adolescentes qui n’en avaient jamais entendu parler.

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, institution qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour les Frères musulmans, décrivit le climat ainsi créé comme « celui de la peur, du soupçon, de la stigmatisation », et le rapport comme « une arme rhétorique ». La Ligue des droits de l’homme titra son communiqué : « Halte à la paranoïa contre les musulmans », en dénonçant « une absence de méthode scientifique qui laisse place à tous les fantasmes ».

Soyons clairs, car c’est la position constante de cette série : nous ne défendons pas le mouvement des Frères musulmans et nous n’avons avec lui aucun lien, ni de près ni de loin. Une organisation qui enfreint la loi doit répondre de ses actes devant un juge, comme toute autre. Ce que nous refusons, c’est le « frérisme sans Frères » : un mot qui permet de rattacher à un réseau n’importe quel musulman visible, n’importe quelle association conforme à la loi, n’importe quelle candidate voilée, sans avoir à prouver le moindre lien (voir le dossier n° 52).

L’échelle de l’appartenance

Le mot « frériste » tire sa force d’une confusion entre des degrés que tout juge distinguerait. Les voici, du plus fort au plus faible. Aucun ne se déduit du précédent, et seul le premier autorise à parler d’appartenance :

Le degré Ce qu’il signifie Ce qui le prouve
Membre Adhésion formelle, fonction, consignes reçues. Un acte d’adhésion, une responsabilité, des instructions — pas une rumeur.
Affilié Une structure liée officiellement à une fédération. Des statuts, une convention, un lien institutionnel écrit.
Proche Partage de références ou de personnes. Une invitation, une conférence, une parenté : des faits qui ne prouvent rien par eux-mêmes.
Sympathisant Approbation de certaines idées, déclarée ou supposée. Des propos tenus, en entier et dans leur contexte.
Croyant Un musulman qui prie, se couvre, s’engage dans sa cité. Rien à prouver : c’est l’exercice d’une liberté garantie à tous.

Le rapport de 2025 lui-même sépare « affiliés » et « proches » ; le discours qui s’en est nourri a tout fondu en un seul mot. Quand on lit « frériste », il faut demander : à quel barreau de l’échelle ? Et avec quelle preuve ?

Étude de cas : une association de quartier

Prenons un cas ordinaire. Une association locale, fréquentée par des musulmans pratiquants, organise des cours de religion pour les enfants, un soutien scolaire, des maraudes ; elle répond à une consultation municipale sur un équipement de quartier ; certains de ses membres défendent, sur la famille ou la mixité, des positions conservatrices. Un élu la qualifie d’« entrisme islamiste ».

Appliquons la grille. Faits observables : l’association existe, elle est déclarée, elle a des activités, elle participe à la vie publique, certains membres ont des convictions morales conservatrices. Ce que le mot « entrisme » suppose : une stratégie coordonnée, dissimulée, des consignes venues d’ailleurs, la volonté de prendre le contrôle d’une institution ou de restreindre les droits d’autrui. Rien de cela n’est dans les faits observés ; tout cela est dans le mot. Pour maintenir l’accusation, l’élu devrait produire au moins une de ces preuves. S’il ne le peut pas, il a seulement décrit une association — et il l’a fait avec un mot qui la condamne.

La réponse inverse serait tout aussi fausse : une association n’est pas innocente parce qu’elle est religieuse. Si des faits établis montraient des pressions, des menaces, des financements irréguliers, des appels à la violence, ils relèveraient du droit commun, qui les nomme déjà — et ce dossier serait le premier à demander qu’on les poursuive. Entre l’amalgame et le déni, il y a l’examen des faits. C’est tout ce que nous demandons.

La proposition de loi de 2026

La proposition de loi sénatoriale adoptée le 5 mai 2026 franchit un pas de plus. Elle crée un délit de contestation de l’application de la loi lorsque cette contestation porte gravement atteinte à la cohésion nationale, un nouveau motif de dissolution des associations dont les membres invoqueraient leurs opinions, notamment religieuses, pour se soustraire à la loi, et un gel administratif de leurs avoirs. Le tout sous un titre — « entrisme islamiste » — qui ne correspond à aucune catégorie définie du droit français. Au moment où nous écrivons, le texte est en attente à l’Assemblée nationale ; il n’est pas une loi.

« Islamo-gauchisme » : quand le préfixe contamine

Le procédé déborde désormais les musulmans. En février 2021, la ministre de l’Enseignement supérieur annonçait vouloir faire enquêter sur l’« islamo-gauchisme » à l’université ; le CNRS répondit, dans un communiqué du 17 février 2021, que ce terme, « slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique ». Il suffit maintenant d’accoler « islamo- » à un mot pour disqualifier un chercheur, un syndicat ou un parti : le nom d’une religion est devenu un préfixe infamant.

Le mot La question à lui poser L’erreur qu’il fait commettre
Séparatisme Quels actes montrent une volonté de se soustraire aux règles communes ? Prendre une différence religieuse ou culturelle pour une sécession.
Entrisme Quelles preuves attestent une stratégie coordonnée et dissimulée ? Déduire une infiltration de la seule participation à la vie civique.
Frérisme Quel lien précis avec l’organisation est documenté, et à quel degré ? Confondre membre, affilié, proche, sympathisant et croyant.
Communautarisme Appliquerait-on le mot à une école catholique, à une amicale bretonne ? N’employer le mot que pour une seule religion.
Islamo-gauchisme Quel phénomène observable le mot permet-il de mesurer ? Prendre un slogan pour un diagnostic.

IX. « Mahomet » : un nom qui n’est pas anodin

Le Prophète de l’islam s’appelle Muhammad. Le nom vient de la racine h-m-d, celle de la louange : Muhammad signifie « celui qui est abondamment loué », « le digne de louanges ». Le Coran le nomme ainsi à quatre reprises (3, 144 ; 33, 40 ; 47, 2 ; 48, 29), et une fois Ahmad, « le plus louable » (61, 6). Le Prophète disait lui-même : « J’ai cinq noms : je suis Muhammad, et je suis Ahmad… » (Al-Bukhârî n° 3532).

مُّحَمَّدٌ رَّسُولُ اللَّهِ

Mouhammad est le Messager d’Allah.

— Sourate 48, Al-Fath, verset 29 (extrait)

On remarquera que la traduction de Rachid Maach, utilisée dans toute cette série, écrit « Mouhammad », non « Mahomet ».

Une tactique aussi vieille que la Révélation : déformer le nom

La déformation du nom du Prophète est aussi ancienne que l’opposition à son message. Les polythéistes de Quraysh, refusant de prononcer un nom qui signifie « le loué », l’appelaient Mudhammam, « le blâmé ». Le Prophète en tirait une leçon de sérénité :

أَلَا تَعْجَبُونَ كَيْفَ يَصْرِفُ اللَّهُ عَنِّي شَتْمَ قُرَيْشٍ وَلَعْنَهُمْ، يَشْتِمُونَ مُذَمَّمًا، وَيَلْعَنُونَ مُذَمَّمًا، وَأَنَا مُحَمَّدٌ

« Ne vous étonnez-vous pas de la manière dont Allah détourne de moi les insultes et les malédictions de Quraysh ? Ils insultent un “Mudhammam”, ils maudissent un “Mudhammam”, alors que moi, je suis Muhammad. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 3533), d’après Abû Hurayra

Ce qu’il faut concéder

Le nom « Mahomet » n’est pas, à l’origine, une insulte de ce genre. C’est une adaptation ancienne du nom arabe, passée par le grec byzantin et le latin médiéval (Machometus), qui a longtemps servi à rendre en français tous les « Muhammad » : on parlait de « Mahomet II » pour le sultan qui prit Constantinople, de « Méhémet-Ali » pour le pacha d’Égypte. Des auteurs admiratifs l’ont employé. Lamartine, en 1854, écrivait : « Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d’idées […], voilà Mahomet ! À toutes les échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ? » Concédons-le donc franchement : il faut distinguer l’histoire du mot, son emploi actuel et l’intention de celui qui l’emploie. Celui qui dit « Mahomet » par habitude n’est pas un ennemi, et nous ne lui prêtons aucune intention.

Mais un nom chargé d’une histoire

Seulement, ce nom a traîné derrière lui une longue histoire. Dans la Chanson de Roland, vers 1100, le roi Marsile « sert Mahomet et invoque Apollin » : les musulmans y sont dépeints comme des idolâtres adorant une trinité de fausses divinités, Mahomet, Apollin et Tervagant. L’ancien français a tiré du nom le mot mahomerie, pour désigner un temple d’idoles. Au procès des Templiers, au début du XIVe siècle, on accusa les chevaliers d’adorer une idole nommée Baphomet, déformation de « Mahomet » selon la plupart des historiens. Dante place le Prophète au fond de l’Enfer, parmi les semeurs de discorde (Enfer, chant XXVIII). L’anglais médiéval a fait de Mahound un nom du diable, que Salman Rushdie reprendra par provocation en 1988. Voltaire, enfin, fait jouer en 1741 une tragédie intitulée Le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète, où le Prophète est un imposteur sanguinaire — Voltaire lui-même le présentait, dans une lettre à Frédéric II, comme un « Tartuffe les armes à la main ».

Le nom a aussi produit le plus faux de tous les mots en « -isme » : « mahométisme », avec son adjectif « mahométan », employés jusque dans les textes officiels de l’Algérie coloniale. Ces mots supposent que l’islam serait au Prophète ce que le christianisme est au Christ : une religion qui porterait le nom de celui qu’elle adore. Or les musulmans n’adorent pas Muhammad ; ils adorent Allah seul, et leur religion porte le nom d’un acte — la soumission à Dieu —, non celui d’un homme. Le nom même de « musulmans » leur a été donné par Dieu, rappelle le Coran (22, 78). L’orientaliste britannique H. A. R. Gibb, qui avait intitulé son manuel Mohammedanism en 1949, reconnaissait dès son premier chapitre que les musulmans récusent ce terme parce qu’il semble impliquer l’adoration de Muhammad, et rappelait que le nom de la religion est « islam » ; la seconde édition, en 1969, a pris le titre Islam : A Historical Survey. Le mot était faux, et un savant honnête l’a corrigé.

Une exception réservée à un seul homme

Aujourd’hui, « Mahomet » est devenu une anomalie. La presse écrit « Mohamed Ali » pour le boxeur, « Mohammed VI » pour le roi du Maroc, « Mohamed » pour le voisin de palier ; les historiens récents écrivent « Mehmed II ». Un seul homme garde la forme médiévale : le Prophète. La France a appris à dire « Inuit » plutôt qu’« Esquimaux », « Samis » plutôt que « Lapons », parce que les peuples concernés l’ont demandé. Près de deux milliards de musulmans demandent qu’on appelle leur Prophète par son nom. Conserver « Mahomet » quand on sait tout cela n’est pas une neutralité linguistique : c’est un choix — celui de lui garder le nom sous lequel ses adversaires médiévaux l’ont combattu.

Dans cette série, nous disons « le Prophète » ou « Muhammad ». Nous n’imposons rien à personne ; nous demandons ce que tout être humain demande pour lui-même : être appelé par son nom.

X. « Taqiyya » et « musulman modéré » : les mots qui rendent toute parole suspecte

La taqiyya, ou l’accusation irréfutable

Il est un mot qui n’est pas en « -isme » mais qui ferme la boucle de tous les autres : taqiyya. Dès qu’un musulman répond — « je ne veux imposer la charia à personne », « je condamne les attentats », « cette association n’a aucun lien avec les Frères » —, l’accusation a sa réplique prête : « C’est de la taqiyya. » La réponse devient la preuve ; le démenti confirme le soupçon. Une accusation ainsi construite ne peut jamais perdre, et c’est exactement ce qui la disqualifie : une thèse qu’aucun fait ne peut réfuter n’est pas une thèse, c’est une croyance. On l’a vu jadis avec le « complot » prêté à d’autres minorités, où toute dénégation était lue comme une ruse.

Que dit la religion ? La taqiyya est une dispense, non une doctrine. Le Coran en pose le seul cas : celui qui renie sa foi sous la contrainte, « alors que son cœur reste fermement attaché à la foi », n’est pas coupable (16, 106) — verset révélé au sujet de ‘Ammâr ibn Yâsir, torturé par les Mecquois jusqu’à ce qu’il prononce ce qu’ils exigeaient. Al-Bukhârî consacre à la contrainte (ikrâh) un livre entier de son Sahîh. La dispense vise un croyant menacé de mort pour sa foi, et elle l’autorise à sauver sa vie ; elle ne l’autorise à rien d’autre. Dans la doctrine sunnite, elle n’a jamais fondé un droit de mentir dans la vie ordinaire : le Coran ordonne d’honorer les engagements (5, 1) et de dire la vérité même contre soi-même (4, 135), et le Prophète a fait du mensonge le signe de l’hypocrite (Al-Bukhârî n° 33). C’est dans le chiisme, longtemps persécuté, que la notion a pris une extension bien plus large — et c’est de là que les polémistes l’ont tirée pour l’appliquer à tous les sunnites, qui n’en ont jamais fait une règle de vie (voir le dossier n° 17).

Le Prophète a conclu avec les païens de La Mecque, à Hudaybiya, un traité dont il a respecté les clauses jusqu’à rendre aux Mecquois un converti venu se réfugier auprès de lui, parce que le texte l’exigeait (Al-Bukhârî n° 2731-2732). Un homme qui tient parole à ce prix n’a pas enseigné la dissimulation. L’accusation de taqiyya ne dit rien des musulmans ; elle dit seulement que celui qui la porte a décidé de ne pas écouter.

« Musulman modéré », ou la foi à petite dose

L’expression « musulman modéré » paraît bienveillante. Elle suppose pourtant que l’islam serait dangereux à dose normale et supportable à petite dose, et que le bon musulman serait celui qui en pratique le moins. On ne dit jamais « catholique modéré » pour un fidèle qui va à la messe, ni « juif modéré » pour un homme qui respecte le chabbat. Le Coran a son propre mot pour la modération, wasat, le juste milieu, et il en fait la définition même de la communauté : Allah a fait des croyants « une communauté du juste milieu » (2, 143, en substance). La modération, en islam, se mesure à l’équilibre — ni excès ni laxisme, ni violence ni abandon —, non au nombre de prières qu’on accepte de ne pas faire. Le musulman « modéré » que réclame le débat public est un musulman qui pratique peu ; le musulman du juste milieu que décrit le Coran est un musulman qui pratique bien.

XI. La France et les noms de ses minorités

Rien de tout cela n’est nouveau. L’histoire de France offre une longue galerie de noms donnés aux minorités religieuses ou étrangères — et, presque toujours, le nom a précédé la mesure.

« Sarrasins » et « Agarènes »

Au Moyen Âge, les musulmans sont des « Sarrasins », des « Maures » ou des « Agarènes ». Ce dernier nom, d’origine biblique, les rattache à Agar, la servante d’Abraham, plutôt qu’à Sara, son épouse ; et des auteurs latins, comme Isidore de Séville au VIIe siècle, expliquaient que les « Sarrasins » se seraient faussement réclamés de Sara. Le nom contenait une thèse : ces gens-là sont les fils de la servante, non de l’épouse — les exclus de la promesse.

« La religion prétendue réformée »

Quand Henri IV accorde l’édit de Nantes en 1598, le texte royal ne nomme pas les protestants « réformés » : il parle de « la religion prétendue réformée ». L’État tolérait une religion dont il niait, dans son nom même, la légitimité. On accusait aussi les protestants de former « un État dans l’État », avec leurs places fortes et leurs assemblées — la formule servira plus tard contre bien d’autres. En 1685, l’édit de Fontainebleau révoquait l’édit de Nantes ; les dragonnades avaient commencé quelques années plus tôt, et quelque deux cent mille protestants prirent le chemin de l’exil. Le nom avait préparé le terrain : on ne retire pas ses droits à une religion, on les retire à une « prétention ».

« Israélites » et l’examen de loyauté de 1806

En 1806, Napoléon convoque une Assemblée des notables juifs et lui soumet douze questions : les juifs regardent-ils les Français comme leurs frères ? Tiennent-ils la France pour leur patrie ? Se sentent-ils obligés de la défendre et d’obéir à ses lois ? Leur loi religieuse permet-elle les mariages mixtes, le divorce, la polygamie ? Le Grand Sanhédrin réuni l’année suivante dut répondre point par point, comme on passe un examen de loyauté. Le 17 mars 1808, un décret restreignait pourtant leurs droits économiques : on l’appellera le « décret infâme ». Deux siècles plus tard, en 2020 et 2021, le pouvoir exigeait des fédérations musulmanes qu’elles adoptent une « charte des principes pour l’islam de France » : la même scène, avec d’autres acteurs.

Au XIXe siècle, les institutions préféraient d’ailleurs dire « israélites » plutôt que « juifs », mot jugé chargé de mépris. La suite montra ce que valait le soupçon : en 1886, Édouard Drumont publie La France juive, succès de librairie qui accuse une minorité de comploter la conquête du pays ; quelques années plus tard, l’affaire Dreyfus montre jusqu’où peut mener l’accusation de double allégeance ; au début du XXe siècle, le faux des Protocoles des Sages de Sion fournit au monde le modèle de tous les « plans secrets » attribués à une minorité. Nous rappelons cette histoire parce que la haine des juifs et la haine des musulmans partagent la même mécanique, et parce que la condamnation de l’une n’a de sens qu’avec la condamnation de l’autre (voir le dossier n° 26).

« Le cléricalisme ? Voilà l’ennemi ! »

Les catholiques eux-mêmes ont connu le soupçon d’allégeance étrangère. Au XIXe siècle, on appelait « ultramontains » ceux qu’on accusait d’obéir au pape, « au-delà des monts », plutôt qu’à la France. Le 4 mai 1877, Léon Gambetta lançait à la Chambre : « Le cléricalisme ? Voilà l’ennemi ! » Un autre mot en « -isme », qui visait l’influence politique de l’Église et qui servit, au début du XXe siècle, à justifier l’expulsion de milliers de religieux des congrégations enseignantes. Remplacez « Rome » par « le Qatar » ou « la Turquie », « congrégations » par « associations », et vous avez le débat d’aujourd’hui.

Les « Ritals » et Aigues-Mortes

Les immigrés italiens, pourtant catholiques, ont eu leurs sobriquets et leur massacre. Le 17 août 1893, à Aigues-Mortes, des ouvriers italiens des salins furent pourchassés et lynchés par une foule qui les accusait de voler le travail des Français ; le bilan officiel fut de huit morts. Les mêmes mots revenaient déjà : envahisseurs, concurrents, inassimilables. Leurs descendants sont aujourd’hui élus, chanteurs, footballeurs — et plus personne ne parle d’« invasion italienne ».

« Musulman », catégorie coloniale

En Algérie, la France a fait de « musulman » une catégorie juridique bien plus que religieuse. Le sénatus-consulte de 1865 déclarait les « indigènes musulmans » français, mais sans la citoyenneté ; le décret Crémieux de 1870 accordait la citoyenneté aux juifs d’Algérie, non aux musulmans ; le code de l’indigénat soumettait ces derniers à des peines collectives et à des restrictions de circulation prononcées sans juge. En 1903, la cour d’appel d’Alger jugea qu’un Algérien converti au christianisme restait « musulman », au motif que le terme n’avait pas un sens purement confessionnel et désignait l’ensemble des individus d’origine musulmane, qu’ils pratiquent ou non. Le mot ne désignait plus une foi : il désignait une origine, et un statut inférieur.

Plus tard, l’administration distingua les « Français de souche européenne » des « Français de souche nord-africaine » — l’une des origines de l’expression « Français de souche », si souvent brandie aujourd’hui. Et le 5 octobre 1961, le préfet de police de Paris, Maurice Papon, imposait un couvre-feu aux seuls « Français musulmans d’Algérie ». Le 17 octobre, la manifestation pacifique organisée contre ce couvre-feu fut réprimée dans le sang : des dizaines d’Algériens furent tués, certains jetés dans la Seine.

La leçon — et ses garde-fous

Sarrasins, prétendus réformés, israélites soumis à examen, cléricaux, Ritals, indigènes musulmans : chaque fois, une minorité a reçu un nom qui contenait déjà le verdict. Chaque fois, ce nom a précédé des mesures d’exception. Et chaque fois, les générations suivantes en ont eu honte : aucun manuel d’histoire ne présente aujourd’hui la révocation de l’édit de Nantes ou le code de l’indigénat comme des politiques de bon sens.

Ces comparaisons obéissent à trois règles, que nous nous imposons. On compare un mécanisme — le nom qui précède la mesure —, jamais des situations entières : les musulmans de France ne vivent ni les dragonnades, ni le décret infâme, ni l’indigénat, et le dire est une question d’honnêteté. On nomme les différences de contexte et de gravité au lieu de les gommer. Et on n’utilise jamais les souffrances d’un groupe pour minimiser celles d’un autre : la mémoire des protestants, des juifs et des Algériens n’est pas un argument qu’on emprunte, c’est une leçon qu’on reçoit. La question n’est pas de savoir si l’on aura honte, demain, du vocabulaire d’aujourd’hui ; elle est de savoir combien de vies il aura abîmées d’ici là.

XII. Des mots aux lois : la mécanique

Le vocabulaire en « -isme » n’est pas une querelle de linguistes ; c’est la première étape d’une mécanique qui s’est répétée depuis vingt ans avec une régularité d’horloge.

Premier temps — l’événement : un attentat, une affaire, un fait divers, réel et souvent atroce.

Deuxième temps — le mot élargi : le mot qui désignait les auteurs, « islamistes » ou « djihadistes », s’étend à leur « terreau » supposé : la barbe, le voile, la mosquée, l’association, la piété.

Troisième temps — la loi d’exception : on vote une mesure qui ne vise plus les auteurs, déjà punissables, mais ce « terreau ».

Quatrième temps — l’extension : la mesure survit à l’événement, entre dans le droit commun et finit par servir contre d’autres que les musulmans.

Vingt ans de mesures

La mesure Qui elle a visé en réalité
2004 — loi sur les signes religieux à l’école publique Des élèves voilées : la loi vise une tenue, non un acte.
2010 — interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public Quelques milliers de femmes portant le niqab. La Cour européenne des droits de l’homme a admis la loi en 2014 ; le Comité des droits de l’homme de l’ONU a estimé en 2018 qu’elle violait le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
2015-2017 — état d’urgence, puis loi du 30 octobre 2017 Perquisitions et assignations administratives ; pendant la COP21, des militants écologistes assignés à résidence (mesures validées par le Conseil constitutionnel le 22 décembre 2015) ; les mesures entrent ensuite dans le droit commun.
2020 — dissolution du CCIF et de BarakaCity Le CCIF recensait les actes antimusulmans ; sa dissolution, critiquée par des organisations de défense des droits humains, a été validée par le Conseil d’État en 2021.
2021 — loi confortant le respect des principes de la République Contrat d’engagement républicain, contrôle des associations et des cultes, motifs de dissolution élargis ; le Conseil constitutionnel censure deux dispositions, dont l’une pour imprécision ; dès 2022, un préfet invoque la loi contre la subvention d’une association écologiste à Poitiers — le tribunal administratif lui donne tort en novembre 2023.
2023 — interdiction de l’abaya à l’école Un vêtement que le Conseil français du culte musulman ne tenait pas pour religieux : l’État a décidé lui-même de ce qui était « islamique ».
2023 — dissolution des Soulèvements de la Terre Un collectif écologiste, visé sur le fondement des motifs de dissolution élargis en 2021 ; le décret est annulé par le Conseil d’État le 9 novembre 2023.
2025 — interdiction du voile dans les compétitions sportives (adoptée par le Sénat le 18 février) Des sportives, souvent amateurs ; Amnesty International dénonce une discrimination.
2026 — proposition de loi contre « l’entrisme islamiste » (Sénat, 5 mai) Un délit, un motif de dissolution et un gel des avoirs construits autour d’une notion que le texte ne définit pas.

Les mesures qui visaient les musulmans ont toutes été présentées comme des réponses à « l’islamisme ». Aucune n’était nécessaire pour atteindre les terroristes : ceux-ci tombaient déjà sous le coup du Code pénal, qui réprime l’acte de terrorisme, l’association de malfaiteurs terroriste, la provocation et l’apologie. La plupart ont frappé des personnes qui n’avaient commis aucun crime — une lycéenne, une sportive, une association, une école —, et plusieurs ont fini par servir contre des citoyens qui n’ont rien à voir avec l’islam. Les militants écologistes assignés à résidence en 2015 ont découvert ce que les musulmans savaient déjà : un outil forgé contre une minorité ne reste jamais dans sa boîte.

Comment juger une mesure — sept questions

Nous ne prétendons pas que toute mesure de sécurité soit une persécution : un État a le devoir de protéger ses citoyens, et certaines mesures sont justifiées. Mais chacune doit passer les sept questions que le droit lui-même pose, et c’est sur ces questions — non sur le mot « islamisme » — qu’on doit la juger.

La grille

  • L’objectif : quel risque concret la mesure vise-t-elle — un acte, ou une apparence ?
  • La base légale : quel texte l’autorise, et avec quels critères ? Un mot sans définition n’est pas un critère.
  • La nécessité : les terroristes et les fraudeurs étaient-ils déjà punissables par le droit commun ? Si oui, à quoi sert la mesure ?
  • La proportionnalité : les effets sur les libertés — de culte, d’association, d’enseignement, d’expression — sont-ils à la mesure du risque établi ?
  • L’égalité : la mesure s’appliquerait-elle de la même manière à une école catholique, à une amicale bretonne, à un syndicat ?
  • Le contrôle : la personne ou l’association peut-elle contester la décision devant un juge, et le juge a-t-il les moyens de la vérifier ?
  • Le résultat : la mesure a-t-elle réduit un risque, ou seulement produit un effet d’annonce — et contre qui a-t-elle fini par servir ?

Les juges ont déjà répondu à plusieurs de ces questions. Le Conseil constitutionnel, le 13 août 2021, a censuré dans la loi « principes de la République » la suspension d’urgence des associations par le ministre « sans autre condition que l’urgence », et le refus de titre de séjour pour « rejet des principes de la République », faute de critères précis. Le Conseil d’État a annulé la dissolution des Soulèvements de la Terre le 9 novembre 2023. Le tribunal administratif de Lille a rendu au lycée Averroès son contrat le 23 avril 2025, parce que l’administration n’avait pas prouvé ce qu’elle affirmait. Chaque fois, le mot avait précédé la preuve ; chaque fois, le juge a demandé la preuve.

Ce que dit le droit européen

La France n’est pas seule juge. La Convention européenne des droits de l’homme garantit, à l’article 9, non seulement la liberté de croire mais celle de « manifester sa religion […] individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ». Les restrictions ne sont admises que si elles sont « prévues par la loi » — une loi accessible et prévisible, dont le citoyen peut comprendre ce qu’elle interdit — et « nécessaires dans une société démocratique ». Un délit construit sur un mot que personne ne définit heurte de front cette exigence de prévisibilité.

Concédons que la Cour de Strasbourg a souvent donné raison à la France : dans l’arrêt S.A.S. c. France du 1er juillet 2014, elle a admis l’interdiction du voile intégral au nom du « vivre ensemble », tout en rejetant les justifications tirées de la sécurité et de l’égalité des sexes ; elle a validé la non-reconduction d’une agente hospitalière voilée (Ebrahimian c. France, 2015). Mais le Comité des droits de l’homme des Nations unies, saisi par deux femmes verbalisées, a conclu en 2018 que la loi de 2010 violait le Pacte international relatif aux droits civils et politiques — il s’agit des constatations d’un comité, non d’un arrêt, mais elles disent qu’un organe international a lu la même loi autrement. Et la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance du Conseil de l’Europe, dans sa recommandation de politique générale n° 5 révisée en 2021, consacrée à la lutte contre le racisme et la discrimination envers les musulmans, demande aux États de veiller à ce que le discours public, y compris celui des responsables politiques, ne stigmatise pas les musulmans et ne les présente pas comme une menace collective. C’est exactement l’objet de ce dossier.

Deux poids, deux mots

Le contraste le plus parlant est lexical. Le mot « islamisme », sans définition, sert de titre à des lois. Le mot « islamophobie », lui, est tenu pour suspect : on répète qu’il aurait été inventé par les mollahs iraniens en 1979 pour faire taire la critique. C’est faux : le mot apparaît en français dès 1910, dans une thèse de droit d’Alain Quellien sur la politique musulmane en Afrique occidentale française, puis chez Maurice Delafosse en 1912 (voir le dossier n° 28).

Les chiffres existent pourtant, et ils sont ceux du ministère de l’Intérieur : 242 actes antimusulmans recensés en 2023, 173 en 2024 — et, pour les cinq premiers mois de 2025, 145 actes, soit 75 % de plus que sur la même période de 2024, les atteintes aux personnes passant de 32 à 99. Ces chiffres ne comptent que ce qui est signalé et enregistré ; la Commission nationale consultative des droits de l’homme rappelle chaque année que la sous-déclaration est massive. Ils ne servent pas à faire taire la critique de quelque doctrine que ce soit ; ils rappellent qu’un vocabulaire qui fait d’une pratique religieuse un indice de danger a des effets sur des personnes, des mosquées, des écoles.

Le 25 avril 2025, Aboubakar Cissé, vingt-deux ans, bénévole de la mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard, était tué de dizaines de coups de couteau alors qu’il priait, par un homme qui filmait son agonie en proférant des propos hostiles à l’islam. Le Premier ministre qualifia lui-même l’acte d’islamophobe ; le parquet national antiterroriste ne se saisit pas de l’affaire. On mesure la différence : quand un musulman tue, le vocabulaire de la menace est disponible dans l’heure ; quand un musulman est tué en prière, on hésite encore sur le mot.

XIII. « Envahisseurs » et « projet pour la France » : la chaîne de preuves manquante

Venons-en au cœur du mythe : les musulmans seraient des envahisseurs, porteurs d’un projet pour la France. Appliquons la méthode. Quels faits ? Quelle chaîne de preuves ?

Des envahisseurs ? Les faits

Selon l’enquête Trajectoires et Origines menée par l’INSEE et l’INED en 2019-2020, environ 10 % des personnes de 18 à 59 ans vivant en France se déclarent musulmanes. Une grande partie sont françaises, nées en France, enfants de Français. Leur présence n’est pas le fruit d’une invasion : elle est l’histoire même de la France du XXe siècle. Des dizaines de milliers de soldats musulmans de l’Armée d’Afrique sont morts dans les deux guerres mondiales ; la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926, a été bâtie en leur hommage. Les Trente Glorieuses sont allées chercher leurs pères dans les villages du Maghreb : pour les seules houillères du Nord, le recruteur Félix Mora sélectionna, dans les années 1960 et 1970, près de 80 000 jeunes Marocains, examinés un par un comme on choisit une main-d’œuvre. On n’envahit pas un pays qui est venu vous chercher. Il faut encore ajouter les convertis, des Français de toutes origines, que nulle immigration n’explique.

Un projet ? Ce qu’il faudrait prouver

Un projet politique suppose une direction, des objectifs communs, des moyens coordonnés, des consignes suivies, et des gens qui y adhèrent. Voilà les cinq preuves qu’exige l’accusation ; voyons ce qu’on trouve. Une direction ? L’islam sunnite n’a pas de clergé, pas de pape, pas de hiérarchie capable de donner un ordre à qui que ce soit — ce qui n’exclut pas des fédérations et des réseaux, mais oblige celui qui parle d’un « projet » à nommer qui le dirige. Les instances représentatives du culte musulman ont d’ailleurs été créées à l’initiative de l’État lui-même : le Conseil français du culte musulman en 2003, puis le Forum de l’islam de France en 2022. Ce n’est pas l’islam qui a organisé sa conquête de l’État ; c’est l’État qui a organisé la représentation de l’islam. Des moyens et des adhérents ? En 2019, la seule liste se présentant comme musulmane aux élections européennes, celle de l’Union des démocrates musulmans français, a recueilli 28 469 voix, soit 0,13 % des suffrages. Ce chiffre ne dit pas ce que pensent tous les musulmans ; il dit qu’une offre politique explicitement musulmane, quand elle existe, ne trouve pratiquement personne. Des consignes ? Le rapport de 2025, qui a cherché, compte le cercle qu’il décrit en centaines.

Quant au « plan secret », il présente toujours la même structure : un texte ou un réseau attribué à un petit cercle, une intention prêtée à une population entière, et une réfutation rendue impossible, puisque toute dénégation devient une preuve de dissimulation. Une enquête sérieuse dit ce qui la confirmerait et ce qui l’infirmerait ; l’accusation de « projet » ne dit jamais ce qui pourrait la réfuter. On l’a vu avec les Protocoles ; on le voit avec le « grand remplacement », dont se réclamait l’assassin qui tua cinquante et un fidèles dans deux mosquées de Christchurch en 2019 (voir le dossier n° 32).

Ce que les textes appellent « projet »

Le musulman qui vit en France y vit sous un engagement — la citoyenneté, le titre de séjour, le visa —, et la première règle des engagements est coranique :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا أَوْفُوا بِالْعُقُودِ

Vous qui croyez ! Honorez vos engagements !

— Sourate 5, Al-Mâ’ida, verset 1 (extrait)

Les juristes classiques en ont tiré une règle précise. Celui qui entre dans un pays non musulman, et même ennemi, avec un sauf-conduit — l’amân, ce que nous appellerions aujourd’hui un visa — n’a pas le droit de trahir ses habitants :

« Celui qui entre en territoire ennemi avec un sauf-conduit ne doit pas trahir ses habitants dans leurs biens, car ceux-ci ne lui ont accordé la sécurité qu’à la condition qu’il ne les trahisse pas et qu’ils n’aient rien à craindre de lui. »

Ibn Qudâma, Al-Mughnî, livre du jihâd — en substance

Si un pays en guerre ne peut être trahi par celui qui y entre avec un visa, que dire du pays dont on est citoyen, où l’on est né ou accueilli, où l’on paie l’impôt et où l’on pratique librement sa religion ? Le prétendu « projet de conquête » est exactement ce que la loi islamique appelle une trahison — et ce qu’elle interdit. Le Prophète a d’ailleurs défini le croyant par la sécurité qu’il offre aux autres :

الْمُسْلِمُ مَنْ سَلِمَ الْمُسْلِمُونَ مِنْ لِسَانِهِ وَيَدِهِ، وَالْمُؤْمِنُ مَنْ أَمِنَهُ النَّاسُ عَلَى دِمَائِهِمْ وَأَمْوَالِهِمْ

« Le musulman est celui dont les musulmans n’ont à craindre ni la langue ni la main ; et le croyant est celui de qui les gens n’ont rien à craindre pour leur vie et leurs biens. »

Rapporté par At-Tirmidhî (n° 2627) et An-Nasâ’î (n° 4995), d’après Abû Hurayra ; hasan sahîh

Le seul projet que nous assumons est écrit en toutes lettres et se fait au grand jour : faire connaître l’islam par la parole, « par de sages et douces exhortations » (16, 125), sans contrainte (2, 256), avec bonté et équité envers ceux qui ne nous combattent pas :

لَّا يَنْهَاكُمُ اللَّهُ عَنِ الَّذِينَ لَمْ يُقَاتِلُوكُمْ فِي الدِّينِ وَلَمْ يُخْرِجُوكُم مِّن دِيَارِكُمْ أَن تَبَرُّوهُمْ وَتُقْسِطُوا إِلَيْهِمْ إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ

Allah ne vous défend pas de traiter avec bonté et équité ceux d’entre eux qui ne vous ont ni persécutés en raison de votre foi, ni contraints à l’exil. Allah aime les hommes justes.

— Sourate 60, Al-Mumtahana, verset 8

C’est ce que fait ce site, et c’est ce que fait toute religion qui croit à sa vérité : les Églises évangélisent, les associations militent, les partis font campagne. Convaincre n’est pas envahir ; militer n’est pas infiltrer.

XIV. Sondages et rapports : lire avant de conclure

Les mots en « -isme » ne circulent plus seuls : ils arrivent désormais avec des chiffres, et un chiffre a l’air d’une preuve. Un sondage ne mesure pourtant pas des actes mais des déclarations, obtenues par une question dont la formulation décide de la réponse ; un rapport administratif documente ce qu’il a cherché, avec les catégories qu’il a choisies. Avant de reprendre un chiffre, il faut lire la question exacte, les réponses proposées, l’échantillon, la date, et surtout qui a rédigé la phrase qui résume le tout.

Le sondage Ifop de novembre 2025

Une enquête Ifop publiée le 18 novembre 2025, réalisée pour la revue Écran de veille, a fait les gros titres : 46 % des musulmans souhaiteraient l’application de la charia. Le volet musulman repose sur 1 005 personnes se déclarant musulmanes, extraites d’un échantillon national de 14 244 personnes de 15 ans et plus, interrogées par téléphone du 8 août au 2 septembre 2025 — un dispositif statistiquement sérieux, et c’est précisément pourquoi il faut lire ce qu’il mesure. Lisons la ventilation : 15 % répondent « intégralement quel que soit le pays dans lequel on vit » ; 31 % répondent « en partie », de manière adaptée aux règles du pays où l’on vit. Or la charia, c’est d’abord la prière, le jeûne, l’aumône, l’alimentation, le mariage (voir le dossier n° 11) : vouloir l’appliquer en partie, en l’adaptant aux règles du pays, c’est exactement ce que fait tout musulman pratiquant qui respecte la loi française. Les 31 % décrivent des citoyens ordinaires ; seuls les 15 % appellent une réponse, et nous la donnons plus bas.

Le même sondage annonçait que 38 % des musulmans approuvaient « tout ou partie des positions islamistes » — dont 30 % « seulement quelques-unes » — et que 33 % éprouvaient de la sympathie pour au moins une « mouvance islamiste », dont 3 % pour le djihadisme, que 52 % déclaraient au contraire détester. Il comparait le chiffre de 38 % à celui de 1998, qui mesurait l’adhésion à des positions dites « intégristes » : l’étiquette avait changé en cours de série, ce qui interdit de parler d’évolution. Il rangeait parmi les « mouvances islamistes » le salafisme et le Tabligh — ce dernier, mouvement de prédication connu pour son refus de la politique — à côté du djihadisme : additionner la sympathie pour un mouvement piétiste et la sympathie pour des tueurs, puis annoncer le total comme un bloc, c’est fabriquer un chiffre. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris releva que prier chaque jour y était lu comme un signe d’orthodoxie stricte, alors que les cinq prières sont une obligation pour tout musulman, et rappela qu’un sondage Ifop réalisé pour sa mosquée deux mois plus tôt montrait que trois musulmans sur quatre n’attachaient au mot « charia » aucun projet politique. Et le titre même de l’étude, « rapport à l’islam et à l’islamisme », posait le continuum qu’elle prétendait mesurer. Une question mal posée produit une réponse inquiétante ; une étiquette changée fabrique une tendance.

Concédons ce qui doit l’être : qu’une minorité de musulmans — 15 % des répondants — souhaite l’application intégrale de la loi islamique en tout pays, y compris en France, appelle une réponse ; et que 3 % déclarent de la sympathie pour le djihadisme est un chiffre que nous ne balayons pas. Cette réponse n’est pas un mot en « -isme » : c’est la doctrine sunnite elle-même, que nous enseignons sans détour — les peines légales ne relèvent que d’un État musulman et d’un juge, le pacte lie, la trahison est interdite, et le terrorisme est le crime des khawârij.

Le rapport de 2025 sur les Frères musulmans

Le rapport du ministère de l’Intérieur est une source officielle, et nous avons cité ses chiffres. Mais une source officielle n’est pas une preuve automatique. Il décrit une organisation, ses réseaux, ses affiliés et ses « proches », selon des catégories qu’il définit lui-même ; il avance que le mouvement poursuit une stratégie d’« entrisme » par le « double discours » — thèse qui, par construction, ne peut être réfutée par aucune déclaration des intéressés. Il faut le lire comme on lit tout rapport : en distinguant ce qu’il établit (des lieux, des chiffres, des liens institutionnels) de ce qu’il interprète (des intentions), et en se souvenant qu’il porte sur une organisation précise, non sur les musulmans de France. Une personne peut fréquenter une mosquée affiliée, être bénévole d’une association proche, enseigner dans une école, sans être le relais de quoi que ce soit — et la preuve doit porter sur la stratégie alléguée, jamais sur la seule foi des personnes.

Grille de lecture d’un chiffre

À vérifier La question à poser L’erreur à éviter
La définition Que mesure exactement l’indicateur ? Confondre pratique religieuse et projet politique.
L’échantillon Qui a été interrogé, quand, comment, selon quels quotas ? Extrapoler sans précaution un échantillon à une population.
La question Quelle formulation exacte a été lue au répondant ? Résumer une réponse par une étiquette plus forte que la question.
Les réponses « En partie », « intégralement », « sympathie » veulent-ils dire la même chose ? Additionner des réponses hétérogènes pour grossir un total.
L’interprétation Qui a écrit la phrase de synthèse, et avec quelle grille ? Prendre le commentaire de l’institut pour un résultat brut.
La comparaison Les questions et les catégories sont-elles les mêmes qu’à la date précédente ? Construire une « hausse » à partir de séries non comparables.
La conséquence Que permet réellement de conclure ce chiffre ? Passer d’une moyenne de groupe à un diagnostic sur une personne.

Un sondage est un outil pour poser de meilleures questions, non une autorisation à soupçonner quelqu’un qu’on ne connaît pas. Et ceux qui reprennent un chiffre sans sa question en sont responsables au même titre que ceux qui l’ont fabriqué.

XV. La part de vérité

Il serait malhonnête de prétendre que tout est invention. Des mouvements politiques se réclamant de l’islam existent : les Frères musulmans, fondés en Égypte en 1928 par Hasan al-Bannâ ; la Jamaat-e-Islami, fondée en 1941 par Abû l-A‘lâ al-Mawdûdî ; la révolution iranienne de 1979, qui a pris la forme d’un État. Des terroristes ont frappé la France : Toulouse et Montauban en 2012, Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher en janvier 2015, les 130 morts du 13 novembre 2015, les 86 morts de Nice le 14 juillet 2016, l’assassinat de Samuel Paty en 2020, celui de Dominique Bernard en 2023. Des prédicateurs ont tenu, en France, des discours de mépris ou de rupture. Des associations ont pu servir de paravent à des activités illégales, et quand un juge l’établit, elles doivent répondre. L’État a le devoir de nommer et de combattre ces menaces, et nous le disons sans réserve.

Nous ne demandons donc pas qu’on se taise ; nous demandons qu’on nomme juste. Le droit français dispose déjà des mots exacts : acte de terrorisme, association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, provocation et apologie du terrorisme, provocation à la haine ou à la violence, menaces, contrainte, abus de faiblesse, financement illicite. Ces mots visent des actes, se prouvent devant un juge et s’appliquent à tous. Le vocabulaire en « -isme » n’ajoute rien à l’efficacité de la lutte ; il ajoute seulement des millions de suspects.

Les verrous de cette série

  • Le sang est protégé : tuer un innocent revient à tuer l’humanité entière (5, 32), et celui qui tue une personne liée par un pacte ne sentira pas le parfum du Paradis.
  • Aucune justice privée : les peines légales relèvent du seul État et du seul juge ; aucun particulier n’a jamais eu le droit de les appliquer.
  • Le pacte : le musulman de France est lié par son engagement de citoyen ou de résident (5, 1), et la trahison est interdite.
  • Pas d’excommunication de masse : on ne déclare pas mécréants des musulmans à la légère ; c’est la marque des khawârij.
  • Des actes et des doctrines, jamais des personnes : nous critiquons des discours, des politiques et des idées ; nous n’insultons personne et nous ne prêtons à personne d’intention cachée.

XVI. Ce que nous assumons, ce que nous refusons

Le piège des mots en « -isme » fonctionne dans les deux sens. Il pousse les uns à tout soupçonner, et les autres à tout renier : à s’excuser de prier, à cacher sa barbe, à éviter le mot jihâd même pour parler de l’effort contre soi, à se dire « musulman, mais pas pratiquant » pour avoir la paix. Nous refusons les deux réflexes. Voici, mot par mot, ce que nous assumons et ce que nous refusons.

Le mot Ce que nous assumons Ce que nous refusons
« Islamiste » Être musulman tout entier : croire que l’islam est la vérité, le pratiquer, en parler, vouloir le faire connaître. Au sens premier du mot, tout musulman l’est. La prise du pouvoir par la force, l’imposition de la loi islamique à des non-musulmans en France, la violence, la confusion de la foi et du parti.
Salafî Suivre le Coran et la Sunna tels que les ont compris les Compagnons et les générations vertueuses : la prétention de tout sunnite. Le takfîr à la légère, la dureté, le mépris des autres musulmans — et le nom des salaf donné aux poseurs de bombes.
Jihâd L’effort contre soi, la parole de vérité, le service des parents, et le combat légitime sous une autorité légitime, selon ses règles. Le terrorisme, l’attaque d’innocents, la trahison d’un pacte — et le mot « djihadiste » offert aux assassins.
Charia La Voie : prière, jeûne, aumône, alimentation, mariage, contrats, éthique, vécus dans le cadre des lois du pays. L’application de peines par des particuliers ; les peines légales ne relèvent que d’un État musulman et d’un juge.
Oumma La fraternité de foi, la solidarité, la vie associative et cultuelle, comme dans toute communauté religieuse. L’idée que cette fraternité serait une allégeance contre la France, ou une « sécession ».
Da‘wa L’invitation à l’islam par la parole, la sagesse et l’exemple, au grand jour. La contrainte, la ruse, la manipulation, le fantasme d’une conquête démographique.
« Radicalisé » Rien : être pieux n’est pas être radical. Nous assumons la piété, la pratique assidue, la tenue, le refus de ce que la religion interdit. L’idée qu’un musulman qui se met à prier, à jeûner ou à se couvrir est « en voie » de quelque chose.
« Frériste » Rien : nous ne nous réclamons pas des Frères musulmans et n’avons aucun lien avec eux. L’étiquette collée à tout musulman visible ou engagé, sans la moindre preuve de lien.
« Musulman modéré » Le juste milieu (wasat) que le Coran assigne à la communauté : ni excès ni laxisme. L’idée qu’un bon musulman serait un musulman qui pratique… modérément.

Notre position, en une phrase

  • Nous demandons le droit d’être jugés sur nos paroles, nos actes et nos engagements réels — comme toute autre personne. Nous ne demandons ni le silence sur les dérives de ceux qui se réclament de l’islam, ni un privilège religieux ; nous demandons des accusations précises, des preuves vérifiables et des règles identiques pour tous.

XVII. Le retournement — la question-test

À ceux qui emploient ces mots, une seule question suffit, et elle se pose calmement.

La question-test

  • Donnez la définition de l’islamisme que vous employez — une définition qu’un juge pourrait appliquer.
  • Puis dites à partir de quel acte précis un musulman qui prie, jeûne, porte le voile, mange halal, envoie ses enfants à l’école de la République, vote et paie ses impôts devient « islamiste ». Un acte : non une impression, un vêtement ou un prénom.

Si la réponse est un acte — menacer, frapper, tuer, frauder, contraindre —, alors le mot « islamiste » est inutile : le droit a déjà un nom pour cet acte, et ce nom vaut pour tous. Si la réponse est une apparence ou une pratique, alors le mot ne désigne pas un danger : il désigne une population. Dans les deux cas, il doit tomber.

Le test de la symétrie

Un second test est plus simple encore. Prenez une phrase du débat public et remplacez « musulman » par « catholique » ou « juif ». « Une mosquée frériste » devient « une paroisse ultramontaine » ; « l’entrisme islamiste dans le sport » devient « l’entrisme catholique dans le scoutisme » ; « une liste communautaire musulmane » devient « une liste démocrate-chrétienne » ; « un signal faible » devient « il s’est mis à aller à la messe tous les jours ». La phrase paraît soudain absurde, ou odieuse : c’est la preuve qu’elle l’était déjà.

L’Allemagne a été gouvernée pendant la plus grande partie de son histoire d’après-guerre par l’Union chrétienne-démocrate, revenue à la chancellerie en 2025 ; Robert Schuman, l’un des pères de l’Europe, était un catholique fervent que l’Église a déclaré « vénérable » en 2021. Personne n’appelle cela du « christianisme politique ». C’est pourquoi l’expression « islam politique » elle-même doit être maniée avec précaution (voir le dossier n° 49) : l’islam a toujours eu des règles pour la vie commune — la justice, les contrats, l’aumône, le voisinage —, comme le christianisme a sa doctrine sociale. Ce qui est condamnable, ce n’est pas qu’une foi inspire une conduite publique ; c’est la violence, la contrainte et la fraude, quelle qu’en soit l’inspiration.

XVIII. Boîte à outils : lexique, fiche de vérification, formulations, recours

Petit lexique de la guerre des mots

Les mots en « -isme » ne travaillent pas seuls. Ils s’appuient sur une série de mots arabes laissés sans traduction, pour qu’ils sonnent étrangers et menaçants. Rétablissons-les.

Le mot Ce qu’il veut dire Ce qu’on lui fait dire
Allah Dieu, en arabe. Les chrétiens arabophones disent « Allah » dans leurs Bibles et leurs prières (voir le dossier n° 16). Un dieu étranger, distinct du Dieu d’Abraham.
Allâhu akbar « Dieu est plus grand » : formule de la prière et de l’appel à la prière, de la joie et de la consolation, répétée des dizaines de fois par jour. Un cri de guerre.
Charia La Voie : l’ensemble des règles de la vie du musulman, culte compris (dossier n° 11). La lapidation et l’amputation.
Fatwa Un avis juridique rendu par un savant : l’heure d’une prière, un contrat, un héritage. Une condamnation à mort.
Jihâd L’effort sur le chemin de Dieu, sous toutes ses formes (dossier n° 12). Le terrorisme.
Hijab Un vêtement de pudeur, prescrit par le Coran (dossier n° 9). Un drapeau politique, un « signal faible ».
Halal Permis ; une règle alimentaire comparable à la cacherout. Un marqueur de séparatisme.
Oumma La communauté des croyants, une fraternité de foi. Une nation concurrente de la France.
Taqiyya Une dispense de déclarer sa foi sous menace de mort (dossier n° 17). Un mensonge permanent, qui rend toute parole musulmane suspecte.
Kâfir Celui qui ne croit pas au message : un terme de croyance, non une insulte (dossier n° 48). Un appel à la haine.
Salaf Les trois premières générations de musulmans, que tout sunnite prend pour modèle. Une secte.
Da‘wa L’invitation à l’islam, par la parole et l’exemple. Le « prosélytisme », l’endoctrinement.

Laisser ces mots sans traduction, c’est les abandonner à l’imagination de celui qui a peur. Les traduire, c’est déjà les désamorcer.

La fiche de vérification en dix points

Avant de reprendre un mot — ou de le laisser passer dans une conversation, un article, une salle de classe —, dix questions, dans l’ordre :

Dix questions

  • Quel est le mot exact employé ?
  • Qui l’emploie : un chercheur, un journaliste, un responsable politique, une administration, un tribunal, un militant ?
  • Quelle définition en est donnée, et où ?
  • Désigne-t-il une religion, une pratique, une doctrine, une organisation ou une infraction ? À quel étage de l’escalier sommes-nous ?
  • Quels faits précis justifient qu’on l’applique à cette personne ou à ce groupe ?
  • Ces faits sont-ils établis, allégués, contestés, ou simplement rapportés ?
  • Existe-t-il une explication plus simple — la piété, l’engagement civique, une opinion conservatrice ?
  • Le raisonnement passe-t-il d’une personne à une population, ou d’une organisation à tous les croyants ?
  • Quelles conséquences le mot entraîne-t-il : un débat, une surveillance, une sanction, une dissolution, une exclusion ?
  • Quelle information ferait changer d’avis celui qui l’emploie ? S’il n’y en a aucune, ce n’est pas une analyse.

Formulations plus solides

La précision n’affaiblit pas une position : elle la rend imparable. Quelques exemples, dans les deux sens — car nos propres formulations doivent passer le même test.

À éviter À préférer
« Les musulmans veulent imposer la charia. » « Quelle enquête, quelle question et quelles catégories établissent quelles préférences, chez quels répondants ? »
« Cette association est frériste. » « Quel lien précis avec les Frères musulmans est documenté, par quelle source, à quelle date, et à quel degré ? »
« Ce vêtement prouve l’islamisme. » « Une tenue ne prouve aucune intention politique. Quels autres éléments avez-vous ? »
« Le salafisme mène au terrorisme. » « Des groupes violents se réclament de références salafies ; le courant majoritaire en France condamne la violence. De qui parlez-vous ? »
« Tout cela est inventé. » « Certains faits sont établis ; contestons précisément les extrapolations qui ne le sont pas. »
« Toutes les lois ont été prises contre les musulmans. » « Ces mesures ont été présentées comme des réponses à l’islamisme ; voici qui elles ont frappé, et ce que les juges en ont dit. »

Quand on est visé : les recours

Les mots ont des effets, et le droit en tient compte. Celui qui se trouve nommé ou désigné dans un article, une émission ou un site dispose de recours que peu connaissent. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse accorde à toute personne nommée ou désignée dans un périodique un droit de réponse (article 13), que le journal est tenu d’insérer ; elle réprime la diffamation — l’imputation d’un fait précis portant atteinte à l’honneur — et l’injure (article 29), avec des peines aggravées lorsqu’elles visent une personne à raison de sa religion (articles 32 et 33) ; elle réprime la provocation à la haine ou à la violence envers un groupe à raison de sa religion (article 24). Traiter une personne d’« islamiste » ou de « frériste » n’est pas toujours une diffamation — le juge regarde si un fait précis est imputé et si l’auteur en apporte la preuve ou a enquêté de bonne foi —, mais ce n’est jamais un propos sans conséquence, et la question peut être posée devant un tribunal. Pour une émission de radio ou de télévision, un signalement peut être adressé à l’Arcom ; pour un contenu en ligne haineux, à la plateforme PHAROS ; pour une discrimination, au Défenseur des droits, dont la saisine est gratuite.

Mais le premier recours reste la parole. Quand quelqu’un emploie l’un de ces mots devant vous, ne vous justifiez pas : posez la question-test. Demandez la définition ; demandez l’acte ; demandez la preuve. Celui qui emploie un mot flou compte sur votre embarras ; une question calme le prive de ce qu’il attendait.

XIX. Objections et questions fréquentes

Q.Certains mouvements se disent eux-mêmes « islamiques ». Pourquoi refuser alors de les appeler « islamistes » ?

Nous ne le refusons pas, à condition que le mot soit défini comme nous l’avons fait au chapitre IV : un projet politique organisé, non une pratique ni une population. Al-Ash‘arî appelait islâmiyyûn l’ensemble des groupes qui prient vers la qibla ; on peut, en français, réserver « islamisme » aux mouvements qui veulent gouverner au nom de l’islam. Le problème n’est pas qu’un mouvement reçoive ce nom ; c’est qu’on l’étende à quiconque pratique.

Q.Les chercheurs eux-mêmes emploient « islamisme », « salafisme », « djihadisme ». Pourquoi pas vous ?

Les chercheurs les emploient avec des définitions, des sous-catégories et des réserves, dans des livres que presque personne ne lit. Le journal télévisé reprend le mot sans la définition. Un terme défini dans une étude et le même terme lancé sans définition contre une lycéenne ne sont pas le même mot. Nous demandons simplement que l’usage public respecte les précautions de l’usage savant — ou qu’il y renonce.

Q.Refuser « djihadiste », n’est-ce pas refuser de nommer le terrorisme ?

C’est l’inverse : nous demandons qu’on le nomme exactement — terrorisme, assassinat, crime, et les noms des victimes. Le mot « djihadiste » accorde aux tueurs la dignité d’un combat sacré qu’ils réclament et que la tradition leur refuse ; la tradition les appelle khawârij. Un ministre des Affaires étrangères a fait la même démarche en 2014 en refusant l’expression « État islamique ».

Q.Le mot « islamophobie » n’est-il pas lui aussi une arme, inventée par les mollahs iraniens ?

L’origine iranienne est une légende : le mot est attesté en français en 1910, dans la thèse d’Alain Quellien, puis chez Maurice Delafosse en 1912, bien avant 1979. Comme tout mot, il peut être mal employé : critiquer une doctrine n’est pas de l’islamophobie, et nous ne demandons à personne de renoncer à la critique. Mais refuser de nommer la haine antimusulmane quand un homme est tué en prière dans une mosquée, c’est refuser de nommer un fait — que le ministère de l’Intérieur, lui, compte chaque année.

Q.Pourquoi tant d’histoires pour « Mahomet » ? C’est la forme française.

C’était la forme française de tous les Muhammad ; elle n’a survécu que pour un seul. Nous concédons qu’elle n’est pas une insulte par son étymologie, que des admirateurs l’ont employée, et que celui qui la dit par habitude n’est pas hostile. Mais elle porte l’histoire de la Chanson de Roland, de Baphomet et du « mahométisme », et les musulmans demandent qu’on dise Muhammad. On dit bien « Inuit » et « Mohamed Ali » : rien ne justifie une exception pour le Prophète.

Q.Les musulmans veulent la charia : n’est-ce pas un projet politique ?

La charia est d’abord la prière, le jeûne, l’aumône, l’alimentation, le mariage — ce que tout pratiquant applique déjà dans le cadre de la loi française, et c’est ce que disent les 31 % du sondage de 2025 qui la veulent « adaptée aux règles du pays ». Son volet pénal ne relève que d’un État musulman et d’un juge ; il n’a jamais été permis à un particulier de l’appliquer, et le musulman de France est tenu par son engagement de citoyen ou de résident (5, 1). Vouloir vivre sa religion n’est pas vouloir gouverner les autres.

Q.Vous dites cela, mais c’est peut-être de la taqiyya.

Une accusation qui transforme toute réponse en preuve de culpabilité n’est pas un argument : elle est irréfutable par construction, comme l’était l’accusation de complot portée jadis contre d’autres minorités. La taqiyya est une dispense accordée à celui qui est menacé de mort pour sa foi (16, 106), non une doctrine du mensonge permanent — et le Prophète a respecté le traité de Hudaybiya jusqu’à rendre un converti aux Mecquois. On juge les gens sur leurs actes : c’est la règle de tout tribunal.

Q.Les Frères musulmans existent : le rapport de 2025 le prouve.

Nous ne l’avons jamais nié, et nous ne défendons pas ce mouvement. Le rapport lui-même évalue son cercle de membres entre 400 et 1 000 personnes et distingue « affiliés » et « proches ». Que la justice poursuive les infractions là où elles existent. Ce que nous contestons, c’est l’usage du mot « frériste » pour désigner des lycéennes voilées, des écoles, des clubs sportifs ou des candidats aux élections sans aucune preuve d’appartenance — et sans dire à quel barreau de l’échelle on se trouve.

Q.Si vous n’êtes pas islamistes, pourquoi ne condamnez-vous pas plus fort ?

Les instances et les imams musulmans condamnent les attentats, et la doctrine sunnite les condamnait avant eux — ce dossier le fait encore, en nommant les victimes. Mais l’injonction permanente à condamner est une présomption de culpabilité collective : on ne demande pas à chaque catholique de se désolidariser de chaque crime commis par un catholique. Le Coran pose que nulle âme ne portera le fardeau d’une autre (6, 164), et le Code pénal que nul n’est responsable pénalement que de son propre fait (article 121-1).

Q.Comparer les musulmans d’aujourd’hui aux protestants ou aux juifs d’hier, n’est-ce pas exagéré ?

Nous comparons des mécanismes, non des souffrances, et nous l’avons écrit : les musulmans de France ne vivent ni les dragonnades ni l’indigénat. Mais le vocabulaire du soupçon suit les mêmes étapes : un nom qui contient le verdict, une accusation d’allégeance étrangère, un examen de loyauté, puis des mesures d’exception. Connaître ces étapes, c’est pouvoir s’arrêter à la première.

Q.Un musulman peut-il s’engager en politique sans être « islamiste » ?

Évidemment, comme un chrétien peut militer dans un parti démocrate-chrétien. Voter, se présenter, militer, interpeller les élus sont des droits du citoyen, et on juge un élu musulman comme les autres : sur son programme, ses déclarations, ses alliances et ses actes. Parler d’« islamisme municipal » dès qu’un musulman figure sur une liste, c’est retirer aux musulmans une part de leur citoyenneté — c’est-à-dire produire exactement la séparation qu’on prétend combattre.

Q.Le sondage Ifop de 2025 ne montre-t-il pas une radicalisation des jeunes ?

Il montre surtout une piété plus visible, mesurée avec des étiquettes qui mélangent la prière quotidienne, une charia « adaptée aux règles du pays » et la sympathie pour des courants très différents, et comparée à une série de 1998 qui ne posait pas les mêmes questions. Les chiffres qui méritent une vraie attention — les 15 % qui veulent une application intégrale, les 3 % qui déclarent de la sympathie pour le djihadisme — appellent une réponse religieuse claire, que cette série donne : le terrorisme est un crime et un péché majeur, le pacte lie, et ceux qui tuent au nom de la religion sont les héritiers des khawârij.

Q.N’est-ce pas aux musulmans de proposer d’autres mots ?

Nous le faisons dans ce dossier : musulman pour le musulman, terroriste pour le terroriste, trahison pour la trahison, khârijî pour celui qui tue au nom de la religion, « projet politique » pour un projet politique prouvé. Et nous demandons une chose simple à ceux qui refusent ces mots-là : qu’ils définissent les leurs.

Q.Que répondre, en trente secondes, à quelqu’un qui vous traite d’islamiste ?

Ne vous justifiez pas. Demandez-lui sa définition, puis l’acte qu’il vous reproche. S’il cite un acte, répondez sur l’acte ; s’il cite une apparence — votre tenue, votre prière, votre prénom —, dites-lui qu’il vient de décrire un musulman, et que c’est précisément ce que vous êtes.

Synthèse

Les mots en « -isme » qui visent les musulmans ont une histoire commune. « Islamisme » voulait dire « islam » ; salafî désignait le rattachement aux premières générations que tous les sunnites vénèrent ; jihâd dit l’effort sur le chemin de Dieu ; « intégrisme » et « fondamentalisme » sont des mots chrétiens, « radicalisation » un mot de services de renseignement, « fiché S » une mention administrative qui ne juge personne. Tous ont été détournés pour désigner, selon les besoins, tantôt une infime minorité violente, tantôt l’ensemble des musulmans pratiquants — et c’est ce va-et-vient qui fait leur efficacité : on désigne large, on condamne étroit, et le soupçon passe de l’un à l’autre sans jamais avoir à se prouver. Les mots plus récents — séparatisme, entrisme, frérisme, signaux faibles — vont plus loin encore : ils ne visent plus des actes, mais des intentions supposées, si bien que celui qui reste à l’écart et celui qui participe sont également suspects, et que la piété elle-même devient un symptôme.

L’histoire de France connaît ce procédé : « religion prétendue réformée », examen de loyauté des israélites, « cléricalisme », « indigènes musulmans ». Chaque fois, le nom a précédé la mesure, et la mesure a fini par déborder sa cible. Les lois votées depuis vingt ans au nom de la lutte contre « l’islamisme » ont visé des lycéennes, des sportives, des écoles et des associations ; elles servent désormais contre des militants qui n’ont rien à voir avec l’islam ; et quand les juges les ont examinées, ils ont plusieurs fois demandé la preuve que le mot avait remplacée. Quant au « projet pour la France », il ne résiste pas aux faits : pas de clergé, pas de parti, 0,13 % pour la seule liste musulmane, un réseau que le rapport officiel lui-même chiffre en centaines, des sondages qui fabriquent leurs totaux — et une loi islamique qui interdit de trahir le pays qui vous a accueilli.

Nous ne demandons ni silence ni privilège : des mots justes et des preuves. Terrorisme pour le terrorisme, trahison pour la trahison, et musulman pour le musulman. Nous assumons notre foi tout entière, sa pratique, sa parole, son invitation ; nous refusons la violence, la contrainte et la ruse — et nous refusons qu’on nous les prête. Le Prophète s’appelle Muhammad, « celui qui est loué » ; ceux qui le suivent s’appellent musulmans, du nom que Dieu leur a donné. Le reste est une guerre de mots, et elle ne se gagne qu’en appelant chaque chose par son nom.

À retenir — mémo

  • La méthode : quatre questions à chaque mot — qui l’a forgé, que voulait-il dire, a-t-il une définition, à qui s’applique-t-il ? Puis la règle de preuve : le fait, la source, l’interprétation, les explications concurrentes, la conclusion proportionnée. Les cinq étages : religion, pratique, doctrine, organisation, infraction.
  • L’islam et les mots : les noms enseignés à Adam (2, 31) ; râ‘inâ remplacé par unzhurnâ (2, 104) ; pas de sobriquets (49, 11) ; vérifier la nouvelle (49, 6) ; nul ne porte le fardeau d’autrui (6, 164) ; « il suffit à un homme, pour être menteur, de répéter tout ce qu’il entend » (Muslim).
  • Islamisme : « religion musulmane » dès le XVIIe siècle (Académie) ; Renan, 1883 ; les islâmiyyûn d’al-Ash‘arî. Définition de travail acceptée : un projet politique organisé — jamais une pratique ni une population. Aucune loi ne définit le mot ; le Conseil constitutionnel a censuré en 2021 un critère jugé trop imprécis.
  • Les mots importés : « fondamentalisme » (The Fundamentals, 1910-1915) et « intégrisme » (Espagne catholique, années 1880) ; « radicalisation » (services de renseignement, plan de 2014 ; Roy contre Kepel) ; « fiché S » n’est pas une condamnation ; « signaux faibles » de 2015 : arrêter la musique, changer d’alimentation ; « ostensible » devenu « ostentatoire » ; « prosélytisme » pour les uns, « évangélisation » pour les autres.
  • Salafî : les trois premières générations (Al-Bukhârî n° 2652) ; As-Sam‘ânî, Ibn Taymiyya (Majmû‘ 4/149) ; Wiktorowicz, Rougier, Amghar, Adraoui : le courant majoritaire en France est quiétiste ; les terroristes sont les héritiers des khawârij, que les salaf ont combattus.
  • Jihâd : l’effort (At-Tirmidhî n° 1621 ; Al-Bukhârî n° 3004) ; des règles (2, 190 ; Al-Bukhârî n° 3166) ; « djihadiste » est un cadeau aux tueurs — Fabius refusait déjà « État islamique » en 2014 ; nommer les victimes et les actes sans euphémisme.
  • Séparatisme, entrisme, frérisme : séparatiste si l’on reste à l’écart, entriste si l’on participe ; l’échelle membre / affilié / proche / sympathisant / croyant ; rapport de 2025 : 400 à 1 000 membres ; proposition de loi « entrisme islamiste » adoptée au Sénat le 5 mai 2026, en attente à l’Assemblée, sans définition.
  • Mahomet : ancienne forme de tous les Muhammad, conservée pour le seul Prophète ; Chanson de Roland, Baphomet, « mahométisme » ; Quraysh disait Mudhammam (Al-Bukhârî n° 3533). Taqiyya : une dispense sous menace de mort (16, 106 ; ‘Ammâr), non une doctrine ; Hudaybiya. « Musulman modéré » contre wasat (2, 143).
  • Histoire de France : « prétendue réformée » (1598-1685), questions de 1806 et décret de 1808, « cléricalisme » (1877), Aigues-Mortes (1893), « musulman » catégorie coloniale (1865, 1903), couvre-feu d’octobre 1961 — des mécanismes comparés, jamais des souffrances.
  • Des mots aux lois : 2004, 2010, 2015-2017, 2020, 2021, 2023, 2025, 2026 ; sept questions pour juger une mesure ; CEDH article 9 (« prévue par la loi »), S.A.S. 2014, Comité de l’ONU 2018, ECRI 2021 ; 242 actes antimusulmans en 2023, 173 en 2024, 145 de janvier à mai 2025 (+ 75 %).
  • Projet ? 0,13 % pour la seule liste musulmane en 2019 ; pas de clergé ; cinq preuves exigées et aucune fournie ; l’amân interdit de trahir (Ibn Qudâma) ; le croyant est celui dont les gens n’ont rien à craindre (At-Tirmidhî n° 2627).
  • Sondages : Ifop 2025, 1 005 répondants ; 46 % = 15 % « intégralement » + 31 % « adaptée aux règles du pays » ; 38 % « tout ou partie » comparés à des « intégristes » de 1998 ; la grille en sept points pour lire un chiffre.
  • La question-test : la définition, puis l’acte précis. Le test de symétrie : remplacer « musulman » par « catholique ». La fiche en dix points, les formulations solides, le droit de réponse (loi de 1881, article 13).

Sources

Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (2, 190 ; 5, 1 ; 48, 29 ; 60, 8, vérifiés ; 16, 125 et 2, 256 cités d’après la même traduction) ; en prose : 2, 31 ; 2, 104 ; 2, 143 ; 3, 144 ; 4, 135 ; 5, 32 ; 5, 33 ; 6, 164 ; 16, 106 ; 22, 78 ; 33, 40 ; 47, 2 ; 49, 6 ; 49, 11 ; 61, 6.

Hadith : Al-Bukhârî n° 33, 2652, 2731-2732, 3004, 3015, 3166, 3344, 3532, 3533 et 6478 ; Muslim n° 1064, 1731, 2139, 2533, 2549 et introduction du Sahîh ; At-Tirmidhî n° 1621, 2174 et 2627 ; Abû Dâwûd n° 4344 ; An-Nasâ’î n° 4995.

Savants : Abû l-Hasan al-Ash‘arî, Maqâlât al-islâmiyyîn wa-khtilâf al-musallîn ; As-Sam‘ânî, Al-Ansâb (entrée as-salafî) ; Ibn Taymiyya, Majmû‘ al-fatâwâ, 4/149 ; Ibn Qudâma, Al-Mughnî, livre du jihâd ; Ibn al-Qayyim, Zâd al-ma‘âd (les degrés du jihâd) ; At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân, et Ibn Kathîr, Tafsîr, sur 2, 104 et 16, 106.

Dictionnaires et textes officiels : Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « islamisme » ; Larousse, « islamisme » ; Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 8 ; Code pénal, article 121-1 ; loi du 29 juillet 1881, articles 13, 24, 29, 32 et 33 ; loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 ; loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 ; loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 ; loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 ; Conseil constitutionnel, décisions n° 2015-527 QPC du 22 décembre 2015 et n° 2021-823 DC du 13 août 2021 ; Conseil d’État, avis du 27 novembre 1989 et décision n° 476384 du 9 novembre 2023 (Soulèvements de la Terre) ; tribunal administratif de Lille, 23 avril 2025, n° 2400205 et suivants (lycée Averroès) ; CNCDH, avis du 28 janvier 2021 ; CNRS, communiqué du 17 février 2021 ; ministère de l’Intérieur, « Frères musulmans et islamisme politique en France », rendu public le 21 mai 2025, et statistiques de la Direction nationale du renseignement territorial sur les actes antimusulmans (2023, 2024, janvier-mai 2025) ; Sénat, proposition de loi visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France, texte adopté n° 101 du 5 mai 2026, transmis à l’Assemblée nationale (n° 2752) ; Sénat, proposition de loi sur la laïcité dans le sport, adoptée le 18 février 2025 ; campagne « Stop-djihadisme », 28 janvier 2015 ; INSEE-INED, enquête Trajectoires et Origines 2 (2019-2020).

Droit européen et international : Convention européenne des droits de l’homme, article 9 ; CEDH, S.A.S. c. France, Grande Chambre, 1er juillet 2014 ; CEDH, Ebrahimian c. France, 26 novembre 2015 ; Comité des droits de l’homme des Nations unies, constatations d’octobre 2018 (dissimulation du visage) ; ECRI, recommandation de politique générale n° 5 révisée, 8 décembre 2021.

Histoire, essais et recherches : Confucius, Entretiens, XIII, 3 ; La Chanson de Roland ; Isidore de Séville, Étymologies ; édit de Nantes (1598) et édit de Fontainebleau (1685) ; Voltaire, Le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète (1741) ; A. de Lamartine, Histoire de la Turquie (1854) ; E. Renan, L’islamisme et la science (1883) ; É. Drumont, La France juive (1886) ; A. Quellien, La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française (1910) ; The Fundamentals (1910-1915) ; A. Camus, « Sur une philosophie de l’expression » (1944) ; G. Orwell, « Politics and the English Language » (1946) ; V. Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich (1947) ; H. A. R. Gibb, Mohammedanism (1949), rééd. sous le titre Islam ; E. Said, Covering Islam (1981) ; T. Deltombe, L’Islam imaginaire (2005) ; Q. Wiktorowicz, « Anatomy of the Salafi Movement » (2006) ; B. Rougier (dir.), Qu’est-ce que le salafisme ? (2008) ; S. Amghar, Le salafisme d’aujourd’hui (2011) ; M.-A. Adraoui, Du Golfe aux banlieues (2013) ; F. Khosrokhavar, Radicalisation (2014) ; O. Roy et G. Kepel, débat de 2015-2016 sur l’« islamisation de la radicalité » et la « radicalisation de l’islam ».

Enquêtes, presse et déclarations : Ifop pour la revue Écran de veille, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme en France », 18 novembre 2025 (1 005 répondants, terrain du 8 août au 2 septembre 2025) ; Laurent Fabius sur « Daech » (2014) ; discours des Mureaux (2 octobre 2020) ; Public Sénat sur le rapport de 2025 ; Ligue des droits de l’homme, communiqué du 25 mai 2025 ; Grande Mosquée de Paris, mai et novembre 2025 ; résultats des élections européennes de 2019 ; renvois aux dossiers n° 9, 11, 12, 16, 17, 26, 28, 32, 48, 49 et 52.

Et Allah est le plus savant.

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