Les signes de la fin des temps : signes mineurs et majeurs

LES SIGNES DE L’HEUREأشراط الساعة« Qu’attendent-ils sinon que l’Heure leur vienne à l’improviste ?Or ses signes sont déjà venus. »— Muḥammad 47:18

Théologie et écoles · Le Jour dernier

Les signes de la fin des temps

Signes mineurs et majeurs : les versets, les hadiths, la parole des Salafs, et le tri du faux

Ce que le Coran et la Sunna annoncent réellement, ce que les Compagnons et les grands savants en ont compris, ce qui relève du faible et de l’inventé, et pourquoi la croyance au Mahdî est un appel à agir, non une raison d’attendre.

  • 19 parties
  • 2 annexes
  • Textes en arabe et en français
  • Grades d’authenticité indiqués
Les signes de la fin des temps : collage illustrant les signes mineurs et majeurs de l’Heure

1Introduction : pourquoi étudier les signes de l’Heure

La foi au Jour dernier est le cinquième pilier de la foi, et les signes de l’Heure en font partie intégrante. Quand Jibrîl interroge le Prophète ﷺ sur la foi, celui-ci répond : « C’est que tu croies en Allah, en Ses anges, en Ses Livres, en Ses messagers, au Jour dernier… » (Muslim, n° 8). Puis Jibrîl demande : « Informe-moi sur l’Heure. » Le Prophète ﷺ répond : « Le questionné n’en sait pas plus que le questionneur. » Et Jibrîl : « Informe-moi alors sur ses signes (أَمَارَاتِهَا). » Cette structure, signes connus et date cachée, est le cadre de tout ce dossier.

Le vocabulaire. Le Coran parle de ashrâṭ (أَشْرَاط), pluriel de sharaṭ, le signe avant-coureur, la marque : « Qu’attendent-ils sinon que l’Heure leur vienne à l’improviste ? Or ses signes sont déjà venus » (فَقَدْ جَاءَ أَشْرَاطُهَا, Muḥammad 47:18). Le hadith de Jibrîl emploie amârât (أَمَارَات), les savants parlent aussi de ʿalâmât as-sâʿa (عَلَامَاتُ السَّاعَةِ). Les trois termes désignent la même chose : ce qui précède l’Heure et l’annonce. As-Sâʿa (l’Heure) désigne dans le Coran la fin du monde et la Résurrection ; les savants distinguent la « petite heure » (la mort de chacun, al-qiyâma aṣ-ṣughrâ) de la « grande heure » (al-qiyâma al-kubrâ), seule concernée ici.

Ibn Kathîr et al-Qurṭubî distinguent en réalité trois « Heures » : la petite, qui est la mort de chacun (« مَنْ مَاتَ فَقَدْ قَامَتْ قِيَامَتُهُ », « qui meurt, sa résurrection a commencé », parole rapportée comme athar et citée par Ibn Kathîr dans an-Nihâya ; al-Mughîra ibn Shuʿba disait de même selon aṭ-Ṭabarî) ; la moyenne, qui est la disparition d’une génération, sens que donne Ibn ʿUmar au hadith « Si cet enfant vit, il ne sera pas encore vieux que votre Heure sera levée » (al-Bukhârî 6511, Muslim 2952) ; et la grande, la fin du monde et la Résurrection. Seule la troisième est l’objet des ashrâṭ, mais la première rappelle que pour chacun de nous la fin des temps a une date : la sienne.

La division classique. Les savants, depuis au moins al-Qurṭubî (m. 671 H) dans at-Tadhkira, Ibn Kathîr (m. 774 H) dans an-Nihâya fi-l-fitan wa-l-malâḥim et Ibn Ḥajar (m. 852 H) dans Fatḥ al-Bârî, divisent les signes en deux catégories :

  1. Les signes mineurs (al-ʿalâmât aṣ-ṣughrâ) : ils précèdent l’Heure de longtemps, se répètent, sont pour la plupart de l’ordre des mœurs, du savoir, de la société. Beaucoup sont déjà passés, d’autres se déroulent sous nos yeux, quelques-uns restent à venir.
  2. Les signes majeurs (al-ʿalâmât al-kubrâ) : ils sont dix, extraordinaires, se succèdent rapidement « comme les perles d’un collier dont le fil se rompt » (Aḥmad, al-Ḥâkim), et quand le premier apparaît, l’Heure est à la porte.

Al-Ḥâfiẓ Ibn Ḥajar affine encore : parmi les mineurs, certains sont accomplis et clos (la mission du Prophète ﷺ, sa mort, la conquête de Jérusalem), d’autres sont apparus et continuent de s’amplifier (la perte du savoir, la course aux hautes constructions), d’autres enfin ne sont pas encore apparus (la Grande Guerre, l’Euphrate découvrant une montagne d’or, le Mahdî). C’est le plan que suivra ce dossier.

Pourquoi le Prophète ﷺ en a-t-il tant parlé ? Les savants donnent quatre raisons principales :

  • Preuve de la prophétie. Chaque signe réalisé est un dalîl parmi les dalâ’il an-nubuwwa : un homme illettré du VIIᵉ siècle a décrit, dans les détails, des choses que nul ne pouvait prévoir. Al-Bayhaqî et Abû Nuʿaym ont consacré des ouvrages entiers à ces prédictions accomplies.
  • Mise en garde. Les signes avertissent de l’épreuve pour que le croyant s’y prépare. Le Prophète ﷺ a dit : « Il n’y a pas de prophète qui n’ait averti sa communauté contre le borgne menteur » (al-Bukhârî 7131, Muslim 2933). Ḥudhayfa ibn al-Yamân disait : « Les gens interrogeaient le Messager d’Allah ﷺ sur le bien ; moi je l’interrogeais sur le mal, de peur qu’il ne m’atteigne » (al-Bukhârî 3606, Muslim 1847).
  • Incitation à l’œuvre. Savoir que l’Heure est proche pousse à agir avant qu’il ne soit trop tard. « L’Heure et moi avons été envoyés comme ceci », dit le Prophète ﷺ en joignant l’index et le majeur (al-Bukhârî 6504, Muslim 867).
  • Consolation et patience. Savoir que l’affaiblissement, les fitan et les humiliations sont annoncés permet de les traverser sans désespérer, et sans accuser Allah.

Ce qui est réservé à Allah. La date de l’Heure appartient au ghayb absolu. Aucun prophète, aucun ange ne la connaît. Le Coran le répète avec insistance :

يَسْأَلُونَكَ عَنِ السَّاعَةِ أَيَّانَ مُرْسَاهَا ۖ قُلْ إِنَّمَا عِلْمُهَا عِندَ رَبِّي ۖ لَا يُجَلِّيهَا لِوَقْتِهَا إِلَّا هُوَ

« Ils t’interrogent sur l’Heure : quand aura-t-elle lieu ? Dis : sa connaissance n’est qu’auprès de mon Seigneur ; nul autre que Lui ne la fera paraître en son temps » (al-Aʿrâf 7:187).

« إِنَّ اللَّهَ عِندَهُ عِلْمُ السَّاعَةِ » « Allah seul détient la science de l’Heure » (Luqmân 31:34).

يَسْأَلُكَ النَّاسُ عَنِ السَّاعَةِ ۖ قُلْ إِنَّمَا عِلْمُهَا عِندَ اللَّهِ

(al-Aḥzâb 33:63).

فِيمَ أَنتَ مِن ذِكْرَاهَا ۝ إِلَىٰ رَبِّكَ مُنتَهَاهَا

« Qu’as-tu à en parler ? À ton Seigneur en revient le terme » (an-Nâziʿât 79:43-44).

Il y a donc une frontière nette : connaître les signes est de la religion ; vouloir en tirer une date est une hérésie. Toute personne, savant ou charlatan, qui annonce une année pour la fin du monde ou pour la venue du Mahdî contredit frontalement le Coran. Nous y reviendrons longuement dans la partie consacrée aux récits faux.

L’écueil d’aujourd’hui. Jamais les signes de la fin des temps n’ont été aussi commentés qu’à notre époque, et jamais aussi mal. Les réseaux sociaux ont transformé la prophétie en horoscope : chaque guerre devient la Malḥama, chaque sécheresse l’Euphrate du hadith, chaque dirigeant le Sufyânî ou le Dajjâl. Des récits faibles, voire forgés, circulent comme des certitudes, souvent tirés du Kitâb al-Fitan de Nuʿaym ibn Ḥammâd, un recueil que les savants du hadith n’ont jamais tenu pour fiable. Ce dossier veut rendre à ce chapitre de la foi sa dignité : les textes authentiques, en arabe et en français, la parole des Compagnons et des savants reconnus, et un tri sans complaisance entre ce qui est établi, ce qui est faible et ce qui est inventé.

Conventions du dossier. Les hadiths sont cités avec leur source et, quand c’est possible, leur numéro dans les éditions courantes (al-Bukhârî et Muslim selon la numérotation de Fu’âd ʿAbd al-Bâqî ; Abû Dâwûd, at-Tirmidhî, Ibn Mâjah selon les éditions standard). Les gradations (ṣaḥîḥ, ḥasan, ḍaʿîf, mawḍûʿ) renvoient aux jugements des maîtres anciens (ad-Dhahabî, Ibn Ḥajar, Ibn al-Qayyim, al-ʿIrâqî) et, à titre d’appoint, aux contemporains dont le travail de vérification est reconnu (al-Albânî, Shuʿayb al-Arna’ûṭ). Les paroles des Compagnons sont des athar : elles n’ont pas le statut de hadith prophétique, sauf quand il s’agit d’une chose qui ne peut être connue que par la révélation, auquel cas elles sont marfûʿ ḥukman.

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2L’Heure dans le Coran : les versets fondamentaux

Le Coran ne donne pas de liste des signes, mais il pose les fondations : l’Heure est certaine, proche, cachée, et quelques-uns de ses signes majeurs y sont nommés explicitement. Les exégètes classiques (aṭ-Ṭabarî, al-Baghawî, Ibn Kathîr, al-Qurṭubî) lisent ces versets à la lumière des hadiths ; ce sont leurs lectures qui sont rapportées ici.

2.1 L’Heure est certaine et proche

« اقْتَرَبَتِ السَّاعَةُ وَانشَقَّ الْقَمَرُ » « L’Heure approche et la lune s’est fendue » (al-Qamar 54:1). Ibn Kathîr rapporte, d’après Anas, Ibn Masʿûd et Ibn ʿAbbâs, que la fente de la lune eut lieu à La Mecque, du vivant du Prophète ﷺ (al-Bukhârî 3636, Muslim 2800). Les exégètes y voient le premier des signes « cosmiques » accomplis, et l’annonce que ce qui reste est court.

اقْتَرَبَ لِلنَّاسِ حِسَابُهُمْ وَهُمْ فِي غَفْلَةٍ مُّعْرِضُونَ

« L’heure du compte approche pour les hommes, et ils s’en détournent, insouciants » (al-Anbiyâ’ 21:1).

« أَتَىٰ أَمْرُ اللَّهِ فَلَا تَسْتَعْجِلُوهُ » « L’ordre d’Allah est venu, ne cherchez pas à le hâter » (an-Naḥl 16:1). Aṭ-Ṭabarî rapporte que ce verset fit sursauter les Compagnons, jusqu’à ce que la suite rassure : fa-lâ tastaʿjilûh, ne le hâtez pas — c’est dire qu’il n’est pas encore là.

إِنَّ السَّاعَةَ آتِيَةٌ أَكَادُ أُخْفِيهَا لِتُجْزَىٰ كُلُّ نَفْسٍ بِمَا تَسْعَىٰ

« L’Heure vient, Je la tiens presque cachée, afin que chaque âme soit rétribuée selon ses efforts » (Ṭâ-Hâ 20:15). Ibn Kathîr explique le « presque » (akâdu) par : Je la cache à tous, et si Je pouvais Me la cacher à Moi-même, Je le ferais — formule rapportée des Salafs pour dire l’intensité du secret.

وَمَا أَمْرُ السَّاعَةِ إِلَّا كَلَمْحِ الْبَصَرِ أَوْ هُوَ أَقْرَبُ

« L’ordre de l’Heure ne sera que comme un clin d’œil, ou plus bref encore » (an-Naḥl 16:77).

2.2 Sa date n’appartient qu’à Allah

Aux versets déjà cités (7:187, 31:34, 33:63, 79:42-44) s’ajoutent :

إِنَّ اللَّهَ عِندَهُ عِلْمُ السَّاعَةِ وَيُنَزِّلُ الْغَيْثَ وَيَعْلَمُ مَا فِي الْأَرْحَامِ

(31:34). Le Prophète ﷺ a dit de ce verset : « Les clés de l’Inconnaissable sont cinq, nul ne les connaît hormis Allah » (al-Bukhârî 4697).

وَعِندَهُ عِلْمُ السَّاعَةِ وَإِلَيْهِ تُرْجَعُونَ

« Auprès de Lui est la science de l’Heure, et vers Lui vous serez ramenés » (az-Zukhruf 43:85).

« يَسْأَلُونَكَ كَأَنَّكَ حَفِيٌّ عَنْهَا » « Ils t’interrogent comme si tu en étais bien informé » (7:187) : même le Messager ﷺ est exclu de cette science. Al-Qurṭubî : « Ce verset tranche contre quiconque prétend connaître la date de l’Heure par le calcul, l’astrologie ou le dévoilement mystique. »

2.3 « Ses signes sont déjà venus »

فَهَلْ يَنظُرُونَ إِلَّا السَّاعَةَ أَن تَأْتِيَهُم بَغْتَةً ۖ فَقَدْ جَاءَ أَشْرَاطُهَا ۚ فَأَنَّىٰ لَهُمْ إِذَا جَاءَتْهُمْ ذِكْرَاهُمْ

« Qu’attendent-ils sinon que l’Heure leur vienne à l’improviste ? Or ses signes sont déjà venus. Et comment se rappelleront-ils quand elle leur viendra ? » (Muḥammad 47:18).

Aṭ-Ṭabarî et Ibn Kathîr rapportent d’Ibn ʿAbbâs, Qatâda, aḍ-Ḍaḥḥâk et al-Ḥasan al-Baṣrî que « ses signes » désigne ici l’envoi de Muḥammad ﷺ lui-même : il est le dernier prophète, donc son avènement est le premier signe. Al-Ḥasan ajoutait la fente de la lune et la fumée (sur laquelle il y a divergence, voir plus loin).

2.4 Les signes majeurs nommés dans le Coran

La Bête de la terre.

وَإِذَا وَقَعَ الْقَوْلُ عَلَيْهِمْ أَخْرَجْنَا لَهُمْ دَابَّةً مِّنَ الْأَرْضِ تُكَلِّمُهُمْ أَنَّ النَّاسَ كَانُوا بِآيَاتِنَا لَا يُوقِنُونَ

« Quand la parole s’accomplira contre eux, Nous ferons sortir pour eux une bête de la terre qui leur parlera : les gens ne croyaient pas avec certitude en Nos signes » (an-Naml 27:82). C’est le seul signe majeur décrit comme un fait concret par le Coran, et les Salafs (Ibn ʿAbbâs, Ibn ʿUmar, Ibn Masʿûd) l’ont unanimement lu comme un événement de la fin des temps.

Gog et Magog.

حَتَّىٰ إِذَا فُتِحَتْ يَأْجُوجُ وَمَأْجُوجُ وَهُم مِّن كُلِّ حَدَبٍ يَنسِلُونَ ۝ وَاقْتَرَبَ الْوَعْدُ الْحَقُّ

« Jusqu’à ce que soient relâchés Gog et Magog et qu’ils dévalent de chaque hauteur. La promesse véridique s’approche alors » (al-Anbiyâ’ 21:96-97), et le récit de Dhû-l-Qarnayn :

فَإِذَا جَاءَ وَعْدُ رَبِّي جَعَلَهُ دَكَّاءَ ۖ وَكَانَ وَعْدُ رَبِّي حَقًّا

« Quand viendra la promesse de mon Seigneur, Il nivellera [la barrière] ; et la promesse de mon Seigneur est vérité » (al-Kahf 18:98).

La descente de ʿÎsâ.

وَإِنَّهُ لَعِلْمٌ لِّلسَّاعَةِ فَلَا تَمْتَرُنَّ بِهَا

« Il est certes un signe de l’Heure, n’en doutez point » (az-Zukhruf 43:61). Ibn ʿAbbâs, Mujâhid, Qatâda, as-Suddî, aḍ-Ḍaḥḥâk : « il » est ʿÎsâ ibn Maryam, et « ʿilm » se lit aussi « ʿalam » (signe, marque), lecture d’Ibn ʿAbbâs rapportée par aṭ-Ṭabarî. Ibn Kathîr : « C’est l’avis correct : sa descente avant le Jour de la Résurrection est annoncée par des hadiths mutawâtir. »

وَإِن مِّنْ أَهْلِ الْكِتَابِ إِلَّا لَيُؤْمِنَنَّ بِهِ قَبْلَ مَوْتِهِ

« Il n’est personne parmi les gens du Livre qui ne croie en lui avant sa mort » (an-Nisâ’ 4:159). Abû Hurayra et Ibn ʿAbbâs (selon l’une des deux lectures rapportées par aṭ-Ṭabarî) : « avant la mort de ʿÎsâ », c’est-à-dire après sa descente, quand toutes les communautés se rallieront à lui. Ibn Kathîr retient cette lecture comme la plus forte, en l’appuyant sur le hadith : « Par Celui qui tient mon âme, le fils de Maryam va bientôt descendre parmi vous… » (al-Bukhârî 3448, Muslim 155).

Le lever du soleil à l’Occident.

يَوْمَ يَأْتِي بَعْضُ آيَاتِ رَبِّكَ لَا يَنفَعُ نَفْسًا إِيمَانُهَا لَمْ تَكُنْ آمَنَتْ مِن قَبْلُ أَوْ كَسَبَتْ فِي إِيمَانِهَا خَيْرًا

« Le jour où viendront certains signes de ton Seigneur, la foi d’une âme ne lui servira à rien si elle n’avait pas cru auparavant ou n’avait pas acquis quelque bien par sa foi » (al-Anʿâm 6:158). Le Prophète ﷺ a précisé lui-même le verset : « L’Heure ne viendra pas avant que le soleil ne se lève à l’Occident ; quand il se lèvera et que les gens le verront, tous croiront, mais ce sera le jour où “la foi d’une âme ne lui servira à rien” » (al-Bukhârî 4635, Muslim 157).

La fumée.

فَارْتَقِبْ يَوْمَ تَأْتِي السَّمَاءُ بِدُخَانٍ مُّبِينٍ ۝ يَغْشَى النَّاسَ ۖ هَٰذَا عَذَابٌ أَلِيمٌ

« Guette le jour où le ciel apportera une fumée visible qui enveloppera les gens : voilà un châtiment douloureux » (ad-Dukhân 44:10-11). Ce verset est l’objet d’une divergence célèbre entre Ibn Masʿûd (la fumée est passée : c’était la famine de Quraysh) et Ibn ʿAbbâs, ʿAlî, Ibn ʿUmar, al-Ḥasan (elle est à venir, c’est l’un des dix signes). Nous la traiterons en détail dans la partie 12.

2.5 Les bouleversements cosmiques du Jour même

Les sourates mecquoises décrivent ce qui n’est plus un signe mais l’Heure elle-même :

إِذَا الشَّمْسُ كُوِّرَتْ ۝ وَإِذَا النُّجُومُ انكَدَرَتْ

« Quand le soleil sera obscurci, quand les étoiles s’éteindront » (at-Takwîr 81:1-2) ; « إِذَا السَّمَاءُ انفَطَرَتْ » (al-Infiṭâr 82:1) ; « إِذَا زُلْزِلَتِ الْأَرْضُ زِلْزَالَهَا » (az-Zalzala 99:1) ;

يَوْمَ تُبَدَّلُ الْأَرْضُ غَيْرَ الْأَرْضِ وَالسَّمَاوَاتُ

(Ibrâhîm 14:48). Ces versets concernent la Résurrection, non ses prémices ; on les mentionne ici pour marquer la limite du sujet : les signes s’arrêtent au souffle dans la Trompe (an-Naml 27:87, az-Zumar 39:68).

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3Méthodologie : comment les savants lisent les hadiths de la fin des temps

La règle d’or tient en une phrase d’Ibn Ḥajar dans le Fatḥ al-Bârî : on croit aux signes tels qu’ils ont été rapportés, on ne les date pas, on ne les force pas sur les événements. Tout ce chapitre de la foi se joue entre deux dérives symétriques : le rejet des textes au nom de la raison (les muʿtazilites anciens, les modernistes d’aujourd’hui) et la lecture obsessionnelle qui fait de chaque fait divers l’accomplissement d’une prophétie.

3.1 Les signes de l’Heure relèvent de la croyance (ʿaqîda)

Les traités de croyance d’Ahl as-Sunna comptent les signes majeurs au nombre des articles de foi. Aṭ-Ṭaḥâwî (m. 321 H), dans son credo accepté par les quatre écoles :

وَنُؤْمِنُ بِأَشْرَاطِ السَّاعَةِ: مِنْ خُرُوجِ الدَّجَّالِ، وَنُزُولِ عِيسَى ابْنِ مَرْيَمَ عَلَيْهِ السَّلَامُ مِنَ السَّمَاءِ، وَنُؤْمِنُ بِطُلُوعِ الشَّمْسِ مِنْ مَغْرِبِهَا، وَخُرُوجِ دَابَّةِ الْأَرْضِ مِنْ مَوْضِعِهَا. وَلَا نُصَدِّقُ كَاهِنًا وَلَا عَرَّافًا، وَلَا مَنْ يَدَّعِي شَيْئًا يُخَالِفُ الْكِتَابَ وَالسُّنَّةَ وَإِجْمَاعَ الْأُمَّةِ

« Nous croyons aux signes de l’Heure : la sortie du Dajjâl, la descente de ʿÎsâ fils de Maryam du ciel ; nous croyons au lever du soleil à son couchant et à la sortie de la Bête de la terre de son lieu. Nous ne donnons foi ni au devin ni au voyant, ni à quiconque prétend une chose contraire au Livre, à la Sunna et au consensus de la communauté. »

La dernière phrase n’est pas placée là par hasard : aṭ-Ṭaḥâwî enchaîne la croyance aux signes et le rejet de la divination, car l’un et l’autre touchent au ghayb. Al-Barbahârî (m. 329 H) dans Sharḥ as-Sunna, Ibn Baṭṭa dans al-Ibâna, Abû ʿUthmân aṣ-Ṣâbûnî dans ʿAqîdat as-Salaf, puis Ibn Qudâma dans Lumʿat al-iʿtiqâd et as-Saffârînî dans Lawâmiʿ al-anwâr reprennent la même liste : Dajjâl, descente de ʿÎsâ, Gog et Magog, Bête, lever du soleil à l’Occident, Mahdî selon certains.

3.2 Les hadiths isolés authentiques font foi en croyance

La plupart des hadiths sur les signes sont des âḥâd (transmis par des chaînes isolées). Ahl as-Sunna, contre les muʿtazilites, tiennent que le hadith âḥâd authentique fonde la croyance aussi bien que la pratique. Ash-Shâfiʿî l’établit dans ar-Risâla, Ibn ʿAbd al-Barr dans at-Tamhîd, Ibn Taymiyya dans Majmûʿ al-fatâwâ. Certains signes atteignent de surcroît le tawâtur (transmission massive qui exclut la collusion) : le Dajjâl, la descente de ʿÎsâ, et selon la majorité le Mahdî. Ash-Shawkânî (m. 1250 H) l’a démontré dans at-Tawḍîḥ fî tawâtur mâ jâ’a fî-l-muntaẓar wa-d-Dajjâl wa-l-Masîḥ, et al-Kattânî les a recensés dans Naẓm al-mutanâthir.

3.3 Le sens apparent, sans détournement

Les textes se prennent selon leur sens apparent (ẓâhir), réel et non allégorique, tant qu’aucune preuve textuelle ne commande une autre lecture. Le Dajjâl est un homme, non une « civilisation » ; la Bête est une bête ; le soleil se lèvera réellement à l’Occident. Al-Qurṭubî, dans at-Tadhkira, réfute déjà ceux qui faisaient du Dajjâl une métaphore du mal. Ibn Kathîr, dans an-Nihâya, qualifie d’« égarés » les philosophes qui allégorisent la descente de ʿÎsâ. Les modernistes qui réduisent les signes à des symboles rompent avec la lecture unanime des Salafs.

Cela n’interdit pas la réconciliation entre textes apparemment contradictoires (le Dajjâl est-il borgne de l’œil droit ou gauche ?), qui est le travail propre des savants, ni la reconnaissance que certains termes anciens décrivent des réalités que les Compagnons n’avaient pas sous les yeux.

3.4 Interdit absolu de dater

Fixer une date à l’Heure, au Mahdî, au Dajjâl, est contraire au Coran (7:187) et à la Sunna. Le Prophète ﷺ a dit : « L’Heure ne viendra pas tant qu’il y aura sur terre quelqu’un pour dire : Allah, Allah » (Muslim 148), et : « Dans cent ans, il ne restera sur terre aucun de ceux qui y vivent aujourd’hui » (al-Bukhârî 601, Muslim 2537) : les Compagnons eux-mêmes comprirent d’abord mal cette seconde parole, jusqu’à ce que Ibn ʿUmar en explique le sens (la fin d’une génération, non la fin du monde). Les calculs sur « l’an 1500 », les lettres isolées du Coran, les cycles astronomiques, sont tous à rejeter. As-Suyûṭî lui-même, dans al-Kashf ʿan mujâwazat hâdhihi-l-umma al-alf, s’est hasardé à des estimations : les savants postérieurs l’ont contredit, et les faits lui ont donné tort.

3.5 Interdit de projeter avec certitude sur l’actualité (تنزيل النصوص على الواقع)

Un signe se reconnaît quand il s’accomplit, non avant. Les textes ne sont pas donnés pour que nous jouions aux devins avec l’actualité. Les Compagnons eux-mêmes se sont trompés dans l’application : plusieurs pensaient que Ibn Ṣayyâd était le Dajjâl (ʿUmar, Jâbir, Ibn ʿUmar), Abû Hurayra craignait que le Dajjâl ne sorte de son vivant, Ibn Masʿûd tenait la fumée pour passée. Si eux ont hésité, nous n’avons aucun titre à affirmer que telle guerre est la Malḥama, tel chef d’État le Sufyânî, telle sécheresse l’Euphrate du hadith. Dire « ceci ressemble au hadith » est permis ; dire « ceci est le hadith » ne l’est pas.

Ibn Ḥajar formule la règle à propos du Mahdî : « on ne juge de l’identité de celui qui est annoncé qu’une fois réalisés les signes qui l’accompagnent ». Et Ibn al-Qayyim, dans al-Manâr al-munîf, ironise sur ceux qui à chaque siècle ont « trouvé » le Mahdî.

3.6 Distinguer le hadith prophétique de la parole des gens du Livre

Une part considérable de la littérature des fitan ne remonte pas au Prophète ﷺ mais à Kaʿb al-Aḥbâr, Wahb ibn Munabbih, Arṭât ibn al-Mundhir, Jarrâḥ ibn Mulayḥ : des transmetteurs des isrâ’îliyyât, les récits des gens du Livre. Ibn Kathîr, dans l’introduction de son Tafsîr, donne la règle : ce que confirme notre révélation est accepté ; ce qu’elle contredit est rejeté ; le reste n’est ni confirmé ni infirmé et ne fonde aucune croyance. Or beaucoup de récits populaires sur le Sufyânî, les drapeaux, l’ordre des batailles, le Mahdî à tel âge et tel endroit, sont de cette troisième catégorie, ou pire. Ces récits ont été compilés en masse par Nuʿaym ibn Ḥammâd (m. 228 H) dans Kitâb al-Fitan, dont nous parlerons dans la partie 15.

3.7 Les grades d’authenticité utilisés dans ce dossier

Grade Définition résumée Valeur en croyance
Ṣaḥîḥ Chaîne continue de transmetteurs intègres et précis, sans anomalie ni défaut caché Fonde la croyance et la pratique
Ḥasan Même chose, avec un transmetteur de précision moindre Fonde la croyance et la pratique
Ḍaʿîf Rupture de chaîne, transmetteur faible, ou anomalie Ne fonde rien ; peut être cité comme renfort si le sens est attesté par ailleurs
Munkar / shâdhdh Un transmetteur faible ou isolé contredit les transmetteurs fiables Rejeté
Mawḍûʿ Forgé Interdit de le rapporter sans dire qu’il est forgé (Muslim, introduction du Ṣaḥîḥ)

Les recueils eux-mêmes n’ont pas la même valeur : les deux Ṣaḥîḥ sont reçus par consensus ; les Sunan et le Musnad d’Aḥmad contiennent du faible qu’il faut trier ; le Mustadrak d’al-Ḥâkim est notoirement indulgent (ad-Dhahabî l’a corrigé dans son Talkhîṣ) ; le Kitâb al-Fitan de Nuʿaym ibn Ḥammâd est un réservoir de récits sans valeur probante. Le lecteur gardera cette hiérarchie en tête à chaque fois qu’il lira « rapporté par al-Ḥâkim » ou « rapporté par Nuʿaym ».

3.8 L’esprit de l’étude

Al-Ḥasan al-Baṣrî disait : « L’homme s’occupe du Dajjâl et oublie son propre cœur. » La connaissance des signes n’est pas un spectacle : elle sert à se protéger, à se hâter vers le bien, à ne pas être trompé. Qui l’étudie pour prédire se trompe de religion ; qui l’étudie pour se corriger a compris le Prophète ﷺ.

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4Les signes mineurs déjà accomplis

Une quinzaine de signes annoncés par le Prophète ﷺ se sont réalisés entre sa mort et le VIIᵉ siècle de l’hégire, de façon si précise que les savants (al-Bayhaqî dans Dalâ’il an-nubuwwa, Ibn Kathîr dans al-Bidâya, Ibn Ḥajar dans le Fatḥ) les comptent parmi les preuves de sa prophétie. Ils sont présentés ici dans l’ordre chronologique de leur accomplissement.

4.1 L’envoi du Prophète ﷺ lui-même

« بُعِثْتُ أَنَا وَالسَّاعَةُ كَهَاتَيْنِ » « J’ai été envoyé, moi et l’Heure, comme ceci » — et il joignit l’index et le majeur (al-Bukhârî 6504, Muslim 867, d’après Anas et Sahl ibn Saʿd). Al-Qurṭubî : « Il est le premier signe de l’Heure, car il est le prophète de la fin, après lequel il n’y a plus que la Résurrection. » Les Salafs (Ibn ʿAbbâs, Qatâda, al-Ḥasan) lisent ainsi « ses signes sont déjà venus » (47:18).

4.2 La fente de la lune

سَأَلَ أَهْلُ مَكَّةَ أَنْ يُرِيَهُمْ آيَةً فَأَرَاهُمُ انْشِقَاقَ الْقَمَرِ

« Les gens de La Mecque demandèrent au Prophète ﷺ de leur montrer un signe ; il leur montra la fente de la lune » (al-Bukhârî 3637, d’après Anas). Ibn Masʿûd : « Je l’ai vue, fendue en deux moitiés, l’une au-dessus de la montagne et l’autre en dessous » (al-Bukhârî 3636, Muslim 2800). Le Coran l’a inscrite au seuil même de l’Heure (54:1).

4.3 La mort du Prophète ﷺ et le hadith des six signes

ʿAwf ibn Mâlik rapporte : « Je vins trouver le Prophète ﷺ lors de l’expédition de Tabûk, sous une tente de cuir. Il me dit : “Compte six choses avant l’Heure” » :

اعْدُدْ سِتًّا بَيْنَ يَدَيِ السَّاعَةِ: مَوْتِي، ثُمَّ فَتْحُ بَيْتِ الْمَقْدِسِ، ثُمَّ مُوتَانٌ يَأْخُذُ فِيكُمْ كَقُعَاصِ الْغَنَمِ، ثُمَّ اسْتِفَاضَةُ الْمَالِ حَتَّى يُعْطَى الرَّجُلُ مِائَةَ دِينَارٍ فَيَظَلُّ سَاخِطًا، ثُمَّ فِتْنَةٌ لَا يَبْقَى بَيْتٌ مِنَ الْعَرَبِ إِلَّا دَخَلَتْهُ، ثُمَّ هُدْنَةٌ تَكُونُ بَيْنَكُمْ وَبَيْنَ بَنِي الْأَصْفَرِ فَيَغْدِرُونَ فَيَأْتُونَكُمْ تَحْتَ ثَمَانِينَ غَايَةً، تَحْتَ كُلِّ غَايَةٍ اثْنَا عَشَرَ أَلْفًا

« Ma mort ; puis la conquête de Jérusalem ; puis une mortalité qui vous frappera comme l’épizootie frappe les moutons ; puis l’abondance des biens, au point qu’on donnera cent dinars à un homme et qu’il restera mécontent ; puis une épreuve qui n’épargnera aucune maison arabe ; puis une trêve entre vous et les Banû-l-Aṣfar [les Byzantins/Romains], qu’ils trahiront : ils viendront alors contre vous sous quatre-vingts bannières, chacune de douze mille hommes » (al-Bukhârî 3176).

Ce hadith est la colonne vertébrale des signes mineurs : les cinq premiers se sont accomplis dans l’ordre annoncé, le sixième est à venir (voir la Grande Guerre, partie 6). La mort du Prophète ﷺ (11 H) en est le premier. Ibn Ḥajar : « Sa mort est le plus grand des malheurs, et le signe le plus sûr que la Révélation est close. »

4.4 La conquête de Jérusalem (15-16 H)

ʿUmar reçut lui-même les clés de la ville des mains du patriarche Sophrone. Le Prophète ﷺ avait aussi dit : « الشَّامُ أَرْضُ الْمَحْشَرِ وَالْمَنْشَرِ » (le Shâm est la terre du rassemblement et de la résurrection, Aḥmad, ḥasan) et avait annoncé la conquête de la Syrie, de la Perse et du Yémen à ses Compagnons alors qu’ils creusaient le fossé (an-Nasâ’î, Aḥmad).

4.5 La peste d’ʿAmwâs (18 H)

« Une mortalité comme l’épizootie des moutons » : la peste d’Emmaüs (ʿAmwâs), en Palestine, emporta près de vingt-cinq mille musulmans en quelques mois, dont Abû ʿUbayda ibn al-Jarrâḥ, Muʿâdh ibn Jabal, Shuraḥbîl ibn Ḥasana et Yazîd ibn Abî Sufyân. Le mot quʿâṣ désigne une maladie qui tue le bétail brutalement, par les narines.

4.6 L’abondance des biens

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَكْثُرَ فِيكُمُ الْمَالُ فَيَفِيضَ، حَتَّى يُهِمَّ رَبَّ الْمَالِ مَنْ يَقْبَلُ صَدَقَتَهُ

« L’Heure ne viendra pas avant que les biens n’abondent parmi vous et ne débordent, au point que le possesseur ne saura à qui donner son aumône » (al-Bukhârî 1412, Muslim 157). Les savants voient l’accomplissement dans les conquêtes de ʿUmar et ʿUthmân, puis sous ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz (99-101 H), quand les collecteurs de zakât ne trouvèrent plus de pauvres à qui la remettre, d’après ce que rapporte Ibn ʿAbd al-Ḥakam dans sa Sîra du calife.

Un second hadith, lui, reste à venir :

تَقِيءُ الْأَرْضُ أَفْلَاذَ كَبِدِهَا أَمْثَالَ الْأُسْطُوَانِ مِنَ الذَّهَبِ وَالْفِضَّةِ

« La terre vomira les morceaux de son foie, des colonnes d’or et d’argent ; le meurtrier dira : c’est pour cela que j’ai tué… et nul n’en prendra rien » (Muslim 1013). Il se rapporte, selon an-Nawawî, au temps du Mahdî ou de ʿÎsâ.

4.7 La grande fitna et l’assassinat de ʿUthmân (35 H)

« Une épreuve qui n’épargnera aucune maison arabe. » Le Prophète ﷺ avait annoncé à ʿUthmân son martyre :

يَا عُثْمَانُ، إِنَّ اللَّهَ عَسَى أَنْ يُلْبِسَكَ قَمِيصًا، فَإِنْ أَرَادُوكَ عَلَى خَلْعِهِ فَلَا تَخْلَعْهُ

« Ô ʿUthmân, Allah te revêtira peut-être d’une tunique ; s’ils veulent te la faire ôter, ne l’ôte pas » (at-Tirmidhî 3705, Ibn Mâjah 112, ḥasan). Sur le mont Uḥud :

اثْبُتْ أُحُدُ، فَإِنَّمَا عَلَيْكَ نَبِيٌّ وَصِدِّيقٌ وَشَهِيدَانِ

« Tiens-toi tranquille, Uḥud : tu ne portes qu’un prophète, un véridique et deux martyrs » (al-Bukhârî 3675). ʿUmar et ʿUthmân moururent tous deux assassinés.

Et la guerre entre musulmans :

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تَقْتَتِلَ فِئَتَانِ عَظِيمَتَانِ يَكُونُ بَيْنَهُمَا مَقْتَلَةٌ عَظِيمَةٌ، دَعْوَاهُمَا وَاحِدَةٌ

« L’Heure ne viendra pas avant que deux grands groupes ne se combattent, avec un grand carnage, bien que leur prétention soit la même [l’islam] » (al-Bukhârî 3608, Muslim 157) : le Chameau (36 H) et Ṣiffîn (37 H). Au sujet de ʿAmmâr ibn Yâsir :

وَيْحَ عَمَّارٍ تَقْتُلُهُ الْفِئَةُ الْبَاغِيَةُ

« Pauvre ʿAmmâr, le groupe rebelle le tuera » (al-Bukhârî 447) : il fut tué à Ṣiffîn dans l’armée de ʿAlî. Le Prophète ﷺ avait aussi dit, désignant l’Orient depuis Médine :

هَاهُنَا الْفِتْنَةُ، مِنْ حَيْثُ يَطْلُعُ قَرْنُ الشَّيْطَانِ

« Là est l’épreuve, de là où surgit la corne de Satan » (al-Bukhârî 7093) ; les grandes fitan de l’histoire islamique sont effectivement nées en Irak et en Orient.

4.8 L’apparition des Khawârij (38 H)

يَخْرُجُ فِي هَذِهِ الْأُمَّةِ قَوْمٌ تَحْقِرُونَ صَلَاتَكُمْ مَعَ صَلَاتِهِمْ، يَقْرَءُونَ الْقُرْآنَ لَا يُجَاوِزُ حَنَاجِرَهُمْ، يَمْرُقُونَ مِنَ الدِّينِ كَمَا يَمْرُقُ السَّهْمُ مِنَ الرَّمِيَّةِ

« Sortiront de cette communauté des gens auprès de la prière desquels vous jugerez la vôtre insignifiante ; ils réciteront le Coran sans qu’il dépasse leur gorge, et sortiront de la religion comme la flèche traverse le gibier » (al-Bukhârî 5058, Muslim 1064). ʿAlî les combattit à Nahrawân (38 H) et y trouva l’homme « au bras atrophié » annoncé par le Prophète ﷺ (Muslim 1066). Ibn Mâjah (174, ḥasan) ajoute : « Chaque fois qu’une génération d’entre eux surgit, elle est coupée… jusqu’à ce que le Dajjâl sorte parmi leurs restes. » C’est donc un signe passé et continu : le kharijisme renaît à chaque siècle.

4.9 Le règne d’al-Ḥasan et la réconciliation (41 H)

إِنَّ ابْنِي هَذَا سَيِّدٌ، وَلَعَلَّ اللَّهَ أَنْ يُصْلِحَ بِهِ بَيْنَ فِئَتَيْنِ عَظِيمَتَيْنِ مِنَ الْمُسْلِمِينَ

« Mon fils que voici est un maître ; peut-être Allah réconciliera-t-Il par lui deux grands groupes de musulmans » (al-Bukhârî 2704). Al-Ḥasan ibn ʿAlî abdiqua au profit de Muʿâwiya en 41 H, « l’année de l’union ».

4.10 La chute de Chosroès et de César

إِذَا هَلَكَ كِسْرَى فَلَا كِسْرَى بَعْدَهُ، وَإِذَا هَلَكَ قَيْصَرُ فَلَا قَيْصَرَ بَعْدَهُ، وَالَّذِي نَفْسِي بِيَدِهِ لَتُنْفَقَنَّ كُنُوزُهُمَا فِي سَبِيلِ اللَّهِ

« Quand Chosroès périra, il n’y aura plus de Chosroès après lui ; quand César périra, il n’y aura plus de César après lui ; et par Celui qui tient mon âme, leurs trésors seront dépensés dans la voie d’Allah » (al-Bukhârî 3027, Muslim 2918). L’empire sassanide s’effondra à Qâdisiyya et Nihâwand (14-21 H) ; les Césars perdirent définitivement la Syrie et l’Égypte, berceau de leur titre selon Ibn Ḥajar, et ʿUmar distribua les bracelets de Chosroès à Surâqa ibn Mâlik, comme le Prophète ﷺ le lui avait promis (al-Bayhaqî, Dalâ’il).

Et à ʿAdî ibn Ḥâtim : « Si tu vis assez longtemps, tu verras la femme voyager seule de Ḥîra jusqu’à la Kaʿba sans craindre personne hormis Allah, et tu verras les trésors de Chosroès partagés » (al-Bukhârî 3595). ʿAdî dit : « J’ai vu la femme voyager seule, et j’étais parmi ceux qui partagèrent les trésors de Chosroès. »

4.11 Les faux prophètes

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يُبْعَثَ دَجَّالُونَ كَذَّابُونَ قَرِيبٌ مِنْ ثَلَاثِينَ، كُلُّهُمْ يَزْعُمُ أَنَّهُ رَسُولُ اللَّهِ

« L’Heure ne viendra pas avant que ne surgissent près de trente imposteurs menteurs, chacun prétendant être le messager d’Allah » (al-Bukhârî 3609, Muslim 157). Al-Aswad al-ʿAnsî au Yémen, Musaylima dans le Yamâma, Ṭulayḥa chez les Asad, Sajâḥ chez les Tamîm, du vivant même du Prophète ﷺ ou juste après ; puis al-Mukhtâr ath-Thaqafî, al-Ḥârith al-Kadhdhâb à Damas, et bien plus tard Mirza Ghulam Ahmad (m. 1908) et Rashad Khalifa (m. 1990). Ibn Ḥajar note que « près de trente » ne concerne que les imposteurs à prétention et à suite réelle, non les fous.

4.12 Le combat contre les Turcs et les Mongols

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تُقَاتِلُوا التُّرْكَ: صِغَارَ الْأَعْيُنِ، حُمْرَ الْوُجُوهِ، ذُلْفَ الْأُنُوفِ، كَأَنَّ وُجُوهَهُمُ الْمَجَانُّ الْمُطْرَقَةُ، وَلَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تُقَاتِلُوا قَوْمًا نِعَالُهُمُ الشَّعَرُ

« L’Heure ne viendra pas avant que vous ne combattiez les Turcs : aux petits yeux, au visage rougeaud, au nez aplati, comme si leurs visages étaient des boucliers martelés ; et avant que vous ne combattiez un peuple dont les sandales sont en poil » (al-Bukhârî 2928, Muslim 2912). Ibn Kathîr, qui vécut après Baghdad (656 H), y voit les Mongols, « dont la description colle au hadith trait pour trait ». Les savants rappellent que « Turcs » au VIIᵉ siècle désigne les peuples de la steppe, non les Turcs ottomans, qui devinrent ensuite les champions de l’islam.

4.13 Le feu du Ḥijâz (654 H)

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تَخْرُجَ نَارٌ مِنْ أَرْضِ الْحِجَازِ تُضِيءُ أَعْنَاقَ الْإِبِلِ بِبُصْرَى

« L’Heure ne viendra pas avant qu’un feu ne sorte de la terre du Ḥijâz, qui éclairera le cou des chameaux à Buṣrâ » (al-Bukhârî 7118, Muslim 2902). Le 3 jumâdâ II 654 H (1256), une éruption volcanique (le ḥarrat Rahaṭ, à l’est de Médine) dura plus de cinquante jours. An-Nawawî, qui en fut contemporain, écrit : « Ce feu est sorti de notre temps, en l’an 654, un feu immense sur le flanc oriental de Médine ; sa connaissance s’est répandue parmi tous les gens du Shâm et des autres pays, et m’en ont informé des témoins oculaires de Médine. » Abû Shâma, Ibn Kathîr (al-Bidâya, année 654) et al-Qurṭubî le décrivent : la lueur fut vue jusqu’à Buṣrâ en Syrie, et à La Mecque. Les traités de géologie modernes confirment la coulée de lave de 1256. C’est l’un des signes les mieux documentés de l’histoire.

4.14 Les jeunes de Quraysh et la ruine de la communauté

Abû Hurayra rapporte :

هَلَكَةُ أُمَّتِي عَلَى يَدَيْ غِلْمَةٍ مِنْ قُرَيْشٍ

« La ruine de ma communauté sera par les mains de jeunes gens de Quraysh » (al-Bukhârî 3605, 7058). Abû Hurayra ajoutait : « Si je voulais, je dirais : les fils d’un tel et d’un tel. » Ibn Ḥajar : il désignait Yazîd ibn Muʿâwiya et les jeunes princes omeyyades ; les événements de Karbalâ’ (61 H), de la Ḥarra (63 H) et le bombardement de la Kaʿba (64 H) l’ont vérifié.

4.15 Autres prédictions accomplies

  • Umm Ḥarâm bint Milḥân vit en rêve « des gens de ma communauté qui montent sur la mer comme des rois sur leurs trônes » ; elle mourut lors de l’expédition de Chypre (28 H), comme annoncé (al-Bukhârî 2924).
  • La conquête de l’Égypte : « Vous conquerrez l’Égypte, terre où l’on parle du qîrâṭ ; traitez bien ses habitants, car ils ont un lien de parenté et de protection » (Muslim 2543) — 20 H.
  • La royauté après le califat : « الْخِلَافَةُ فِي أُمَّتِي ثَلَاثُونَ سَنَةً ثُمَّ مُلْكٌ بَعْدَ ذَلِكَ » « Le califat dans ma communauté durera trente ans, puis ce sera la royauté » (Abû Dâwûd 4646, at-Tirmidhî 2226, ṣaḥîḥ) : de 11 à 41 H, exactement trente années, avec les six mois d’al-Ḥasan.
  • L’extension des conquêtes : « زُوِيَتْ لِي الْأَرْضُ فَرَأَيْتُ مَشَارِقَهَا وَمَغَارِبَهَا، وَسَيَبْلُغُ مُلْكُ أُمَّتِي مَا زُوِيَ لِي مِنْهَا » « La terre a été repliée pour moi, j’en ai vu l’orient et l’occident ; le royaume de ma communauté atteindra ce qui m’en a été montré » (Muslim 2889). Ibn Taymiyya remarque que l’islam s’est étendu bien plus en longitude (de l’Atlantique à la Chine) qu’en latitude, conformément au hadith qui parle d’orients et d’occidents.

Ces accomplissements fondent la confiance : celui qui a dit vrai sur le feu de Médine et sur la fin des Chosroès dit vrai sur ce qui reste à venir.

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5Les signes mineurs en cours et continus

Ces signes sont apparus et ne cessent de croître : ils décrivent une pente, non un événement. Les savants mettent en garde contre deux erreurs : les nier parce qu’ils ont toujours existé (il y a toujours eu de l’ignorance et de la fornication, l’annonce porte sur leur généralisation), et les tenir pour la preuve que l’Heure est à quelques années (le Prophète ﷺ en a cité qui se vérifient depuis quatorze siècles).

5.1 Le hadith de Jibrîl : les deux signes fondateurs

فَأَخْبِرْنِي عَنْ أَمَارَاتِهَا. قَالَ: أَنْ تَلِدَ الْأَمَةُ رَبَّتَهَا، وَأَنْ تَرَى الْحُفَاةَ الْعُرَاةَ الْعَالَةَ رِعَاءَ الشَّاءِ يَتَطَاوَلُونَ فِي الْبُنْيَانِ

« “Informe-moi sur ses signes.” — “Que l’esclave enfante sa maîtresse, et que tu voies les va-nu-pieds, dévêtus, miséreux, gardiens de moutons, rivaliser dans l’élévation des constructions” » (Muslim 8 ; al-Bukhârî 50 avec « rabbahâ », son maître).

« Que l’esclave enfante sa maîtresse ». Les savants ont donné plusieurs lectures, qu’Ibn Ḥajar recense : (1) la multiplication des captives dans les conquêtes, dont les enfants deviennent libres et maîtres de leur mère (al-Khaṭṭâbî) ; (2) le renversement des rangs sociaux, l’esclave d’hier devenant le maître de demain ; (3) la lecture la plus retenue par les savants postérieurs, dont an-Nawawî : la désobéissance généralisée des enfants, la fille traitant sa mère comme une servante, l’insolence envers les parents. Le signe n’est pas l’esclavage, c’est l’inversion de l’ordre naturel.

« Les gardiens de moutons rivalisant dans les constructions ». Les Bédouins de la péninsule arabique, décrits comme pieds nus et miséreux, rivalisant dans la hauteur des bâtiments : le hadith vise, selon al-Qurṭubî et Ibn Ḥajar, l’enrichissement soudain des gens les plus pauvres et l’orgueil architectural. Les tours du Golfe en sont une illustration que l’on peut difficilement ne pas rapprocher du hadith ; mais la règle de la partie 3 s’applique : « ceci ressemble au hadith » suffit, sans en faire un dogme.

5.2 La disparition du savoir et la généralisation de l’ignorance

إِنَّ مِنْ أَشْرَاطِ السَّاعَةِ أَنْ يُرْفَعَ الْعِلْمُ وَيَثْبُتَ الْجَهْلُ، وَيُشْرَبَ الْخَمْرُ، وَيَظْهَرَ الزِّنَا

« Parmi les signes de l’Heure : le savoir sera retiré et l’ignorance s’établira, le vin sera bu et la fornication se répandra » (al-Bukhârî 80, Muslim 2671, d’après Anas).

إِنَّ اللَّهَ لَا يَقْبِضُ الْعِلْمَ انْتِزَاعًا يَنْتَزِعُهُ مِنَ الْعِبَادِ، وَلَكِنْ يَقْبِضُ الْعِلْمَ بِقَبْضِ الْعُلَمَاءِ، حَتَّى إِذَا لَمْ يُبْقِ عَالِمًا اتَّخَذَ النَّاسُ رُءُوسًا جُهَّالًا، فَسُئِلُوا فَأَفْتَوْا بِغَيْرِ عِلْمٍ فَضَلُّوا وَأَضَلُّوا

« Allah ne retire pas le savoir en l’arrachant aux hommes, mais Il le retire en retirant les savants ; lorsqu’il ne restera plus de savant, les gens prendront pour chefs des ignorants qui, interrogés, répondront sans science : ils s’égareront et égareront » (al-Bukhârî 100, Muslim 2673). Ibn Masʿûd : « Attachez-vous au savoir avant qu’il ne soit retiré, et son retrait est la mort de ses porteurs. » Abû-d-Dardâ’ pleurait : « Je crains pour vous ce qui sera retiré en premier : le recueillement dans la prière. »

« Au point que l’homme âgé ira trouver un petit enfant pour apprendre » : at-Tirmidhî (2653) rapporte le hadith de Ziyâd ibn Labîd où le Prophète ﷺ dit « cela, quand le savoir disparaîtra » ; Ziyâd s’étonne : « Comment le savoir disparaîtrait-il, alors que nous lisons le Coran et que nos enfants le liront ? » Réponse : « Les juifs et les chrétiens ne lisent-ils pas la Torah et l’Évangile sans rien en appliquer ? » (ḥasan selon al-Albânî). Le savoir perdu est celui de l’application, non celui des textes imprimés.

5.3 Les mœurs : fornication, vin, usure, musique

لَيَكُونَنَّ مِنْ أُمَّتِي أَقْوَامٌ يَسْتَحِلُّونَ الْحِرَ وَالْحَرِيرَ وَالْخَمْرَ وَالْمَعَازِفَ

« Il y aura dans ma communauté des gens qui rendront licites la fornication, la soie, le vin et les instruments de musique » (al-Bukhârî 5590, rapporté sous forme suspendue, mais relié avec chaîne authentique par Ibn Ḥibbân, aṭ-Ṭabarânî et al-Bayhaqî ; Ibn Ḥajar a réfuté ceux qui l’ont jugé faible à cause de la suspension). Le mot « rendront licites » est le cœur du signe : le péché a toujours existé, sa légalisation est nouvelle.

يَأْتِي عَلَى النَّاسِ زَمَانٌ لَا يُبَالِي الْمَرْءُ مَا أَخَذَ مِنْهُ: أَمِنَ الْحَلَالِ أَمْ مِنَ الْحَرَامِ

« Viendra un temps où l’homme ne se souciera plus d’où provient ce qu’il prend, du licite ou de l’illicite » (al-Bukhârî 2059). Et sur l’usure :

لَيَأْتِيَنَّ عَلَى النَّاسِ زَمَانٌ لَا يَبْقَى أَحَدٌ إِلَّا أَكَلَ الرِّبَا، فَإِنْ لَمْ يَأْكُلْهُ أَصَابَهُ مِنْ غُبَارِهِ

« Viendra un temps où il ne restera personne qui ne mange de l’usure ; et qui n’en mange pas sera atteint par sa poussière » (Abû Dâwûd 3331, Ibn Mâjah 2278, Aḥmad ; chaîne discutée, al-Albânî le juge faible mais le sens est corroboré). Ad-Dhahabî : « Qui vivrait aujourd’hui sans que la poussière de l’usure ne le touche ? »

« Le vin sera appelé d’un autre nom » :

يَشْرَبُ نَاسٌ مِنْ أُمَّتِي الْخَمْرَ يُسَمُّونَهَا بِغَيْرِ اسْمِهَا

(Abû Dâwûd 3688, Ibn Mâjah 4020, ṣaḥîḥ).

5.4 Les responsabilités confiées aux incapables

إِذَا ضُيِّعَتِ الْأَمَانَةُ فَانْتَظِرِ السَّاعَةَ. قَالَ: كَيْفَ إِضَاعَتُهَا؟ قَالَ: إِذَا وُسِّدَ الْأَمْرُ إِلَى غَيْرِ أَهْلِهِ فَانْتَظِرِ السَّاعَةَ

« Quand le dépôt sera perdu, attends l’Heure. — Comment sera-t-il perdu ? — Quand l’autorité sera confiée à ceux qui n’en sont pas dignes, attends l’Heure » (al-Bukhârî 59, 6496). Et :

سَيَأْتِي عَلَى النَّاسِ سَنَوَاتٌ خَدَّاعَاتٌ، يُصَدَّقُ فِيهَا الْكَاذِبُ وَيُكَذَّبُ فِيهَا الصَّادِقُ، وَيُؤْتَمَنُ فِيهَا الْخَائِنُ وَيُخَوَّنُ فِيهَا الْأَمِينُ، وَيَنْطِقُ فِيهَا الرُّوَيْبِضَةُ. قِيلَ: وَمَا الرُّوَيْبِضَةُ؟ قَالَ: الرَّجُلُ التَّافِهُ يَتَكَلَّمُ فِي أَمْرِ الْعَامَّةِ

« Viendront des années trompeuses où le menteur sera cru et le véridique démenti, où le traître sera investi de confiance et le fidèle accusé de trahison, et où parlera le ruwaybiḍa. — Qu’est-ce que le ruwaybiḍa ? — L’homme insignifiant qui parle des affaires publiques » (Ibn Mâjah 4036, Aḥmad ; ḥasan selon plusieurs). Al-Qurṭubî : « Nous y sommes, et nous avons vu l’homme vil s’emparer de la parole dans les affaires de la communauté. »

5.5 Le temps qui se contracte

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَتَقَارَبَ الزَّمَانُ، فَتَكُونُ السَّنَةُ كَالشَّهْرِ، وَالشَّهْرُ كَالْجُمُعَةِ، وَتَكُونُ الْجُمُعَةُ كَالْيَوْمِ، وَيَكُونُ الْيَوْمُ كَالسَّاعَةِ، وَتَكُونُ السَّاعَةُ كَالضَّرَمَةِ بِالنَّارِ

« L’Heure ne viendra pas avant que le temps ne se rapproche : l’année sera comme un mois, le mois comme une semaine, la semaine comme un jour, le jour comme une heure, et l’heure comme l’embrasement d’une brindille » (at-Tirmidhî 2332, ṣaḥîḥ ; al-Bukhârî 1036 pour la version courte). Ibn Ḥajar donne trois lectures : la perte de la bénédiction du temps (al-Khaṭṭâbî), le raccourcissement réel des jours au temps du Mahdî, ou la facilité des communications. Il préfère la première, et note qu’il la voyait déjà de son temps.

5.6 La rupture des liens, le salut aux connaissances seulement, le commerce

إِنَّ بَيْنَ يَدَيِ السَّاعَةِ تَسْلِيمَ الْخَاصَّةِ، وَفُشُوَّ التِّجَارَةِ حَتَّى تُعِينَ الْمَرْأَةُ زَوْجَهَا عَلَى التِّجَارَةِ، وَقَطْعَ الْأَرْحَامِ، وَشَهَادَةَ الزُّورِ، وَكِتْمَانَ شَهَادَةِ الْحَقِّ، وَظُهُورَ الْقَلَمِ

« Avant l’Heure : on ne saluera que ses connaissances ; le commerce se répandra au point que la femme aidera son mari dans le négoce ; les liens de parenté seront rompus ; le faux témoignage et la dissimulation du vrai se multiplieront ; la plume [l’écriture] se répandra » (Aḥmad 3870, al-Ḥâkim, ṣaḥîḥ selon al-Albânî). « Le salut aux seules connaissances » (taslîm al-khâṣṣa) est cité par Ibn Masʿûd comme la marque des villes anonymes.

5.7 Les tremblements de terre, les meurtres, la mort subite

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يُقْبَضَ الْعِلْمُ، وَتَكْثُرَ الزَّلَازِلُ، وَيَتَقَارَبَ الزَّمَانُ، وَتَظْهَرَ الْفِتَنُ، وَيَكْثُرَ الْهَرْجُ وَهُوَ الْقَتْلُ، حَتَّى يَكْثُرَ فِيكُمُ الْمَالُ فَيَفِيضَ

« L’Heure ne viendra pas avant que le savoir ne soit retiré, que les séismes ne se multiplient, que le temps ne se contracte, que les épreuves ne se manifestent et que ne se multiplie le harj, c’est-à-dire le meurtre » (al-Bukhârî 1036). « Le tué ne saura pas pourquoi il a tué, le tué pourquoi il a été tué » (Muslim 2908). Al-Qurṭubî : « Et quel harj plus grand que celui des Mongols ? » — mais le XXᵉ siècle en a vu davantage.

La mort subite :

إِنَّ مِنْ أَمَارَاتِ السَّاعَةِ أَنْ يَظْهَرَ مَوْتُ الْفَجْأَةِ

(aṭ-Ṭabarânî, ḥasan selon certains, faible selon d’autres ; le sens est repris par Ibn Masʿûd).

5.8 La décoration des mosquées, la vanité par le Coran

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَتَبَاهَى النَّاسُ فِي الْمَسَاجِدِ

« L’Heure ne viendra pas avant que les gens ne rivalisent de vanité dans les mosquées » (Abû Dâwûd 449, an-Nasâ’î 689, Ibn Mâjah 739, ṣaḥîḥ). Ibn ʿAbbâs : « Vous les décorerez comme les juifs et les chrétiens ont décoré [leurs lieux de culte] » (al-Bukhârî, en suspension, 1/539). ʿUmar ordonna à son gouverneur : « Abrite les gens de la pluie, et garde-toi de rouge ou de jaune qui les distrairait. »

« Les gens prendront le Coran pour des flûtes [chanteront avec] et mettront en avant celui qui a la plus belle voix sans être le plus savant » (aṭ-Ṭabarânî, al-Bayhaqî ; faible dans sa chaîne, mais le sens est attesté chez Ḥudhayfa).

5.9 Les femmes vêtues-dévêtues, les hommes au fouet

صِنْفَانِ مِنْ أَهْلِ النَّارِ لَمْ أَرَهُمَا: قَوْمٌ مَعَهُمْ سِيَاطٌ كَأَذْنَابِ الْبَقَرِ يَضْرِبُونَ بِهَا النَّاسَ، وَنِسَاءٌ كَاسِيَاتٌ عَارِيَاتٌ مُمِيلَاتٌ مَائِلَاتٌ، رُءُوسُهُنَّ كَأَسْنِمَةِ الْبُخْتِ الْمَائِلَةِ، لَا يَدْخُلْنَ الْجَنَّةَ وَلَا يَجِدْنَ رِيحَهَا

« Deux catégories des gens de l’Enfer que je n’ai pas encore vues : des hommes portant des fouets comme des queues de bœuf, avec lesquels ils frappent les gens ; et des femmes vêtues mais dévêtues, qui se dandinent et font pencher, la tête comme les bosses inclinées des chameaux ; elles n’entreront pas au Paradis et n’en sentiront pas le parfum » (Muslim 2128). An-Nawawî : « Ce hadith est l’un des miracles de la prophétie, car ces deux catégories existent maintenant. » Il écrivait au VIIᵉ siècle de l’hégire.

5.10 L’imitation réciproque des sexes, les lampes, les oisifs

لَعَنَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ الْمُتَشَبِّهِينَ مِنَ الرِّجَالِ بِالنِّسَاءِ وَالْمُتَشَبِّهَاتِ مِنَ النِّسَاءِ بِالرِّجَالِ

(al-Bukhârî 5885) : non formulé comme signe, mais cité comme tel par les savants dans le cadre du bouleversement des mœurs. Le signe explicite est : « Les hommes se contenteront des hommes et les femmes des femmes » (aṭ-Ṭabarânî, faible). Il faut donc citer le premier (authentique) comme interdiction, et le second avec son grade.

5.11 Les pluies, la famine, l’abondance trompeuse

لَيْسَتِ السَّنَةُ بِأَنْ لَا تُمْطَرُوا، وَلَكِنِ السَّنَةُ أَنْ تُمْطَرُوا وَتُمْطَرُوا وَلَا تُنْبِتُ الْأَرْضُ شَيْئًا

« La disette n’est pas que vous n’ayez pas de pluie ; la disette, c’est qu’il pleuve et pleuve encore, et que la terre ne produise rien » (Muslim 2904). « Le ciel donnera sa pluie et la terre retiendra sa production » : la perte de la baraka comme signe.

5.12 La richesse de cette communauté puis sa division

إِنَّ اللَّهَ زَوَى لِي الْأَرْضَ… وَإِنِّي سَأَلْتُ رَبِّي لِأُمَّتِي أَنْ لَا يُهْلِكَهَا بِسَنَةٍ عَامَّةٍ، وَأَنْ لَا يُسَلِّطَ عَلَيْهِمْ عَدُوًّا مِنْ سِوَى أَنْفُسِهِمْ فَيَسْتَبِيحَ بَيْضَتَهُمْ… وَإِنِّي أَعْطَيْتُكَ لِأُمَّتِكَ أَنْ لَا أُهْلِكَهُمْ بِسَنَةٍ عَامَّةٍ وَأَنْ لَا أُسَلِّطَ عَلَيْهِمْ عَدُوًّا مِنْ سِوَى أَنْفُسِهِمْ… وَلَوِ اجْتَمَعَ عَلَيْهِمْ مَنْ بِأَقْطَارِهَا، حَتَّى يَكُونَ بَعْضُهُمْ يُهْلِكُ بَعْضًا وَيَسْبِي بَعْضُهُمْ بَعْضًا

« J’ai demandé à mon Seigneur pour ma communauté qu’Il ne la fasse pas périr par une famine générale et qu’Il ne donne pas pouvoir sur elle à un ennemi extérieur qui anéantirait son cœur… Il m’a accordé que leur ennemi extérieur n’aura jamais raison d’eux, même si tous les peuples de la terre s’unissaient contre eux, jusqu’à ce qu’ils se détruisent et se capturent les uns les autres » (Muslim 2889). C’est le signe permanent : la communauté ne périra pas de l’extérieur ; elle est seulement blessée de l’intérieur.

5.13 Le hadith des « soixante-dix » et des envies de mourir

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَمُرَّ الرَّجُلُ بِقَبْرِ الرَّجُلِ فَيَقُولُ: يَا لَيْتَنِي مَكَانَهُ

« L’Heure ne viendra pas avant que l’homme ne passe près de la tombe d’un autre et ne dise : si seulement j’étais à sa place » (al-Bukhârî 7115, Muslim 157). Le Prophète ﷺ précise : « non par religion, mais par l’épreuve ». Signe de l’intensité des fitan avant les grands signes, non d’un désespoir spirituel.

5.14 L’apparition du shirk dans la communauté

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تَلْحَقَ قَبَائِلُ مِنْ أُمَّتِي بِالْمُشْرِكِينَ، وَحَتَّى تَعْبُدَ قَبَائِلُ مِنْ أُمَّتِي الْأَوْثَانَ

« L’Heure ne viendra pas avant que des tribus de ma communauté ne rejoignent les associateurs et que des tribus de ma communauté n’adorent les idoles » (Abû Dâwûd 4252, at-Tirmidhî 2219, ṣaḥîḥ). Et :

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تَضْطَرِبَ أَلَيَاتُ نِسَاءِ دَوْسٍ عَلَى ذِي الْخَلَصَةِ

« …avant que les fesses des femmes de Daws ne s’agitent autour de Dhû-l-Khalaṣa [idole préislamique du Yémen] » (al-Bukhârî 7116, Muslim 2906). Les savants notent que l’idole de Dhû-l-Khalaṣa fut effectivement rebâtie et vénérée jusqu’à sa destruction au XXᵉ siècle.

5.15 Les signes de la rupture avec la Sunna

أَلَا إِنِّي أُوتِيتُ الْقُرْآنَ وَمِثْلَهُ مَعَهُ، أَلَا يُوشِكُ رَجُلٌ شَبْعَانُ عَلَى أَرِيكَتِهِ يَقُولُ: عَلَيْكُمْ بِهَذَا الْقُرْآنِ، فَمَا وَجَدْتُمْ فِيهِ مِنْ حَلَالٍ فَأَحِلُّوهُ وَمَا وَجَدْتُمْ فِيهِ مِنْ حَرَامٍ فَحَرِّمُوهُ

« J’ai reçu le Coran et son semblable avec lui [la Sunna]. Il est à craindre qu’un homme repu, sur son divan, dise : tenez-vous au Coran, ce que vous y trouvez licite, rendez-le licite, ce que vous y trouvez interdit, interdisez-le » (Abû Dâwûd 4604, at-Tirmidhî 2664, ṣaḥîḥ). Le courant « coraniste » contemporain accomplit ce hadith mot pour mot.

Ces signes continus sont ceux dont parlait Ḥudhayfa quand il disait : « L’épreuve ne cesse de se présenter aux cœurs comme la natte, brin après brin » (Muslim 144). On ne les attend pas ; on les subit déjà.

↑ Sommaire

6Les signes mineurs à venir

Quelques signes mineurs ne se sont pas encore produits et préparent directement les signes majeurs : ce sont ceux qui prêtent le plus aux projections hasardeuses, car ils touchent à la guerre, à l’or et aux empires. Nous donnons le texte, puis la lecture des savants, puis ce qu’on en fait indûment aujourd’hui.

6.1 L’Euphrate découvre une montagne d’or

يُوشِكُ الْفُرَاتُ أَنْ يَحْسِرَ عَنْ كَنْزٍ مِنْ ذَهَبٍ، فَمَنْ حَضَرَهُ فَلَا يَأْخُذْ مِنْهُ شَيْئًا

« L’Euphrate est sur le point de découvrir un trésor d’or ; que celui qui y assistera n’en prenne rien » (al-Bukhârî 7119, Muslim 2894).

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَحْسِرَ الْفُرَاتُ عَنْ جَبَلٍ مِنْ ذَهَبٍ يَقْتَتِلُ النَّاسُ عَلَيْهِ، فَيُقْتَلُ مِنْ كُلِّ مِائَةٍ تِسْعَةٌ وَتِسْعُونَ، وَيَقُولُ كُلُّ رَجُلٍ مِنْهُمْ: لَعَلِّي أَكُونُ أَنَا الَّذِي أَنْجُو

« L’Heure ne viendra pas avant que l’Euphrate ne découvre une montagne d’or sur laquelle les gens se combattront : sur cent, quatre-vingt-dix-neuf seront tués, et chacun d’eux dira : peut-être serai-je celui qui en réchappe » (Muslim 2894).

An-Nawawî : « Yaḥsiru : il se retire, l’eau se retire et découvre. Il s’agit d’un or réel, apparent. » L’interdiction d’en prendre vient du carnage qui l’accompagne. Ce signe n’est pas accompli. Les lectures modernes qui en font le pétrole (« l’or noir ») ou le barrage d’Atatürk sont des allégories que rien n’autorise : le hadith parle d’une montagne d’or visible sur laquelle on se bat ; ni le pétrole irakien ni une baisse du niveau du fleuve ne correspondent à ce qui est décrit. Les savants anciens n’ont jamais lu ce hadith autrement qu’au sens propre.

6.2 L’Arabie redevient prairies et rivières

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَكْثُرَ الْمَالُ وَيَفِيضَ، حَتَّى يَخْرُجَ الرَّجُلُ بِزَكَاةِ مَالِهِ فَلَا يَجِدُ أَحَدًا يَقْبَلُهَا مِنْهُ، وَحَتَّى تَعُودَ أَرْضُ الْعَرَبِ مُرُوجًا وَأَنْهَارًا

« L’Heure ne viendra pas avant que les biens n’abondent et ne débordent, au point qu’un homme sortira avec la zakât de ses biens sans trouver personne pour l’accepter, et avant que la terre des Arabes ne redevienne prairies et rivières » (Muslim 157). Le mot « redevienne » (taʿûda) laisse entendre qu’elle le fut : la géologie l’a confirmé pour l’Arabie préhistorique, mais ce n’est pas l’objet du hadith, qui annonce un retour futur. Al-Qurṭubî lie ce signe au temps du Mahdî et de ʿÎsâ, quand la terre livrera ses biens. On lit ce verset avec le hadith de Muslim 2937 sur la terre qui, après la mort de Gog et Magog, produira au point qu’une grenade nourrira un groupe entier.

6.3 Le calife qui distribue sans compter

يَكُونُ فِي آخِرِ أُمَّتِي خَلِيفَةٌ يَحْثِي الْمَالَ حَثْيًا لَا يَعُدُّهُ عَدَدًا

« Il y aura à la fin de ma communauté un calife qui distribuera les biens à pleines mains sans les compter » (Muslim 2913, 2914). An-Nawawî, Ibn Kathîr et la majorité : c’est le Mahdî (voir partie 7).

6.4 Les Romains seront les plus nombreux

تَقُومُ السَّاعَةُ وَالرُّومُ أَكْثَرُ النَّاسِ

« L’Heure viendra alors que les Romains seront les plus nombreux des hommes » (Muslim 2898). ʿAmr ibn al-ʿÂṣ répondit à qui s’en étonnait : « Ils ont quatre qualités : ils sont les plus patients dans l’épreuve, les plus prompts à se relever après un malheur, les plus prompts à revenir à l’attaque après une fuite, et les meilleurs envers le pauvre, l’orphelin et le faible ; et une cinquième, belle : ils sont les plus fermes contre l’injustice des rois. » Par « Rûm », les anciens entendent les Byzantins, puis par extension les peuples chrétiens d’Europe, descendants de Rome. La démographie mondiale actuelle y correspond ; le hadith annonce aussi que leur domination précède la Grande Guerre.

6.5 La trêve avec Rome, sa trahison, et la Grande Guerre (al-Malḥama al-kubrâ)

Dhû Mikhbar, neveu du Négus, rapporte :

سَتُصَالِحُونَ الرُّومَ صُلْحًا آمِنًا، فَتَغْزُونَ أَنْتُمْ وَهُمْ عَدُوًّا مِنْ وَرَائِكُمْ، فَتُنْصَرُونَ وَتَغْنَمُونَ وَتَسْلَمُونَ، ثُمَّ تَرْجِعُونَ حَتَّى تَنْزِلُوا بِمَرْجٍ ذِي تُلُولٍ، فَيَرْفَعُ رَجُلٌ مِنْ أَهْلِ النَّصْرَانِيَّةِ الصَّلِيبَ فَيَقُولُ: غَلَبَ الصَّلِيبُ، فَيَغْضَبُ رَجُلٌ مِنَ الْمُسْلِمِينَ فَيَدُقُّهُ، فَعِنْدَ ذَلِكَ تَغْدِرُ الرُّومُ وَتَجْمَعُ لِلْمَلْحَمَةِ

« Vous conclurez avec les Romains une paix sûre ; vous combattrez avec eux un ennemi venu de derrière vous, vous serez victorieux et vous reviendrez avec le butin, sains et saufs ; puis vous camperez dans une prairie à collines. Un chrétien élèvera la croix et dira : la croix a vaincu ! Un musulman, en colère, la brisera. À ce moment, les Romains trahiront et rassembleront pour la Grande Guerre » (Abû Dâwûd 4292, Aḥmad ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). C’est l’accomplissement de la sixième chose du hadith de ʿAwf ibn Mâlik (partie 4.3) : quatre-vingts bannières, douze mille hommes chacune.

La bataille elle-même :

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَنْزِلَ الرُّومُ بِالْأَعْمَاقِ أَوْ بِدَابِقٍ، فَيَخْرُجُ إِلَيْهِمْ جَيْشٌ مِنَ الْمَدِينَةِ مِنْ خِيَارِ أَهْلِ الْأَرْضِ يَوْمَئِذٍ، فَإِذَا تَصَافُّوا قَالَتِ الرُّومُ: خَلُّوا بَيْنَنَا وَبَيْنَ الَّذِينَ سَبَوْا مِنَّا نُقَاتِلْهُمْ، فَيَقُولُ الْمُسْلِمُونَ: لَا وَاللَّهِ لَا نُخَلِّي بَيْنَكُمْ وَبَيْنَ إِخْوَانِنَا، فَيُقَاتِلُونَهُمْ، فَيَنْهَزِمُ ثُلُثٌ لَا يَتُوبُ اللَّهُ عَلَيْهِمْ أَبَدًا، وَيُقْتَلُ ثُلُثُهُمْ أَفْضَلُ الشُّهَدَاءِ عِنْدَ اللَّهِ، وَيَفْتَتِحُ الثُّلُثُ لَا يُفْتَنُونَ أَبَدًا، فَيَفْتَتِحُونَ قُسْطَنْطِينِيَّةَ، فَبَيْنَمَا هُمْ يَقْتَسِمُونَ الْغَنَائِمَ قَدْ عَلَّقُوا سُيُوفَهُمْ بِالزَّيْتُونِ إِذْ صَاحَ فِيهِمُ الشَّيْطَانُ: إِنَّ الْمَسِيحَ قَدْ خَلَفَكُمْ فِي أَهْلِيكُمْ، فَيَخْرُجُونَ وَذَلِكَ بَاطِلٌ، فَإِذَا جَاءُوا الشَّامَ خَرَجَ، فَبَيْنَمَا هُمْ يُعِدُّونَ لِلْقِتَالِ يُسَوُّونَ الصُّفُوفَ إِذْ أُقِيمَتِ الصَّلَاةُ فَيَنْزِلُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ

« L’Heure ne viendra pas avant que les Romains ne campent à al-Aʿmâq ou à Dâbiq. Une armée sortira de Médine contre eux, parmi les meilleurs de la terre en ce temps. Rangés en bataille, les Romains diront : laissez-nous ceux qui ont capturé des nôtres, que nous les combattions. Les musulmans répondront : par Allah, non, nous ne vous livrerons pas nos frères. Ils se combattront : un tiers fuira, Allah ne lui pardonnera jamais ; un tiers sera tué, les meilleurs martyrs auprès d’Allah ; un tiers vaincra, ils ne seront jamais éprouvés, et ils conquerront Constantinople. Tandis qu’ils partageront le butin, leurs épées suspendues aux oliviers, Satan criera parmi eux : le Messie [le Dajjâl] est arrivé dans vos familles ! Ils sortiront, et c’était faux. Arrivés au Shâm, il sortira [réellement]. Tandis qu’ils se prépareront au combat en dressant les rangs, la prière sera appelée : alors descendra ʿÎsâ fils de Maryam » (Muslim 2897).

Ce hadith est la clé de l’enchaînement final : Grande Guerre → conquête de Constantinople → Dajjâl → descente de ʿÎsâ. Ibn Masʿûd en donne une autre version, où les musulmans envoient trois jours de suite un contingent « qui jure de ne revenir que vainqueur » et qui meurt jusqu’au dernier, avant que le quatrième jour ne donne la victoire ; « ce jour-là, les Arabes seront peu nombreux » (Muslim 2899). Ibn Kathîr : « La Malḥama est la plus grande bataille que la terre ait connue, et la prise de Constantinople qui la suit se fera sans arme. »

Ce qu’on en fait de faux. Dâbiq, village au nord d’Alep, a été érigé par Daech en lieu de « la bataille finale » ; les terroristes ont même nommé leur revue Dabiq. Rien dans le hadith ne permet d’identifier une armée actuelle à « l’armée de Médine, parmi les meilleurs de la terre », et l’affrontement ne survient qu’après une trêve et une alliance avec Rome contre un ennemi commun, qui ne s’est pas produite. Les savants qui vivaient à côté de Dâbiq (Ibn Kathîr était de Damas) n’ont jamais tenté d’identifier la bataille de leur temps à celle du hadith.

6.6 La conquête de Constantinople

سَمِعْتُمْ بِمَدِينَةٍ جَانِبٌ مِنْهَا فِي الْبَرِّ وَجَانِبٌ مِنْهَا فِي الْبَحْرِ؟ قَالُوا: نَعَمْ يَا رَسُولَ اللَّهِ. قَالَ: لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَغْزُوَهَا سَبْعُونَ أَلْفًا مِنْ بَنِي إِسْحَاقَ، فَإِذَا جَاءُوهَا نَزَلُوا فَلَمْ يُقَاتِلُوا بِسِلَاحٍ وَلَمْ يَرْمُوا بِسَهْمٍ، قَالُوا: لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ وَاللَّهُ أَكْبَرُ، فَيَسْقُطُ أَحَدُ جَانِبَيْهَا… ثُمَّ يَقُولُوا الثَّانِيَةَ… فَيَسْقُطُ جَانِبُهَا الْآخَرُ، ثُمَّ يَقُولُوا الثَّالِثَةَ… فَيُفَرَّجُ لَهُمْ فَيَدْخُلُوهَا فَيَغْنَمُوا

« Avez-vous entendu parler d’une ville dont un côté est sur terre et l’autre sur mer ? — Oui, Messager d’Allah. — L’Heure ne viendra pas avant que soixante-dix mille des fils d’Isḥâq ne la combattent. Arrivés là, ils ne combattront ni par l’arme ni par la flèche ; ils diront : il n’y a de dieu qu’Allah, Allah est le plus grand, et l’un de ses côtés tombera… puis l’autre… puis une brèche s’ouvrira, ils entreront et prendront le butin » (Muslim 2920).

Constantinople a été prise par Mehmed II en 857 H (1453), par les armes et le canon : les savants postérieurs (al-Qârî, as-Saffârînî, puis les contemporains) s’accordent à dire que cette conquête ottomane n’est pas celle du hadith, qui décrit une prise par le takbîr et sans armes, après la Malḥama et juste avant le Dajjâl. « Les fils d’Isḥâq » : les manuscrits portent aussi « les fils d’Ismâʿîl », et al-Qâḍî ʿIyâḍ comme an-Nawawî jugent cette seconde leçon plus cohérente, les conquérants étant les Arabes ; d’autres y voient des Romains convertis. On lit en relation le hadith des « soixante-dix mille » et celui de Muslim 2897.

Quant au hadith célèbre

لَتُفْتَحَنَّ الْقُسْطَنْطِينِيَّةُ فَلَنِعْمَ الْأَمِيرُ أَمِيرُهَا وَلَنِعْمَ الْجَيْشُ ذَلِكَ الْجَيْشُ

« Constantinople sera conquise ; quel excellent émir que son émir, et quelle excellente armée que cette armée » (Aḥmad 18957, al-Ḥâkim), sa chaîne est discutée : al-Ḥâkim et ad-Dhahabî l’ont accepté, mais ʿAbd-Allâh ibn Bishr al-Ghanawî, par qui il passe, est inconnu selon al-Bukhârî, et al-Albânî le juge faible (Ḍaʿîf al-Jâmiʿ). Il a servi d’argument de propagande ottomane, mais on ne peut en faire une annonce ferme.

6.7 Les sept mois, les six ans : les hadiths de chronologie

Muʿâdh ibn Jabal rapporte :

عُمْرَانُ بَيْتِ الْمَقْدِسِ خَرَابُ يَثْرِبَ، وَخَرَابُ يَثْرِبَ خُرُوجُ الْمَلْحَمَةِ، وَخُرُوجُ الْمَلْحَمَةِ فَتْحُ الْقُسْطَنْطِينِيَّةِ، وَفَتْحُ الْقُسْطَنْطِينِيَّةِ خُرُوجُ الدَّجَّالِ

« La prospérité de Jérusalem sera la ruine de Yathrib ; la ruine de Yathrib, la sortie de la Grande Guerre ; la Grande Guerre, la conquête de Constantinople ; la conquête de Constantinople, la sortie du Dajjâl » (Abû Dâwûd 4294, Aḥmad). Et :

الْمَلْحَمَةُ الْكُبْرَى وَفَتْحُ الْقُسْطَنْطِينِيَّةِ وَخُرُوجُ الدَّجَّالِ فِي سَبْعَةِ أَشْهُرٍ

« La Grande Guerre, la conquête de Constantinople et la sortie du Dajjâl en sept mois » (Abû Dâwûd 4295, at-Tirmidhî 2238). At-Tirmidhî a déclaré ce dernier ḥasan, mais al-Albânî et d’autres le jugent faible, car il passe par Abû Bakr ibn Abî Maryam, dont la mémoire était atteinte. Le hadith de ʿAbd-Allâh ibn Busr (« entre la Grande Guerre et la conquête de la ville, six ans ; et le Dajjâl sortira la septième », Abû Dâwûd 4296) est également faible. On retient donc l’ordre (établi par Muslim 2897), non les durées.

6.8 Jahjâh, le Qaḥṭânî, et le combat contre les juifs

لَا تَذْهَبُ الْأَيَّامُ وَاللَّيَالِي حَتَّى يَمْلِكَ رَجُلٌ مِنَ الْمَوَالِي يُقَالُ لَهُ جَهْجَاهُ

« Les jours et les nuits ne cesseront pas avant que ne règne un homme des affranchis appelé Jahjâh » (Muslim 2911).

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يَخْرُجَ رَجُلٌ مِنْ قَحْطَانَ يَسُوقُ النَّاسَ بِعَصَاهُ

« L’Heure ne viendra pas avant que ne sorte un homme de Qaḥṭân qui conduira les gens par son bâton » (al-Bukhârî 3517, Muslim 2910). Ibn Ḥajar : « bâton » exprime l’autorité, l’obéissance qu’on lui rendra. Nul ne sait qui sont ces hommes ; les Bédouins du Yémen, dont Qaḥṭân est l’ancêtre, ont vu passer bien des prétendants.

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى يُقَاتِلَ الْمُسْلِمُونَ الْيَهُودَ، فَيَقْتُلُهُمُ الْمُسْلِمُونَ، حَتَّى يَخْتَبِئَ الْيَهُودِيُّ مِنْ وَرَاءِ الْحَجَرِ وَالشَّجَرِ، فَيَقُولُ الْحَجَرُ أَوِ الشَّجَرُ: يَا مُسْلِمُ، يَا عَبْدَ اللَّهِ، هَذَا يَهُودِيٌّ خَلْفِي فَتَعَالَ فَاقْتُلْهُ، إِلَّا الْغَرْقَدَ فَإِنَّهُ مِنْ شَجَرِ الْيَهُودِ

(Muslim 2922 ; al-Bukhârî 2926 en version courte). Contexte indispensable : ce hadith figure dans Muslim au chapitre du Dajjâl, et les savants (an-Nawawî, Ibn Ḥajar, al-Qurṭubî) le rattachent à la bataille que ʿÎsâ mènera contre le Dajjâl et ses soixante-dix mille partisans juifs d’Iṣfahân (Muslim 2944). Il ne s’agit ni d’un programme ni d’une prophétie sur l’État d’Israël ; les pierres qui parlent sont un miracle du temps de ʿÎsâ, non une métaphore politique. Sortir ce hadith de son contexte eschatologique pour en faire un slogan est une trahison du texte, dans un sens comme dans l’autre.

6.9 L’expédition de l’Inde (Ghazwat al-Hind)

Thawbân rapporte :

عِصَابَتَانِ مِنْ أُمَّتِي أَحْرَزَهُمَا اللَّهُ مِنَ النَّارِ: عِصَابَةٌ تَغْزُو الْهِنْدَ، وَعِصَابَةٌ تَكُونُ مَعَ عِيسَى ابْنِ مَرْيَمَ

« Deux groupes de ma communauté, Allah les a préservés du Feu : un groupe qui combattra l’Inde, et un groupe qui sera avec ʿÎsâ fils de Maryam » (an-Nasâ’î 3175, Aḥmad ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Les versions d’Abû Hurayra, qui ajoutent les rois de l’Inde enchaînés et la rencontre avec ʿÎsâ au Shâm, sont faibles. Les savants divergent : certains y voient les conquêtes de Muḥammad ibn al-Qâsim (92 H) et de Maḥmûd de Ghazna ; d’autres une expédition de la fin des temps, à cause de la mention de ʿÎsâ. Les contemporains qui lient ce hadith à telle ou telle armée actuelle extrapolent.

6.10 Médine abandonnée au meilleur de son état

يَتْرُكُونَ الْمَدِينَةَ عَلَى خَيْرِ مَا كَانَتْ، لَا يَغْشَاهَا إِلَّا الْعَوَافِي… وَآخِرُ مَنْ يُحْشَرُ رَاعِيَانِ مِنْ مُزَيْنَةَ يُرِيدَانِ الْمَدِينَةَ يَنْعِقَانِ بِغَنَمِهِمَا، فَيَجِدَانِهَا وَحْشًا

« Ils quitteront Médine au meilleur de son état ; nul ne la fréquentera que les fauves et les oiseaux… Les derniers à être rassemblés seront deux bergers de Muzayna, se dirigeant vers Médine en appelant leurs bêtes ; ils la trouveront déserte » (al-Bukhârî 1874, Muslim 1389). Ibn Ḥajar place cet abandon à la toute fin, après la mort de ʿÎsâ, quand le vent doux aura emporté les croyants. Mais Médine est protégée du Dajjâl jusque-là : « Sur chacune de ses entrées se tiennent des anges » (al-Bukhârî 1880).

Tous ces signes ont un point commun : ils sont attendus, non datés ; situés au Shâm et en Arabie, non en Occident ; et ils tournent autour du Mahdî, auquel nous consacrons maintenant une partie entière.

↑ Sommaire

7Le Mahdî

Le Mahdî est un homme de la descendance du Prophète ﷺ, nommé Muḥammad ibn ʿAbd-Allâh, qui gouvernera sept ans à la fin des temps, remplira la terre de justice et sera l’émir des musulmans quand ʿÎsâ descendra. Ce n’est pas un article de foi mentionné dans le Coran, mais il est annoncé par des hadiths si nombreux que les savants d’Ahl as-Sunna, d’al-Ābirî (m. 363 H) à ash-Shawkânî, les tiennent pour mutawâtir en sens. Rien ne le rattache au « douzième imam » du chiisme, et rien n’autorise à l’identifier avant que les signes qui l’accompagnent ne se réalisent.

7.1 Les hadiths authentiques

Son nom et sa famille.

لَوْ لَمْ يَبْقَ مِنَ الدُّنْيَا إِلَّا يَوْمٌ لَطَوَّلَ اللَّهُ ذَلِكَ الْيَوْمَ حَتَّى يَبْعَثَ فِيهِ رَجُلًا مِنِّي، أَوْ مِنْ أَهْلِ بَيْتِي، يُوَاطِئُ اسْمُهُ اسْمِي وَاسْمُ أَبِيهِ اسْمَ أَبِي، يَمْلَأُ الْأَرْضَ قِسْطًا وَعَدْلًا كَمَا مُلِئَتْ ظُلْمًا وَجَوْرًا

« S’il ne restait du monde qu’un seul jour, Allah le prolongerait jusqu’à susciter en lui un homme de ma famille dont le nom correspondra au mien et le nom de son père au nom de mon père ; il remplira la terre d’équité et de justice comme elle aura été remplie d’injustice et d’oppression » (Abû Dâwûd 4282, at-Tirmidhî 2230-2231, d’après Ibn Masʿûd ; at-Tirmidhî : ḥasan ṣaḥîḥ). La mention « et le nom de son père… » ne figure que dans la version d’Abû Dâwûd par Zâ’ida ; Ibn Kathîr la signale comme un ajout isolé, mais elle est reçue par la majorité : d’où Muḥammad ibn ʿAbd-Allâh.

الْمَهْدِيُّ مِنْ عِتْرَتِي مِنْ وَلَدِ فَاطِمَةَ

« Le Mahdî est de ma descendance, des enfants de Fâṭima » (Abû Dâwûd 4284, Ibn Mâjah 4086, d’après Umm Salama ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Un athar de ʿAlî, regardant son fils al-Ḥasan, précise : « Mon fils que voici est un maître… et de ses reins sortira un homme portant le nom de votre Prophète » (Abû Dâwûd 4290 ; chaîne faible, mais retenue par beaucoup pour fixer la branche ḥasanide).

Sa description et son règne.

الْمَهْدِيُّ مِنِّي، أَجْلَى الْجَبْهَةِ، أَقْنَى الْأَنْفِ، يَمْلَأُ الْأَرْضَ قِسْطًا وَعَدْلًا كَمَا مُلِئَتْ جَوْرًا وَظُلْمًا، يَمْلِكُ سَبْعَ سِنِينَ

« Le Mahdî est de moi : le front dégagé, le nez aquilin ; il remplira la terre d’équité et de justice comme elle aura été remplie d’oppression et d’injustice ; il régnera sept ans » (Abû Dâwûd 4285, d’après Abû Saʿîd ; ḥasan).

يَخْرُجُ فِي أُمَّتِي الْمَهْدِيُّ… فَتَنْعَمُ أُمَّتِي فِي زَمَانِهِ نَعِيمًا لَمْ يَنْعَمُوا مِثْلَهُ قَطُّ، تُؤْتِي أُكُلَهَا وَلَا تَدَّخِرُ مِنْهُمْ شَيْئًا، وَالْمَالُ يَوْمَئِذٍ كُدُوسٌ

« Le Mahdî surgira dans ma communauté… ma communauté connaîtra en son temps un bien-être qu’elle n’aura jamais connu ; la terre donnera ses fruits sans rien retenir, et les biens seront en tas » (Ibn Mâjah 4083, at-Tirmidhî 2232 avec « sept, huit ou neuf ans » ; ḥasan).

يَخْرُجُ فِي آخِرِ أُمَّتِي الْمَهْدِيُّ، يَسْقِيهِ اللَّهُ الْغَيْثَ، وَتُخْرِجُ الْأَرْضُ نَبَاتَهَا، وَيُعْطِي الْمَالَ صِحَاحًا، وَتَكْثُرُ الْمَاشِيَةُ، وَتَعْظُمُ الْأُمَّةُ، يَعِيشُ سَبْعًا أَوْ ثَمَانِيًا

« À la fin de ma communauté surgira le Mahdî : Allah lui donnera la pluie, la terre fera sortir ses plantes, il distribuera les biens à parts entières, le bétail se multipliera, la communauté sera grande ; il vivra sept ou huit [ans] » (al-Ḥâkim 4/557 ; ṣaḥîḥ selon al-Ḥâkim, ṣaḥîḥ selon al-Albânî, Silsila 711).

Le calife généreux et l’émir devant qui ʿÎsâ prie.

يَكُونُ فِي آخِرِ أُمَّتِي خَلِيفَةٌ يَحْثِي الْمَالَ حَثْيًا لَا يَعُدُّهُ عَدَدًا

(Muslim 2913-2914) : an-Nawawî y voit le Mahdî. Et Jâbir rapporte :

لَا تَزَالُ طَائِفَةٌ مِنْ أُمَّتِي يُقَاتِلُونَ عَلَى الْحَقِّ ظَاهِرِينَ إِلَى يَوْمِ الْقِيَامَةِ، فَيَنْزِلُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ، فَيَقُولُ أَمِيرُهُمْ: تَعَالَ صَلِّ لَنَا، فَيَقُولُ: لَا، إِنَّ بَعْضَكُمْ عَلَى بَعْضٍ أُمَرَاءُ، تَكْرِمَةَ اللَّهِ هَذِهِ الْأُمَّةَ

« Un groupe de ma communauté ne cessera de combattre pour la vérité, victorieux, jusqu’au Jour de la Résurrection. Alors descendra ʿÎsâ fils de Maryam, et leur émir lui dira : viens nous diriger la prière. Il répondra : non, vous êtes émirs les uns des autres, en honneur d’Allah pour cette communauté » (Muslim 156). Abû Nuʿaym et al-Ḥârith ibn Abî Usâma donnent la version : « et leur émir, le Mahdî, dira… » ; Ibn al-Qayyim en juge la chaîne bonne. C’est le texte le plus solide liant le Mahdî à ʿÎsâ.

L’armée engloutie.

يَغْزُو جَيْشٌ الْكَعْبَةَ، فَإِذَا كَانُوا بِبَيْدَاءَ مِنَ الْأَرْضِ يُخْسَفُ بِأَوَّلِهِمْ وَآخِرِهِمْ

« Une armée marchera contre la Kaʿba ; quand elle sera dans une plaine, elle sera engloutie du premier au dernier » (al-Bukhârî 2118, Muslim 2882). Ce hadith est authentique en lui-même ; le hadith d’Umm Salama qui le rattache explicitement au Mahdî, serment entre le Coin et la Station, armée envoyée du Shâm engloutie à al-Baydâ’ (Abû Dâwûd 4286), a une chaîne faible (transmetteur inconnu), mais les savants l’ont reçu comme explication plausible du premier.

7.2 La parole des savants

Al-Ḥâfiẓ Abû-l-Ḥasan al-Ābirî (m. 363 H), dans Manâqib ash-Shâfiʿî :

تَوَاتَرَتِ الْأَخْبَارُ وَاسْتَفَاضَتْ بِكَثْرَةِ رُوَاتِهَا عَنِ الْمُصْطَفَى ﷺ بِذِكْرِ الْمَهْدِيِّ، وَأَنَّهُ مِنْ أَهْلِ بَيْتِهِ، وَأَنَّهُ يَمْلِكُ سَبْعَ سِنِينَ، وَأَنَّهُ يَمْلَأُ الْأَرْضَ عَدْلًا

« Les récits sur le Mahdî sont mutawâtir et abondants par le nombre de leurs transmetteurs : il est de la famille du Prophète, règne sept ans, remplit la terre de justice. » Cette phrase est reprise par Ibn al-Qayyim, Ibn Ḥajar, as-Sakhâwî et as-Suyûṭî.

Ibn Taymiyya (Minhâj as-Sunna 8/254) : « Les hadiths sur lesquels on s’appuie pour la sortie du Mahdî sont authentiques, rapportés par Abû Dâwûd, at-Tirmidhî, Aḥmad et d’autres, d’après Ibn Masʿûd et d’autres. » Ibn al-Qayyim (al-Manâr al-munîf) distingue quatre opinions et retient la quatrième : « un homme des gens de la maison du Prophète, de la descendance d’al-Ḥasan ibn ʿAlî, qui sortira à la fin des temps… c’est l’opinion correcte, et les hadiths à son sujet sont ḥasan et ṣaḥîḥ. » As-Saffârînî (Lawâmiʿ al-anwâr 2/84) : « La croyance en la sortie du Mahdî est obligatoire, comme l’ont établi les gens du savoir, et elle est inscrite dans les credos d’Ahl as-Sunna wa-l-Jamâʿa. » Ash-Shawkânî dénombre une cinquantaine de hadiths, « dont des authentiques, des bons et des faibles corroborés », et conclut au tawâtur. Al-Barzanjî (al-Ishâʿa), Ṣiddîq Ḥasan Khân (al-Idhâʿa), al-Kattânî (Naẓm al-mutanâthir) disent de même. Les trois grands commentateurs des Ṣaḥîḥ, Ibn Ḥajar, an-Nawawî, al-Qurṭubî, le tiennent pour acquis.

7.3 La critique d’Ibn Khaldûn et sa réponse

Ibn Khaldûn (m. 808 H), au chapitre 52 de la Muqaddima, examine vingt-quatre hadiths sur le Mahdî et leur trouve à presque tous un défaut dans la chaîne ; il conclut : « ce qu’en retiennent les critiques est peu, voire moins que peu ». Trois réponses sont faites depuis longtemps :

  1. Ibn Khaldûn est historien et sociologue, non spécialiste du hadith : son examen reprend des critiques de transmetteurs sans appliquer la règle, connue de tous les muḥaddithîn, selon laquelle des chaînes faibles multiples et indépendantes se renforcent. Aḥmad Shâkir, dans son édition du Musnad, écrit qu’« Ibn Khaldûn s’est aventuré dans une science qui n’est pas la sienne ».
  2. Il n’a pas examiné les hadiths les plus solides (Abû Dâwûd 4282, Muslim 156 et 2913) ou les a traités en passant.
  3. Il admet lui-même qu’une partie survit à sa critique ; or une partie suffit.

Aujourd’hui, Ibn Khaldûn est cité par ceux qui veulent nier le Mahdî (notamment le juge qatari ʿAbd-Allâh ibn Zayd Âl Maḥmûd en 1980, réfuté point par point par ʿAbd al-Muḥsin al-ʿAbbâd dans ar-Radd ʿalâ man kadhdhaba bi-l-aḥâdîth aṣ-ṣaḥîḥa al-wârida fî-l-Mahdî). La position d’Ahl as-Sunna reste celle d’Ibn Taymiyya et d’Ibn al-Qayyim.

7.4 Ce que le Mahdî sunnite n’est pas

Mahdî d’Ahl as-Sunna « Imam caché » du chiisme duodécimain
Muḥammad ibn ʿAbd-Allâh, descendant d’al-Ḥasan Muḥammad ibn al-Ḥasan al-ʿAskarî, descendant d’al-Ḥusayn
Naît, vit et meurt comme tout homme, à la fin des temps Né en 255 H, caché depuis 260/329 H, vivant depuis plus de mille ans
Homme juste, non infaillible, non prophète Imam infaillible, « preuve d’Allah », connaissance du ghayb
Reconnu par la bayʿa entre le Coin et la Station, à contrecœur Attendu avec haine de ses adversaires, revient pour se venger d’Abû Bakr et de ʿUmar selon leurs sources
Règne sept ans, puis ʿÎsâ prie derrière lui « al-Qâ’im », instaure l’État des imams

Ibn Taymiyya (Minhâj as-Sunna 4/87) rappelle qu’al-Ḥasan al-ʿAskarî est mort sans descendance connue, que le « douzième imam » n’a aucune existence historique attestée, et qu’attendre un homme caché depuis des siècles « n’apporte ni bien en religion ni bien en ce monde ».

7.5 Les faux Mahdîs de l’histoire

Ibn al-Qayyim ironise : « Combien de gens, à chaque époque, ont dit : c’est lui le Mahdî ! » La liste des prétendants est longue et instructive :

  • Muḥammad ibn ʿAbd-Allâh an-Nafs az-Zakiyya (m. 145 H), ḥasanide, dont le nom correspondait exactement au hadith ; tué à Médine par les Abbassides. Les savants y ont vu la preuve que le nom ne suffit pas.
  • Al-Mahdî le calife abbasside (158-169 H), dont le père al-Manṣûr choisit le surnom par calcul politique ; Ibn al-Qayyim cite ceux qui ont voulu voir en lui le Mahdî et rejette l’idée.
  • ʿUbayd-Allâh al-Mahdî (297 H), fondateur de la dynastie fatimide (ismaélienne) en Ifrîqiya.
  • Ibn Tûmart (m. 524 H), fondateur des Almohades, proclamé Mahdî et « infaillible » ; Ibn Khaldûn, qui est maghrébin, a probablement écrit son chapitre avec ce précédent en tête.
  • Muḥammad Jawnpûrî (m. 1505) en Inde, à l’origine de la secte Mahdawiyya.
  • Muḥammad Aḥmad du Soudan (m. 1885), le Mahdî de Khartoum, qui prit Khartoum à Gordon en 1885.
  • Mirza Ghulam Ahmad (m. 1908), fondateur de l’Ahmadiyya, à la fois Mahdî et Messie.
  • Muḥammad ibn ʿAbd-Allâh al-Qaḥṭânî, proclamé par Juhaymân al-ʿUtaybî lors de la prise de la Grande Mosquée de La Mecque le 1ᵉʳ muḥarram 1400 H (20 novembre 1979), avec serment « entre le Coin et la Station » : une mise en scène littérale du hadith d’Umm Salama. L’armée saoudienne ne fut pas engloutie, et le prétendant mourut dans la mosquée. Ibn Bâz, qui avait connu Juhaymân, en tira la leçon : les hadiths décrivent, ils ne désignent pas.

La règle, formulée par Ibn Ḥajar al-Haytamî dans al-Qawl al-mukhtaṣar fî ʿalâmât al-Mahdî al-muntaẓar, est de ne reconnaître le Mahdî qu’une fois tous les signes réunis : la bayʿa forcée à La Mecque, l’armée engloutie, la justice universelle, puis la descente de ʿÎsâ. Avant cela, quiconque se proclame Mahdî, ou proclame tel homme Mahdî, est à rejeter.

7.6 Ce qu’il faut écarter

  • « لَا مَهْدِيَّ إِلَّا عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ » « Il n’y a de Mahdî que ʿÎsâ fils de Maryam » (Ibn Mâjah 4039, al-Ḥâkim) : il passe par Muḥammad ibn Khâlid al-Jundî, inconnu ; ad-Dhahabî le qualifie de munkar, Ibn al-Qayyim écrit qu’il « n’est pas authentique » et qu’il est contredit par les hadiths ṣaḥîḥ. Al-Albânî le classe munkar.
  • Les hadiths du Sufyânî, de l’ordre détaillé des batailles, du Mahdî « né tel jour, à tel endroit », du trésor sous la Kaʿba, des « drapeaux noirs » : traités dans la partie 15.
  • Toute datation : « le Mahdî en 1400, en 1500, en telle année grégorienne » relève du mensonge (voir partie 3.4).

7.7 « Allah le rendra apte en une nuit » : le Mahdî ne se sait pas Mahdî

الْمَهْدِيُّ مِنَّا أَهْلَ الْبَيْتِ، يُصْلِحُهُ اللَّهُ فِي لَيْلَةٍ

« Le Mahdî est de nous, les gens de la Maison ; Allah le rendra apte en une nuit » (Ibn Mâjah 4085, Aḥmad 645, d’après ʿAlî ; ḥasan, ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Ibn Kathîr (an-Nihâya) : « Allah lui accordera le repentir, la guidance et la réussite, et lui inspirera la droiture et la compréhension alors qu’il n’en avait pas. » Le sens est décisif : le Mahdî est un homme ordinaire jusqu’à la nuit où Allah l’oriente ; il ne se prépare pas à être le Mahdî, il ne s’annonce pas, et il ne se reconnaît pas lui-même d’avance. Les savants en tirent deux conséquences : nul ne peut le désigner avant l’heure, et quiconque se proclame Mahdî prouve par là qu’il ne l’est pas. Le hadith de la bayʿa « à contrecœur » (kârihan, Abû Dâwûd 4286, chaîne faible) va dans le même sens : ce sont les gens de science qui viennent à lui, non lui qui court après le pouvoir.

Son rôle : unifier, non créer. Les textes le montrent reconnu d’abord par les Arabes (Abû Dâwûd 4282), puis par l’ensemble des musulmans (Muslim 2913, at-Tirmidhî 2232), et, dans la bataille contre les partisans du Dajjâl, émir de ceux qui tiennent Jérusalem (Ibn al-Qayyim, al-Manâr al-munîf, n° 338 ; al-Kashmîrî, at-Taṣrîḥ). Il ne fait pas surgir une communauté de rien : il réunit sous une seule bannière des efforts qui existaient avant lui, et des hommes qui étaient déjà « parmi les meilleurs de la terre en ce temps » (Muslim 2897). Anas Ahmed Lala (maison-islam.com) le résume en un mot : le Mahdî est l’unificateur des courants orthodoxes aujourd’hui dispersés, croyance, spiritualité, fiqh, prédication, engagement social ; ce qui suppose que ces efforts soient vivants quand il arrive. Nous y reviendrons dans la partie 17.

La durée de son règne. Les hadiths donnent sept ans (Abû Dâwûd 4285), « sept, huit ou neuf » (at-Tirmidhî 2232, Ibn Mâjah 4083) ; des récits plus faibles portent 19, 20, 24, 30 ou 40 ans. Al-Barzanjî (al-Ishâʿa, p. 207-208) rapporte, d’après Ibn Ḥajar al-Haytamî, la réconciliation classique : ces chiffres se rapportent à des phases différentes, domination partielle, domination totale, période postérieure à la conquête de Constantinople, période postérieure à la descente de ʿÎsâ pendant laquelle le Mahdî garde l’autorité et ʿÎsâ prie derrière lui. Le chiffre sûr reste « sept ans » ; le reste est conjecture.

Abondance ou sécheresse ? Les hadiths promettent sous le Mahdî une abondance inédite (« Mahdî, donne-moi ! — Prends », Ibn Mâjah 4083 ; at-Tirmidhî 2232), alors que d’autres annoncent, juste avant le Dajjâl, trois années de sécheresse croissante (Ibn Mâjah 4077, Aḥmad 27579 ; voir partie 9.13). Deux lectures existent : l’abondance au début ou au milieu du règne, la disette à la fin ; ou bien les sept années d’abondance se situent après la mort du Dajjâl et de Gog et Magog, quand la terre rend sa bénédiction (Muslim 2937). Al-Haytamî, al-Barzanjî, puis les contemporains (Rafîʿ ʿUthmânî, ʿAlâmât-e qiyâmat ; Anas Ahmed Lala) retiennent la seconde comme la plus cohérente, sans certitude : « peut-être », et wa-Llâhu aʿlam.

Le Mahdî est donc une promesse de justice avant la fin, non un mot de passe politique. Celui qui le sert d’avance par l’étude, la droiture et la science n’aura pas besoin de courir derrière un homme.

↑ Sommaire

8Les signes majeurs : le hadith de Ḥudhayfa et l’ordre d’apparition

Les signes majeurs sont dix, énumérés dans un seul hadith de Ḥudhayfa ibn Asîd al-Ghifârî, et ils se succèdent rapidement : quand le premier paraît, les autres suivent « comme les perles d’un collier dont le fil se rompt ». Le Prophète ﷺ ne les a pas numérotés dans l’ordre ; les savants ont proposé un ordre à partir des autres textes, qu’on tiendra pour probable, non pour certain.

8.1 Le texte fondateur

اطَّلَعَ النَّبِيُّ ﷺ عَلَيْنَا وَنَحْنُ نَتَذَاكَرُ، فَقَالَ: مَا تَذَاكَرُونَ؟ قَالُوا: نَذْكُرُ السَّاعَةَ. قَالَ: إِنَّهَا لَنْ تَقُومَ حَتَّى تَرَوْنَ قَبْلَهَا عَشْرَ آيَاتٍ: فَذَكَرَ الدُّخَانَ، وَالدَّجَّالَ، وَالدَّابَّةَ، وَطُلُوعَ الشَّمْسِ مِنْ مَغْرِبِهَا، وَنُزُولَ عِيسَى ابْنِ مَرْيَمَ ﷺ، وَيَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ، وَثَلَاثَةَ خُسُوفٍ: خَسْفٌ بِالْمَشْرِقِ، وَخَسْفٌ بِالْمَغْرِبِ، وَخَسْفٌ بِجَزِيرَةِ الْعَرَبِ، وَآخِرُ ذَلِكَ نَارٌ تَخْرُجُ مِنَ الْيَمَنِ تَطْرُدُ النَّاسَ إِلَى مَحْشَرِهِمْ

« Le Prophète ﷺ vint à nous tandis que nous discutions. Il dit : “De quoi discutez-vous ?” — “Nous évoquons l’Heure.” — “Elle ne viendra pas avant que vous ne voyiez dix signes.” Il mentionna la fumée, le Dajjâl, la Bête, le lever du soleil à son couchant, la descente de ʿÎsâ fils de Maryam, Gog et Magog, trois effondrements : un en Orient, un en Occident, un dans la péninsule arabique ; et le dernier de tous : un feu qui sortira du Yémen et poussera les gens vers leur lieu de rassemblement » (Muslim 2901 ; Abû Dâwûd 4311, at-Tirmidhî 2183).

Une autre version de Muslim donne la dixième comme « un vent qui jettera les gens à la mer », et une autre « un feu sortant du fond d’Aden ». Les savants réconcilient : le feu est le dernier signe, le vent est un autre événement de la fin (celui qui emporte les âmes des croyants, partie 13).

8.2 Les dix signes

  1. Le Dajjâl (le faux Messie).
  2. La descente de ʿÎsâ fils de Maryam.
  3. Gog et Magog (Ya’jûj wa-Ma’jûj).
  4. L’effondrement en Orient.
  5. L’effondrement en Occident.
  6. L’effondrement dans la péninsule arabique.
  7. La fumée (ad-Dukhân).
  8. Le lever du soleil à l’Occident.
  9. La Bête de la terre (ad-Dâbba).
  10. Le feu qui rassemble les gens.

Le Mahdî n’y figure pas : il est un signe mineur selon la majorité (al-Qurṭubî, Ibn Ḥajar), puisqu’il précède directement et prépare les signes majeurs. Certains, comme Ibn Kathîr, le comptent parmi les majeurs à titre de « porte » ; la différence est de classement, non de fond.

8.3 Ils se suivent en chaîne

الْآيَاتُ خَرَزَاتٌ مَنْظُومَاتٌ فِي سِلْكٍ، فَإِنْ يُقْطَعِ السِّلْكُ يَتْبَعْ بَعْضُهَا بَعْضًا

« Les signes sont comme des perles enfilées sur un fil ; si le fil se rompt, elles se suivent l’une l’autre » (Aḥmad 7040, al-Ḥâkim ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî, Silsila 1762). Et Muslim (2947) :

بَادِرُوا بِالْأَعْمَالِ سِتًّا: طُلُوعَ الشَّمْسِ مِنْ مَغْرِبِهَا، أَوِ الدُّخَانَ، أَوِ الدَّجَّالَ، أَوِ الدَّابَّةَ، أَوْ خَاصَّةَ أَحَدِكُمْ، أَوْ أَمْرَ الْعَامَّةِ

« Hâtez-vous d’agir avant six choses : le lever du soleil à l’Occident, la fumée, le Dajjâl, la Bête, votre affaire propre [la mort] ou l’affaire générale [l’Heure]. »

8.4 Lequel vient en premier ?

إِنَّ أَوَّلَ الْآيَاتِ خُرُوجًا طُلُوعُ الشَّمْسِ مِنْ مَغْرِبِهَا، وَخُرُوجُ الدَّابَّةِ عَلَى النَّاسِ ضُحًى، وَأَيُّهُمَا مَا كَانَتْ قَبْلَ صَاحِبَتِهَا فَالْأُخْرَى عَلَى إِثْرِهَا قَرِيبًا

« Le premier des signes à paraître est le lever du soleil à son couchant, puis la sortie de la Bête sur les gens en pleine matinée ; et quel que soit celui qui vient en premier, l’autre le suit de près » (Muslim 2941, d’après ʿAbd-Allâh ibn ʿAmr).

Comment concilier avec le fait que le Dajjâl et ʿÎsâ précèdent le lever du soleil ? Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bârî 13/88) : « Il ressort de l’ensemble des textes que le premier des grands signes qui annonce le bouleversement du cours ordinaire de la terre est le Dajjâl, et que le premier des signes qui annonce le bouleversement du ciel est le lever du soleil à l’Occident. » Autrement dit : il y a deux séries. La première est terrestre et humaine (Dajjâl, ʿÎsâ, Gog et Magog) ; la seconde est cosmique et clôt la porte du repentir (soleil, Bête). Al-Ḥakîm at-Tirmidhî et al-Qurṭubî donnaient déjà cette lecture. Ad-Dukhân et les trois effondrements se placent, selon les uns, après la mort de ʿÎsâ et avant le soleil ; selon d’autres, entre le soleil et le feu.

8.5 L’ordre retenu par la majorité

Ibn Ḥajar, puis les contemporains qui l’ont systématisé (al-Wâbil, Ashrâṭ as-sâʿa), proposent :

  1. Le Mahdî (signe mineur, mais porte des majeurs) règne ; la Grande Guerre, la conquête de Constantinople.
  2. Le Dajjâl sort, parcourt la terre quarante jours.
  3. ʿÎsâ descend à Damas, tue le Dajjâl à Lod.
  4. Gog et Magog sont relâchés, ʿÎsâ et les croyants se réfugient au Ṭûr ; ils meurent par la volonté d’Allah.
  5. ʿÎsâ gouverne dans la justice, puis meurt. Les gens restent dans le bien quelque temps, puis le mal revient.
  6. Le Coran est effacé des cœurs et des pages ; le vent doux emporte les croyants (ou ceci vient après le soleil : divergence).
  7. Les trois effondrements, la fumée.
  8. Le soleil se lève à l’Occident : fin du repentir.
  9. La Bête sort et marque les gens.
  10. Le feu du Yémen pousse les gens vers le Shâm, terre du rassemblement.
  11. Le souffle dans la Trompe sur les pires des hommes.

Ibn Ḥajar lui-même termine son exposé par « wa-Llâhu aʿlam » : l’ordre est une reconstruction, non un dogme. Ce qui est certain, c’est que le Dajjâl précède ʿÎsâ, que ʿÎsâ précède Gog et Magog, et que le lever du soleil et la Bête sont proches l’un de l’autre et proches de la fin.

8.6 Entre les signes : des durées inconnues

Les textes donnent quelques durées : quarante jours pour le Dajjâl (Muslim 2937), quarante ans de ʿÎsâ sur terre (Abû Dâwûd 4324), sept ans de ʿÎsâ après la mort de Gog et Magog dans une autre version (Muslim 2940), cent vingt ans de vie des gens après le lever du soleil selon un athar d’Ibn ʿAbbâs (chaîne faible). Entre la mort de ʿÎsâ et le lever du soleil, aucun texte n’indique de délai. Les savants en concluent que les dix signes se succèdent « rapidement » à l’échelle de l’histoire, non à l’échelle d’une vie humaine.

8.7 Quel est « le premier signe » ? La primauté relative

Trois hadiths authentiques désignent chacun un « premier » différent, et la réconciliation d’Ibn Ḥajar est un modèle de méthode. Marwân ibn al-Ḥakam affirmait que le premier signe serait le Dajjâl ; ʿAbd-Allâh ibn ʿAmr le corrigea : « Le premier des signes à paraître est le lever du soleil à son couchant » (Muslim 2941). Or Anas rapporte qu’ʿAbd-Allâh ibn Salâm demanda au Prophète ﷺ quel était le premier signe, et que celui-ci répondit :

أَمَّا أَوَّلُ أَشْرَاطِ السَّاعَةِ فَنَارٌ تَحْشُرُ النَّاسَ مِنَ الْمَشْرِقِ إِلَى الْمَغْرِبِ

« Le premier des signes de l’Heure est un feu qui rassemblera les gens de l’Orient vers l’Occident » (al-Bukhârî 3329, 3938) ; et Ḥudhayfa ibn Asîd fait de ce même feu « le dernier » (Muslim 2901).

Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bârî 11/425-429 et 13/103) résout tout par la primauté relative : Marwân n’avait pas entièrement tort, car le Dajjâl est le premier des signes qui bouleversent la terre (phase qui se clôt à la mort de ʿÎsâ) ; le soleil est le premier des signes qui bouleversent le ciel (phase qui dure jusqu’à l’Heure) ; et le feu est le dernier par rapport aux signes qui le précèdent, mais le premier par rapport à ce qui suit immédiatement, puisqu’après lui il n’y a plus que le vent et la Trompe. Aṭ-Ṭîbî, cité par Ibn Ḥajar (11/428), classe ainsi les dix : signes de grande proximité (Dajjâl, ʿÎsâ, Gog et Magog, les effondrements) et signes d’imminence (fumée, soleil, Bête, feu). Ce classement complète celui de la partie 8.4 et explique pourquoi des hadiths authentiques peuvent sembler se contredire sans se contredire.

Viennent maintenant chacun des dix signes, en commençant par celui dont tous les prophètes ont averti leur peuple.

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9Le Dajjâl (المسيح الدجّال)

Le Dajjâl est un homme réel, juif, borgne, qui sortira d’Orient entre le Shâm et l’Irak, prétendra à la divinité, parcourra la terre en quarante jours avec des prodiges donnés par Allah pour éprouver les hommes, et sera tué par ʿÎsâ à la porte de Lod. Aucune épreuve, depuis Adam, ne sera plus grande que la sienne (Muslim 2946) ; c’est pourquoi tous les prophètes en ont averti leur peuple, et pourquoi le musulman demande protection contre lui dans chaque prière.

9.1 Le nom

Al-Masîḥ : les savants donnent deux explications. Il « parcourt » (yamsaḥu) la terre entière ; ou il est « effacé » (mamsûḥ) d’un œil. ʿÎsâ est le Messie de la guidance, lui le Messie de l’égarement. Ad-Dajjâl vient de dajala : couvrir, tromper, mentir. Ibn Durayd : « il couvre la vérité par le mensonge ». Le mot est au pluriel dans « près de trente imposteurs » (dajjâlûn) ; au singulier défini, il désigne celui-ci.

9.2 Tous les prophètes en ont averti

مَا بُعِثَ نَبِيٌّ إِلَّا أَنْذَرَ أُمَّتَهُ الْأَعْوَرَ الْكَذَّابَ، أَلَا إِنَّهُ أَعْوَرُ، وَإِنَّ رَبَّكُمْ لَيْسَ بِأَعْوَرَ، وَمَكْتُوبٌ بَيْنَ عَيْنَيْهِ: ك ف ر

« Il n’est pas de prophète qui n’ait averti sa communauté contre le borgne menteur. Il est borgne, et votre Seigneur n’est pas borgne ; et il est écrit entre ses yeux : K-F-R » (al-Bukhârî 7131, Muslim 2933). « Tout croyant le lira, lettré ou non » (Muslim 2934).

Ibn Ḥajar explique l’avertissement universel par la gravité de l’épreuve. Nûḥ en avait averti son peuple (al-Bukhârî 3337), bien qu’il sût, note Ibn Ḥajar, qu’il ne sortirait pas de son temps.

9.3 Sa description physique

إِنَّهُ شَابٌّ قَطَطٌ، عَيْنُهُ طَافِئَةٌ، كَأَنِّي أُشَبِّهُهُ بِعَبْدِ الْعُزَّى بْنِ قَطَنٍ

« C’est un jeune homme aux cheveux très crépus, l’œil éteint ; je le comparerais à ʿAbd al-ʿUzzâ ibn Qaṭan » (Muslim 2937). « Il est borgne de l’œil droit, comme si son œil était un grain de raisin saillant » (al-Bukhârî 7123, Muslim 169). Mais aussi : « borgne de l’œil gauche » (Muslim 2934). Al-Qâḍî ʿIyâḍ réconcilie : les deux yeux sont atteints, l’un est effacé (ṭâfi’a, éteint), l’autre est défectueux et saillant (ṭâfiya) ; chaque hadith décrit un défaut. Ibn Ḥajar retient cette réconciliation. Il est « trapu, rougeaud, aux cheveux crépus, le front large, la poitrine large » (Aḥmad, chaîne acceptable), et stérile : « il n’aura pas d’enfant » (Muslim 2930). Il sort « avec soixante-dix mille juifs d’Iṣfahân, portant des manteaux persans » (Muslim 2944).

9.4 Le hadith d’an-Nawwâs ibn Samʿân

C’est le récit le plus complet, en Muslim (2937) :

ذَكَرَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ الدَّجَّالَ ذَاتَ غَدَاةٍ، فَخَفَّضَ فِيهِ وَرَفَّعَ حَتَّى ظَنَنَّاهُ فِي طَائِفَةِ النَّخْلِ… قَالَ: غَيْرُ الدَّجَّالِ أَخْوَفُنِي عَلَيْكُمْ، إِنْ يَخْرُجْ وَأَنَا فِيكُمْ فَأَنَا حَجِيجُهُ دُونَكُمْ، وَإِنْ يَخْرُجْ وَلَسْتُ فِيكُمْ فَامْرُؤٌ حَجِيجُ نَفْسِهِ، وَاللَّهُ خَلِيفَتِي عَلَى كُلِّ مُسْلِمٍ. إِنَّهُ شَابٌّ قَطَطٌ عَيْنُهُ طَافِئَةٌ… إِنَّهُ خَارِجٌ خَلَّةً بَيْنَ الشَّامِ وَالْعِرَاقِ، فَعَاثَ يَمِينًا وَعَاثَ شِمَالًا، يَا عِبَادَ اللَّهِ فَاثْبُتُوا. قُلْنَا: يَا رَسُولَ اللَّهِ، وَمَا لَبْثُهُ فِي الْأَرْضِ؟ قَالَ: أَرْبَعُونَ يَوْمًا، يَوْمٌ كَسَنَةٍ، وَيَوْمٌ كَشَهْرٍ، وَيَوْمٌ كَجُمُعَةٍ، وَسَائِرُ أَيَّامِهِ كَأَيَّامِكُمْ. قُلْنَا: يَا رَسُولَ اللَّهِ، فَذَلِكَ الْيَوْمُ الَّذِي كَسَنَةٍ، أَتَكْفِينَا فِيهِ صَلَاةُ يَوْمٍ؟ قَالَ: لَا، اقْدُرُوا لَهُ قَدْرَهُ…

« Le Messager d’Allah ﷺ évoqua le Dajjâl un matin ; il baissa la voix puis l’éleva, si bien que nous le crûmes dans la palmeraie… Il dit : “C’est autre chose que le Dajjâl que je crains le plus pour vous. S’il sort alors que je suis parmi vous, je serai son adversaire à votre place ; s’il sort alors que je ne suis plus parmi vous, chacun sera son propre adversaire, et Allah est mon suppléant auprès de chaque musulman. C’est un jeune homme aux cheveux crépus, l’œil éteint… Il sortira par une passe entre le Shâm et l’Irak, et sèmera le désordre à droite et à gauche. Ô serviteurs d’Allah, tenez ferme !” — “Combien de temps restera-t-il sur terre ?” — “Quarante jours : un jour comme une année, un jour comme un mois, un jour comme une semaine, et les autres jours comme vos jours.” — “Ce jour qui sera comme une année, la prière d’un seul jour nous suffira-t-elle ?” — “Non, estimez-en la mesure.” »

La suite : « Il viendra à des gens et les appellera, ils croiront en lui ; il ordonnera au ciel de pleuvoir et à la terre de produire, leur bétail reviendra plus gras que jamais. Il viendra à d’autres qui le rejetteront ; ils seront frappés de sécheresse, sans rien. Il passera par une ruine et lui dira : fais sortir tes trésors, et ils le suivront comme des essaims d’abeilles. Il appellera un jeune homme plein de vigueur, le fendra en deux d’un coup de sabre, puis l’appellera : il reviendra, le visage brillant, riant. C’est alors qu’Allah enverra le Messie fils de Maryam… » (suite dans la partie 10).

La réponse « estimez-en la mesure » (uqdurû lahu qadrah) est l’un des textes fondateurs du fiqh des régions polaires : an-Nawawî en tire que, quand les repères naturels disparaissent, on prie selon le temps estimé.

9.5 Ses prodiges et leur sens

Le Dajjâl aura avec lui « un paradis et un feu : son feu est un paradis et son paradis un feu » (al-Bukhârî 3338, Muslim 2934) ; « deux fleuves, l’un d’eau blanche apparente, l’autre de feu ardent ; que celui qui l’atteint ferme les yeux et boive de celui qu’il voit comme du feu, car c’est de l’eau fraîche » (Muslim 2934). Il fera parler les morts, ressuscitera un homme (al-Bukhârî 7132 : « c’est le plus grand témoin de tous les hommes contre lui »), commandera à la pluie.

Pourquoi Allah lui donne-t-Il cela ? Pour l’épreuve (fitna) :

فَيَقُولُ: أَرَأَيْتُمْ إِنْ قَتَلْتُ هَذَا ثُمَّ أَحْيَيْتُهُ هَلْ تَشُكُّونَ فِي الْأَمْرِ؟ فَيَقُولُونَ: لَا

(Muslim 2938). Le hadith donne aussi le signe infaillible : « il prétend être Allah, et Allah n’est pas borgne ; et aucun de vous ne verra son Seigneur avant de mourir » (Muslim 169). La règle de reconnaissance est donc théologique, non visuelle : qui connaît Allah ne peut prendre un infirme pour Dieu.

9.6 Le hadith d’al-Jassâsa : Tamîm ad-Dârî

Fâṭima bint Qays rapporte que le Prophète ﷺ fit appeler les gens à la mosquée et dit : « Je ne vous ai pas réunis pour un espoir ni pour une crainte, mais parce que Tamîm ad-Dârî, qui était chrétien, est venu, a prêté serment et embrassé l’islam, et m’a raconté une chose conforme à ce que je vous disais du Dajjâl. » Tamîm avait navigué avec trente hommes, avait été jeté par la tempête sur une île, où une bête velue, al-Jassâsa, les conduisit à un monastère ; là, un homme énorme, enchaîné des pieds au cou, les interrogea sur les palmiers de Baysân, le lac de Tibériade, la source de Zughar, et sur « le prophète des illettrés » ; puis il déclara : « Je suis le Masîḥ, et il me sera bientôt permis de sortir ; je parcourrai la terre et n’en laisserai aucune cité sans y entrer en quarante nuits, hormis La Mecque et Ṭayba. » Le Prophète ﷺ frappa alors de son bâton la chaire : « Voici Ṭayba, voici Ṭayba [Médine]… N’est-ce pas ce que je vous disais ? » (Muslim 2942). Ibn Ḥajar et an-Nawawî retiennent de ce hadith : le Dajjâl existe déjà, enchaîné quelque part sur une île ; il est en Orient selon la précision du Prophète ﷺ : « il est du côté de l’Orient » (Muslim 2942).

9.7 D’où sort-il ?

الدَّجَّالُ يَخْرُجُ مِنْ أَرْضٍ بِالْمَشْرِقِ يُقَالُ لَهَا خُرَاسَانُ، يَتْبَعُهُ أَقْوَامٌ كَأَنَّ وُجُوهَهُمُ الْمَجَانُّ الْمُطْرَقَةُ

« Le Dajjâl sortira d’une terre d’Orient appelée Khurâsân, suivi de peuples dont les visages sont comme des boucliers martelés » (at-Tirmidhî 2237, Ibn Mâjah 4072 ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Le hadith d’an-Nawwâs dit « entre le Shâm et l’Irak », et celui d’Iṣfahân nomme ses premiers partisans. Ibn Ḥajar : il sort du Khurâsân, passe par l’Irak, sème le désordre entre Shâm et Irak, puis parcourt le monde. Les anciens ne connaissaient pas d’autre « Orient » que celui-là ; identifier Khurâsân à un État actuel est une extrapolation.

9.8 Où il n’entrera pas

لَيْسَ مِنْ بَلَدٍ إِلَّا سَيَطَؤُهُ الدَّجَّالُ إِلَّا مَكَّةَ وَالْمَدِينَةَ، لَيْسَ لَهُ مِنْ نِقَابِهَا نَقْبٌ إِلَّا عَلَيْهِ الْمَلَائِكَةُ صَافِّينَ يَحْرُسُونَهَا، ثُمَّ تَرْجُفُ الْمَدِينَةُ بِأَهْلِهَا ثَلَاثَ رَجَفَاتٍ فَيُخْرِجُ اللَّهُ كُلَّ كَافِرٍ وَمُنَافِقٍ

« Il n’est pas de cité que le Dajjâl ne foulera, sauf La Mecque et Médine ; il n’est pas une de leurs entrées sans anges rangés pour la garder. Puis Médine tremblera trois fois avec ses habitants, et Allah en fera sortir tout mécréant et tout hypocrite » (al-Bukhârî 1881, Muslim 2943). D’autres hadiths ajoutent Jérusalem et le Ṭûr (Aḥmad, chaîne acceptable).

9.9 La protection

مَنْ حَفِظَ عَشْرَ آيَاتٍ مِنْ أَوَّلِ سُورَةِ الْكَهْفِ عُصِمَ مِنَ الدَّجَّالِ

« Qui mémorise dix versets du début de la sourate al-Kahf sera préservé du Dajjâl » (Muslim 809 ; une version dit « de la fin »).

مَنْ سَمِعَ بِالدَّجَّالِ فَلْيَنْأَ عَنْهُ، فَوَاللَّهِ إِنَّ الرَّجُلَ لَيَأْتِيهِ وَهُوَ يَحْسِبُ أَنَّهُ مُؤْمِنٌ فَيَتْبَعُهُ مِمَّا يَبْعَثُ بِهِ مِنَ الشُّبُهَاتِ

« Qui entend parler du Dajjâl, qu’il s’en éloigne ; par Allah, un homme ira à lui en se croyant croyant, et le suivra, à cause des ambiguïtés qu’il suscite » (Abû Dâwûd 4319, Aḥmad ; ṣaḥîḥ). Et dans chaque prière :

اللَّهُمَّ إِنِّي أَعُوذُ بِكَ مِنْ عَذَابِ الْقَبْرِ، وَمِنْ عَذَابِ النَّارِ، وَمِنْ فِتْنَةِ الْمَحْيَا وَالْمَمَاتِ، وَمِنْ فِتْنَةِ الْمَسِيحِ الدَّجَّالِ

(al-Bukhârî 1377, Muslim 588). Ṭâwûs, de la génération des Successeurs, refaisait prier son fils s’il avait oublié cette invocation.

9.10 La question d’Ibn Ṣayyâd

Ibn Ṣayyâd (Ṣâf ibn Ṣayyâd) était un jeune juif de Médine, devin, que plusieurs Compagnons tenaient pour le Dajjâl. ʿUmar jura devant le Prophète ﷺ qu’il l’était, et le Prophète ﷺ ne le démentit pas : « S’il est lui, tu ne le vaincras pas ; s’il n’est pas lui, il n’y a aucun bien à le tuer » (al-Bukhârî 1354, Muslim 2930). Jâbir « jurait par Allah qu’Ibn Ṣayyâd était le Dajjâl » (Muslim 2929). Ibn ʿUmar le rencontra et faillit le frapper. Mais Ibn Ṣayyâd, devenu musulman, se plaignait : « N’a-t-il pas dit que le Dajjâl est juif, et je suis musulman ? qu’il n’aura pas d’enfant, et j’ai des enfants ? qu’il n’entrera ni à La Mecque ni à Médine, et je viens de Médine et j’ai fait le pèlerinage ? » (Muslim 2927). Le hadith de Tamîm ad-Dârî, qui montre un homme enchaîné sur une île, est pour an-Nawawî, al-Bayhaqî et Ibn Kathîr l’argument décisif : le Dajjâl est un autre, et le Prophète ﷺ a laissé l’affaire d’Ibn Ṣayyâd dans l’incertitude pour éprouver. Al-Bayhaqî : « Ceux qui ont douté avaient une excuse ; mais le hadith de Tamîm tranche. »

9.11 Sa fin

Il mourra à Lod (Ludd), aux portes de laquelle ʿÎsâ le rejoindra et le tuera ; « son souffle atteint aussi loin que porte sa vue, et aucun mécréant qui en sent l’odeur ne survit » (Muslim 2937). « Quand le Dajjâl le verra, il fondra comme fond le sel dans l’eau ; s’il le laissait, il fondrait jusqu’à périr, mais Allah le tue de sa main, et il leur montre son sang sur sa lance » (Muslim 2897). Ibn Kathîr : « Lod existe, en Palestine, et c’est là que la Malḥama de ʿÎsâ s’achèvera. »

9.12 Ce qu’il n’est pas

Le Dajjâl n’est ni la télévision, ni un système économique, ni une « civilisation », ni un œil sur un billet de banque, ni un chef d’État actuel. Ces lectures allégoriques, popularisées par certains prédicateurs contemporains, contredisent la lecture unanime des Salafs qui l’ont attendu comme un homme de chair, borgne, mortel, et dont on cherche refuge dans chaque prière. Les versets du ghayb ne se jouent pas en symboles ; la fitna du Dajjâl sera plus grande que celle de toute idéologie, précisément parce qu’il sera là, visible, et qu’on le verra faire pleuvoir.

9.13 Les trois années de disette et la nourriture des croyants

Le hadith d’Abû Umâma, le plus long récit sur le Dajjâl, décrit ce qui précède sa sortie :

وَإِنَّ قَبْلَ خُرُوجِ الدَّجَّالِ ثَلَاثَ سَنَوَاتٍ شِدَادٍ، يُصِيبُ النَّاسَ فِيهَا جُوعٌ شَدِيدٌ، يَأْمُرُ اللَّهُ السَّمَاءَ فِي السَّنَةِ الْأُولَى أَنْ تَحْبِسَ ثُلُثَ مَطَرِهَا… قِيلَ: فَمَا يُعِيشُ النَّاسُ فِي ذَلِكَ الزَّمَانِ؟ قَالَ: التَّهْلِيلُ وَالتَّكْبِيرُ وَالتَّسْبِيحُ وَالتَّحْمِيدُ، وَيُجْرَى ذَلِكَ عَلَيْهِمْ مَجْرَى الطَّعَامِ

« Avant la sortie du Dajjâl, trois années dures : les gens y souffriront d’une faim intense. La première année, Allah ordonnera au ciel de retenir le tiers de sa pluie et à la terre le tiers de sa production ; la deuxième, les deux tiers ; la troisième, la totalité, et tout animal à sabot ou à dent périra. — De quoi vivront les gens en ce temps ? — Du tahlîl, du takbîr, du tasbîḥ et du taḥmîd : cela leur tiendra lieu de nourriture » (Ibn Mâjah 4077 ; Aḥmad 27579 d’après Asmâ’ bint Yazîd, et 24470 d’après ʿÂ’isha). Les chaînes de ce passage sont discutées (Shahr ibn Ḥawshab) : al-Albânî reçoit l’ensemble du hadith d’Abû Umâma mais signale la faiblesse de plusieurs de ses phrases ; on le cite donc comme un récit probable, corroboré par les textes sûrs sur la sécheresse que le Dajjâl inflige à ceux qui le rejettent (Muslim 2937).

Ce qui est sûr, c’est que le Dajjâl arrive avec de quoi manger :

إِنَّ مَعَهُ جِبَالَ الْخُبْزِ وَأَنْهَارَ الْمَاءِ

« Il a avec lui des montagnes de pain et des fleuves d’eau », dit al-Mughîra ibn Shuʿba, et le Prophète ﷺ répond : « هُوَ أَهْوَنُ عَلَى اللَّهِ مِنْ ذَلِكَ » « Il est trop vil auprès d’Allah pour cela » (al-Bukhârî 7122, Muslim 2939) ; Ibn Ḥajar (13/116) : trop vil pour égarer par là les croyants certains. Le Dajjâl n’exerce aucune contrainte : il offre, et l’épreuve est de refuser l’offre. C’est pourquoi les permissions du fiqh en cas de nécessité extrême (iḍṭirâr) ou de contrainte (ikrâh) ne s’appliquent pas à celui qui irait à lui pour manger : « il ira à lui en se croyant croyant, et le suivra à cause des ambiguïtés qu’il suscite » (Abû Dâwûd 4319). Anas Ahmed Lala (maison-islam.com, « Il y aura un temps, oui, qui viendra ») tire de ces textes trois leçons : le jeûne du musulman est l’apprentissage de cette faim acceptée par obéissance ; la résistance à la tentation viendra d’une vie spirituelle cultivée avant l’épreuve, non improvisée le jour même ; et le verset « Ne nous atteindra que ce qu’Allah a écrit pour nous » (9:51) appelle à la sérénité, non à la paranoïa ni à l’inaction.

La durée totale. Quarante jours, dont un comme une année, un comme un mois, un comme une semaine, et trente-sept ordinaires : soit, si l’on additionne, un an, deux mois et quatorze jours de présence réelle sur terre. Le Prophète ﷺ a répondu à la question des Compagnons sur la prière de ces jours longs ; il n’a pas répondu à celle, que personne n’a posée, de savoir si ces jours seraient réellement allongés ou vécus comme tels. An-Nawawî tient l’allongement pour réel ; d’autres laissent la question ouverte.

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10La descente de ʿÎsâ ibn Maryam (نزول عيسى عليه السلام)

ʿÎsâ fils de Maryam, qui n’est pas mort mais a été élevé vivant au ciel, descendra à Damas à l’heure de la prière de l’aube, tuera le Dajjâl, brisera la croix, gouvernera par la loi de Muḥammad ﷺ pendant quarante ans, mourra et sera enterré par les musulmans. Les hadiths sur sa descente sont mutawâtir (Ibn Kathîr, Ibn Ḥajar, ash-Shawkânî, al-Kattânî) et le consensus d’Ahl as-Sunna est rapporté par aṭ-Ṭabarî, as-Saffârînî et al-Alûsî. C’est le seul signe majeur qui soit à la fois une épreuve et une délivrance.

10.1 Il n’est pas mort : les versets

وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَٰكِن شُبِّهَ لَهُمْ… وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا ۝ بَل رَّفَعَهُ اللَّهُ إِلَيْهِ

« Ils ne l’ont ni tué ni crucifié, mais cela leur est apparu ainsi… Ils ne l’ont pas tué, certainement. Allah l’a élevé vers Lui » (an-Nisâ’ 4:157-158). « إِنِّي مُتَوَفِّيكَ وَرَافِعُكَ إِلَيَّ » (Âl ʿImrân 3:55) : Ibn ʿAbbâs lit mutawaffîka : « Je vais te faire mourir », mais dans le sens d’un sommeil ou d’un rappel à la fin de son terme, puisque le verset 4:158 lève le doute ; Qatâda et la majorité lisent « Je vais te reprendre [vivant] ». Les deux lectures rapportées par aṭ-Ṭabarî concordent sur le point essentiel : il est au ciel, en corps, et il reviendra. Ses deux signes coraniques (43:61 et 4:159) ont été exposés dans la partie 2.

10.2 Les hadiths de la descente

وَالَّذِي نَفْسِي بِيَدِهِ، لَيُوشِكَنَّ أَنْ يَنْزِلَ فِيكُمُ ابْنُ مَرْيَمَ حَكَمًا عَدْلًا، فَيَكْسِرَ الصَّلِيبَ، وَيَقْتُلَ الْخِنْزِيرَ، وَيَضَعَ الْجِزْيَةَ، وَيَفِيضَ الْمَالُ حَتَّى لَا يَقْبَلَهُ أَحَدٌ، حَتَّى تَكُونَ السَّجْدَةُ الْوَاحِدَةُ خَيْرًا مِنَ الدُّنْيَا وَمَا فِيهَا

« Par Celui qui tient mon âme, le fils de Maryam est sur le point de descendre parmi vous en juge équitable : il brisera la croix, tuera le porc, abolira la jizya ; les biens déborderont au point que nul n’en voudra, et une seule prosternation vaudra mieux que le monde et ce qu’il contient. » Abû Hurayra ajoutait : « Lisez si vous voulez : il n’est personne parmi les gens du Livre qui ne croie en lui avant sa mort » (al-Bukhârî 3448, Muslim 155).

كَيْفَ أَنْتُمْ إِذَا نَزَلَ ابْنُ مَرْيَمَ فِيكُمْ وَإِمَامُكُمْ مِنْكُمْ؟

« Que direz-vous quand le fils de Maryam descendra parmi vous et que votre imam sera l’un de vous ? » (al-Bukhârî 3449, Muslim 155). Ibn Ḥajar y lit la prière de ʿÎsâ derrière l’émir des musulmans, le Mahdî selon la majorité, à sa première prière, par honneur pour cette communauté ; ensuite il la dirige lui-même.

Le lieu et l’allure.

فَيَنْزِلُ عِنْدَ الْمَنَارَةِ الْبَيْضَاءِ شَرْقِيَّ دِمَشْقَ، بَيْنَ مَهْرُودَتَيْنِ، وَاضِعًا كَفَّيْهِ عَلَى أَجْنِحَةِ مَلَكَيْنِ، إِذَا طَأْطَأَ رَأْسَهُ قَطَرَ، وَإِذَا رَفَعَهُ تَحَدَّرَ مِنْهُ جُمَانٌ كَاللُّؤْلُؤِ، فَلَا يَحِلُّ لِكَافِرٍ يَجِدُ رِيحَ نَفَسِهِ إِلَّا مَاتَ، وَنَفَسُهُ يَنْتَهِي حَيْثُ يَنْتَهِي طَرْفُهُ، فَيَطْلُبُهُ حَتَّى يُدْرِكَهُ بِبَابِ لُدٍّ فَيَقْتُلُهُ

« Il descendra près du minaret blanc, à l’est de Damas, vêtu de deux habits teints de safran, les mains posées sur les ailes de deux anges ; quand il baisse la tête, elle goutte, et quand il la relève, il en tombe comme des perles. Aucun mécréant qui sent l’odeur de son souffle ne reste en vie, et son souffle porte aussi loin que sa vue. Il poursuivra [le Dajjâl] jusqu’à l’atteindre à la porte de Lod et le tuera » (Muslim 2937). An-Nawawî note qu’un minaret existait de son temps à l’est de la mosquée des Omeyyades ; Ibn Kathîr, qui vit la reconstruction d’un minaret blanc en 741 H, y voit un accomplissement providentiel, sans en faire une certitude.

Sa description.

لَيْسَ بَيْنِي وَبَيْنَهُ نَبِيٌّ، وَإِنَّهُ نَازِلٌ، فَإِذَا رَأَيْتُمُوهُ فَاعْرِفُوهُ: رَجُلٌ مَرْبُوعٌ إِلَى الْحُمْرَةِ وَالْبَيَاضِ، بَيْنَ مُمَصَّرَتَيْنِ، كَأَنَّ رَأْسَهُ يَقْطُرُ وَإِنْ لَمْ يُصِبْهُ بَلَلٌ، فَيُقَاتِلُ النَّاسَ عَلَى الْإِسْلَامِ، فَيَدُقُّ الصَّلِيبَ، وَيَقْتُلُ الْخِنْزِيرَ، وَيَضَعُ الْجِزْيَةَ، وَيُهْلِكُ اللَّهُ فِي زَمَانِهِ الْمِلَلَ كُلَّهَا إِلَّا الْإِسْلَامَ، وَيُهْلِكُ الْمَسِيحَ الدَّجَّالَ، فَيَمْكُثُ فِي الْأَرْضِ أَرْبَعِينَ سَنَةً، ثُمَّ يُتَوَفَّى فَيُصَلِّي عَلَيْهِ الْمُسْلِمُونَ

« Il n’y a pas de prophète entre moi et lui, et il descendra. Quand vous le verrez, reconnaissez-le : un homme de taille moyenne, entre le rouge et le blanc, vêtu de deux habits jaunâtres ; sa tête semble goutter sans être mouillée. Il combattra les gens pour l’islam, brisera la croix, tuera le porc, abolira la jizya. Allah fera périr en son temps toutes les religions sauf l’islam. Il fera périr le Messie imposteur, demeurera sur terre quarante ans, puis mourra, et les musulmans prieront sur lui » (Abû Dâwûd 4324, Aḥmad ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Les hadiths de l’Isrâ’ le décrivent « roux, bouclé, la poitrine large » ou « brun, comme sortant d’un bain » (al-Bukhârî 3437-3440) ; Ibn Ḥajar réconcilie en faisant du « brun » une rougeur mêlée de hâle.

10.3 Sa mission

  • Juge, non prophète nouveau. Il descend « en juge équitable » (ḥakaman ʿadlan) : il gouverne par la loi de Muḥammad ﷺ, non par l’Évangile. Ibn Kathîr : « Il ne vient pas avec une loi nouvelle ; il est de cette communauté, et c’est pourquoi il prie derrière son imam. » Sa descente ne contredit donc pas « le sceau des prophètes » (33:40) : il a été prophète avant Muḥammad ﷺ, et il revient comme disciple de sa loi.
  • Briser la croix, tuer le porc. An-Nawawî : « C’est le symbole de l’abolition du christianisme en tant que religion rivale : la croix devient un bois, le porc un animal interdit. »
  • Abolir la jizya. Trois explications chez an-Nawawî et Ibn Ḥajar : il n’accepte que l’islam, car le temps de l’épreuve est passé ; ou la richesse rend la jizya inutile ; ou toutes les religions périssent (Abû Dâwûd 4324), de sorte qu’il n’y a plus de dhimmî.
  • Tuer le Dajjâl, puis protéger les croyants de Gog et Magog (partie 11), puis gouverner.

10.4 Son règne : la paix et l’abondance

فَيَكُونُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ فِي أُمَّتِي حَكَمًا عَدْلًا وَإِمَامًا مُقْسِطًا… وَتَكُونُ الدَّعْوَةُ وَاحِدَةً… وَتَقَعُ الْأَمَنَةُ فِي الْأَرْضِ، حَتَّى تَرْتَعَ الْأُسُودُ مَعَ الْإِبِلِ، وَالنُّمُورُ مَعَ الْبَقَرِ، وَالذِّئَابُ مَعَ الْغَنَمِ، وَيَلْعَبَ الصِّبْيَانُ بِالْحَيَّاتِ لَا تَضُرُّهُمْ

« ʿÎsâ sera dans ma communauté juge équitable et imam juste… l’appel sera un seul… la sécurité s’installera sur la terre, au point que les lions paîtront avec les chameaux, les léopards avec les vaches, les loups avec les moutons, et que les enfants joueront avec les serpents sans dommage » (Ibn Mâjah 4077, dans le long hadith d’Abû Umâma ; Aḥmad 9270 ; chaîne jugée ṣaḥîḥa par al-Albânî dans Silsila pour l’essentiel). « Les gens demeureront sept ans sans qu’il y ait d’inimitié entre deux hommes » (Muslim 2940). « Une grenade suffira à un groupe, et le lait d’une chamelle à une tribu » (Muslim 2937).

10.5 Pourquoi lui, et pourquoi il meurt

Ibn Ḥajar (Fatḥ 6/493) et Ibn Kathîr donnent plusieurs sagesses : réfuter les juifs qui prétendent l’avoir tué, en le faisant tuer leur Dajjâl ; réfuter les chrétiens qui le divinisent, en le faisant prier derrière un homme et mourir ; achever sur terre le terme de sa vie, car « toute âme goûtera la mort » et nul n’est enterré au ciel ; il a lu dans l’Évangile la description de cette communauté et a demandé à Allah d’en être ; il est le seul prophète dont le corps n’est pas sous terre, et la terre doit le recevoir.

Après quarante ans, il meurt et les musulmans prient sur lui (Abû Dâwûd 4324). Un hadith ajoute qu’il sera enterré auprès du Prophète ﷺ dans sa chambre : il est rapporté d’après ʿAbd-Allâh ibn Salâm (« c’est écrit dans la Torah », at-Tirmidhî 3617) et par une version qui dit qu’« il se mariera, aura des enfants et restera quarante-cinq ans » (Ibn al-Jawzî, al-Wafâ ; al-Khaṭîb) : ces chaînes sont faibles, ad-Dhahabî le signale, et on ne les tient pas pour établies. Le fait même de sa mort et de son enterrement est, lui, authentique.

10.6 Le tawâtur et le consensus

Ibn Jarîr aṭ-Ṭabarî, dans son Tafsîr (sur 3:55), rapporte le consensus de la communauté sur sa descente. Ibn Kathîr : « Les hadiths à ce sujet sont mutawâtir d’après le Messager d’Allah ﷺ, par Abû Hurayra, Ibn Masʿûd, ʿUthmân ibn Abî-l-ʿÂṣ, Abû Umâma, an-Nawwâs, ʿAbd-Allâh ibn ʿAmr, Mujammiʿ ibn Jâriya, Abû Surayḥa Ḥudhayfa ibn Asîd… » Ash-Shawkânî en compte vingt-neuf dans at-Tawḍîḥ, Ṣiddîq Ḥasan Khân et al-Kattânî davantage. As-Saffârînî : « La communauté est unanime sur sa descente ; nul des gens de la loi ne l’a contredit ; seuls l’ont niée les philosophes et les athées dont on ne tient pas compte. »

10.7 Ce qu’il faut écarter

  • La mort au Cachemire. L’Ahmadiyya prétend que ʿÎsâ survécut à la croix, voyagea jusqu’à Srinagar et y mourut, et que Mirza Ghulam Ahmad est le « Messie promis ». C’est le rejet du verset 4:158 et de la totalité des hadiths ; la communauté sunnite dans son ensemble a jugé cette secte hors de l’islam.
  • La descente « spirituelle ». Des modernistes ont fait de la descente le retour de « l’esprit de ʿÎsâ », la douceur et la tolérance. Ibn Kathîr qualifiait déjà cette lecture d’égarement, et Ibn Ḥajar note que ceux qui l’ont tentée contredisent le mot nuzûl et toutes les descriptions physiques.
  • Les détails forgés. Date de sa descente, nom de son épouse, nombre de ses enfants, lieu de sa tombe « dans le quatrième emplacement de la chambre prophétique » : aucun de ces détails n’est établi.

10.8 Un prophète, mais pas une nouvelle mission

La descente de ʿÎsâ ne rouvre pas la prophétie : il descend « juge équitable » (ḥakaman ʿadlan, al-Bukhârî 3448) et « imam juste » (imâman muqsiṭan, Ibn Mâjah 4077), c’est-à-dire comme gouvernant de cette communauté selon la loi de Muḥammad ﷺ. Il garde son rang de prophète, reçu pour les gens de son temps, comme le dit la comparaison d’Anas Ahmed Lala : un roi en visite dans un autre royaume garde son titre et suit la loi du pays où il se trouve. L’abolition de la jizya et la fin du combat ne sont donc pas une abrogation de la loi, mais la disparition de leur objet (fawât al-maḥall) : il n’y a plus personne à qui l’imposer quand toutes les religions ont péri sauf l’islam (Abû Dâwûd 4324). De même, le « vous » des hadiths (« s’il sort alors que je suis parmi vous… », Muslim 2937) s’adresse à chaque génération à travers les Compagnons : chaque génération doit vivre comme si elle était celle de l’épreuve, et transmettre à la suivante de quoi y faire face.

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11Gog et Magog (يأجوج ومأجوج)

Gog et Magog sont deux peuples humains, descendants de Nûḥ par Yâfith selon la majorité, enfermés par Dhû-l-Qarnayn derrière une barrière de fer et de cuivre, qui seront relâchés après la mort du Dajjâl, dévasteront la terre, et périront en une nuit par une vermine qu’Allah enverra à leur cou, après que ʿÎsâ et les croyants auront imploré Allah du haut du mont Ṭûr. Tout ce qui est dit de leur nombre, de leur aspect monstrueux et de leur identité actuelle n’a pas la même valeur : il faut trier.

11.1 Dans le Coran

Le récit de Dhû-l-Qarnayn (al-Kahf 18:83-98) : des gens qui « ne comprenaient presque aucune parole » se plaignent :

إِنَّ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ مُفْسِدُونَ فِي الْأَرْضِ

« Gog et Magog sèment la corruption sur terre » (18:94). Dhû-l-Qarnayn bâtit entre deux montagnes un rempart de blocs de fer, chauffés à blanc et recouverts de cuivre fondu :

فَمَا اسْطَاعُوا أَن يَظْهَرُوهُ وَمَا اسْتَطَاعُوا لَهُ نَقْبًا ۝ قَالَ هَٰذَا رَحْمَةٌ مِّن رَّبِّي ۖ فَإِذَا جَاءَ وَعْدُ رَبِّي جَعَلَهُ دَكَّاءَ ۖ وَكَانَ وَعْدُ رَبِّي حَقًّا

« Ils ne purent ni l’escalader ni le percer. Il dit : ceci est une miséricorde de mon Seigneur ; quand viendra la promesse de mon Seigneur, Il le nivellera, et la promesse de mon Seigneur est vérité » (18:97-98).

Et al-Anbiyâ’ 21:96-97 :

حَتَّىٰ إِذَا فُتِحَتْ يَأْجُوجُ وَمَأْجُوجُ وَهُم مِّن كُلِّ حَدَبٍ يَنسِلُونَ ۝ وَاقْتَرَبَ الْوَعْدُ الْحَقُّ فَإِذَا هِيَ شَاخِصَةٌ أَبْصَارُ الَّذِينَ كَفَرُوا

« Jusqu’à ce que Gog et Magog soient relâchés et qu’ils dévalent de chaque hauteur ; alors la promesse véridique s’approche, et voilà que les regards des mécréants se figent. »

Aṭ-Ṭabarî rapporte des Salafs que fatḥ (18:94, 21:96) désigne l’ouverture de la barrière à la fin des temps, et Ibn Kathîr lie « waʿdu rabbî » (18:98) au signe majeur.

11.2 Qui sont-ils ?

Ibn Kathîr, dans al-Bidâya, et Ibn Ḥajar, dans le Fatḥ, rapportent que la majorité des savants les fait descendre de Yâfith fils de Nûḥ, comme les Turcs, à qui ils ressemblent ; d’autres (Wahb ibn Munabbih) en font des descendants d’Adam sans Ḥawwâ’, ce qui est rejeté. Le Prophète ﷺ en parle comme d’une multitude humaine : « Ils sont de la descendance d’Adam » (al-Bukhârî 3348), et le Jour de la Résurrection, Allah dira à Adam : « Fais sortir de ta descendance la part du Feu : sur mille, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. » Les Compagnons furent effrayés ; le Prophète ﷺ dit : « Réjouissez-vous, car parmi vous il y a deux peuples qui ne sont jamais parmi une chose sans l’accroître : Gog et Magog » (al-Bukhârî 3348, Muslim 222). Ils sont donc nombreux au point de peser dans le compte de l’humanité.

Les descriptions physiques précises (« certains hauts comme des palmiers, d’autres petits et larges, l’oreille servant de couverture ») viennent de Kaʿb al-Aḥbâr et d’autres isrâ’îliyyât, sans chaîne prophétique : Ibn Kathîr les rapporte et les écarte.

11.3 La barrière et sa brèche

وَيْلٌ لِلْعَرَبِ مِنْ شَرٍّ قَدِ اقْتَرَبَ، فُتِحَ الْيَوْمَ مِنْ رَدْمِ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ مِثْلُ هَذِهِ

« Malheur aux Arabes d’un mal qui s’est approché : il a été ouvert aujourd’hui dans le rempart de Gog et Magog comme ceci » — et il fit un cercle avec le pouce et l’index. Zaynab bint Jaḥsh demanda : « Périrons-nous alors qu’il y a parmi nous des gens vertueux ? » — « Oui, quand abondera la perversité » (al-Bukhârî 3346, Muslim 2880). Les savants lisent dans cette brèche le début de la libération, et dans « quand abondera la perversité » la condition de l’anéantissement.

At-Tirmidhî (3153) et Ibn Mâjah (4080) rapportent d’Abû Hurayra qu’ils creusent le rempart chaque jour, qu’ils le laissent en disant « nous reviendrons demain », et qu’Allah le rétablit, jusqu’au jour où leur chef dira « in shâ’ Allâh » : alors ils trouveront le rempart tel qu’ils l’avaient laissé et passeront. At-Tirmidhî et Ibn Kathîr le jugent acceptable (ḥasan), et Ibn Ḥajar le relève comme la cause de la sortie ; al-Albânî le juge ṣaḥîḥ. On veillera à distinguer ce hadith des récits de Kaʿb qui en donnent des versions amplifiées.

Quant à l’emplacement de la barrière, les anciens l’ont cherchée au Caucase (Derbent), dans l’Altaï ou au-delà de la Chine ; le calife al-Wâthiq envoya en 227 H une mission conduite par Sallâm l’interprète, qui prétendit l’avoir vue ; aucun savant n’a tenu ce récit pour établi. Ibn Taymiyya note que le fait de ne pas voir la barrière ne contredit pas le Coran, car la terre est vaste et l’exploration partielle, et Ibn Kathîr renvoie à la science d’Allah.

11.4 Le hadith d’an-Nawwâs ibn Samʿân : leur sortie et leur fin

إِذْ أَوْحَى اللَّهُ إِلَى عِيسَى: إِنِّي قَدْ أَخْرَجْتُ عِبَادًا لِي لَا يَدَانِ لِأَحَدٍ بِقِتَالِهِمْ، فَحَرِّزْ عِبَادِي إِلَى الطُّورِ. وَيَبْعَثُ اللَّهُ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ، وَهُمْ مِنْ كُلِّ حَدَبٍ يَنْسِلُونَ، فَيَمُرُّ أَوَائِلُهُمْ عَلَى بُحَيْرَةِ طَبَرِيَّةَ فَيَشْرَبُونَ مَا فِيهَا، وَيَمُرُّ آخِرُهُمْ فَيَقُولُونَ: لَقَدْ كَانَ بِهَذِهِ مَرَّةً مَاءٌ. وَيُحْصَرُ نَبِيُّ اللَّهِ عِيسَى وَأَصْحَابُهُ، حَتَّى يَكُونَ رَأْسُ الثَّوْرِ لِأَحَدِهِمْ خَيْرًا مِنْ مِائَةِ دِينَارٍ لِأَحَدِكُمُ الْيَوْمَ، فَيَرْغَبُ نَبِيُّ اللَّهِ عِيسَى وَأَصْحَابُهُ، فَيُرْسِلُ اللَّهُ عَلَيْهِمُ النَّغَفَ فِي رِقَابِهِمْ، فَيُصْبِحُونَ فَرْسَى كَمَوْتِ نَفْسٍ وَاحِدَةٍ، ثُمَّ يَهْبِطُ نَبِيُّ اللَّهِ عِيسَى وَأَصْحَابُهُ إِلَى الْأَرْضِ، فَلَا يَجِدُونَ فِي الْأَرْضِ مَوْضِعَ شِبْرٍ إِلَّا مَلَأَهُ زَهَمُهُمْ وَنَتْنُهُمْ، فَيَرْغَبُ نَبِيُّ اللَّهِ عِيسَى وَأَصْحَابُهُ إِلَى اللَّهِ، فَيُرْسِلُ اللَّهُ طَيْرًا كَأَعْنَاقِ الْبُخْتِ فَتَحْمِلُهُمْ فَتَطْرَحُهُمْ حَيْثُ شَاءَ اللَّهُ، ثُمَّ يُرْسِلُ اللَّهُ مَطَرًا لَا يَكُنُّ مِنْهُ بَيْتُ مَدَرٍ وَلَا وَبَرٍ، فَيَغْسِلُ الْأَرْضَ حَتَّى يَتْرُكَهَا كَالزَّلَفَةِ

« Alors Allah révélera à ʿÎsâ : “J’ai fait sortir des serviteurs à Moi que nul n’a la force de combattre ; mets Mes serviteurs à l’abri au Ṭûr.” Allah enverra Gog et Magog, qui dévaleront de chaque hauteur. Les premiers passeront près du lac de Tibériade et en boiront l’eau ; les derniers passeront et diront : il y a eu de l’eau ici autrefois. Le prophète d’Allah ʿÎsâ et ses compagnons seront assiégés, au point qu’une tête de bœuf vaudra pour l’un d’eux plus que cent dinars pour l’un de vous aujourd’hui. ʿÎsâ et ses compagnons imploreront Allah, et Allah enverra sur eux [Gog et Magog] une vermine à leur cou ; ils seront au matin tous morts comme meurt une seule âme. ʿÎsâ et ses compagnons descendront alors et ne trouveront pas un empan de terre que n’emplissent leur graisse et leur puanteur. Ils imploreront Allah, qui enverra des oiseaux au cou de chameaux de Bactriane ; ils les emporteront et les jetteront où Allah voudra. Puis Allah enverra une pluie dont aucune maison de terre ni de poil ne sera à l’abri ; elle lavera la terre et la laissera comme un miroir » (Muslim 2937).

An-naghaf : la larve qui se loge dans les naseaux des chameaux et des moutons. Le hadith d’Abû Saʿîd (Ibn Mâjah 4079, al-Ḥâkim ; ṣaḥîḥ) ajoute qu’ils tirent leurs flèches vers le ciel et qu’elles retombent rougies « pour les éprouver », et qu’ensuite « les musulmans brûleront leurs arcs, flèches et carquois pendant sept ans ».

11.5 Après eux

La terre est rendue à la fertilité :

ثُمَّ يُقَالُ لِلْأَرْضِ: أَنْبِتِي ثَمَرَتَكِ وَرُدِّي بَرَكَتَكِ، فَيَوْمَئِذٍ تَأْكُلُ الْعِصَابَةُ مِنَ الرُّمَّانَةِ وَيَسْتَظِلُّونَ بِقِحْفِهَا

« Il sera dit à la terre : fais pousser tes fruits, rends ta bénédiction ; ce jour-là un groupe entier mangera d’une seule grenade et s’abritera sous son écorce » (Muslim 2937). C’est le temps de paix de ʿÎsâ (partie 10.4). Et le pèlerinage continue : « Les gens feront le pèlerinage et la ʿumra après la sortie de Gog et Magog » (al-Bukhârî 1593).

11.6 Ce qu’il faut écarter

  • Identifier Gog et Magog à un peuple actuel : les Mongols (Ibn al-Athîr se demanda si c’étaient eux, et conclut que non, puisque la barrière n’avait pas été percée), les Turcs, les Russes, les Chinois, les Khazars, les « Anglo-Saxons », les Occidentaux. Chacune de ces identifications a eu ses partisans à chaque siècle ; aucune n’a de fondement textuel, et toutes violent la règle de la partie 3.5. Les textes les font sortir après ʿÎsâ, donc après le Dajjâl : tant que ces deux-là ne sont pas là, nul peuple n’est Gog et Magog.
  • « Ils sont déjà sortis » : certains prédicateurs contemporains affirment que la barrière est tombée et que Gog et Magog sont les nations modernes. Cela contredit Muslim 2937 (ils sortent sur révélation à ʿÎsâ, et boivent le lac de Tibériade) et le fait qu’ils périssent en une nuit.
  • Les monstres : hommes à oreilles géantes, nains, géants de la taille des palmiers, dévoreurs d’hommes : isrâ’îliyyât de Kaʿb et Wahb, répétées dans Kitâb al-Fitan de Nuʿaym ibn Ḥammâd et dans certains tafsîr populaires. Sans valeur probante.
  • « Dhû-l-Qarnayn est Alexandre le Grand » : opinion ancienne, mais Ibn Kathîr et Ibn Taymiyya la rejettent, car Alexandre était un idolâtre élève d’Aristote, tandis que le Dhû-l-Qarnayn du Coran est un croyant monothéiste ; Ibn Kathîr tient que le premier Dhû-l-Qarnayn est bien antérieur. On cite l’identification à Cyrus comme hypothèse moderne, également non établie.

Gog et Magog ferment la série des signes « humains ». Après eux, la terre entre dans son dernier âge, et les signes qui restent sont ceux du ciel et de la terre elle-même.

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12La Bête de la terre, le lever du soleil à l’Occident, la fumée

Ces trois signes sont ceux du ciel et de la terre : ils ne passent plus par des hommes. Le soleil et la Bête se suivent de près et marquent la fermeture du repentir ; la fumée est l’objet de la divergence la plus célèbre entre Compagnons, et il faut la rapporter honnêtement.

12.1 La Bête de la terre (دابّة الأرض)

Le verset.

وَإِذَا وَقَعَ الْقَوْلُ عَلَيْهِمْ أَخْرَجْنَا لَهُمْ دَابَّةً مِّنَ الْأَرْضِ تُكَلِّمُهُمْ أَنَّ النَّاسَ كَانُوا بِآيَاتِنَا لَا يُوقِنُونَ

(an-Naml 27:82). « Quand la parole s’accomplira contre eux » : Ibn ʿAbbâs et Qatâda, selon aṭ-Ṭabarî, « quand ils ne commanderont plus le bien ni n’interdiront le mal », quand le châtiment sera devenu inévitable. « Tukallimuhum » : elle leur parlera ; Ibn ʿAbbâs rapporte aussi la lecture « taklimuhum », elle les blessera, les marquera, et dit qu’elle fait les deux.

Les hadiths.

إِنَّ أَوَّلَ الْآيَاتِ خُرُوجًا طُلُوعُ الشَّمْسِ مِنْ مَغْرِبِهَا، وَخُرُوجُ الدَّابَّةِ عَلَى النَّاسِ ضُحًى

(Muslim 2941) : elle sort en pleine matinée, de jour, aux yeux de tous. Elle est dans la liste des dix (Muslim 2901) et dans « hâtez-vous d’agir avant six choses » (Muslim 2947).

تَخْرُجُ الدَّابَّةُ وَمَعَهَا خَاتَمُ سُلَيْمَانَ وَعَصَا مُوسَى، فَتَجْلُو وَجْهَ الْمُؤْمِنِ بِالْعَصَا، وَتَخْتِمُ أَنْفَ الْكَافِرِ بِالْخَاتَمِ، حَتَّى إِنَّ أَهْلَ الْحِوَاءِ لَيَجْتَمِعُونَ فَيَقُولُ هَذَا: يَا مُؤْمِنُ، وَيَقُولُ هَذَا: يَا كَافِرُ

« La Bête sortira avec le sceau de Sulaymân et le bâton de Mûsâ ; elle illuminera le visage du croyant avec le bâton et marquera le nez du mécréant avec le sceau, au point que les gens d’un même campement, réunis, diront : toi, croyant ! toi, mécréant ! » (at-Tirmidhî 3187, Ibn Mâjah 4066, Aḥmad). At-Tirmidhî le juge ḥasan gharîb ; sa chaîne passe par ʿAlî ibn Zayd ibn Judʿân, faible, et al-Albânî le classe faible ; Ibn Kathîr le reçoit comme corroboré par le sens du verset (« elle les marque »). On le cite donc comme explication probable, non comme texte sûr.

Ce qu’on ne sait pas. Son aspect, sa taille, son lieu de sortie (La Mecque, aṣ-Ṣafâ, le désert, le Yémen, selon des athar d’Ibn ʿAbbâs, Ibn ʿUmar, Ḥudhayfa, Kaʿb), son nombre de sorties (trois, dit un récit de Ḥudhayfa rapporté par aṭ-Ṭabarânî et jugé faible), sa composition (« tête de taureau, yeux de porc, oreilles d’éléphant… », description attribuée à Ibn ʿAbbâs sans chaîne solide) : Ibn Kathîr réunit tout cela dans son Tafsîr et dans an-Nihâya et conclut qu’« aucune de ces descriptions ne remonte au Prophète ﷺ par une chaîne établie ». Al-Qurṭubî, dans at-Tadhkira, les rapporte aussi mais en signale la faiblesse. L’identifier à al-Jassâsa du hadith de Tamîm est une confusion que rien n’autorise : al-Jassâsa est un espion du Dajjâl, la Dâbba est un signe d’Allah. Les lectures modernes (« la Bête est le virus », « l’ordinateur ») sont des fantaisies.

Ce qui est certain : une bête, créée par Allah, sortira de terre, parlera aux hommes, et distinguera le croyant du mécréant par une marque visible. Elle vient après le lever du soleil ou juste avant, et après elle « nul ne sera plus éprouvé ».

12.2 Le lever du soleil à l’Occident (طلوع الشمس من مغربها)

Le texte.

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى تَطْلُعَ الشَّمْسُ مِنْ مَغْرِبِهَا، فَإِذَا طَلَعَتْ وَرَآهَا النَّاسُ آمَنُوا أَجْمَعُونَ، فَذَلِكَ حِينَ لَا يَنْفَعُ نَفْسًا إِيمَانُهَا لَمْ تَكُنْ آمَنَتْ مِنْ قَبْلُ أَوْ كَسَبَتْ فِي إِيمَانِهَا خَيْرًا

« L’Heure ne viendra pas avant que le soleil ne se lève à son couchant ; quand il se lèvera et que les gens le verront, tous croiront ; mais ce sera le moment où “la foi d’une âme ne lui servira à rien si elle n’avait pas cru auparavant ou n’avait pas acquis quelque bien par sa foi” » (al-Bukhârî 4635, Muslim 157).

Abû Dharr rapporte :

أَتَدْرِي أَيْنَ تَذْهَبُ هَذِهِ الشَّمْسُ؟ قُلْتُ: اللَّهُ وَرَسُولُهُ أَعْلَمُ. قَالَ: فَإِنَّهَا تَذْهَبُ حَتَّى تَسْجُدَ تَحْتَ الْعَرْشِ، فَتَسْتَأْذِنَ فَيُؤْذَنَ لَهَا، وَيُوشِكُ أَنْ تَسْجُدَ فَلَا يُقْبَلَ مِنْهَا، وَتَسْتَأْذِنَ فَلَا يُؤْذَنَ لَهَا، فَيُقَالُ لَهَا: ارْجِعِي مِنْ حَيْثُ جِئْتِ، فَتَطْلُعُ مِنْ مَغْرِبِهَا

« Sais-tu où va ce soleil ? — Allah et Son Messager savent mieux. — Il va se prosterner sous le Trône, demande la permission et elle lui est accordée. Il est à craindre qu’un jour il se prosterne sans être accepté et demande la permission sans l’obtenir ; il lui sera dit : retourne d’où tu es venu, et il se lèvera de son couchant » (al-Bukhârî 3199, Muslim 159, au sujet du verset « وَالشَّمْسُ تَجْرِي لِمُسْتَقَرٍّ لَّهَا », Yâ-Sîn 36:38). La prosternation du soleil est réelle, de la manière qui convient à une créature, comme le disent les savants d’Ahl as-Sunna ; nul besoin de l’allégoriser.

La porte du repentir.

إِنَّ بِالْمَغْرِبِ بَابًا مَفْتُوحًا لِلتَّوْبَةِ، مَسِيرَتُهُ سَبْعُونَ سَنَةً، لَا يُغْلَقُ حَتَّى تَطْلُعَ الشَّمْسُ مِنْ قِبَلِهِ

« Il y a à l’Occident une porte ouverte pour le repentir, large de soixante-dix ans de marche ; elle ne sera pas fermée avant que le soleil ne se lève de ce côté » (at-Tirmidhî 3536, Ibn Mâjah 4070 ; ḥasan ṣaḥîḥ).

مَنْ تَابَ قَبْلَ أَنْ تَطْلُعَ الشَّمْسُ مِنْ مَغْرِبِهَا تَابَ اللَّهُ عَلَيْهِ

« Qui se repent avant que le soleil ne se lève à son couchant, Allah accepte son repentir » (Muslim 2703). « Allah tend Sa main la nuit pour que se repente le pécheur du jour, et le jour pour que se repente le pécheur de la nuit, jusqu’à ce que le soleil se lève à son couchant » (Muslim 2759).

Ce que les savants en tirent. Le repentir est fermé pour ceux qui ont vu le signe ; Ibn Ḥajar et al-Qurṭubî ajoutent que la fermeture s’étend à ceux qui naîtront après, car la terreur du signe est connue de tous, mais la question est discutée. Ibn ʿAbbâs rapporte, sans chaîne établie, que les gens resteront cent vingt ans après le lever ; on ne s’y fie pas. La Bête sort peu après pour rendre visible ce que le soleil a scellé.

Les tentatives modernes de lire ce signe comme une inversion des pôles magnétiques ou un phénomène astronomique « prévu par la NASA » sont de la rumeur : le hadith décrit une interdiction du cours ordinaire par ordre divin, non un cycle naturel, et nul ne le prévoit.

12.3 La fumée (الدخان)

Le verset.

فَارْتَقِبْ يَوْمَ تَأْتِي السَّمَاءُ بِدُخَانٍ مُّبِينٍ ۝ يَغْشَى النَّاسَ ۖ هَٰذَا عَذَابٌ أَلِيمٌ ۝ رَّبَّنَا اكْشِفْ عَنَّا الْعَذَابَ إِنَّا مُؤْمِنُونَ

(ad-Dukhân 44:10-12).

La position d’Ibn Masʿûd : c’est passé. Masrûq rapporte qu’un conteur disait à Kûfa : « Viendra une fumée qui ôtera l’ouïe des hypocrites et prendra les croyants comme un rhume. » Ibn Masʿûd, irrité, dit : « Qui sait, qu’il parle ; qui ne sait pas, qu’il dise : Allah sait mieux. » Puis : « Quraysh, refusant l’islam, fut frappée par la sécheresse sur l’invocation du Prophète ﷺ ; ils mangèrent les os et les charognes, et l’homme voyait entre le ciel et lui comme une fumée, à cause de la faim. Abû Sufyân vint : “Muḥammad, tu ordonnes les liens de parenté, ton peuple périt, prie Allah !” » Et Ibn Masʿûd lut : « Nous écarterons le châtiment un temps, mais vous récidiverez ; le jour où Nous frapperons du grand coup » (44:15-16) : le grand coup, c’est Badr. « Cinq sont passés : la fumée, les Romains, le “châtiment inévitable” (al-lizâm), le grand coup et la lune » (al-Bukhârî 4774, 4821 ; Muslim 2798).

La position d’Ibn ʿAbbâs, ʿAlî, Ibn ʿUmar, Abû Hurayra, al-Ḥasan : c’est à venir. Ibn ʿAbbâs : « La fumée est l’un des signes attendus ; elle prendra le croyant comme un rhume et gonflera le mécréant jusqu’à ce qu’elle lui sorte par les oreilles » (aṭ-Ṭabarî, Ibn Abî Ḥâtim). Le hadith de Ḥudhayfa (Muslim 2901) la compte parmi les dix signes, et celui d’Abû Hurayra (Muslim 2947) parmi les six choses à devancer.

La réconciliation. Ibn Kathîr, après avoir rapporté les deux avis : « Ce qui est apparent, c’est que la fumée est l’un des signes attendus, selon le hadith de Ḥudhayfa ; quant au récit d’Ibn Masʿûd, il décrit un fait réel, mais le verset porte sur une fumée qui “enveloppe les gens” entièrement, non une illusion de la faim ; et rien n’empêche qu’il y ait eu une fumée passée et qu’il y en ait une à venir. » Ibn Ḥajar retient qu’« il y aura deux fumées », l’une passée (Ibn Masʿûd) et l’autre future (Ḥudhayfa), et que le verset peut viser la seconde. C’est la position de la majorité des commentateurs postérieurs ; on respecte l’avis d’Ibn Masʿûd sans le suivre, puisque le hadith marfûʿ de Ḥudhayfa tranche.

La description détaillée (« elle remplira l’orient et l’occident, durera quarante jours, le croyant la sentira comme un rhume, le mécréant comme un ivrogne, elle lui sortira par le nez, les oreilles et le fondement ») est rapportée par aṭ-Ṭabarî d’après Ḥudhayfa ibn al-Yamân ; Ibn Kathîr en déclare la chaîne faible. On s’en tient donc au fait : une fumée visible, générale, douloureuse, avant l’Heure.

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13Les effondrements, le feu du Yémen, la Kaʿba détruite, le vent doux, l’Heure sur les pires des hommes

Les derniers signes décrivent une terre vidée de ses croyants et de son Coran, puis rassemblée par un feu vers le Shâm, avant le souffle dans la Trompe. Ils sont peu nombreux dans les textes mais tous authentiques, et ils sont ceux qu’on cite le moins, parce qu’ils ne se prêtent à aucune projection politique.

13.1 Les trois effondrements (الخسوف الثلاثة)

وَثَلَاثَةُ خُسُوفٍ: خَسْفٌ بِالْمَشْرِقِ، وَخَسْفٌ بِالْمَغْرِبِ، وَخَسْفٌ بِجَزِيرَةِ الْعَرَبِ

(Muslim 2901). Khasf : la terre s’ouvre et engloutit, comme pour Qârûn (al-Qaṣaṣ 28:81). Trois régions sont nommées sans plus de détail. Ibn Ḥajar remarque que des effondrements localisés ont eu lieu dans l’histoire (il en cite de son temps), mais que ceux-ci seront d’une ampleur sans précédent et visibles pour tous, puisqu’ils figurent parmi les dix.

Un hadith précise la cause :

يَكُونُ فِي آخِرِ هَذِهِ الْأُمَّةِ خَسْفٌ وَمَسْخٌ وَقَذْفٌ. قَالَتْ عَائِشَةُ: يَا رَسُولَ اللَّهِ، أَنَهْلِكُ وَفِينَا الصَّالِحُونَ؟ قَالَ: نَعَمْ، إِذَا ظَهَرَ الْخَبَثُ

« Il y aura à la fin de cette communauté effondrement, métamorphose et projection [de pierres]. — Périrons-nous alors qu’il y a parmi nous des gens vertueux ? — Oui, quand la perversité se manifestera » (at-Tirmidhî 2185, ḥasan). Et d’après ʿImrân ibn Ḥuṣayn : « Quand cela ? — Quand se répandront les chanteuses et les instruments de musique, et que le vin sera bu » (at-Tirmidhî 2212, ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Le hadith des instruments de musique (al-Bukhârî 5590) s’achève de même : « des gens passeront la nuit dans la débauche, et au matin Allah les aura transformés en singes et en porcs ». La maskh (métamorphose) n’est pas comptée parmi les dix, mais elle accompagne le khasf dans ces textes.

L’armée engloutie à al-Baydâ’ (al-Bukhârî 2118) est un autre khasf, antérieur, du temps du Mahdî ; Ibn Ḥajar le distingue des trois signes majeurs.

13.2 Le feu qui rassemble (النار التي تحشر الناس)

وَآخِرُ ذَلِكَ نَارٌ تَخْرُجُ مِنَ الْيَمَنِ تَطْرُدُ النَّاسَ إِلَى مَحْشَرِهِمْ

« Et le dernier de tous : un feu qui sortira du Yémen et poussera les gens vers leur lieu de rassemblement » ; une version dit « du fond d’Aden » (Muslim 2901).

سَتَخْرُجُ نَارٌ مِنْ حَضْرَمَوْتَ، أَوْ مِنْ نَحْوِ بَحْرِ حَضْرَمَوْتَ، قَبْلَ يَوْمِ الْقِيَامَةِ تَحْشُرُ النَّاسَ. قَالُوا: يَا رَسُولَ اللَّهِ، فَبِمَ تَأْمُرُنَا؟ قَالَ: عَلَيْكُمْ بِالشَّامِ

« Un feu sortira du Ḥaḍramawt, ou de la mer du Ḥaḍramawt, avant le Jour de la Résurrection, et il rassemblera les gens. — Que nous ordonnes-tu ? — Allez au Shâm » (at-Tirmidhî 2217, ḥasan ṣaḥîḥ).

يُحْشَرُ النَّاسُ عَلَى ثَلَاثِ طَرَائِقَ: رَاغِبِينَ رَاهِبِينَ، وَاثْنَانِ عَلَى بَعِيرٍ، وَثَلَاثَةٌ عَلَى بَعِيرٍ، وَأَرْبَعَةٌ عَلَى بَعِيرٍ، وَعَشَرَةٌ عَلَى بَعِيرٍ، وَيَحْشُرُ بَقِيَّتَهُمُ النَّارُ، تَقِيلُ مَعَهُمْ حَيْثُ قَالُوا، وَتَبِيتُ مَعَهُمْ حَيْثُ بَاتُوا، وَتُصْبِحُ مَعَهُمْ حَيْثُ أَصْبَحُوا، وَتُمْسِي مَعَهُمْ حَيْثُ أَمْسَوْا

« Les gens seront rassemblés en trois groupes : des gens pleins d’espoir et de crainte ; deux sur un chameau, trois sur un chameau, quatre sur un chameau, dix sur un chameau ; et le feu rassemblera le reste : il fera la sieste avec eux où ils feront la sieste, passera la nuit avec eux où ils la passeront, le matin et le soir » (al-Bukhârî 6522, Muslim 2861). Al-Khaṭṭâbî, al-Qurṭubî et Ibn Ḥajar insistent : ce rassemblement a lieu en ce monde, avant la Résurrection, et il est distinct du rassemblement du Jour du Jugement (où l’on sera « pieds nus, nus, incirconcis », al-Bukhârî 6527). Le lieu est le Shâm : « الشَّامُ أَرْضُ الْمَحْشَرِ وَالْمَنْشَرِ » (Aḥmad, ḥasan). Ibn Ḥajar : « Ce feu est le dernier signe, et après lui il n’y a plus que le souffle. »

13.3 La destruction de la Kaʿba

يُخَرِّبُ الْكَعْبَةَ ذُو السُّوَيْقَتَيْنِ مِنَ الْحَبَشَةِ

« Un homme aux deux jambes grêles, d’Abyssinie, détruira la Kaʿba » (al-Bukhârî 1591, Muslim 2909).

كَأَنِّي بِهِ أَسْوَدَ أَفْحَجَ يَقْلَعُهَا حَجَرًا حَجَرًا

« C’est comme si je le voyais, noir, les jambes arquées, l’arrachant pierre par pierre » (al-Bukhârî 1595). Aḥmad ajoute : « il la dépouillera de sa parure et de son voile » (Aḥmad 7053, chaîne acceptable). Quand ?

لَيُحَجَّنَّ الْبَيْتُ وَلَيُعْتَمَرَنَّ بَعْدَ خُرُوجِ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ

« On fera le pèlerinage et la ʿumra après la sortie de Gog et Magog » (al-Bukhârî 1593) : donc la destruction est postérieure à Gog et Magog, et selon Ibn Ḥajar postérieure à la mort de ʿÎsâ, quand il n’y aura plus personne pour la défendre. Les expéditions d’Abraha (l’année de l’Éléphant) et des Qarmates (317 H, qui emportèrent la Pierre noire) ne sont pas celle-là : la Kaʿba fut rebâtie, et Dhû-s-Suwayqatayn n’était pas là.

Ibn Masʿûd disait : « Faites beaucoup de circumambulations autour de cette Maison avant qu’elle ne soit enlevée » (Ibn Abî Shayba, mawqûf).

13.4 Le Coran retiré des pages et des cœurs

Ḥudhayfa rapporte :

يَدْرُسُ الْإِسْلَامُ كَمَا يَدْرُسُ وَشْيُ الثَّوْبِ، حَتَّى لَا يُدْرَى مَا صِيَامٌ وَلَا صَلَاةٌ وَلَا نُسُكٌ وَلَا صَدَقَةٌ، وَلَيُسْرَى عَلَى كِتَابِ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ فِي لَيْلَةٍ فَلَا يَبْقَى فِي الْأَرْضِ مِنْهُ آيَةٌ، وَتَبْقَى طَوَائِفُ مِنَ النَّاسِ: الشَّيْخُ الْكَبِيرُ وَالْعَجُوزُ يَقُولُونَ: أَدْرَكْنَا آبَاءَنَا عَلَى هَذِهِ الْكَلِمَةِ: لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ، فَنَحْنُ نَقُولُهَا

« L’islam s’effacera comme s’efface le motif d’un vêtement, au point qu’on ne saura plus ce qu’est le jeûne, la prière, le pèlerinage, l’aumône ; et le Livre d’Allah sera enlevé en une nuit, de sorte qu’il n’en restera pas un verset sur la terre. Il restera des groupes de gens, le vieillard et la vieille, qui diront : nous avons trouvé nos pères sur cette parole, lâ ilâha illâ-Llâh, et nous la disons. » Ṣila ibn Zufar lui demanda : « À quoi leur servira lâ ilâha illâ-Llâh, s’ils ne savent plus ce qu’est la prière ? » Ḥudhayfa se détourna, puis à la troisième fois : « Ô Ṣila, elle les sauvera du Feu, elle les sauvera du Feu, elle les sauvera du Feu » (Ibn Mâjah 4049, al-Ḥâkim ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Ibn Masʿûd le disait aussi (aṭ-Ṭabarânî, mawqûf authentique) et ajoutait : « Lisez le Coran avant qu’il ne soit enlevé. »

Ibn Ḥajar place ce retrait après la mort de ʿÎsâ et avant le vent ; c’est le point le plus bas de l’humanité.

13.5 Le vent doux

ثُمَّ يُرْسِلُ اللَّهُ رِيحًا طَيِّبَةً، فَتَأْخُذُهُمْ تَحْتَ آبَاطِهِمْ، فَتَقْبِضُ رُوحَ كُلِّ مُؤْمِنٍ وَكُلِّ مُسْلِمٍ، وَيَبْقَى شِرَارُ النَّاسِ يَتَهَارَجُونَ فِيهَا تَهَارُجَ الْحُمُرِ، فَعَلَيْهِمْ تَقُومُ السَّاعَةُ

« Puis Allah enverra un vent doux qui les prendra sous les aisselles et saisira l’âme de tout croyant et de tout musulman ; resteront les pires des hommes, qui s’accoupleront comme des ânes : sur eux viendra l’Heure » (Muslim 2937, fin du hadith d’an-Nawwâs).

إِنَّ اللَّهَ يَبْعَثُ رِيحًا مِنَ الْيَمَنِ أَلْيَنَ مِنَ الْحَرِيرِ، فَلَا تَدَعُ أَحَدًا فِي قَلْبِهِ مِثْقَالُ حَبَّةٍ مِنْ إِيمَانٍ إِلَّا قَبَضَتْهُ

« Allah enverra du Yémen un vent plus doux que la soie, qui ne laissera personne ayant dans le cœur le poids d’un grain de foi sans le prendre » (Muslim 117).

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ حَتَّى لَا يُقَالَ فِي الْأَرْضِ: اللَّهُ اللَّهُ

« L’Heure ne viendra pas avant qu’on ne dise plus sur terre : Allah, Allah » (Muslim 148).

Comment le concilier avec « un groupe de ma communauté ne cessera de combattre pour la vérité jusqu’à l’Heure » (Muslim 1920) ? An-Nawawî et Ibn Ḥajar : « jusqu’à l’Heure » signifie jusqu’à ce qui la précède immédiatement, à savoir ce vent. Le groupe victorieux existe tant qu’il y a des croyants ; le vent les enlève tous, d’un coup, par miséricorde, pour qu’ils ne voient pas la fin.

13.6 L’Heure sur les pires des hommes

لَا تَقُومُ السَّاعَةُ إِلَّا عَلَى شِرَارِ الْخَلْقِ

« L’Heure ne viendra que sur les pires des créatures » (Muslim 2949).

لَتَقُومَنَّ السَّاعَةُ وَقَدْ نَشَرَ الرَّجُلَانِ ثَوْبَهُمَا بَيْنَهُمَا فَلَا يَتَبَايَعَانِهِ وَلَا يَطْوِيَانِهِ، وَلَتَقُومَنَّ السَّاعَةُ وَقَدِ انْصَرَفَ الرَّجُلُ بِلَبَنِ لِقْحَتِهِ فَلَا يَطْعَمُهُ، وَلَتَقُومَنَّ السَّاعَةُ وَهُوَ يَلِيطُ حَوْضَهُ فَلَا يَسْقِي فِيهِ، وَلَتَقُومَنَّ السَّاعَةُ وَقَدْ رَفَعَ أُكْلَتَهُ إِلَى فِيهِ فَلَا يَطْعَمُهَا

« L’Heure viendra alors que deux hommes auront déployé une étoffe entre eux : ils ne concluront pas la vente ni ne la replieront. Elle viendra alors qu’un homme reviendra avec le lait de sa chamelle : il n’en boira pas. Elle viendra alors qu’il enduira son abreuvoir : il n’y abreuvera rien. Elle viendra alors qu’il aura porté la bouchée à sa bouche : il ne la mangera pas » (al-Bukhârî 6506, Muslim 2954). Elle viendra un vendredi : « Le meilleur jour sur lequel le soleil se lève est le vendredi… et l’Heure ne viendra qu’un vendredi » (Muslim 854).

13.7 Le souffle dans la Trompe

وَنُفِخَ فِي الصُّورِ فَصَعِقَ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَمَن فِي الْأَرْضِ إِلَّا مَن شَاءَ اللَّهُ ثُمَّ نُفِخَ فِيهِ أُخْرَىٰ فَإِذَا هُمْ قِيَامٌ يَنظُرُونَ

« On soufflera dans la Trompe, et ceux qui sont dans les cieux et sur la terre seront foudroyés, sauf ceux qu’Allah voudra ; puis on y soufflera de nouveau, et les voilà debout, regardant » (az-Zumar 39:68).

كَيْفَ أَنْعَمُ وَصَاحِبُ الْقَرْنِ قَدِ الْتَقَمَ الْقَرْنَ، وَحَنَى جَبْهَتَهُ، وَأَصْغَى سَمْعَهُ يَنْتَظِرُ أَنْ يُؤْمَرَ أَنْ يَنْفُخَ

« Comment serais-je à mon aise, alors que le maître de la Trompe l’a portée à sa bouche, a penché le front et tendu l’oreille, attendant l’ordre de souffler ? » Les Compagnons demandèrent : « Que devons-nous dire ? » — « Dites : Allah nous suffit, quel excellent garant ; en Allah nous plaçons notre confiance » (at-Tirmidhî 2431, ḥasan). « بَيْنَ النَّفْخَتَيْنِ أَرْبَعُونَ » « Entre les deux souffles, quarante » ; Abû Hurayra refusa de dire si c’étaient des jours, des mois ou des années (al-Bukhârî 4814, Muslim 2955). Ici s’arrêtent les signes ; après commence le Jour.

Tout ce qui précède conduit à une seule question pratique : que faisaient les Compagnons et les Salafs de ce savoir ?

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14Les paroles des Salafs et des savants anciens : l’attitude face aux signes

Les Compagnons ont reçu ces hadiths de la bouche du Prophète ﷺ, et leur réaction est la mesure de la nôtre : ils ont tremblé, ils ont agi, ils ont refusé de deviner, et ils ont interdit qu’on en fasse un spectacle. Les grands savants qui ont écrit sur les fitan ont tous ouvert leurs livres par cette mise en garde.

14.1 « Plante ton palmier » : l’œuvre jusqu’au bout

إِنْ قَامَتِ السَّاعَةُ وَفِي يَدِ أَحَدِكُمْ فَسِيلَةٌ، فَإِنِ اسْتَطَاعَ أَنْ لَا تَقُومَ حَتَّى يَغْرِسَهَا فَلْيَغْرِسْهَا

« Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient une pousse de palmier, et s’il peut la planter avant qu’elle ne survienne, qu’il la plante » (Aḥmad 12902, al-Bukhârî dans al-Adab al-mufrad 479 ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). C’est le hadith qui résume toute l’éthique des signes : l’imminence de la fin ne dispense d’aucune œuvre.

Anas, qui le rapporte, le vécut : ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb disait : « Œuvrez pour votre monde comme si vous deviez vivre toujours, et pour votre au-delà comme si vous deviez mourir demain » (rapporté d’Ibn ʿUmar, mawqûf).

14.2 Ḥudhayfa, le confident des épreuves

Ḥudhayfa ibn al-Yamân, « celui à qui le Prophète ﷺ a confié le nom des hypocrites », est le Compagnon des fitan.

كَانَ النَّاسُ يَسْأَلُونَ رَسُولَ اللَّهِ ﷺ عَنِ الْخَيْرِ، وَكُنْتُ أَسْأَلُهُ عَنِ الشَّرِّ مَخَافَةَ أَنْ يُدْرِكَنِي

(al-Bukhârî 3606). La réponse du Prophète ﷺ est la leçon : après le bien viendra un mal, puis un bien « où il y aura de la fumée » (des gens qui guident et égarent), puis des « prédicateurs aux portes de l’Enfer, qui jettent dedans qui leur répond ; des gens de notre peau, parlant notre langue ». Ḥudhayfa demanda : « Que m’ordonnes-tu si cela m’atteint ? » —

تَلْزَمُ جَمَاعَةَ الْمُسْلِمِينَ وَإِمَامَهُمْ. قُلْتُ: فَإِنْ لَمْ يَكُنْ لَهُمْ جَمَاعَةٌ وَلَا إِمَامٌ؟ قَالَ: فَاعْتَزِلْ تِلْكَ الْفِرَقَ كُلَّهَا، وَلَوْ أَنْ تَعَضَّ بِأَصْلِ شَجَرَةٍ حَتَّى يُدْرِكَكَ الْمَوْتُ وَأَنْتَ عَلَى ذَلِكَ

« Attache-toi au groupe des musulmans et à leur imam. — Et s’ils n’ont ni groupe ni imam ? — Alors écarte-toi de toutes ces factions, dusses-tu mordre la racine d’un arbre jusqu’à ce que la mort t’atteigne ainsi » (al-Bukhârî 7084, Muslim 1847).

Ḥudhayfa disait aussi : « Les gens tomberont dans la fitna par ce qu’ils connaissaient, et en seront sauvés par ce qu’ils connaissaient » ; et : « Ne demandez pas l’arrivée de la fitna ; quand elle vient, les cœurs se présentent à elle comme la natte, brin après brin » (Muslim 144). Et cette parole terrible : « Il y a aujourd’hui des hypocrites pires que ceux du temps du Prophète ﷺ : eux se cachaient, ceux-ci se montrent. » Quand on lui demanda : « Que dis-tu de ceux qui prétendent que le Dajjâl est sorti ? », il répondit par le silence et l’œuvre.

14.3 ʿUmar, ʿAlî et Ibn Masʿûd : l’interdiction de deviner

ʿUmar, à qui l’on racontait les récits des gens du Livre, dit : « Ne vous suffit-il pas le Livre d’Allah ? » Et il fit interrompre ceux qui discutaient des fitan pour les renvoyer au Coran. ʿAlî, interrogé sur le Dajjâl : « Ne vous occupez pas de l’inconnaissable : l’Heure viendra sur les pires des gens ; occupez-vous de vos cœurs. » Ibn Masʿûd, devant le conteur de la fumée : « Qui sait, qu’il parle ; qui ne sait pas, qu’il dise : Allah sait mieux ; car c’est de la science que de dire, de ce qu’on ignore : Allah sait mieux » (al-Bukhârî 4774). Il disait aussi : « Vous êtes dans un temps où les savants sont nombreux et les orateurs rares ; viendra un temps où les orateurs seront nombreux et les savants rares » (aṭ-Ṭabarânî, mawqûf authentique). Et : « Suivez, n’innovez pas, on vous a épargné la peine ; attachez-vous à l’affaire ancienne » (ad-Dârimî, mawqûf).

14.4 Ibn ʿUmar et Ibn ʿAbbâs : contre les récits et pour l’action

Ibn ʿUmar refusait de nommer les hommes des fitan ; quand on l’interrogeait sur le sang des musulmans versé à Karbalâ’, il pleurait et renvoyait au hadith sur la rupture des liens. Il rapportait de son père : « Nous avons pris pour habitude de ne pas interroger le Prophète ﷺ sur l’Heure, mais sur ce qui nous sauverait quand elle viendrait. »

Ibn ʿAbbâs, lisant « ses signes sont déjà venus » (47:18) : « Muḥammad est l’un de ses signes. » Et sur les isrâ’îliyyât : « Comment interrogez-vous les gens du Livre sur quoi que ce soit, alors que votre Livre, descendu sur votre Prophète, est le plus récent et le plus pur, et que vous savez qu’ils ont altéré le leur ? » (al-Bukhârî 7363). Cette parole est le fondement de toute la critique des récits sur la fin des temps : l’essentiel des légendes vient de ce qu’Ibn ʿAbbâs interdisait de demander.

14.5 Al-Ḥasan al-Baṣrî, Ibn Sîrîn, Ṭâwûs : la génération suivante

Al-Ḥasan al-Baṣrî : « Le croyant est entre deux craintes : un terme écoulé dont il ne sait ce qu’Allah en fera, et un terme restant dont il ne sait ce qu’Allah y décrétera. » Et : « Ô fils d’Adam, tu n’es que des jours ; chaque fois qu’un jour s’en va, une part de toi s’en va. » Muḥammad ibn Sîrîn, le maître de la critique des transmetteurs : « Cette science est religion ; regardez de qui vous prenez votre religion » (Muslim, introduction) : la première règle de la science du hadith a été énoncée à propos des fitan, quand les sectes se mirent à forger. Ṭâwûs, comme on l’a vu, faisait recommencer la prière à son fils qui avait omis l’invocation contre le Dajjâl : la protection se demande, elle ne se calcule pas.

14.6 Les auteurs des traités : avertissements liminaires

Al-Qurṭubî (m. 671 H) ouvre la partie consacrée aux signes de son at-Tadhkira fî aḥwâl al-mawtâ wa-umûr al-âkhira en rappelant qu’on n’y entre que pour « se préparer et se protéger », et il réfute au passage ceux qui allégorisent le Dajjâl et ceux qui prétendent connaître l’année de l’Heure.

Ibn Kathîr (m. 774 H), dans an-Nihâya fî-l-fitan wa-l-malâḥim, prévient dès l’introduction : « J’ai rapporté ce que les livres contiennent de récits sur le Mahdî et les guerres de la fin, dont une grande part est sans fondement ; j’ai distingué l’authentique du faible, et ce qui vient des gens du Livre. » Son classement est le modèle de ce dossier.

Ibn Ḥajar (m. 852 H), dans le Fatḥ al-Bârî, Kitâb al-fitan, pose les règles que nous avons suivies : « On croit aux signes tels qu’ils ont été rapportés ; on ne cherche pas à les dater ; on ne juge du Mahdî qu’après ses signes ; et on tient pour des récits sans valeur tout ce qui n’a pas de chaîne établie. » Il écrit encore, sur les hadiths qu’on force sur l’actualité : « Il n’est pas permis de les appliquer à un événement avec certitude, car on ne connaît pas l’intention de la Révélation. »

Al-Barzanjî (m. 1103 H), dans al-Ishâʿa li-ashrâṭ as-sâʿa, est le plus complet, mais il mêle les grades et rapporte beaucoup de faible ; as-Saffârînî (m. 1188 H), dans Lawâmiʿ al-anwâr al-bahiyya, le suit en l’allégeant ; Ṣiddîq Ḥasan Khân (m. 1307 H), dans al-Idhâʿa limâ kâna wa-mâ yakûnu bayna yaday as-sâʿa, reprend ash-Shawkânî et se montre plus sévère sur les chaînes. Tous quatre ont le mérite d’avoir rassemblé la matière ; aucun n’a prétendu dater.

14.7 L’enseignement commun

De tout ce qui précède se dégagent cinq attitudes, que les savants résument :

  1. La foi : on croit à tout ce qui est établi, sans détournement ni rejet.
  2. L’œuvre : « Hâtez-vous d’agir avant six choses » (Muslim 2947). Le signe sert à devancer.
  3. La protection : la sourate al-Kahf, l’invocation contre le Dajjâl, l’attachement au groupe.
  4. Le silence : « Allah sait mieux » devant ce qui n’est pas établi, et l’abstention de nommer les hommes et les dates.
  5. La patience et la bonne opinion : « Il n’y aura pas de temps qui ne soit suivi d’un pire, jusqu’à ce que vous rencontriez votre Seigneur » (al-Bukhârî 7068, d’après Anas) ; et pourtant « le bien demeurera dans ma communauté jusqu’au Jour de la Résurrection » (al-Bukhârî 7311).

Partie 15 : il reste à faire le tri de ce qui, sous le nom de « signes de la fin des temps », n’est ni du Prophète ﷺ ni des Salafs.

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15Le faux, le faible et l’inventé

La plus grande part de ce qui circule aujourd’hui sous le nom de « signes de la fin des temps » ne vient ni du Prophète ﷺ ni des Compagnons : elle vient d’un seul livre du IIIᵉ siècle rempli de récits des gens du Livre, de quelques hadiths faibles érigés en certitudes, de calculs interdits et de symboles modernes. Cette partie nomme les sources, donne les grades, et dit pourquoi chaque pièce doit être écartée ou remise à sa place.

15.1 La source principale du faux : le Kitâb al-Fitan de Nuʿaym ibn Ḥammâd

Nuʿaym ibn Ḥammâd al-Khuzâʿî (m. 228 H) fut un homme pieux, élève d’Ibn al-Mubârak, qui mourut en prison à Sâmarrâ’ pour avoir refusé de dire le Coran créé. Sa foi n’est pas en cause ; sa fiabilité en hadith l’est. Ibn Ḥajar (Taqrîb) : « véridique mais se trompe beaucoup ». Abû Dâwûd : « il a vingt hadiths d’après le Prophète ﷺ qui n’ont aucun fondement ». An-Nasâ’î : « faible ». Ad-Dhahabî (Mîzân al-iʿtidâl) : « Il a composé un livre sur les fitan où il a rapporté des choses étranges et munkar ; il n’est pas permis de s’appuyer sur lui. » Al-Bukhârî ne le cite qu’en appoint, jamais seul.

Son Kitâb al-Fitan (près de deux mille récits) est le réservoir de presque tout ce que l’imaginaire populaire tient pour « les hadiths de la fin des temps » : le Sufyânî, l’Abqaʿ, l’Ashhab, les batailles rangées en ordre, l’identité des armées, les villes conquises l’une après l’autre, les prières du Mahdî, les descriptions de Gog et Magog. Trois défauts le disqualifient : les chaînes contiennent des inconnus et des faibles ; une grande part des récits est attribuée à Kaʿb al-Aḥbâr, Wahb ibn Munabbih, Arṭât ibn al-Mundhir ou Jarrâḥ ibn Mulayḥ, c’est-à-dire aux isrâ’îliyyât ; et les transmetteurs principaux (al-Walîd ibn Muslim, Ibn Lahîʿa, Rishdîn ibn Saʿd) sont connus pour le tadlîs ou la faiblesse. Ibn Kathîr s’en sert avec précaution dans an-Nihâya et le signale presque à chaque fois.

Le livre n’a été imprimé qu’en 1993 (édition de Samîr az-Zuhayrî), puis traduit ; sa diffusion sur Internet, sans ses chaînes ni ses grades, explique la vague actuelle d’« eschatologie » spectaculaire.

15.2 Les récits des gens du Livre (isrâ’îliyyât)

Muʿâwiya disait de Kaʿb al-Aḥbâr : « Il est le plus véridique de ceux qui rapportent d’après les gens du Livre ; et pourtant nous l’avons pris en faute » (al-Bukhârî 7361). La règle d’Ibn Kathîr s’applique : ce qui concorde avec le Coran et la Sunna est accepté, ce qui les contredit est rejeté, le reste ne fonde aucune croyance. Sont de cette catégorie, et ne doivent jamais être présentés comme hadiths : l’âge de la terre « sept mille ans », la description monstrueuse de Gog et Magog, les détails du Sufyânî et de l’Abqaʿ, l’ordre des « trois armées », la Dâbba « à tête de taureau », les « cent vingt ans après le soleil », la « nuit longue comme trois nuits ».

15.3 Les hadiths faibles ou forgés les plus cités

Récit Où il est rapporté Grade Verdict
« Il n’y a de Mahdî que ʿÎsâ fils de Maryam » Ibn Mâjah 4039, al-Ḥâkim Munkar (ad-Dhahabî, Ibn al-Qayyim, al-Albânî) : transmetteur inconnu Contredit par les hadiths ṣaḥîḥ ; rejeté
Les drapeaux noirs du Khurâsân, « rejoignez-les même en rampant sur la neige, car il y a le calife d’Allah, le Mahdî » Aḥmad, al-Ḥâkim, Ibn Mâjah 4084 Faible : ʿAlî ibn Zayd, Rishdîn ibn Saʿd ; la version par ʿAbd ar-Razzâq discutée ; « calife d’Allah » heurte le principe rappelé par Ibn Taymiyya On retient Muslim 2913 (calife généreux) et rien sur les drapeaux
« Des drapeaux noirs sortiront du Khurâsân et rien ne les arrêtera jusqu’à Îliyâ’ [Jérusalem] » at-Tirmidhî 2269, Aḥmad Faible (Rishdîn ibn Saʿd) ; at-Tirmidhî : gharîb Rejeté ; utilisé par la propagande abbasside dès 132 H
Le Sufyânî, tyran de Damas, qui combat le Mahdî Nuʿaym ibn Ḥammâd, al-Ḥâkim 4/520 Chaînes faibles et isrâ’îliyyât ; aucun marfûʿ établi Non établi ; les détails (nom, bataille de Qarqîsiyâ) sont inventés
« Un homme sortira d’au-delà du fleuve, nommé al-Ḥârith al-Ḥarrâth, précédé de Manṣûr, qui établira la famille de Muḥammad » Abû Dâwûd 4290 Faible (Hilâl ibn ʿAmr inconnu) Non établi
Le Mahdî reconnu par une éclipse de lune la première nuit de Ramaḍân et une éclipse de soleil au milieu du mois ad-Dâraquṭnî 2/65 Forgé : chaîne avec ʿAmr ibn Shamir et Jâbir al-Juʿfî, menteurs notoires ; parole attribuée à Muḥammad al-Bâqir, non au Prophète ﷺ Rejeté
« Le Mahdî viendra avec trois cent treize hommes, le nombre des gens de Badr » Nuʿaym, Abû Nuʿaym Faible / isrâ’îliyyât Non établi
« Le Mahdî régnera quarante ans » aṭ-Ṭabarânî Faible Contredit par « sept ans » (Abû Dâwûd 4285)
La bayʿa du Mahdî entre le Coin et la Station, l’armée engloutie à al-Baydâ’ Abû Dâwûd 4286 Chaîne faible (transmetteur inconnu) ; le khasf seul est dans al-Bukhârî 2118 Possible comme explication, non comme texte sûr
« La Grande Guerre, Constantinople et le Dajjâl en sept mois » / « six ans » Abû Dâwûd 4295-4296, at-Tirmidhî 2238 Faibles (Abû Bakr ibn Abî Maryam) malgré le ḥasan d’at-Tirmidhî On retient l’ordre (Muslim 2897), non les durées
« La prospérité de Jérusalem est la ruine de Yathrib… » Abû Dâwûd 4294 Faible Non établi
« Le Dajjâl sortira quand les gens oublieront de le mentionner et que les imams cesseront d’en parler sur les chaires » Aḥmad Faible Non établi, bien que le sens soit sage
L’âne du Dajjâl, « quarante coudées entre ses oreilles » Aḥmad, al-Ḥâkim Faible Non établi
ʿÎsâ enterré avec le Prophète ﷺ, marié, père de famille at-Tirmidhî 3617, Ibn al-Jawzî Faibles Non établi
« Le monde durera sept mille ans, et je suis dans le dernier millénaire » Ibn al-Jawzî (al-Mawḍûʿât), as-Suyûṭî Forgé Rejeté
« Cette communauté ne manquera pas d’un demi-jour » lu comme « cinq cents ans » Abû Dâwûd 4350 (ṣaḥîḥ) mal interprété Le hadith est authentique ; l’interprétation en « 500 ans » est fausse, l’histoire l’a prouvé Le texte est une consolation, non un compte
« Entre moi et l’Heure, mille cinq cents ans » Aucune source Inventé Rejeté
« Les juifs connaissaient l’année de la fin par les lettres isolées (alif-lâm-mîm…) » Ibn Isḥâq, Sîra, d’après al-Kalbî Chaîne très faible (al-Kalbî, menteur) Non établi ; Ibn Kathîr le cite pour le rejeter
« Le califat sur la voie prophétique » après la royauté tyrannique Aḥmad 18406 Ḥasan selon al-ʿIrâqî et al-Albânî, faible selon d’autres (Ḥabîb ibn Sâlim) Recevable ; mais le texte ne date rien et ne désigne aucun groupe ; plusieurs savants y voient ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz
« Vous conquerrez la ville d’Héraclius [Constantinople] d’abord, puis Rome » Aḥmad 6645, al-Ḥâkim Ṣaḥîḥ (ad-Dhahabî, al-Albânî, Silsila 4) Authentique ; ne date rien
« Douze califes, tous de Quraysh » al-Bukhârî 7222, Muslim 1821 Ṣaḥîḥ Authentique ; les savants (Ibn Ḥajar) y voient les califes sous lesquels l’islam fut puissant ; rien à voir avec les douze imams chiites

15.4 La datation et ses variantes

Toute date est à rejeter par principe (partie 3.4). Les variantes historiques :

  • « Cinq cents ans » : au VIᵉ siècle, certains tirèrent du hadith « cette communauté ne manquera pas d’un demi-jour » (Abû Dâwûd 4350) et du verset « un jour auprès de ton Seigneur est comme mille ans » une fin pour l’an 500 H. L’an 500 passa. Ibn al-Jawzî en fit un chapitre de réfutation.
  • « Mille ans » : au Xᵉ siècle, l’approche de l’an 1000 H suscita la même peur ; as-Suyûṭî écrivit al-Kashf ʿan mujâwazat hâdhihi-l-umma al-alf pour démontrer que la communauté dépasserait le millénaire, mais il s’avança jusqu’à estimer qu’elle ne dépasserait pas 1500 ans ; les savants postérieurs (al-Qârî, as-Saffârînî) ont rejeté cette estimation comme sans preuve, et il n’a jamais prétendu à la certitude.
  • « 1400 » : le tournant du siècle hégirien (1979) fut chargé d’attentes, exploitées par Juhaymân al-ʿUtaybî.
  • « 1500 », « 2030 », « 2050 » : les vidéos actuelles. Rien, dans aucun texte, ne fonde ces chiffres.

Il faut y ajouter la numérologie des lettres isolées, les « codes » du Coran, les « prophéties » de Nostradamus ou du calendrier maya convoquées par des musulmans : tout cela est de la divination, que la Ṭaḥâwiyya condamne dans la même phrase que celle où elle affirme les signes.

15.5 Les projections modernes : liste des erreurs courantes

  • Le Dajjâl comme système (la « civilisation occidentale », le dollar, la télévision, l’intelligence artificielle) : contredit la lecture unanime des Salafs ; le Dajjâl est un homme borgne que ʿÎsâ tue.
  • Gog et Magog déjà sortis (les Occidentaux, les Russes, les Chinois, les Britanniques) : contredit Muslim 2937 (ils sortent après le Dajjâl, sur révélation à ʿÎsâ, et meurent en une nuit).
  • L’Euphrate = pétrole / barrage : le hadith dit une montagne d’or visible sur laquelle on se bat.
  • Dâbiq = la guerre de Syrie ; « l’armée de Médine » = tel groupe armé : le hadith place la bataille après une alliance avec Rome contre un ennemi commun et une trêve trahie.
  • Le Mahdî identifié (tel prédicateur, tel chef) ; l’Imam caché ; le Mahdî « né à telle date ».
  • Les drapeaux noirs (talibans, Daech, al-Qâʿida) : hadiths faibles, et déjà épuisés par les Abbassides.
  • « Rûm » = la Russie, « Khurâsân » = tel pays : extrapolations sans texte.
  • Le « Yamânî », le « Khurâsânî », le « Sufyânî » : triade importée de la littérature chiite (an-Nuʿmânî, al-Ghayba) ou de Nuʿaym.
  • La Dâbba = un virus, un robot ; le soleil à l’Occident = inversion des pôles : réductions naturalistes de signes surnaturels.
  • L’Antéchrist chrétien et la « bête » de l’Apocalypse projetés sur le Dajjâl : les descriptions sont différentes, et l’eschatologie dispensationaliste américaine (Armageddon, enlèvement) n’a aucune autorité en islam.

La règle qui tranche toutes ces erreurs tient en une phrase d’Ibn Ḥajar : « Un signe se reconnaît quand il arrive. » Qui le reconnaît avant qu’il n’arrive parle sans savoir.

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16Les contemporains : apports utiles et dérives

Les contemporains n’ajoutent rien aux textes ; leur apport, quand il existe, est de trois ordres : la vérification des chaînes avec les outils modernes, la synthèse ordonnée de la matière dispersée chez les anciens, et la réfutation des négateurs. On les cite pour cela, et pour rien d’autre. En face, l’époque a produit des dérives nouvelles que les anciens ne pouvaient prévoir, et qu’il faut nommer.

16.1 Les auteurs qui ont servi

  • Ḥamûd at-Tuwayjirî (m. 1413 H), Itḥâf al-jamâʿa bimâ jâ’a fî-l-fitan wa-l-malâḥim wa-ashrâṭ as-sâʿa (3 volumes) : la collecte la plus large des textes, classés par thème, avec les jugements des anciens ; il manque parfois de sévérité sur les grades, mais tout y est.
  • Yûsuf al-Wâbil, Ashrâṭ as-sâʿa (thèse de l’Université Umm al-Qurâ, 1404 H) : l’ouvrage de référence des dernières décennies ; division mineurs/majeurs, chaque signe avec ses textes et son grade, réfutation des interprétations allégoriques, ordre d’apparition proposé avec prudence. C’est sa structure que suivent la plupart des cours sur le sujet.
  • ʿAbd al-Muḥsin al-ʿAbbâd, ʿAqîdat Ahl as-Sunna wa-l-athar fî-l-Mahdî al-muntaẓar (cours à l’Université islamique de Médine, 1388 H) puis ar-Radd ʿalâ man kadhdhaba bi-l-aḥâdîth aṣ-ṣaḥîḥa al-wârida fî-l-Mahdî (1400 H) : recension des Compagnons qui ont rapporté sur le Mahdî, des savants qui l’ont affirmé, et réponse point par point aux objections d’Ibn Khaldûn et des négateurs modernes.
  • Muḥammad Nâṣir ad-Dîn al-Albânî (m. 1420 H) : ses gradations, dispersées dans as-Silsila aṣ-ṣaḥîḥa et aḍ-ḍaʿîfa et dans ses Ṣaḥîḥ / Ḍaʿîf des Sunan, sont l’outil le plus utilisé pour trier ; il a aussi réuni les textes du Dajjâl et de ʿÎsâ dans Qiṣṣat al-Masîḥ ad-Dajjâl wa-nuzûl ʿÎsâ. On le cite comme vérificateur ; ses jugements sont contestés sur quelques hadiths (le hadith de Thawbân sur les drapeaux noirs, par exemple), et on donne alors les deux avis.
  • ʿAbd al-ʿAzîz ibn Bâz (m. 1420 H) : ses fatwas sur le Mahdî (« les hadiths sont mutawâtir en sens, et nier le Mahdî est une erreur ») et sur l’interdiction de désigner quiconque ; témoin direct de l’affaire Juhaymân.
  • ʿUmar Sulaymân al-Ashqar (m. 1433 H), al-Qiyâma aṣ-ṣughrâ et al-Yawm al-âkhir : exposé accessible, fidèle aux anciens, traduit en plusieurs langues.
  • Aḥmad Shâkir (m. 1377 H), dans son édition du Musnad, pour la réponse à Ibn Khaldûn ; Shuʿayb al-Arna’ûṭ pour les gradations du Musnad et des Sunan.
  • Hors de l’école athari, ʿAbd-Allâh al-Ghumârî (m. 1413 H) a écrit Ibrâz al-wahm al-maknûn min kalâm Ibn Khaldûn pour défendre le tawâtur des hadiths du Mahdî : l’accord des écoles sunnites sur ce point est total.

16.2 Les contemporains que l’on cite avec réserve

  • ʿAbd-Allâh ibn Zayd Âl Maḥmûd (juge au Qatar, m. 1417 H), Lâ Mahdî yuntaẓar baʿda-r-Rasûl khayr al-bashar (1980) : négation du Mahdî, réfutée par al-ʿAbbâd, at-Tuwayjirî et Ibn Bâz. On le cite pour l’exhaustivité du débat, non comme autorité.
  • Rashîd Riḍâ (m. 1935), dans Tafsîr al-Manâr, a mis en doute les hadiths de la descente de ʿÎsâ et du Mahdî sous l’influence rationaliste de Muḥammad ʿAbduh ; il s’est écarté sur ce point du consensus.
  • Muḥammad al-Ghazâlî (m. 1996), as-Sunna an-nabawiyya bayna ahl al-fiqh wa-ahl al-ḥadîth, a réduit certains signes à des symboles ; réfuté par Ṣâliḥ Âl ash-Shaykh et d’autres.

16.3 Les dérives contemporaines

1. La lecture symbolique globale. Un courant, dont la figure la plus connue en français est Imran Hosein (Jérusalem dans le Coran), fait du Dajjâl la « civilisation occidentale moderne », de Gog et Magog l’alliance anglo-américaine ou l’Occident, de Rûm la Russie orthodoxe, de la « guerre finale » un conflit géopolitique actuel, et lit les hadiths comme une clé de l’actualité. Cette méthode a les traits que les anciens condamnaient : ta’wîl du sens apparent, tanzîl des textes sur l’actualité avec certitude, mélange de hadiths faibles et de prophétie biblique. Ibn Ḥajar, al-Qurṭubî et Ibn Kathîr ont rejeté par avance la métaphore du Dajjâl ; le reste s’effondre avec elle.

2. L’eschatologie politique armée. Daech a érigé Dâbiq en lieu de la bataille finale, a nommé son magazine ainsi, et a lu la Malḥama dans sa propre guerre ; ses vidéos citaient Muslim 2897 en omettant la trêve avec Rome et l’alliance contre un ennemi commun qui précèdent la bataille. Juhaymân al-ʿUtaybî, en 1979, avait joué le même jeu avec le hadith d’Umm Salama. Hizb at-Taḥrîr fait du hadith « puis un califat sur la voie prophétique » un programme et une promesse datée. Dans chaque cas, le texte est réduit à ce qu’on veut y lire ; dans chaque cas, le sang a suivi.

3. La datation vidéo. « Le Mahdî en 2024 », « le Dajjâl avant 2050 », « 1500 », « les signes se réalisent à 90 % » : la rhétorique du compte à rebours. Elle contredit 7:187, elle crée la panique ou la lassitude, et elle expose l’islam au ridicule quand la date passe, comme pour les sectes millénaristes chrétiennes.

4. La vulgarisation du faible. La traduction et la diffusion du Kitâb al-Fitan de Nuʿaym sans ses chaînes, et la reprise en boucle du Sufyânî, du Yamânî, des trois armées, des drapeaux. Le public tient pour hadith ce qui est une parole de Kaʿb rapportée par un inconnu.

5. L’import chrétien. Les schémas dispensationalistes (Armageddon, enlèvement, Antéchrist, nombre de la bête, « reconstruction du Temple ») ont contaminé les discours musulmans, qui en reprennent la logique calendaire et la fixation sur Israël, alors que les textes islamiques situent les événements dans un autre ordre et sans date. Le Dajjâl n’est pas l’Antéchrist de Jean, la Dâbba n’est pas la bête de l’Apocalypse.

6. Le sensationnalisme numérique. Les chaînes qui produisent chaque semaine un « signe réalisé » : un gratte-ciel, une sécheresse, une mode, un tremblement de terre. Elles entretiennent une fausse familiarité avec le ghayb, et elles finissent par rendre inaudibles les vrais textes. Le Prophète ﷺ a dit de l’homme qui « se met à parler des affaires de tous » le mot ruwaybiḍa (partie 5.4) ; aucun domaine ne l’illustre mieux.

16.4 Ce que l’on doit retenir des contemporains

Trois services, rien de plus : les gradations (al-Albânî, al-Arna’ûṭ), la synthèse ordonnée (al-Wâbil, at-Tuwayjirî, al-Ashqar), la défense du consensus (al-ʿAbbâd, Ibn Bâz, al-Ghumârî). Toute idée nouvelle sur les signes, venue d’un contemporain et absente des anciens, est par définition suspecte : la Révélation est close depuis quatorze siècles, et ce qui n’a pas été compris des textes par Ibn ʿAbbâs, al-Ḥasan al-Baṣrî, al-Qurṭubî, Ibn Kathîr et Ibn Ḥajar n’a pas attendu une chaîne YouTube pour l’être.

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17Agir, non attendre : la croyance au Mahdî n’est pas une salle d’attente

Chez les Compagnons et les Salafs, la foi au Mahdî et aux signes n’a jamais dispensé d’un seul acte ; elle a été, à chaque fois, un ordre d’œuvrer davantage. Celui qui attend le Mahdî les bras croisés a transformé un article de foi en excuse, et il court un double risque : être de ceux qui remplissent la terre d’injustice avant qu’il ne la remplisse de justice, et ne pas le reconnaître s’il vient, faute d’avoir été de ceux qu’il rassemble. Cette partie réunit ce que le Coran, la Sunna, les Salafs et les savants anciens et contemporains disent contre la passivité messianique, et ce qu’ils demandent à la place.

17.1 Le Coran : Allah ne change pas un peuple qui ne se change pas

إِنَّ اللَّهَ لَا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا مَا بِأَنفُسِهِمْ

« Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même » (ar-Raʿd 13:11), et son pendant :

ذَٰلِكَ بِأَنَّ اللَّهَ لَمْ يَكُ مُغَيِّرًا نِّعْمَةً أَنْعَمَهَا عَلَىٰ قَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا مَا بِأَنفُسِهِمْ

(al-Anfâl 8:53). Les exégètes (aṭ-Ṭabarî, Ibn Kathîr) lisent les deux versets ensemble : la perte d’un bienfait vient d’un changement intérieur, et son retour aussi. Le Mahdî ne vient pas remplacer ce changement ; il en est l’aboutissement.

وَقُلِ اعْمَلُوا فَسَيَرَى اللَّهُ عَمَلَكُمْ وَرَسُولُهُ وَالْمُؤْمِنُونَ

« Dis : œuvrez, et Allah verra votre œuvre, ainsi que Son Messager et les croyants » (at-Tawba 9:105).

فَإِذَا قُضِيَتِ الصَّلَاةُ فَانتَشِرُوا فِي الْأَرْضِ وَابْتَغُوا مِن فَضْلِ اللَّهِ

« Quand la prière est achevée, dispersez-vous sur la terre et recherchez la grâce d’Allah » (al-Jumuʿa 62:10).

وَلَا تَهِنُوا وَلَا تَحْزَنُوا وَأَنتُمُ الْأَعْلَوْنَ إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ

« Ne faiblissez pas, ne vous affligez pas : vous êtes les plus hauts, si vous êtes croyants » (Âl ʿImrân 3:139).

وَلَا تُلْقُوا بِأَيْدِيكُمْ إِلَى التَّهْلُكَةِ

« Ne vous jetez pas de vos propres mains dans la perdition » (al-Baqara 2:195) : Abû Ayyûb al-Anṣârî, voyant un musulman se jeter seul sur les rangs byzantins à Constantinople et les gens crier « il se jette dans la perdition ! », expliqua que le verset était descendu à propos des Anṣâr qui, l’islam devenu fort, avaient voulu rester chez eux pour s’occuper de leurs biens : « la perdition, c’est de rester à la maison et d’abandonner l’effort » (Abû Dâwûd 2512, at-Tirmidhî 2972 ; ṣaḥîḥ). Le verset qu’on cite pour justifier la prudence est, dans la bouche de celui qui en connaissait la cause, une condamnation de l’inaction.

Et surtout le verset que les passifs invoquent :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا عَلَيْكُمْ أَنفُسَكُمْ ۖ لَا يَضُرُّكُم مَّن ضَلَّ إِذَا اهْتَدَيْتُمْ

« Ô vous qui croyez, occupez-vous de vous-mêmes ; celui qui s’égare ne vous nuira pas si vous êtes guidés » (al-Mâ’ida 5:105). Abû Bakr aṣ-Ṣiddîq monta en chaire pour en corriger la lecture :

أَيُّهَا النَّاسُ، إِنَّكُمْ تَقْرَءُونَ هَذِهِ الْآيَةَ وَتَضَعُونَهَا عَلَى غَيْرِ مَوَاضِعِهَا، وَإِنِّي سَمِعْتُ رَسُولَ اللَّهِ ﷺ يَقُولُ: إِنَّ النَّاسَ إِذَا رَأَوُا الظَّالِمَ فَلَمْ يَأْخُذُوا عَلَى يَدَيْهِ أَوْشَكَ أَنْ يَعُمَّهُمُ اللَّهُ بِعِقَابٍ مِنْهُ

« Ô gens, vous lisez ce verset et vous le placez là où il ne va pas. J’ai entendu le Messager d’Allah ﷺ dire : quand les gens voient l’injuste et ne lui retiennent pas la main, il est à craindre qu’Allah ne les enveloppe tous d’un châtiment » (Abû Dâwûd 4338, at-Tirmidhî 2168, Ibn Mâjah 4005 ; ṣaḥîḥ). C’est le premier calife, devant la première génération, qui interdit de faire du retrait une vertu.

17.2 La Sunna : le croyant fort, l’entrave du chameau, la main qui retient

الْمُؤْمِنُ الْقَوِيُّ خَيْرٌ وَأَحَبُّ إِلَى اللَّهِ مِنَ الْمُؤْمِنِ الضَّعِيفِ، وَفِي كُلٍّ خَيْرٌ، احْرِصْ عَلَى مَا يَنْفَعُكَ وَاسْتَعِنْ بِاللَّهِ وَلَا تَعْجَزْ، وَإِنْ أَصَابَكَ شَيْءٌ فَلَا تَقُلْ: لَوْ أَنِّي فَعَلْتُ كَانَ كَذَا وَكَذَا، وَلَكِنْ قُلْ: قَدَرُ اللَّهِ وَمَا شَاءَ فَعَلَ، فَإِنَّ لَوْ تَفْتَحُ عَمَلَ الشَّيْطَانِ

« Le croyant fort est meilleur et plus aimé d’Allah que le croyant faible, et en chacun il y a du bien. Attache-toi à ce qui t’est utile, demande l’aide d’Allah et ne faiblis pas. Si quelque chose t’atteint, ne dis pas : si j’avais fait ceci, il serait arrivé cela ; dis : c’est le décret d’Allah, et ce qu’Il veut, Il le fait ; car “si” ouvre l’œuvre de Satan » (Muslim 2664). An-Nawawî : la force visée est « la détermination dans les affaires de l’au-delà », et le hadith réunit en une phrase l’effort et la foi au décret : on agit d’abord, on s’en remet ensuite.

« اعْقِلْهَا وَتَوَكَّلْ » « Entrave-la, puis remets-t’en à Allah », dit le Prophète ﷺ à l’homme qui voulait laisser sa chamelle libre par confiance en Allah (at-Tirmidhî 2517 ; ḥasan).

مَنْ رَأَى مِنْكُمْ مُنْكَرًا فَلْيُغَيِّرْهُ بِيَدِهِ، فَإِنْ لَمْ يَسْتَطِعْ فَبِلِسَانِهِ، فَإِنْ لَمْ يَسْتَطِعْ فَبِقَلْبِهِ، وَذَلِكَ أَضْعَفُ الْإِيمَانِ

(Muslim 49).

أَفْضَلُ الْجِهَادِ كَلِمَةُ عَدْلٍ عِنْدَ سُلْطَانٍ جَائِرٍ

« Le meilleur jihad est une parole de justice devant un pouvoir injuste » (Abû Dâwûd 4344, at-Tirmidhî 2174 ; ṣaḥîḥ).

إِذَا رَأَيْتَ أُمَّتِي تَهَابُ أَنْ تَقُولَ لِلظَّالِمِ: يَا ظَالِمُ، فَقَدْ تُوُدِّعَ مِنْهُمْ

« Quand tu verras ma communauté craindre de dire à l’injuste : ô injuste, c’en est fini d’elle » (Aḥmad 6521, al-Ḥâkim ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî).

La parabole du navire :

مَثَلُ الْقَائِمِ عَلَى حُدُودِ اللَّهِ وَالْوَاقِعِ فِيهَا كَمَثَلِ قَوْمٍ اسْتَهَمُوا عَلَى سَفِينَةٍ، فَأَصَابَ بَعْضُهُمْ أَعْلَاهَا وَبَعْضُهُمْ أَسْفَلَهَا… فَإِنْ يَتْرُكُوهُمْ وَمَا أَرَادُوا هَلَكُوا جَمِيعًا، وَإِنْ أَخَذُوا عَلَى أَيْدِيهِمْ نَجَوْا وَنَجَوْا جَمِيعًا

« Celui qui fait respecter les limites d’Allah et celui qui les transgresse sont comme des gens qui ont tiré au sort leurs places sur un navire : les uns en haut, les autres en bas… Si [ceux d’en haut] les laissent faire [percer la coque], tous périssent ; s’ils leur retiennent la main, ils sont sauvés et tous avec eux » (al-Bukhârî 2493). Il n’y a pas, dans ce hadith, de place pour le spectateur.

Et le hadith qui décrit précisément la fin des temps en nommant sa cause :

يُوشِكُ الْأُمَمُ أَنْ تَدَاعَى عَلَيْكُمْ كَمَا تَدَاعَى الْأَكَلَةُ إِلَى قَصْعَتِهَا. فَقَالَ قَائِلٌ: وَمِنْ قِلَّةٍ نَحْنُ يَوْمَئِذٍ؟ قَالَ: بَلْ أَنْتُمْ يَوْمَئِذٍ كَثِيرٌ، وَلَكِنَّكُمْ غُثَاءٌ كَغُثَاءِ السَّيْلِ، وَلَيَنْزَعَنَّ اللَّهُ مِنْ صُدُورِ عَدُوِّكُمُ الْمَهَابَةَ مِنْكُمْ، وَلَيَقْذِفَنَّ اللَّهُ فِي قُلُوبِكُمُ الْوَهْنَ. فَقَالَ قَائِلٌ: يَا رَسُولَ اللَّهِ، وَمَا الْوَهْنُ؟ قَالَ: حُبُّ الدُّنْيَا وَكَرَاهِيَةُ الْمَوْتِ

« Les nations sont sur le point de s’inviter contre vous comme des convives autour d’un plat. — Serons-nous alors peu nombreux ? — Non, vous serez nombreux, mais comme l’écume du torrent ; Allah ôtera de la poitrine de vos ennemis la crainte de vous, et jettera dans vos cœurs le wahn. — Qu’est-ce que le wahn ? — L’amour de ce monde et la haine de la mort » (Abû Dâwûd 4297, Aḥmad 22397 ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî). Le Prophète ﷺ ne décrit pas une fatalité extérieure : il désigne un état du cœur, donc une chose sur laquelle chacun peut agir. Qui lit ce hadith comme une prophétie à subir l’a lu à l’envers.

الْعِبَادَةُ فِي الْهَرْجِ كَهِجْرَةٍ إِلَيَّ

« L’adoration au temps du trouble est comme une émigration vers moi » (Muslim 2948) ; et « plante ton palmier » (partie 14.1). Ibn ʿUmar transmettait le conseil du Prophète ﷺ :

إِذَا أَمْسَيْتَ فَلَا تَنْتَظِرِ الصَّبَاحَ، وَإِذَا أَصْبَحْتَ فَلَا تَنْتَظِرِ الْمَسَاءَ، وَخُذْ مِنْ صِحَّتِكَ لِمَرَضِكَ، وَمِنْ حَيَاتِكَ لِمَوْتِكَ

« Si tu es au soir, n’attends pas le matin ; si tu es au matin, n’attends pas le soir ; prends de ta santé pour ta maladie, et de ta vie pour ta mort » (al-Bukhârî 6416). Le verbe de la Sunna n’est jamais « attendre ».

17.3 Le Mahdî arrive dans une communauté déjà debout

Trois textes sûrs le montrent.

لَا تَزَالُ طَائِفَةٌ مِنْ أُمَّتِي يُقَاتِلُونَ عَلَى الْحَقِّ ظَاهِرِينَ إِلَى يَوْمِ الْقِيَامَةِ، فَيَنْزِلُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ، فَيَقُولُ أَمِيرُهُمْ: تَعَالَ صَلِّ لَنَا

(Muslim 156) : le groupe qui combat pour la vérité existe avant la descente de ʿÎsâ et avant son émir ; le Mahdî est l’émir d’une troupe déjà en marche, non le fondateur d’une troupe qui attendait.

فَيَخْرُجُ إِلَيْهِمْ جَيْشٌ مِنَ الْمَدِينَةِ مِنْ خِيَارِ أَهْلِ الْأَرْضِ يَوْمَئِذٍ

(Muslim 2897) : « les meilleurs de la terre en ce temps » ont été formés avant la bataille, par la science, la droiture et l’endurance ; on ne devient pas le meilleur de la terre le jour de la Malḥama. Et

يَمْلَأُ الْأَرْضَ قِسْطًا وَعَدْلًا كَمَا مُلِئَتْ ظُلْمًا وَجَوْرًا

(Abû Dâwûd 4282) : la terre « remplie d’injustice » n’est pas une condition à produire, c’est un constat sur ceux qui auront abdiqué. Lire ce hadith comme « il faut laisser l’injustice grandir pour hâter sa venue » est une inversion que nul savant n’a jamais soutenue ; Ibn Ḥajar, an-Nawawî et al-Qurṭubî commentent le mot ẓulm comme une description du monde que le Mahdî trouvera, jamais comme une étape à favoriser.

Ajoutons-y le hadith « Allah le rendra apte en une nuit » (partie 7.7) : puisque le Mahdî lui-même ne se prépare pas à être Mahdî, la seule préparation possible, pour lui comme pour nous, est d’être un musulman droit, instruit et utile le jour où Allah décide. Al-Albânî l’a écrit dans son commentaire des hadiths du Mahdî (as-Silsila aṣ-ṣaḥîḥa, sous le n° 1529) : la croyance au Mahdî ne signifie pas que les musulmans doivent s’asseoir et attendre ; au contraire, chaque musulman doit travailler à appliquer l’islam en lui-même et autour de lui pour être, s’il vit jusque-là, parmi ses soldats, et pour ne pas être, sinon, parmi ceux qui lui résisteront.

17.4 Les Salafs : « vous êtes des mutawâkilûn »

ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb rencontra des gens du Yémen qui voyageaient sans provisions en disant « nous nous en remettons à Allah ». Il leur dit :

أَنْتُمُ الْمُتَوَاكِلُونَ، إِنَّمَا الْمُتَوَكِّلُ الَّذِي يُلْقِي حَبَّهُ فِي الْأَرْضِ وَيَتَوَكَّلُ عَلَى اللَّهِ

« Vous êtes des mutawâkilûn [des gens qui se reposent sur les autres] ; celui qui s’en remet à Allah, c’est celui qui jette sa graine en terre puis s’en remet à Allah » (Ibn Abî-d-Dunyâ, at-Tawakkul ; cité par al-Ghazâlî dans l’Iḥyâ’ et par Ibn al-Jawzî). Le même ʿUmar : « Que nul d’entre vous ne reste assis sans chercher sa subsistance en disant : Seigneur, pourvois-moi ! alors qu’il sait que le ciel ne fait pleuvoir ni or ni argent » (al-Bayhaqî, Shuʿab al-îmân, mawqûf). Al-Ḥasan al-Baṣrî :

لَيْسَ الْإِيمَانُ بِالتَّمَنِّي وَلَا بِالتَّحَلِّي، وَلَكِنْ مَا وَقَرَ فِي الْقَلْبِ وَصَدَّقَهُ الْعَمَلُ

« La foi n’est ni souhait ni parure ; c’est ce qui s’ancre dans le cœur et que l’œuvre confirme » (rapporté comme parole d’al-Ḥasan ; la version marfûʿa est faible). Ibn Masʿûd :

إِنِّي لَأَكْرَهُ أَنْ أَرَى الرَّجُلَ فَارِغًا، لَا فِي عَمَلِ الدُّنْيَا وَلَا فِي عَمَلِ الْآخِرَةِ

« Je déteste voir un homme désœuvré, ni dans une œuvre de ce monde ni dans une œuvre de l’au-delà » (aṭ-Ṭabarânî, al-Kabîr, mawqûf). ʿAlî :

العِلْمُ يَهْتِفُ بِالعَمَلِ، فَإِنْ أَجَابَهُ وَإِلَّا ارْتَحَلَ

« Le savoir appelle l’œuvre ; si elle répond, il reste ; sinon, il s’en va » (al-Khaṭîb, Iqtiḍâ’ al-ʿilm al-ʿamal).

Les Compagnons qui avaient entendu de la bouche du Prophète ﷺ l’annonce du Dajjâl, de la fin du savoir et de la ruine de la communauté sont ceux-là mêmes qui ont fondé Kûfa et Baṣra, conquis la Perse, compilé le Coran, enseigné le fiqh et planté les palmeraies de Médine. Ils ont pris les signes comme un délai à mettre à profit, non comme une dispense.

17.5 Les savants anciens : le tawakkul n’est pas le tawâkul

Ibn al-Qayyim, Madârij as-sâlikîn (station du tawakkul) :

الِالْتِفَاتُ إِلَى الْأَسْبَابِ شِرْكٌ فِي التَّوْحِيدِ، وَمَحْوُ الْأَسْبَابِ أَنْ تَكُونَ أَسْبَابًا نَقْصٌ فِي الْعَقْلِ، وَالْإِعْرَاضُ عَنِ الْأَسْبَابِ بِالْكُلِّيَّةِ قَدْحٌ فِي الشَّرْعِ

« Se tourner vers les causes [en y mettant sa confiance] est une association dans l’unicité ; nier que les causes soient des causes est une déficience de la raison ; se détourner entièrement des causes est une atteinte à la Loi. » Et, à la station de l’espérance : la différence entre l’espérance (rajâ’) et le souhait (tamannî) est que le souhait s’accompagne de paresse et l’espérance de l’effort ; espérer le Mahdî sans œuvrer est donc un souhait, non une espérance.

Ibn al-Jawzî, Talbîs Iblîs (chapitre sur les ruses de Satan envers les soufis) : il consacre des pages à ceux qui abandonnent le travail, le commerce et la préparation en prétendant s’en remettre à Allah, et répond que « délaisser les causes au nom de la confiance en Allah est ignorance de la Loi », car le Prophète ﷺ a revêtu la cotte de mailles, creusé le fossé, emporté des provisions pour l’émigration et dit « entrave-la ».

Ibn Taymiyya, Minhâj as-Sunna (1/44), décrit ce que produit l’attente messianique érigée en doctrine : des chiites qui se tiennent à l’entrée du souterrain de Sâmarrâ’ avec une monture sellée en criant « ô notre maître, sors ! », et qui vivent dans une attente « sans profit ni en religion ni en ce monde ». Son argument vaut pour tout messianisme passif, sunnite compris : attendre un homme ne remplace aucune des obligations que la Loi fait peser sur chacun aujourd’hui.

Ibn Khaldûn, Muqaddima (fin du chapitre sur le Mahdî), observe en historien que ceux qui se sont levés au nom du Mahdî attendu sans force sociale réelle, « des esprits faibles parmi les gens de la retraite », ont tous péri, et que la rumeur de son arrivée imminente a surtout servi d’aliment aux imposteurs. Quelle que soit la valeur de sa critique des chaînes (partie 7.3), son observation sur les effets sociaux de l’attente est confirmée par toute l’histoire des faux Mahdîs (partie 7.5).

Al-Qurṭubî, dans at-Tadhkira, et Ibn Kathîr, dans an-Nihâya, ne concluent jamais un chapitre sur un signe par « attendez » ; ils concluent par un rappel de l’œuvre, de l’invocation et de l’attachement à la Sunna. Ibn Ḥajar ferme son exposé de l’ordre des signes par wa-Llâhu aʿlam et renvoie le lecteur aux hadiths de l’action.

17.6 Les contemporains

Ibn Bâz, dans ses fatwas sur le Mahdî, confirme les hadiths, interdit toute désignation et ajoute que le musulman n’a pas à suspendre ses œuvres, sa prédication ni sa réforme à la venue d’un homme ; il avait vu de ses yeux ce que produisait l’impatience messianique en 1979. ʿAbd al-Muḥsin al-ʿAbbâd conclut son traité en rappelant que la croyance au Mahdî est une croyance en l’invisible comme les autres, qui n’engage ni à chercher ni à attendre. Ibn ʿUthaymîn répétait que la foi au Mahdî est un article de croyance et non un programme, et que la communauté n’a pas à « vivre en salle d’attente ». Al-Albânî a été cité plus haut. Parmi les francophones, Anas Ahmed Lala (maison-islam.com) met en garde, en tête de ses articles sur la fin des temps, contre « la paranoïa ou l’angoisse par rapport à la venue future du faux Messie », fait du Mahdî l’unificateur d’efforts déjà vivants, et demande que la préparation spirituelle soit cultivée « pour elle-même », avec ou sans Dajjâl, et transmise aux enfants, car peu résisteront à la tentation.

17.7 Ce que l’attente passive produit

  1. Le fatalisme social. On laisse l’injustice, la corruption et l’ignorance s’installer « puisque la terre doit être remplie d’injustice ». C’est le contraire exact du hadith d’Abû Bakr (17.1) et du navire (17.2) : la communauté qui ne retient pas la main de l’injuste est châtiée avec lui, Mahdî ou non.
  2. La vulnérabilité aux imposteurs. Qui attend reconnaît le premier venu : Juhaymân en 1979, le Mahdî du Soudan, Aḥmad al-Ḥasan en Irak dans les années 2000 (« l’envoyé du Mahdî »), et les innombrables « Mahdîs de rêve » que les institutions religieuses démentent chaque année. L’attente crée l’offre.
  3. Le mépris du présent. Le Prophète ﷺ a planté, commercé, creusé, marié, enseigné, en sachant tout ce que ce dossier rapporte. Les Compagnons ont construit un monde après avoir appris qu’il finirait. L’attente passive est une forme de wahn : on aime trop ce monde pour y travailler et on craint trop la mort pour s’y préparer.

17.8 Ce que demandent les textes, concrètement

  • La science de la croyance. Le bouclier contre le Dajjâl est de connaître Allah : « votre Seigneur n’est pas borgne ». Apprendre la ʿaqîda est la première préparation aux signes.
  • La famille. Transmettre aux enfants la foi, le Coran, la sourate al-Kahf et l’invocation de la prière ; le « vous » du Prophète ﷺ s’adresse à chaque génération.
  • Le savoir et son application. Le premier signe continu est la disparition du savoir (partie 5.2) ; la première réponse est d’apprendre, d’enseigner et d’appliquer.
  • La réforme autour de soi. Être des « étrangers » au sens du hadith : « ceux qui réforment quand les gens corrompent » (at-Tirmidhî 2630, ḥasan). Ordonner le bien, interdire le mal, à la main, à la langue ou au cœur selon ce qu’on peut.
  • Le travail et l’économie. Jeter sa graine en terre, fuir l’usure dont « la poussière » touche tout le monde, bâtir sans orgueil.
  • La spiritualité. Le dhikr qui nourrira les croyants dans la disette (partie 9.13) se cultive dans l’abondance ; la prière, le jeûne, l’invocation contre le Dajjâl sont les armes données d’avance.
  • Le groupe. S’attacher à la communauté et à ses savants, fuir les factions, le takfîr et le messianisme armé : tout ce que les signes annoncent de pire est venu de ceux qui ont voulu hâter la fin.

La règle tient en une image prophétique : l’Heure peut survenir, et le croyant a dans la main une pousse de palmier. Il la plante.

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18Conclusion : l’attitude du musulman devant les signes

Le Prophète ﷺ n’a pas annoncé les signes pour qu’on les compte, mais pour qu’on les devance. Tout ce dossier se résume dans un hadith de Muslim (2947) : « Hâtez-vous d’agir avant six choses. » Voici, tirées des textes cités, les dix attitudes qui font la différence entre celui qui sait et celui qui s’agite.

  1. Croire sans détourner ni dater. Le Dajjâl est un homme, ʿÎsâ descendra en corps, le soleil se lèvera à l’Occident ; et nul ne sait quand. Qui enlève l’un de ces deux piliers (le réel ou le secret) s’écarte de la voie des Salafs.
  2. Œuvrer jusqu’à la dernière seconde. « Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient une pousse de palmier, qu’il la plante » (Aḥmad, ṣaḥîḥ). L’imminence de la fin est un motif d’action, non de paralysie. « L’adoration dans le temps du harj [le trouble] est comme une émigration vers moi » (Muslim 2948).
  3. Se protéger du Dajjâl dès maintenant. Apprendre par cœur les dix premiers versets de la sourate al-Kahf (Muslim 809), lire la sourate le vendredi (al-Ḥâkim, al-Bayhaqî ; ṣaḥîḥ selon al-Albânî), et ne jamais omettre, dans le tashahhud final, « اللَّهُمَّ إِنِّي أَعُوذُ بِكَ مِنْ عَذَابِ الْقَبْرِ، وَمِنْ عَذَابِ النَّارِ، وَمِنْ فِتْنَةِ الْمَحْيَا وَالْمَمَاتِ، وَمِنْ فِتْنَةِ الْمَسِيحِ الدَّجَّالِ » (al-Bukhârî 1377, Muslim 588).
  4. Connaître Allah pour ne pas prendre un borgne pour Dieu. La seule parade théologique contre le Dajjâl est la connaissance des attributs d’Allah : « votre Seigneur n’est pas borgne », « aucun de vous ne verra son Seigneur avant de mourir ». La ʿaqîda est une protection concrète.
  5. S’attacher au groupe et fuir les factions. Le testament du Prophète ﷺ à Ḥudhayfa : « Attache-toi au groupe des musulmans et à leur imam ; s’il n’y a ni groupe ni imam, écarte-toi de toutes les factions, dusses-tu mordre la racine d’un arbre » (al-Bukhârî 7084). Les signes de la fin ont servi de bannière à toutes les sectes ; qui les suit en est la première victime.
  6. Ne reconnaître personne avant ses signes. Ni Mahdî, ni Sufyânî, ni armée de Médine, ni drapeaux. « Un signe se reconnaît quand il arrive » (Ibn Ḥajar).
  7. Dire « Allah sait mieux ». Devant la fumée, Ibn Masʿûd a enseigné cette parole ; devant chaque vidéo qui « révèle » un signe, elle reste la seule réponse savante.
  8. Distinguer les sources. Les deux Ṣaḥîḥ d’abord, les Sunan et le Musnad avec leurs grades, al-Ḥâkim avec méfiance, Nuʿaym ibn Ḥammâd et Kaʿb comme de la littérature, non comme de la religion.
  9. Ne pas désespérer de la communauté. « Un groupe de ma communauté ne cessera de tenir la vérité, victorieux, jusqu’à l’ordre d’Allah » (al-Bukhârî 7311, Muslim 1920) ; « le bien demeurera dans ma communauté jusqu’au Jour de la Résurrection » ; « Allah suscite à cette communauté, à chaque siècle, qui lui renouvelle sa religion » (Abû Dâwûd 4291, ṣaḥîḥ). La fin est annoncée, mais le bien aussi.
  10. Se rappeler sa propre heure. « Votre affaire propre » (Muslim 2947) vient avant « l’affaire générale ». Pour chacun de nous, la fin des temps a une date : celle de sa mort. Anas : « Vous faites des choses plus fines que le cheveu, que nous comptions, au temps du Prophète ﷺ, parmi les grands péchés » (al-Bukhârî 6492). La vraie étude des signes conduit là.

Le Prophète ﷺ a dit :

بَدَأَ الْإِسْلَامُ غَرِيبًا وَسَيَعُودُ كَمَا بَدَأَ غَرِيبًا، فَطُوبَى لِلْغُرَبَاءِ

« L’islam a commencé étranger et redeviendra étranger comme il a commencé ; bienheureux les étrangers » (Muslim 145). Dans une version : « ceux qui réforment quand les gens corrompent » (at-Tirmidhî, ḥasan). Les signes de la fin ne sont pas un calendrier : ils sont la description du monde dans lequel ces étrangers devront tenir. C’est pour eux que ce dossier a été écrit.

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19Bibliographie commentée

Les ouvrages sont classés par ordre chronologique dans chaque catégorie. La colonne « Usage » dit pour quoi on les ouvre et avec quelle précaution.

19.1 Les sources premières

Ouvrage Auteur Usage
Ṣaḥîḥ al-Bukhârî, Kitâb al-fitan, Kitâb ar-riqâq, Kitâb aḥâdîth al-anbiyâ’ al-Bukhârî (m. 256 H) La base : tout ce qui y figure est reçu par consensus
Ṣaḥîḥ Muslim, Kitâb al-fitan wa-ashrâṭ as-sâʿa, Kitâb al-îmân Muslim (m. 261 H) Les hadiths longs (an-Nawwâs, Tamîm ad-Dârî, Ḥudhayfa ibn Asîd, al-Aʿmâq) y sont dans leur forme la plus complète
Sunan Abî Dâwûd, Kitâb al-Malâḥim, Kitâb al-Mahdî Abû Dâwûd (m. 275 H) Le seul recueil canonique avec un chapitre « du Mahdî » ; grades à vérifier un par un
Jâmiʿ at-Tirmidhî, Abwâb al-fitan at-Tirmidhî (m. 279 H) Avec les gradations de l’auteur, parfois indulgentes
Sunan Ibn Mâjah, Kitâb al-fitan Ibn Mâjah (m. 273 H) Contient beaucoup de faible ; ne pas citer sans grade
Musnad Aḥmad Aḥmad ibn Ḥanbal (m. 241 H) Avec les notes d’Aḥmad Shâkir et de Shuʿayb al-Arna’ûṭ
al-Mustadrak ʿalâ-ṣ-Ṣaḥîḥayn al-Ḥâkim (m. 405 H) Indulgent ; lire avec le Talkhîṣ d’ad-Dhahabî
al-Muṣannaf, Kitâb al-fitan Ibn Abî Shayba (m. 235 H) Beaucoup d’athar des Compagnons et Successeurs
as-Sunan al-wârida fî-l-fitan Abû ʿAmr ad-Dânî (m. 444 H) Recueil spécialisé, chaînes à vérifier
Kitâb al-Fitan Nuʿaym ibn Ḥammâd (m. 228 H) Source du faible et des isrâ’îliyyât ; à consulter pour savoir d’où vient un récit, jamais pour l’établir

19.2 Les commentaires et traités classiques

Ouvrage Auteur Usage
Jâmiʿ al-bayân (Tafsîr) aṭ-Ṭabarî (m. 310 H) Les lectures des Salafs sur 27:82, 44:10, 43:61, 4:159, 18:94-98, 47:18
at-Tadhkira fî aḥwâl al-mawtâ wa-umûr al-âkhira al-Qurṭubî (m. 671 H) Premier traité complet des signes ; mêle authentique et faible, mais l’auteur signale souvent la faiblesse
al-Minhâj (commentaire de Muslim) an-Nawawî (m. 676 H) Explication des hadiths longs, réconciliations, témoignage sur le feu de 654 H
an-Nihâya fî-l-fitan wa-l-malâḥim (deuxième partie d’al-Bidâya wa-n-nihâya) Ibn Kathîr (m. 774 H) Le modèle du tri : chaque récit avec son grade et son origine
Tafsîr al-Qur’ân al-ʿaẓîm Ibn Kathîr Sur les versets eschatologiques et sur le statut des isrâ’îliyyât
al-Manâr al-munîf fî-ṣ-ṣaḥîḥ wa-ḍ-ḍaʿîf Ibn Qayyim al-Jawziyya (m. 751 H) Chapitre sur le Mahdî, les quatre opinions, et la détection du forgé
Minhâj as-Sunna an-nabawiyya Ibn Taymiyya (m. 728 H) Sur le Mahdî sunnite contre l’Imam caché
Fatḥ al-Bârî, Kitâb al-fitan et Kitâb ar-riqâq Ibn Ḥajar al-ʿAsqalânî (m. 852 H) Les règles de lecture, l’ordre des signes, les réconciliations ; le texte le plus cité dans ce dossier
al-Qawl al-mukhtaṣar fî ʿalâmât al-Mahdî al-muntaẓar Ibn Ḥajar al-Haytamî (m. 974 H) Les signes qui permettent de reconnaître le Mahdî ; contient du faible
al-ʿUrf al-wardî fî akhbâr al-Mahdî ; al-Kashf ʿan mujâwazat hâdhihi-l-umma al-alf as-Suyûṭî (m. 911 H) Collecte sur le Mahdî ; l’estimation des 1500 ans est à rejeter
al-Ishâʿa li-ashrâṭ as-sâʿa al-Barzanjî (m. 1103 H) Le plus complet des traités tardifs ; aucun tri des grades
Lawâmiʿ al-anwâr al-bahiyya as-Saffârînî (m. 1188 H) Les signes dans un commentaire de credo ḥanbalite ; consensus sur le Mahdî
at-Tawḍîḥ fî tawâtur mâ jâ’a fî-l-muntaẓar wa-d-Dajjâl wa-l-Masîḥ ash-Shawkânî (m. 1250 H) Démonstration du tawâtur
al-Idhâʿa limâ kâna wa-mâ yakûnu bayna yaday as-sâʿa Ṣiddîq Ḥasan Khân (m. 1307 H) Synthèse d’ash-Shawkânî, plus sévère sur les chaînes
Naẓm al-mutanâthir min al-ḥadîth al-mutawâtir al-Kattânî (m. 1345 H) Liste des hadiths mutawâtir, dont Mahdî, Dajjâl, ʿÎsâ
al-ʿAqîda aṭ-Ṭaḥâwiyya et son commentaire par Ibn Abî-l-ʿIzz aṭ-Ṭaḥâwî (m. 321 H), Ibn Abî-l-ʿIzz (m. 792 H) Le statut dogmatique des signes

19.3 Les contemporains

Ouvrage Auteur Usage
Itḥâf al-jamâʿa bimâ jâ’a fî-l-fitan wa-l-malâḥim wa-ashrâṭ as-sâʿa Ḥamûd at-Tuwayjirî Collecte exhaustive
Ashrâṭ as-sâʿa Yûsuf al-Wâbil Synthèse de référence, structure de ce dossier
ʿAqîdat Ahl as-Sunna wa-l-athar fî-l-Mahdî al-muntaẓar ; ar-Radd ʿalâ man kadhdhaba… ʿAbd al-Muḥsin al-ʿAbbâd Défense du Mahdî, réponse aux négateurs
Silsilat al-aḥâdîth aṣ-ṣaḥîḥa / aḍ-ḍaʿîfa ; Qiṣṣat al-Masîḥ ad-Dajjâl al-Albânî Gradations
al-Qiyâma aṣ-ṣughrâ ; al-Yawm al-âkhir ʿUmar al-Ashqar Exposé accessible
Ibrâz al-wahm al-maknûn min kalâm Ibn Khaldûn ʿAbd-Allâh al-Ghumârî Réponse à Ibn Khaldûn depuis l’école ashʿarite

19.4 Pour le lecteur francophone

Il existe des traductions françaises d’an-Nihâya d’Ibn Kathîr, d’at-Tadhkira d’al-Qurṭubî, du Kitâb al-fitan des deux Ṣaḥîḥ (dans les traductions intégrales) et des ouvrages d’al-Ashqar. On les lira avec les grades indiqués ici, car les traductions reproduisent le faible comme l’authentique. On se méfiera des brochures et vidéos « signes de la fin des temps » sans références, et de tout ouvrage qui propose une date, un pays ou un homme.

Sur le web francophone, les articles d’Anas Ahmed Lala (La maison de l’islam, maison-islam.com) sont parmi les rares à citer les textes avec leurs numéros et leurs grades et à répéter « je ne sais pas » là où il faut ; l’auteur s’appuie sur les commentateurs classiques et sur l’école indienne (al-Kashmîrî, at-Taṣrîḥ bimâ tawâtara fî nuzûl al-Masîḥ ; Mufti Rafîʿ ʿUthmânî, ʿAlâmât-e qiyâmat). Quatre articles ont servi à ce dossier : Quel est le premier signe annonciateur de la fin du monde ?, Lorsqu’apparaîtra le Messie Trompeur, et que, par la suite, le Messie Jésus fils de Marie redescendra, La venue du Mahdî avant le retour de Jésus fils de Marie et Il y aura un temps, oui, qui viendra. On y lira avec intérêt la discussion des durées du règne du Mahdî et celle de la disette avant le Dajjâl ; on gardera à l’esprit que l’auteur avance plusieurs hypothèses personnelles, toujours signalées comme telles.

Ce dossier a été établi le 4 octobre 2026 ; les numérotations des hadiths suivent les éditions courantes (al-Bukhârî et Muslim selon Fu’âd ʿAbd al-Bâqî). Toute erreur signalée sera corrigée.

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Annexe ATableau synoptique des signes

Le tableau résume, pour chaque signe, le texte principal, son grade, son statut et le contresens le plus fréquent. Les statuts « accompli » et « en cours » sont ceux retenus par les savants cités dans le dossier, non des certitudes textuelles ; le lecteur se reportera à la partie indiquée.

Signe Partie Texte principal Grade Statut Contresens fréquent
Envoi du Prophète ﷺ 4.1 al-Bukhârî 6504, Muslim 867 ; Coran 47:18 Ṣaḥîḥ Accompli Lire « comme ces deux doigts » comme une durée calculable
Fente de la lune 4.2 Coran 54:1 ; al-Bukhârî 3636 Ṣaḥîḥ Accompli En faire un événement futur
Mort du Prophète ﷺ, Jérusalem, peste, abondance, fitna, trêve avec Rome 4.3 al-Bukhârî 3176 Ṣaḥîḥ Cinq accomplis, le sixième à venir Identifier la trêve à un traité actuel
Khawârij 4.8 al-Bukhârî 5058, Muslim 1064 Ṣaḥîḥ Accompli et continu Croire qu’ils ont disparu
Faux prophètes (« près de trente ») 4.11 al-Bukhârî 3609, Muslim 157 Ṣaḥîḥ En cours Compter les fous et les inconnus
Feu du Ḥijâz 4.13 al-Bukhârî 7118, Muslim 2902 Ṣaḥîḥ Accompli (654 H) L’attendre encore
L’esclave enfante sa maîtresse ; les bergers bâtissent 5.1 Muslim 8 Ṣaḥîḥ En cours En faire une preuve datée
Disparition du savoir, ignorance 5.2 al-Bukhârî 80, 100 Ṣaḥîḥ En cours Croire que l’imprimerie l’a démenti
Légalisation du vin, de la fornication, de la musique 5.3 al-Bukhârî 5590 Ṣaḥîḥ (lié par Ibn Ḥibbân) En cours Le juger faible à cause de la suspension
Le ruwaybiḍa 5.4 Ibn Mâjah 4036 Ḥasan En cours —
Contraction du temps 5.5 at-Tirmidhî 2332 Ṣaḥîḥ En cours Y voir seulement la vitesse des transports
Femmes vêtues-dévêtues, hommes au fouet 5.9 Muslim 2128 Ṣaḥîḥ En cours —
Euphrate et montagne d’or 6.1 al-Bukhârî 7119, Muslim 2894 Ṣaḥîḥ À venir Y lire le pétrole ou un barrage
Arabie redevenue prairies 6.2 Muslim 157 Ṣaḥîḥ À venir —
Grande Guerre (Malḥama) 6.5 Muslim 2897 ; Abû Dâwûd 4292 Ṣaḥîḥ À venir Y voir une guerre actuelle ; Dâbiq de Daech
Conquête de Constantinople 6.6 Muslim 2920 Ṣaḥîḥ À venir (1453 n’est pas celle-là) Citer le hadith « quel excellent émir » comme sûr
Chronologies (sept mois, six ans) 6.7 Abû Dâwûd 4295-4296 Faible — Les tenir pour établies
Mahdî 7 Abû Dâwûd 4282, 4285 ; Muslim 156, 2913 Ḥasan/Ṣaḥîḥ, mutawâtir en sens À venir Le désigner, le dater, l’attendre passivement
Dajjâl 9 Muslim 2937, al-Bukhârî 7131 Mutawâtir À venir (signe majeur) En faire un système ou une métaphore
Disette avant le Dajjâl 9.13 Ibn Mâjah 4077 ; Aḥmad 27579 Discuté À venir La tenir pour certaine dans ses détails
Descente de ʿÎsâ 10 al-Bukhârî 3448, Muslim 155, 2937 Mutawâtir À venir (signe majeur) Descente « spirituelle » ; mort au Cachemire
Gog et Magog 11 Coran 18:94-98, 21:96 ; Muslim 2937 Mutawâtir À venir (signe majeur) Les identifier à un peuple actuel ; « déjà sortis »
Bête de la terre 12.1 Coran 27:82 ; Muslim 2941 Ṣaḥîḥ (descriptions : faibles) À venir (signe majeur) La décrire ; la confondre avec al-Jassâsa
Soleil à l’Occident 12.2 Coran 6:158 ; al-Bukhârî 4635, Muslim 157 Ṣaḥîḥ À venir (signe majeur) Inversion des pôles, « prévu par la NASA »
Fumée 12.3 Coran 44:10 ; Muslim 2901 Ṣaḥîḥ (divergence Ibn Masʿûd / Ibn ʿAbbâs) À venir selon la majorité Effacer la divergence
Trois effondrements 13.1 Muslim 2901 Ṣaḥîḥ À venir (signe majeur) Les identifier à un séisme récent
Feu du Yémen 13.2 Muslim 2901 ; at-Tirmidhî 2217 Ṣaḥîḥ À venir (dernier signe) Le confondre avec le feu du Ḥijâz
Destruction de la Kaʿba 13.3 al-Bukhârî 1591, Muslim 2909 Ṣaḥîḥ À venir, après Gog et Magog Y voir Abraha ou les Qarmates
Retrait du Coran, vent doux 13.4-13.5 Ibn Mâjah 4049 ; Muslim 117, 2937 Ṣaḥîḥ À venir —
Drapeaux noirs, Sufyânî, éclipses, 313 hommes 15.3 Aḥmad, Nuʿaym ibn Ḥammâd, ad-Dâraquṭnî Faible ou forgé — Les citer comme hadiths
Toute date (500, 1000, 1500…) 15.4 Aucun texte — — En proposer une

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Annexe BGlossaire

  • Âḥâd : hadith transmis par un nombre limité de chaînes ; fonde la croyance s’il est authentique, selon Ahl as-Sunna.
  • ʿAlâmât / ashrâṭ / amârât as-sâʿa : les signes de l’Heure, trois mots pour une même chose.
  • ʿAqîda : la croyance ; les signes majeurs en font partie.
  • Athar : parole d’un Compagnon ou d’un Successeur ; n’a pas le statut d’un hadith prophétique, sauf quand elle porte sur l’invisible (marfûʿ ḥukman).
  • Dajjâl : « le trompeur » ; au singulier défini, le faux Messie de la fin des temps.
  • Ḍaʿîf : faible ; ne fonde rien seul.
  • Dukhân : la fumée, signe majeur.
  • Fitna (pl. fitan) : épreuve, trouble, discorde ; les chapitres des recueils sur la fin des temps s’intitulent Kitâb al-fitan.
  • Ghayb : l’invisible, ce que seule la Révélation fait connaître ; la date de l’Heure en relève absolument.
  • Harj : le meurtre généralisé, selon l’explication du Prophète ﷺ lui-même.
  • Ḥasan : bon ; recevable en croyance et en pratique.
  • Isrâ’îliyyât : récits venus des gens du Livre, à trier selon la règle d’Ibn Kathîr.
  • Jassâsa : la bête-espionne de l’île du hadith de Tamîm ; à ne pas confondre avec la Dâbba.
  • Khasf : effondrement, engloutissement par la terre.
  • Malḥama (pl. malâḥim) : grande bataille ; al-Malḥama al-kubrâ, la Grande Guerre contre les Romains.
  • Marfûʿ / mawqûf : remonté jusqu’au Prophète ﷺ / arrêté à un Compagnon.
  • Masîḥ : Messie ; titre de ʿÎsâ et, par antithèse, du Dajjâl.
  • Mawḍûʿ : forgé ; interdit de le rapporter sans le dire.
  • Munkar : récit d’un transmetteur faible qui contredit les transmetteurs fiables.
  • Mutawâtir : transmis par tant de voies que la collusion est impossible ; donne la certitude.
  • Rûm : les Romains, c’est-à-dire les Byzantins puis, par extension chez les savants, les peuples chrétiens d’Europe ; jamais un État précis.
  • Ruwaybiḍa : l’homme insignifiant qui parle des affaires de tous.
  • Ṣaḥîḥ : authentique.
  • Tawâkul : fausse confiance en Allah qui délaisse les causes ; opposé au tawakkul véritable.
  • Tawâtur : voir mutawâtir.
  • Wahn : « l’amour de ce monde et la haine de la mort » ; la cause intérieure de l’affaiblissement de la communauté selon le hadith.
  • Ẓâhir : sens apparent d’un texte, retenu tant qu’aucune preuve n’impose une autre lecture.

Et Allah est le plus savant.

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