La zakat sur l’argent : À qui la donner — Fiche de calcul : un exemple complet — Questions fréquentes et erreurs courantes

L’argent en islam · La zakat sur l’argent · Chapitre 4 sur 5

À qui la donner

Le Coran a fixé lui-même les bénéficiaires, et c’est le seul impôt de l’histoire dont les destinataires sont nommés dans un texte sacré : « Les aumônes ne sont destinées qu’aux pauvres, aux indigents, à ceux qui y travaillent, à ceux dont les cœurs sont à gagner, à l’affranchissement des esclaves, aux endettés, dans le sentier d’Allah, et au voyageur : c’est un décret d’Allah » (9:60). Quand un homme demanda au Prophète ﷺ une part de la zakat, il répondit : « Allah n’a confié la répartition des aumônes ni à un prophète ni à un autre ; Il l’a fixée Lui-même en huit parts » (Abû Dâwûd 1630).

Les huit catégories, en France.

Catégorie Qui, aujourd’hui Remarque
Les pauvres (fuqarâ’) et les indigents (masâkîn) Celui dont les revenus ne couvrent pas les besoins de base de sa famille (logement, nourriture, vêtement, soins) ; l’étudiant sans ressources ; la famille monoparentale ; le travailleur précaire Les deux premières catégories et les plus importantes ; on peut donner de quoi couvrir une année de besoins, ou de quoi acquérir un outil de travail qui rend indépendant (avis de la majorité, suivi par les contemporains)
Ceux qui y travaillent (ʿâmilîn) Les collecteurs désignés par l’autorité ; par extension, pour beaucoup de contemporains, les associations qui collectent et distribuent, pour leurs frais réels et modestes Divergence : certains réservent cette part à l’État ; une association qui prélève 10 % pour ses frais doit le dire
Ceux dont les cœurs sont à gagner (mu’allafa qulûbuhum) Le nouveau converti fragile, celui qu’une aide rapproche de l’islam ou éloigne de la nuisance Pour la majorité, cette part existe toujours ; ʿUmar l’avait suspendue par jugement de circonstance, non abrogée
L’affranchissement des esclaves (riqâb) Sans objet en France ; certains contemporains y rangent le rachat de prisonniers et la libération des victimes de traite Marginal
Les endettés (ghârimîn) Celui qui ne peut pas payer une dette contractée pour un besoin licite ; le surendetté ; celui qui s’est repenti d’un crédit à intérêt et veut en solder le capital On paie la dette, pas les intérêts ; les savants admettent qu’on aide le repenti à sortir du ribâ
Dans le sentier d’Allah (fî sabîlillâh) Pour les quatre écoles : le combattant volontaire sans solde Divergence contemporaine ci-dessous
Le voyageur (ibn as-sabîl) Le voyageur démuni loin de chez lui, même riche dans son pays ; le réfugié, l’étudiant étranger coupé de ses ressources De quoi rentrer ou tenir

La mosquée, l’école, la daʿwa : la divergence sur « fî sabîlillâh ». Les quatre écoles et la Lajna (fatwa 10/36 et suivantes) limitent cette catégorie au jihad et refusent que la zakat serve à construire une mosquée, une école, un puits ou à imprimer des livres : la zakat doit être remise en propriété (tamlîk) à une personne qui en a besoin, non investie dans un bien collectif, aussi utile soit-il (islamqa, catégorie zakat). Un courant contemporain, de Rashîd Riḍâ et Maḥmûd Shaltût à al-Qaraḍâwî, élargit « le sentier d’Allah » à tout ce qui défend et transmet l’islam, surtout en pays où les musulmans sont minoritaires et n’ont pas d’État pour financer leurs institutions ; sur cette base, des associations en Europe acceptent la zakat pour des mosquées et des écoles. Ce qui est clair : la zakat va d’abord aux pauvres, qui sont nommés en premier et qui ne manquent pas ; la mosquée se construit avec la sadaqa, dont la récompense est immense (« Quiconque bâtit une mosquée pour Allah, Allah lui bâtit une maison au Paradis », al-Bukhârî 450). Celui qui suit l’avis élargi n’est pas condamnable, mais il prend sur la part des pauvres pour une dépense que d’autres fonds peuvent couvrir.

Ceux à qui on ne peut pas la donner.

  • Ses parents, grands-parents, enfants, petits-enfants, et pour le mari son épouse : leur entretien vous incombe déjà ; leur donner la zakat, c’est se payer soi-même. La femme peut en revanche donner sa zakat à son mari pauvre pour la majorité, d’après le hadith de Zaynab, femme d’Ibn Masʿûd (al-Bukhârî 1466).
  • Les descendants de Hâshim (Banû Hâshim), par respect : « la zakat est la souillure des gens, elle n’est licite ni à Muḥammad ni à la famille de Muḥammad » (Muslim 1072).
  • Le riche et celui qui peut travailler et ne le veut pas : « elle n’est licite ni au riche ni à celui qui est valide et capable de gagner » (Abû Dâwûd 1633, an-Nasâ’î 2598).
  • Le non-musulman, pour les quatre écoles, hormis la catégorie des cœurs à gagner ; la sadaqa, elle, peut aller à tout être vivant, le Coran loue ceux qui nourrissent « le pauvre, l’orphelin et le prisonnier » (76:8) sans condition de foi.

Ceux à qui il est meilleur de la donner. Les proches qui ne sont pas à votre charge : frères et sœurs, oncles et tantes, neveux, cousins, beaux-parents, s’ils sont pauvres. « L’aumône au pauvre est une aumône ; au proche, elle est deux : une aumône et un lien » (at-Tirmidhî 658). Puis les voisins, puis les pauvres de sa ville. Le Prophète ﷺ a dit à Muʿâdh, envoyé au Yémen, que la zakat est « prise à leurs riches et rendue à leurs pauvres » (al-Bukhârî 1395) : la priorité est locale. Transférer la zakat à l’étranger est permis quand le besoin y est plus grand ou quand on y a des proches dans le besoin (Lajna, Ibn Bâz), et c’est le cas de beaucoup de familles de France ; mais celui qui envoie tout au pays en ignorant le pauvre de sa rue a inversé l’ordre.

Les associations. Donner sa zakat à une association qui la distribue est une délégation (wakâla), licite et souvent plus efficace que la distribution individuelle, à quatre conditions : que l’association soit fiable ; qu’elle distribue aux catégories du verset, à des personnes, et non à des bâtiments ou à des projets sauf pour ceux qui suivent l’avis élargi ; qu’elle ne garde pour ses frais qu’une part modeste et annoncée ; et que vous ayez formé l’intention de la zakat au moment de donner. La responsabilité du donateur s’arrête à un choix raisonnable ; celle de l’association commence là.

La zakat al-fiṭr. Elle n’est pas une zakat sur l’argent mais sur la personne : un ṣâʿ de nourriture courante (environ 2,5 à 3 kilos de blé, de riz ou de dattes) par membre du foyer, enfants compris, due par le chef de famille avant la prière de l’Aïd al-Fiṭr. La majorité exige qu’elle soit donnée en nourriture ; les hanafites et beaucoup de contemporains admettent sa valeur en argent (en France, les mosquées fixent chaque année un montant de l’ordre de 7 à 10 euros) quand c’est plus utile au pauvre. Elle va aux pauvres et aux indigents d’abord.

Fiche de calcul : un exemple complet

Une famille de France, à la date de zakat qu’elle a fixée au 1er Ramadan. Le mari est salarié, la femme auto-entrepreneuse ; ils ont un crédit immobilier (qu’ils regrettent), une épargne, de l’or, un petit portefeuille, et ils ont prêté de l’argent à un cousin.

Ligne Montant (euros) Zakatable ? Retenu
Compte courant du mari 2 400 Oui 2 400
Compte courant de la femme 1 100 Oui 1 100
Livret A (capital, hors intérêts) 9 000 Oui 9 000
Intérêts du livret A de l’année 220 Non : à sortir entièrement, à part 0
Espèces à la maison 600 Oui 600
Or de la femme : 120 g portés (avis prudent) 120 g × 125 €/g ≈ 15 000 Oui (avis d’Ibn Bâz, de la Lajna, hanafite) 15 000
Portefeuille d’actions et d’ETF conformes 6 500 (valeur du jour) Oui, valeur de marché 6 500
Stock de marchandises de la femme (prix de vente) 1 800 Oui 1 800
Matériel professionnel de la femme 4 000 Non : immobilisation 0
Prêt au cousin, solvable, remboursé par mensualités 2 000 restant dû Oui : dette sûre 2 000
Plan d’épargne entreprise bloqué (participation) 3 200 Non avant déblocage (avis Lajna) 0
Voiture, meubles, logement — Non : biens d’usage 0
Total des avoirs zakatables 38 400
Moins : échéances du crédit immobilier des 12 prochains mois (règle AAOIFI) 12 × 950 = 11 400 Déductible (avis AAOIFI) ; non déductible pour Ibn ʿUthaymîn sauf l’échéance immédiate − 11 400
Moins : facture d’impôt exigible le mois prochain 900 Déductible (dette exigible) − 900
Base de zakat 26 100
Zakat due (2,5 %) 652,50
À sortir en plus, hors zakat : intérêts du livret 220

Avec l’avis d’Ibn ʿUthaymîn (pas de déduction du crédit, seulement de la facture exigible), la base serait de 37 500 euros et la zakat de 937,50 euros. Avec l’avis malikite et shafiite sur les bijoux portés (exemptés), la base serait de 11 100 euros (règle AAOIFI) et la zakat de 277,50 euros. La famille choisit un avis et s’y tient d’une année sur l’autre ; le tableau montre que, selon les avis suivis, la zakat varie du simple au triple, et que le choix le plus sûr pour le pilier est aussi le plus généreux.

Ce que fait la famille ensuite.

  1. Elle verse 652,50 euros (ou 937,50) avec l’intention de la zakat : une partie à une sœur du mari sans emploi, une partie à un étudiant de la mosquée, le reste à une association de distribution qu’elle connaît.
  2. Elle verse les 220 euros d’intérêts à une œuvre, sans intention de récompense, et clôture le livret.
  3. Elle note la date, le total et les destinataires dans un carnet : l’année prochaine, la fiche sera plus rapide à remplir, et si l’un des deux meurt, les héritiers sauront que la zakat était à jour, car une zakat non payée est une dette envers Allah qui se prélève sur l’héritage avant le partage.

La méthode en cinq lignes, pour tout le monde.

  1. Choisir une date hégirienne et la garder.
  2. Ce jour-là, additionner : comptes, espèces, or et argent, titres, stock, créances sûres.
  3. Retirer les dettes exigibles dans l’année (au plus) et les intérêts perçus (à sortir à part).
  4. Si le reste atteint le niṣâb (en retenant l’argent : 1 200 à 1 500 euros en 2026), multiplier par 0,025.
  5. Donner, avec l’intention, aux catégories du verset, les proches pauvres d’abord.

Questions fréquentes et erreurs courantes

« Je donne régulièrement aux pauvres, ça compte comme zakat ? » Non, sauf si vous avez formé l’intention de la zakat au moment de donner et que le montant annuel atteint ce qui est dû. La zakat exige l’intention (niyya), comme la prière ; la sadaqa donnée sans cette intention est une sadaqa, récompensée comme telle, mais la zakat reste due. On peut en revanche former l’intention de zakat sur des dons répartis dans l’année, en les comptant.

« Je paie des impôts, c’est déjà beaucoup. » L’impôt ne remplace pas la zakat et ne s’en déduit pas ; aucune école, aucun savant reconnu ne dit le contraire. Ce sont deux obligations de nature différente.

« Je dois la zakat sur ma maison et ma voiture ? » Non, jamais, quelle que soit leur valeur, tant que vous les utilisez. Une seconde maison louée : non plus, seulement sur les loyers épargnés. Une maison achetée pour la revendre : oui, sur sa valeur.

« Ma femme a beaucoup d’or, mais c’est pour les mariages. » Si vous suivez l’école malikite ou shafiite, pas de zakat sur l’or porté ; si vous suivez l’avis d’Ibn Bâz et de la Lajna, zakat sur tout l’or dès 85 grammes. L’or gardé au coffre « pour les filles » et jamais porté est zakatable pour tout le monde.

« Je paie en Ramadan, mais j’ai atteint le niṣâb en Shaʿbân. » Aucun problème : vous payez en avance de quelques semaines, ce qui est permis. L’inverse (atteindre le niṣâb en Muḥarram et attendre Ramadan) est un retard de huit mois, qui n’est pas permis sans motif ; dans ce cas, on paie à la date anniversaire, et l’on peut ensuite décaler sa date vers Ramadan en payant un peu plus tôt l’année suivante.

« Je peux payer en plusieurs fois ? » Une fois la zakat due, elle se paie sans retard ; on peut l’étaler sur quelques semaines si l’on n’a pas la somme liquide (l’or de la femme, par exemple), mais non la reporter d’une année. On peut aussi la payer d’avance, par mensualités, au cours de l’année, en régularisant à la date.

« Je peux donner la zakat à mon frère qui a un crédit ? » Oui, s’il est pauvre, ou s’il est endetté au point de ne pas pouvoir payer, pour solder le capital de sa dette ; pas pour qu’il continue à payer des intérêts confortablement. Un frère qui gagne bien sa vie et a choisi un crédit pour une voiture n’est pas un ghârim au sens du verset.

« Je peux donner la zakat à la mosquée ? » Pour les quatre écoles et la Lajna, non : la mosquée n’est pas une des huit catégories, et elle reçoit la sadaqa. Pour un courant contemporain, oui, au titre du « sentier d’Allah ». Donnez votre zakat aux pauvres et votre sadaqa à la mosquée, et la question ne se pose plus.

« J’ai des dettes, je ne paie rien ? » Si vous avez de l’argent devant vous, vous payez dessus, en déduisant au plus les échéances de l’année. L’exonération totale du débiteur est un avis classique mais, avec les crédits modernes, il mènerait à ce que presque aucun propriétaire ne paie jamais la zakat.

« Je n’ai jamais payé, par où commencer ? » Par l’année où vous avez su que c’était obligatoire et où vous aviez le niṣâb. Pour chaque année depuis, estimez ce que vous aviez à une date fixe et payez 2,5 % ; faites-le sans angoisse, par étapes si la somme est lourde, et demandez pardon. Allah est plus content de celui qui régularise que de celui qui, par peur du montant, ne commence jamais.

« Et si je donne plus de 2,5 % ? » Le surplus est une sadaqa, bénie. « Celui qui prête à Allah un beau prêt, Il le lui multipliera » (2:245). Mais on ne retranche pas du 2,5 % ce qu’on a donné en plus l’année d’avant.

« Je peux donner en nature ? » La zakat sur l’argent se donne en argent, ou en biens de valeur équivalente si c’est plus utile au pauvre (des courses, un loyer payé directement, un outil de travail), ce que les hanafites et beaucoup de contemporains admettent ; on évite de donner ce dont on veut se débarrasser.

« Quelqu’un doit vérifier ? » Personne en France ; la zakat est entre vous et Allah. C’est exactement pour cela qu’il faut la calculer avec soin : le seul contrôleur est Celui qui voit tout.

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