L’argent en islam · Les vendeurs de rêve · Chapitre 4 sur 7
La sagesse derrière l’interdit
Le Coran ne s’est pas contenté d’interdire le jeu d’argent : il en a donné les causes. Les savants les ont décrites avec précision, bien avant les études d’aujourd’hui : le perdant qui revient pour se refaire, le cœur pris, les liens brisés.
Le joueur qui misait sa famille
« À l’époque antéislamique, l’homme misait sa famille et ses biens ; celui des deux qui battait l’autre emportait sa famille et ses biens. » Ainsi Ibn ʿAbbās décrivait-il le maysir (aṭ-Ṭabarī, Jāmiʿ al-bayān, 4/324, n° 4121). Cette parole passe par ʿAlī b. Abī Ṭalḥa, qui, selon Ibn Ḥajar (m. 852 H), « a rapporté d’Ibn ʿAbbās sans l’avoir vu » (Taqrīb at-tahdhīb, n° 4754). Un maillon manque donc entre eux, ce qui la rend faible à elle seule ; mais d’autres Salaf disent la même chose (voir « Le jugement »). Qatāda décrit la même scène, du côté du perdant :
كان الرجل في الجاهلية يقامر على أهله وماله، يقعد حزينا سليبا ينظر إلى ماله في يد غيره، وكانت تورث بينهم العداوة والبغضاء فنهى الله عز وجل عن تلك
« À l’époque antéislamique, l’homme jouait sa famille et ses biens ; il restait assis, triste et dépouillé, à regarder son bien entre les mains d’un autre ; et cela faisait naître entre eux l’hostilité et la haine. Allah l’a donc interdit. » (Ibn Abī d-Dunyā, Dhamm al-malāhī, chapitre du jeu d’argent, p. 88)
Ibn Abī d-Dunyā (m. 281 H) rapporte cette parole avec sa chaîne de transmetteurs jusqu’à Qatāda ; aucun savant classique n’a été trouvé qui juge cette chaîne. C’est la parole d’un Successeur, de la génération qui suit les Compagnons, et non un hadith du Prophète ﷺ.
Les deux causes du verset
Le verset cité dans « Le jugement » (5:91) donne lui-même deux causes : le jeu jette « l’hostilité et la haine », et il détourne « du rappel d’Allah et de la prière ». Aṭ-Ṭabarī commente : le Diable « vous l’embellit », voulant « que votre affaire soit dispersée après qu’Allah vous a unis par la foi et rassemblés par la fraternité de l’islam ». Il ajoute que le rappel d’Allah est ce « par lequel votre vie d’ici-bas et votre au-delà sont dans le bien » (Jāmiʿ al-bayān, 10/565).
Al-Qurṭubī explique d’où vient la haine : « Le jeu d’argent fait naître l’hostilité et la haine, parce que c’est manger le bien d’autrui par le faux. » Quant à l’« utilité » que le Coran lui reconnaît, c’est que « la chose parvienne à l’homme par le jeu, sans peine ni fatigue » (al-Jāmiʿ, 3/57). C’est exactement le rêve vendu aujourd’hui. Ar-Rāzī (m. 606 H) rapporte de Muqātil, sans chaîne, que le mot maysir viendrait de yusr, la facilité : « prendre le bien d’un homme avec facilité et aisance, sans peine ni fatigue ». Il note lui-même que le perdant, « lorsque l’autre a pris son bien gratuitement, le hait profondément » (Mafātīḥ al-ghayb, 6/400-401). Ibn Taymiyya résume : « la rivalité sans utilité et la prise d’un bien sans droit produisent cela dans les âmes » (Majmūʿ al-fatāwā, 29/46).
Sur la seconde cause, al-Qurṭubī écrit : « Tout divertissement dont le peu appelle le beaucoup, qui jette l’hostilité et la haine entre ceux qui s’y attachent, et qui détourne du rappel d’Allah et de la prière, est comme boire le vin. » Et encore : « le commencement du jeu engendre l’insouciance, et cette insouciance qui s’empare du cœur tient lieu d’ivresse » (6/291). Il cite al-Qāsim b. Muḥammad (m. 106 H) : « Tout ce qui détourne du rappel d’Allah et de la prière est maysir » (6/292). Le jeu enivre sans boisson.
Le perdant qui revient
Ar-Rāzī décrit l’engrenage, du premier échec à la ruine :
لأن من صار مغلوبا في القمار مرة دعاه ذلك إلى اللجاج فيه عن رجاء أنه ربما صار غالبا فيه، وقد يتفق أن لا يحصل له ذلك إلى أن لا يبقى له شيء من المال، وإلى أن يقامر على لحيته وأهله وولده، ولا شك أنه بعد ذلك يبقى فقيرا مسكينا ويصير من أعدى الأعداء لأولئك الذين كانوا غالبين له
« Celui qui a perdu une fois au jeu est poussé à s’y obstiner, dans l’espoir de finir par gagner ; et il peut arriver qu’il ne gagne pas, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien, et qu’il en vienne à miser sa barbe, sa famille et ses enfants. Il reste alors, sans aucun doute, pauvre et misérable, et devient le pire ennemi de ceux qui l’ont battu. » (Mafātīḥ al-ghayb, 12/424)
Le gagnant n’est pas épargné : « son absorption dans le plaisir de la victoire l’empêche de penser à quoi que ce soit d’autre » (12/425). Perdant ou gagnant, le cœur est pris.
Deux maux réunis
On a vu dans « Le jugement » qu’Ibn Taymiyya tenait l’usure pour plus grave que le jeu, parce qu’elle frappe à coup sûr. Il précise ailleurs que le maysir porte deux maux distincts, et que leur réunion dépasse l’usure :
فتبين أن الميسر اشتمل على مفسدتين: مفسدة في المال. وهي أكله بالباطل. ومفسدة في العمل وهي ما فيه من مفسدة المال وفساد القلب والعقل وفساد ذات البين. […] فإذا اجتمعا عظم التحريم: فيكون الميسر المشتمل عليهما أعظم من الربا
« Il apparaît que le maysir contient deux maux : un mal dans l’argent, qui est de le manger par le faux ; et un mal dans l’acte lui-même : corruption de l’argent, du cœur, de la raison, et des relations entre les gens. […] Quand ils se réunissent, l’interdiction est plus grave, et le maysir qui les réunit est plus grave que l’usure. » (Majmūʿ al-fatāwā, 32/237)
Au même endroit, il étend l’interdit à ceux qui ne jouent pas : « Celui qui aide au maysir est comme celui qui aide au vin », comme « celui qui vend ses instruments, celui qui les loue, celui qui va et vient pour aider l’un des joueurs » ; « et même la simple présence auprès des joueurs est comme la présence auprès des buveurs de vin ». Par analogie, et l’application est la nôtre, le parrain payé à l’inscription, l’affilié et l’influenceur qui fait la promotion d’un site de paris ou d’un courtier sont de ceux qui aident.
Quelques pages plus haut, il compare celui qui cherche le délassement dans le jeu au buveur : « le buveur cherche le repos, et cela ne lui ajoute que fatigue et chagrin » (32/229).
Même sur un sport permis
Ibn al-Qayyim (m. 751 H) pose la question de fond dans al-Furūsiyya : le jeu est-il interdit pour le risque sur l’argent, ou pour le mal qu’il porte en lui ? Il retient la seconde raison, et l’argent l’aggrave, car « le désir se renforce alors de deux côtés : par la rivalité et par le gain d’argent » (p. 307). Il en tire une règle sur les compétitions permises sans prix, comme la lutte ou la course à pied :
فأبيح في نفسه لأنه إعانة وإجمام للنفس وراحة لها وحرم أكل المال به لئلا يتخذ عادة وصناعة ومتجرا
« [Ce type de compétition] est permis en lui-même, car c’est une aide, un délassement et un repos pour l’âme ; mais il est interdit d’y gagner de l’argent, pour qu’il ne devienne pas une habitude, un métier et un commerce. » (al-Furūsiyya, p. 309)
Si l’enjeu est interdit à ceux qui luttent eux-mêmes, il l’est a fortiori à celui qui mise sur le match des autres. Un sport devenu « un métier et un commerce » pour ceux qui ne le pratiquent pas : c’est ce qu’en a fait l’industrie des paris. Ibn al-Qayyim écrit encore, à propos des jeux de compétition comme les échecs : « le désir des âmes pour [ces jeux] avec une mise dépasse leur désir sans mise ». Celui qui s’y adonne « y reste attaché comme le buveur à son vin, ou plus encore » (p. 312).
Le joueur qui aime ce qui le ruine
Al-Ghazālī (m. 505 H) a observé ce que la dépendance a de plus déroutant :
ونرى المقامر قد يغلب عليه من الفرح واللذة بقماره وما هو فيه ما يستثقل معه فرح الناس بغير قمار مع أن القمار ربما سلبه ماله وخرب بيته وتركه مفلسا ومع ذلك فهو يحبه ويلتذ به وذلك لطول إلفه له وصرف نفسه إليه مدة
« Et nous voyons le joueur saisi d’une telle joie et d’un tel plaisir pour son jeu qu’il trouve fade la joie des gens sans jeu ; pourtant le jeu lui a peut-être pris son argent, ruiné sa maison et l’a laissé failli, et il l’aime malgré cela et y prend plaisir — à cause de sa longue accoutumance et de ce qu’il y a consacré son âme un temps. » (Iḥyāʾ ʿulūm ad-dīn, 3/59)
Ce que montrent les chiffres
Les sections « Les chiffres du trading des particuliers » et « Les paris sportifs » décrivent, avec les outils d’aujourd’hui, la même pente : on revient pour se refaire, l’expérience ne rend pas gagnant, et l’essentiel de ce que gagnent les opérateurs de paris vient d’une petite minorité de joueurs, souvent excessifs. Ces mesures ne prouvent pas la Révélation ; elles décrivent, à leur manière, ce qu’ar-Rāzī et al-Ghazālī avaient observé.
L’interdit ferme une porte et en désigne une autre. Ibn Taymiyya l’écrit dans le même volume : « Le croyant, Allah l’a rendu riche de Son licite plutôt que de Son illicite, et de Sa grâce plutôt que de celle des autres » (32/229). Cette autre porte est l’objet de « L’argent honnête ».
L’argent honnête
Le gain honnête n’a pas de secret à vendre : un métier appris, un commerce tenu avec droiture, une association où chacun porte sa part du risque. Ses chiffres sont publics et modestes ; il se paie en heures, en années et en savoir-faire. Les métiers des prophètes, un à un, et l’appel à avoir « un vrai métier entre ses mains » sont exposés dans les dossiers « Le musulman doit travailler » et « Faut-il faire des études ? ».
Le travail des mains et le marché
Le Prophète ﷺ place la nourriture gagnée de ses mains au-dessus de toute autre, et donne l’exemple d’un roi-prophète :
ما أكل أحد طعاما قط خيرا من أن يأكل من عمل يده، وإن نبي الله داود عليه السلام كان يأكل من عمل يده
« Personne n’a jamais mangé de nourriture meilleure que celle qu’il mange du travail de ses mains ; et le prophète d’Allah Dāwūd, sur lui la paix, mangeait du travail de ses mains. » (al-Bukhārī, n° 2072)
Dāwūd était roi ; Zakariyyā, dit encore le Prophète ﷺ, « était menuisier » (Muslim, n° 2379). Le plus humble gagne-pain vaut mieux que la main tendue : « Que l’un de vous prenne sa corde, rapporte un fagot de bois sur son dos et le vende, et qu’Allah préserve ainsi son visage, vaut mieux pour lui que de demander aux gens, qu’ils lui donnent ou lui refusent » (al-Bukhārī, n° 1471). Le porteur de bois n’y gagne pas la richesse ; il y gagne la dignité.
Émigré à Médine, ʿAbd ar-Raḥmān b. ʿAwf se vit offrir la moitié des biens de Saʿd b. ar-Rabīʿ, qui se disait « le plus riche des Anṣār ». Il refusa : « Indiquez-moi le marché. » Il n’en revint qu’après avoir dégagé un bénéfice de fromage séché et de beurre (al-Bukhārī, n° 2048 et 2049).
La vente n’est bénie qu’à une condition, selon le Prophète ﷺ : si les deux parties « ont été véridiques et ont tout exposé, leur vente est bénie ; si elles ont caché et menti, la bénédiction de leur vente est effacée » (al-Bukhārī, n° 2079). Le vendeur de rêve fait l’inverse : il cache ses commissions et ses statistiques (voir « Personne ne donne son secret : qui gagne vraiment »).
Le commerçant véridique : ce qui est solide, ce qui l’est moins
Le hadith le plus connu sur le commerçant n’est pas le mieux établi. « Le commerçant véridique et digne de confiance sera avec les prophètes, les véridiques et les martyrs » : at-Tirmidhī (m. 279 H) le juge ḥasan, mais ne le connaît que par une seule voie (n° 1209). Al-Ḥākim (m. 405 H) y voyait un mursal (chaîne interrompue) d’al-Ḥasan al-Baṣrī (m. 110 H), selon al-ʿIrāqī (m. 806 H). Ibn Ḥajar range son rapporteur Abū Ḥamza parmi les « acceptables » (maqbūl), c’est-à-dire faible s’il n’est pas appuyé par une autre voie.
Deux hadiths voisins, qu’at-Tirmidhī juge lui-même « bons et authentiques » (ḥasan ṣaḥīḥ), portent la même idée avec un meilleur jugement :
إن التجار يبعثون يوم القيامة فجارا إلا من اتقى الله وبر وصدق
« Les commerçants seront ressuscités le Jour de la Résurrection en pécheurs, sauf celui qui a craint Allah, a été loyal et véridique. » (at-Tirmidhī, n° 1210)
L’autre : « Ô commerçants, le Diable et le péché assistent à la vente : mêlez donc votre commerce d’aumône » (n° 1208).
Le salarié a sa part : « Le meilleur gain est celui de la main du travailleur, quand il est loyal », dit un hadith d’Abū Hurayra rapporté par Aḥmad (m. 241 H), dont al-ʿIrāqī juge la chaîne « bonne » (ḥasan). La version plus connue, « le travail de l’homme de sa main, et toute vente honnête » (Aḥmad, n° 17265), est plus discutée. Al-Haythamī (m. 807 H) y relève un rapporteur devenu confus ; pour une autre voie du même hadith, al-Bayhaqī (m. 458 H) tient, après al-Bukhārī, que la forme correcte est mursal.
Aḥmad : « rien de pareil à l’indépendance »
L’imam Aḥmad b. Ḥanbal poussait ses élèves vers le marché. Abū Bakr al-Khallāl (m. 311 H) a réuni ses paroles sur le sujet, avec celles d’autres savants, dans al-Ḥathth ʿalā at-tijāra wa-ṣ-ṣināʿa wa-l-ʿamal (« L’exhortation au commerce, à l’artisanat et au travail »). Aḥmad dit un jour à son élève al-Maymūnī :
يا أبا الحسن استغن عن الناس بجهدك، فلم أر مثل الغنى عن الناس
« Ô Abū l-Ḥasan, rends-toi indépendant des gens par ton effort : je n’ai rien vu de pareil à l’indépendance à l’égard des gens. » (al-Khallāl, al-Ḥathth, n° 10, p. 36-37)
Lui-même réparait des choses de ses mains et entretenait ses maisons. « Gagner sa vie, c’est abandonner la convoitise », disait-il (n° 113) ; et le mot « Restons assis, notre subsistance incombe à Allah » était pour lui « une parole mauvaise et vile » (n° 104). Il visait ceux qui délaissent le travail au nom de la confiance en Allah ; le rêve d’un revenu sans effort n’en est pas loin.
Al-Ghazālī demande à l’artisan et au commerçant de voir dans leur métier l’accomplissement d’une « obligation collective », « car si les métiers et les commerces étaient abandonnés, les moyens de vivre disparaîtraient et la plupart des gens périraient » (Iḥyāʾ ʿulūm ad-dīn, 2/83). Le boulanger, le maçon et le restaurateur tiennent une part de ce que la communauté doit assurer.
Trois paroles courantes ne sont pas des hadiths établis. « Neuf dixièmes de la subsistance sont dans le commerce » n’est rapporté que par un Successeur, Nuʿaym b. ʿAbd ar-Raḥmān, qui l’attribue au Prophète ﷺ sans nommer de Compagnon : c’est un mursal, selon al-ʿIrāqī. « Allah aime le croyant qui a un métier » passe par un rapporteur abandonné ; Ibn ʿAdī (m. 365 H), qui le rapporte, l’a jugé faible, selon al-ʿIrāqī, et as-Sakhāwī (m. 902 H) en juge les voies faibles une à une, renforcées seulement ensemble. « Allah déteste l’homme oisif » est introuvable selon az-Zarkashī (m. 794 H), cité par as-Sakhāwī, qui en rapporte le sens comme une parole d’Ibn Masʿūd.
L’indépendance : beaucoup d’inscrits, peu de revenus
Le statut de micro-entrepreneur ouvre une porte ; il ne garantit pas un revenu. En 2024, les quelque 2 millions de micro-entrepreneurs économiquement actifs (hors agriculture) ont tiré de cette activité 680 € par mois en moyenne ; la moitié, moins de 330 € ; un sur dix, plus de 1 790 € (INSEE, juin 2026). Ce « revenu » est un chiffre d’affaires après abattement forfaitaire pour frais, et l’activité vient souvent en complément d’un salaire. Les indépendants « classiques », hors micro-entreprise, ont gagné 4 150 € par mois en moyenne.
L’inscription n’est pas l’activité : fin 2025, sur plus de 3 millions de comptes, 55 % seulement avaient déclaré un chiffre d’affaires au quatrième trimestre (Urssaf, citée par Bpifrance Création). Des micro-entrepreneurs immatriculés en 2018, 28 % étaient encore actifs cinq ans après (INSEE, enquête sur un échantillon de 56 000). Le taux varie selon le secteur : 36 % dans la construction, 24 % dans l’hébergement-restauration, 22 % dans le commerce, 6 % dans la livraison. Ceux qui ont tenu ont réalisé en 2023 un chiffre d’affaires médian de 12 000 €. L’INSEE parle d’un régime « peu rémunérateur et peu pérenne ».
Le flux ne tarit pas : 758 600 micro-entreprises ont été créées en 2025, un record (INSEE). Les défaillances non plus : 70 766 sur les douze mois achevés fin août 2026, soit 19,3 % de plus que la moyenne 2010-2019, et 32,8 % de plus dans l’hébergement-restauration (Banque de France ; procédures collectives seulement). Hors micro-entreprises, 69 % des entreprises créées au premier semestre 2018 étaient encore actives cinq ans après (INSEE).
Les métiers qui recrutent, et ce qu’ils paient
Les employeurs peinent à recruter dans les métiers manuels qualifiés. En 2026, ils jugeaient difficiles 43,8 % de leurs 2,27 millions de projets de recrutement, et 65 % dans le BTP (France Travail, enquête BMO, citée par La finance pour tous et la Banque des Territoires). La proportion atteint 79 % pour les couvreurs, 70 % pour les maçons qualifiés et 67 % pour les plombiers-chauffagistes (données ouvertes reprises par travail-industrie.com). Ce sont des intentions d’embauche, non des embauches réalisées.
Salarié, le bâtiment paie mieux que la restauration : 2 411 € net par mois en moyenne dans la construction en 2024, en équivalent temps plein, contre 1 979 € dans l’hébergement-restauration (INSEE). À son compte, l’artisan installé gagne davantage, sans fortune rapide. En 2022, un plombier-chauffagiste indépendant hors micro-entreprise percevait 2 810 € par mois en médiane, et un sur dix plus de 6 410 €. Les médianes sont voisines pour l’électricité (2 490 €), la menuiserie (2 570 €) et la peinture (2 360 €). C’est le revenu d’activité au sens de l’INSEE, avant impôt sur le revenu, et la médiane laisse de côté ceux qui n’ont rien gagné. En micro-entreprise, ces métiers rapportent de 890 à 1 030 € par mois en moyenne.
La porte d’entrée reste l’apprentissage : 889 400 contrats ont commencé en 2024, dont 10 % dans la construction (DARES). On y apprend un métier en étant payé, au lieu de payer une « formation » de trader. Les entrées ont reculé de 4,4 % de janvier à octobre 2025, avec la baisse des aides à l’embauche (DARES, citée par TPE Actu).
Quant à l’IA, l’OIT estime en 2025 qu’un travailleur sur quatre dans le monde occupe un métier exposé, à un degré ou à un autre, à l’IA générative. Les emplois de bureau le sont le plus, et l’exposition diminue avec la part de tâches physiques. L’OIT mesure une exposition, non des pertes d’emplois : aucun métier n’est garanti à l’abri, mais les métiers manuels qualifiés sont parmi les moins exposés.
Commerce et restauration : ce qu’ils rapportent, ce qu’ils exigent
Le commerce établi fait vivre ; le petit commerce en ligne ou sur les marchés, beaucoup moins. En 2024, les indépendants classiques du commerce ont gagné en moyenne 3 100 € par mois, ceux des métiers de bouche 2 650 € ; les taxis et VTC 1 540 €, et les livreurs micro-entrepreneurs 130 € (INSEE). En 2022, la médiane était de 2 190 € pour un boulanger ou un boucher installé, et de 1 090 € pour un vendeur sur les marchés ou à distance ; un sur cinq de ces derniers n’avait dégagé aucun revenu. Les marchés restent accessibles avec peu de capital : une carte de commerçant ambulant pour vendre hors de sa commune, un droit de place fixé par le conseil municipal (CCI Paris Île-de-France).
La restauration fait vivre son homme, au prix d’heures longues et d’une marge fine. En 2022, les indépendants classiques de l’hébergement-restauration, hôtels et restaurants confondus, gagnaient 1 780 € par mois en médiane ; 18,5 % n’avaient dégagé aucun revenu, et la médiane ne les compte pas. Les indépendants du secteur déclarent 51,5 heures de travail par semaine, contre 38,9 pour un salarié à temps complet (INSEE, 2023). Cela fait environ 8 € de l’heure : 51,5 × 52 ÷ 12 ≈ 223 heures par mois, et 1 780 ÷ 223 ≈ 8 €. Ce calcul, fait ici, ne donne qu’un ordre de grandeur : les deux chiffres ne portent ni sur la même année ni exactement sur la même population.
En moyenne, sur 100 € encaissés par un restaurant traditionnel en 2025 (ratios de l’Ordre des experts-comptables, sur les comptes de 28 784 entreprises ; soustractions faites ici, à titre d’illustration) :
- les denrées et boissons consommées en prennent 30,71 € : il reste 69,29 €, la « marge de 70 % » qui circule ;
- le personnel en prend 37,33 € : il reste 31,96 € ;
- le loyer, l’énergie, les taxes et les autres frais en prennent 23,43 € : il reste 8,53 €, l’excédent brut d’exploitation ;
- les amortissements, les frais financiers et les autres postes en prennent 4,03 € : le résultat final est de 4,50 €.
Dans une entreprise individuelle, ce résultat comprend la paie du patron. Fiducial a étudié 400 restaurants de sa clientèle (résultats 2025). Le résultat net y est de 11 % des produits pour ceux qui relèvent de l’impôt sur le revenu, où il inclut cette paie, et de 5 % pour ceux qui relèvent de l’impôt sur les sociétés. Des entreprises d’hébergement-restauration créées au premier semestre 2018, hors micro-entreprises, 47,9 % des entreprises individuelles et 66 % des sociétés étaient encore actives cinq ans après (INSEE). Le chiffre « 90 % des restaurants ferment la première année » ne repose sur aucune statistique publique que nous ayons trouvée.
La franchise apporte une méthode, pas une garantie : la Fédération française de la franchise compte 2 035 réseaux et 93 395 points de vente en 2025, mais aucun taux de survie public et indépendant des franchisés n’a été trouvé. Droit d’entrée, redevances et apport se chiffrent réseau par réseau.
| Activité | Revenu mensuel (INSEE) | Encore actives 5 ans après (créées en 2018) | Ce que ça demande |
|---|---|---|---|
| Plombier, électricien, menuisier à son compte | médianes de 2 490 à 2 810 € (2022) | construction : 55,2 % (EI), 70,3 % (société), 36 % (micro) | un métier appris ; 45 h par semaine |
| Salarié de la construction | 2 411 € net en moyenne (2024) | sans objet | l’apprentissage, aucun capital |
| Boulanger, boucher installé | médiane 2 190 € (2022) | commerce : 44,7 % (EI), 66,6 % (société), 22 % (micro) | un local, un stock ; 45 h par semaine |
| Restaurateur ou hôtelier à son compte | médiane 1 780 € (2022) | hébergement-restauration : 47,9 % (EI), 66 % (société), 24 % (micro) | 51,5 h par semaine ; 4,5 % de résultat (restaurant traditionnel) |
| Vendeur sur les marchés ou à distance | médiane 1 090 € ; 340 € en moyenne en micro (2022) | commerce, comme ci-dessus | peu de capital |
| Micro-entrepreneur, tous secteurs | médiane 330 € (2024) | 28 % | souvent un complément |
| Livreur micro-entrepreneur | 130 € en moyenne (2024) | 6 % | un deux-roues |
EI : entreprise individuelle classique. Les médianes des indépendants classiques excluent les revenus nuls ; l’INSEE suit les micro-entrepreneurs à part.
Ces voies font travailler à leur compte 433 000 personnes dans la construction et 541 000 dans le commerce et l’artisanat commercial (INSEE, fin 2022). Elles rapportent, mais elles exigent ce que le vendeur de rêve promet d’épargner : un savoir-faire appris, des années pour s’installer, des semaines de 45 à plus de 50 heures, des comptes tenus au centime. ʿAbd ar-Raḥmān b. ʿAwf n’a pas demandé une méthode ; il a demandé le marché.
