L’argent en islam · Les vendeurs de rêve · Chapitre 2 sur 7
Les chiffres du trading des particuliers
Sur les produits que vantent les vendeurs de rêve, les régulateurs et les chercheurs ont mesuré qui gagne, dans plusieurs pays et à plusieurs époques. La réponse varie peu : une large majorité de particuliers perd, et rares sont ceux qui gagnent durablement.
France, 2009-2012 : 89 % de clients perdants
L’étude de référence est celle de l’AMF, publiée en octobre 2014. Elle porte sur 14 799 particuliers actifs de 2009 à 2012 chez des courtiers régulés « de taille significative », sur le Forex, les options binaires et les CFD. Résultat : « un taux de clients perdants de plus de 89 % ». Au total, 13 224 clients ont perdu près de 175 millions d’euros ; les 1 575 autres ont gagné ensemble 13,8 millions. Pas à pas (calculs faits ici) :
- pertes nettes : 175 − 13,8 ≈ 161 millions d’euros ;
- réparties sur 14 799 clients : environ 10 900 euros chacun, la perte moyenne que donne l’AMF ;
- pour 1 euro gagné par les gagnants, 175 ÷ 13,8 ≈ 12,7 euros perdus par les perdants.
La perte médiane publiée par l’AMF, 1 843 euros, est près de six fois plus faible que la moyenne (10 900 ÷ 1 843 ≈ 5,9, calcul fait ici) : quelques très grosses pertes tirent celle-ci vers le haut. L’étude exclut les sites non autorisés et précède les restrictions de 2018.
L’AMF conclut : « cette étude démontre qu’il n’y a pas d’effet d’apprentissage et que persévérer ne paie pas ». Chez les quelque 2 000 clients actifs les quatre années, la part de perdants passe de plus de 82 % en 2009 à près de 88 % sur la période. L’AMF précise que son chiffre « ne signifie nullement que 9 “trades” sur 10 soient perdants » : on peut gagner souvent et perdre au total.
Europe, 2018 : 74 à 89 % des comptes perdent
En mars 2018, l’ESMA a réuni les études des régulateurs nationaux : « 74 à 89 % des comptes de particuliers perdent généralement de l’argent » (trad.). Les pertes moyennes par client vont de 1 600 à 29 000 euros. Le détail figure dans sa décision du 22 mai 2018 (considérants 35 et 36) :
| Régulateur | Perdants | Perte moyenne |
|---|---|---|
| CySEC (Chypre) | 76 % des comptes | environ 1 600 € |
| CBI (Irlande) | 75 % (2013-2014), 74 % (2015-2016) | 6 900 € (2013-2014) |
| CONSOB (Italie) | 78 % (un fournisseur) | 2 800 € |
| KNF (Pologne) | 79,28 % (2016) | non indiquée |
| FCA (Royaume-Uni) | 82 % | 2 200 £ |
| Finanstilsynet (Norvège) | 82 % | 29 000 € |
| CNMV (Espagne) | environ 86 % | 4 700 € |
| AMF (France) | plus de 89 % | 10 887 € |
Périodes, produits et unités (comptes ou clients) diffèrent ; le résultat se répète partout. L’ESMA a donc restreint les CFD à partir du 1er août 2018 : levier plafonné de 30 pour 1 à 2 pour 1 selon l’actif, clôture automatique quand la marge tombe à 50 % du minimum, protection contre le solde négatif, avertissement standardisé. Elle a aussi interdit les options binaires aux particuliers (décision 2018/795). L’AMF a pris le relais par des mesures nationales : options binaires interdites aux non-professionnels « à compter du 2 juillet 2019 », CFD restreints à partir du 1er août 2019.
Le levier explique la vitesse des pertes. Sur les grandes paires de devises, la marge minimale est de 3,33 % de la somme engagée (calculs faits ici) :
- avec 1 000 € de marge, on engage jusqu’à 1 000 ÷ 0,0333 ≈ 30 000 € ;
- une variation défavorable de 3,33 % sur 30 000 € coûte 1 000 € : toute la mise ;
- la clôture automatique, à 50 % de la marge, tombe dès 500 € de perte, soit une variation d’environ 1,7 %.
La petite ligne grise des publicités
Depuis 2018, chaque courtier en CFD doit avertir, dans ses communications, du risque de perte rapide dû au levier. Il doit aussi afficher le pourcentage de ses comptes de particuliers qui perdent de l’argent (ESMA). Le taux est recalculé tous les trois mois sur douze mois. Un compte est perdant si la somme de ses résultats nets, réalisés ou non, frais compris, est négative. Voici les taux relevés sur les sites français le 23 octobre 2026 ; ils changent à chaque recalcul :
| Courtier | Comptes perdants affichés |
|---|---|
| eToro | 55 % |
| XTB | 77 % |
| Plus500 | 80 % |
| Libertex | 84 % (79 % sur une autre page du même site) |
Le chiffre est calculé par le courtier lui-même, sur des comptes et non des personnes ; les écarts entre courtiers ne sont pas expliqués. Ce jour-là, chez chacun, de son propre aveu, une majorité perdait.
Le day trading : moins de 1 % gagnent durablement
Les données les plus solides viennent de Taïwan, où des chercheurs ont obtenu de la bourse l’historique complet des transactions. Dans leurs travaux, faire du day trading, c’est acheter et vendre la même action le même jour, dans n’importe quel ordre. Barber, Lee, Liu et Odean (Journal of Financial Markets, 2014), sur 1992-2006 : « moins de 1 % des day traders parviennent à obtenir, de manière prévisible et régulière, des rendements anormaux positifs après frais » (trad.). C’est la part des gagnants réguliers, pas celle des gagnants d’une année.
Les mêmes auteurs (Review of Financial Studies, 2009) ont mesuré ce que le trading coûte aux particuliers de Taïwan, sur toutes les transactions de 1995 à 1999. Il ampute leur portefeuille global de 3,8 points de rendement par an ; leurs pertes équivalent à 2,2 % du PIB de l’île. Les institutionnels, eux, y gagnent 1,5 point par an. Même sans fraude, l’argent perdu par les petits a des bénéficiaires. Un document de travail de 2017 (avec Ke Zhang) ajoute que plus de 75 % des day traders abandonnent dans les deux ans. Les pertes n’arrêtent guère ceux qui restent : avec au moins 50 jours d’expérience, un day trader jusque-là perdant a 95,3 % de chances de recommencer dans les douze mois, presque autant qu’un gagnant (96,4 %).
Au Brésil, Chague, De-Losso et Giovannetti (« Day Trading for a Living? », document de travail, 2019, révisé en 2020) ont suivi tous les particuliers entrés dans le day trading sur le marché brésilien des contrats à terme sur indice (mini-Ibovespa) entre 2013 et 2015. Parmi ceux qui ont persisté plus de 300 jours, 97 % ont perdu de l’argent. Seuls 1,1 % ont gagné plus que le salaire minimum brésilien, et 0,5 % plus que le salaire de départ d’un guichetier de banque. Selon Quantpedia, qui résume l’étude, ces 1,1 % représentent 17 personnes sur 1 551 persistants, eux-mêmes issus de 19 646 débutants. Les auteurs écrivent : « il est pratiquement impossible pour des particuliers de vivre du day trading, contrairement à ce que prétendent les vendeurs de formations » (trad.).
La crypto : les petits achètent quand les gros vendent
Des économistes de la Banque des règlements internationaux (BRI) ont estimé les pertes des particuliers à partir de l’usage des applications d’échange dans 95 pays, de 2015 à 2022. Un calcul « de coin de table », de l’aveu des auteurs, donne 73 à 81 % d’investisseurs ayant « probablement perdu de l’argent sur leur mise initiale » en bitcoin (Working Paper n° 1049, novembre 2022). Un bulletin d’économistes de la BRI (février 2023) observe que les gros investisseurs avertis vendaient pendant que les petits achetaient. L’estimation s’arrête après la chute de 2022 et n’observe pas de comptes réels ; le reste est traité dans le dossier « Le bitcoin ».
Les arnaques : au moins 500 millions d’euros par an
Le parquet de Paris estime le préjudice des arnaques financières à « au moins 500 millions d’euros par an », sans publier sa méthode (communiqué commun avec l’AMF, l’ACPR et la DGCCRF, 19 décembre 2024). Selon un sondage BVA Xsight pour l’AMF (5 001 adultes, septembre 2024), 3,2 % des Français se disent victimes d’arnaques à l’investissement financier, contre 1,2 % en 2021. Le préjudice moyen atteint 69 000 € pour les faux livrets d’épargne (ACPR, trois premiers trimestres 2024) et 29 000 € pour les arnaques signalées à l’AMF (fin novembre 2024). Celles-ci se concentrent sur les crypto-actifs depuis le second semestre 2023. Ces moyennes ne portent que sur les victimes qui se signalent.
Les six listes noires des autorités ont reçu 1 351 nouveaux noms en 2025, soit environ 26 par semaine (calcul fait ici), pour 9 269 noms au 31 décembre (pôle commun ACPR-AMF). Elles ne sont pas exhaustives. Plus largement, police et gendarmerie ont enregistré 411 700 victimes d’escroqueries et de fraudes aux moyens de paiement en 2023, contre 250 900 en 2016. Environ une victime sur dix porte plainte, selon l’enquête de victimation de 2022 citée par le SSMSI (2024) ; ces chiffres ne distinguent pas les faux placements. Quant à la fraude aux moyens de paiement, un peu moins de 1,2 milliard d’euros en 2024 selon la Banque de France, elle exclut expressément « une souscription d’un faux produit d’investissement ».
Ce que dit chaque étude, sur qui, quand
| Source | Population | Période | Résultat |
|---|---|---|---|
| AMF (2014) | 14 799 particuliers, courtiers régulés, France | 2009-2012 | 89 % de perdants |
| ESMA (2018) | études des régulateurs nationaux | selon les pays | 74 à 89 % des comptes perdants |
| Barber et al. (2014) | day traders de Taïwan | 1992-2006 | moins de 1 % gagnent durablement |
| Barber et al. (2009) | tous les particuliers de Taïwan | 1995-1999 | −3,8 points de rendement par an |
| Chague et al. (2020) | day traders, mini-Ibovespa, Brésil | débuts en 2013-2015 | 97 % des persistants perdent |
| BRI (2022) | utilisateurs d’applis crypto, 95 pays | 2015-2022 | 73 à 81 % en perte (estimation) |
| AMF, sondage (2024) | 5 001 adultes, France | 2024 | 3,2 % se disent victimes d’arnaque à l’investissement |
Les chiffres faux qui circulent
| Ce qui circule | Ce qu’il en est |
|---|---|
| « 90 % des traders perdent 90 % de leur capital en 90 jours » | Aucune étude ni aucun auteur retrouvés : les pages qui diffusent cette formule ne citent aucune source. |
| « 97 % des traders perdent » | Brésil, day traders ayant persisté plus de 300 jours, sur un seul type de contrat. |
| « 1 % des day traders gagnent » | Moins de 1 % gagnent de façon régulière, à Taïwan, 1992-2006. |
| « 89 % perdent », appliqué à aujourd’hui | Chiffre de 2009-2012, avant les restrictions de 2018 ; le 23 octobre 2026, les courtiers consultés affichaient de 55 à 84 %. |
| « Trois quarts des investisseurs crypto ont tout perdu » | « Perdu de l’argent sur leur mise initiale », estimation arrêtée fin 2022. |
| « Le Forex, 9 600 milliards de dollars par jour : le marché le plus accessible » | Montant exact (BRI, avril 2025), mais 46 % s’échangent entre les grandes banques qui font le marché, et 5 % seulement avec des clients non financiers. |
| « Les intérêts composés sont la huitième merveille du monde » (Einstein) | Aucune preuve sérieuse qu’Einstein l’ait dit (Quote Investigator) ; formule proche la plus ancienne : une publicité de caisse d’épargne, Cleveland, 1925, sans attribution. |
Les paris sportifs
Dans un pari sportif, la part de l’opérateur est inscrite dans chaque cote avant le coup d’envoi, et la loi fixe ce que les joueurs laissent au minimum sur l’année. Le paysage français de 2024 et le jugement des paris sont exposés dans le dossier du site « Tontine, jeux vidéo, paris : l’argent, le jeu et le hasard ».
Ce que cache une cote
Une cote ne dit pas les vraies chances : son inverse donne une probabilité gonflée au profit de l’opérateur. On obtient la probabilité « implicite » d’une cote en divisant 1 par cette cote ; sur un match, la somme de ces probabilités dépasse 100 %, et l’excédent est la marge. Pendant la Coupe du monde 2014, Philip Newall a mesuré chez trois grands bookmakers britanniques une perte attendue de 3,7 % à 5,6 % de la mise sur le simple « vainqueur du match » (Judgment and Decision Making, 2015).
Exemple de match de football, avec des cotes fictives mais réalistes (calcul fait ici) :
| Issue | Cote | Probabilité implicite (1 ÷ cote) | Mise pour toucher 100 € |
|---|---|---|---|
| Victoire de l’équipe A | 1,95 | 51,28 % | 51,28 € |
| Match nul | 3,30 | 30,30 % | 30,30 € |
| Victoire de l’équipe B | 3,80 | 26,32 % | 26,32 € |
| Total | 107,90 % | 107,90 € |
Pour être sûr de toucher 100 €, il faudrait miser 107,90 € sur les trois issues : 7,90 € sont perdus quel que soit le résultat. Rapporté aux mises, l’opérateur garde 7,32 % (7,90 ÷ 107,90) et rend 92,68 %.
Le plafond légal : au moins 15 % perdus
En application de la loi n° 2010-476 du 12 mai 2010 (art. 13, II), le décret n° 2020-1349 du 4 novembre 2020 (art. 27) interdit aux opérateurs de paris en ligne de reverser aux joueurs plus de 85 % des mises : c’est le plafond du « taux de retour aux joueurs ». Il s’apprécie en moyenne, pour chaque agrément et sur l’année civile, non pari par pari (textes et sanctions : « Ce que dit la loi française »). Pris ensemble, sur une année, les clients d’un opérateur perdent donc au moins 15 % de ce qu’ils y misent. L’Autorité nationale des jeux (ANJ) en donne la raison : ce plafond est « l’un des instruments contribuant à la prévention du jeu excessif ou pathologique » et « à la lutte contre le blanchiment des capitaux » (commission des sanctions, décision n° 2025-038). Un jeu plus généreux attirerait davantage ; l’État borne donc la générosité, et la perte devient structurelle.
Ces 15 % se calculent sur les mises, non sur l’argent déposé. Prenons un joueur qui dépose 100 €, ne retire jamais et remise tous ses gains jusqu’à épuisement, avec un retour de 85 % (calcul fait ici) : il mise en moyenne 100 ÷ (1 − 0,85) ≈ 667 € au total, et perd en espérance la totalité de ses 100 €.
Le combiné : la marge se multiplie
Le pari combiné multiplie la marge à chaque match ajouté. Avec 7,5 % de marge par match et des matchs indépendants, une sélection rend en théorie 1 ÷ 1,075 = 93,0 % ; deux matchs, 86,5 % ; trois, 80,5 % ; cinq, 69,7 % ; huit, 56,1 % (calculs faits ici).
Prenons trois « favoris » à 1,80 :
- Cote combinée : 1,80 × 1,80 × 1,80 = 5,83. Cent euros en promettent 583.
- Probabilité implicite de chaque favori : 1 ÷ 1,80 = 55,6 % ; une fois retirée une marge de 7,5 %, supposée répartie proportionnellement entre les issues : 55,6 ÷ 1,075 = 51,7 %.
- Probabilité que les trois gagnent : 0,517 × 0,517 × 0,517 = 13,8 %. Le pari qui paraît sûr perd six fois sur sept.
- Espérance : 5,83 × 0,138 = 0,805. Sur 100 € joués, 80,50 € reviennent en moyenne ; 19,50 € restent à l’opérateur.
Le calcul suppose des matchs indépendants ; les « boosts » de combinés en compensent parfois une partie, sans changer le principe. Les données réelles vont dans le même sens : sur 2,5 millions de paris d’un opérateur australien en 2010, 77,63 % étaient perdants, et 88,76 % des combinés (Gainsbury et Russell, Journal of Gambling Studies, 2015 ; mesure par pari, non par joueur). Pendant la Coupe du monde 2014, 90,8 % des paris « spéciaux » mis en avant à la télévision et dans les vitrines des bookmakers britanniques étaient de types à forte perte attendue ; pour la finale, chez William Hill, celle-ci atteignait 20,9 % de la mise sur le score exact et 45,4 % sur le premier buteur (Newall, 2015).
Les bonus : un outil d’« attractivité »
Le bonus n’est pas un cadeau. L’ANJ range ces offres parmi les « techniques commerciales tendant à augmenter l’attractivité du jeu » et écrit qu’elles peuvent « installer ou renforcer durablement » une addiction (communication n° 2022-C-003). Elles sont soumises à des conditions, comme « faire un dépôt d’un certain montant ou avoir perdu son pari ».
Faisons une hypothèse, car les conditions varient d’un règlement à l’autre : un pari « gratuit » de 10 € dont seul le gain est versé, sans la mise offerte, joué à la cote 2,00 sur une issue qui a 46,5 % de chances une fois retirée une marge de 7,5 %. Il rapporte en moyenne 0,465 × (2,00 − 1) × 10 = 4,65 € (calcul fait ici). Ces cadeaux sont le premier poste de promotion : 58,5 % des 695 M€ de budgets promotionnels de 2025, FDJ et PMU compris, soit environ 407 M€ (ANJ, rapport annuel 2025). Pour 2026, les opérateurs prévoyaient 785 M€, dont 21 % pour juin et juillet, les mois de la Coupe du monde (décisions de l’ANJ rapportées par CB News, qui compare ce total aux dépenses de 2025 sur une autre base que le rapport annuel).
Le gagnant gêne
Le parieur qui gagne régulièrement est rare, et on l’écarte. En 2016, trois chercheurs ont exploité les écarts entre les cotes du marché : 265 paris réels de 50 $, 957,50 $ de bénéfice (8,5 %). Quelques mois après leurs premières mises réelles, les bookmakers ont « sévèrement limité » leurs comptes, avec des mises maximales de 11,11 $, 10,45 $ ou 1,25 $ (Kaunitz, Zhong et Kreiner, prépublication, 2017 ; petit échantillon, opérateurs étrangers). Au Massachusetts, 0,64 % des comptes de paris étaient limités en décembre 2024, selon les données de la commission des jeux rapportées par State House News Service.
En France, des joueurs se plaignent de refus visant ceux dont les gains sont « trop élevés ou trop fréquents ». Pour l’ANJ, gagner plus souvent ne peut « en tout état de cause, justifier » un tel refus ; seuls le peuvent l’exposition financière prévue aux conditions générales, le jeu excessif, la fraude, le blanchiment ou un conflit d’intérêts, preuve à la charge de l’opérateur (délibération n° 2021-C-01, modifiée en 2026). L’ampleur de la pratique en France n’est pas chiffrée.
Les chiffres de 2025
| Paris sportifs en ligne, France, 2025 | Valeur |
|---|---|
| Mises | 11 517 M€ (+12,0 %) |
| Produit brut des jeux (mises moins gains) | 1 766 M€ (+10,4 %) |
| Comptes joueurs actifs | 5,3 millions (5 267 000 ; +7,9 %) |
| Mise annuelle par compte | 2 186 €, en 151 paris en moyenne |
| Taux de retour réel (calcul : 1 − 1 766 ÷ 11 517) | 84,67 % |
| Perte moyenne par compte (calcul : 1 766 M€ ÷ 5 267 000) | 335 € |
Source : ANJ, Bilan du marché des jeux d’argent et de hasard 2025 (avril 2026). Le pari sportif fait 68 % du produit brut des jeux en ligne. Un compte n’est pas une personne : tous jeux en ligne, 4,2 millions de joueurs détiennent 6,1 millions de comptes actifs. Pendant la Coupe du monde 2026, les mises en ligne ont atteint 1,3 milliard d’euros et un million de comptes ont été ouverts, selon le bilan provisoire de l’ANJ rapporté par Clubic : la grande compétition est le moment du recrutement.
Qui gagne, et combien de temps
Sur un an, une minorité de comptes finit gagnante ; sur plusieurs années, presque personne. Au Royaume-Uni, sur 139 152 comptes tirés au sort chez sept opérateurs (juillet 2018-juin 2019), 23,0 % des comptes de paris ont fini l’année gagnants ; l’unité est le compte chez un opérateur, non la personne, et paris sportifs et hippiques y sont confondus (Forrest, McHale et al., Patterns of Play, NatCen). Aux États-Unis, sur 717 724 joueurs suivis par leurs relevés bancaires de janvier 2019 à septembre 2023, 4,6 % ont retiré plus qu’ils n’avaient déposé (Taylor, McCarthy et Wilbur, document de travail, 2024) ; l’étude confond tous les jeux en ligne : paris sportifs, fantasy sports et casino. Aucun chiffre français équivalent n’a été trouvé.
Les pertes sont concentrées. Dans l’étude britannique, les 10 % de clients qui misent le plus fournissent 79,1 % de ce que gagne l’opérateur sur les paris. En France, au second semestre 2025, l’algorithme de l’ANJ a repéré 600 000 joueurs sur compte très probablement excessifs, dont 300 000 assez nettement à risque pour que leur repérage par les opérateurs soit impératif. Selon l’ANJ, ces joueurs ont produit 1,2 milliard d’euros de produit brut des jeux, soit 60 % du total (ANJ, 13 mai 2026). Les opérateurs n’en avaient identifié que 89 000 en 2025. C’est une estimation fondée sur 23 indicateurs de jeu, non un diagnostic médical.
Le connaisseur gagne moins
Connaître le sport améliore les pronostics, pas le gain. Trente habitués de Mise-O-Jeu, la loterie sportive de Loto-Québec, ont pronostiqué 1 963 matchs de hockey : ils ont trouvé le bon résultat dans 47 % des cas, contre 33 % pour des choix tirés au hasard par ordinateur. Mais pour 2 $ misés, ils récupéraient 1,19 $, contre 1,57 $ pour le hasard, lui aussi perdant (Cantinotti, Ladouceur et Jacques, Psychology of Addictive Behaviors, 2004, étude présentée par l’Université Laval sans indication de période). Les choix évidents rapportent peu, et miser toujours sur le favori reste perdant, explique Michael Cantinotti : avoir raison plus souvent ne suffit pas à gagner.
L’engrenage
Parmi les critères du trouble du jeu, le DSM-5 retient le fait de revenir jouer un autre jour pour « se refaire » après une perte (« to get even », critère reproduit par l’agence américaine SAMHSA). Le combiné à grosse cote se prête à cette poursuite : il promet de tout récupérer d’un coup. La publicité y ajoute l’illusion de contrôle : selon l’analyse de 102 publicités britanniques (2014-2016), elle cherche à réduire le risque perçu et à accroître le sentiment de contrôle, au point d’assimiler la facilité de parier à la facilité de gagner (Lopez-Gonzalez, Estévez et Griffiths, International Gambling Studies, 2018). L’étude décrit le message, non son effet mesuré sur les joueurs.
Les dettes suivent. Aux États-Unis, sur un panel de crédit d’environ 4,4 millions de personnes (2016-2023), l’ouverture du pari en ligne s’accompagne d’une hausse d’environ 28 % de la probabilité de faillite et de 8 % des sommes passées au recouvrement (Hollenbeck, Larsen et Proserpio, document de travail, 2024). La légalisation a aussi réduit l’épargne placée, avec des effets concentrés chez les ménages financièrement contraints (Baker et al., NBER, 2024). Une étude suédoise sur 2 099 personnes diagnostiquées (Karlsson et Håkansson, 2018) relève une mortalité par suicide quinze fois supérieure à celle de la population générale, association établie sur de petits effectifs et liée aussi à la dépression ; les numéros d’aide figurent dans « Que faire ».
Les « quasi-gains » restent discutés : perdre de peu stimule l’envie de rejouer en laboratoire (Clark et al., Neuron, 2009), mais une équipe de l’Université de l’Alberta n’en trouve pas de preuve concluante et reproductible (présentation de son étude relayée par Therapy Toronto, 2019). Ces travaux portent sur les machines à sous, non sur le combiné perdu à un match près.
Les vendeurs de pronostics
Le « tipster » vend un secret qu’il garderait s’il marchait. En 2020 et 2021, la DGCCRF a contrôlé 11 portails de pronostiqueurs qui affirmaient, « de façon plus ou moins explicite », que leurs services augmentaient les chances de gain ; quatre « tipsters » ont fait l’objet de procès-verbaux pénaux (avis DGCCRF-ANJ rapporté par Presse-citron, 2024). Leur promotion par les influenceurs est interdite depuis la loi de 2023, présentée dans le dossier du site « Les idoles de l’écran ».
Les chiffres faux qui circulent
- « Je ne perds que 15 % » : le taux se calcule sur les mises, non sur le dépôt, et en moyenne sur l’année ; remiser ses gains mène à perdre tout le dépôt.
- « 99 % des parieurs perdent » : aucun chiffre français ne le dit ; ailleurs, 23 % des comptes de paris gagnants sur un an (Royaume-Uni), 4,6 % de gagnants nets sur près de cinq ans (États-Unis, tous jeux en ligne).
- « 96 % des parieurs sportifs perdent » (attribué à Taylor et al.) : l’étude ne sépare pas paris, fantasy sports et casino.
- « 40 % du chiffre d’affaires vient des joueurs excessifs » (formule de la proposition de loi n° 2954) : en 2019, 38,3 % du produit brut des jeux venait des joueurs problématiques, dont 20,7 % des seuls excessifs (ANJ, rapport annuel 2025, d’après le Baromètre 2019) ; les 60 % publiés en 2026 portent sur les joueurs sur compte repérés par l’algorithme. Populations différentes.
