L’argent en islam · Les vendeurs de rêve · Chapitre 1 sur 7
Anguille sous roche
Le soir, dans le métro, un jeune homme fait défiler des vidéos sur son téléphone. Un garçon à peine plus âgé que lui parle au volant d’une voiture de luxe, une montre épaisse au poignet. Il dit avoir quitté son travail grâce à une méthode de trading et propose de la partager : le lien est sous la vidéo. Deux vidéos plus loin passe une publicité pour un site de paris, avec une cote « boostée » sur le match du soir. Avant d’arriver à sa station, le jeune homme a misé dix euros.
La scène est imaginée ; deux enquêtes publiques en éclairent le décor. En 2023, l’OCDE a étudié pour l’Autorité des marchés financiers (AMF) les Français qui ont fait leurs premiers pas sur les marchés depuis le début de la pandémie, en 2020. Parmi ces « nouveaux investisseurs », 73 % considèrent comme une priorité de gagner beaucoup d’argent très rapidement grâce à leurs placements, et 80 % chez les 18-24 ans d’entre eux. Près de neuf nouveaux investisseurs sur dix déclarent jouer à des jeux d’argent, en ligne ou non.
Ces chiffres sont déclaratifs. L’institut Audirep les a recueillis en ligne, du 23 mars au 11 avril 2023, auprès d’un échantillon représentatif de 8 456 adultes. Les pourcentages portent sur les 1 056 nouveaux investisseurs de cet échantillon, non sur l’ensemble des Français. Chez eux, le goût du gain rapide et la pratique du jeu sont la règle, non l’exception.
Quant à la publicité des paris, elle atteint les jeunes avant leur majorité. En mars 2022, l’enquête ESCAPAD de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) a interrogé sur les jeux d’argent 7 532 jeunes de 17 ans, en France métropolitaine. Selon l’OFDT, 56,9 % des adolescents de 17 ans disaient avoir vu ou entendu une publicité pour un site de paris sportifs dans la semaine précédente, et 77,2 % dans le mois. Plus d’un sur dix (11,6 %) avait parié sur le sport dans l’année, alors qu’il était encore mineur.
Devant ces promesses, une question de bon sens suffit : pourquoi un inconnu voudrait-il vous enrichir ? Personne n’aide personne à s’enrichir. Celui qui a trouvé une vraie source de gain la protège ; c’est inné, et ce n’est pas une faute, car on garde ce qui fait vivre les siens. Le commerçant ne donne pas l’adresse de son fournisseur ; l’artisan ne livre pas ses tours de main au concurrent d’en face. Alors, quand quelqu’un vend son secret, il y a anguille sous roche.
Le piège tient en une phrase : celui qui vend le secret gagne sur vous, et non avec vous. Si sa méthode rapportait autant qu’il le dit, il n’aurait besoin ni de votre abonnement, ni de votre inscription par son lien, ni des amis que vous lui amènerez. La voiture de la vidéo sert à vendre ; le client, c’est le spectateur (voir « Personne ne donne son secret : qui gagne vraiment »).
Le site de paris, lui, ne vend pas de secret : il vend une chance. Mais sa part est calculée dans chaque cote avant le coup d’envoi, et la réglementation française borne elle-même ce qu’il peut rendre aux joueurs (voir « Les paris sportifs »). Celui qui perd revient pour se refaire ; celui qui gagne revient pour gagner encore. C’est un engrenage, et pour l’ensemble des joueurs, son issue est écrite d’avance dans les cotes.
La Loi d’Allah a nommé ce mécanisme bien avant les statisticiens. Le Coran oppose le bien pris « par le faux » au commerce conclu par consentement mutuel (an-Nisāʾ, 4:29 ; voir « Le jugement »). Ce que les chiffres mesurent aujourd’hui, les savants classiques l’avaient décrit : le joueur qui s’obstine jusqu’à la ruine, celui qui aime encore le jeu qui l’a ruiné (voir « La sagesse derrière l’interdit »).
Et la porte que la Loi ouvre est réelle : en France, aujourd’hui, le commerce, l’artisanat et la restauration rapportent de l’argent. Ils ne promettent rien en trois clics ; ils paient le travail bien fait et la confiance gagnée, client après client. Leurs chiffres sont moins brillants que ceux de la vidéo du métro, mais ils ont un avantage : ils sont vrais (voir « L’argent honnête »).
Personne ne donne son secret : qui gagne vraiment
Celui qui vend une méthode pour s’enrichir gagne sur vous, pas avec vous. Son argent arrive quand vous payez, quand vous ouvrez un compte ou quand vous recrutez, jamais quand vous gagnez. Le dossier « Investir : ce que l’islam permet, ce qu’il interdit » l’a dit d’une phrase : quelqu’un qui gagne de l’argent ne dit jamais comment. Reste à suivre l’argent, pièce par pièce.
La formation : le premier client, c’est l’élève
Le vendeur de formation est payé à l’achat, que l’élève gagne ou perde ensuite. En juin 2020, l’AMF avait reçu en trois mois « près d’une centaine de signalements de particuliers » sur des formations au trading vendues en pyramide. Les packs coûtaient « quelques centaines d’euros », et l’acheteur devait les « promouvoir auprès de personnes à recruter ». Slogans relevés : « confinés rentables », « copier, coller, encaisser ». L’AMF répond : « on ne devient pas un trader expert en quelques heures de formation en ligne ».
En mars 2023, elle décrivait des « robots de trading » vendus sous licence, de plusieurs centaines à plusieurs milliers d’euros. Ils étaient liés à un courtier non autorisé en France, et le recrutement était payé par des commissions multiniveaux. Promesse : des « revenus passifs », à raison de « 5 % à 15 % par mois », « jusqu’à 400 % par an ». Un calcul suffit à les juger, en réinvestissant chaque mois le gain du mois précédent (calculs faits ici, non tirés de l’AMF) :
- à 10 % par mois, 1 000 € deviennent 1 100 €, puis 1 210 €, puis 3 138 € au bout d’un an (1 000 € multipliés douze fois de suite par 1,10) ;
- au bout de cinq ans, environ 304 000 € ; au bout de dix ans, 92,7 millions d’euros ;
- le même calcul donne +80 % par an à 5 % par mois, et +435 % à 15 % par mois.
Celui qui posséderait une telle machine n’aurait besoin ni de vendre des licences ni de recruter.
L’affiliation : une prime pour chaque compte ouvert
Le « partenaire » qui vous envoie chez un courtier est payé par ce courtier, à votre arrivée. Sur sa page « Partenariat », consultée le 23 octobre 2026, le courtier en CFD Libertex annonce aux affiliés « une commission fixe pour chaque trader qualifié », « jusqu’à 1 200 $ ». La page ne dit pas ce qu’est un trader « qualifié ». Elle porte aussi l’avertissement obligatoire : « 84 % des comptes des investisseurs particuliers perdent de l’argent ». La prime de l’un et le sort probable de l’autre tiennent sur le même écran. Aucune statistique officielle ne dit combien les courtiers versent en moyenne par client apporté. Les taux de perte affichés par d’autres courtiers figurent dans « Les chiffres du trading des particuliers ».
Les courtiers recrutent aussi par le prestige et par les cadeaux. Parmi les pratiques commerciales relevées par les régulateurs nationaux, l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) citait en 2018 « l’utilisation d’accords de parrainage ou d’affiliations avec d’importantes équipes sportives » (décision 2018/796, cons. 44). Elle visait aussi les primes, dont « les conditions et modalités […] sont souvent trompeuses » (cons. 50). Parce qu’elles exigent des dépôts et un certain nombre d’opérations, elles conduisent souvent le client à perdre plus que sans elles (cons. 49) ; l’ESMA les a interdites pour les CFD. Les bonus des opérateurs de paris suivent la même mécanique (voir « Les paris sportifs »).
Le courtier : quand votre perte est son gain
Pour les petits comptes, le courtier en CFD (contrats sur la variation d’un cours) est souvent la contrepartie directe de son client : il prend l’autre côté de ses positions. L’ESMA l’écrit : les fournisseurs dont les clients traitent de petits montants « agissent généralement comme contreparties directes aux transactions des clients » (décision 2018/796, cons. 26). Elle ajoute que « certains fournisseurs de CFD sont contreparties aux transactions des clients sans couvrir leur exposition » (cons. 51). Sans couverture, ce que le client perd, le courtier le garde. Pour ceux-là, le même considérant voit un risque plus élevé d’être incités à « manipuler ou à limiter la transparence des prix de référence », ou à clôturer des transactions rentables « sous des prétextes fallacieux ». Ces conflits d’intérêts, ajoute-t-il, « peuvent se produire, et se sont produits ». Pour les options binaires, l’ESMA est plus nette : « Le modèle d’affaires place les intérêts du fournisseur en conflit direct avec ceux de ses clients » (décision 2018/795, cons. 30).
Les comptes d’un courtier coté en donnent une illustration. Plus500 publie dans ses résultats une ligne « Customer Trading Performance », définie comme les « gains/pertes sur les positions de trading des clients » (trad.). Elle s’élevait à 6,9 millions de dollars au troisième trimestre 2024 et à 46,6 millions sur les neuf premiers mois ; dans les revenus du courtier, elle s’ajoute aux 166,3 millions de « revenus clients » du trimestre. Le document n’emploie pas le mot « contrepartie » et n’indique aucun manquement. Mais le résultat des positions des clients entre dans les revenus du courtier : c’est le modèle que décrit l’ESMA.
Certains courtiers cherchent aussi à retirer au client ses protections. En 2018, l’AMF signalait des particuliers invités à « demander à être catégorisés comme des clients professionnels » : ils perdaient alors le plafonnement du levier et la protection contre le solde négatif. D’autres se voyaient proposer un compte dans une filiale hors de l’Union.
Le copy trading : payé pour être copié
Le « trader à succès » qu’on vous invite à copier peut être payé selon le nombre de ses copieurs. Pour l’ESMA, des conflits d’intérêts « peuvent naître en particulier de la structure de la rémunération versée aux traders dont les opérations sont copiées » (30 mars 2023, § 63, trad.). Certains modèles leur versent des commissions (§ 68). Parmi les critères de cette rémunération que les superviseurs doivent examiner, l’ESMA cite le nombre et la valeur des opérations copiées et le nombre d’abonnés à la stratégie. L’intérêt du trader copié peut donc être d’attirer des copieurs plus que de les faire gagner. L’ESMA juge que ces services relèvent probablement de la gestion de portefeuille ou du conseil en investissement, deux services d’investissement réglementés (§ 71). Celui qui publie des recommandations d’investissement sur les réseaux sociaux doit, lui, déclarer clairement tout conflit d’intérêts dans la recommandation elle-même (ESMA, février 2024). Le cadre que la loi de 2023 impose aux influenceurs est exposé dans le dossier « Les idoles de l’écran ».
Pyramide et Ponzi : quand l’argent vient des suivants
La frontière entre commerce et pyramide tient en une question : d’où vient l’argent ? La DGCCRF l’explique : la vente multiniveaux est légale, mais sont interdites « les ventes pyramidales, où vos gains proviennent principalement du recrutement de nouveaux membres ». Ces réseaux, prévient-elle, « ont vocation à s’effondrer ». Le droit européen en donne la définition la plus nette :
« Créer, exploiter ou promouvoir un système de promotion pyramidale dans lequel un consommateur verse une participation en échange de la possibilité de percevoir une contrepartie provenant essentiellement de l’entrée d’autres consommateurs dans le système plutôt que de la vente ou de la consommation de produits. » (directive 2005/29/CE, annexe I, point 14)
En droit français, la vente pyramidale fait partie des « pratiques commerciales prohibées » de l’article L. 121-15 du Code de la consommation (DGCCRF). Le texte, cité par La finance pour tous, vise le fait de faire espérer des gains financiers tirés de la progression du nombre de personnes recrutées ; la peine va jusqu’à deux ans de prison et 300 000 euros d’amende. C’est la question à poser aux packs de formation décrits plus haut : rapportent-ils par ce qu’ils enseignent, ou par les recrues qu’ils obligent à trouver ?
Le Ponzi va plus loin : la victime ne croit pas recruter, elle croit placer. Pour le régulateur américain (SEC), c’est « une fraude à l’investissement qui paie les investisseurs existants avec les fonds recueillis auprès des nouveaux » (trad.). Les signaux d’alerte qu’il donne : des rendements élevés avec peu ou pas de risque, des rendements trop réguliers, des paiements difficiles à obtenir. Selon le ministère américain de la Justice, Bernard Madoff a reconnu en mars 2009 avoir fait de sa société de gestion de fortune « le plus grand système de Ponzi au monde » (trad.). Il a été condamné le 29 juin 2009 à 150 ans de prison. En septembre 2022, plus de 4 milliards de dollars avaient été redistribués à plus de 40 000 victimes.
Faux placements et fausses enseignes
Le rêve change d’habit, le mécanisme reste. Les offres d’investissement en biens divers « doivent obligatoirement être enregistrées par l’AMF pour vous être proposées ». Entre décembre 2024 et août 2025, l’AMF a ajouté à sa liste noire quatre sites qui en proposaient sans y être autorisés : deux de vin et de champagne, un d’or, un de « placements verts » (communiqué du 1er août 2025). Les chiffres des listes noires figurent dans « Les chiffres du trading des particuliers ».
L’escroc emprunte aussi un nom connu. « Un tiers des arnaques reposant sur des usurpations signalées à l’AMF utilisent frauduleusement son identité » (parquet de Paris, AMF, ACPR, DGCCRF, 19 décembre 2024). Selon le pôle commun ACPR-AMF, « près de 891 cas d’usurpation d’identité » ont été recensés en 2025, à partir des seuls signalements. La victime est ensuite reciblée par de faux « enquêteur[s] de l’AMF » qui promettent de récupérer son argent. Or l’AMF ne contacte « en aucun cas » des épargnants de sa propre initiative pour récupérer des fonds perdus : « seule la justice est habilitée à intervenir ». Les peines et les recours figurent dans « Ce que dit la loi française ».
Qui est payé, par qui, et quand ?
Chaque vendeur de rêve entre dans cette grille, le vendeur de pronostics sportifs compris (voir « Les paris sportifs ») :
| Qui vous sollicite | Qui le paie | Quand | Gagne-t-il seulement si vous gagnez ? |
|---|---|---|---|
| Vendeur de formation ou de robot | Vous, puis vos recrues | À l’achat, puis à chaque recrue | Non |
| Affilié | Le courtier | À l’ouverture de votre compte | Non |
| Courtier contrepartie | Vous, par vos pertes | À la clôture de vos positions | Non : sans couverture, il gagne quand vous perdez |
| Trader copié | La plateforme | Selon ses copieurs | Pas nécessairement |
| Pyramide, Ponzi, faux placement | Vous, puis ceux qui suivent | À votre versement | Non |
Si celui qui vous parle est payé avant votre premier gain, par un tiers que vos pertes enrichissent ou par ceux que vous amènerez, son intérêt n’est pas le vôtre. Un associé honnête ne touche rien tant que l’affaire ne gagne pas, et il perd avec vous quand elle perd (voir « Investir licitement »).
