L’arbre de l’éternité · Chapitre 4 sur 12
IV. Le projet : cinq dépassements
Transhumanisme, intelligence artificielle et la fin de la transmission
Un projet se juge à ce qu’il veut. Or les transhumanistes ne cachent rien : leur programme tient en cinq verbes, et chaque verbe a ses laboratoires.
1. Dépasser la mort
Le vieillissement est traité comme une maladie qu’on peut guérir. Les biologistes de la longévité parlent de « vitesse de libération » (longevity escape velocity) : vivre assez longtemps pour profiter des découvertes qui permettront de vivre encore plus longtemps, jusqu’à ce que la mort recule plus vite qu’on n’avance vers elle. C’est le pari de Calico, d’Altos Labs, de Retro Biosciences. Pour ceux qui mourront avant, la cryonie propose de geler le corps ou la tête. Pour les plus radicaux, le « téléchargement de l’esprit » propose de scanner le cerveau et de le faire tourner sur un ordinateur ; une start-up, Nectome, a proposé en 2018 une conservation du cerveau présentée comme « cent pour cent fatale », en échange de la promesse d’une reconstitution future. Ray Kurzweil, lui, espère « ressusciter » son père à partir de ses lettres et de ses documents. C’est le programme de Fedorov, financé par la Silicon Valley.
2. Dépasser le corps
Interfaces cerveau-machine (Neuralink, Synchron, Kernel), édition génétique (les outils CRISPR ; en 2018, le chercheur chinois He Jiankui a annoncé la naissance de deux bébés au génome modifié), prothèses présentées comme « meilleures que l’original », exosquelettes, utérus artificiels (le vieux rêve de Haldane, dont des prototypes animaux existent depuis 2017). Le corps est décrit comme un « substrat », c’est-à-dire un support interchangeable.
3. Dépasser l’esprit
Deux faces. D’un côté, augmenter : implants mémoriels, stimulants cognitifs, puces « trois fois plus puissantes » promises pour la fin 2026. De l’autre, remplacer : l’intelligence artificielle générale est décrite par Moravec comme « nos enfants de l’esprit », l’espèce qui nous succédera. Kurzweil promet la fusion à ceux qui l’accepteront et l’obsolescence aux autres. Elon Musk a justifié la création de Neuralink par une formule : si l’on ne peut pas battre l’IA, il faut la rejoindre. Harari, lui, prévoit l’apparition d’une « classe inutile » d’humains rendus superflus par les algorithmes.
4. Dépasser l’espèce
Le mot-clé est « posthumain ». Dans sa Lettre depuis l’Utopie (2008), Nick Bostrom fait écrire un posthumain à ses ancêtres que nous sommes, pour leur décrire une félicité que nous ne pouvons pas imaginer et les supplier de tout faire pour l’atteindre. Le mouvement revendique la « liberté morphologique » : le droit de modifier son corps et son esprit à volonté. L’espèce humaine est un brouillon.
5. Dépasser la Terre
Du cosmisme de Fedorov aux fusées de Musk et de Bezos, la colonisation de l’espace est la dernière étape. Le « long-termisme », popularisé par William MacAskill (What We Owe the Future, « Ce que nous devons au futur », 2022), en fournit la morale : si le futur contient des milliers de milliards d’humains, biologiques ou numériques, alors leur poids moral écrase celui des vivants d’aujourd’hui, et tout sacrifice présent devient justifiable. Notez la conséquence : dans cette arithmétique, la vie de votre grand-mère ne pèse rien.
Ces cinq dépassements ont leurs textes sacrés (la Déclaration de 1998, les manifestes), leurs prophètes, leur paradis. Harari a même donné un nom à la religion qui en sort : le « dataïsme », le culte du flux de données comme valeur suprême. On ne caricature pas : on cite.