XIV. La Pierre venue du Paradis

LES CINQ PILIERS DE L’ISLAM · DOSSIER 5 · LE PÈLERINAGE · VOLET 2 · LA TERRE SACRÉEXIV. La Pierre venue du ParadisBlanche, noircie, témoin — et le manteau d’al-AmînCHAPITRE 14 SUR 19

Volet 2 · La Terre sacrée · chapitre 14 sur 19

La Pierre venue d’ailleurs — et les secrets des murs

La Pierre noire : descendue du Paradis, noircie par nous

« La Pierre noire est descendue du Paradis, plus blanche que le lait ; ce sont les péchés des fils d’Adam qui l’ont noircie. »

Rapporté par At-Tirmidhî (n° 877) et Ahmad (n° 2792), d’après Ibn ‘Abbâs — jugé recevable (hasan sahîh selon At-Tirmidhî ; authentifié par Ibn Khuzayma et Ibn Hibbân)

Le premier volet a donné l’antidote de ‘Umar : tu n’es qu’une pierre, tu ne nuis ni ne profites. Gardons-le à la main, car on va maintenant s’approcher de très près — et c’est précisément parce que l’idolâtrie est verrouillée que l’on peut regarder la Pierre en face. Elle vient d’ailleurs. Enchâssée dans l’angle oriental de la Ka’ba, à hauteur de visage, dans un cadre d’argent, elle est le seul objet de ce monde dont un hadith recevable dise qu’il a été dans le Paradis. Et elle était blanche. Plus blanche que le lait — puis les mains, les lèvres et les péchés des fils d’Adam l’ont assombrie, siècle après siècle, jusqu’au noir que le pèlerin embrasse aujourd’hui. Les savants ont tiré de cette image une leçon qui fait frémir : si les péchés ont pu noircir une pierre du Paradis, que font-ils d’un cœur de chair ? Et aussi son revers, plus doux : la Pierre a gardé, sous sa noirceur, ce qu’elle était — et l’homme aussi.

« Par Allah, Allah la ressuscitera au Jour de la Résurrection avec deux yeux pour voir et une langue pour parler, et elle témoignera en faveur de quiconque l’aura touchée en vérité. »

Rapporté par At-Tirmidhî (n° 961) et Ibn Mâjah (n° 2944), d’après Ibn ‘Abbâs — jugé recevable (authentifié par Ibn Khuzayma et Ibn Hibbân)

« Toucher les deux angles — l’angle yéménite et la Pierre — efface les péchés. »

Rapporté par At-Tirmidhî (n° 959), d’après Ibn ‘Umar — jugé recevable

Qui l’aura touchée en vérité — bi-haqq : ni par superstition, ni par bousculade, ni pour la photo ; en obéissance, comme ‘Umar. Ainsi la Pierre est un témoin : chaque main posée sur elle est enregistrée, et elle dira, un jour, devant Allah, qui est venu vers elle avec un cœur droit. Les récits des exégètes ajoutent que c’est Jibrîl qui l’apporta à Ibrâhîm lorsque le mur atteignit l’endroit de l’angle, pour qu’elle marque le point où commence et finit la ronde — l’angle d’où l’on compte les sept tours depuis quatre mille ans.

Degré. les trois hadiths ci-dessus sont hasan chez les anciens, et authentifiés par plusieurs maîtres — non dans Al-Bukhârî ni Muslim ; on les rapporte avec cette précision. Que Jibrîl ait apporté la Pierre est un récit exégétique et historique. La parole de ‘Umar (Al-Bukhârî n° 1597) reste le cadre de tout : on l’honore parce que le Messager l’a honorée, et l’on ne lui attribue ni pouvoir ni volonté.

Le jour où un jeune homme sauva la Ka’ba d’une guerre

Cinq ans avant la révélation, la Ka’ba menaçait ruine : un incendie l’avait affaiblie, un torrent l’avait fissurée, et les Quraysh décidèrent de la rebâtir. Ils s’imposèrent une règle qui dit tout d’eux : n’y faire entrer que des biens licites — ni prix d’une prostituée, ni argent d’usure, ni bien d’un opprimé. Chaque clan se vit attribuer un côté ; ils démolirent en tremblant, bâtirent pierre à pierre, et lorsque le mur atteignit l’emplacement de la Pierre noire, la ville faillit s’entretuer : chaque clan voulait l’honneur de la remettre à sa place. Quatre ou cinq jours de tension ; des alliances jurées dans le sang ; des mains sur les sabres. Alors le plus âgé d’entre eux proposa : que le premier qui franchira cette porte tranche entre nous. Et le premier qui entra fut un homme de trente-cinq ans que toute la ville appelait al-Amîn, le Digne de confiance. Ils crièrent : c’est al-Amîn ! Nous acceptons ! Il demanda un manteau, y posa la Pierre de ses mains, et dit : que chaque clan tienne un bord. Ils la soulevèrent tous ensemble ; et lorsqu’elle fut à hauteur, il la prit, la scella dans l’angle — et bâtit par-dessus.

Degré. rapporté par Ibn Ishâq dans la Sîra (Ibn Hishâm), avec une version courte chez Ahmad — récit historique, universellement reçu par les historiens de la Sîra, non tiré des deux Sahîh.

Pesez la scène, car elle est prophétique avant la prophétie : avant de recevoir un seul verset, Muhammad ﷺ est déjà l’homme qui met les mains rivales sur le même tissu et empêche le sang de couler autour de la Maison d’Allah. Son premier acte connu au service de la Ka’ba fut d’unir ce qui allait se déchirer — et son dernier, vingt-cinq ans plus tard, sera de la vider de ses idoles. Le pèlerin qui touche la Pierre touche ce que ces mains-là ont scellé.