Volet 2 · La Terre sacrée · chapitre 15 sur 19
Le Hijr : la part de la Maison restée dehors
« Le Prophète ﷺ dit : ô ‘Â’isha, si ton peuple n’était pas si proche de la mécréance, j’aurais démoli la Ka’ba et l’aurais rebâtie sur les fondations d’Ibrâhîm — car Quraysh, en la bâtissant, manqua de fonds ; et j’y aurais mis deux portes, l’une par où entrer, l’autre par où sortir. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1584-1586) et Muslim (n° 1333), d’après ‘Â’isha — authentique
Voici pourquoi le pèlerin, dans sa ronde, contourne un mur bas en demi-cercle collé au flanc de la Ka’ba : c’est le Hijr, aussi appelé al-Hatîm. Les Quraysh, fidèles à leur règle du licite, ne trouvèrent pas assez d’argent pur pour rebâtir la Maison sur toute sa longueur : ils la raccourcirent de quelques coudées et laissèrent dehors, marquée d’un muret, la part des fondations d’Ibrâhîm qu’ils n’avaient pas pu couvrir. Une Maison bâtie plus petite que ses fondations, plutôt que bâtie avec un dirham impur : voilà le scrupule des païens de La Mecque — et voilà la question qu’il pose au croyant d’aujourd’hui sur la provenance de son propre argent de hajj. Le Prophète ﷺ, lui, aurait voulu tout rétablir — et y renonça pour ne pas troubler des cœurs encore neufs dans la foi : la Maison est restée tronquée par miséricorde pour les hommes. Aussi le tour de la Ka’ba passe-t-il obligatoirement à l’extérieur du Hijr : on tourne autour de ce que l’on ne voit pas.
« ‘Â’isha dit : je voulais entrer dans la Maison pour y prier. Le Messager d’Allah ﷺ me prit par la main, me fit entrer dans le Hijr et dit : prie dans le Hijr si tu veux entrer dans la Maison — car il fait partie de la Maison ; mais ton peuple a manqué de moyens en la bâtissant et l’a fait sortir de la Maison. »
Rapporté par Abû Dâwûd (n° 2028), At-Tirmidhî (n° 876) et An-Nasâ’î (n° 2912) — jugé recevable (hasan sahîh selon At-Tirmidhî)
Priez là, et vous êtes dans la Ka’ba : quiconque s’est agenouillé dans ce demi-cercle à ciel ouvert a prié à l’intérieur de la Maison d’Allah — sans porte, sans mur, sous les étoiles. Et l’histoire ajoute un voile de tendresse à cet espace : les livres anciens de La Mecque rapportent qu’Ismâ’îl y fut enterré, et sa mère Hâjar auprès de lui — si bien que le pèlerin tournerait, sept fois, autour du tombeau de la femme dont il refait la course et de l’enfant pour qui l’eau a jailli.
Degré. l’appartenance du Hijr à la Maison et le manque de fonds des Quraysh sont établis (Al-Bukhârî, Muslim, et le hadith jugé recevable ci-dessus). La sépulture de Hâjar et d’Ismâ’îl dans le Hijr est rapportée par Ibn Ishâq et Al-Azraqî — récit historique, non établi par hadith authentique.
Le Multazam : le mur où l’on colle son cœur
Entre la Pierre noire et la porte de la Ka’ba, il y a environ deux mètres de mur. Les Compagnons lui ont donné un nom : al-Multazam, le lieu où l’on s’agrippe. Car là, on ne se tient pas devant la Maison : on se plaque contre elle — poitrine, visage, joue, bras étendus sur la pierre, comme un enfant contre un parent qu’il a retrouvé ; et l’on demande.
« Ibn ‘Abbâs disait : entre l’angle et la porte est le Multazam ; nul serviteur n’y demande à Allah quelque chose sans qu’Il ne le lui accorde. »
Rapporté par ‘Abd ar-Razzâq et Al-Bayhaqî, d’après Ibn ‘Abbâs — parole de Compagnon (athar), chaîne jugée bonne par plusieurs
« ‘Amr ibn Shu’ayb rapporte de son père, de son grand-père : je fis le tour avec ‘Abdullâh ibn ‘Amr ; lorsqu’il fut derrière la Ka’ba, je dis : ne demandes-tu pas protection ? Il dit : nous demandons protection à Allah contre le Feu. Puis il marcha jusqu’à toucher la Pierre, et se tint entre l’angle et la porte, posant contre elle sa poitrine, son visage, ses avant-bras et ses paumes, ainsi — et il dit : j’ai vu le Messager d’Allah ﷺ faire ainsi. »
Rapporté par Abû Dâwûd (n° 1899) et Ibn Mâjah (n° 2962) — degré discuté ; jugé recevable par certains
Ibn Taymiyya, dans ses Fatâwâ, l’a dit sans détour : c’est la pratique des Compagnons, qui s’y agrippaient et y invoquaient — permis à qui le fait en suivant, non en inventant. Et voyez ce que le geste enseigne : après avoir tourné sept fois autour de la Maison en la gardant à distance de sa gauche, le serviteur vient enfin s’y appuyer de tout son corps — la ronde était le respect, le Multazam est l’intimité. Il y a un lieu, sur cette terre, où il est de Sunna de coller sa joue au mur d’une maison pour demander à son Seigneur ; et l’on n’a pas idée de ce que cela fait avant de l’avoir fait.
Le seuil : ce qui est plus sacré que la Ka’ba
« Ibn ‘Umar dit : j’ai vu le Messager d’Allah ﷺ faire le tour de la Ka’ba en lui disant : comme tu es belle, et comme ton parfum est bon ! Comme tu es grande, et comme ta sacralité est grande ! Mais, par Celui qui tient l’âme de Muhammad dans Sa main, la sacralité du croyant est plus grande auprès d’Allah que la tienne — son bien et son sang ; et l’on ne doit penser de lui que le bien. »
Rapporté par Ibn Mâjah (n° 3932), d’après Ibn ‘Umar — jugé recevable
Fermons cette partie sur les murs par la parole qui les remet à leur rang. Le Prophète ﷺ tourne, admire, hume la Maison — et se retourne vers les hommes qui tournent avec lui : vous valez plus qu’elle. Toute cette partie a raconté des pierres venues du Paradis, des murs où l’on colle son cœur, des fondations plus vieilles que le monde ; et voici que le maître du lieu déclare qu’un pèlerin quelconque, avec sa fatigue et ses sandales, est plus inviolable que l’ensemble. Le croyant qui bouscule un frère pour toucher la Pierre a inversé la hiérarchie de la Maison. C’est le dernier verrou du tawhîd : la Ka’ba n’est adorée par personne, et l’homme qui l’adore avec son Seigneur est plus précieux qu’elle.