Chapitre 10 / 12
DIXIÈME PARTIE — CEUX QUI ONT FRANCHI LE PAS
Des hommes et des femmes qui n’avaient rien à y gagner — et souvent beaucoup à y perdre — ont fait ce chemin avant vous. Voici quelques-uns de leurs visages. Tous les parcours cités sont attestés par les intéressés eux-mêmes : autobiographies, déclarations publiques, entretiens. Nous restituons le sens de leurs propos ; les citations exactes sont à retrouver dans leurs livres, que nous indiquons.
43. Les intellectuels
Muhammad Asad (Leopold Weiss, 1900-1992). Petit-fils de rabbin, correspondant vedette de la grande presse allemande au Proche-Orient. Converti en 1926, devenu l’un des penseurs musulmans majeurs du siècle, traducteur du Coran en anglais, représentant du Pakistan à l’ONU. Son Chemin de La Mecque — disponible en français, et peut-être le plus beau récit de conversion jamais écrit — raconte ce qui l’a saisi : non un argument isolé, mais la cohérence d’un tout, une vision où le corps et l’âme, le ciel et le marché, ne sont pas en guerre.
Murad Wilfried Hofmann (1931-2020). Docteur en droit de Harvard, directeur de l’information à l’OTAN, ambassadeur d’Allemagne en Algérie puis au Maroc — le profil le moins suspect de naïveté qui soit. Converti en 1980, après deux chocs qu’il raconte dans son Journal d’un musulman allemand : l’endurance du peuple algérien sous la guerre, et la lecture du Coran, où il ne trouva pas le dogme irrationnel qu’on lui avait promis.
Jeffrey Lang (né en 1954). Professeur de mathématiques à l’université du Kansas, athée depuis l’adolescence. Un étudiant lui offre un Coran ; il l’ouvre en adversaire, armé de toutes ses objections. Il racontera dans Struggling to Surrender et Even Angels Ask les avoir posées une à une — et n’être resté que parce que les réponses tenaient. Le témoignage rêvé pour l’esprit scientifique : pas une extase, une reddition argumentée.
Éva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999). Docteur en philosophie, directrice de recherche au CNRS, traductrice monumentale de Rûmî en français. Venue à l’islam par la lecture d’Iqbal, elle disait n’avoir eu le sentiment de rien renier — seulement d’aller au bout de ce qu’elle cherchait.
Étienne Dinet (1861-1929). L’un des grands peintres orientalistes français. Trente ans à peindre l’Algérie et ses gens avant de les rejoindre : converti en 1913 sous le nom de Nasreddine, pèlerin de La Mecque en 1929, enterré à Bou Saâda où son musée existe toujours. Co-auteur d’une des premières vies du Prophète ﷺ écrites en français par un musulman.
Abdal Hakim Murad (Timothy Winter, né en 1960). Converti en 1979, formé à Cambridge — où il enseigne aujourd’hui la théologie — puis auprès des savants traditionnels. La preuve vivante qu’on peut habiter pleinement les deux mondes intellectuels.
(Mentionnons aussi René Guénon, philosophe français converti en 1912, mort au Caire en musulman sous le nom d’Abdel Wahid Yahya — en précisant que ses thèses « pérennialistes » ne représentent pas la doctrine sunnite, et que son cas vaut comme itinéraire, non comme autorité.)
44. Les célèbres
Malcolm X (1925-1965). Le plus grand tribun noir américain de son temps, d’abord membre d’un mouvement séparatiste étranger à l’islam véritable — puis, en 1964, le pèlerinage, et la lettre de La Mecque : des hommes de toutes les couleurs, mangeant au même plat, priant épaule contre épaule. Il rentre transformé, devenu El-Hajj Malik El-Shabazz, musulman sunnite, réconcilié avec l’idée que la fraternité humaine est possible — sous l’islam. Assassiné dix mois plus tard. Sa lettre est dans son Autobiographie : lisez-la, elle n’a pas pris une ride.
Muhammad Ali (1942-2016). Triple champion du monde des lourds, passé à l’islam sunnite en 1975. Au sommet de sa gloire, il refuse la guerre du Vietnam par conviction : on lui retire son titre, sa licence, trois ans et demi de carrière — les meilleures années d’un athlète. Il ne plie pas. Peu d’hommes au XXᵉ siècle ont payé leur foi aussi cher, en public, sans reculer.
Yusuf Islam (Cat Stevens, né en 1948). Des dizaines de millions d’albums vendus, et une quête que le succès n’éteignait pas. Son frère lui offre un Coran ; il se convertit en 1977, met un jour ses guitares aux enchères au profit d’œuvres caritatives, fonde des écoles à Londres. Rare cas où le prix du renoncement est littéralement chiffrable.
Mélanie Georgiades — Diam’s (née en 1980). La rappeuse la plus vendue de France, disque de diamant, Victoires de la musique — et, derrière les projecteurs, une dépression sévère, une hospitalisation, le vide au sommet. Puis la découverte de la prière chez une amie, la conversion en 2008, l’arrêt de la carrière en pleine gloire. Elle a tout raconté elle-même — Diam’s, autobiographie (2012), puis le documentaire Salam (2015) : le calme qu’elle avait cherché dans le succès et les médicaments, trouvé sur un tapis de prière ; et le voile, choisi par elle seule, contre l’avis de tous. Pour le public français, aucun témoignage n’est plus proche, plus documenté, plus désarmant.
Et les terrains de sport en comptent d’autres : Nicolas Anelka (2004), Franck Ribéry (2006, devenu Bilal) — sobres sur le sujet, et c’est leur droit ; le fait est là.
45. Les improbables
Yvonne Ridley (née en 1958). Journaliste britannique capturée par les talibans en 2001. Pour obtenir sa libération, elle promet de lire le Coran. Libérée, elle tient parole — en professionnelle, pour comprendre ses geôliers. Deux ans plus tard, elle est musulmane, et le raconte dans In the Hands of the Taliban. Détail qui coupe court au soupçon de traumatisme : elle est restée une critique féroce des talibans. Ce n’est pas eux qu’elle a rejoints. C’est le Livre.
Idris Tawfiq (1955-2016). Prêtre catholique britannique, formé à Rome, ayant exercé le ministère. Un voyage en Égypte, la rencontre du quotidien musulman, et en 2001 la conversion. Il finira enseignant au Caire, auteur de livres présentant l’islam aux Occidentaux. Quand un homme qui connaissait la théologie chrétienne de l’intérieur tranche la question de la Trinité dans ce sens-là, son dossier mérite lecture.
Lauren Booth (née en 1967). Journaliste, belle-sœur de Tony Blair — l’homme de la guerre d’Irak. Convertie en 2010. L’improbabilité du profil est l’argument.
46. Ce que ces vies ont en commun
Alignez-les, et quatre constantes sautent aux yeux. Aucun n’a été contraint — tous adultes, libres, en pays où l’islam coûte socialement. Presque tous ont perdu quelque chose — une carrière, un statut, des amis : le contraire d’un calcul. Presque tous sont passés par le texte — un Coran ouvert, souvent pour le réfuter. Et le même mot revient dans leurs récits : non pas « vision » ni « miracle », mais cohérence — le sentiment que les pièces, enfin, s’emboîtent.
C’est exactement ce que la doctrine de la fitra prédit : on ne leur a rien appris d’étranger. On leur a rendu quelque chose.
⚠️ Un mot d’hygiène intellectuelle, parce que ce site vous doit la vérité : vous croiserez sur internet des listes de conversions célèbres largement fausses. Non, Jacques-Yves Cousteau ne s’est pas converti — sa famille l’a démenti. Non, Neil Armstrong n’a pas entendu l’appel à la prière sur la Lune — il l’a démenti lui-même. Michael Jackson : jamais confirmé. Nous préférons quinze cas vérifiables à cinquante légendes : une seule fausse histoire discrédite toutes les vraies — et la religion de la vérité n’a pas besoin de mensonges pour convaincre.