NEUVIÈME PARTIE — LA GRANDE QUESTION : POURQUOI LES PAYS MUSULMANS NE RESSEMBLENT-ILS PAS À CELA ?

Chapitre 09 / 12

NEUVIÈME PARTIE — LA GRANDE QUESTION : POURQUOI LES PAYS MUSULMANS NE RESSEMBLENT-ILS PAS À CELA ?

Vous avez été patient, et la question a grossi à chaque page : si tout cela est vrai, pourquoi le monde musulman est-il ce qu’il est ? Pauvreté, dictatures, corruption, divisions, violences. C’est LA question — la plus honnête, la plus douloureuse, et celle que les présentations de l’islam esquivent toujours. Nous n’allons pas l’esquiver. Nous allons y passer toute une partie, car votre objection mérite mieux qu’une pirouette.

38. D’abord, le principe : que juge-t-on, et par quoi ?

Posez-vous la question sur n’importe quel autre objet. Juge-t-on la médecine par les médecins corrompus ? Le droit par les juges vendus ? La science par les fraudes scientifiques ? Non : dans tous ces cas, nous savons distinguer la discipline de ses traîtres — et c’est même au nom de la discipline que nous condamnons ses traîtres. Le médecin corrompu est condamné par la médecine.

Appliquez la même logique, simplement la même. Le dirigeant musulman corrompu est condamné par l’islam — vous venez de lire les textes. Le mariage forcé est invalidé par l’islam — le Prophète ﷺ l’a annulé. Le terroriste qui tue des innocents est condamné par l’islam — « c’est comme s’il avait tué tous les hommes ». Ces gens ne sont pas la preuve de ce qu’est l’islam ; ils sont les premiers accusés de son tribunal.

Et il y a une contre-épreuve historique décisive : quand les musulmans ont appliqué ces textes, qu’est-ce que cela a donné ? Cela a donné Cordoue, Bagdad, Le Caire, Tombouctou — des siècles où l’on venait de toute l’Europe étudier chez les musulmans, où les bibliothèques se comptaient en centaines de milliers de volumes, où le juif Maïmonide écrivait son œuvre en terre d’islam, où les waqfs finançaient hôpitaux gratuits et bourses d’étudiants. La même religion, les mêmes textes. Si les textes produisaient nécessairement la misère, l’âge d’or serait inexplicable. Si les textes produisaient nécessairement l’âge d’or, la misère actuelle serait inexplicable. La conclusion s’impose : la variable, ce ne sont pas les textes — c’est le rapport que les hommes entretiennent avec eux.

Un mot fameux, attribué au réformateur Muhammad ‘Abduh au retour d’un voyage en Europe, résume tout (l’attribution exacte est discutée, le constat ne l’est guère) : « Je suis allé en Occident, j’ai vu de l’islam sans musulmans ; je suis revenu en Orient, j’ai vu des musulmans sans islam. » Propreté, ponctualité, parole tenue, rues sûres, institutions qui fonctionnent : ce sont des valeurs islamiques — appliquées ailleurs, désertées chez elles.

39. Première cause : l’éloignement intérieur

Avant toute cause extérieure, la tradition musulmane s’accuse elle-même — et c’est sa grandeur. Le Coran a posé la loi une fois pour toutes :

« Allah ne modifie point l’état d’un peuple tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. »

— Coran 13:11

Le déclin est venu du dedans avant de venir du dehors. Progressivement, sur des siècles : la science religieuse s’est figée en répétition, l’effort intellectuel (ijtihâd) s’est raréfié, les sciences du monde — que les premiers siècles cultivaient comme un devoir — ont été abandonnées aux autres ; les querelles de chapelles ont remplacé l’unité ; les élites se sont enivrées de luxe pendant que les peuples s’enfonçaient dans l’ignorance ; et la religion elle-même, chez beaucoup, s’est réduite à des rites sans éthique — la prière sans l’honnêteté, le jeûne sans la langue tenue, le pèlerinage sans le changement de vie. Exactement l’inversion de tout ce que ce dossier a décrit.

Le Prophète ﷺ avait annoncé ce scénario avec une précision qui donne le frisson. On lui demanda : serons-nous alors peu nombreux ? Il répondit :

« Non, vous serez nombreux ce jour-là — mais vous serez comme l’écume du torrent. Allah ôtera de la poitrine de vos ennemis la crainte de vous, et Il jettera dans vos cœurs le wahn. — Et qu’est-ce que le wahn, ô Messager d’Allah ? — L’amour de ce bas monde et l’aversion pour la mort. »

— Abû Dâwûd, jugé authentique par plusieurs savants du hadith

Un milliard et demi, et si peu de poids : le hadith décrivait cela il y a quatorze siècles, et il en donnait la cause — non pas la force des autres, mais le ramollissement de soi. Le diagnostic islamique du malheur musulman est d’abord un examen de conscience, pas une plainte.

40. Deuxième cause : la colonisation et ce qu’elle a brisé

Vient ensuite la cause extérieure, et il faut la regarder en face, non pour s’y réfugier mais parce qu’elle est un fait massif que toute analyse honnête doit intégrer : à la fin du XIXᵉ siècle, la quasi-totalité du monde musulman est sous domination européenne — l’Algérie française, l’Inde britannique, l’Indonésie hollandaise, l’Asie centrale russe, et le reste sous protectorats et mandats.

Or la colonisation n’a pas seulement pris des terres et des richesses. Elle a démonté, pièce par pièce, les institutions qui faisaient tourner la civilisation islamique :

Les waqfs — ces fondations pieuses qui finançaient écoles, hôpitaux, entraide, et constituaient un immense secteur social indépendant de l’État — furent confisqués ou mis sous tutelle dans la plupart des territoires. D’un coup, l’enseignement et la solidarité perdirent leur base économique séculaire. Les madrasas furent marginalisées, remplacées par des écoles coloniales formant des auxiliaires d’administration ; il en résulta une fracture qui saigne encore : d’un côté des élites « modernes » coupées de leur héritage, de l’autre des savants religieux coupés des sciences du monde — deux moitiés d’homme là où la civilisation classique formait des esprits complets. Le droit musulman, affiné pendant mille ans, fut remplacé par des codes importés, réduisant la sharia — dans les textes coloniaux puis dans les imaginaires — au seul statut personnel, avant d’en faire un épouvantail. Les frontières, enfin, furent tracées à la règle sur les cartes, découpant les peuples en États artificiels, semant les conflits qui ravagent encore la région — et à l’indépendance, ces États furent souvent remis à des armées et des élites formées par le colonisateur, à son image et pour ses intérêts.

Ajoutez les économies rendues extraverties — le pays réorganisé pour exporter une matière première vers la métropole —, les langues dévalorisées, les mémoires humiliées, et vous comprendrez ceci : les indépendances des années 1950-60 ont rendu les drapeaux, pas les institutions. On a libéré des territoires qui avaient été vidés de leur logiciel. Comparer « les pays musulmans » et « les pays occidentaux » comme si les deux sortaient du même point de départ est une malhonnêteté statistique : l’un des deux sort d’un siècle ou deux de démontage organisé — par l’autre.

41. Troisième cause : l’après — les idéologies importées et les régimes sans comptes

Et qu’ont fait les États indépendants ? Voici le point que les musulmans doivent avoir le courage de dire : presque aucun n’a rétabli le logiciel islamique. Les élites post-coloniales ont importé, l’une après l’autre, les idéologies du moment — nationalisme, socialisme arabe, capitalisme de rente — et toutes ont échoué sur les mêmes récifs : le pouvoir personnel, la corruption, la police politique. Des républiques héréditaires, des partis uniques, des rentes pétrolières captées par des clans : tout ce que vous voyez aujourd’hui et qui vous fait dire « voilà l’islam » est très exactement ce que la huitième partie de ce dossier a montré comme le contraire de la doctrine — le pouvoir-butin au lieu du pouvoir-dépôt, l’obéissance inconditionnelle au lieu de la shûrâ, l’impunité au lieu des comptes.

Bien plus : dans nombre de ces États, l’islam authentique fut lui-même une victime — savants indépendants emprisonnés, prêche mis sous tutelle du ministère, religion réduite à un folklore d’État qu’on sort aux enterrements, ou instrumentalisée pour habiller la tyrannie. Et dans ce vide de savoir — des peuples coupés de leurs sources par l’analphabétisme religieux — ont prospéré les deux tumeurs jumelles : la superstition d’un côté, et de l’autre l’extrémisme, qui recrute précisément parmi ceux qui ne connaissent pas la tradition, ses règles, ses garde-fous. Les études sur les parcours de radicalisation le confirment régulièrement : l’ignorance religieuse est un facteur de risque, la formation classique un facteur de protection. Le fanatique n’est pas celui qui a trop lu al-Ghazâlî et an-Nawawî ; c’est celui qui ne les a jamais ouverts.

Il faut ajouter, enfin, la confusion entre culture et religion : tant de pratiques qu’on impute à l’islam — crimes « d’honneur », mariages d’enfants, mutilations, tribalisme, mépris des femmes — sont des coutumes locales antérieures ou étrangères à l’islam, que les textes condamnent, mais que des sociétés peu instruites ont drapées de religion. Le travail des savants, depuis toujours, consiste justement à gratter la coutume pour retrouver le texte.

42. Ce que cela prouve — et l’espérance

Faisons le compte, froidement. Un peuple s’éloigne de ses principes ; on lui démonte ensuite ses institutions pendant un siècle ; on le découpe en États confiés à des pouvoirs sans comptes ; on l’y maintient dans l’ignorance de ses propres sources. Qu’obtient-on ? Exactement ce que vous voyez au journal télévisé. Il n’y a rien, dans l’état actuel du monde musulman, qui réfute l’islam — tout y confirme au contraire ses propres avertissements, du verset 13:11 au hadith de l’écume.

Et c’est pourquoi ce tableau, si sombre soit-il, porte une espérance rigoureusement logique : si le mal vient de l’éloignement, le remède est le retour. Non pas le retour fantasmé à un décor ancien, mais le retour au contenu : la science, la justice, la parole tenue, le pouvoir qui rend des comptes, l’argent propre, la famille solide — tout ce que vous avez lu ici. Ce retour, on n’en voit pas le bout, mais on en voit les signes : une génération de musulmans, notamment en Occident, qui réapprend ses sources dans le texte, qui refuse à la fois la superstition et l’extrémisme, qui redécouvre an-Nawawî et Ibn al-Qayyim en éditions critiques. L’islam a déjà tout perdu une fois — Bagdad rasée par les Mongols en 1258, le califat détruit, les bibliothèques dans le fleuve. Deux générations plus tard, les petits-fils des destructeurs étaient musulmans. Une religion qui a converti ses propres bourreaux n’a pas dit son dernier mot.

Et vous, lecteur, retenez surtout ceci : on ne vous demande pas de rejoindre les pays musulmans. On vous propose de rejoindre l’islam. Ce ne sont pas les mêmes adresses.