HUITIÈME PARTIE — L’ESPRIT, LE CORPS, LA CITÉ

Chapitre 08 / 12

HUITIÈME PARTIE — L’ESPRIT, LE CORPS, LA CITÉ

34. Une religion qui commande de penser

Le premier mot de la révélation ne fut ni « crois » ni « obéis » : ce fut « Lis » (96:1). Et le Coran ne cesse ensuite de secouer son lecteur — ne raisonnez-vous pas ? ne réfléchissez-vous pas ? n’observent-ils pas ? — jusqu’à exiger de ses adversaires ce qu’aucun texte sacré n’exige : « Apportez votre preuve, si vous êtes véridiques » (2:111). Une religion qui réclame des preuves à ses contradicteurs est une religion qui se croit démontrable.

Aux grandes questions des philosophes, elle apporte des réponses franches. Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? — « Ont-ils été créés à partir de rien, ou sont-ils eux les créateurs ? » (52:35) : le trilemme est posé en un verset, et les théologiens musulmans — al-Kindî, al-Ghazâlî — en ont tiré une démonstration que la philosophie analytique discute encore aujourd’hui sous le nom d’argument cosmologique du kalâm. D’où vient le bien ? — Ni du vote, ni du calcul d’utilité, ni de la coutume, toutes fondations qui s’effondrent dès qu’on les presse, mais de Celui qui connaît Sa création : « Ne connaît-Il pas ce qu’Il a créé ? » (67:14). Pourquoi le mal ? — Parce que cette vie est un examen et non une récompense (67:2), et parce que le compte n’est pas clos : toute larme sera pesée, tout bourreau comparaîtra (21:47). Retournez la question à l’athée sincère : dans son monde à lui, l’enfant assassiné ne sera jamais vengé, le tyran mort dans son lit a gagné pour l’éternité. C’est le matérialisme qui a un problème du mal insoluble — pas l’islam.

Et au nihilisme moderne, qui a fini par avouer que sans Dieu la vie n’a pas de sens objectif, l’islam répond par une seule question : « Pensiez-vous que Nous vous avions créés sans but ? » (23:115).

35. Ce que cette pensée a produit

Ces principes ont eu des enfants, et ils portent des noms que vous utilisez sans le savoir. Al-Khwârizmî, dont le traité a donné le mot algèbre et le nom latinisé le mot algorithme. Ibn al-Haytham, qui fonda l’optique moderne et formula la méthode expérimentale six siècles avant qu’on ne la dise européenne. Az-Zahrâwî, dont les instruments chirurgicaux servirent l’Europe cinq cents ans. Ibn Sînâ, enseigné dans les facultés de médecine européennes jusqu’au XVIIᵉ siècle. Ibn Khaldûn, dont la Muqaddima invente la sociologie. L’hôpital moderne — soins gratuits, services, dossiers, enseignement clinique — naît à Bagdad et à Damas. La plus ancienne université du monde encore en activité, al-Qarawiyyîn de Fès, fut fondée en 859 par une femme, Fâtima al-Fihriyya.

Un mot de méthode, car votre confiance nous importe plus qu’un argument facile : nous ne vous dirons pas que le Coran « contient » la physique moderne. Le Coran est un livre de guidance, pas un manuel de sciences, et les lectures concordistes qui plaquent chaque découverte sur un verset desservent la vérité. Ce que l’on peut dire, et vérifier, c’est que ce texte du VIIᵉ siècle ne contient aucune des grandes erreurs cosmologiques de son époque — pas de terre portée par un animal, pas de guerre des dieux — et que plusieurs de ses passages sur l’embryon, le ciel ou les eaux se lisent aujourd’hui sans une ride. C’est déjà, pour un texte de cet âge, une singularité qui mérite réflexion.

36. Le corps : un dépôt, ni une idole ni un ennemi

Entre le culte du corps (notre époque) et le mépris du corps (certaines spiritualités), l’islam tient une troisième voie : le corps est un dépôt dont on rendra compte. « Ton corps a un droit sur toi » (al-Bukhârî) — et cette parole que tout sportif musulman connaît : « Le croyant fort est meilleur et plus aimé d’Allah que le croyant faible — et il y a du bien en chacun des deux » (Muslim).

Le Prophète ﷺ a couru avec son épouse — et perdu, puis gagné la revanche des années plus tard en riant : « Celle-ci pour celle-là » (Abû Dâwûd) —, organisé des courses de chevaux, valorisé le tir ; ‘Umar recommandait d’apprendre aux enfants la natation, le tir et l’équitation. Et la prière elle-même mobilise le corps entier, des dizaines de flexions et prosternations par jour, à vie : le musulman pratiquant fait de l’exercice cinq fois par jour sans y penser.

Au sport moderne, l’islam apporterait exactement ce qui lui manque : pas de dopage (interdiction de nuire à son corps et de tricher), pas de paris (le maysir qui ruine aujourd’hui une génération de jeunes supporters), pas d’idolâtrie du champion (« n’entrera pas au Paradis celui qui a dans le cœur le poids d’un atome d’orgueil » — Muslim), pas de haine tribale entre supporters (« n’est pas des nôtres celui qui appelle à l’esprit de clan » — Abû Dâwûd). Et chaque année, des athlètes professionnels jeûnant le Ramadan en pleine compétition offrent au monde une démonstration de maîtrise de soi qui vaut tous les discours.

37. Le pouvoir : une charge dont on rend compte

L’islam ne prescrit pas une forme de régime — il prescrit des principes, et ils sont d’une actualité troublante. Le pouvoir est un dépôt (amâna), pas une propriété : « Allah vous commande de rendre les dépôts à leurs ayants droit et, quand vous jugez entre les gens, de juger avec équité » (4:58). La consultation est un ordre donné au Prophète ﷺ lui-même — « et consulte-les à propos des affaires » (3:159) — et une sourate entière porte le nom de ash-Shûrâ. Celui qui convoite le pouvoir en est disqualifié : « Nous ne confions pas cette charge à qui la demande » (al-Bukhârî, Muslim). Et le berger répondra du troupeau : le dirigeant qui meurt en trompant ses administrés, « Allah lui interdit le Paradis » (al-Bukhârî, Muslim).

Écoutez Abû Bakr, premier calife, le jour de son investiture — et mesurez la distance avec tous les discours de prise de pouvoir que l’histoire a connus : « J’ai été chargé de vous diriger sans être le meilleur d’entre vous. Si je fais bien, aidez-moi ; si je fais mal, redressez-moi. […] Obéissez-moi tant que j’obéis à Allah ; si je Lui désobéis, vous ne me devez plus obéissance. » L’obéissance conditionnelle, la révocabilité morale du chef, dès le premier jour du premier règne. Il n’y a pas, en islam sunnite, de droit divin des rois.

Et ‘Umar, le calife sous lequel l’empire s’étendit de la Libye à la Perse, dormait à l’ombre d’un arbre sans garde, rapiéçait sa tunique, et disait : « Si une mule trébuchait en Irak, je craindrais qu’Allah ne m’en demande compte : pourquoi ne lui as-tu pas aplani la route ? » Voilà la doctrine. Nous verrons dans un instant pourquoi tant de palais actuels lui ressemblent si peu.