On nous présente souvent l'athéisme comme le résultat d'une démarche intellectuelle rigoureuse, d'une libération par la raison, d'une victoire de la science sur la superstition. C'est un récit flatteur — mais il ne résiste pas à l'examen. L'athéisme contemporain n'a presque rien à voir avec la raison ou la science. Il a tout à voir avec un mode de vie. Démontons les sept véritables moteurs.
Moteur n° 1 — Le confort matériel anesthésiant
Nous l'avons déjà esquissé. La société de consommation a réussi quelque chose qu'aucun pouvoir tyrannique n'avait réussi avant elle : faire oublier à l'homme qu'il a besoin de Dieu, en lui donnant l'illusion qu'il n'a besoin de rien. Frigo plein, chauffage central, médecine d'urgence, supermarché ouvert 24h/24, livraison à domicile, retraite garantie : l'homme moderne est entouré d'un cocon technique qui lui dissimule sa fragilité fondamentale. Tant que ce cocon ne se déchire pas (maladie grave, deuil brutal, faillite, guerre), il peut vivre dans l'illusion d'autosuffisance.
Moteur n° 2 — Le divertissement permanent (lahw wa la'ib)
« La vie présente n'est que jeu et divertissement (la'ibun wa lahw). La demeure dernière est meilleure pour ceux qui craignent Allâh. Ne raisonnez-vous donc pas ? »
— Coran, 6:32
Si l'homme moderne avait dix minutes de silence par jour, l'athéisme s'effondrerait en deux générations. C'est précisément pourquoi le silence a disparu. Netflix, TikTok, YouTube, séries en boucle, jeux vidéo permanents, sport-spectacle, musique en continu dans les écouteurs, pornographie d'accès gratuit, achats compulsifs, scroll infini : l'humain contemporain n'est plus jamais seul avec lui-même. Or c'est dans le silence que l'âme entend la grande question : « D'où viens-je ? Où vais-je ? Pourquoi ? »
Pascal, esprit chrétien lucide qui parlait à des chrétiens de son époque devenus, déjà, indifférents à la transcendance, écrivait : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » L'industrie moderne du divertissement n'est pas neutre : elle est l'anesthésiant systématique de la fiṭra. Elle remplit le vide pour qu'on n'entende plus le silence qui appelle vers le ciel.
L'EXPÉRIENCE QUE PERSONNE N'OSE FAIRE
Coupez votre téléphone, votre télévision, votre musique pendant trois jours. Restez seul avec vous-même, sans distraction. Au bout de quelques heures, vous commencerez à entendre quelque chose que la modernité a tout fait pour étouffer : votre propre âme. Et cette âme, comme l'a dit le Prophète ﷺ, sait à quel Seigneur elle appartient.
Moteur n° 3 — Les passions érigées en idoles
Section déjà traitée plus haut sous l'angle théologique (verset 25:43). Ajoutons ici la dimension sociologique : l'Occident contemporain est la première civilisation de l'histoire à avoir érigé la satisfaction du désir individuel en absolu indiscutable. Toute morale traditionnelle qui contredit ce désir est immédiatement qualifiée de « réactionnaire », « patriarcale », « moyenâgeuse », « liberticide ». Le désir est devenu sacré ; ce qui s'oppose au désir est devenu blasphème.
Or l'islam, avec une rigueur saine, enseigne exactement l'inverse : ce n'est pas le désir qui sanctifie l'acte, c'est la conformité à la loi divine. Et tant que cette inversion ne sera pas comprise, aucun dialogue intellectuel sérieux n'est possible avec l'athée moderne, parce que ses prémisses ne sont pas rationnelles : elles sont passionnelles.
Moteur n° 4 — L'arrogance scientiste (à distinguer de la science)
Il faut dissiper la plus grande confusion intellectuelle de notre temps. La science n'est pas le scientisme. La science est une méthode rigoureuse pour étudier les phénomènes physiques observables, mesurables et reproductibles. Le scientisme est l'idéologie selon laquelle seule la science peut produire de la connaissance valide — affirmation qui, ironiquement, n'est elle-même pas une conclusion scientifique mais un dogme philosophique.
La science répond à la question du « comment » : comment fonctionne la photosynthèse, comment se forment les étoiles, comment l'ADN se réplique. Elle ne répond pas, et ne peut pas répondre, à la question du « pourquoi » : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu'elles sont ? Pourquoi suis-je là ? Aucune équation de Maxwell, aucun théorème de Gödel, aucune mesure du LHC n'a jamais affirmé : « Dieu n'existe pas. » Les plus grands scientifiques de l'histoire — Newton, Maxwell, Faraday, Pasteur, Mendel, Lemaître (le prêtre belge qui formula le Big Bang), Planck, Einstein lui-même (déiste assumé) — étaient tous croyants ou déistes.
« La raison droite ne contredit jamais la révélation authentique. Et lorsqu'il semble y avoir contradiction, l'une des deux propositions est nécessairement défectueuse — ou bien la prétendue raison n'est qu'une opinion mal fondée, ou bien la prétendue révélation n'est qu'une transmission inexacte. »
— Ibn Taymiyya, Dar' Ta'âruḍ al-'Aql wa-n-Naql, principe fondateur de l'œuvre
Plus fort encore : la science moderne est née en milieu théiste. Les fondateurs de la méthode expérimentale — Ibn al-Haytham, Roger Bacon, Galilée, Newton — étaient tous croyants, et tous voyaient leur travail comme l'étude des œuvres du Créateur. L'idée que « la science » et « la religion » sont en guerre est une fabrication idéologique du XIXᵉ siècle, propagée par des polémistes anticléricaux et démentie par toute l'histoire de la pensée scientifique.
Moteur n° 5 — Le rejet d'un christianisme déformé
Beaucoup d'Occidentaux qui se croient athées sont en réalité des anti-cléricaux. Ils n'ont jamais rejeté Dieu : ils ont rejeté une représentation déformée de Dieu, transmise par une institution qui s'est elle-même éloignée du tawḥîd ibrahimique.
L'Occident chrétien a hérité d'un certain nombre de doctrines difficilement compatibles avec la raison : la trinité (un Dieu en trois personnes, dont l'une serait morte), le péché originel hérité (un nouveau-né serait déjà coupable), Dieu fait homme et crucifié (le Créateur subissant la création), le célibat sacerdotal absolu, la confession à un prêtre intermédiaire, la vente d'indulgences, l'Inquisition, les guerres de religion fratricides, l'opposition entre science et foi (procès de Galilée). Quand l'Occident a « tué Dieu », il n'a pas tué le Dieu réel : il a tué une caricature.
« Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Messie fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d'Allâh, alors qu'on ne leur a commandé que d'adorer un Dieu unique. Pas de divinité à part Lui ! Gloire à Lui ! Combien Il transcende ce qu'ils Lui associent ! »
— Coran, 9:31
L'islam, lui, présente le Dieu unique, sans intermédiaire, sans incarnation, sans contradiction logique : un Créateur transcendant, parfait, miséricordieux et juste, à qui l'on s'adresse directement, sans clergé, sans confession, sans dogme déraisonnable. L'islam n'a jamais eu d'Inquisition, jamais eu de procès de Galilée, jamais eu de guerre science contre religion comparable à celles de l'Europe. Pour beaucoup d'esprits occidentaux honnêtes, la simple découverte du tawḥîd musulman est une libération : « C'était donc cela que je cherchais sans le savoir. »
Moteur n° 6 — L'éducation laïciste de masse
Depuis 150 ans en France, deux ou trois générations en Allemagne, plus longtemps encore dans certaines régions, l'école publique a systématiquement évacué Dieu de l'horizon mental des enfants. Non pas en argumentant contre — ce qui serait honnête — mais en se contentant de Le passer sous silence, comme s'Il n'existait pas, comme si la question même était indigne d'être posée. Une génération entière a grandi sans qu'aucun adulte respectable, dans le cadre scolaire, ne lui ait jamais sérieusement parlé de la question de Dieu.
Ce silence est une réponse. Pour un enfant, ne pas en parler revient à dire : « Cela n'existe pas, ou cela n'a pas d'importance. » C'est une formation à l'athéisme par défaut, par omission, par évidence imposée. Et lorsque cette formation est complétée, à l'âge adulte, par un environnement médiatique qui ridiculise systématiquement la religion, l'incrédulité s'installe sans que l'individu ait jamais eu à la justifier.
Moteur n° 7 — La déconstruction systématique
Enfin, la pensée occidentale contemporaine est entrée dans une phase de déconstruction permanente : déconstruction de la famille, du genre, de la nation, de la loi naturelle, de la vérité, de la beauté, du bien et du mal eux-mêmes. Tout doit être critiqué, relativisé, subverti. Il n'y a plus de fondement stable : tout est « construit socialement », donc tout peut être « déconstruit ».
Cette déconstruction généralisée laisse l'individu nu, sans repère, sans transmission, sans héritage. Et l'âme, abandonnée sans nourriture transcendante, finit par se résigner : « Si rien n'a de sens, autant ne croire à rien. » L'athéisme n'est plus alors le résultat d'une réflexion, mais un effondrement par épuisement. C'est le vide, accepté comme moindre mal après l'écroulement de tous les murs.
RÉCAPITULATIF : POURQUOI L'OCCIDENT N'EST PLUS CROYANT
Ce ne sont pas la science, ni la philosophie, ni la rigueur intellectuelle qui ont produit l'athéisme moderne. Ce sont : (1) le confort matériel, (2) le divertissement permanent, (3) la divinisation des passions, (4) la confusion science/scientisme, (5) le rejet d'un christianisme déformé, (6) l'éducation laïciste, (7) la déconstruction généralisée. Sept causes — et pas une seule n'est une démonstration philosophique. L'athée moderne, le plus souvent, n'a pas découvert une vérité : il a oublié une question.
Un Français avait tout vu il y a quatre siècles
Ces mécanismes — le divertissement en tête —, un compatriote les avait disséqués avec une lucidité chirurgicale… il y a près de quatre cents ans. Blaise Pascal : mathématicien de génie, inventeur de la première machine à calculer, pionnier du calcul des probabilités, l'un des esprits les plus puissants que la France ait produits. Il a consacré des pages entières de ses Pensées à ce qu'il appelait précisément le divertissement. Son diagnostic : l'homme ne supporte pas de rester seul face à sa condition — sa fragilité, sa mort certaine, son ignorance de l'essentiel. Alors il se divertit, au sens fort du mot : il se détourne. Chasse, jeu, conversations, affaires, honneurs — tout est bon pour ne jamais s'asseoir en silence et penser. « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, écrivait-il, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
Pascal écrivait cela au XVIIᵉ siècle, quand se divertir demandait un effort : organiser une chasse, tenir salon, se rendre au jeu. Que dirait-il d'une époque qui a mis le divertissement dans la poche de chaque homme, disponible à chaque seconde, calibré par des algorithmes pour capturer l'attention et ne jamais la rendre ? La machine à ne pas penser tourne aujourd'hui à plein régime, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et remarque ceci : Pascal n'était pas un mystique naïf ; c'était un scientifique de premier ordre — et croyant. Il avait compris que la question de Dieu ne se fuit pas : elle se tranche. Son célèbre pari en découle — tu es embarqué, tu dois parier ; ne pas choisir, c'est déjà choisir. L'athéisme par distraction — celui de l'homme qui n'a simplement jamais pris le temps d'y penser — est le plus répandu de tous. Et le plus indéfendable.