II. Le diagnostic coranique : quatorze siècles d’avance sur Marx, Freud et Nietzsche

quatorze siècles d'avance sur Marx, Freud et Nietzsche

L'extraordinaire avec le Coran, c'est qu'il n'a pas seulement annoncé l'existence de l'incrédulité matérialiste : il en a décrit avec une précision saisissante les ressorts psychologiques, sociologiques et spirituels. Plusieurs siècles avant que la sociologie ou la psychologie modernes n'existent, le Coran avait identifié les quatre mécanismes qui, ensemble, produisent l'athéisme. Examinons-les.

1. La divinisation de la passion (ittikhâdh al-hawâ ilâhan)

Le diagnostic le plus profond — et le plus dérangeant pour l'homme contemporain — est celui-ci : l'athée ne supprime pas l'adoration, il en change simplement l'objet. Il croit avoir aboli les dieux, mais il en a fabriqué de nouveaux, plus tyranniques encore parce qu'invisibles à ses propres yeux.

« As-tu vu celui qui prend pour divinité sa propre passion (man ittakhadha ilâhahu hawâhu) ? Est-ce à toi d'être pour lui un garant ? »

— Coran, 25:43

« Que penses-tu de celui qui a pris pour divinité sa propre passion ? Allâh l'égare en toute connaissance, scelle son ouïe et son cœur, et place sur sa vue un voile. Qui donc le guidera, après Allâh ? Ne réfléchissez-vous pas ? »

— Coran, 45:23

Ces deux versets, à eux seuls, contiennent la totalité de l'analyse moderne de l'athéisme — avant même que le mot « athéisme » n'existe dans notre langue. L'homme moderne ne dit plus : « Mon dieu est Zeus. » Il dit : « Je n'ai pas de dieu. » Mais regardons ce qu'il adore réellement, ce devant quoi il se prosterne, ce pour quoi il vit, ce à quoi il sacrifie tout :

  • L'argent — l'idole suprême du monde occidental, à qui l'on sacrifie sa santé, sa famille, son temps et son âme.
  • Le sexe et le désir — érigés en absolu non négociable, au point que les contredire est devenu, dans nos sociétés, un blasphème social.
  • La célébrité, le statut, les « likes » — quête frénétique de la reconnaissance des autres, sous le regard duquel l'homme moderne tremble plus que ses ancêtres ne tremblaient devant Dieu.
  • Le corps et l'apparence — culte du physique, salles de sport comme nouveaux temples, chirurgie esthétique comme rituel d'auto-création.
  • Le plaisir immédiat (dopamine) — TikTok, jeux vidéo, pornographie, consommation compulsive : la quête perpétuelle de la prochaine décharge.
  • Le moi (auto-divinisation) — slogan moderne : « sois toi-même », devenu un dogme indiscutable. L'individu devient à lui-même son propre dieu, son propre prophète et sa propre loi.

« Le cœur a été créé pour adorer. S'il n'adore pas Allâh, il adorera autre chose : une femme, une image, un statut, ou son propre ego. Le cœur ne reste jamais sans idole. Celui qui croit s'être libéré de toute servitude n'a fait, en réalité, que changer de maître — et il a souvent choisi le pire des maîtres : sa propre passion. »

— Ibn al-Qayyim, al-Fawâ'id

Il est essentiel de saisir l'ampleur de cette révélation : le Coran a énoncé, mille deux cents ans avant Freud, que l'inconscient humain est dominé par des pulsions qui prennent la place du sacré ; mille trois cents ans avant Marx, que l'argent et la matière s'érigent en culte aliénant ; mille quatre cents ans avant Nietzsche, que la « mort de Dieu » serait remplacée par l'auto-divinisation de l'individu (« Übermensch »). Toute la critique moderne du moderne, le Coran l'avait écrite avant que le moderne n'existe.

2. L'arrogance produite par le confort matériel

« Mais non ! L'homme devient rebelle dès qu'il se voit dans l'aisance. »

— Coran, 96:6-7

Voilà le second mécanisme : l'aisance matérielle produit mécaniquement la rébellion contre Dieu. Pas la pauvreté — qui rapproche du ciel par nécessité — mais l'opulence. Plus l'homme est confortable, moins il sent son besoin du Créateur ; et moins il sent ce besoin, plus il se croit autosuffisant.

L'humain pré-moderne levait les mains au ciel pour la pluie, la récolte, la guérison de son enfant, la protection contre les bêtes et les ennemis. Aujourd'hui, on tourne un robinet, on appelle le SAMU, on commande sur Amazon, on se fait livrer Uber Eats. Le besoin ressenti d'un Sauveur a disparu de la conscience quotidienne — non pas parce qu'il a disparu réellement (la mort, la maladie, la souffrance, la solitude n'ont pas disparu) mais parce qu'il est masqué par une accumulation de béquilles techniques.

« Et quand Nous accordons à l'homme un bienfait de Notre part, il dit : « Je le dois à un savoir [que je possède]. » C'est plutôt une épreuve, mais la plupart d'entre eux ne savent pas. »

— Coran, 39:49

LE PARADOXE FONDATEUR DE LA MODERNITÉ

Plus l'homme reçoit, moins il rend grâce. Plus il a, moins il prie. Plus il est protégé, plus il se croit invincible. Le confort produit l'oubli, l'oubli produit l'arrogance, et l'arrogance produit l'incrédulité. Voilà pourquoi les pays les plus athées de la planète sont aussi les plus riches — ce n'est pas une coïncidence, c'est une loi spirituelle.

3. L'oubli après l'épreuve

Le Coran décrit ensuite un mécanisme d'une lucidité psychologique stupéfiante : l'homme retourne instinctivement à Dieu dans l'épreuve, mais l'oublie aussitôt qu'il en est délivré. C'est l'ingratitude structurelle de l'homme confortable :

« Et quand un malheur touche l'homme, il Nous invoque, couché sur le côté, assis ou debout. Puis quand Nous l'avons délivré de son malheur, il s'en va comme s'il ne Nous avait jamais invoqué pour un malheur qui l'avait touché. C'est ainsi que furent embellies aux outranciers leurs actions. »

— Coran, 10:12

Cette description colle exactement au comportement collectif observé : pendant la crise du Covid en 2020, on a vu une remontée mondiale de la prière, des recherches sur Dieu, des conversions. Quelques années plus tard, retour à l'amnésie. C'est le cycle décrit par le Coran : épreuve → invocation → délivrance → oubli → rébellion. Et c'est dans la phase d'oubli prolongée — celle que vit notre époque — que l'athéisme prospère.

4. Les Dahriyya : prophétie de la modernité

Nous l'avons déjà mentionné : le Coran décrit les Dahriyya, ces matérialistes qui réduisent l'existence à la matière et au temps. Lisons à nouveau, mais cette fois comme un diagnostic du XXIᵉ siècle :

« Et ils disent : « Il n'y a pour nous que la vie d'ici-bas : nous mourons et nous vivons et seul le temps (ad-dahr) nous fait périr. » Ils n'en ont aucune connaissance : ils ne font que conjecturer. »

— Coran, 45:24

Mot pour mot, c'est la profession de foi de l'athéisme matérialiste contemporain :

  • « Il n'y a pour nous que la vie d'ici-bas » → pas d'au-delà, pas de jugement, le temps présent est tout.
  • « Nous mourons et nous vivons » → la mort est l'anéantissement total.
  • « Seul le temps nous fait périr » → la matière et le temps suffisent à expliquer notre apparition et notre disparition.
  • « Ils n'en ont aucune connaissance, ils ne font que conjecturer » → c'est une croyance, pas un savoir scientifique.

« Allâh, exalté soit-Il, a relevé que ces gens ne font que conjecturer (ẓann) : c'est-à-dire qu'ils n'ont aucune preuve démonstrative (burhân) de leur affirmation. Affirmer que la matière et le temps suffisent à tout expliquer n'est pas une conclusion scientifique : c'est un parti-pris philosophique déguisé. »

— Al-Qurṭubî, al-Jâmi' li-Aḥkâm al-Qur'ân, sur 45:24

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