L’argent en islam · L’argent caché et l’argent qui construit · Chapitre 2 sur 4
Le secret bancaire : de la loi suisse de 1934 à l’échange automatique
L’histoire. La Suisse a inscrit le secret bancaire dans sa loi en 1934, en faisant un délit pénal pour un banquier de révéler l’identité d’un client ; la légende veut que ce fût pour protéger les juifs allemands de la Gestapo, la réalité est qu’il s’agissait d’abord de protéger les fraudeurs français, dont un scandale venait de révéler les comptes à Paris. Pendant quatre-vingts ans, Genève, Zurich et Lugano ont abrité l’argent des dictateurs (Mobutu, Marcos, Ben Ali, Moubarak), des fraudeurs et des familles riches de toute l’Europe. Le Luxembourg, l’Autriche, Singapour et les îles anglo-normandes ont copié le modèle.
La fin. Elle est venue des États-Unis : après la crise de 2008, l’affaire UBS (2009) et la loi FATCA (2010) ont forcé les banques du monde entier à déclarer leurs clients américains ; l’OCDE a généralisé le principe avec la norme d’échange automatique (CRS), en vigueur depuis 2017 et appliquée par plus de 100 pays, dont la Suisse, le Luxembourg, Singapour et les Émirats. Aujourd’hui, le compte d’un résident français à Genève ou à Dubaï est signalé chaque année au fisc français. Le secret bancaire à l’ancienne est mort ; ce qui reste, ce sont les structures opaques (trusts, sociétés à prête-noms, fondations) et les pays qui n’échangent pas ou mal (les États-Unis eux-mêmes, qui n’appliquent pas le CRS et dont le Delaware et le Dakota du Sud sont devenus les nouveaux refuges).
Satr et dissimulation : la distinction du fiqh. L’islam protège l’intimité financière : le dossier sur la monnaie a rappelé l’interdiction de l’espionnage (49:12), le mérite de l’aumône secrète, et le droit de chacun à ne pas exposer sa fortune. Mais le satr protège l’honneur et la sécurité, non l’injustice. Trois critères distinguent la discrétion licite de la dissimulation illicite :
- L’origine. Cacher un argent licite est permis ; cacher un argent volé, détourné, fraudé est une continuation du vol. « Celui qui couvre un musulman » (al-Bukhârî 2442) couvre une faute pour qu’il s’en repente, non un butin pour qu’il le garde.
- Le droit d’autrui. Cacher son argent à des curieux est permis ; le cacher à un créancier, à un héritier, à une épouse dont c’est la part, à un associé, au fisc d’un pays dont on a accepté les lois, est une trahison de dépôt (8:27). Le Prophète ﷺ a jugé que celui qui cache un bien pour échapper à un droit est un injuste, et le fiqh de la faillite publie le ḥajr précisément pour que le débiteur ne cache rien.
- La zakat. Un musulman ne peut pas cacher sa fortune à lui-même : la zakat exige qu’il la connaisse et la compte, chaque année, et qu’il en donne la part due. Le trésor offshore qui échappe à l’impôt échappe aussi, presque toujours, à la zakat, et c’est le kanz du verset 9:34, l’or et l’argent qu’on amasse et qu’on ne dépense pas dans le sentier d’Allah, avec la promesse qui l’accompagne.
Pour les musulmans fortunés. Il y en a, et certains ont des comptes à Genève ou des sociétés à Dubaï. La règle est la même que pour tous : un placement à l’étranger déclaré et licite est permis ; un placement caché pour frauder est interdit ; et la zakat se paie sur tout, où que ce soit. Un musulman qui dispose d’une fortune a, en plus, un devoir que les autres n’ont pas : celui de la faire travailler pour la communauté, par le waqf, par l’investissement dans des entreprises licites, par le financement des institutions qui manquent, dont les dossiers précédents ont dressé la liste. L’argent caché aux Caïmans ne construit rien ; le Prophète ﷺ a dit du bien « qu’il est excellent entre les mains de l’homme vertueux » (Aḥmad 17763), parce que l’homme vertueux le fait circuler.
Ce que le fiqh en dit, en quatre principes
1. Le kanz. « Ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas dans le sentier d’Allah, annonce-leur un châtiment douloureux » (9:34). Ibn ʿUmar a donné la clé : est kanz tout bien dont la zakat n’est pas payée, fût-il exposé au grand jour ; n’est pas kanz le bien dont la zakat est payée, fût-il enfoui. Le trésor offshore, soustrait à l’impôt, à la zakat et à la circulation, est le kanz au sens le plus exact. L’islam ne condamne pas la richesse ; il condamne la richesse immobile et cachée.
2. L’argent public est un dépôt. « Quiconque fraude [sur le butin] apparaîtra au Jour de la Résurrection avec ce qu’il a fraudé » (3:161). Le Prophète ﷺ, apprenant qu’un collecteur de zakat avait gardé des « cadeaux » reçus pendant sa mission, monta en chaire : « Que n’est-il resté assis dans la maison de son père et de sa mère, pour voir si on lui aurait fait des cadeaux ! » (al-Bukhârî 2597, Muslim 1832). ʿUmar faisait l’inventaire des biens de ses gouverneurs à leur nomination et à leur retour, et confisquait la moitié de ce qui avait grossi sans explication. Les Pandora Papers, où figurent des dirigeants de pays musulmans, sont le contraire exact de cette pratique ; et « Allah maudit celui qui corrompt et celui qui se laisse corrompre » (Abû Dâwûd 3580, at-Tirmidhî 1337).
3. L’argent dont on ne peut pas dire d’où il vient. « Le licite est clair, l’illicite est clair, et entre les deux il y a des choses douteuses que beaucoup de gens ne connaissent pas ; celui qui se garde des choses douteuses a préservé sa religion et son honneur » (al-Bukhârî 52, Muslim 1599). Le musulman, pour son propre argent, doit pouvoir dire d’où vient chaque somme ; pour l’argent qu’on lui propose (un don, un investissement, un partenariat), il demande d’où il vient, et il refuse ce dont l’origine est cachée. C’est ce que la loi anti-blanchiment appelle « connaître son client », et le fiqh l’appelait waraʿ, le scrupule, quatorze siècles avant le GAFI.
4. La restitution. Ce qui a été pris injustement se rend : à son propriétaire s’il est connu, à ses héritiers, et à défaut au trésor public ou aux pauvres. Le fiqh de la « restitution des biens mal acquis » (radd al-maẓâlim) est l’un des plus développés du droit musulman ; les califes justes ont commencé leur règne en rendant ce que leurs prédécesseurs avaient pris (ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz rendit jusqu’aux biens de sa propre famille). Les procédures internationales de recouvrement des avoirs volés par les dictateurs (les fonds de Ben Ali et de Moubarak gelés en Suisse) sont, qu’on s’en réjouisse ou non, une forme moderne de radd al-maẓâlim.
Ce que ces quatre principes donnent, pour un musulman ordinaire : il déclare ce qu’il a, il paie ce qu’il doit, il refuse l’argent sans origine, il ne prête pas la main à celui qui cache, et il fait circuler ce qu’il possède. Rien de tout cela n’exige d’être riche ; tout cela interdit de le devenir dans l’ombre.
La microfinance : Grameen et son intérêt, Akhuwat et son zéro
Grameen. En 1976, Muhammad Yunus, professeur d’économie au Bangladesh, prête 27 dollars de sa poche à quarante-deux femmes d’un village, qui tressaient des tabourets de bambou et devaient emprunter à des usuriers à 10 % par semaine. Elles remboursent toutes. Il fonde la Grameen Bank en 1983 : des prêts de quelques dizaines de dollars, sans garantie, à des groupes de cinq femmes solidaires, remboursés par petites échéances. En 2006, Yunus et la Grameen reçoivent le prix Nobel de la paix ; la banque a aujourd’hui neuf millions d’emprunteurs, à 97 % des femmes, et le modèle a été copié dans cent pays. C’est l’une des grandes idées du siècle, et elle est née dans un pays musulman.
Elle a deux défauts, que les musulmans doivent regarder en face. Le premier est l’intérêt : la Grameen prête à environ 20 % par an sur ses prêts productifs, taux « modeste » par rapport aux usuriers mais qui reste un ribâ pur, et les institutions qui l’ont copiée prêtent souvent à 30, 40, 60 %, voire davantage au Mexique. Le second est l’endettement : la microfinance commerciale a produit, là où elle s’est emballée, les mêmes désastres que le crédit à la consommation ; la crise de l’Andhra Pradesh, en Inde, en 2010, a vu des dizaines de suicides de paysans surendettés par des microcrédits à taux élevés, et l’État a dû interdire le recouvrement. La bonne idée (prêter aux pauvres, en groupe, sans garantie) a été gâtée par la mauvaise (en faire un commerce à intérêt).
Akhuwat. En 2001, à Lahore, Amjad Saqib, ancien haut fonctionnaire pakistanais, prête 10 000 roupies (environ 100 euros d’alors) à une veuve, sans intérêt, sur un simple engagement ; elle les rend en un an. Il fonde Akhuwat (« fraternité ») sur quatre principes : prêt à 0 %, remis et remboursé dans la mosquée (ou l’église, pour les chrétiens) devant la communauté, financé par les dons, et sans frais pour l’emprunteur hormis une contribution volontaire que beaucoup versent une fois sortis d’affaire. En juin 2025, Akhuwat avait prêté plus de 255 milliards de roupies (plus de 800 millions d’euros) à environ 4,5 millions de familles, avec un taux de remboursement de 99,9 %, par plus de 800 bureaux dans 350 villes (Qatar Tribune, 25 juin 2025) ; elle finance aussi une université gratuite et des écoles. Le remboursement est meilleur que celui de la Grameen, et sans un centime d’intérêt.
Pourquoi ça marche : parce que l’argent est remis dans la mosquée, devant les voisins, ce qui engage l’honneur plus qu’un contrat ; parce que le prêt est un qarḍ ḥasan, que l’emprunteur sait être une œuvre et non une affaire ; parce que les coûts sont tenus par le bénévolat et la frugalité ; et parce que ceux qui ont été aidés donnent à leur tour. C’est le modèle du dossier sur les banques, celui de la ʿâqila et du bayt al-mâl, à l’échelle d’un pays de 240 millions d’habitants.
La microfinance islamique ailleurs. L’Indonésie a ses Baitul Maal wat Tamwil (BMT), des milliers de coopératives de quartier adossées aux mosquées, qui financent par murâbaḥa et muḍâraba ; la Malaisie a Amanah Ikhtiar Malaysia ; le Soudan, le Yémen, le Bangladesh lui-même (Islami Bank) ont des programmes. Les résultats sont inégaux, souvent parce que les institutions copient les taux de la microfinance conventionnelle sous un autre nom (une murâbaḥa à 30 % de marge n’est pas meilleure qu’un prêt à 30 %). Le modèle Akhuwat, fondé sur le don et le prêt gratuit, reste le seul qui ait prouvé à grande échelle qu’on peut prêter aux pauvres sans les faire payer.
En France. L’ADIE, principale institution de microcrédit, prête aux exclus du crédit bancaire jusqu’à 12 000 euros pour créer une activité, à environ 7 à 8 % plus une contribution de solidarité : l’intention est sociale, le contrat est un ribâ, et le dossier sur le quotidien bancaire l’a dit. Les prêts d’honneur à 0 % (Initiative France, Réseau Entreprendre) sont licites et excellents, mais réservés à la création d’entreprise et à des montants et des profils sélectionnés. Il n’existe pas en France d’Akhuwat : une caisse qui prête 500 à 5 000 euros sans intérêt à des familles pour un véhicule, une formation, une caution, un équipement, financée par des dons et par la part des intérêts bancaires que les musulmans doivent purifier (qui, à elle seule, représenterait des millions d’euros par an), gérée dans les mosquées par des bénévoles formés. Le droit français le permet (une association peut prêter sans intérêt à ses membres ; au-delà, l’agrément de microcrédit associatif existe depuis 2001). Ce qui manque, encore une fois, n’est pas le droit.
