XXVI. Arguments et contre-arguments — Faut-il suivre une école juridique ?

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Quatrième partie — Les livres des savants · Chapitre XXVI sur XXVIII

XXVI. Arguments et contre-arguments

Termes et graphies : taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad) · mujtahid (moujtahid).

Voici le débat confronté point par point. Pour chaque argument, on donne d’abord la position, puis l’objection, puis la réponse, avec les auteurs qui les portent.

A. Le non-savant doit-il suivre les savants ?

1. L’argument du verset 16:43.

  • Pour. « Demandez aux gens du Rappel si vous ne savez pas. » Ibn ʿAbd al-Barr rapporte que les savants n’ont pas divergé : ce verset vise le commun, qui doit suivre ses savants (Jāmiʿ, 2/989). Al-Khaṭīb, al-Āmidī et Ibn Qudāma l’invoquent aussi.
  • Objection. Le contexte du verset concerne les Gens du Livre interrogés sur les messagers précédents.
  • Réponse. La règle se tire de la généralité des termes, non de la particularité de la circonstance : « si vous ne savez pas » s’applique à toute ignorance. Ibn al-Qayyim lui-même cite ce verset pour louer celui qui suit un plus savant (Iʿlām, 2/130).

2. L’argument du consensus des compagnons.

  • Pour. Les compagnons répondaient au commun sans lui ordonner d’atteindre l’ijtihād, et cela est connu par transmission massive (al-Ghazālī, al-Mustaṣfā, p. 372 ; Ibn Qudāma, Rawḍa, 2/382 ; al-Āmidī, Iḥkām, 4/228).
  • Objection (Ibn Ḥazm, al-Shawkānī). Le commun ne suivait pas un avis : il demandait la règle d’Allah, et le savant lui répondait par les textes (Irshād, 2/244).
  • Réponse. Le commun ne pouvait vérifier ni l’authenticité du texte cité, ni son abrogation, ni sa compréhension. Il faisait confiance au savant : c’est exactement ce que les juristes appellent taqlīd. Ibn Ḥazm lui-même demande au commun de prendre la réponse du savant s’il affirme qu’elle est l’ordre d’Allah (Iḥkām, 6/152). La différence est de vocabulaire.

3. L’argument du hadith du blessé.

  • Pour. « Ne pouvaient-ils pas demander, puisqu’ils ne savaient pas ? Le remède de l’ignorance est la question » (Abū Dāwūd). Al-Khaṭīb le cite (al-Faqīh, 2/132-135), comme le partisan du taqlīd dans le débat d’Ibn al-Qayyim.
  • Objection. Le hadith ordonne de demander, pas de suivre un avis sans preuve.
  • Réponse. Le hadith reproche aux compagnons d’avoir parlé sans savoir et prescrit au blessé de s’en remettre à qui sait. On ne demande que pour agir selon la réponse.

4. L’argument de la vie humaine.

  • Pour. Si l’on imposait l’ijtihād à tous, les champs, les métiers et la vie du monde seraient ruinés, et la science disparaîtrait (al-Ghazālī, p. 372). Al-Khaṭīb parle d’« imposer à la masse ce qu’elle ne peut supporter ».
  • Objection (Ibn al-Qayyim, Iʿlām, 2/181). Allah, par miséricorde, ne nous a pas imposé le taqlīd d’un homme déterminé.
  • Réponse. L’objection porte sur l’attachement à un seul homme, non sur le fait de suivre les savants. Sur ce dernier point, Ibn al-Qayyim lui-même est d’accord (2/130).

5. L’argument des versets sur l’imitation des pères.

  • Contre (Ibn Ḥazm, Ibn al-Qayyim). Les versets 2:170, 43:23 et 33:67 condamnent ceux qui suivent leurs pères et leurs chefs ; le verset 9:31 condamne ceux qui ont pris leurs docteurs pour seigneurs.
  • Réponse. Ces versets condamnent ceux qui suivent leurs pères contre la Révélation et contre la preuve évidente. Al-Āmidī les examine et les écarte (Iḥkām, 4/228). Ibn Taymiyya distingue celui qui délaisse le Livre et la Sunna pour la coutume de son père, blâmé, de celui qui, incapable, suit les savants, qui est « louable et récompensé » (Majmūʿ, 20/225). Ibn ʿAbd al-Barr, qui cite ces versets, en excepte expressément la masse (2/989).

Conclusion sur ce point. Le non-savant doit suivre les savants : c’est la position de la quasi-totalité des juristes, et même les critiques admettent qu’il doit les interroger et agir selon leur réponse. Al-Shinqīṭī le dit dans Aḍwāʾ al-bayān : le taqlīd du commun envers un savant qualifié fait presque l’unanimité.

B. Faut-il s’attacher à une école déterminée ?

6. L’argument de la passion.

  • Pour l’obligation. S’il pouvait suivre n’importe quelle école, le commun finirait par ramasser les facilités en suivant sa passion : « c’est la dissolution du lien de l’obligation » (Ibn al-Ṣalāḥ, Adab al-muftī, p. 162). Al-Shāṭibī : laisser choisir entre deux avis revient à « faire arbitrer la passion et non la Loi » (Muwāfaqāt, 5/97).
  • Objection (al-Nawawī, Rawḍa, 11/116-117). Ce qu’exige la preuve, c’est que le commun n’est pas tenu de s’attacher à une école, à condition de ne pas ramasser les facilités.
  • Réponse d’al-Nawawī lui-même. « Peut-être celui qui l’a interdit ne se fiait-il pas à ce qu’il s’abstienne de les ramasser. » Les deux camps s’accordent donc sur le but, empêcher la passion, et divergent sur le moyen : l’interdiction directe des facilités, ou l’école fixe qui les rend impossibles.

7. L’argument de la pratique des Salaf.

  • Contre l’obligation (al-Shinqīṭī, Aḍwāʾ ; Shāh Waliyyullāh, Inṣāf, p. 68). Aucun homme des trois premières générations ne s’est attaché à l’école d’un seul homme déterminé. Le commun consultait tantôt l’un, tantôt l’autre (al-Qarāfī, Sharḥ Tanqīḥ, p. 432).
  • Réponse (Ibn al-Ṣalāḥ, p. 162 ; Ibn al-Munayyir chez al-Zarkashī, Baḥr, 8/374). Aux premiers temps, les écoles couvrant tous les cas n’existaient pas encore, et les savants étaient nombreux et pieux. Une fois les écoles constituées, la situation a changé : « la preuve impose de s’attacher à une école déterminée après les quatre imams, pas avant ». Taqī ʿUthmānī formule la même distinction : le taqlīd général des compagnons, puis le taqlīd personnel adopté ensuite pour protéger de la passion.
  • Un fait qui nuance l’objection. Les gens de Médine refusèrent de prendre l’avis d’Ibn ʿAbbās contre celui de Zayd ibn Thābit, et Ibn ʿAbbās ne le leur reprocha pas (al-Bukhārī, n° 1758-1759). Les traditions régionales liées à un compagnon déterminé existaient déjà.

8. L’argument de la fiabilité des écoles consignées.

  • Pour. Seules les écoles des quatre imams ont été mises par écrit, vérifiées et transmises ; les avis des autres, même des compagnons, ne nous sont pas parvenus sous une forme complète et sûre (al-Juwaynī, Burhān, 2/177 ; Ibn al-Ṣalāḥ, p. 162-163 ; Ibn Rajab, Radd, p. 626 ; al-Bājūrī). Nashr al-bunūd : le commun suit les quatre « en raison de la confiance dans leurs écoles du fait qu’elles sont consignées » (2/264).
  • Objection (Bakr Abū Zayd, al-Madkhal, 1/64). « Se contenter des écoles consignées est l’un des plus grands faux, et contredit les imams mêmes de ces écoles. »
  • Réponse. Bakr Abū Zayd vise le savant qui s’enferme dans l’école contre la preuve. Pour le commun, il affirme lui-même qu’il doit interroger les savants et agir selon leur réponse (même page). L’argument de la fiabilité concerne le commun, qui ne peut vérifier seul ce que tel compagnon a dit.

9. L’argument de l’analogie avec le muṣḥaf de ʿUthmān.

  • Pour (Ibn Rajab, Radd, p. 620-625). Comme les compagnons ont réuni la communauté sur une seule lecture pour éviter la division, la sagesse d’Allah a réuni les gens sur les quatre écoles pour préserver la religion.
  • Objection (rapportée par Ibn Rajab lui-même, p. 625). Les sept lectures sont toutes vraies, alors que les quatre imams peuvent se tromper.
  • Réponse d’Ibn Rajab. La communauté ne s’est pas accordée sur l’erreur ; et l’analogie porte sur la fonction, préserver l’unité et la religion, non sur la nature des lectures et des avis.
  • Limite. L’analogie reste une position argumentée. Ibn Rajab lui-même en reconnaît la différence.

10. L’argument de l’infaillibilité.

  • Contre l’obligation (Ibn Taymiyya, Majmūʿ, 20/208-211). Allah n’a imposé l’obéissance inconditionnelle qu’au Messager ﷺ ; de chacun on prend et on laisse ; les quatre imams ont interdit qu’on les suive en tout.
  • Réponse. Aucun partisan de l’obligation ne tient l’imam pour infaillible. L’école n’est pas suivie parce que l’imam ne se trompe pas, mais parce que le non-savant n’a pas de meilleur moyen de connaître la Loi. Ibn Taymiyya lui-même déclare ce suivi permis et louable pour celui qui en a besoin (20/209 et 20/225).

11. L’argument de la gêne.

  • Contre l’obligation. Aḥmad dit à un élève : « Ne contrains pas les gens à ton école, ils seraient dans la gêne » ; Mālik refusa que le calife impose le Muwaṭṭaʾ à tout l’empire (al-Zarkashī, Baḥr, 8/374 ; al-Shawkānī, Irshād, 2/252).
  • Réponse. Ces paroles interdisent d’imposer son école aux autres, ce qu’aucun juriste sérieux ne défend. Elles ne disent pas qu’il est mauvais pour celui qui apprend de suivre une école. Et les juristes admettent qu’on suive ponctuellement un autre avis en cas de besoin réel (al-Qarāfī, Sharḥ Tanqīḥ, p. 431-432).

Conclusion sur ce point. L’obligation d’une école déterminée est une question disputée entre savants. Elle est défendue par une grande partie des juristes postérieurs (al-Subkī, Ibn al-Ṣalāḥ, Ibn Rajab, al-Laqānī, les malikites de Nashr al-bunūd), et refusée par d’autres (al-Nawawī dans la Rawḍa, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, al-Shinqīṭī). Mais les seconds tiennent le suivi d’une école pour permis et louable pour celui qui en a besoin.

C. Peut-on passer d’une école à l’autre ?

12. Le changement d’école.

  • Les avis (al-Zarkashī, Baḥr, 8/375-376 ; al-Āmidī, Iḥkām, 4/238). L’interdiction ; la permission, qui est l’avis le plus correct chez al-Rāfiʿī ; l’interdiction seulement dans les questions où l’on a déjà agi ; l’obligation de suivre le même imam dans les cas semblables.
  • La condition commune. Ne pas chercher les facilités (al-Zarkashī, Tashnīf, 4/619-620 ; Ibn ʿĀbidīn, Radd, 4/80, qui rappelle que l’interdiction de changer vient de la crainte « qu’on se joue des écoles des mujtahids »).
  • Le changement obligatoire. Quand la preuve est établie, ou quand l’avis de l’imam contredit le consensus, il devient obligatoire de quitter cet avis (Ibn Taymiyya, Majmūʿ, 20/220-221 ; al-Qarāfī, Iḥkām, question 38).

13. La recherche des facilités.

  • Position. Interdite par consensus, selon Ibn ʿAbd al-Barr (Jāmiʿ, 2/927). Al-Subkī la déclare interdite selon l’avis le plus correct ; Nashr al-bunūd étend l’interdiction à celui qui n’est attaché à aucune école (2/349-350).
  • Nuance. Abū Isḥāq al-Marwazī aurait été d’un autre avis selon al-Subkī, et la question de savoir si son auteur devient pervers est discutée (al-Zarkashī, Baḥr, 8/381). Al-Qarāfī refuse une définition trop large des facilités, qui ferait un pervers de quiconque suit un avis facile.
  • Précision de citation. Le consensus rapporté par Ibn Ḥazm (Marātib al-ijmāʿ, 1/175) porte, dans l’édition consultée, sur « les facilités de toute interprétation », et non « de chaque école ».

D. Que faire face à un hadith qui semble contredire l’école ?

14. « Si le hadith est authentique, c’est mon école ».

  • Argument des critiques (al-Fullānī, Īqāẓ ; al-Khujandī). Les imams ont ordonné de suivre le hadith authentique contre leurs propres avis.
  • Réponse (al-Nawawī, Majmūʿ, 1/63-64). La parole s’adresse à celui qui a atteint l’ijtihād dans l’école, et à condition qu’il estime probable que l’imam ne connaissait pas le hadith ou n’en avait pas reconnu l’authenticité. Ibn al-Ṣalāḥ : « agir selon la lettre de cette parole n’est pas chose facile ».
  • Le fondement (Ibn Taymiyya, Rafʿ al-malām). Dix causes peuvent expliquer qu’un imam ait délaissé un hadith, et « il se peut que le savant ait une preuve dont nous n’avons pas connaissance » (Majmūʿ, 20/250). Nashr al-bunūd : le non-mujtahid ne peut agir directement sur le sens d’un texte, à cause des accidents qu’il ignore (2/265).
  • Contre-réponse (al-Shinqīṭī, Aḍwāʾ). Il est faux de dire que seul le mujtahid peut méditer le Coran et agir selon lui.
  • Synthèse. Tous peuvent méditer le Coran et en tirer foi, exhortation et sens général. Mais en tirer une règle juridique contre l’avis d’une école exige de vérifier ce que l’imam savait du texte : c’est le travail du savant. Al-Shinqīṭī lui-même excuse celui qui ne peut pas faire ce travail.

Et Allah est le plus savant.