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Première partie — Comprendre · Chapitre V sur XXVIII
V. Quatre imams, une chaîne ; pourquoi seulement quatre
Termes et graphies : madhhab (aussi écrit madhab ou mazhab : école juridique) · madhāhib (madhahib) · taqlīd (taqlid) · ijtihād (ijtihad).
Aucun des quatre n’a dit « je crée une école » ni « suivez-moi ». Ils enseignaient ; leurs élèves ont recueilli, ordonné, transmis, et parfois corrigé. Et aucun texte révélé ne fixe le chiffre quatre.
Les quatre imams se tiennent par la main
Abū Ḥanīfa (m. 150 H) hérite de la tradition de Kūfa, celle d’Ibn Masʿūd et de ʿAlī, par la chaîne vue au chapitre précédent. Il serait simpliste d’en faire une simple reproduction de la pensée d’Ibn Masʿūd, l’école a développé sa méthodologie propre, mais la filiation est réelle et documentée. Ses grands élèves, Abū Yūsuf (m. 182 H) et Muḥammad al-Shaybānī (m. 189 H), ne le suivent pas sur tout. Le fiqh hanafite mobilise les textes, l’analogie et l’istiḥsān selon une méthode affinée au fil des siècles ; ses références sont les livres d’al-Shaybānī, le Mukhtaṣar d’al-Qudūrī, les Badāʾiʿ d’al-Kāsānī, la Hidāya d’al-Marghīnānī et les travaux d’Ibn ʿĀbidīn.
Mālik (m. 179 H) hérite de Médine. Son Muwaṭṭaʾ est l’un des ouvrages fondateurs à la fois du hadith et du fiqh : il y mêle aux hadiths prophétiques les avis des compagnons, les décisions des califes et la pratique des Successeurs de Médine. Sa méthode accorde une valeur probante à la pratique transmise des gens de Médine, point presque toujours caricaturé, sur lequel nous reviendrons. Ses références sont la Mudawwana (par Saḥnūn et Ibn al-Qāsim), la Risāla d’Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī, le Mukhtaṣar de Khalīl et ses commentaires, les travaux de comparaison d’Ibn Rushd et de critique d’Ibn ʿAbd al-Barr.
Al-Shāfiʿī (m. 204 H) est l’élève de Mālik, dont il a mémorisé le Muwaṭṭaʾ, puis de Muḥammad al-Shaybānī, le grand élève d’Abū Ḥanīfa. Sa Risāla est la première codification systématique des fondements du droit. Sa biographie à elle seule réfute l’image de quatre forteresses ennemies : le fondateur de la troisième école s’est formé dans les deux premières. L’école distingue ses avis anciens et nouveaux, et les travaux d’al-Rāfiʿī et d’al-Nawawī fixent l’avis de référence.
Aḥmad (m. 241 H) a fréquenté al-Shāfiʿī et fut l’un des plus grands maîtres du hadith de l’histoire. Il est faux, en revanche, de présenter son école comme « celle qui suit les hadiths pendant que les autres raisonnent » : les autres imams connaissaient les hadiths, Aḥmad raisonnait juridiquement quand il le fallait, et son école comporte elle aussi une méthodologie juridique complète. Ibn Qudāma, Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim et Ibn Rajab en sont les grandes figures.
Quatre imams, une seule histoire de transmission. Ce point est établi, et il suffit à disqualifier la présentation des écoles comme quatre camps rivaux. Les différences sont dans la hiérarchie des preuves et les méthodes, pas dans une opposition entre amour et rejet de la Sunna.
Pourquoi seulement quatre ?
Il y en a eu bien d’autres, et il faut le dire clairement : al-Awzāʿī en Syrie et dans l’Andalousie des débuts ; al-Layth ibn Saʿd en Égypte, dont al-Shāfiʿī disait, selon un mot fameux, qu’il était plus juriste que Mālik mais que ses élèves l’avaient perdu ; Sufyān al-Thawrī ; Dāwūd al-Ẓāhirī ; al-Ṭabarī. Aucun texte révélé ne fixe le nombre « quatre ». La prééminence des quatre écoles est un phénomène de transmission, de codification et d’institutionnalisation : un résultat de l’histoire, pas une révélation sur un chiffre.
Ces écoles se sont éteintes non parce qu’elles étaient fausses, mais parce qu’elles n’ont pas été transmises comme traditions complètes : pas de chaîne continue d’enseignants, pas de corpus vérifié génération après génération, personne pour corriger ce qu’on leur attribuait à tort. Les quatre écoles, elles, ont conservé leurs textes, leurs chaînes d’enseignement, leurs commentaires, leurs abrégés, leurs manuels de tous niveaux et leurs institutions. Une école survit quand elle possède cette architecture ; elle meurt quand elle ne dépend que d’un homme.
L’argument d’Ibn Rajab, et sa juste mesure
Ibn Rajab al-Ḥanbalī (m. 795 H) a consacré une épître à cette question : al-Radd ʿalā man ittabaʿa ghayr al-madhāhib al-arbaʿa, « Réfutation de celui qui suit autre chose que les quatre écoles ». Son argument mérite d’être exposé, car il est le plus abouti sur le sujet. Les premières générations, dit-il, étaient d’une rigueur telle que nul n’osait parler sans science ; puis la piété a décliné, et parler sans savoir est devenu courant. Si chacun avait continué à donner son avis selon ce qui lui semblait vrai, la religion aurait perdu tout ordre. Allah a donc suscité, par Sa sagesse, des imams dont la science était reconnue de tous, puis des générations qui ont vérifié et fixé leurs écoles, jusqu’à ce que chaque avis puisse être retracé à ses principes. Il compare cela à la réunion des gens sur le muṣḥaf de ʿUthmān, non pour nier les autres lectures, mais pour préserver la communauté, tout en précisant lui-même la limite de l’analogie : les lectures convergent, les écoles peuvent diverger. Et il répond aux objections : « Vous limitez le taqlīd à quatre hommes ? » Parce que ce sont les seules écoles vérifiées et préservées. « Et si une autre l’avait été ? » On n’en connaît pas ; s’il en existait une, il faudrait pouvoir s’y affilier ouvertement, car afficher une école et en suivre une autre en cachette est une tromperie.
Maintenant, l’honnêteté : la thèse d’Ibn Rajab est une position argumentée, défendue par de grands savants, pas un ijmāʿ universel sur l’obligation individuelle de s’affilier à l’une des quatre. D’autres, et non des moindres, Ibn Taymiyya (Majmūʿ al-fatāwā, vol. 20), Ibn al-Qayyim, al-Shawkānī, ont posé la question de l’affiliation obligatoire avec des nuances différentes, parfois critiques. Ce que ce débat interne ne remet en cause chez personne, en revanche, c’est le socle commun : la transmission vérifiée protège la religion de l’improvisation, et celui qui n’a pas les outils de l’ijtihād apprend auprès de ceux qui les ont. C’est ce socle, établi, lui, qui fonde tout ce qui suit. Le chapitre VII examine le jugement en détail.
Sources de ce chapitre : al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ ; Ibn ʿAbd al-Barr, al-Intiqāʾ ; al-Khaṭīb al-Baghdādī, Tārīkh Baghdād ; Ibn al-Jawzī, Manāqib al-Imām Aḥmad ; Ibn Rajab, al-Radd, dans Majmūʿ rasāʾil Ibn Rajab, p. 617-627 ; Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-fatāwā, vol. 20 ; Ibn al-Qayyim, Iʿlām al-muwaqqiʿīn. Degré : cadre historique établi ; obligation absolue d’un seul madhhab, question disputée.
Et Allah est le plus savant.
