Mythes et préjugés sur l’islam · Dossier n° 17
La taqiyya : l’islam permet-il de mentir ?
D’où vient l’accusation, ce que le mot veut vraiment dire, ce que l’islam pense du mensonge, les deux versets lus en entier, ce que disent les savants — et pourquoi on nous accuse de ce que notre religion condamne le plus
I. Le mythe — et son piège logique
De tous les stéréotypes de cette série, celui-ci est le plus insidieux, car il ne vise pas un point de doctrine : il vise la parole musulmane elle-même. La thèse, martélée sur les plateaux et les réseaux : l’islam autoriserait — commanderait même — aux musulmans de mentir aux non-musulmans pour faire avancer leur religion ; cette dissimulation aurait un nom, la taqiyya ; dès lors, tout discours musulman apaisé serait un masque, toute condamnation du terrorisme une manœuvre, toute main tendue un cheval de Troie. Et l’arsenal du polémiste semble fourni : un verset où figure la racine même du mot (3, 28), un verset excusant le reniement sous la contrainte (16, 106), un hadith proclamant que « la guerre est ruse », un autre permettant la parole adoucie en trois circonstances. Nous allons ouvrir chacun de ces dossiers, en entier, et dire la vérité sur chacun.
Mais il faut d’abord nommer le piège, car il est unique dans cette série : l’accusation de taqiyya est construite pour être irréfutable. Si le musulman dit quelque chose de rassurant — c’est de la taqiyya. S’il proteste de sa sincérité — c’est encore de la taqiyya. S’il produit les textes de sa religion condamnant le mensonge — taqiyya toujours. Aucune parole, aucune preuve, aucun acte ne peut plus le disculper : le démenti même devient une charge. Or une thèse qu’aucune observation ne peut réfuter ne prouve rien : c’est la structure exacte du procès en sorcellerie, où nier son pacte avec le diable prouvait qu’on l’avait signé. Ce dossier fera donc ce que le sophisme interdit : examiner les textes — tous —, remonter à l’origine de l’accusation, donner la parole aux savants, et laisser le lecteur juger sur pièces. Et il le fera sans neutralité feinte : car il n’existe sans doute pas de religion qui condamne le mensonge plus sévèrement que la nôtre, et se voir accuser précisément de cela est une injure qu’il faut retourner à son expéditeur.
Ce que ce dossier ne fera pas : nier que le mot taqiyya existe, que la dispense du contraint existe, que la taqiyya doctrinale existe dans une école de l’islam, ni que des musulmans mentent. Tout cela est vrai. Ce qu’il fera : montrer que rien de cela n’autorise un musulman à mentir à un non-musulman, et que l’accusation, elle, ne repose sur aucun texte.
◆ La réponse, en quatre points — pour qui n’a que deux minutes
– D’où vient l’attaque, et ce qu’est le mot : taqiyya vient de tuqât, « précaution, protection ». L’accusation — « l’islam ordonne de mentir aux non-musulmans » — est un piège logique irréfutable, la structure du procès en sorcellerie : tout démenti la confirme. La réalité théologique : dans le Coran (3, 28 ; 16, 106), une dispense de survie (rukhsa) accordée au seul croyant persécuté en danger de mort — ‘Ammâr sous la torture —, autorisant une conformité verbale extérieure pour sauver sa vie, à la condition stricte que le cœur reste ferme.
– Ce que disent les savants : dans le sunnisme, At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr, Ibn Hajar bornent la taqiyya à la contrainte physique extrême — menace de mort ou de torture —, à la parole seule, et l’interdisent dès qu’elle nuit à autrui ; Ibn Taymiyya réfute vigoureusement la taqiyya généralisée, y voyant une forme d’hypocrisie (nifâq). Dans le chiisme, historiquement persécuté, la dissimulation a été élevée au rang de doctrine permanente : l’erreur polémique consiste à appliquer aux sunnites une doctrine chiite que leurs propres savants combattent depuis des siècles.
– Le mensonge est-il permis ? Non : c’est un péché grave, rigoureusement interdit. Seuls ceux qui rejettent les versets forgent des mensonges (16, 105) ; « le mensonge mène au vice et le vice mène au Feu » (Al-Bukhârî, Muslim) ; il est le premier signe de l’hypocrite, voué au plus bas degré de l’Enfer. Les prétendues exceptions : « la guerre est ruse » vise le stratagème militaire (Sun Tzu, l’opération Fortitude), la perfidie et la trahison des pactes restant interdites ; les trois cas d’Umm Kulthûm tolèrent des paroles adoucies pour réconcilier, dans le couple, ou à la guerre — sans jamais léser quiconque. Aucun texte n’autorise de mentir aux non-musulmans ni de mentir pour propager l’islam.
– Pourquoi nous accuse-t-on ? Parce que l’accusation est un outil politique et médiatique de disqualification systématique : en décrétant d’avance que toute parole apaisée, tout engagement citoyen et toute condamnation du terrorisme sont un masque, l’accusateur rend le dialogue impossible et transforme le débat en soupçon permanent — la logique de l’Inquisition contre les faux convertis, ressuscitée avec un mot arabe.
II. D’où vient l’attaque — la généalogie d’un mot
Il faut raconter le voyage du mot, car il explique tout. Pendant treize siècles, le terme taqiyya n’a intéressé personne en Occident. Il apparaît dans l’orientalisme savant en 1906, sous la plume d’Ignaz Goldziher, dans un article sur « le principe de la taqiyya en islam » — et Goldziher, qui savait lire, y établit deux choses que la polémique moderne a oubliées : que le concept est central chez les chiites, minorité persécutée qui en fit une doctrine, et qu’il n’est, chez les sunnites, qu’une dispense marginale pour le persécuté en danger. Puis le mot dort un siècle. Il se réveille après le 11 septembre 2001, aux États-Unis, dans les cercles de la « contre-djihad » : Daniel Pipes, Robert Spencer et son site Jihad Watch, puis Raymond Ibrahim, qui publie en 2010 dans une revue américaine un article intitulé « Comment la taqiyya modifie les règles de guerre de l’islam » — et c’est là que le mot reçoit son sens nouveau : non plus la dispense du torturé, mais un permis général de mentir aux infidèles. Le concept passe ensuite dans le vocabulaire politique américain, puis en Europe, et arrive en France dans les années 2010, porté par les essayistes et les chaînes d’information en continu, jusqu’à devenir un mot français courant que l’on jette à tout musulman qui parle. Les mêmes cercles ont même forgé des mots que la tradition islamique ne connaît pas dans ce sens — « kitmân », « mourûna » — pour décrire des degrés de dissimulation qui n’existent que dans leurs articles. Voilà la première vérité : l’accusation n’est pas née de la lecture des textes musulmans ; elle est née d’une guerre, et d’un besoin — celui de rendre suspecte, d’un seul mot, la parole d’un milliard et demi de personnes.
La généalogie profonde : le soupçon du faux converti
Mais l’attaque a une racine plus ancienne que 2001, et il faut la nommer, car elle dit ce que l’accusation est vraiment. L’Europe connaît depuis cinq siècles le soupçon institué contre une minorité dont on décide que chaque parole est un masque. En 1492, l’Espagne expulse ses juifs et, dix ans plus tard, contraint ses musulmans au baptême : les convertis de force — les marranes juifs, les morisques musulmans — sont aussitôt soupçonnés de pratiquer en secret, et l’Inquisition se donne pour mission de débusquer, derrière chaque profession de foi, la dissimulation cachée. Le « converso » qui va à la messe est suspect parce qu’il y va ; celui qui n’y va pas est suspect parce qu’il n’y va pas. On l’a brûlé pour cela. Puis, au XIXe siècle, le même schéma se retourne contre les juifs émancipés d’Europe : la « double loyauté », le langage secret, le complot dissimulé sous l’apparence de la citoyenneté — les Protocoles des Sages de Sion sont le modèle achevé de l’accusation qu’aucun démenti ne peut atteindre. Ce dossier le dit avec la même fermeté que le dossier n° 26 : cette accusation était une infamie quand elle visait les juifs, et elle n’a pas changé de nature en changeant de cible. La « taqiyya » des plateaux est le petit-fils du procès en marranisme : on a seulement changé le mot arabe. Et l’ironie est complète, on le verra plus bas : le seul cas historique où des sunnites ont réellement reçu d’un savant la permission de dissimuler leur foi fut précisément celui des morisques — sous la torture de l’Inquisition.
III. La réalité du mot — ce que taqiyya veut dire, et ce qu’il ne veut pas dire
Le mot vient de la racine w-q-y, qui signifie protéger, préserver — la même racine que taqwâ, la crainte pieuse, la « protection » contre le châtiment d’Allah, et que la forme tuqât employée par le Coran en 3, 28. Une taqiyya est littéralement une précaution, une mise à l’abri. Dans le vocabulaire des juristes sunnites, le terme désigne une chose précise et étroite : le fait, pour un croyant contraint par une menace réelle sur sa vie ou son intégrité, de dissimuler sa foi ou de prononcer ce qu’on lui arrache, le cœur restant ferme. C’est une rukhsa, une dispense — au même titre que la viande interdite devenue licite à l’affamé qui va mourir —, accordée au persécuté, jamais au conquérant. Dans le vocabulaire chiite, le mot désigne tout autre chose : une doctrine permanente de dissimulation de la croyance, élevée au rang de devoir religieux, pratiquée y compris envers les autres musulmans — on y reviendra, car le sunnisme la combat. Et dans le vocabulaire des plateaux, le mot désigne une troisième chose, qui n’existe dans aucun des deux précédents : un permis de mentir aux non-musulmans pour propager l’islam ou les tromper. Cette troisième acception n’a aucun texte, aucun juriste, aucune école : elle est une invention du XXIe siècle. Toute la confusion tient dans le passage, par simple homonymie, du premier sens au troisième : on prend la dispense du torturé, on l’appelle du nom de la doctrine chiite, et l’on en fait une règle de guerre contre les infidèles. Trois choses différentes, un seul mot, et une fraude.
IV. Ce que l’islam dit du mensonge — l’exact contraire
Commençons par ce que le polémiste ne cite jamais : la place de la véracité (sidq) dans l’islam. Le Coran ordonne aux croyants de craindre Allah et de tenir des propos justes (33, 70). Il fait de la véracité le premier trait des croyants que le Livre énumère parmi ceux qu’Allah récompense (33, 35), et il ordonne d’être « avec les véridiques » (9, 119). Et — ironie que le polémiste ignore — le verset qui précède immédiatement son « verset de la taqiyya » de la sourate 16 déclare que seuls forgent des mensonges ceux qui rejettent les versets du Seigneur, les vrais imposteurs (16, 105) : dans le Livre même, mentir est la marque du mécréant, non du croyant. La parole prophétique enfonce le clou :
عَلَيْكُمْ بِالصِّدْقِ، فَإِنَّ الصِّدْقَ يَهْدِي إِلَى الْبِرِّ، وَإِنَّ الْبِرَّ يَهْدِي إِلَى الْجَنَّةِ… وَإِيَّاكُمْ وَالْكَذِبَ، فَإِنَّ الْكَذِبَ يَهْدِي إِلَى الْفُجُورِ، وَإِنَّ الْفُجُورَ يَهْدِي إِلَى النَّارِ
« Attachez-vous à la véracité, car la véracité mène à la piété et la piété mène au Paradis… Et gardez-vous du mensonge, car le mensonge mène au vice et le vice mène au Feu ; l’homme ne cesse de mentir jusqu’à être inscrit menteur auprès d’Allah. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn Mas‘ûd
Le mensonge est le premier des trois signes de l’hypocrite :
آيَةُ الْمُنَافِقِ ثَلَاثٌ: إِذَا حَدَّثَ كَذَبَ، وَإِذَا وَعَدَ أَخْلَفَ، وَإِذَا اؤْتُمِنَ خَانَ
« Les signes de l’hypocrite sont trois : quand il parle, il ment ; quand il promet, il trahit ; quand on lui confie un dépôt, il le détourne. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Abû Hurayra
Et l’hypocrite occupe, dans le Coran, le degré le plus bas du Feu (4, 145) : sous les mécréants eux-mêmes. Mesurons ce que cela signifie pour l’accusation : le mensonge n’est pas seulement interdit — il est le critère même qui distingue le croyant de l’hypocrite, et l’hypocrisie est le péché le plus lourdement puni de tout le Livre. Une religion qui autoriserait le mensonge comme méthode se serait condamnée elle-même au plus bas de l’enfer. Le Prophète est allé plus loin encore : il a maudit celui qui ment pour faire rire (Abû Dâwûd, At-Tirmidhî), il a dit qu’il n’est pas licite de mentir même en plaisantant, et il a réservé à celui qui ment sur lui une place dans le Feu — hadith transmis par tant de voies qu’il est tenu pour mutawâtir. Il n’existe pas de religion qui flétrisse le mensonge plus sévèrement.
Le fondateur : al-Amîn, témoin son pire ennemi
La biographie du Prophète fournit la contre-épreuve la plus spectaculaire, par la bouche de son pire ennemi. Convoqué par l’empereur byzantin Héraclius qui l’interroge sur Muhammad, Abû Sufyân — alors chef des païens en guerre contre lui — doit admettre, devant témoins et sous peine d’être démenti par les siens, que nul ne l’a jamais accusé de mensonge avant sa prédication. Et l’empereur de conclure :
فَقَدْ أَعْرِفُ أَنَّهُ لَمْ يَكُنْ لِيَذَرَ الْكَذِبَ عَلَى النَّاسِ وَيَكْذِبَ عَلَى اللَّهِ
« Je sais qu’un homme qui s’est toujours gardé de mentir aux hommes n’allait pas se mettre à mentir sur Dieu. »
Paroles d’Héraclius, rapportées par Al-Bukhârî, d’après Abû Sufyân
Avant la révélation, La Mecque le surnommait al-Amîn — le digne de confiance — et lui confiait ses dépôts ; jusqu’à l’hégire, ses persécuteurs eux-mêmes laissèrent leurs biens entre ses mains, et il chargea ‘Alî de les leur rendre la nuit même où ils voulaient le tuer. Voilà le fondateur que la fable transforme en maître ès mensonges : un homme dont les ennemis, interrogés par un empereur, n’ont pas pu dire qu’il mentait.
V. Les deux versets brandis — lus en entier
Ouvrons maintenant les deux versets que l’accusation cite, intégralement, dans la traduction de Rachid Maach. Le premier contient en effet la racine du mot taqiyya :
لَّا يَتَّخِذِ الْمُؤْمِنُونَ الْكَافِرِينَ أَوْلِيَاءَ مِن دُونِ الْمُؤْمِنِينَ وَمَن يَفْعَلْ ذَٰلِكَ فَلَيْسَ مِنَ اللَّهِ فِي شَيْءٍ إِلَّا أَن تَتَّقُوا مِنْهُمْ تُقَاةً وَيُحَذِّرُكُمُ اللَّهُ نَفْسَهُ
Que les croyants ne prennent pas les mécréants pour alliés à la place de leurs frères croyants. Ceux qui agiraient ainsi rompraient tout lien avec Allah, à moins qu’ils ne cherchent seulement à s’en protéger. Allah vous met en garde contre Son châtiment.
— Sourate 3, Âl ‘Imrân, verset 28
Lisons ce qui est écrit, et non ce qu’on nous dit d’y lire. Le verset n’ordonne pas de tromper : il interdit une alliance — prendre les ennemis de la foi pour protecteurs contre les croyants — et prévoit une seule exception : « à moins qu’ils ne cherchent seulement à s’en protéger ». Se protéger de quoi ? D’un danger. La situation visée, expliquent At-Tabarî et Ibn Kathîr, est celle du croyant isolé sous domination hostile, qui craint pour sa vie : celui-là peut montrer une conformité extérieure pour se protéger, le cœur restant ferme. Le verset ne parle ni de prédication, ni de conquête, ni de non-musulmans à tromper : il parle d’un homme en danger. Le second verset dit la même chose, dans le contexte des tortures mecquoises :
مَن كَفَرَ بِاللَّهِ مِن بَعْدِ إِيمَانِهِ إِلَّا مَنْ أُكْرِهَ وَقَلْبُهُ مُطْمَئِنٌّ بِالْإِيمَانِ
Ceux qui renient Allah après avoir cru en Lui, ouvrant délibérément leurs cœurs à l’impiété — non ceux qui abjurent sous la contrainte, alors que leurs cœurs restent fermement attachés à la foi —, ceux-là sont voués à la colère d’Allah et à d’affreux tourments.
— Sourate 16, An-Nahl, verset 106
Le contexte de révélation, rapporté par les exégètes, est celui de ‘Ammâr ibn Yâsir : torturé par les païens qui venaient d’assassiner son père et sa mère — Sumayya, première martyre de l’islam, transpercée d’une lance par Abû Jahl —, le jeune homme finit par prononcer les mots de reniement exigés, puis vint en pleurer au Prophète, qui lui demanda : « Comment trouves-tu ton cœur ? » — « Ferme dans la foi. » — « S’ils recommencent, recommence. » Voilà, intégralement, ce que le sunnisme connaît sous ce chapitre : une dispense accordée au persécuté en danger de mort, pour sauver sa vie. Trois verrous l’enferment. La contrainte doit être réelle — menace de mort ou de torture, non inconfort social, non intérêt, non avantage. Elle ne légitime que la parole extérieure — le cœur, lui, n’a pas le droit de plier. Et elle demeure une simple permission, que surpasse la fermeté (‘azîma) : l’islam célèbre Bilâl répétant « Un ! Un ! » sous le rocher brûlant, et le Prophète évoquait avec admiration les croyants d’autrefois sciés en deux sans renier leur foi (Al-Bukhârî). Un bouclier pour l’opprimé qui va mourir : voilà ce que le polémiste transforme en épée du conquérant. Entre « un torturé peut sauver sa vie » et « mentez aux non-musulmans pour dominer », il n’y a pas une nuance : il y a un abîme — et il faut noter que la dispense vaut face à quiconque menace de mort, musulman compris : elle ne connaît pas la religion du bourreau, elle connaît le danger.
VI. Ce que disent les savants — dans leurs propres mots
Puisque l’accusation prétend décrire une doctrine, allons voir ce que les docteurs de cette doctrine en ont dit — non par résumé, mais dans leurs propres termes, avec la référence, afin que le lecteur puisse vérifier. Commençons par le plus ancien des grands commentateurs, At-Tabarî, mort en 310 de l’hégire, expliquant l’exception du verset 3, 28 :
« À moins que vous ne soyez sous leur autorité et que vous ne craigniez pour vous-mêmes : alors vous leur montrez l’alliance par vos langues tout en gardant l’hostilité dans vos cœurs — sans les suivre dans leur mécréance, et sans les aider contre un musulman par un acte. »
At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân, commentaire de 3, 28 — en substance
Tout est borné en une phrase : sous leur autorité, par crainte pour sa vie, par la langue seulement, sans jamais aider contre un musulman par un acte. Ibn Kathîr, quatre siècles plus tard, reprend et précise :
« Sauf ceux qui, en certains pays ou en certaines époques, craignent leur mal : ceux-là peuvent se protéger d’eux par leur apparence, non par leur for intérieur ni leur intention — comme le rapporte Al-Bukhârî d’après Abû ad-Dardâ’ : « nous sourions au visage de certaines gens tandis que nos cœurs les maudissent » — et comme le dit Ath-Thawrî : la taqiyya se fait par la langue. »
Ibn Kathîr, Tafsîr al-Qur’ân al-‘azîm, commentaire de 3, 28
Une apparence, jamais une intention ; par la langue, jamais par un acte. Al-Qurtubî, le grand juriste mâlikite de Cordoue, tire les conséquences de droit, et l’on notera qu’il rapporte aussi la réserve des anciens :
« Mu‘âdh ibn Jabal et Mujâhid ont dit : la taqiyya avait cours aux commencements de l’islam, avant que les musulmans ne fussent forts ; aujourd’hui qu’Allah a donné puissance à l’islam, il n’y a plus lieu pour eux de craindre leur ennemi. […] Les savants sont unanimes : celui qui est contraint à la mécréance au point de craindre pour sa vie n’encourt aucun péché s’il la prononce le cœur ferme dans la foi. […] Mais qui tient bon jusqu’à être tué est plus méritant ; et il n’est permis à personne de dissimuler pour tuer, léser ou tromper autrui : la dispense protège la vie du contraint, elle ne l’autorise pas à nuire. »
Al-Qurtubî, Al-Jâmi‘ li-ahkâm al-Qur’ân, sur 3, 28 et 16, 106 — en substance
Al-Bukhârî lui-même, dans son Sahîh, a ouvert un livre entier sur la contrainte (Kitâb al-ikrâh), où il cite ces versets et où il place, comme titre de chapitre, « Celui qui préfère les coups, la mort et l’humiliation à la mécréance » — le titre dit l’idéal, la dispense n’est que la tolérance. Ibn Hajar, le commentant, donne la définition que tout le sunnisme a retenue :
« La taqiyya : se garder de manifester à autrui ce que l’on porte en soi, croyance ou autre. »
Ibn Hajar al-‘Asqalânî, Fath al-Bârî, Kitâb al-ikrâh
Se garder de manifester — c’est-à-dire se taire, cacher, ne pas exposer : la définition même ne contient pas le mot mentir, et moins encore l’idée de tromper quelqu’un pour en tirer avantage. Sur le hadith des trois cas, enfin, c’est An-Nawawî qu’il faut entendre, car il expose loyalement les deux lectures de l’école :
« Le Qâdî ‘Iyâd a dit : nul désaccord sur le fait que le mensonge est permis dans ces trois cas au sens de l’intérêt qu’ils visent ; mais les savants ont divergé sur sa forme. Un groupe a admis le mensonge exprimé lui-même dans ces trois cas. D’autres ont dit : le mensonge n’est permis en rien de tout cela ; ce qui est permis, c’est l’équivoque et l’allusion (at-tawriya wa t-ta‘rîd) — et At-Tabarî a dit : le mensonge n’est permis en aucune chose. […] Quant au mensonge hors de ces trois cas, il est interdit. »
An-Nawawî, Sharh Sahîh Muslim, commentaire du hadith d’Umm Kulthûm — en substance
Voilà l’étendue entière de la licence sunnite : trois cas, discutés jusque dans leur forme, où l’école la plus rigoureuse n’admet que l’équivoque — et, hors de ces trois cas, l’interdiction. Aucun des trois ne concerne les non-musulmans. Reste Ibn Taymiyya, que les polémistes citent comme l’autorité la plus dure, et qui a écrit ceci de la taqiyya érigée en doctrine :
« Les râfidites manifestent le contraire de ce qu’ils cachent : ils font de la taqiyya un fondement de leur religion, et prononcent avec la langue ce qui n’est pas dans le cœur — or c’est là le propre des hypocrites, qu’Allah a décrits ainsi : « ils disent de leurs bouches ce qui n’est pas dans leurs cœurs. » Le croyant, lui, ne dissimule que sous une contrainte qui menace sa vie, et encore est-il meilleur qu’il tienne bon. »
Ibn Taymiyya, Minhâj as-sunna an-nabawiyya — en substance
Ainsi l’homme que l’on présente comme le théoricien de l’intransigeance sunnite est précisément celui qui range la taqiyya généralisée du côté de l’hypocrisie — c’est-à-dire du péché le plus grave du Coran. Voilà la doctrine sunnite, chez ses plus grands noms et dans leurs mots : une dispense de survie, bornée à la parole, bornée à la contrainte, interdite dès qu’elle nuit à autrui, inférieure au courage, et dont l’extension en doctrine est jugée hypocrisie. Qu’on nous montre où, dans ces pages, il est question de mentir aux non-musulmans pour les convertir ou les vaincre.
La fatwa d’Oran, 1504 : le seul cas, et il accuse l’accusateur
Reste à chercher, dans quatorze siècles d’histoire sunnite, un cas où un savant reconnu ait effectivement autorisé des musulmans à dissimuler leur foi. Il en existe un, célèbre, et il est accablant — pour l’accusateur. En 1504, le mufti mâlikite d’Oran, Ahmad ibn Abî Jum‘a al-Wahrânî, répond aux musulmans d’Espagne que la couronne vient de contraindre au baptême sous peine de mort ou d’expulsion : il les autorise à accomplir en apparence les rites qu’on leur impose, à prier en secret, à remplacer l’eau des ablutions par un geste si l’on les surveille, à prononcer les paroles qu’on leur arrache le cœur ferme — en citant précisément 16, 106. Voilà la taqiyya sunnite dans l’histoire : des morisques traqués par l’Inquisition, brûlés pour un livre arabe ou un refus de porc, à qui un juriste dit qu’ils peuvent sauver leur vie. Pas des conquérants, pas des missionnaires, pas des infiltrés : des victimes. Et l’accusateur d’aujourd’hui, qui brandit le mot contre des citoyens libres d’un pays qui ne les torture pas, se trouve du côté de l’inquisiteur, non de la victime. Il faut qu’il le sache : le seul document historique de taqiyya sunnite est une fatwa de survie contre son propre camp.
VII. La taqiyya comme doctrine — une spécificité chiite que le sunnisme récuse
Reste une vérité que ce dossier, fidèle à sa ligne, énonce sans détour : la taqiyya érigée en principe religieux permanent existe bel et bien — dans le chiisme duodécimain. Minorité souvent persécutée au fil de l’histoire, il a élevé la dissimulation de la croyance au rang de doctrine, pratiquée y compris envers les autres musulmans, et intégrée à son enseignement : son recueil fondateur, Al-Kâfî, consacre un chapitre entier à la taqiyya, où l’on attribue aux imams les paroles « la taqiyya est ma religion et la religion de mes pères », « n’a pas de religion celui qui n’a pas de taqiyya », et « les neuf dixièmes de la religion résident dans la taqiyya » — et sa méthodologie du hadith ordonne même, entre deux narrations contradictoires, de retenir celle qui contredit les sunnites, l’autre étant présumée dite par taqiyya. Nous en traitons au dossier n° 14. Or que dit le sunnisme de cette doctrine ? Il la récuse et la combat : Ibn Taymiyya, dans le Minhâj as-Sunna, fait précisément de la taqiyya généralisée l’un des traits qu’il reproche à cette école, y voyant une parenté avec l’hypocrisie (nifâq) que le Coran condamne, et Ash-Shâfi‘î disait n’avoir vu, parmi les gens de passions, personne témoigner plus faussement que les râfidites. Le croyant sunnite, hors le cas du contraint en danger de mort, doit sa parole telle que son cœur la porte : c’est le critère même de la foi contre l’hypocrisie.
Mesurons alors l’ironie de l’accusation. Le polémiste applique aux sunnites — l’écrasante majorité des musulmans, et la quasi-totalité des musulmans de France — une doctrine qui n’est pas la leur, qu’ils ont combattue pendant mille ans, et qu’ils tiennent pour contraire à la sincérité de la foi. C’est accuser les protestants de pratiquer le culte des reliques. La confusion des branches n’est pas un détail : elle est le cœur de la fraude — et le fait que le mot « taqiyya » soit devenu, en France, l’accusation favorite contre des sunnites en dit long sur la compétence de ceux qui la manient. Qu’ils aillent la porter à Qom ; à la mosquée du coin, elle ne désigne rien.
VIII. « La guerre est ruse » — et les trois paroles adoucies
Le hadith est authentique (Al-Bukhârî et Muslim) — et il dit exactement ce qu’il dit : la guerre, non la vie. Il s’agit du stratagème militaire — feintes, diversions, désinformation de l’ennemi armé en campagne —, principe universel de l’art de la guerre que Sun Tzu formulait déjà (« toute guerre repose sur la tromperie ») et que les Alliés appliquèrent à grande échelle en 1944, quand l’opération Fortitude fit croire à Hitler que le débarquement viserait le Pas-de-Calais. Nul n’en conclut que le christianisme des Alliés autorise le mensonge au voisin. Et même à la guerre, l’islam maintient une ligne rouge que le droit moderne connaît aussi : la ruse tactique est licite, la perfidie (ghadr) — trahir un pacte, une trêve, une protection accordée — est rigoureusement interdite (dossier n° 12). Un droit qui sacralise à ce point les pactes conclus avec les non-musulmans (5, 1 ; 9, 4) ne peut pas être, en même temps, un droit du mensonge à leur égard : les deux propositions s’excluent. Et l’histoire le confirme : à Hudaybiya, le Prophète accepta des clauses défavorables et les honora à la lettre, rendant à Quraych un converti venu se réfugier chez lui parce que le traité le disait — les polémistes qui parlent de ruse ne citent jamais Hudaybiya.
Reste le hadith rapporté par Muslim, d’après Umm Kulthûm bint ‘Uqba :
لَيْسَ الْكَذَّابُ الَّذِي يُصْلِحُ بَيْنَ النَّاسِ فَيَنْمِي خَيْرًا أَوْ يَقُولُ خَيْرًا
« N’est pas menteur celui qui réconcilie les gens, en rapportant le bien ou en disant le bien. »
Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim, d’après Umm Kulthûm bint ‘Uqba
Et Umm Kulthûm ajoute, dans la version de Muslim, n’avoir entendu le Prophète accorder de licence en rien de ce que les gens disent, sauf en trois cas : la guerre, la réconciliation entre les gens, et la parole d’un homme à son épouse ou d’une épouse à son mari. Les savants, An-Nawawî en tête, en ont fixé la portée : il s’agit de paroles d’apaisement qui ne lèsent le droit de personne — dire à deux frères brouillés que chacun regrette, assurer son épouse de sa beauté —, et l’école majoritaire y ajoute que la voie propre est la tawriya, l’équivoque véridique, plutôt que le faux pur : « dans les tournures équivoques, il y a de quoi se passer du mensonge », disait ‘Imrân ibn Husayn. La morale universelle connaît exactement ce débat — faut-il livrer la cachette de l’innocent au meurtrier qui la demande ? — et l’islam y répond comme le bon sens de toutes les nations. Mais surtout : aucune des trois exceptions — réconciliation, guerre déclarée, tendresse conjugale — ne dit ni ne permet « mentir aux non-musulmans » ou « tromper pour propager l’islam ». La da‘wa a reçu sa méthode, et c’est l’inverse du mensonge : la sagesse et la belle exhortation (16, 125) — et le Prophète a interdit qu’on trompe même dans le commerce : « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » (Muslim), sans distinguer le client musulman du client juif ou chrétien. Lançons donc le défi, simple et public : qu’on produise un texte — un seul — du Coran ou de la Sunna commandant ou permettant de mentir aux non-musulmans. Il n’existe pas. Quatorze siècles de corpus, et la pièce maîtresse du procès est introuvable.
IX. Le tri — sunnite ou chiite, authentique ou faible, texte par texte
Pour que rien ne reste dans le flou, voici chaque pièce du dossier avec son statut : de quelle école elle relève, quel est son degré d’authenticité, et ce qu’elle établit réellement. C’est ce tri que l’accusation ne fait jamais — elle mélange tout —, et c’est lui qui la réfute.
Coran, 3, 28 et 16, 106 : textes coraniques, sunnites et chiites ; établissent une dispense pour qui se protège d’un danger et pour le contraint au cœur ferme. Rien sur les non-musulmans à tromper.
Contexte de ‘Ammâr ibn Yâsir : rapporté par Al-Hâkim, qui l’authentifie, et par Ibn Abî Shayba ; chaîne discutée (mursal par Abû ‘Ubayda ibn Muhammad ibn ‘Ammâr), mais retenu par At-Tabarî et Ibn Kathîr comme cause de révélation. Établit que la dispense vise le torturé.
« Attachez-vous à la véracité… le mensonge mène au Feu » : Al-Bukhârî et Muslim, authentique. Établit l’interdiction générale du mensonge.
Les trois signes de l’hypocrite : Al-Bukhârî et Muslim, authentique. Établit que le mensonge est le critère de l’hypocrisie.
Le récit d’Héraclius : Al-Bukhârî, authentique, premier hadith du Sahîh après celui de l’intention. Établit la réputation de véracité du Prophète par la bouche de son ennemi.
« Malheur à qui ment pour faire rire » : Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, bon (hasan). Établit que même le mensonge plaisant est blâmé.
« Qui ment sur moi… sa place est dans le Feu » : transmis par des dizaines de Compagnons, mutawâtir — le plus sûr de tous les hadiths.
« La guerre est ruse » : Al-Bukhârî et Muslim, authentique. Établit la licité du stratagème militaire — et rien d’autre ; la perfidie reste interdite (5, 1 ; 9, 4).
Le hadith d’Umm Kulthûm et les trois cas : Al-Bukhârî et Muslim, authentique ; les trois cas dans la version de Muslim. Établit trois licences de parole adoucie, dont la forme même est discutée (tawriya) — hors d’elles, interdiction.
« Dans les tournures équivoques… » : parole de ‘Imrân ibn Husayn, Al-Bukhârî dans Al-Adab al-mufrad, authentique comme parole de Compagnon (mawqûf). Établit la voie de la tawriya.
« Celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » : Muslim, authentique. Établit l’interdiction de la tromperie, sans distinction de la religion du trompé.
Les croyants sciés sans renier, Bilâl sous le rocher : le premier chez Al-Bukhârî d’après Khabbâb, authentique ; le second dans la Sîra d’Ibn Ishâq, de rang biographique. Établissent que la fermeté est l’idéal, la dispense la tolérance.
At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr, Ibn Hajar, An-Nawawî, Ibn Taymiyya : savants sunnites, cités dans leurs mots au chapitre VI. Unanimes : dispense de survie, par la langue, sous contrainte, jamais pour nuire ; la taqiyya érigée en doctrine = hypocrisie.
Al-Kâfî, chapitre de la taqiyya : source chiite duodécimaine, citée à charge : « les neuf dixièmes de la religion ». Établit que la doctrine existe — dans cette école, et non dans la nôtre.
La fatwa d’Oran (1504) : document historique sunnite mâlikite, édité par les universitaires. Établit le seul cas réel de taqiyya sunnite : des victimes de l’Inquisition.
« Kitmân », « mourûna » comme degrés de dissimulation : aucune source classique : néologismes des sites de la contre-djihad. N’établissent rien.
« L’islam ordonne de mentir aux non-musulmans » : aucun verset, aucun hadith, aucun savant, aucune école. La pièce maîtresse du procès n’existe pas.
X. Pourquoi nous accuse-t-on ? — l’arme, et sa fonction
Il reste à répondre à la question la plus importante : pourquoi cette accusation, sans texte et sans savant, est-elle devenue la plus courante de toutes ? Parce qu’elle est utile, et elle est utile parce qu’elle est irréfutable. Une accusation conçue pour qu’aucun démenti ne puisse l’atteindre n’est pas un argument : c’est une machine à exclure. Elle déclare d’avance nulle toute parole de cinq à six millions de citoyens — leurs serments, leurs condamnations, leurs engagements, leur bulletin de vote — et rend ainsi tout dialogue structurellement impossible : on ne débat pas avec des gens dont on a décidé que chaque mot est un masque. C’est pour cela qu’elle est née dans une guerre, et pour cela qu’elle prospère : elle dispense de répondre. Quand le musulman produit ses textes, on lui répond « taqiyya » ; quand il vit vingt ans en bon voisin, on lui répond « taqiyya » ; quand ses enfants meurent pour la France, on répond encore « taqiyya ». Le mot ne décrit pas une doctrine musulmane : il décrit un refus d’écouter, et il lui donne un nom arabe pour qu’il ait l’air savant. On l’a vu au chapitre II : c’est la logique de l’Inquisition, qui brûlait le converti pour sa messe comme pour son absence — et il faut avoir le courage de dire à ceux qui manient ce mot qu’ils ne défendent pas la République contre l’islam : ils ressuscitent contre des Français le procès en marranisme, avec le même résultat prévisible — une communauté à qui l’on a retiré le droit d’être crue, et qui finit par ne plus parler. Quiconque tient à la raison, musulman ou non, devrait refuser cet instrument : une thèse irréfutable par construction ne relève plus de la connaissance, mais du soupçon institué.
La part vraie
La part vraie, d’abord, car il y en a une, et la dire fait partie de la réponse. Oui, la dispense du contraint existe — nous venons de la citer intégralement, avec ses verrous : elle protège le torturé, elle ne sert pas le prédicateur. Oui, la taqiyya doctrinale existe — dans le chiisme, et le sunnisme la combat : le dire fait partie de l’honnêteté, et nous le disons. Oui, des musulmans mentent — comme mentent des chrétiens, des athées et des juifs : l’islam ne rend pas ses fidèles imperméables au péché, il le leur interdit et les en menace — c’est toute la différence entre une religion qui blâme le mensonge et une religion qui le prescrirait. Et oui, il arrive que des prédicateurs ou des militants tiennent un double discours, doux en français et dur en arabe : ce double discours est un péché au regard de notre propre loi — la marque de l’hypocrite —, et c’est à nous de le dénoncer, non de le couvrir. Mais qu’un homme mente ne prouve pas que sa religion l’y autorise : sinon chaque parjure chrétien prouverait que l’Évangile permet le parjure. Le juge, pour condamner une doctrine, exige un texte ; le polémiste n’en a pas.
XI. Le retournement — et la question-test
La charge de la preuve, au terme de ce dossier, a changé de camp. Nous avons produit les textes : le sidq commandé (33, 70 ; 9, 119), le mensonge marque du mécréant (16, 105) et de l’hypocrite voué au plus bas du Feu (4, 145), le Prophète al-Amîn dont l’ennemi lui-même n’a pu dire qu’il mentait, les deux versets lus en entier et bornés au danger de mort, les savants — At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr, Ibn Hajar — unanimes sur la dispense de survie, la fatwa d’Oran sous l’Inquisition, la taqiyya chiite récusée par Ibn Taymiyya, la ruse bornée à la guerre et la perfidie interdite, les pactes sacralisés, Hudaybiya honorée à la lettre. Au polémiste de produire le sien : un texte, un seul, du Coran ou de la Sunna, permettant de mentir aux non-musulmans. Question-test : il ne l’a jamais fait, pour une raison simple — il n’existe pas. Et à celui qui répond « taqiyya » à ce dossier même : vous venez de prouver ce qu’il démontre — que votre accusation n’a pas besoin de preuve, parce qu’elle n’en a aucune. Et au lecteur musulman : réponds à cette injure comme le Prophète répondit à Héraclius sans le savoir — par une vie qui ne ment pas. Ne mens ni au client, ni au voisin, ni à l’administration, ni pour rire, ni pour la religion : ta parole tenue est la réfutation que nul plateau ne pourra contredire, et ton mensonge, s’il arrive, est la seule preuve qu’ils auront jamais.
XII. Objections et questions fréquentes
Q. Le Coran contient bien le mot taqiyya ?
Il contient la racine, en 3, 28 — « à moins qu’ils ne cherchent seulement à s’en protéger ». Le verset interdit une alliance avec les ennemis de la foi et exempte celui qui se protège d’un danger. Ni prédication, ni tromperie, ni non-musulmans à abuser : un homme en danger.
Q. Et le verset qui permet de renier sa foi ?
16, 106 excuse celui qui abjure sous la torture, le cœur ferme — révélé pour ‘Ammâr, dont on venait d’assassiner les parents. Trois verrous : contrainte réelle, parole seule, fermeté préférable. Un bouclier de torturé, pas une épée.
Q. Que disent les savants classiques ?
At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr, Ibn Hajar : une dispense de survie, bornée à la langue et à la contrainte, interdite dès qu’elle nuit à autrui, inférieure au courage. Aucun ne parle de mentir aux non-musulmans pour les convertir.
Q. Y a-t-il un cas historique de taqiyya sunnite ?
Un seul célèbre : la fatwa d’Oran de 1504, adressée aux morisques que l’Inquisition contraignait au baptême sous peine de mort. Le seul document de taqiyya sunnite est une fatwa de survie contre l’Inquisition — l’accusateur d’aujourd’hui se trouve du côté de l’inquisiteur.
Q. Mais la taqiyya est une doctrine islamique !
Chiite, oui : Al-Kâfî en fait les neuf dixièmes de la religion. Le sunnisme la récuse et la combat depuis mille ans — Ibn Taymiyya y voit une parenté avec l’hypocrisie. L’appliquer aux sunnites, c’est accuser les protestants du culte des reliques.
Q. « La guerre est ruse » : n’est-ce pas un permis de tromper ?
À la guerre, contre un ennemi armé — Sun Tzu, l’opération Fortitude. Et même là, la perfidie — trahir un pacte, une trêve, une protection — est interdite. Un droit qui sacralise les pactes avec les non-musulmans (5, 1 ; 9, 4) ne peut pas être un droit du mensonge envers eux.
Q. Le Prophète a permis de mentir dans trois cas.
Des paroles d’apaisement qui ne lèsent personne — réconcilier deux frères, rassurer son épouse, tromper l’ennemi en campagne —, et de préférence par équivoque véridique (tawriya), disent An-Nawawî et les savants. Rien sur les non-musulmans, rien sur la religion. Et il a interdit de tromper même un client : « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres ».
Q. L’islam permet-il de mentir pour convertir ?
Non, et c’est le contraire qui est prescrit : la sagesse et la belle exhortation (16, 125). Le mensonge est la marque de l’hypocrite, voué au plus bas du Feu (4, 145). Une religion qui mentirait pour convertir se condamnerait elle-même.
Q. Pourquoi cette accusation est-elle si répandue ?
Parce qu’elle est irréfutable par construction — tout démenti la confirme — et donc commode : elle dispense de répondre et annule d’avance la parole de millions de citoyens. C’est la logique du procès en sorcellerie et de l’Inquisition contre les faux convertis, ressuscitée après 2001 avec un mot arabe.
Q. Des musulmans mentent pourtant.
Comme des chrétiens, des juifs et des athées. Un homme qui ment ne prouve pas que sa religion l’y autorise — sinon chaque parjure prouverait que l’Évangile permet le parjure. Et le double discours, quand il existe, est un péché selon notre propre loi : à nous de le dénoncer.
Q. Que répondre à celui qui dit « taqiyya » à ce dossier ?
Qu’il vient d’en prouver la thèse : son accusation n’a pas besoin de preuve parce qu’elle n’en a aucune. Puis lui demander le texte — un seul — qui permet de mentir aux non-musulmans. Il n’existe pas.
Synthèse
Non, l’islam ne permet pas de mentir aux non-musulmans — il fait de la véracité un pilier (33, 70 ; 9, 119) et du mensonge la marque du mécréant (16, 105) et de l’hypocrite, voué au plus bas degré du Feu (4, 145) ; son Prophète fut surnommé al-Amîn par ses ennemis mêmes, et Héraclius en tira la conclusion restée dans Al-Bukhârî. L’accusation, elle, a une généalogie : un mot exhumé par Goldziher en 1906 — qui le savait chiite —, réinventé après 2001 par la contre-djihad américaine comme permis général de mentir, importé en France dans les années 2010 ; et, plus profond, le soupçon inquisitorial du faux converti, celui des marranes et des morisques, ressuscité avec un mot arabe. Le mot lui-même signifie précaution : chez les sunnites, une dispense de survie pour le persécuté en danger de mort (3, 28 ; 16, 106 — ‘Ammâr sous la torture), verrouillée par la contrainte réelle, le cœur ferme et la supériorité de la fermeté — un bouclier d’opprimé, pas une épée de conquérant ; les savants — At-Tabarî, Al-Qurtubî, Ibn Kathîr, Ibn Hajar — la bornent à la langue, à la contrainte, et l’interdisent dès qu’elle nuit à autrui ; et son seul cas historique, la fatwa d’Oran de 1504, fut une réponse à l’Inquisition — l’accusateur est du côté de l’inquisiteur. La taqiyya érigée en doctrine est une spécificité chiite que le sunnisme récuse (Ibn Taymiyya) : l’appliquer aux sunnites, c’est accuser les protestants du culte des reliques. « La guerre est ruse » vise le stratagème militaire universel — la perfidie et la trahison des pactes restant interdites, Hudaybiya honorée à la lettre —, et les trois exceptions d’Umm Kulthûm apaisent sans léser, sans le moindre rapport avec les non-musulmans. Quant à l’accusation elle-même, irréfutable par construction, elle relève du procès en sorcellerie : une machine à disqualifier la parole de millions de citoyens, commode parce qu’elle dispense de répondre. Les textes sont sur la table ; la pièce maîtresse du procès, elle, n’a jamais été produite — car elle n’existe pas.
◆ À retenir — mémo
– Le piège logique d’abord : l’accusation est construite pour être irréfutable — tout démenti la « confirme ». Structure du procès en sorcellerie : une thèse irréfutable ne prouve rien.
– D’où vient l’attaque : Goldziher (1906) — concept chiite, dispense marginale chez les sunnites ; réinventé après 2001 (Pipes, Spencer, Raymond Ibrahim 2010) comme permis de mentir aux infidèles ; importé en France dans les années 2010 ; néologismes « kitmân », « mourûna » sans existence classique.
– La généalogie profonde : le soupçon inquisitorial du faux converti — marranes et morisques après 1492, puis la « double loyauté » prêtée aux juifs. Une infamie hier, la même aujourd’hui, avec un mot arabe (dossier n° 26).
– Le mot : racine w-q-y, protéger (comme taqwâ) ; trois sens — dispense de survie (sunnite), doctrine permanente (chiite), permis de mentir aux non-musulmans (invention des plateaux, sans aucun texte).
– L’islam flétrit le mensonge comme nulle religion : véracité commandée (33, 70 ; 9, 119), mensonge marque du mécréant (16, 105) et premier signe de l’hypocrite (Al-Bukhârî, Muslim), voué au plus bas du Feu (4, 145) ; interdit même pour rire ; le mensonge mène au Feu (Al-Bukhârî, Muslim).
– Le Prophète était al-Amîn : Abû Sufyân admit devant Héraclius qu’il n’avait jamais menti — « il n’allait pas se mettre à mentir sur Dieu » (Al-Bukhârî) ; les dépôts de ses persécuteurs rendus la nuit de l’hégire.
– 3, 28 et 16, 106 lus en entier : une dispense de survie pour le persécuté (‘Ammâr torturé, Sumayya martyre), verrouillée — contrainte réelle, cœur ferme, fermeté supérieure (Bilâl, les croyants sciés) — comme la viande interdite devient licite à l’affamé. Valable face à tout bourreau, musulman compris.
– Les savants : At-Tabarî (par la langue seule), Al-Bukhârî (chapitre de la contrainte) et Ibn Hajar, Al-Qurtubî (jamais pour nuire à autrui), Ibn Kathîr (apparence, non intention) — dispense bornée, inférieure au courage.
– Le seul cas historique : la fatwa d’Oran (1504) aux morisques contraints au baptême par l’Inquisition, citant 16, 106. Une fatwa de survie contre l’inquisiteur — l’accusateur d’aujourd’hui est de son côté.
– La taqiyya doctrinale est chiite (Al-Kâfî : « les neuf dixièmes de la religion »), et le sunnisme la récuse (Ibn Taymiyya : parenté avec le nifâq ; Ash-Shâfi‘î). L’appliquer aux sunnites : confusion des branches (dossier n° 14).
– « La guerre est ruse » = stratagème militaire universel (Sun Tzu, Fortitude) ; perfidie et trahison des pactes interdites (5, 1 ; 9, 4) ; Hudaybiya honorée à la lettre. Les trois exceptions (Umm Kulthûm) : réconcilier, guerre, tendresse conjugale — apaiser sans léser, tawriya (An-Nawawî), rien sur les non-musulmans ; « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » (Muslim).
– Pourquoi on nous accuse : parce que l’arme est irréfutable et commode — elle annule d’avance la parole de millions de citoyens et dispense de répondre. Part vraie : des musulmans mentent, et le double discours est un péché à dénoncer — mais un homme qui ment ne prouve pas que sa religion l’y autorise.
– Le tri, texte par texte : chaque pièce avec son école et son degré — hadiths authentiques pour l’interdiction, versets pour la dispense, savants sunnites dans leurs mots, Al-Kâfî à charge, néologismes sans source ; et pour la thèse accusatrice : aucun texte.
– Le défi : qu’on produise un seul texte commandant de mentir aux non-musulmans — il n’existe pas. La charge de la preuve a changé de camp. Et la meilleure réponse du musulman : une vie qui ne ment pas.
Sources
Coran : traduction française des sens par Rachid Maach (3, 28 ; 16, 106, vérifiés) ; en prose : 33, 35 et 70 ; 9, 119 ; 16, 105 et 125 ; 4, 145 ; 5, 1 ; 9, 4.
Hadith : Al-Bukhârî et Muslim, d’après Ibn Mas‘ûd, véracité et mensonge ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Abû Hurayra, les trois signes de l’hypocrite ; Al-Bukhârî, d’après Abû Sufyân, récit d’Héraclius (début du Sahîh) ; Al-Bukhârî et Muslim, « la guerre est ruse » ; Al-Bukhârî, le croyant scié sans renier (d’après Khabbâb) ; Al-Bukhârî et Muslim, d’après Umm Kulthûm bint ‘Uqba, la réconciliation et les trois cas, avec le commentaire d’An-Nawawî (tawriya) ; Muslim, « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » ; Abû Dâwûd et At-Tirmidhî, malheur à qui ment pour faire rire ; hadith mutawâtir sur celui qui ment sur le Prophète ; Al-Bukhârî, Al-Adab al-mufrad, parole de ‘Imrân ibn Husayn sur les tournures équivoques ; contexte de révélation de 16, 106 (‘Ammâr ibn Yâsir) : Al-Hâkim, Al-Mustadrak (authentifié par lui, chaîne discutée), Ibn Abî Shayba, et les exégètes ; Muslim et la Sîra, clauses de Hudaybiya.
Tafsîr et doctrine : At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân, sur 3, 28 ; Al-Qurtubî, Al-Jâmi‘ li-ahkâm al-Qur’ân, sur 3, 28 et 16, 106 ; Ibn Kathîr, Tafsîr, sur 3, 28 ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî, Kitâb al-ikrâh ; Ibn Taymiyya, Minhâj as-Sunna (la taqiyya chiite et le nifâq) ; distinction rukhsa / ‘azîma dans les usûl ; Al-Kulaynî, Al-Kâfî, chapitre de la taqiyya (cité à charge) ; fatwa d’Ahmad ibn Abî Jum‘a al-Wahrânî (Oran, 1504), éditée et étudiée par L. P. Harvey et D. Stewart.
Histoire de l’accusation : Ignaz Goldziher, « Das Prinzip der takijja im Islam » (1906) ; Raymond Ibrahim, « How Taqiyya Alters Islam’s Rules of War », Middle East Quarterly (2010) ; travaux sur l’Inquisition espagnole, les conversos et les morisques (1492-1609) ; sur le sophisme de l’irréfutabilité : Karl Popper ; renvois aux dossiers n° 12 (perfidie interdite), 14 (chiisme) et 26 (antisémitisme).
À lire aussi
← Tous les dossiers : cliquez sur celui qui vous interroge · Préface et méthode