XVI. L’année de l’Éléphant

LES CINQ PILIERS DE L’ISLAM · DOSSIER 5 · LE PÈLERINAGE · VOLET 2 · LA TERRE SACRÉEXVI. L’année de l’ÉléphantLa Maison qui a un SeigneurCHAPITRE 16 SUR 19

Volet 2 · La Terre sacrée · chapitre 16 sur 19

La Maison qui a un Seigneur : l’année de l’Éléphant

« N’as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l’Éléphant ? N’a-t-Il pas fait échouer leur stratagème, envoyé contre eux des oiseaux par volées qui leur lançaient des pierres d’argile — et les a rendus semblables à des feuilles dévorées ? »

Coran 105:1-5 *

La cathédrale de San’â’ et l’homme qui la souilla

Quelques mois avant la naissance du Prophète ﷺ, La Mecque a vécu l’événement qui a servi de calendrier à toute une génération — on disait : l’année de l’Éléphant, comme on dit ailleurs l’an de la peste ou de la grande crue. Les livres de Sîra racontent l’affaire depuis son origine. Abraha, gouverneur abyssin du Yémen, chrétien, fit bâtir à San’â’ une église comme l’Arabie n’en avait jamais vu — al-Qullays, de marbre et d’or — et écrivit à son roi : je ne m’arrêterai pas avant d’avoir détourné vers elle les pèlerins des Arabes. Il avait compris quelque chose de juste : celui qui possède le pèlerinage possède l’Arabie. Quand la nouvelle en parvint aux Arabes, un homme d’une tribu proche de Quraysh se rendit à San’â’, entra dans l’église de nuit, et la souilla. Abraha jura de marcher sur la Ka’ba et de la démolir pierre à pierre. Il partit avec une armée — et, au-devant d’elle, un éléphant, l’animal que nul Arabe n’avait jamais vu, nommé Mahmûd.

« Cette Maison a un Seigneur »

En chemin, les tribus qui tentèrent de lui résister furent balayées. Aux abords de La Mecque, ses hommes razzièrent les troupeaux — dont deux cents chameaux appartenant à ‘Abd al-Muttalib, le chef de Quraysh, gardien de Zamzam. Abraha le fit venir : il fut frappé par sa noblesse, le fit asseoir à ses côtés, et lui demanda ce qu’il voulait. ‘Abd al-Muttalib répondit : mes chameaux. Abraha, méprisant : tu m’as plu quand je t’ai vu — et tu me déçois : tu me parles de deux cents chameaux, et tu ne me parles pas d’une Maison qui est ta religion et celle de tes pères, que je suis venu détruire ? Et ‘Abd al-Muttalib prononça la phrase que La Mecque n’a jamais oubliée :

« Je suis le maître des chameaux — et la Maison a un Maître qui la défendra. »

Ibn Ishâq, Sîra (Ibn Hishâm) — récit historique

Il reprit ses chameaux, rentra, ordonna aux Quraysh de quitter la ville et de se réfugier sur les hauteurs, puis vint saisir l’anneau de la porte de la Ka’ba, et invoqua avec un groupe de Quraysh : Seigneur, l’homme défend sa demeure — défends la Tienne. Puis il monta lui aussi dans la montagne. La Mecque était vide. Il n’y avait plus, entre l’armée et la Maison, personne — sauf le Seigneur de la Maison.

L’éléphant qui refusa, les oiseaux qui vinrent

Le lendemain, Abraha fit avancer ses troupes. Un Arabe qu’il avait fait prisonnier, disent les récits, s’approcha de l’éléphant, lui saisit l’oreille et lui dit : agenouille-toi, Mahmûd — ou retourne d’où tu viens : tu es dans le territoire sacré d’Allah. Et l’éléphant s’agenouilla. On le frappa, on le piqua, on le tira : il refusa. On le tourna vers le Yémen : il se leva et courut. Vers le Shâm : il courut. Vers l’orient : il courut. Vers La Mecque : il s’agenouilla. Alors Allah envoya des oiseaux depuis la mer, chacun portant trois pierres — deux dans les pattes, une dans le bec — et tout homme atteint fut détruit. L’armée se débanda dans les défilés, mourant sur chaque chemin ; Abraha, la chair tombant morceau par morceau, fut ramené à San’â’ où il mourut. Le Coran a scellé la scène en cinq versets : semblables à des feuilles dévorées — comme une paille mâchée par le bétail, dispersée, piétinée.

Degré. l’événement lui-même, les oiseaux, les pierres et la destruction sont établis par le Coran (sourate 105), et la Sîra confirme que les Quraysh en avaient encore des témoins vivants au temps du Prophète ﷺ. Le détail du récit (al-Qullays, Nufayl et l’oreille de l’éléphant, la parole de ‘Abd al-Muttalib, la mort d’Abraha) est rapporté par Ibn Ishâq, At-Tabarî et Ibn Kathîr — récit historique. Le Prophète ﷺ naquit cette année-là : parole rapportée de Qays ibn Makhrama (At-Tirmidhî n° 3619 — jugé recevable), confirmée par tous les historiens.

Ibn Kathîr a fait, sur cette sourate, une remarque qui va au cœur : Allah n’a pas laissé les Quraysh combattre — Il les a fait monter dans la montagne, pour que nul homme ne puisse dire, ensuite, que c’était lui qui avait défendu la Maison. La victoire est venue d’oiseaux, non de sabres, et devant des païens, non devant des croyants : afin que la protection de la Ka’ba apparaisse comme ce qu’elle est — l’affaire de son Seigneur seul. Cinquante ans plus tard, ces mêmes Quraysh, adorateurs de trois cent soixante idoles, diront à l’enfant né cette année-là que sa prédication les fera arracher à leur terre ; et le Coran leur répondra (28:57) : qui donc vous a gardés en sécurité dans ce sanctuaire ? Les oiseaux avaient déjà répondu.

La chamelle qui se souvint de l’éléphant

Et l’Éléphant ne quitta plus jamais la mémoire du lieu — ni celle du Prophète ﷺ. Année six de l’hégire : il marche vers La Mecque avec quatorze cents hommes pour faire la ‘umra, et les Quraysh lui barrent la route. À l’entrée du territoire sacré, sa chamelle al-Qaswâ’ s’agenouille et refuse d’avancer. Les Compagnons crient : elle est rétive ! Et il répond :

« Al-Qaswâ’ n’est pas rétive — ce n’est pas dans son caractère ; mais Celui qui a retenu l’éléphant l’a retenue. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 2731), d’après Al-Miswar ibn Makhrama — authentique (récit de Hudaybiya)

Deux animaux, deux siècles, un seul Maître : le Prophète ﷺ reconnaît, dans sa propre monture arrêtée au seuil de la ville, la main qui avait arrêté l’éléphant d’Abraha — et il en tire la conclusion inverse de celle d’Abraha : il ne force pas. Il campe, négocie, signe la trêve, et repart sans avoir touché la Maison ; il n’y entrera que deux ans plus tard, par la porte de la miséricorde. Et voici le dernier fil, celui qui touche directement le pèlerin d’aujourd’hui : dans le récit de Jâbir (Muslim n° 1218), lorsque le Prophète ﷺ descend de Muzdalifa vers Minâ à l’aube du dixième jour, il presse le pas de sa monture en traversant une vallée précise — Batn Muhassar. Les savants, Ibn al-Qayyim et An-Nawawî parmi eux, en ont donné la raison : c’est là, dit-on, que l’armée de l’Éléphant fut anéantie ; et l’on ne s’attarde pas dans un lieu où le châtiment est descendu. Ainsi, chaque année, des millions de pèlerins pressent le pas, sans toujours le savoir, dans la vallée où les oiseaux ont lâché leurs pierres — et le hajj porte, cousu dans son itinéraire, le souvenir du jour où la Maison fut défendue sans eux.

Une ville qu’on ne prend que par la miséricorde

« Allah a retenu l’éléphant loin de La Mecque et a donné pouvoir sur elle à Son Messager et aux croyants ; et elle ne fut permise à personne avant moi, et ne le sera à personne après moi : elle ne me fut permise qu’une heure d’un jour — et la voici, en cette heure même, redevenue sacrée, comme elle l’était la veille. »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 104) et Muslim (n° 1354), d’après Abû Shurayh — authentique

Le jour de la conquête, le Prophète ﷺ lui-même relie les deux événements : l’Éléphant retenu, la Ka’ba remise aux croyants — et une seule heure de combat permise dans toute l’histoire de la ville, aussitôt refermée. Les récits de Sîra le montrent entrant dans La Mecque le front baissé sur sa monture, en signe de gratitude, au point que sa barbe touchait presque la selle — lui qui avait été chassé de cette ville, y revenait vainqueur, et n’y trouvait à faire qu’une prosternation. Puis il se rendit à la Maison, la circumambula, et fit ce pour quoi elle avait été bâtie :

« Le Prophète ﷺ entra dans La Mecque le jour de la conquête, et il y avait autour de la Maison trois cent soixante idoles ; il se mit à les frapper d’un bâton qu’il tenait en main, en disant : La vérité est venue et le faux s’est évanoui — le faux est voué à s’évanouir (17:81). »

Rapporté par Al-Bukhârî (n° 4287) et Muslim (n° 1781), d’après Ibn Mas’ûd — authentique

Trois cent soixante idoles tombent devant un bâton et un verset — et la Maison, bâtie par Ibrâhîm pour n’abriter aucune image, redevient ce qu’elle était : un cube vide. Aux Quraysh rassemblés, terrifiés, qui avaient tout fait pour le tuer, il demanda : que pensez-vous que je vais faire de vous ? — Du bien : tu es un frère noble, fils d’un frère noble. — Allez, vous êtes libres. La ville de l’Éléphant, qu’Allah avait protégée par des oiseaux, fut prise par l’homme qui pardonna : c’est la seule manière dont on prend La Mecque.

Degré. les hadiths d’Abû Shurayh et d’Ibn Mas’ûd sont dans les deux Sahîh — établis. L’entrée tête baissée et « allez, vous êtes libres » sont rapportés par Ibn Ishâq et Al-Bayhaqî — récit historique, reçu par les historiens de la Sîra.