Volet 2 · La Terre sacrée · chapitre 11 sur 19
La première Maison établie pour les hommes — et le nom de Bakka
« Le premier temple établi pour les hommes est celui de Baca, sanctuaire béni et sûre direction pour les hommes »
Coran 3:96
« Je demandai : ô Messager d’Allah, quelle mosquée fut établie la première sur terre ? Il dit : la Mosquée sacrée. Je dis : puis laquelle ? Il dit : la Mosquée la plus éloignée. Je dis : combien de temps entre elles ? Il dit : quarante ans. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 3366) et Muslim (n° 520), d’après Abû Dharr — authentique
Le premier volet a posé ce verset ; entrons maintenant dans ses mots. Le Coran ne dit pas ici La Mecque : il dit Bakka — et les exégètes se sont penchés sur ce nom comme sur une énigme. At-Tabarî et Al-Qurtubî rapportent deux lectures anciennes, toutes deux tirées de la même racine : Bakka serait le lieu où l’on se presse — car les hommes s’y bousculent dans la ronde, épaule contre épaule, comme nulle part ailleurs ; ou le lieu qui brise — car il brise la nuque des tyrans qui s’y attaquent, et nul orgueilleux n’y est entré sans que sa morgue y fût broyée. Retenez les deux, car la suite de ce dossier les vérifiera l’une et l’autre : c’est la ville de la foule, et c’est la ville qui a vu une armée d’éléphants réduite en paille mâchée.
Le Coran lui donne un autre titre : Umm al-Qurâ, la Mère des cités (6:92 ; 42:7) — et les Anciens ont raconté pourquoi. Des récits rapportés d’Ibn ‘Abbâs et d’autres disent que la terre fut déployée à partir de l’emplacement de la Ka’ba, comme une étoffe que l’on étend depuis son centre : la vallée serait le premier point solide du monde, et tout le reste, le continent des hommes, s’en serait déroulé. On ne l’affirme pas — c’est la mémoire des Anciens, non un verset ; mais on comprend pourquoi ils l’ont dit : la seule chose que l’on sache avec certitude de cette terre, c’est qu’avant tout temple, avant tout autel, avant Jérusalem, avant les pyramides, avant tout ce que l’humanité a bâti pour prier, il y avait ici une Maison — la première établie pour les hommes.
Degré. 3:96 et le hadith d’Abû Dharr sont établis. Les étymologies de Bakka sont celles des exégètes classiques. Le déploiement de la terre depuis la Ka’ba est un récit rapporté par At-Tabarî et Al-Azraqî d’après des Compagnons et des Successeurs — récit historique, non établi par hadith authentique.
Adam et les fondations sous le sable
« Au moment où ils établissaient les fondations du Sanctuaire, Abraham et Ismaël priaient : « Veuille, Seigneur, accepter cette œuvre de notre part ! Tu es, en vérité, Celui qui entends tout et sais tout » »
Coran 2:127
Lisez ce verset en détective : Ibrâhîm et Ismâ’îl élèvent les fondations — al-qawâ’id ; ils ne les creusent pas, ils ne les inventent pas : ils les relèvent. Ibn Kathîr, Al-Qurtubî et d’autres ont noté la nuance : le mot suppose des assises déjà là, enfouies, que le père et le fils dégagent et surélèvent. Qui donc les avait posées avant eux ? Ici la tradition raconte, et il faut l’écouter en sachant ce qu’on écoute. Les récits transmis par At-Tabarî et Al-Azraqî disent qu’Adam, descendu du Paradis, fut le premier à bâtir en ce lieu une maison pour adorer son Seigneur, et qu’il fit le tour de la Maison comme les anges en faisaient le tour dans les cieux ; que les générations prièrent là ; que le déluge du temps de Nûh effaça l’édifice et ne laissa qu’un tertre rouge, dont la place resta connue ; et qu’Allah la désigna à Ibrâhîm — Nous avons désigné à Abraham l’emplacement de la Demeure sacrée (22:26) : on ne désigne que ce qui existe déjà et que l’homme ne voit plus.
Degré. la lecture de « relever les fondations » est celle des exégètes sur un verset établi. Les récits sur Adam bâtisseur et sur le déluge sont des récits historiques : Ibn Kathîr, qui les rapporte dans Al-Bidâya wa-n-nihâya, rappelle qu’aucun hadith authentique remontant au Prophète ﷺ ne tranche la question du premier bâtisseur. On les transmet, on ne les impose pas.
Et voici ce que cette incertitude même enseigne : la Maison est plus vieille que la mémoire de ceux qui la servent. Le pèlerin pose ses pieds sur des dalles de marbre posées hier ; sous le marbre, la pierre de Quraysh ; sous elle, celle d’Ibrâhîm ; sous elle, ce que nul n’a vu. Une Maison dont on ne peut plus dire qui a posé la première pierre est une Maison qui n’appartient à personne — sinon à Celui pour qui elle fut bâtie.
Une terre sacrée depuis le jour de la création
« Il ne m’a été ordonné que d’adorer le Seigneur de cette cité qu’Il a rendue sacrée, et à qui appartient toute chose »
Coran 27:91 *
« Cette cité, Allah l’a rendue sacrée le jour où Il créa les cieux et la terre ; elle est sacrée par la sacralité d’Allah jusqu’au Jour de la Résurrection. Le combat n’y a été permis à personne avant moi, et il ne m’a été permis à moi qu’une heure d’un jour. Elle est sacrée par la sacralité d’Allah jusqu’au Jour de la Résurrection : on n’y coupe pas ses épineux, on n’y effarouche pas son gibier, on n’y ramasse pas un objet perdu sinon pour le faire connaître, on n’y arrache pas son herbe. — Al-‘Abbâs dit : ô Messager d’Allah, sauf l’idhkhir, pour nos orfèvres et nos tombes. — Il dit : sauf l’idhkhir. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1834) et Muslim (n° 1353), d’après Ibn ‘Abbâs — authentique
Le jour où Il créa les cieux et la terre : la sacralité de La Mecque n’est pas une décision humaine, ni même une décision d’Ibrâhîm — elle est inscrite dans l’acte de création, comme le sabbat des jours ou la qibla des directions. Et regardez ce qu’elle protège : une épine. Un brin d’herbe. Une gazelle qu’on n’a même pas le droit de faire fuir. Un objet tombé qu’on ne peut ramasser que pour le rendre. Pesez la pédagogie : dans une vallée où l’homme viendra apprendre à ne pas se disputer (2:197), Allah commence par lui apprendre à ne pas casser une branche ; qui a retenu sa main devant un buisson saura la retenir devant un frère. Et lorsque l’oncle du Prophète ﷺ plaide pour l’idhkhir — cette herbe odorante dont on couvrait les tombes et dont les orfèvres attisaient le feu — l’exception est accordée sur-le-champ : la sacralité n’est pas une dureté ; elle est une tendresse pour tout ce qui vit dans l’ombre de la Maison.
Le Coran nomme cette terre al-Balad al-Amîn, la cité sûre (95:3), et jure par elle ; il rappelle aux Quraysh terrifiés d’être arrachés à leur terre que ce sanctuaire est précisément le lieu où l’on ne les arrache pas (28:57) ; il pose enfin l’avertissement le plus rare de tout le Livre : quiconque y projette une injustice, Nous lui ferons goûter un châtiment douloureux (22:25 *) — les exégètes ont souligné que nulle part ailleurs la seule intention du mal n’est menacée ainsi : ici, le péché pèse plus lourd, parce que le lieu pèse plus lourd. Et jusqu’à la fin des temps, la ville est gardée :
« Il n’est pas de pays que l’Antéchrist ne foulera, sauf La Mecque et Médine : il n’est pas un de leurs chemins que ne gardent des anges rangés en rangs. »
Rapporté par Al-Bukhârî (n° 1881), d’après Anas — authentique
Des anges en rangs sur chaque chemin — voilà ce que le pèlerin croise sans le voir en descendant du car. Une terre sacrée depuis le premier jour, gardée jusqu’au dernier ; entre les deux, une vallée aride où, un matin, un vieil homme a laissé une femme et un nourrisson sous un arbre.