VIII. Le pilier négligé

LES CINQ PILIERS DE L’ISLAM · DOSSIER 5 · LE PÈLERINAGE · VOLET 1 · LE VOYAGEVIII. Le pilier négligéReports, vitrines et retours inchangésCHAPITRE 8 SUR 19

Volet 1 · Le voyage · chapitre 8 sur 19

Fidèle au miroir de la série — plus bref ici, car le hajj est moins massivement déserté que détourné : quatre dérives, textes en regard.

Le report perpétuel : « un jour, si Dieu veut »

La première négligence est un calendrier : des millions de musulmans capables — santé présente, moyens réunis — remettent l’obligation d’année en année : après le mariage, après la maison, après la retraite ; le hajj devient le projet des vieux jours, comme si la mort prenait rendez-vous. Or les textes ont fermé cette porte : l’obligation presse dès la capacité — hâtez-vous, car nul ne sait ce qui lui surviendra — et le verset 3:97 adosse le refus du capable au vocabulaire le plus grave. Qu’on pose la question comptable : le même homme qui trouve les moyens de la voiture neuve et des vacances « n’a jamais pu » trouver ceux du pilier — le budget dit l’intention. À celui qui peut cette année, la Sunna dit : cette année ; la santé est un prêt, les moyens sont un prêt, et les cimetières sont pleins de pèlerins de l’an prochain.

Le hajj-vitrine : y être sans y être

Deuxième dérive, toute moderne : le pèlerinage documenté en direct — le tawaf filmé à bout de bras, la station de ‘Arafât interrompue pour la photo, le récit du voyage publié avant d’être vécu. Qu’on mesure l’inversion à l’aune du rite : l’ihrâm dépouille de tout ce qui distingue — et l’écran redistingue ; le hajj est le voyage vers le Regard d’en haut — et l’objectif ramène le regard des hommes ; 2:197 impose le silence de l’ego — et la publication le nourrit. Nul besoin d’interdire l’appareil — garder des images pour les siens n’est pas le mal ; le mal est le renversement du destinataire : un rite accompli pour être vu relève du texte redoutable sur l’ostentation, et le hajj mabrûr exige d’être pour Allah (Bukhârî 1521 : quiconque accomplit le pèlerinage pour Allah…). Même remarque pour le luxe ostentatoire — les forfaits qui promettent de faire le hajj « sans sentir le hajj » : le confort licite n’est pas un péché, et le vieillard fragile prend légitimement ses aises ; mais venir s’égaliser en payant pour se distinguer, fuir précisément la poussière, la foule et la fatigue qui sont la matière de l’école — c’est visiter les murs d’une école sans s’asseoir en classe.

Le titre porté comme un galon

Troisième dérive, ancienne celle-là : revenir « el-hajj » — le titre social, exigé, affiché, servi en préfixe à vie ; le pèlerinage converti en grade. L’intention, encore et toujours : celui qui est parti pour le titre a son salaire — le titre ; et les anciens se cachaient de leurs œuvres comme on cache un trésor. Que le retour du hajj se voie — mais sur le caractère, non sur la carte de visite : le seul certificat valable est celui que la partie suivante décrit.

Le retour inchangé : le critère du mabrûr

Car voici la dérive qui juge toutes les autres : revenir le même. Le hajj mabrûr — celui qui vaut le Paradis — se reconnaît, disent les savants, à son après : que son bien s’accroisse, que son état s’améliore — les anciens disaient : le signe du hajj accepté est de revenir détaché de ce monde, tourné vers l’au-delà. L’homme qui a porté le linceul, vu le Rassemblement en maquette, pleuré à ‘Arafât et juré cent talbiya — et qui reprend, la semaine du retour, ses prières trouées, sa langue, ses comptes douteux : celui-là a fait un voyage, pas un pèlerinage. Le critère est le même qu’au dossier du ramadan — le signe de l’acceptation est la bonne action qui suit — et il est miséricordieux autant qu’exigeant : il ne demande pas la perfection au retour, il demande la direction ; le pèlerin lavé comme un nouveau-né n’a qu’une chose à faire de sa page blanche — ne pas la remplir des mêmes lignes.