IX. Les fruits — et la série entière

LES CINQ PILIERS DE L’ISLAM · DOSSIER 5 · LE PÈLERINAGE · VOLET 1 · LE VOYAGEIX. Les fruits — et la série entièrePour l’homme, pour la Ummah — et l’édifice des cinq piliersCHAPITRE 9 SUR 19

Volet 1 · Le voyage · chapitre 9 sur 19

Pour l’homme : la page blanche, l’école du départ

Récapitulons la moisson individuelle, car elle est sans égale : la seconde naissance (Bukhârî 1521), le Paradis du mabrûr (1773), l’affranchissement massif de ‘Arafât (Muslim 1348), le statut de délégation d’Allah avec l’invocation exaucée — nul autre acte ne cumule ces promesses. Et sous les promesses, une formation : le hajj est l’école du départ — il apprend, en vrai, ce que les quatre autres piliers enseignent en exercices : quitter (la maison, le confort, le rang — comme on quittera tout), s’égaliser (le linceul blanc — comme au Jour), patienter (la foule, la chaleur, la fatigue — sans dispute permise), dépendre (loin de ses repères, chaque repas et chaque pas remis à Allah), et se souvenir — car on ne revient pas indemne d’avoir vu sa propre mort en répétition générale. Les anciens disaient du hajj qu’il est un avant-goût du voyage dernier : celui qui l’a fait avec le cœur sait désormais, d’un savoir de corps, à quoi ressemblera le grand départ — et cette science-là change les priorités mieux que mille rappels.

Pour la Ummah : l’assemblée générale annuelle

« afin de bénéficier des bienfaits du pèlerinage et d’invoquer, en des jours déterminés, le nom d’Allah au moment de sacrifier les bêtes qu’Il leur a attribuées. Mangez donc une partie de leur viande et nourrissez-en les pauvres dans le besoin »

Coran 22:28

« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un même père et d’une même mère avant de vous répartir en peuples et en tribus, afin que les uns apprennent à connaître les autres. Le plus noble d’entre vous, pour Allah, est celui qui Le craint le plus. Allah, Omniscient, connaît les réalités les mieux cachées »

Coran 49:13

Et pour la communauté ? Le hajj est, à la lettre, l’assemblée générale annuelle de la Ummah — la seule institution au monde qui réunisse physiquement, chaque année, des millions d’humains de toutes les nations, langues et couleurs, au même endroit, en même tenue, pour le même acte : afin qu’ils témoignent des bienfaits qui leur sont destinés (22:28) — les manâfi’, que les exégètes lisent au pluriel voulu : bienfaits spirituels et bienfaits d’ici-bas, le commerce, la rencontre, l’échange des savoirs et des nouvelles. Le verset 49:13 — créés en peuples et tribus pour vous connaître — trouve au hajj son application grandeur nature : l’Indonésien découvre le Sénégalais, le Bosniaque prie derrière le Nigérian, et chacun rentre guéri, pour peu qu’il ait ouvert les yeux, de tout provincialisme religieux — la Ummah cesse d’être une abstraction : on l’a vue, touchée, sentie. Ajoutez la synchronisation planétaire de l’Aïd du sacrifice — le monde entier réglé sur Minâ —, la redistribution massive des viandes vers les pauvres (22:28 : nourrissez le miséreux), et l’effet retour : chaque pèlerin rentre en ambassadeur de l’unité vécue. Le premier dossier promettait la fraternité par le credo ; le cinquième la fait camper ensemble sous le même ciel : les cinq piliers commencent par une parole commune et culminent en une assemblée commune — la religion de l’unicité produit, en toute logique, l’humanité la plus unifiée que la terre connaisse, cinq fois par jour en rangs, un mois par an à la même faim, et une fois l’an dans la même plaine.

Conclusion : le pilier — et la série entière

Refermons d’abord le pilier. Le hajj est le devoir d’une vie envers Allah — au ton coranique unique, à hâter dès la capacité ; le voyage vers la première Maison des hommes, cube vide dressé contre toute idole, dont même la pierre embrassée reçut de ‘Umar son commentaire de tawhîd ; le mémorial d’une famille — la course de Hâjar, le bélier d’Ibrâhîm, les trois refus lapidés, le chantier du père et du fils — dont Allah a éternisé non les triomphes mais la soumission ; la répétition générale du Jour dernier — le linceul blanc, la foule égale, la plaine de ‘Arafât où Allah Se glorifie de Ses serviteurs devant les anges et affranchit du Feu comme en nul autre jour ; et la promesse au sommet de toutes : revenir comme au jour où sa mère l’a enfanté, avec le Paradis pour seul tarif du hajj mabrûr — dont le certificat se lit au retour, dans la vie qui suit.

Et maintenant, l’édifice entier — car la série s’achève ici. Revoyez le hadith qui l’a ouverte : l’islam est bâti sur cinq. La parole d’abord — lâ ilâha illa Allâh, Muhammadun rasûlu Allâh : le contrat, ses deux piliers, ses conditions, le rejet du tâghût — la fondation sur laquelle tout repose et sans laquelle rien ne compte. La prière ensuite — le rendez-vous prescrit au-dessus des sept cieux, cinq fois par jour, avec dialogue en direct : la colonne qui tient la tente. La zakât — le droit du pauvre dans le bien du riche, la pompe descendante face à la pompe usuraire : le culte des biens. Le jeûne — l’école annuelle de l’âme, où l’on réapprend à dire non à soi-même : le culte du corps entier. Et le hajj — le voyage qui prend tout, une fois, et rend un nouveau-né : le couronnement, où les quatre premiers convergent — la talbiya qui scande la shahâda, les prières aux stations, les biens dépensés sur la route, les privations de l’ihrâm — et où la Ummah des quatre piliers se voit enfin, rassemblée en blanc dans une plaine, comme elle se tiendra au Jour.

Cette série des cinq piliers est la sœur de la précédente — les six piliers de la foi — et les deux ne font qu’une religion : l’îmân est l’intérieur, l’islâm est l’extérieur ; les six croyances sont les racines, les cinq œuvres sont le tronc et les branches — et le hadith de Jibrîl, qui a servi de plan aux deux séries, les a nommées ensemble avant d’ajouter le sommet qui les couronne toutes deux : l’ihsân — adorer Allah comme si tu Le voyais ; car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. Onze dossiers pour les fondations et les murs ; l’excellence reste l’horizon de chaque lecteur — et elle ne s’apprend pas dans les dossiers : elle s’apprend dans la pratique de ce qu’ils contiennent. Que celui qui a lu jusqu’ici n’en fasse pas une bibliothèque : qu’il en fasse une vie — la parole comprise, la prière tenue, la zakât calculée, le mois habité, et le voyage accompli dès que possible.

« Vous qui croyez ! Craignez Allah comme Il le mérite et demeurez-Lui entièrement soumis jusqu’à la mort »

Coran 3:102

« Le Messager a cru en ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, de même que les croyants, tous ont cru en Allah, en Ses anges, Ses Ecritures et Ses Messagers, affirmant : « Nous ne faisons aucune différence entre Ses Messagers. » Disant encore : « Nous avons entendu Tes paroles et nous obéissons à Tes ordres. Nous implorons, Seigneur, Ton pardon. C’est à Toi que nous retournerons. » »

Coran 2:285

Ô vous qui croyez, craignez Allah comme Il mérite d’être craint, et ne mourez qu’en état de soumission. Le Messager a cru en ce qui lui a été descendu de son Seigneur, ainsi que les croyants. La série s’achève comme la religion se vit : entre la crainte qui redresse et la foi qui porte. Louange à Allah par qui les bonnes œuvres s’accomplissent — et paix sur l’imam des pèlerins, qui a dit à la fin de son propre hajj : prenez de moi vos rites — peut-être ne vous reverrai-je plus après cette année.

Fiche de synthèse

  • Statut : devoir envers Allah pour le capable, une fois dans la vie (3:97 ; Abû Dâwûd 1721) — à hâter (Ahmad 2869) ; le renier expose au verset le plus dur des cinq piliers.
  • Trésor : la seconde naissance (Bukhârî 1521), le Paradis du mabrûr (1773), le sommet des œuvres (26), le jihâd des femmes (1520), la délégation d’Allah (Ibn Mâjah 2892).
  • La Maison : première établie pour les hommes (3:96), bâtie contre toute idole (22:26), cube vide — la parole de ‘Umar sur la pierre (Bukhârî 1597) ; la vallée aride nourrie par l’invocation d’Ibrâhîm (14:37 ; 28:57).
  • Le sa’y : la course de Hâjar — « est-ce Allah qui te l’a ordonné ? Alors Il ne nous abandonnera pas » (Bukhârî 3364) ; Zamzam, l’eau de l’exaucement.
  • Le sacrifice : le fils consentant, le bélier du rachat (37:102-107) — « ni chair ni sang n’atteignent Allah : votre taqwâ L’atteint » (22:37).
  • Les stèles : les trois refus d’Ibrâhîm (Ahmad 2707) — on ne vise pas Shaytân en personne : petits cailloux, takbîr, pas d’excès (An-Nasâ’î 3057) ; les rites institués « pour l’établissement du rappel d’Allah » (Abû Dâwûd 1888).
  • Ihrâm : l’habit de l’égalité et du linceul — la répétition générale du Jour ; ni obscénité, ni péché, ni dispute (2:197) ; la meilleure provision : la taqwâ.
  • Talbiya : « me voici, Tu n’as pas d’associé » — la shahâda en marche, réponse à l’appel d’Ibrâhîm (22:27).
  • ‘Arafât : « le hajj, c’est ‘Arafât » (Tirmidhî 889) — l’affranchissement massif, la fierté d’Allah devant les anges (Muslim 1348), le sermon de l’adieu, le verset de la religion parachevée (5:3).
  • Muzdalifa à ciel ouvert — la lapidation — le sacrifice — le rasage — le tawaf du retour — les jours de dhikr (2:203) — l’adieu, avec l’invocation d’équilibre (2:201).
  • Le miroir : le report perpétuel du capable ; le hajj-vitrine (l’ihrâm dépouille, l’écran redistingue) ; le titre porté en galon ; le retour inchangé — le mabrûr se lit dans la vie qui suit.
  • Les fruits : pour l’individu, la page blanche et l’école du départ — quitter, s’égaliser, patienter, dépendre, se souvenir ; pour la Ummah, l’assemblée générale annuelle (22:28 ; 49:13) — l’unité vue, touchée, rapportée ; l’Aïd synchronisé ; la viande aux pauvres.

Sources

  • Exégèse : At-Tabarî, Jâmi’ al-bayân. Ibn Kathîr, Tafsîr al-Qur’ân al-‘Azîm. Al-Qurtubî, Al-Jâmi’ li-ahkâm al-Qur’ân. As-Sa’dî, Taysîr al-Karîm ar-Rahmân.
  • Hadith : Al-Bukhârî, Al-Jâmi’ as-sahîh — notamment n° 26, 1520, 1521, 1597, 1727, 1773, 3364, 3366. Muslim, Al-Musnad as-sahîh — notamment n° 1218 (le hajj du Prophète, d’après Jâbir), 1184, 1270, 1297, 1348, 1349, 1350. Abû Dâwûd, As-Sunan — n° 1721, 1888. At-Tirmidhî, Al-Jâmi’ — n° 889, 902, 3585. An-Nasâ’î — n° 3057. Ibn Mâjah — n° 2892. Ahmad, Al-Musnad — n° 2707, 2869 (degrés signalés dans le corps). Ibn Hajar al-‘Asqalânî, Fath al-Bârî. An-Nawawî, Al-Minhâj.
  • Fiqh et sens des rites : Ibn al-Qayyim, Zâd al-ma’âd (la guidée prophétique du pèlerinage). Ibn Qudâma, Al-Mughnî (Livre du hajj). An-Nawawî, Al-Majmû’ ; Al-Îdâh fî manâsik al-hajj. Ibn Taymiyya, Majmû’ al-fatâwâ (sections des rites) — et les chapitres du hajj des quatre écoles.
  • Traduction coranique : Rachid Maach, Le Coran en français — traduction utilisée pour l’ensemble des versets cités, marqueurs de notes retirés.