L’argent en islam · Le waqf · Chapitre 1 sur 4
Introduction : mille ans sans un dinar d’intérêt
Quand un voyageur arrivait à Damas au XIIe siècle, il dormait dans un caravansérail gratuit, buvait à une fontaine publique, se faisait soigner à l’hôpital Nûrî sans rien payer, et y recevait, en sortant, une somme d’argent pour ne pas avoir à travailler pendant sa convalescence. Ses enfants apprenaient à lire dans une école gratuite, étudiaient le droit dans une madrasa où ils étaient logés, nourris et payés, lisaient dans une bibliothèque ouverte à tous. Le pont qu’il traversait, le pavé qu’il foulait, l’éclairage de la rue, le bain, la cuisine qui nourrissait les pauvres, le cimetière, et jusqu’à la nourriture des chats errants et le remplacement des bols que les serviteurs cassaient, tout cela était financé par une seule institution, sans impôt, sans État, sans banque, et sans un dinar d’intérêt : le waqf.
Le waqf (pluriel awqâf, ḥabous au Maghreb) est un bien que son propriétaire immobilise à perpétuité pour que son revenu serve une œuvre. C’est, à la fois, la fondation, la dotation universitaire, l’hôpital de charité, l’assurance sociale et le patrimoine public de la civilisation musulmane, inventé par le Prophète ﷺ et ses Compagnons, développé par les juristes, porté à une échelle que nulle autre civilisation n’a atteinte (aux XVIIIe et XIXe siècles, une part considérable des terres et des immeubles du monde ottoman et du Maghreb était en waqf), puis détruit en un siècle par la colonisation et par les États qui lui ont succédé. Les dossiers précédents ont demandé, à chaque chapitre, « avec quoi finance-t-on la mosquée, l’école, la caisse de prêt, la banque, sans ribâ ? ». La réponse historique est : avec le waqf. Et la question de ce dossier est : peut-on le faire renaître en France ?
Il le peut, et c’est ce que les derniers chapitres montrent, avec les outils du droit français, les règles du fiqh, et des exemples qui fonctionnent déjà ailleurs. Mais il faut d’abord comprendre ce qu’était le waqf, parce que la plupart des musulmans de France n’en ont jamais entendu parler, et que ceux qui en ont entendu parler croient que c’est une affaire de tombeaux et de vieux cimetières. C’était l’État-providence du monde musulman, et il appartenait aux gens.
Ce qu’est un waqf : définition, textes fondateurs, règles du fiqh
La définition. Le waqf (de waqafa, arrêter, immobiliser) est l’acte par lequel un propriétaire retire un bien de la circulation (il ne peut plus être vendu, donné, hérité) et en affecte le revenu ou l’usage, à perpétuité, à une fin pieuse ou charitable. Les hanbalites le définissent en trois mots : taḥbîs al-aṣl wa-tasbîl al-manfaʿa, « immobiliser le fonds et consacrer le fruit ». Le bien reste ; seul son revenu circule. C’est ce qui le distingue de la sadaqa, qui donne le bien lui-même, et de l’héritage, qui le transmet.
Les textes fondateurs.
- ʿUmar à Khaybar. ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb reçut une terre à Khaybar et vint demander au Prophète ﷺ ce qu’il devait en faire : « Je n’ai jamais acquis de bien qui me fût plus précieux. » Le Prophète ﷺ répondit : « Si tu veux, immobilise le fonds et donne-en les fruits en aumône. » ʿUmar le fit, à condition que la terre ne soit ni vendue, ni donnée, ni héritée, et que ses fruits aillent aux pauvres, aux proches, aux esclaves à affranchir, aux combattants, aux voyageurs et aux hôtes, celui qui la gère pouvant en manger raisonnablement sans s’enrichir (al-Bukhârî 2737, Muslim 1632). C’est l’acte de naissance du waqf, et tous ses éléments y sont : le fonds immobilisé, les bénéficiaires, l’inaliénabilité, le gestionnaire rémunéré.
- Le puits de Rûma. À Médine, l’eau douce appartenait à un juif qui la vendait. Le Prophète ﷺ dit : « Qui achète le puits de Rûma et y met son seau avec les seaux des musulmans, aura mieux que lui au Paradis. » ʿUthmân l’acheta et le rendit public (at-Tirmidhî 3703, an-Nasâ’î 3608). Le puits est encore un waqf, et ses palmiers rapportent aujourd’hui des revenus gérés par le ministère saoudien des Awqâf, au nom de ʿUthmân.
- Les jardins du Prophète ﷺ. Mukhayrîq, juif de Médine mort à Uḥud en combattant aux côtés des musulmans, légua ses sept jardins au Prophète ﷺ, qui les constitua en waqf pour les pauvres : les premiers waqfs de l’islam.
- Abû Ṭalḥa et Bayruḥâ’. Quand descendit le verset « Vous n’atteindrez la piété que si vous dépensez de ce que vous aimez » (3:92), Abû Ṭalḥa vint offrir son jardin préféré, Bayruḥâ’ ; le Prophète ﷺ lui conseilla de le donner à ses proches, et il le partagea entre ses parents et ses cousins (al-Bukhârî 1461, Muslim 998) : c’est le modèle du waqf familial.
- La sadaqa jâriya. « Quand l’homme meurt, ses œuvres cessent, sauf trois : une aumône continue, une science dont on tire profit, un enfant pieux qui invoque pour lui » (Muslim 1631). Les savants ont dit que l’aumône continue, c’est le waqf. C’est le moteur de l’institution : un homme qui fonde une fontaine reçoit une récompense à chaque gorgée, pendant des siècles, après sa mort. Jâbir a dit : « Il n’y eut pas un Compagnon ayant les moyens qui n’ait fait un waqf » (rapporté par Ibn Qudâma).
Les règles du fiqh. Les juristes ont construit sur ces textes un droit complet, dont voici l’essentiel :
- Le constituant (wâqif) doit être propriétaire, majeur, sain d’esprit, et agir librement. Un musulman ou un non-musulman peut fonder un waqf pour une œuvre licite.
- Le bien doit être durable et productif : terre, immeuble, verger, puits, et, pour la majorité des écoles, aussi des meubles durables (livres, armes, outils, animaux). L’argent lui-même (waqf monétaire, waqf an-nuqûd) a divisé les écoles : les hanafites l’ont admis (Zufar, puis la pratique ottomane), les autres l’ont longtemps refusé parce que l’argent se consomme ; les contemporains (OCI, résolution 140 de 2004 et 181 de 2009) l’admettent pour qu’il soit investi ou prêté sans intérêt.
- La perpétuité et l’irrévocabilité : une fois constitué, le waqf ne se reprend pas. Abû Ḥanîfa le tenait pour révocable sauf par jugement ou testament ; ses deux disciples Abû Yûsuf et Muḥammad l’ont rendu irrévocable, et c’est l’avis des quatre écoles depuis. Les malikites admettent le waqf temporaire ; les contemporains aussi, pour certains usages.
- Les bénéficiaires : toute fin licite, pieuse ou utile, présente ou future ; les pauvres en dernier ressort, pour que le waqf ne s’éteigne jamais. Le waqf peut être public (khayrî : mosquée, école, hôpital), familial (ahlî ou dhurrî : ses descendants, puis les pauvres), ou mixte.
- Le gestionnaire (mutawallî ou nâẓir) est désigné par le constituant, puis selon ses règles, à défaut par le juge ; il est rémunéré raisonnablement (un dixième du revenu, par usage), rend des comptes au juge, et peut être destitué pour faute.
- Les stipulations du constituant ont force de loi : « la condition du wâqif est comme le texte du Législateur » (sharṭ al-wâqif ka-naṣṣ ash-shâriʿ), maxime des juristes, tant qu’elle ne contredit pas la Loi.
- L’ordre des dépenses : l’entretien du bien d’abord (sinon le waqf meurt), le gestionnaire ensuite, les bénéficiaires enfin.
- L’échange (istibdâl) : un bien de waqf ruiné ou devenu improductif peut être vendu pour en acheter un autre au même usage, pour les hanafites et les hanbalites (Ibn Taymiyya l’a défendu avec force) ; les shafiites et les malikites y sont très réticents. C’est la règle qui a permis aux waqfs de durer des siècles, et son absence a tué ceux qui ne l’avaient pas.
- La zakat n’est pas due sur les biens de waqf public, qui n’appartiennent à personne ; elle est due, pour la majorité, sur les revenus d’un waqf familial une fois reçus par les bénéficiaires.
- Le waqf par testament ne peut dépasser le tiers de la succession, comme tout legs ; le waqf du vivant n’a pas de limite, sauf à léser les héritiers par fraude, et sauf pendant la maladie mortelle, où il suit la règle du tiers.
Ce droit est ancien, précis et souple, et il a servi de modèle : les historiens du droit anglais ont montré que le trust, apparu en Angleterre au XIIIe siècle après les croisades, ressemble au waqf trait pour trait, jusqu’aux collèges d’Oxford fondés sur son modèle.
Ce qu’il a construit
Il faut une liste, parce que l’étendue est ce qui frappe.
Les mosquées. Presque toutes les grandes mosquées du monde musulman sont des waqfs, et chacune possédait des boutiques, des immeubles, des villages entiers dont les loyers payaient l’imam, le muezzin, les lampes, les nattes, l’eau. La mosquée des Omeyyades de Damas, al-Azhar au Caire (970), la Qarawiyyîn de Fès (fondée en 859 par une femme, Fâṭima al-Fihriyya, sur son héritage), la Zaytûna de Tunis, les mosquées de Cordoue et d’Istanbul vivaient de leurs waqfs, non de l’État.
Les écoles. La madrasa, invention du XIe siècle, est une école de droit où les étudiants sont logés, nourris et reçoivent une bourse, et où les professeurs sont payés par le waqf du fondateur. Le vizir seldjoukide Niẓâm al-Mulk en fonda un réseau (les Niẓâmiyya, à partir de 1067, celle de Bagdad eut al-Ghazâlî pour professeur) ; Nûr ad-Dîn et Saladin en couvrirent la Syrie et l’Égypte ; Damas en comptait plus de cent cinquante au XIIIe siècle, le Caire plus de soixante-dix. L’instruction primaire (kuttâb) pour les orphelins était gratuite, par waqf, dans chaque quartier. Al-Azhar et la Qarawiyyîn sont les plus anciennes universités en activité au monde, et elles ont été financées par le waqf pendant mille ans.
Les hôpitaux. Le bîmâristân est l’hôpital public gratuit : celui de Bagdad (ʿAḍudî, 982), le Nûrî de Damas (1154), le Manṣûrî du Caire (1284, fondé par le sultan Qalâwûn avec des waqfs rapportant un million de dirhams par an, selon al-Maqrîzî), ceux de Marrakech, de Grenade, de Tunis. On y soignait tous, musulmans ou non, riches ou pauvres, sans limite de durée ; on y formait les médecins ; on y séparait les malades par spécialité ; on y traitait les malades mentaux par la musique ; et l’acte de waqf de Qalâwûn prévoit que le malade sortant reçoive des vêtements et une somme d’argent.
Les bibliothèques. Des dizaines de milliers de manuscrits à Bagdad, au Caire, à Cordoue, à Damas, tous en waqf, prêtés gratuitement, parfois avec un gardien payé pour fournir papier et encre aux lecteurs pauvres. La bibliothèque de la mosquée de Qarawiyyîn conserve encore ses manuscrits de waqf.
L’eau et les routes. Fontaines publiques (sabîl) à chaque coin de rue au Caire et à Istanbul, puits, canaux, aqueducs, bains, ponts, pavés, éclairage des rues, caravansérails où le voyageur et sa monture étaient logés et nourris gratuitement trois jours (celui de Qalâwûn à Damas, ceux de la route de la Mecque). Le réseau des routes de pèlerinage était un waqf continu.
La nourriture. Les cuisines publiques (imâret) des complexes ottomans servaient des milliers de repas par jour : celle de la Süleymaniye à Istanbul, celle fondée par Hürrem Sultan à Jérusalem en 1552, qui nourrit encore aujourd’hui des centaines de personnes chaque jour, cinq siècles plus tard.
Les petites choses. Ce sont elles qui disent le mieux ce qu’était cette civilisation. Un waqf à Damas pour nourrir les chats errants ; un waqf à Istanbul pour les cigognes blessées ; un waqf à Fès pour remplacer les bols que les serviteurs cassaient, afin qu’ils ne soient pas battus ; des waqfs pour la dot des filles pauvres, pour les nourrices des orphelins, pour les vêtements des prisonniers, pour les frais d’obsèques des étrangers, pour les chandelles des étudiants, pour les musiciens chargés de distraire les malades, pour l’entretien des arbres le long des routes. Un waqf ottoman prévoyait de payer des gens pour aller dire aux malades, chaque jour, qu’ils allaient mieux.
Les chiffres. Les historiens estiment qu’à la fin du XVIIIe siècle, entre la moitié et les trois quarts des terres cultivables de l’Empire ottoman relevaient d’un waqf (Murat Çizakça, A History of Philanthropic Foundations, 2000 ; estimations approximatives et discutées), qu’un cinquième des terres d’Égypte l’étaient au début du XIXe, et qu’à Alger, en 1830, près de la moitié des immeubles de la ville étaient des ḥabous. En 1923, la Turquie comptait encore 35 000 waqfs enregistrés. L’ampleur dit la chose essentielle : ce n’était pas de la charité à la marge, c’était l’infrastructure sociale de pays entiers, financée par des particuliers, hors de l’État, sans intérêt, pendant mille ans.
